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Chronique de la quinzaine - 31 août 1874

Chronique n° 1017
31 août 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




31 août 1874.

C’est la saison des voyages et des fantaisies; c’est le moment où Paris, quelque peu abandonné par les Parisiens, est visité par les provinciaux ou les étrangers, et pour sûr Paris vient de recevoir une visite imprévue, celle du roi Louis de Bavière en personne. Le jeune souverain bavarois aime les arts et le romanesque, il s’est échappé un beau jour furtivement de son royaume d’Allemagne sans avoir consulté les augures, et prenant un habit couleur de muraille, le masque d’un nom d’emprunt, il est venu en bonne fortune auprès des hamadryades du parc de Versailles, qui l’ont fort bien reçu, dit-on. Ce n’est point là certainement une conspiration dangereuse pour la sûreté de l’empire allemand, et il n’y a pas de quoi exciter les nerfs de M. de Bismarck, toujours occupé à surveiller les menées séparatistes ou ultramontaines. Le roi de Bavière est venu sans éclat, il est reparti sans bruit, hôte mystérieux et passager de ce Paris, qui en dépit de tout, pour le monde comme pour les personnages couronnés, est et sera toujours Paris, quelque chose de plus qu’une capitale de Béotie. Le prince allemand pouvait venir sans crainte, visiter à son aise nos parcs, nos palais et nos musées, il était bien sûr de ne pas trouver la politique sur son chemin. La politique, où donc est-elle dans ce temps de villégiature et de dispersion? Elle n’est, il est vrai, ni à Versailles, où tout ce qui reste de vie parlementaire se concentre dans une séance insignifiante de la commission de permanence, ni à Paris, où le gouvernement ne fait que passer. Elle n’est nulle part, si l’on veut, et elle est un peu partout, disséminée, flottante, se mêlant au mouvement intime des choses, nous revenant sous toutes les formes, parce qu’en définitive on a beau se mettre en vacances, aller au bord de la mer, en Suisse ou dans son village, on emporte le souvenir des efforts inutiles d’hier, le souci de demain, le sentiment de l’incertitude universelle.

La politique pour le moment, elle est en province, dans les manifestations des partis, dans des incidens qui ne laissent pas quelquefois d’être significatifs, dans les communications des membres de l’assemblée avec le pays. Elle est dans ce discours où le président du centre gauche, M. Léon de Maleville, haranguant ses compatriotes de Caussade, a eu l’idée assez inattendue de leur présenter M. Gambetta comme un modèle de « sérénité, » de « calme plein de force. » Elle est aussi, à un autre point de vue, dans ce manifeste de M. le marquis de Franclieu signifiant à la France qu’elle a été tout simplement sauvée de l’abîme le mois dernier par le rejet de la proposition Casimir Perier, mais qu’il ne lui reste plus que trois mois pour choisir entre une mort certaine et le salut infaillible par le rappel du roi. Le septennat lui-même est mis avec quelque irrévérence au nombre des a causes morbides destinées à précipiter notre agonie... » L’honorable M. de Franclieu, depuis trois ans, ne cesse de prédire tout ce qui arrive, il a eu le malheur de voir toutes ses prophéties se réaliser, il l’assure. Maintenant il se croit tenu de donner un dernier avertissement; si on ne l’écoute pas, si on ne rappelle pas avant la fin de l’année M. le comte de Chambord, il n’aura plus qu’à s’envelopper la tête et à périr avec tout le monde. Il y aura eu du moins un juste pour annoncer l’épouvantable cataclysme auquel on ne peut échapper. Décidément la retraite et la réflexion conseillées à l’assemblée par M. le général Changarnier profitent aux légitimistes de l’extrême droite! La politique, elle est encore dans ces élections du Calvados qui viennent d’envoyer au parlement un bonapartiste de plus, comme dans l’élection prochaine du département de Maine-et-Loire, comme dans les huit ou dix élections qui vont se faire d’ici à deux mois et où se reproduira infailliblement la même lutte.

