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Chronique de la quinzaine - 14 août 1883

Chronique n° 1232
14 août 1883


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août.

Les chambres françaises ont donc pris leur congé ordinaire pour trois mois, après une session peu glorieuse, qui n’a été qu’un assez bizarre mélange de temps perdu et de besognes précipitées. Elles sont parties sans trop regarder derrière elles, laissant au gouvernement cette triste loi judiciaire, dont la république ne tirera sûrement ni honneur ni profit, et les conventions avec les compagnies de chemins de fer, qui n’ont encore été votées qu’au palais Bourbon, mais qui peuvent être considérées comme acquises. Députés et sénateurs avaient hâte d’arriver au bout de l’étape parlementaire pour regagner leurs provinces, pour pouvoir au moins donner quelques jours à leur candidature dans les élections des conseils généraux, qui s’achèvent en ce moment même. On a expédié le plus pressé, on a doublé le pas, et peut-être n’était-il que temps d’en finir, de s’en aller au plus vite, car si les chambres étaient restées réunies quelques jours encore, tout pouvait se gâter singulièrement. M. le président du conseil, devant le sénat, a pu se prévaloir avec jactance de la majorité dont il croit pouvoir disposer. Il s’est payé d’une apparence ou d’une illusion. La vérité est que, jusqu’au bout, on n’a été sûr de rien, qu’on a pu, à tout instant, s’attendre à l’imprévu, que si les conventions ont été enlevées avec une certaine vigueur, le vote de la loi judiciaire a été aussi compromettant que laborieux. Le ministère n’a été peut-être sauvé que par l’interruption des travaux parlementaires, et cette session ne s’est point terminée sans être marquée jusqu’à la dernière heure par des incidens qui montrent ce qu’il y a toujours de précaire dans cette majorité dont on parle, ce qu’il y a aussi d’équivoque et de violent dans une loi qui n’a passé qu’à l’aide de subterfuges, qui, même en étant votée, reste frappée de suspicion.

