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Chronique de la quinzaine - 14 août 1874

Chronique n° 1016
14 août 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 août 1874.

L’assemblée nationale a donc pris son congé pour quatre mois, elle est partie en toute hâte, comme si elle craignait de donner encore un jour aux affaires publiques, comme si elle avait peur de rester une heure de plus en face de ses propres divisions. Tout ce monde parlementaire s’est dispersé, aussi impatient que le jeune monde des lycées à qui on distribuait récemment des couronnes, — et voilà le silence qui règne à Versailles ! Nos souverains s’en vont aux champs, à leurs affaires, aux bains de mer, aux Pyrénées, demain ils seront à l’ouverture de la chasse, et avant de partir ils se sont fait à eux-mêmes ce singulier compliment, que ces vacances qu’ils se donnaient allaient du moins être un temps de repos pour le pays. On se consolerait bien en effet de ne point attendre chaque soir des nouvelles de Versailles, si c’était un vrai repos entre une féconde session d’été et les promesses d’une fructueuse session d’hiver, si le pays pouvait goûter sans préoccupation et sans trouble la sécurité d’un avenir garanti, si la politique n’était pas toujours à la merci des incidens et de l’imprévu, si les partis enfin consentaient pour un instant à désarmer, à suspendre leurs égoïstes et meurtrières querelles. Ce seraient alors des vacances utiles, calmantes et réparatrices ; mais quoi ! on est à peine aux premiers jours de ce repos tant désiré, et déjà les questions, les incidens, se succèdent, le malaise éclate dans la politique extérieure comme dans la politique intérieure.

M. l’archevêque de Paris juge sans doute que les mandemens épiscopaux du dernier hiver ne nous ont pas créé assez d’embarras, et encore une fois il parle de façon à provoquer les susceptibilités de l’Italie. D’autres pensent probablement que nous n’avons pas assez de nos propres difficultés, et ils se font au-delà des Pyrénées les auxiliaires du prétendant don Carlos au risque d’exposer notre gouvernement à des accusations de connivence en offrant à M. de Bismarck un prétexte oh une occasion de se mêler des affaires de l’Espagne. Si les partis ne sont plus pour le moment aux prises dans le palais de Versailles, ils s’agitent ailleurs, et ils remplissent ces premiers loisirs des vacances du bruit de leurs prétentions et de leurs revendications. Les légitimistes, pressés de chercher ce qu’on pourrait bien faire pour ne pas perdre son temps, ne trouvent rien de mieux que de conseiller à M. le comte de Chambord une petite visite en France pendant ces mois de congé parlementaire. M. le comte de Chambord n’aura qu’à paraître pour conquérir son royaume, non plus par les armes comme Henri IV, non plus par la diplomatie de M. Chesnelong ou de M. le duc de Bisaccia comme l’an dernier, mais par la séduction de la parole et par le charme de la présence réelle. On organisera des pèlerinages en Touraine sous les ombrages de Chambord, le moyen est infaillible ! Les bonapartistes, déjà fort occupés de l’élection du Calvados, qu’ils se flattent d’enlever demain, s’ingénient à réchauffer les tièdes : ils offrent un voyage en Suisse, à Arenenberg, où vont se rendre l’impératrice Eugénie et le prince impérial. Ceci est une attention délicate à l’adresse de ceux qui craignent le mal de mer en passant la Manche pour aller jusqu’à Chislehurst, — et on sera autorisé à vérifier les aptitudes scolaires du jeune artilleur de Woolwich ! Les radicaux à leur tour, fatigués d’une certaine modération relative qu’ils s’imposent depuis quelque temps, les radicaux ont leur manière de servir et de populariser leur régime de prédilection. Ils célèbrent l’anniversaire du 10 août 1792, sans doute pour interrompre la prescription des mauvais souvenirs, pour rallier plus sûrement les conservateurs à la république et pour rassurer tout le monde ! C’est ainsi qu’on entre dans ces vacances nouvelles, qu’on travaille au repos du pays, et s’il y a des satisfaits qui trouvent que jamais l’assemblée ne s’est séparée dans des conditions meilleures, c’est qu’ils se contentent de peu. Ils oublient qu’une nation ne vit pas seulement d’une apparence de tranquillité matérielle, et que si malgré tout il y a un malaise visible, obstiné dans les affaires, dans la politique, c’est précisément parce qu’on n’a pas fait ce qu’il fallait pour arriver à cette période de repos dans les meilleures conditions ; c’est parce que l’assemblée s’est retirée laissant tout en suspens, communiquant son incohérence et sa faiblesse au gouvernement lui-même, ne pouvant rien pour le moment et n’étant pas plus sûre de pouvoir reprendre à l’entrée de l’hiver l’œuvre interrompue aujourd’hui par impuissance.