La politique du moment, elle est surtout enfin dans ce voyage que M. le président de la république vient d’accomplir à travers les provinces de l’ouest, et de tous ces faits, de ces manifestations, de ces incidens se dégage une impression unique et invariable, c’est qu’aujourd’hui comme hier, pendant ces vacances si impatiemment désirées comme pendant la session parlementaire, on ne sait ni où nous en sommes, ni où nous allons. Chacun, pour rester dans le programme de M. le général Changarnier, consulte le pays, à la condition, bien entendu, de faire parler le pays à sa manière. Les républicains demandent naturellement la république définitive, comme les monarchistes demandent sans plus de retard la restauration de M. le comte de Chambord, Les septennalistes purs veulent qu’on glorifie le septennat sans le définir. Les constitutionnels voudraient tout au moins qu’on en vînt à régulariser et à consolider le septennat en l’organisant. Les indifférens supplient qu’on leur donne la paix, la tranquillité, et, si l’on veut, un bout de chemin de fer pour faciliter leurs affaires. Là-dessus arrivent les représentans du clergé, et en tête M. l’évêque d’Angers, demandant à M. le président de la république d’associer dans une même œuvre de salut et de triomphe la France et le pape. En d’autres termes, M. l’évêque d’Angers demande à M. le maréchal de Mac-Mahon de commencer la pacification, la régénération de la France par une croisade pour le pontificat temporel, c’est-à-dire par une déclaration d’hostilité contre l’Italie, — ce qui prouve que la petite remontrance adressée, il y a quelques semaines, par le Journal officiel à M. l’archevêque de Paris, n’est point parvenue jusqu’à Angers. Ainsi tout se mêle et se heurte. Au milieu de cette confusion cependant le dernier voyage de M. le président de la république et la dernière élection bonapartiste du Calvados ne laissent pas de trancher sur la monotonie d’une politique de vacances, et de préciser une fois de plus la situation. Peut-être même au fond entre ces deux faits y a-t-il un lien plus intime qu’on ne le croirait. Dans l’un et dans l’autre, c’est toujours la question du gouvernement de la France qui reparaît et se resserre invinciblement.

Quelle est la signification réelle de ce voyage présidentiel qui vient de s’accomplir? quelle en a été l’idée inspiratrice et quel effet a-t-il produit? Assurément M. le président de la république n’a point perdu de temps, il a montré l’activité d’un soldat qui sait employer les heures. En quelques jours, il a visité presque tout l’ouest, Le Mans, Rennes, Saint-Malo, Saint-Brieuc, Brest, Lorient, Saint-Nazaire, Nantes, Angers; il a écouté des harangues, passé des revues, inspecté des ports et des arsenaux, exploré le bassin de la Loire, consacrant le jour aux fêtes officielles, montant le soir en chemin de fer au sortir d’un banquet et recommençant chaque matin les cérémonies de la veille. Personnellement M. le maréchal de Mac-Mahon était d’avance assuré de rencontrer partout sur son chemin les respectueuses sympathies qui ne lui ont pas manqué; politiquement on peut dire que ce voyage a gardé jusqu’au bout un certain caractère énigmatique ou diplomatique qui tient sans doute à la situation difficile créée au chef de l’état par les incidens qui ont marqué la fin de la session parlementaire. Au fond, à part les banalités invariables, quelle est la pensée explicite ou atténuée qui revient avec le plus de persistance dans un certain nombre de ces adresses et de ces discours qui se sont succédé au Mans, à Saint-Malo, à Brest ou à Nantes? Cette pensée, exprimée au nom du commerce ou de quelques conseils électifs, c’est que le travail national, languissant d’incertitude, a besoin de cette organisation des pouvoirs publics qu’on ne cesse de réclamer, d’institutions assurant aux affaires des garanties de fixité.

Les intérêts sont ici d’accord avec la politique, et on peut les croire, ils n’ont pas l’habitude de se payer de chimères. Évidemment ce n’est point un sentiment d’hostilité qui inspirait ces discours, puisqu’on ne faisait que reproduire les opinions, les pressantes instances des messages présidentiels. Non-seulement on respectait l’autorité du maréchal de Mac-Mahon dans son caractère, dans sa durée, mais encore ceux qui loi parlaient ainsi se servaient presque de son langage pour exposer leurs vœux. C’était peut-être par cela même un peu embarrassant. Que pouvait objecter M. le maréchal de Mac-Mahon lorsqu’on semblait lui renvoyer l’écho de sa propre pensée? Il a cru devoir répondre au président du tribunal de commerce de Saint-Malo, qui venait de lui parler au nom des intérêts en souffrance : « Vous avez dit tout à l’heure qu’il n’y avait pas de gouvernement, vous vous trompez, il y en a un : c’est le mien. » Sans doute ce gouvernement existe, il est reconnu et accepté; on réclame tout simplement l’organisation, la consolidation de ce pouvoir que le chef de l’état lui-même a plus d’une fois demandé inutilement à l’assemblée de régulariser et de compléter. Voilà précisément la question en face de laquelle M. le président de la république s’est trouvé, ne pouvant donner raison à ceux qui sont de son avis, qui lui offrent leur concours, de peur de blesser ceux qui prétendent être ses seuls amis, ses seuls appuis, en lui refusant les institutions les plus nécessaires à son gouvernement. C’est la contradiction intime qui pèse sur tout ce voyage.