Elle a été votée, sans doute, cette loi malvenue dont on a fait le testament de la session expirante ; elle a été votée par le sénat et elle a été ensuite acceptée, telle quelle, par la chambre des députés. Vainement, au Luxembourg, on a essayé d’introduire quelques atténuations dans cette œuvre plus que médiocre ; vainement M. Jules Simon a combattu et renouvelé ses protestations jusqu’à la dernière extrémité pour l’indépendance de la justice : le gouvernement a eu ce qu’il voulait. S’il ne tient qu’au fait, au résultat, il l’a, c’est bien certain ; mais comment et dans quelles conditions est-il arrivé à s’assurer ce dangereux succès ? Il a fallu qu’il usât et abusât de tous ses moyens d’influence, qu’il montrât aux esprits craintifs la perspective d’une crise de gouvernement. Il a fallu que M. le président du conseil vînt demander au sénat un sacrifice, tout simplement le sacrifice de la magistrature française, comme un gage de l’union des pouvoirs publics, comme une marque de confiance dans le ministère. Il a obtenu ainsi quelques suffrages sans conviction ou quelques abstentions, et même, avec tout cela, quel est ce succès ? quelle est l’autorité du scrutin qui a consacré la loi nouvelle ? C’est précisément ici que s’est produit un de ces incidens caractéristiques de la dernière heure, qui sont comme la moralité de cette affaire. Dès le lendemain du vote de cet article 15, qui supprime l’inviolabilité judiciaire et qui n’avait été adopté qu’à deux voix de majorité, un républicain, certes convaincu et éprouvé, M. Barthélémy Saint-Hilaire, s’est levé, dans un mouvement d’honnêteté indignée, pour dévoiler un fait au moins étrange. Il a déclaré avec émotion qu’il avait été expressément chargé de déposer dans l’urne le vote d’un ancien garde des sceaux, de M. Martel, contre la suppression de l’inamovibilité, et qu’il y avait eu en même temps un autre bulletin, déposé par une main inconnue, au nom de M. Martel, pour l’article 15. M. Barthélémy Saint-Hilaire a justement et généreusement flétri une fraude dont l’auteur, on le pense bien, ne s’est pas révélé. Un autre abus du même genre a été signalé séance tenante. Que le vote par procuration, autorisé et usité jusqu’ici, soit une irrégularité dangereuse par cela même qu’elle permet de tels abus, c’est possible ; c’est une question de règlement qui s’est élevée à l’improviste et qui devra être résolue pour l’avenir. Pour le moment, il reste avéré que, dans un scrutin où la majorité n’a tenu qu’à deux ou trois voix, il y a eu plusieurs fraudes constatées, et que si, malgré tout, le résultat matériel est acquis, si la loi est votée, elle a été moralement repoussée, comme on l’a dit. Voilà à quel prix et comment le ministère, avec tous ses efforts, a eu sa victoire dans le sénat ! A-t il été plus heureux, a-t-il eu une fin de session plus favorable au Palais-Bourbon, dans cette chambre des députés où M. le président du conseil se plaisait à voir une majorité si compacte, si disciplinée, si résolue à se détendre des « solutions aventureuses ? » Là aussi, il a eu un moment de bourrasque, et peu s’en est fallu qu’avant de toucher le but, il n’ait eu une dernière mésaventure : le sénat, il est vrai, avait simplifié la situation et facilité la tâche du gouvernement en livrant la magistrature aux passions de l’autre chambre. L’essentiel était assuré, le reste n’avait ou ne semblait avoir que peu d’importance. Un incident assez vif ne s’est pas moins produit tout à coup, non plus à propos de l’inviolabilité des juges désormais sacrifiée, mais au sujet de l’incompatibilité des fonctions judiciaires et des fonctions électives, que la chambre des députés avait inscrite dans son projet, que le sénat a refusé d’admettre. C’est M. Clémenceau qui a repris, sous forme d’amendement, un article primitivement adopté, en mettant pour ainsi dire la chambre en demeure d’être fidèle à elle-même, de confirmer son premier vote sur l’interdiction du cumul. La situation devenait embarrassante pour tout le monde. M. le président du conseil a été obligé d’intervenir. Il s’est bien gardé d’invoquer les raisons sérieuses qui peuvent justifier la présence des chefs de la magistrature, de certains fonctionnaires, dans les assemblées délibérantes, il s’est adressé aux passions et aux intérêts. Il a laissé voir d’une manière assez transparente qu’il avait fallu sacrifier pour le moment l’article sur le cumul aux susceptibilités des sénateurs fonctionnaires, que maintenant accepter l’amendement de M. Clémenceau, ce serait remettre la loi tout entière en doute. Si on ne votait pas la loi telle qu’elle était, on n’aurait pas d’épurations : grand et souverain argument ! Tout le monde n’a pas été, à ce qu’il paraît, convaincu. Malgré les objurgations ministérielles, cette majorité si « compacte, » si « disciplinée, » si « résolue, » qui, peu de jours auparavant, faisait l’admiration de M. le président du conseil, s’est trouvée au scrutin partagée en deux camps presque égaux, et le cabinet a été tout près d’un échec assez sérieux.