Lorsqu’après cela on vient demander au pays de se désintéresser de tout, de ne pas s’inquiéter et de jouir en paix de ce répit de quatre mois qui lui est accordé, on ne réfléchit pas qu’on lui demande l’impossible. Ce serait bon s’il y avait un régime régulier, des assemblées ordinaires, un gouvernement défini et constitué. Aujourd’hui il n’y a rien de semblable, il n’y a qu’une souveraineté collective, anonyme et irresponsable, qui n’est rien de plus que la dictature d’une omnipotence parlementaire paralysée par toutes les divisions de partis, occupée à exclure tour à tour la république ou la monarchie sans décourager personne, en laissant à tous la liberté de leurs espérances. Que peut-être un ajournement dans ces conditions ? Ce n’est qu’un repos troublé par toutes les craintes de l’inconnu, une incertitude prolongée et aggravée, avec la chance de voir se reproduire dans quatre mois les mêmes luttes, les mêmes confusions, les mêmes impossibilités. Il y a une chose dont ne semble pas se douter cette assemblée de Versailles qui va bientôt avoir quatre années d’existence : c’est qu’après avoir rendu les plus éminens services au pays, elle n’arrive qu’à maintenir la situation la plus extraordinaire, la plus révolutionnaire, une situation où elle ne peut ni suffire à cette nécessité d’organisation constitutionnelle qui est sa suprême raison d’être, ni même expédier les affaires les plus simples, les plus pressantes.

On vient de le voir par cette longue session en apparence si agitée, si occupée, en définitive si complètement stérile, et surtout par ces dernières semaines où l’assemblée n’a eu d’autre souci que d’échapper aux difficultés qui la pressaient, au devoir de prendre une résolution. Neuf mois de session, c’est beaucoup sans doute, ce serait beaucoup, si ces neuf mois avaient été à demi employés. En réalité, qu’a-t-on fait ? L’œuvre la plus sérieuse, la plus décisive, si l’on veut, a été la loi du 20 novembre 1873, qui a institué un gouvernement pour sept ans. Oui, on l’a créé, ce gouvernement, dans la première anxiété qui a suivi l’échec des tentatives monarchiques ; on l’a créé, mais on ne l’a pas organisé, et on a passé le reste de la session à se repentir de ce qu’on avait fait le premier jour, à batailler sur le sens de cette loi qu’on ne savait pas si mystérieuse, à se perdre dans des conflits d’interprétations qui ont fini vraiment par.laisser la question indécise. L’assemblée a mis au monde un phénomène assez singulier en politique, un pouvoir exécutif fort légal assurément, incontesté en principe, mais isolé, incomplet, réduit à vivre incessamment de l’appui d’une majorité qui s’est décomposée le jour où M. le duc de Broglie a voulu proposer un essai d’organisation. Que reste-t-il de cette œuvre constitutionnelle si solennellement promise par la loi du 20 novembre, si laborieusement poursuivie en apparence depuis neuf mois ? M. le duc de Bisaccia a proposé tout simplement la monarchie, et la monarchie a été renvoyée à une commission qui s’est chargée de l’ensevelir avec considération. M. Casimir Perier a proposé la république définitive, sauf révision dans sept ans, et la république a été repoussée. La commission des trente, pressée par le gouvernement, a proposé une organisation particulière. Cette fois le projet n’a pas été absolument repoussé, il n’a été qu’ajourné. C’était peut-être encore un moyen ingénieux d’échapper par l’ajournement et par les vacances à un vote qui menaçait d’être désastreux. Le projet de la commission des trente n’eût point été vraisemblablement plus heureux que les autres. Tout a donc été proposé, rien n’a été admis. On n’a tenu compte ni des engagemens de la loi du 20 novembre, ni des instances de M. le président de la république, récemment renouvelées par un message presque impérieux ; on avait hâte d’en finir. Voilà tout ce que l’assemblée a pu faire en neuf mois, et les légitimistes, comme pour accentuer la déroute des promoteurs de l’organisation constitutionnelle, n’ont pas manqué de revendiquer le droit de renouveler leurs tentatives en faveur de la monarchie. Est-ce par ce spectacle d’impuissance qu’on prétend maintenir le crédit d’un parlement souverain et rassurer le pays, en lui offrant comme gage de l’activité féconde qu’on déploiera au mois de décembre la bonne volonté qu’on vient de montrer ?