La situation est assurément étrange. Ceux dont M. le président de la république reçoit l’adhésion, qui vont au-devant de lui, sont à peu près traités en ennemis, et ceux qu’il ménage sont les premiers à parler lestement de ce voyage en l’honneur du septennat. Les légitimistes ne se gênent guère pour répéter que l’accueil fait au maréchal a été froid, que jamais on n’avait vu si peu d’enthousiasme sur le passage d’un chef d’état. Ce septennat ne dit rien aux populations. « Quels services a-t-il rendus au pays? quels services est-il capable de rendre? Ce qu’il représente, c’est l’incertitude... » Mieux encore, un journal de l’ouest, qui passe pour avoir les rapports les plus intimes avec M. le ministre de l’instruction publique, n’y met pas plus de façons : il n’exagère nullement en vérité le succès du « brave maréchal » auprès des bonnes gens de Bretagne. Ah! « si M. le comte de Chambord fût venu faire ce même voyage, il eût été plus acclamé et plus fêté que le maréchal, car il eût représenté la gloire et l’avenir de la France... » Quant au septennat, il n’en faut pas parler, « c’est une abstraction; » on vient de montrer le « brave maréchal » en uniforme aux bons paysans bretons, il ne leur en faut pas davantage.

Voilà ce qui s’appelle prendre au sérieux le gouvernement de M. le président de la république! Voilà comment le représentent ceux qui prétendent l’avoir créé, qui affectent de se dire ses meilleurs amis, et qui semblent n’avoir d’autre préoccupation que de le suivre pas à pas en l’enveloppant de leurs subtilités, de leurs arrière-pensées et de leurs restrictions! C’est pour ménager ces étranges auxiliaires de son gouvernement que M. le maréchal de Mac-Mahon se croit obligé de se taire ou de répondre avec une certaine mauvaise humeur à ceux qui se bornent à répéter ses messages! En réalité, le résultat le plus clair de ce voyage de Bretagne, c’est de rendre plus sensible la situation difficile qui a été créée à M. le président de la république, et de mettre une fois de plus en présence deux politiques qui résument tout aujourd’hui. L’une de ces politiques dit : « Que les questions réservées soient résolues. » Organisez ce pouvoir que vous avez fondé, le repos des esprits l’exige, les intérêts le demandent. Il faut « assurer au pays par des institutions régulières le calme, la sécurité, l’apaisement dont il a besoin... De nouveaux délais pèseraient sur les affaires... » L’autre politique semble dire à M. le président de la république : Tenez-vous tranquille, ne faites pas attention! Vous avez un uniforme, allez le montrer aux populations, cela suffit pour le moment, le reste nous regarde!

Soit; on ne voit pas seulement qu’on n’arrive ainsi qu’à épaissir et à prolonger une équivoque des plus dangereuses, qui ne profite ni aux partis monarchiques, ni au septennat, ni à M. le maréchal de Mac-Mahon, ni surtout au pays, — qui ne sert en fin de compte qu’à favoriser cette propagande bonapartiste dont les succès se mesurent justement aux progrès de la confusion et de l’incertitude. Voilà le point délicat; c’est là précisément qu’apparaît le lien intime entre les manifestations qui ont signalé le dernier voyage présidentiel et la dernière élection du Calvados. Évidemment cette élection d’un ancien préfet de l’empire, M. Le Provost de Launay, obtenant 41,000 voix tandis que le candidat républicain et le candidat légitimiste réunis restaient en arrière de 6,000 voix, cette élection est un succès bonapartiste, comme l’élection de M. Bourgoing dans la Nièvre, il y a quelques mois, était un succès bonapartiste. Ce qu’on a obtenu dans le centre de la France et en Normandie, on espère l’obtenir dans l’Anjou, où la lutte est déjà engagée, et dans quelques autres départemens à mesure que les scrutins s’ouvriront. Dans tous les cas, on est activement à l’œuvre; les candidatures bonapartistes refleurissent; l’empire, oubliant le mal qu’il a fait, rentre en scène avec la jactance d’un victorieux parce qu’il a réussi dans quelques élections.