À peine la question semblait-elle apaisée, elle s’est tout à coup ravivée et compliquée par une interpellation d’un député interrogeant M. le garde des sceaux au sujet d’un substitut qui voulait se présenter comme candidat à un conseil général de la Provence, et qui a eu pour cela des démêlés avec la chancellerie. Le fait venait certes à propos. Rien ne pouvait, comme on l’a dit, « jeter un jour plus vif sur le danger de laisser les magistrats entrer sur le terrain de la politique. » Cette fois c’est M. Ribot qui, profitant de l’incident, a serré de près le ministère et qui, sans aller aussi loin que M. Clémenceau, a proposé d’inviter par un ordre du jour le gouvernement « à présenter dans le plus bref délai possible un projet sur l’incompatibilité des fonctions judiciaires et de tout mandat électif. » M. le président du conseil s’est débattu plus que jamais sans rien répondre sérieusement, et le cabinet ne s’est sauvé encore une fois qu’en éludant, en promettant de s’occuper de l’affaire des incompatibilités, eu élevant surtout au dernier moment une question de confiance. Le ministère a pu avoir le scrutin pour lui ; il n’est sûrement pas sorti sans blessures de toutes ces échauffourées, de tous ces incidens accumulés à la fin de la session : de sorte que cette loi judiciaire, si laborieusement votée dans le sénat, si vivement disputés dans la seconde chambre elle-même, n’a triomphé en définitive que par toute sorte de calculs de parti, de subterfuges avoués ou inavoués, de compromis équivoques dont l’indépendance de la justice a fait tous les frais.

Voilà donc la grande victoire assurée ! Ces incidens de la fin de la session ont disparu ; il ne reste que le succès, le vote définitif de cette loi, qui est certes, dans tous les cas, un des actes les plus graves, les plus caractéristiques du régime républicain tel qu’on l’a conçu, tel qu’on le pratique depuis quelques années. M. le président du conseil, pour les besoins de sa cause, pour se donner des airs de modération, a pu s’amuser à soutenir devant le sénat que ce qu’il proposait ce n’était pas la suppression de l’inamovibilité ; on lui a déjà répondu dans l’autre chambre, dans le parti républicain lui-même, que ce qu’il y avait de bon dans la loi, c’était justement ce premier coup décisif porté à l’inviolabilité judiciaire. La loi a, en effet, ce caractère, et elle n’en a pas d’autre ; que la suppression soit temporaire ou indéfinie, elle est toujours la suppression. La seule chose évidente et certaine aujourd’hui, c’est que, pendant trois mois, le corps judiciaire tout entier est livré aux bureaux de la chancellerie, aux sénateurs et aux députés, aux solliciteurs et aux délateurs, à tous ceux qui ont une rancune, un ressentiment, une ambition, ou même une fantaisie à satisfaire. La curée est ouverte. Pendant trois mois, M. le garde des sceaux a tout pouvoir sur l’administration de la justice du pays. Il peut disposer sans contrôle de six ou sept cents sièges de magistrats et accomplir une véritable révolution de personnel. Il n’a pas seulement le droit de révocation ou de déplacement, il a une faculté bien plus étendue, bien plus singulière. En apparence, le chiffre des épurations est subordonné et limité au chiffre des suppressions d’emplois décidées par la loi ; en réalité, cette limite est parfaitement illusoire, puisque le gouvernement peut choisir indistinctement, à tous les degrés de la hiérarchie, dans l’universalité du personnel judiciaire, les magistrats qu’il voudra frapper. C’est la dictature dans ce qu’elle a de plus hasardeux et de plus redoutable. On prétend sans doute, et M. le président du conseil, M. le garde des sceaux assurent que tout sera fait avec impartialité, qu’on se défendra de toute passion politique, ou du moins qu’on ne frappera que les magistrats ennemis systématiques et déclarés des institutions ; mais c’est là précisément ce qu’il y a de grave : où commence, où finit l’hostilité systématique ? Suffit-il, comme l’a laissé entendre M. le président du conseil, d’avoir rendu un arrêt indépendant dans l’affaire des décrets contre les congrégations pour attirer les foudres de l’épuration ? Aller à la messe, — c’est encore une éventualité qui a été prévue, — sera-ce un titre à la proscription ? que faut-il avoir fait ou avoir évité pour être coupable ou innocent ? M. le président du conseil et M. le garde des sceaux le savent apparemment. Il y a mieux : cette loi qu’ils promettent d’interpréter avec équité, ils ne sont pas même libres de l’appliquer comme ils le disent. Elle est forcément violente par sa nature, par sa destination ; elle a été faite, non pour créer une magistrature meilleure, ou plus éclairée, ou plus digne (ce qui eût été une pensée avouable), mais pour avoir une magistrature de parti, pour exclure des ennemis ou de prétendus ennemis, et pour satisfaire des créatures, des cliens impatiens d’entrer dans cette « dernière forteresse, » selon l’expression dont on s’est servi. Le gouvernement est obligé d’obéir aux passions qui ont mis dans ses mains cette malheureuse loi, dont il a accepté d’être le complice.