Si du moins l’assemblée, s’élevant au-dessus des divisions de partis et se dégageant des préoccupations d’un ordre tout politique, s’était attachée résolument, fermement à toutes ces questions administratives, militaires, financières, qui ont plus que jamais aujourd’hui un intérêt essentiel pour le pays, ce ne serait rien encore. Malheureusement c’est tout le contraire, et cette longue session qui vient de finir est loin de laisser un héritage d’œuvres sérieusement méditées, ayant un caractère d’utilité nationale. Les questions qui peuvent solliciter, passionner les esprits réfléchis et sincèrement patriotes ne manquent pas cependant. Il y a, il est vrai, une loi municipale qui avait été préparée pendant trois ans par la commission de décentralisation. Cette loi s’est évidemment ressentie des incohérences parlementaires au milieu desquelles elle s’est aventurée, elle a été discutée, votée un peu à bâtons rompus, sous la pression de mille considérations politiques, à travers toute sorte de diversions, et en fin de compte ce n’était peut-être pas la peine de paraître vouloir renouveler la vie municipale pour arriver à un si modeste résultat. Ce qu’on a fait pour l’armée, pour les défenses de Paris ou de l’est, pour les sous-officiers, n’est point assurément sans importance. Il n’est pas moins vrai que pour l’assemblée, comme pour le gouvernement, la réorganisation des forces militaires de la France est à peine ébauchée, qu’il y aurait à ressaisir cette œuvre d’une main plus vigoureuse, avec plus de suite et d’ensemble, avec un esprit plus dégagé de toutes les routines, et il faudrait commencer par cette loi des cadres qui touche à la constitution même de l’armée, qui est malheureusement restée encore une fois sur le programme des futurs travaux parlementaires. On était trop pressé pour y songer. Quant aux finances, c’est une autre question qui valait certes qu’on l’abordât avec un zèle résolu à poursuivre la solution jusqu’au bout. L’assemblée a fini par y mettre de la fatigue, comme dans le reste, de l’impatience et du décousu, ne sachant plus trop comment venir à bout d’un problème qu’on peut tourner dans tous les sens, qui se résout toujours fatalement par des charges nouvelles.

Depuis huit mois, l’assemblée est restée en face de deux budgets, — celui de 1874 et celui de 1875, — qu’elle n’est point arrivée à mettre en équilibre, et, à dire vrai, elle est partie en laissant le déficit dans l’un et dans l’autre. Elle n’a réussi qu’à s’attirer une petite leçon de la Banque de France, et à offrir un exemple de plus de la facilité avec laquelle un parlement se dérobe par un vote anonyme à l’impopularité d’une charge nécessaire. Compléter le budget de 1874, c’était la première tâche de l’assemblée ; elle y a pourvu autant que possible en votant quelques-uns des impôts qui lui ont été présentés ; elle ne s’est arrêtée que devant une surtaxe nouvelle dont on proposait de grever les contributions indirectes. De là est née cette pensée, combattue par M. Magne, acceptée par l’assemblée, de négocier avec la Banque une réduction de 50 millions sur l’annuité de 200 millions affectée au remboursement des sommes mises à la disposition de l’état pendant la guerre. Ces 50 millions devaient dispenser de recourir à des impôts nouveaux.