Est-ce à dire que ces victoires partielles de scrutin aient une portée si sérieuse, qu’elles soient le signe d’une recrudescence impérialiste en France ? Nullement, le pays n’est pas bonapartiste, il n’a aucun goût pour l’empire; mais il est fatigué d’incertitude et impatient. En définitive, que veut-on que pensent ces masses laborieuses à qui on demande un vote de temps à autre ? Elles ne vivent pas d’abstractions, on a raison de le dire, elles sentent simplement et elles ne remarquent qu’une chose, elles voient qu’un gouvernement a été renversé il y a quatre ans et que ce gouvernement n’a pas été remplacé. Non-seulement on ne l’a pas remplacé d’une façon définitive, mais depuis quatre ans les partis ne sont occupés qu’à s’épuiser en luttes stériles, à rivaliser d’impuissance, à se neutraliser mutuellement. Les monarchistes passent leur temps à décrier la république; les républicains démontrent que la monarchie traditionnelle est impossible, et ils n’ont aucune peine à le démontrer, puisque la légitimité elle-même a signé sa propre abdication, laissant pour le moment en déroute toutes les entreprises de restauration monarchique. Alors les masses, par un aveuglement qui n’a rien d’inexplicable, par une sorte d’habitude qui n’est point encore perdue, reviennent ou du moins semblent revenir au gouvernement qu’on n’a pas remplacé.

Ce n’est pas à lui-même que le bonapartisme doit cette force apparente qu’il s’attribue, dont il se vante ; il la doit aux querelles stériles et à l’impuissance des partis, à cet interrègne qu’on prolonge et qui favorise toutes les espérances, à la lassitude du pays. C’est une force toute négative. Et les ruines dont l’empire a couvert la France, et le sang versé, et les provinces perdues, et l’avenir assombri, dira-t-on, le pays oublie-t-il tout cela? Non, le pays ne l’oublie pas, et, sans nul doute, au dernier moment, si la question lui était nettement posée, il reculerait devant un régime qui lui a légué ce funeste héritage sous lequel la France est réduite à se débattre; mais en attendant, puisqu’on ne lui offre rien de saisissable, puisqu’on l’accoutume à être sceptique surtout, il cède à l’habitude, il vote pour des candidats bonapartistes, de sorte que tout ramène à cette nécessité d’organisation qu’on invoquait, qu’on avait raison de rappeler récemment pendant le voyage de M. le maréchal de Mac-Mahon, et qu’une élection comme celle du Calvados rend d’autant plus pressante.

Il faut voir les choses telles qu’elles sont, sans se méprendre sur le danger et sans dépasser la réalité par des exagérations qui ne feraient qu’aggraver ce danger. Il faut surtout voir le remède. Croit-on que, s’il y avait un régime organisé, des institutions régulières, une transmission des pouvoirs assurée, une situation définie, et si les partis n’avaient plus le droit de se disputer chaque matin une succession qu’ils prétendent être toujours ouverte, croit-on que, s’il en était ainsi, les bonapartistes auraient les mêmes chances? D’un seul coup, ils perdraient leurs avantages, et ils le savent si bien qu’ils ne sont pas les derniers à combattre la plus simple tentative d’organisation. Ils ne pourraient plus s’adresser aux instincts trompés du pays, leur promettre la stabilité qu’on leur refuse. Ils resteraient avec les souvenirs qu’ils portent dans leur bagage, ils ne seraient que des agitateurs relevant le drapeau d’une cause condamnée devant la France régulièrement constituée. Et d’un autre côté les légitimistes ne voient-ils pas qu’en prolongeant l’incertitude, en s’obstinant à laisser tout en suspens dans l’espérance d’une occasion favorable, ils sont des politiques assez naïfs? Ils croient travailler pour eux ou pour leur principe, et ils travaillent pour d’autres, d’autant plus que le pays les rend, eux, particulièrement responsables de l’indéfinissable anxiété où on le fait vivre. Tranchons le mot, ils font un métier de dupes. Ils ont toute l’impopularité du provisoire sans pouvoir en recueillir les avantages. Ils sont véritablement singuliers avec leur vigilance jalouse de sentinelles faisant la garde autour d’une situation qui leur échappe de toutes parts. Ne le voient-ils pas? Ils n’ont pu dépasser une minorité presque ridicule dans les dernières élections de la Nièvre, ils sont arrivés jusqu’à 8,000 voix sur 75,000 votans dans l’élection du Calvados. Et c’est pour réserver l’éventualité dont ces chiffres sont la trop significative expression qu’on se plaît à laisser toute une nation dans l’attente d’un régime plus défini !