On aura beau faire, il n’est pas facile de s’arrêter dans la voie où l’on est entré. On court le risque d’avoir plus qu’à demi détruit ou déconsidéré sans profit pour la république une institution qui était une force sociale. Autrefois, il y avait une magistrature française dont quelques membres pouvaient être individuellement peu dignes de leur position, qui dans son ensemble était honorée et respectée parce qu’elle restait au-dessus ou en dehors des mobilités de la politique, parce qu’elle puisait dans son inviolabilité et dans son indépendance l’autorité nécessaire pour rendre des arrêts et non des services, comme on l’a dit si souvent. Ce qu’on veut, ce qu’on va créer aujourd’hui, c’est un corps de fonctionnaires soumis, choisis par l’esprit de parti, pour rendre des services avec des arrêts, livrés à toutes les oscillations de la politique, peu confians dans ce reste d’inamovibilité qu’on leur laissera ou qu’on leur rendra après une suspension de trois mois. On a malheureusement cédé à ce triste penchant qui tend à tout désorganiser et à tout diminuer sous prétexte de réformes dans un prétendu intérêt républicain. Oh ! assurément, si dans l’institution judiciaire, comme dans tout le reste, on avait voulu accomplir des réformes sérieuses, ce n’est pas parce que ces réformes auraient été des nouveautés ou parce qu’elles auraient modifié des situations personnelles qu’elles auraient dû être combattues. Pourvu que les expériences auxquelles on se livrera s’inspirent d’une pensée supérieure et réfléchie, qu’on essaie, qu’on cherche ; rien de mieux. Avec le temps, avec les changemens de régimes, il y a évidemment des nécessités qui se révèlent, des améliorations qui s’imposent. Il ne s’agit, en vérité, de craindre ni les idées nouvelles, ni les hommes nouveaux, et ce qu’on appelle le progrès ; mais ce qu’il y a de frappant, ce dont on peut justement se plaindre, c’est que dans tout ce qui se fait, dans tout ce qui paraît aujourd’hui, il n’y a rien qui ressemble à une réforme réelle, à un progrès moral ou politique, et il n’y a surtout rien de nouveau.

Ce qui manque précisément dans tout ce monde qui est apparu depuis quelques années, c’est la sève, c’est le sentiment des choses généreuses et élevées. Des prétentions, des jactances, tout cela ne manque sûrement pas dans les discours de M. le président du conseil, qui semble toujours se croire appelé à fonder le gouvernement de la république progressive. Au fond de tous ces grands mots il reste le plus souvent une imitation assez médiocre et assez servile des procédés, des expédiens de tous les gouvernemens qui se sont succédé. On se laisse aller parfois encore, par une sorte d’habitude monotone, à récriminer contre les régimes qui ont mis leurs iniquités à l’abri de la raison d’état, et, à la première occasion, sans y être même obligé par une nécessité pressante, on invoque tout comme d’autres la raison d’état, on procède sans plus de façon par voie discrétionnaire et administrative. Est-on gêné par des garanties publiques depuis longtemps consacrées, par des traditions libérales, par une institution respectée ? on a tout simplement recours à l’arbitraire ; on fait mieux, on constitue légalement l’arbitraire, on se donne une dictature de trois mois pour se passer toutes ses fantaisies, pour remanier sans contrôle et sans règle la magistrature tout entière. Veut-on se populariser, se créer des clientèles, assouvir des convoitises de parti ? on met le désordre dans les finances, on puise dans le budget ordinaire et extraordinaire pour multiplier sans mesure les travaux publics, pour bâtir des maisons d’école fastueuses comme on bâtissait autrefois des préfectures monumentales, pour élever des traitemens et distribuer des pensions. On fait, en un mot, tout ce qu’on a reproché à d’autres, de sorte que toute la politique des pouvoirs du jour semble consister à reproduire les défauts, les abus des régimes qu’on prétend remplacer, sans avoir leurs qualités, sans les égaler dans ce qu’ils ont eu de bienfaisant. Il y a bien de quoi montrer tant de jactance dans les discours d’apparat, et traiter en réactionnaires tous ceux que ne satisfait pas une république progressive ainsi conduite !