Rien de mieux, si la Banque voulait se prêter à cet arrangement ; mais la Banque a refusé, et cette résolution, qui a pu sembler rigoureuse, n’était au fond que prévoyante pour plusieurs raisons essentielles. D’abord cette convention, à laquelle on proposait de toucher, est assurément une des plus sages, une des plus habiles combinaisons de M, Thiers ; elle a contribué à relever, à maintenir le crédit public. Se créer une facilité budgétaire par une réduction d’amortissement, ce n’était pas un péril immédiat sans doute ; c’était peut-être un mauvais exemple, uije première atteinte à l’inviolabilité d’un contrat dont le maintien est aussi utile à l’état lui-même qu’à la Banque. C’était acheter trop cher une ressource qui se réduisait en définitive à la suspension d’un engagement contracté. De plus il est d’un souverain intérêt que la Banque reste un établissement privé absolument libre, indépendant de l’état et capable au besoin de défendre son indépendance. C’est par ce caractère qu’elle a joué si puissamment, et, on peut le dire, si patriotiquement son rôle en 1870, qu’elle a pu mettre à la disposition de l’état jusqu’à 1 milliard 1/2, et concourir plus tard à la libération du territoire français. Que serait-il arrivé si, au milieu des crises que nous avons traversées, elle n’eût été de fait ou même d’apparence qu’une annexe, un instrument de l’état ? Elle aurait subi toutes les chances de la guerre, elle n’aurait pas échappé peut-être aux violences des vainqueurs ; son crédit aurait suivi le crédit de l’état lui-même. Ce qu’elle a été jusqu’ici, elle doit le rester, si l’on veut trouver en elle, dans des occasions heureusement toujours rares, un secours efficace. Elle a maintenu son indépendance, et elle a eu raison ; seulement, en faisant respecter un contrat qui est sa garantie, elle n’a pas refusé son concours sous une autre forme : elle a offert à l’état une somme de 80 millions, avec un intérêt de 1 pour 100 ; 40 millions restent disponibles pour subvenir à l’imprévu de 1874, 40 millions sont dès ce moment affectés au budget de 1875. Cela ne suffisait pas encore cependant ; il restait à couvrir une somme de 25 millions, et la commission du budget proposait courageusement pour 1875 un décime sur le principal des trois contributions directes. Le rapporteur, M. Léon Say, a soutenu avec autant de bon sens que de lucidité cette aggravation nécessaire. L’assemblée a résisté, et ici il est bien clair que les préoccupations électorales, dissimulées sous des prétextes spécieux, ont joué un rôle dans le rejet de l’impôt nouveau. Beaucoup de députés n’ont pas voulu rentrer dans leurs départemens en venant de voter le décime sur la propriété. Chercher une autre ressource à cette extrémité de la session, ce n’était plus possible, de sorte qu’on a été réduit à laisser dans le budget une page blanche avec cette terrible inscription : « impôts à voter ! »

Ainsi l’assemblée n’a pas été plus heureuse dans les questions administratives et financières que dans les questions politiques. Non-seulement elle n’a pas voté les lois constitutionnelles qu’elle avait promises, que M. le président de la république lui demandait, elle a laissé bien des affaires en suspens, nos budgets en déficit, et elle n’a pas vu qu’en se précipitant en quelque sorte dans le repos des vacances elle avait l’air d’abdiquer devant une tâche qu’elle ne pouvait plus accomplir, qui l’accablait. Elle n’a pas vu qu’elle paraissait n’échapper à une dissolution définitive que par une dissolution temporaire qui la tirait momentanément d’embarras. L’esprit de parti, en l’envahissant de plus en plus, en la dominant, lui a fait cette impuissance qui a particulièrement éclaté dans cette fin de session— Le gouvernement lui-même a-t-il fait ce qu’il pouvait, ce qu’il devait, pour maintenir sa position, son autorité, au milieu de ces confusions de partis et de ces défaillances parlementaires ? 11 a été retenu, dit-on, par des scrupules, par des considérations de délicatesse politique. Il a voulu ménager jusque dans ses faiblesses le parti qui l’a créé, avec lequel il ne peut se décider à rompre. Il lui a fait la concession de se prononcer d’abord contre la proposition Casimir Perler, puis de consentir à l’ajournement des lois constitutionnelles, dans l’espoir de le trouver à la session d’hiver plus facile, plus porté aux transactions. C’est possible, seulement il s’exposait à se diminuer en se jetant dans un camp, en divulguant trop le secret de ses préférences, de ses ménagemens pour un parti qui est le plus acharné à lui disputer les moyens de s’organiser. Il s’est affaibli lui-même en ayant l’air de s’effacer, de reculer devant le rôle de direction, d’impulsion que les circonstances lui offraient. Évidemment il aurait pu exercer une initiative efficace, salutaire. Il semblait le comprendre un instant, lorsqu’il y a plus d’un mois il publiait ce message qui allait frapper et gagner le pays par son allure décidée, par son énergique et franche précision.