La dernière illusion de ceux qui voient le danger sans pouvoir se résoudre à l’attaquer de front, c’est de se figurer qu’ils suppléeront à tout, qu’ils feront face à tout par l’organisation d’une sorte de régime tout personnel. Le septennat, c’est le maréchal, dit-on; qu’on arrange un gouvernement pour le maréchal, cela suffit. Depuis six mois, on tourne autour de cette idée, qu’on ne paraît pas avoir abandonnée. Arrivera-t-on à trouver la solution du problème? Dans tous les cas, une combinaison de ce genre ne serait qu’un expédient de plus, et un expédient aussi périlleux qu’inefficace; elle ne ferait que perpétuer justement cette situation dont les bonapartistes sont seuls à profiter. Ne s’aperçoit-on pas que ce serait donner raison à leurs idées et laisser la carrière ouverte à toutes leurs espérances? Ainsi voilà un demi-siècle que la France, victime de toutes les dictatures, est à la recherche de garanties publiques, d’institutions libérales. Pendant vingt ans, elle a subi les mortels effets d’un régime personnel dont la guerre de 1870 a été le dernier mot, et tout ce qu’on aurait à lui offrir comme remède, comme palliatif, comme idéal dans ses misères présentes, ce serait encore une fois le gouvernement personnel ! Nous savons bien ce qu’on veut dire : ce serait un gouvernement personnel honnête, se soumettant de lui-même au contrôle, à l’autorité de l’assemblée. Eh bien ! alors ce serait un pouvoir sans indépendance, perpétuellement placé entre des impatiences de dictature contenues et une subordination énervante à une souveraineté parlementaire sans responsabilité. On nous permettra d’aller plus loin : cette situation sans garantie, sans sûreté pour le pays, serait peu digne de M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même. Elle lui créerait plus d’embarras et de dangers que de facilités de gouvernement. Un journal anglais rapportait récemment une conversation déjà ancienne, datant des années florissantes de l’empire, où M. le maréchal de Mac-Mahon aurait dit qu’il n’était « ni bonapartiste ni légitimiste, » qu’il était avant tout « soldat-et Français. » Certes c’est là une patriotique inspiration, c’est en peu de mots presque un programme de circonstance; mais, pour réaliser ce programme, un homme, si honorable qu’il soit, ne suffit pas, surtout lorsqu’il est brusquement transporté des camps dans la politique. Il faut autour de lui un ensemble d’institutions, de lois générales, régularisant, coordonnant l’action de tous les pouvoirs, en un mot cette organisation dont M. le président de la république n’a pas été le dernier à sentir la nécessité, et que certaines fractions monarchistes de l’assemblée ne lui ont refusée jusqu’ici qu’en méconnaissant les intérêts conservateurs les plus évidens, en tenant peu de compte de la dignité de M. le maréchal de Mac-Mahon lui-même.

Les philosophes, les rêveurs qui ont prétendu bannir l’esprit militaire et les armées permanentes des affaires du monde, ont bien pris leur temps, jamais les armées n’ont eu un plus grand rôle, et c’est par la puissance d’organisation, par une longue et méthodique préparation, qu’elles peuvent être efficaces. Quelles que soient les conditions dans lesquelles elles ont à se déployer, les forces militaires ne s’improvisent pas, et les luttes sont d’autant plus meurtrières, d’autant plus ruineuses, qu’on arrive moins préparé à l’heure où les conflits deviennent inévitables. C’est l’histoire de toutes les guerres, même de cette guerre américaine dont M. le comte de Paris a entrepris le véridique et intéressant récit.