Non certes, on ne se plaindrait pas si, dans l’état nouveau créé à la France, il y avait des pouvoirs ayant l’ambition de tenter des réformes, dépensant même beaucoup, si l’on veut, mais assez prévoyans, assez intelligens pour imprimer aux affaires du pays une juste et utile direction. On se plaint et on a raison de se plaindre, parce qu’au lieu de fonder le gouvernement dont M. le président du conseil parle sans cesse, au lieu de réformer réellement et de s’occuper des affaires du pays, nos ministres, nos politiques passent le temps à défaire ce qui reste d’institutions, à tout réduire aux plus vulgaires calculs de parti, à désorganiser un jour la magistrature, un autre jour l’armée. Ce n’est point assurément M. le ministre de la guerre qui refusera aux radicaux dont il est l’obligé, les satisfactions qu’ils réclament. Il est toujours prêt, il est à leurs ordres, comme il l’a dit dans une circonstance récente, et avec le système qui règne depuis quelques années dans les affaires militaires, dont l’administration présente n’atténue pas les dangers, on peut malheureusement dire que notre armée passe par une crise des plus graves. Elle travaille sans doute, elle remplit tous ses devoirs simplement et obscurément ; elle ne souffre pas moins des conditions incertaines et précaires auxquelles elle est soumise, de la décroissance des mœurs militaires, de tout ce qu’on fait pour affaiblir les ressorts de cette puissante organisation créée pour la défense du pays. Il y aurait plus d’une réforme utile à réaliser, cela n’est pas douteux ; il y aurait surtout l’impulsion à raviver, le moral à raffermir, la confiance à faire renaître dans cette grande famille groupée sous le drapeau. Rassurons-nous : M. le ministre de la guerre, de concert avec ses conseillers du radicalisme, y a songé. Depuis quelque temps, il s’occupe avec la plus généreuse sollicitude de l’habillement. Il y a deux ou trois mois, il changeait la tenue d’une partie de cavalerie ; plus récemment il a changé la tenue de nos officiers d’infanterie. Voici maintenant une circulaire, gage du génie réformateur du ministre. On n’aura pas à se gêner désormais : « Le port de l’habit bourgeois sera toléré, en dehors des établissemens militaires, pour les officiers qui ne seront pas de service, ainsi que dans toutes les circonstances où leur présence n’aura aucun caractère officiel. » Il y aurait bien une petite question, celle de savoir comment le modeste traitement de jeunes officiers peut s’accommoder de ces changemens incessans et de ces dédoublemens de costumes ; mais cette considération, si sérieuse qu’elle soit pour des serviteurs du pays sans fortune, n’est encore ici que secondaire.