Qu’avait-il à faire désormais ? Il n’avait qu’à se présenter devant la chambre avec une certaine intrépidité, à maintenir la pensée du message sans faiblesse comme sans menace, à réclamer jusqu’au bout l’exécution des engagemens du 20 novembre. La confiance même qu’inspire le caractère de M. le maréchal de Mac-Mahon, en excluant jusqu’au plus lointain soupçon d’usurpation de sa part, lui donnait un droit de plus de parler avec fermeté, de faire sentir l’ascendant de sa position. Il n’aurait pas réussi » dira-t-on encore, il aurait rencontré une invincible résistance de la part des aveugles qui étaient décidés d’avance à refuser toute organisation sérieuse, et il ne serait arrivé qu’à provoquer une nouvelle crise parlementaire. D’abord rien n’est moins sûr, et parmi ceux qui depuis se sont vantés, non sans prendre un ton goguenard, d’ah voir fait reculer M. le président de la république, parmi ceux-là même beaucoup auraient peut-être hésité au moment de se révolter ouvertement contre une nécessité loyalement exposée ; mais le gouvernement eût-il échoué, qu’avait-il à craindre ? Il eût toujours gardé devant l’opinion l’avantage de son initiative, d’une politique prévoyante et résolue. Il n’eût fait que confirmer la confiance publique inspirée par le message. Il eût été démontré pour la France entière qu’à côté d’une assemblée profondément divisée, au milieu de tous ces partis confus et impuissans, il y avait un pouvoir ayant une pensée, une volonté, portant fièrement sa responsabilité, tout en se préoccupant d’assurer au pays et à la situation qui a été créée la garantie d’une organisation et d’institutions sérieuses. Le gouvernement, bien loin d’en être diminué, eût gagné en autorité morale. On pouvait entrer en vacances sans inquiétude, , on savait d’avance qu’il n’y aurait ni coups d’état, ni aventures, ni agitations prétendant disposer par surprise de l’avenir de la France.

Il n'y aura ni agitations ni aventures sans doute, l’ordre légal est sous la protection d’un gardien fidèle. Que veut-on seulement que pense le pays lorsqu’au moment même où un membre du gouvernement déclare que toute tentative contre l’ordre de choses établi serait réprimée, un député peut se lever pour dire à peu près qu’il n’en sera ni plus ni moins, qu’on garde le droit de faire ce qu’on pourra pour rétablir la monarchie ? Quelle peut être l’impression publique lorsqu’à quinze jours d’intervalle un message déclare que l’organisation constitutionnelle est une nécessité pressante pour le repos des esprits, pour la sécurité des affaires, et qu’un ministère se résigne sans protestation à l’ajournement de ces lois constitutionnelles, dont peu auparavant on ne pouvait se passer ? Il y a nécessairement une certaine déception, un certain désarroi de l’opinion, réduite à se demander ce qu’elle peut croire, de quel côté elle doit se tourner. Le gouvernement lui-même souffre de ces fluctuations, où éclate si tristement une tyrannie des partis qu’il a l’air de subir en s’effaçant devant elle. La confiance dans les intentions et la bonne volonté des hommes n’est point altérée, si l’on veut ; c’est la force morale et politique d’une situation qui risque d’être atteinte.


C’est au gouvernement d’y songer. Il a toujours indubitablement la durée et le caractère indélébile d’un pouvoir septennal ; il a besoin de se dégager des contradictions et des obscurités de cette fin de session pour raffermir l’opinion, l’administration elle-même, toutes ces forces publiques dont il dispose, qui n’obéissent utilement, efficacement, qu’à la condition d’être dirigées. Si l’on n’y prend garde, une dangereuse hésitation se communique de proche en proche, et puis qu’un de ces incidens qui se produisent dans tous les temps survienne tout à coup, qu’il y ait une évasion de prisonnier, on cherche là aussitôt le signe d’un relâchement d’action publique. Eh bien ! oui, celui qui fut le maréchal Bazaine, le condamné de Trianon s’est évadé de l’île Sainte-Marguerite comme M. Rochefort s’évadait, il y a quelques mois, de Nouméa. Il n’y a point certes à exagérer une aventure assez médiocre. C’est après tout le métier des prisonniers de s’échapper, et les partis donnent quelquefois une plaisante comédie. Ceux qui s’égayaient de l’évasion de M. Rochefort en sont presque à s’indigner de l’évasion de M. Bazaine ; en revanche ceux qui prenaient le deuil pour la faite du prisonnier de la Nouvelle-Calédonie n’ont qu’une goguenarde satisfaction pour la fuite du prisonnier de l’île Sainte-Marguerite. Tout cela peut être assez plaisant et ne laisse pas d’être vulgaire. Que Bazaine soit dans sa prison ou dans l’exil qu’il s’est fait, il ne reste pas moins l’homme déshonoré par une sentence d’une impartiale sévérité, condamné non pour ses opinions, pour sa fidélité à l’empire, mais pour avoir, par insouciance, par incapacité peut-être, par une diplomatie équivoque, conduit la plus belle armée à la plus douloureuse, à la plus poignante des catastrophes. Ce qu’il peut demander de mieux à ses contemporains, c’est l’oubli. Son évasion n’a aucun sens politique pour la France, elle n’a d’autre importance que de venir après une autre évasion bien différente, d’être un de ces incidens que les partis exploitent un instant, qui éclatent parfois dans une de ces situations où tout semble se ressentir d’une certaine confusion, d’une vague indécision des choses, d’un trouble indéfinissable dans l’action publique comme dans les idées.