Lorsque les États-Unis, il y a treize ans, se voyaient tout à coup précipités dans cette effroyable crise de la sécession, ils n’avaient qu’un noyau d’armée régulière, quelques institutions modèles, des cadres insuffisans, une élite d’officiers. Tout était à créer, à organiser. C’était, il est vrai, une guerre civile engagée dans des proportions exceptionnelles, démesurées, et les Américains ne tardaient pas à montrer ce que peut une race virile aiguillonnée par le sentiment d’un grand danger national; mais enfin, pour n’avoir pas pu étouffer la rébellion du sud à sa naissance, on était réduit à la suivre sur cent champs de bataille depuis la première déroute de Bull-Run jusqu’aux gigantesques actions de Richmond, où celui qui est encore aujourd’hui président des États-Unis, Grant, finissait par arracher la victoire à l’intrépide Lee. Pour arriver à dominer la terrible crise, il fallait cinq ans de luttes, d’épreuves, d’incessantes improvisations militaires, de prodiges toujours nouveaux, et ce qu’il y avait à dépenser pendant ces cinq ans eût suffi à l’entretien d’une armée permanente depuis un demi-siècle. Que Mac-Dowell, envoyé le premier au combat sur le Bull-Run, eût conduit 40,000 vrais soldats à l’assaut du plateau de Manassas, ni Beauregard, ni Jackson, qui gagnait ce jour-là son surnom de Stonewall, « mur de fer, » ni Johnston, n’auraient tenu devant lui, et l’armée sécessioniste était peut-être dispersée à la première affaire. Une victoire opportune pouvait détourner ce conflit de cinq ans; la défaite de Bull-Run déchaînait fatalement cette guerre civile que M. le comte de Paris raconte avec la sérieuse conviction d’un esprit éclairé et libéral, avec l’autorité d’un homme qui a vu se dérouler sous ses yeux ce grand drame militaire, avec le sentiment d’un bon Français qui a servi lui-même en volontaire dans cette armée américaine où il allait retrouver les souvenirs de Lafayette.

Certes elle est maintenant bien loin de nous, cette lutte américaine, elle a été à demi effacée dans l’esprit des hommes par des événemens bien autrement graves, bien autrement saisissans pour l’Europe. Elle ne reste pas moins profondément instructive par les nouveautés militaires qu’elle a produites, comme par ce déploiement de vitalité nationale dont elle a été l’occasion victorieuse pour les États-Unis. Une fois en présence de l’inexorable fatalité, les Américains réparent assurément le temps perdu, et s’ils ont été d’abord pris au dépourvu, s’ils se sont trouvés un instant sans armée, sans un matériel suffisant, ils se mettent aussitôt à l’œuvre avec une inébranlable résolution. Ils portent toute la vigueur, toutes les ressources de leur génie pratique dans l’organisation de ces forces qu’ils sont réduits à improviser, et les premiers ils offrent le spectacle de la plus vaste application de l’industrie aux mouvemens, aux opérations des armées en campagne. L’industrie aide à réaliser les combinaisons conçues par de hardis capitaines. C’est par là que cette guerre de la sécession a toute son originalité, qu’elle a été féconde en innovations dont d’autres armées ont profité, et c’est par là aussi que cette histoire, retracée par M. le comte de Paris avec un zèle scrupuleux d’exactitude, garde un singulier intérêt. Il y a une chose qui n’est pas moins frappante que tous les enseignemens militaires qu’on peut dégager de cette guerre de la sécession, c’est le tempérament moral et politique de ce peuple américain au milieu et à l’issue d’une si terrible crise. Le libéral historien de la Guerre civile en Amérique a raison de le dire, on pouvait craindre que le déchaînement momentané des passions soldatesques n’eût pour effet d’altérer les institutions, les mœurs, les traditions de cette puissante démocratie, qu’il ne développât les tentations de dictature militaire, les velléités césariennes de quelque capitaine popularisé par le succès. Qu’en a-t-il été? La guerre civile a laissé intactes