La vérité est que la circulaire nouvelle est une satisfaction donnée à un goût trop répandu parmi beaucoup de nos officiers, qui n’ont rien de plus pressé que de se dépouiller de leur tenue pour être plus libres. C’est une concession assez malheureuse à un esprit qui tend à faire de nos officiers de simples fonctionnaires, comme des percepteurs ou des receveurs de l’enregistrement, à transformer notre armée en une sorte de garde nationale. Il paraît que c’est l’idéal nouveau. On oublie que le métier des armes a ses conditions, qu’il n’est pas naturel à des hommes de se presser sous un drapeau pour aller se faire tuer, qu’il faut des vertus particulières. C’est cet ensemble de vertus que l’uniforme représente pour celui qui le porte, en lui rappelant qu’il a des devoirs spéciaux, qu’il doit commencer par se respecter lui-même non-seulement dans le service, mais à tous les instans. On semble traiter l’uniforme comme s’il était une charge ou un ennui, et non un honneur pour ceux qui en sont revêtus, comme s’il n’était pas la représentation visible de l’esprit militaire, sans lequel il n’y a point d’armée. La mesure qui vient d’être adoptée était, dit-on, inévitable avec nos mœurs de plus en plus démocratiques. Il faudrait bien, cependant, en finir avec ces confusions et prendre un parti. Si l’on veut un état militaire digne de la France, il faut en accepter les conditions : il faut savoir se soumettre à une durée suffisante de service, maintenir l’autorité d’une sévère discipline, relever autant que possible l’esprit et les mœurs militaires, faire aimer et respecter l’uniforme comme le drapeau. Si on ne veut pas de ces conditions nécessaires, essentielles, si on ne veut qu’une sorte de garde nationale, à quoi bon laisser peser sur le pays cette énorme charge de près de six cents millions, qu’il supporte depuis dix ans, sans parler des dépenses inscrites dans les comptés de liquidation et dans les budgets extraordinaires ? Il faut choisir, sans s’épuiser indéfiniment à ce problème insoluble qui consiste à vouloir une armée et à n’en pas vouloir les conditions.

Avec ces idées confuses qui règnent depuis quelques années, depuis que l’esprit prétendu républicain est entré dans l’administration militaire, on a vu ce qui est arrivé à Tunis. Il a fallu que les erreurs de direction et d’organisation fussent réparées sur le terrain par le vaillant entrain de nos soldats et de leurs chefs. C’est une leçon qui devrait du moins profiter pour cette expédition nouvelle engagée au Tonkin, dans une contrée bien plus lointaine et dans des conditions plus difficiles. Nos soldats feront leur devoir sans doute comme ils l’ont toujours fait. Ils ont pu être malheureux un instant avec l’infortuné Rivière, faute de secours suffisans. Ils viennent d’être plus heureux dans un vigoureux combat soutenu par le lieutenant-colonel Badens, qui commande la citadelle de Nam-Dinh, dans le bas du delta du Fleuve-Rouge. Le petit échec de nos forces devant Hanoï avait probablement quelque peu surexcité ces bandes de Pavillons-Noirs ou d’Annamites qui ont un instant menacé Nara-Dinh. Le lieutenant-colonel Badens, dans une sortie énergique, s’est jeté sur ces bandes désordonnées, il leur a tué un millier d’hommes et leur a pris quelques canons, assurant ainsi la position. Il n’y a évidemment rien à grossir ; ce n’est là qu’un incident heureux qui répare une fâcheuse mésaventure, mais qui ne décide rien. La question essentielle est toujours de savoir ce que le gouvernement français se propose de faire, quels sont ses projets et ses combinaisons. Militairement, il a envoyé une petite armée qui, à ce qu’il semble, est déjà en état de remplir la mission qu’on lui confiera, à la condition d’être suffisamment ravitaillée et soutenue. Diplomatiquement, il négocie plus ou moins directement ou indirectement, soit avec la Chine, soit avec l’Annam. Sur tous ces points, il ne s’est expliqué que d’une manière assez évasive devant les chambres. Il n’a pas pu ou il n’a pas voulu dire expressément où en étaient nos affaires, si nous étions déjà en hostilités déclarées avec l’empire d’Annam, et s’il y avait dans nos relations avec la Chine elle-même quelque apparence de rupture, de guerre prochaine ou éventuelle. Il a évité de sortir de la réserve avant les vacances, peut-être par un certain calcul, avec l’intention de ne pas laisser ces affaires délicates prendra un rôle dans les élections des conseils généraux, qui s’accomplissaient hier. Le ministre en savait vraisemblablement plus qu’il n’en disait au sénat et à la chambre des députés, lorsque tout à coup est survenu un événement imprévu, encore assez énigmatique, qui peut tout compliquer, tout précipiter, ou tout simplifier. L’empereur annamite, Tu-Duc, qui était notre protégé et qui a été le principal instigateur des hostilités que nous rencontrons, est mort subitement à Hué. Quelles vont être les conséquences de ce coup de théâtre ? On ne sait pas trop, à vrai dire, ce qui peut sortir de ce fouillis de prétentions orientales, du conflit des compétitions autour de ce trône vacant. On ne sait ni quel sera le successeur du dernier souverain, ni quelles influences prévaudront à la petite cour de Hué ; on ne distingue pas encore ce que va faire notre gouvernement, quelle sera la nouvelle politique annamite, ni, d’un autre côté, si la Chine ne saisira pas cette occasion de revendiquer sa vieille et équivoque suzeraineté sur l’empire d’Annam, au risque d’entrer en conflit avec la France, décidée à aller régler ses affaires à Hué même. Tout reste provisoirement assez obscur. N’importe : si c’est la paix qui sort de là, ce sera fort heureux ; si c’est définitivement la guerre avec l’Annam et éventuellement avec la Chine, il sera du moins singulier qu’en deux ou trois ans, sous la république, la France se trouve engagée dans deux expéditions lointaines sans que les chambres aient été sérieusement consultées, sans qu’elles aient pu même obtenir suffisamment d’explications claires et précises.