Ah ! c’est là le point douloureux et délicat, c’est une des maladies les plus graves. Nous vivons dans un temps où, à force de divisions, de raffinemens et de subtilités, on finit par ne plus s’entendre ou se reconnaître, et ce qu’il y aurait de mieux assurément serait de ramener les esprits à la droiture, à la netteté des notions essentielles, à un sentiment précis et supérieur des choses. Qu’on mette de côté tout ce qui divise les forces d’une nation, tout ce qui égare l’intelligence et le cœur, pour fixer l’attention des hommes, particulièrement de la jeunesse, sur des idées simples et justes : c’est la propagande la plus pressante et la plus salutaire à poursuivre, c’est le meilleur moyen de réagir contre ces vaines agitations de partis, où s’épuise cette vitalité française, qui n’aurait qu’à se régulariser pour retrouver sa puissance. Cette propagande de la raison et du patriotisme, on peut la poursuivre de bien des manières, même par ces solennités universitaires, par ces distributions de prix, où se rassemble chaque année l’aimable et ardente population de tous les lycées de la France. On aurait beau faire, on ne peut se retrouver en présence de cette jeunesse aux promptes illusions, aux longues espérances, sans lui parler des malheurs qui ont éprouvé le pays, dont elle voit partout la cruelle trace, et de l’avenir, dont elle est le gage, dont elle peut être le généreux instrument. C’est elle qui est chargée de réparer nos désastres, et elle ne les réparera que par le travail, par l’abnégation et le dévoûment, par la fierté virile du cœur, en s’accoutumant à mettre toujours l’idée de la patrie au-dessus des égoïstes et vulgaires inspirations de parti. C’est le thème inévitable et poignant de tous ces discours qui ont été récemment prononcés à Paris ou en province par M. le duc d’Aumale, comme par M. le duc de Broglie, comme par le jeune préfet de police, M. Léon Renault, qui a fait entendre à Saint-Louis une brillante et chaleureuse parole. C’est une petite session universitaire qui en vaut une autre, où la politique ne peut paraître que par ce qu’elle a de plus élevé, de plus cordial, de plus accessible à un auditoire adolescent.