les institutions et les mœurs. De tous ces chefs qui se sont illustrés par leur habileté, par leur héroïsme, le plus heureux a été et est encore président des États-Unis. Bon nombre sont rentrés dans la vie privée, revenant à leurs anciennes habitudes. Après avoir concentré tous leurs efforts dans une lutte gigantesque, après avoir respiré pendant cinq ans toutes les ivresses de la guerre, après s’être épuisés de sang et d’argent, les Américains ont trouvé tout simplement qu’il n’y avait pour eux d’autres moyens de se relever que la liberté et le travail. Ils sont libres, et ils se sont remis à travailler. Ils ont réparé une grande partie de leurs désastres, et ils paient chaque jour leur dette, — une dette qui avait pris des proportions colossales. Ils ont donné en deux élections huit ans de pouvoir au général Grant sans faire la moindre révolution. Voilà la moralité virile dont le livre de M. le comte de Paris est la saisissante démonstration, et qui n’est pas seulement à l’usage des Américains. Ce qui est juste et salutaire en Amérique n’aurait-il donc ni application ni efficacité en Europe? M. le comte de Paris pose la question, c’est la France qui serait la première intéressée à la résoudre. La politique, il est vrai, la politique et la guerre elle-même se ressentent inévitablement de la différence des institutions, du caractère national et des mœurs. Chaque peuple met son génie dans la direction de ses affaires, dans l’organisation de ses forces, et, on pourrait le dire, jusque dans sa stratégie. Il y a malheureusement un point où il n’y a plus aucune différence. Partout, en Amérique comme en Europe, la guerre est toujours la guerre; elle se manifeste par les mêmes désastres, elle offre les mêmes spectacles de misère et de deuil; elle laisse après elle les morts, les blessés, les maisons en flammes, les villes détruites, les terres ravagées. Pour les chefs d’armées, pour les politiques, ces malheurs privés disparaissent le plus souvent dans les résultats d’une bataille gagnée, d’une campagne victorieusement conduite. Ils ne forment pas moins, à côté de la grande histoire qui raconte les événemens publics, une autre histoire plus intime, dramatique, profondément émouvante. C’est ce drame intime, inconnu, des misères de la dernière guerre de France, qui se trouve retracé avec une sincérité absolue, avec une simplicité pathétique, dans un livre, — Épreuves et luttes d’un volontaire neutre, — écrit par M. John Furley, et récemment traduit par Mme E. de Villers. M. Furley est un de ces Anglais dévoués qui accouraient en France dès le mois d’août 1870, et qui, à partir de ce moment, n’avaient d’autre pensée que d’adoucir les maux de la guerre, de soulager toutes les infortunes. Il était membre de la « Société nationale britannique pour le secours des malades et des blessés de la guerre ; » il a présidé la « Société de distribution de semences aux fermiers français; » il a été de toutes les associations secourables. S’il a été justement honoré après la guerre par le gouvernement français, on peut dire qu’il avait été à la peine. Pendant neuf mois, M. John Furley brave les fatigues, les souffrances, les dangers, sans se reposer un instant. Il est à Gravelotte, il accourt à Sedan, il va sur la Loire, à Orléans, à Tours, au Mans, il est à Versailles, autour de Paris, souvent dans Paris au moment de la commune; partout il arrive avec ses voitures, avec des vêtemens, des médicamens, des vivres. « Il n’y a que M. Furley qui puisse aller partout sans laisser-passer, » dit un général allemand, et en effet il ne se laisse arrêter ni déconcerter par rien, allant plus d’une fois bravement remplir sa mission jusque sous le feu du champ de bataille. Au milieu des horreurs de la guerre, ce vaillant homme représente l’humanité bienfaisante éclairant de sa lumière ces luttes sanglantes, et la chaleur du dévoûment n’exclut chez lui ni la sagacité de l’observation ni la bonne humeur.