Tandis que nos chambres sont parties, le parlement anglais reste encore à l’œuvre pour quelques jours, et le ministère a une tâche aussi pénible que laborieuse au milieu des discussions, des interpellations, des difficultés de toute sorte qui ne cessent de l’assaillir, qui ne lui laissent pas un instant de répit. Il n’est pas de jour depuis une ou deux semaines où il n’ait eu à tenir tête et à répondre, tantôt sur les affaires du Zoulouland, qui paraissent s’embrouiller de nouveau par la défaite ou la disparition du roi Cettiwayo, tantôt sur nos expéditions de Madagascar ou du Tonkin, enfin particulièrement sur les affaires d’Égypte, qui sont loin de s’éclaircir et de toucher à un dénoûment.

La situation, à vrai dire, ne laisse pas d’être épineuse. Le ministère se trouve placé entre divers partis qui le pressent d’interpellations et d’objurgations contraires. Il y a certainement, en Angleterre, une opinion favorable à une occupation indéfinie de l’Égypte, et les conservateurs, conduits par sir Stafford Northcote, par lord Salisbury, se sont faits habilement les champions de cette politique assez populaire, dont le dernier mot serait l’annexion ou un protectorat équivalant à l’annexion. Ils somment le ministre de s’expliquer, ils s’efforcent de lui arracher l’engagement de ne pas rappeler l’armée britannique campée aujourd’hui dans la vallée du Nil. D’un autre côté, des membres de la majorité, comme sir John Morley, des radicaux amis du ministère soutiennent une politique tout opposée. Ils réclament vivement le rappel des troupes anglaises ; ils pressent le gouvernement de remplir ses engagemens, de tenir la promesse de quitter l’Égypte dans un délai de six mois. M. Gladstone, serré de toutes parts, évite visiblement de se lier. Il s’est tiré d’affaire jusqu’ici en déclarant devant le parlement, en répétant hier encore à Mansion-House qu’on évacuerait sans doute l’Égypte, que l’Angleterre ne pouvait cependant laisser son œuvre inachevée, que la situation n’était pas encore assez raffermie dans la vallée du Nil pour qu’on pût fixer la date du rappel de l’armée d’occupation. La vérité est que ces affaires égyptiennes, dont les Anglais ont pris la direction et la responsabilité, n’ont rien de flatteur pour leur orgueil. Rien n’a été fait sérieusement pour rétablir un ordre quelconque sous l’autorité du khédive, pour organiser une administration suffisante. L’anarchie est à peu près complète dans la vallée du Nil, et voici un nouvel embarras causé par l’entrée en scène d’un nouveau personnage qui n’a rien de politique, du choléra, dont les Anglais sont accusés publiquement d’avoir facilité l’invasion en substituant leur négligence aux anciens règlemens sanitaires. Tout cela ne fait certes pas une situation aisée. Seulement, au bout de tout, aux yeux des Anglais luit la perspective d’une intervention temporaire transformée en occupation définitive de l’Égypte, et, à ce prix, nos bons voisins sont encore capables de se consoler de l’accusation d’avoir exposé l’Europe à l’invasion d’un fléau.