Le difficile est toujours de rester dans la mesure, de saisir le point délicat, presque insaisissable entre ce qui ne serait qu’une politique d’assemblée et la banalité d’une allocution de collège. M. le duc d’Aumale, on peut le dire, a saisi merveilleusement cette mesure et a donné le ton. Il a parlé simplement, familièrement, de l’accent d’un soldat et d’un homme au cœur libéral. Il ne s’est pas perdu dans les nuages, il a fièrement rappelé à ces jeunes gens de la Franche-Comté auxquels il s’adressait qu’ils devaient être lés « citoyens d’un pays libre ; » il a fait vibrer ces grands mots : « honneur, patrie, liberté, travail et devoir ! » Avec ces mots-là, on ne risque pas de se tromper, on est toujours sûr d’émouvoir de jeunes âmes en leur montrant le droit chemin. Ce langage, il ne s’adresse pas seulement aux lycéens de Besançon, il s’adresse à tous ceux qui aiment leur pays, jeunes ou vieux ; plus d’une fois en ces derniers temps il aurait eu de l’à-propos dans le palais de Versailles. M. le duc d’Aumale a résumé en peu de mots toute une politique qui devrait rester pour longtemps le programme de tous les Français de bonne volonté. Esto vir ! disait à son tour M. le duc de Broglie au collège d’Évreux. Oui, sans doute, esto vir, soyez homme ! M, le duc de Broglie a eu raison de le dire, et il l’a dit avec son talent, avec une sérieuse et souple éloquence. Il ne faudrait pas cependant que cet appel à l’énergie individuelle, à la confiance de l’homme en lui-même prît une portée trop politique et allât aboutir à une sorte de glorification du gouvernement personnel. L’ancien président du conseil n’est-il pas allé un peu loin en conseillant aux jeunes gens d’Évreux de se défier des institutions et des principes, en leur rappelant, après Virgile, qu’il y a des temps où un homme suffit ? C’était le jour du latin : si forte virum quem… C’est possible, seulement où est l’homme ? Il n’est pas précisément apparu jusqu’ici, et quand on n’a pas l’homme, ce n’est rien de trop d’avoir des institutions, de s’y attacher. Disons mieux, le véritable homme d’état n’atteint toute sa grandeur morale que lorsqu’il est entouré d’institutions qui lui servent tout à la fois d’appui et de frein. Qu’on mette en présence ce langage un peu compliqué, un peu désabusé, et la virile parole de M. le duc d’Aumale : « vous serez citoyens d’un pays libre ! » Franchement, c’est M. le duc d’Aumale que nous préférons entendre, et ce n’est peut-être pas préparer une régénération bien certaine que de conseiller la défiance des institutions politiques à un pays qui n’en a pas, qui s’est trop souvent laissé abuser par le si forte virum, qui a connu les enthousiasmes décevans, les sécurités trompeuses et les désastres qui accompagnent le gouvernement personnel.

Oui assurément, pour la France aujourd’hui la politique la plus sûre et la plus efficace, c’est la politique la plus simple, sans coups d’état et sans coups de théâtre, sans appel à un sauveur mystérieux qui n’existe pas ; c’est la poUtique de la raison et du bon sens acceptant ce qui est, créant des institutions parce qu’elles sont nécessaires, se servant de toutes les bonnes volontés, n’excluant que les rêves, les passions meurtrières et l’esprit de parti. La vraie politique de notre pays, c’est la prédominance incessante, obstinée, de l’intérêt national sur cet esprit de parti qui a fait tout le mal depuis trois ans, qui a conduit l’assemblée elle-même à ce point où elle n’a pu arriver jusqu’ici à organiser le gouvernement qu’elle a créé, et si c’est vrai dans notre vie intérieure, c’est bien plus sensible encore dans nos affaires extérieures. Certes ce n’est plus le moment pour la France de chercher ou de braver les complications extérieures, et cependant l’unique souci d’un certain parti est de pousser la politique française dans une voie où elle rencontrerait inévitablement les plus cruelles, les plus humiliantes épreuves. D’où sont venues depuis trois ans presque toutes les difficultés qui se sont succédé, qui ont eu quelquefois plus de gravité qu’on ne le croyait ? Elles sont venues invariablement tantôt d’une intempérance de zèle clérical, tantôt des agitations des légitimistes, toujours à la poursuite de cette restauration monarchique qu’ils ont vue s’évanouir devant eux au moment où ils croyaient la tenir, et qui s’est heureusement évanouie, puisqu’elle pouvait nous jeter dans les plus redoutables aventures. Les légitimistes, aveuglés par l’esprit de parti, se font cette singulière et coupable illusion, que la meilleure manière de servir la France est de lier sa cause à celle de la restauration de la souveraineté temporelle du pape et à celle du prétendant espagnol. Ce sont là les alliés qu’ils nous présentent, sans s’apercevoir que la première conséquence de cette politique serait de nous créer partout des ennemis sans nous assurer un seul appui. Que le gouvernement regarde autour de lui, qu’il interroge les événemens, la situation délicate où il se sent placé ; c’est cette intervention incessante, brouillonne des légitimistes cléricaux qui lui a suscité des embarras pénibles, soit en le compromettant par des manifestations dont on pouvait se faire une arme contre lui, soit en l’exposant à des accusations de connivence dont il a été plus d’une fois réduit à se dé-* fendre. 11 n’a pu triompher de ces embarras que par une prudence attentive, en s’élevant au-dessus de l’esprit de parti, en s’inspirant de l’intérêt national, en réagissant contre les excitations de ceux qui passaient pour ses amis.