Ce livre des Épreuves d’un volontaire neutre est le reflet de cette existence si utile, si accidentée, promenée pendant neuf mois partout où la guerre fait des victimes; c’est l’œuvre d’un des esprits les plus honnêtes, les plus sincères, qui raconte ce qu’il a vu, simplement, sans prétention, et qui, en restant dans son rôle de neutralité, ne craint pas au besoin de rendre témoignage pour la vérité, pour l’humanité offensée. Certes il en dit assez pour laisser voir le sentiment que lui inspire l’incendie de Bazeilles et de tant d’autres villages brûlés parce que de malheureux paysans ont voulu défendre leurs foyers. S’ils ont agi par ignorance, dit-il avec une émotion généreuse, «c’est une ignorance bien excusable. Si jamais l’Angleterre se voyait soumise aux malheurs de l’invasion, j’espère qu’on me trouverait parmi ces ignorans! » Ainsi parle un Anglais assistant aux malheurs de la France, défendant son opinion contre des officiers allemands et ajoutant aujourd’hui une page de plus à cette tragique histoire de nos désastres.

Quand on a passé par ces épreuves, on comprend mieux les épreuves d’autrui, on ne se désintéresse pas des malheurs d’un peuple qui en est à se débattre au milieu des violences de la guerre, fût-ce d’une guerre civile. N’y eût-il pas cette raison d’humanité, ce serait encore par un sentiment politique des plus sérieux que la France serait conduite à rester fidèle à ses vieilles traditions de sympathie pour l’Espagne libérale. Comment l’Espagne sortira-t-elle de cette redoutable crise qui se déroule depuis quelques années déjà au-delà des Pyrénées, qui a pris toutes les formes pour finir par se concentrer dans une sorte de duel entre le gouvernement établi à Madrid et le prétendant don Carlos campé à la tête de ses bandes dans les provinces du nord? C’est assurément de toute façon une question des plus graves, qui a pris récemment une certaine importance extérieure par l’intervention de la diplomatie européenne, mais qui après tout garde d’abord un caractère essentiellement intérieur. La vérité est que cette malheureuse guerre civile espagnole, au lieu de diminuer et de paraître marcher vers un dénoûment, ne fait que se développer, s’envenimer et devenir plus acharnée. On peut certainement dire que la mort du général Concha a été une fatalité. Depuis ce moment, l’armée placée sous les ordres du général Zabala est restée sur l’Èbre, se reconstituant, manœuvrant, poussant quelques pointes contre les lignes carlistes en Navarre, mais sans engager en définitive des opérations sérieuses. Moriones a livré l’autre jour un combat sur le chemin d’Estella, puis il s’est retiré aussitôt sur l’Èbre, attendant de meilleures occasions. Pendant ce temps, les carlistes ne restent pas inactifs; ils deviennent au contraire très entreprenans : ils menacent toutes les lignes entre Madrid et le nord, si bien que d’un instant à l’autre les communications de l’Espagne avec la France peuvent être coupées. En Catalogne, ils ont pris la Seo d’Urgel, et ils assiègent Puycerda. A l’ouest, ils battent la campagne autour de Santander. Sur l’Èbre, ils ont pris la petite place de la Guardia, ils sont entrés à Calahorra, Ce n’est pas tout, le gouvernement de Madrid a pris une mesure des plus graves, il a rendu un décret en vertu duquel il emprisonne les suspects de carlisme et confisque leurs biens. Naturellement les carlistes ont riposté en confisquant les biens des libéraux dans les provinces qu’ils occupent, et aux répressions dont leurs partisans sont l’objet ils répondent par des fusillades de prisonniers. Bref, c’est une guerre impitoyable et sanglante qui en se prolongeant finirait par ravager l’Espagne.

L’Europe peut-elle intervenir utilement, efficacement dans cette lutte? Elle ne le peut évidemment qu’en prêtant au gouvernement de Madrid la force morale d’une reconnaissance diplomatique qui lui a manqué jusqu’ici, qui ne paraît plus devoir lui manquer longtemps. Le gouvernement du général Serrano, bien que né d’un coup d’état qu’aucun vote n’a légalisé depuis, bien qu’ayant assez peu réussi dans ses campagnes contre le carlisme, ce gouvernement après tout, tel qu’il est, représente l’Espagne libérale, et ce n’est pas la France qui aurait pu lui refuser l’appui de relations amicales. La France, quoi qu’on en dise, est trop peu intéressée au succès du carlisme pour avoir été son complice. Malheureusement cette question, qui aurait pu être très simple, s’est compliquée de deux choses. Un certain nombre de journaux espagnols ont pris dans toute cette affaire le ton le plus insultant à l’égard de la France, et ce n’est pas seulement à l’égard de la France qu’on prend à Madrid ces libertés injurieuses. Au moment même où l’on brigue la reconnaissance de l’Angleterre, on viole sans façon des engagemens financiers avec les porteurs de bons anglais, de sorte qu’il faut en vérité que le gouvernement anglais et le gouvernement français y mettent la meilleure volonté pour n’écouter que les intérêts nationaux. Ils n’hésitent pas, et ils ont raison; ils soutiennent de leur appui moral l’Espagne libérale dans ses luttes, c’est la meilleure politique. D’où vient cette intempérance des journaux espagnols? Elle est probablement encouragée par l’initiative que M. de Bismarck a prise dans cette question. M. de Bismarck s’est constitué le protecteur du gouvernement de Madrid, et il s’est donné beaucoup de mouvement pour faire reconnaître son protégé. Le chancelier allemand a-t-il eu des raisons particulières de rendre ce service au général Serrano et à son cabinet ? C’est une énigme que nous ne nous chargeons pas de déchiffrer. Toujours est-il que M. de Bismarck, pour un homme si habile, n’a pas fait une campagne diplomatique des plus brillantes, et que malgré son insistance, peut-être à cause de ses airs de prépotence, la Russie refuse la sanction diplomatique qu’on lui a demandée. Il en résulte que cette reconnaissance du gouvernement de Madrid ne laisse pas d’être une affaire assez laborieuse. Le général Serrano rendrait un plus grand service à son pays aussi bien qu’à lui-même en faisant un peu moins de diplomatie avec M. de Bismarck et en allant frapper la cause carliste au cœur dans les montagnes de la Navarre.


CH. DE MAZADE.