Va-t-on voir reparaître au-delà des Pyrénées un fléau d’un autre genre, les pronunciamientos, les soulèvemens militaires ? Depuis les événemens qui ont ramené sur le trône le jeune Alphonse XII, l’Espagne semblait guérie de cette vieille maladie. Il n’y a eu du moins, dans ces dernières années, aucune tentative à demi sérieuse d’insurrection soldatesque, et s’il y avait des menaces révolutionnaires, elles se manifestaient sous la forme de ces mouvemens socialistes qui ont agité le midi de la péninsule. Le fléau vient d’éclater encore une fois au moment où l’on s’y attendait le moins. Rien n’indiquait en effet ni un danger de trouble dans le pays, ni une inquiétude dans le gouvernement ; une sécurité complète semblait régner dans les régions officielles. Le roi était à la Granja en attendant la réalisation de ses projets de voyage en France, en Autriche et en Allemagne. Le président du conseil, M. Sagasta, était paisiblement dans les Pyrénées, aux Eaux-Bonnes. D’autres ministres se trouvaient absens de Madrid. Le monde politique était dispersé. C’est alors qu’on a appris tout à coup, non sans une certaine surprise, que, dans la nuit du 4 au 5 août, quelques chefs militaires, un colonel de la réserve, un commandant, entraînant quelques centaines de soldats, s’étaient emparés de la citadelle de Badajoz, des autorités civiles et militaires, et qu’une junte révolutionnaire avait proclamé la république. Le mouvement de Badajoz semble s’être éteint de lui-même, il est vrai, à la première nouvelle de l’envoi d’une colonne mobile partie de Madrid aux ordres du général Blanco, et les insurgés se sont sauvés avec les caisses vers la frontière voisine du Portugal. Jusque-là on aurait pu croire que ce n’était qu’une effervescence accidentelle et locale, lorsque presque au même instant a éclaté une échauffourée semblable dans un régiment campé sur l’Èbre, aux environs de Logrono ; puis quelques désordres se sont produits à Barcelone. Ces mouvemens, accueillis partout avec un certain sentiment de surprise et même d’humiliation par l’opinion, paraissent destinés à échouer, et les insurgés ne seront probablement pas ménagés par le ministre de la guerre, le général Martinez Campos, qui s’est trouvé fort heureusement à son poste. Ils ne laissent pas cependant d’avoir quelque gravité, et parce qu’ils se rattachent visiblement à un travail d’agitation qui a peut-être éclaté prématurément, et parce qu’ils semblent être un réveil des vieilles et tristes habitudes d’insurrection militaire. Ce qu’il y a de sérieux aussi, c’est que les conditions politiques de l’Espagne peuvent en être changées, et que le ministère va se trouver dans une situation assez difficile, entre les démocrates qui le poussent en avant, et les conservateurs qui lui reprochent d’avoir rendu l’espérance à la révolution. La monarchie constitutionnelle d’Alphonse XII n’en sera pas sans doute ébranlée, mais il est clair qu’elle a désormais à se surveiller et à se défendre.

Ch. de Mazade.