Il a réussi dans une suffisante mesure sans doute ; M. le duc Decazes a conduit nos affaires extérieures avec une habite dextérité. Il en est résulté seulement cette situation toujours assez tendue, laborieuse, où l’on n’est jamais sûr d’être à l’abri d’un incident. Un jour, c’est M. l’archevêque de Paris qui, à son retour de Rome, croit devoir se livrer à des récriminations nouvelles contre l’Italie, et qui oblige le gouvernement à le désavouer, à le blâmer même assez sévèrement pour une immixtion contraire aux cordiales relations rétablies entre les deux pays. Un autre jour, c’est l’appui prêté par les légitimistes à don Carlos qui devient un sujet de plainte pour l’Espagne, et qui, chose plus grave, fournit à M. de Bismarck un prétexte de s’introduire dans les affaires espagnoles.

Qu’en est-il donc aujourd’hui de ce dernier incident, qui un moment a pu avoir une apparence de gravité, et qui va sans doute aboutir à la reconnaissance du gouvernement de Madrid par les puissances de l’Europe ? II y a deux choses dans les affaires espagnoles. Il y a d’abord une question entre la France et le gouvernement de Madrid ; celle-là ne pouvait être longtemps sérieuse, elle devait naturellement s’éclaircir aux premières explications. Il s’agissait des secours que les carlistes peuvent trouver sur notre frontière des Pyrénées. Le cabinet espagnol pouvait d’autant moins se méprendre sur les intentions, sur la politique du gouvernement français, que, lorsqu’il a envoyé il y a quelques semaines un ambassadeur à Paris, cet ambassadeur, M. le marquis de La Vega y Armijo, quoique non reconnu, a été reçu en représentant d’un pays ami et avec la meilleure grâce par M. le président de la république comme par M. le ministre des affaires étrangères. M, le duc Decazes n’avait plus du reste à témoigner ses sympathies personnelles pour l’Espagne libérale, qu’il connaît, qu’il aime depuis longtemps, depuis qu’il faisait partie de la légation française à Madrid. Les préférences de M. le ministre des affaires étrangères ne sont certes pas pour les carlistes, de sorte que, lorsque M. le marquis de La Vega y Armijo a pu produire quelques réclamations au nom de son gouvernement, l’effet de ces réclamations était d’avance affaibli par la réception toute sympathique que l’ambassadeur avait trouvée dès son arrivée à Paris. M, le duc Decazes y joint de plus une réponse parfaitement nette et catégorique, où il précise et détruit la plupart de ces griefs qui ornent les journaux depuis quelque temps. Ce qui est certain, c’est que, si les carlistes ont trouvé quelques facilités sur notre frontière, ils ont trouvé encore plus d’obstacles, et si les autorités françaises n’exercent pas une surveillance absolument efficace, c’est qu’elles ne sont pas toujours secondées par les autorités espagnoles elles-mêmes. Ce qui n’est pas moins certain, c’est que les plus grands secours en armes, en munitions, en artillerie, arrivent aux carlistes par la côte, par la Bidassoa. Tout se réduisait donc à une discussion sans gravité entre l’Espagne, préoccupée de la guerre qu’elle soutient, et la France, qui ne peut avoir aucune sympathie pour les carlistes, qui est la première intéressée à voir cette lutte se terminer promptement, qui ne demande pas mieux que d’avoir une occasion de reconnaître officiellement le gouvernement de Madrid.

La question serait restée assez simple, si elle ne s’était compliquée par l’intervention de l’Allemagne, qui a trouvé un facile prétexte dans l’exécution du capitaine Schmidt par les carlistes. M, de Bismarck s’est senti tout d’un coup pris d’une sympathie des plus démonstratives pour le gouvernement de Madrid, au point de se mêler de ses affaires auprès du gouvernement français et même auprès de tous les autres cabinets. Que M. de Bismarck cherche à prendre pied au-delà des Pyrénées et que cette politique ne soit pas inspirée par un sentiment d’amitié pour la France, nous pouvons nous en douter. Qu’il veuille intervenir sérieusement en Espagne, ce n’est guère probable. D’abord il se créerait des embarras inextricables, et de plus il n’ignore pas la profonde répugnance avec laquelle l’Angleterre verrait toute intervention. Au bout du compte, qu’aura obtenu M. de Bismarck ? Il aura contribué à faire reconnaître le gouvernement de Madrid par l’Europe, c’est possible. C’est un acte qui n’aurait plus tardé longtemps, et pour le gouvernement espagnol le meilleur moyen de donner à cette reconnaissance toute sa valeur, c’est d’en finir par ses propres forces avec l’insurrection carliste.

CH. DE MAZADE.