Chronique de la quinzaine - 31 août 1845

Chronique n° 321
31 août 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 août 1845.


Les dernières nouvelles de Constantinople annoncent de grands changemens dans le divan. Riza-Pacha, premier ministre et grand-maréchal du palais, a été violemment destitué. On sait qu’il exerçait dans le divan une influence prépondérante, et qu’il y représentait depuis cinq ans le vieil esprit de l’empire, opposé aux idées européennes. Faut-il attribuer sa disgrace à des motifs politiques et au triomphe de l’esprit de réforme dans les conseils de la Porte ottomane ? Ce qui semblerait justifier cette opinion, c’est que la chute de Riza-Pacha a entraîné celle de plusieurs de ses collègues, solidaires de ses actes, et accusés comme lui d’avoir excité les troubles de l’empire par une administration tyrannique. De plus, si l’on en croit les renseignemens donnés par les feuilles ministérielles, les nouveaux ministres seraient des hommes sages, d’une prudence reconnue, et tout-à-fait exempts des préjugés qui ont égaré leurs prédécesseurs. Enfin, des correspondances particulières annoncent que Réchid-Pacha, l’homme le plus libéral de la Turquie, est rappelé à Constantinople pour y prendre la direction des affaires. Si ce bruit se confirmait, il donnerait à la destitution de Riza-Pacha une signification importante.

Dans une note communiquée aux puissances le 28 juillet, la Porte a indiqué les mesures qu’elle va prendre pour faire cesser l’anarchie du Liban. Le ministre des affaires étrangères, Chékih-Effendi, ira lui-même en Syrie surveiller l’exécution des ordres du sultan, et le commandant de l’armée d’Arabie, Namick-Pacha, viendra seconder ses opérations à la tête d’une force imposante. L’administration intérieure de la montagne sera définitivement réglée. Les représentans des cinq puissances ont approuvé, dit-on, les mesures ordonnées par la Porte, et le monde diplomatique parait en attendre d’heureux résultats. Nous craignons cependant qu’on ne se fasse sur ce point des illusions. En supposant que les intentions du divan soient bonnes, et ses démonstrations sincères, aura-t-il la force de faire exécuter ses volontés ? Pourra-t-il comprimer le fanatisme musulman toujours si implacable contre les chrétiens d’Orient ? Peut-il compter sur la justice des autorités turques, dont l’odieuse partialité en faveur des Druzes a été cent fois signalée dans la dernière guère ? Peut-il compter sur l’armée, qui a excité les partis l’un contre l’autre au lieu de les contenir, et qui a massacré les chrétiens au lieu de les défendre ? D’ailleurs, la note du 28 juillet laisse subsister dans la montagne un ordre de choses que la France, protectrice des chrétiens d’Orient, ne peut accepter sans réserve.

Il est bon de rappeler en quoi consistent les difficultés que l’arrangement de 1842 a rencontrées dans les districts mixtes, c’est-à-dire dans la moitié du Liban, difficultés assez grandes pour que, depuis trois ans, on n’ait su de quelle manière s’y prendre pour exécuter l’arrangement. Les districts mixtes sont peuplés par deux cinquièmes de Druzes et trois cinquièmes de chrétiens. Pendant le gouvernement de l’émir Béchir, la puissance des chrétiens s’était considérablement développée ; les cheiks druzes, à la suite de révoltes nombreuses, avaient été chassés de Syrie. En 1840, ils profitèrent du bouleversement général pour reprendre ce qu’ils avaient perdu depuis un quart de siècle ; les chrétiens ne voulurent pas reconnaître l’autorité de ces nouveaux venus. Les Druzes, moins nombreux, mais plus unis, organisèrent, en 1841, un plan d’attaque soudain et général, et firent un vaste massacre des chrétiens. Cette manière de procéder n’était pas faite pour rendre ceux-ci plus disposés à accepter la restauration de l’autorité druze. Les Turcs n’étaient d’ailleurs pas innocens de ces excès, et tentèrent d’en faire leur profit ; mais l’Europe intervint et s’opposa à l’installation d’un pacha en demandant la conservation de l’administration indigène et le respect des vieilles traditions : une année de pourparlers amena comme transaction le système des deux kaïmakans, dans lequel un chef d’origine druze devait commander aux Druzes, et un chef chrétien devait commander aux chrétiens. C’est pour avoir mal compris ce système que l’on a discuté près de trois ans à Constantinople, et que les parties intéressées s’égorgeaient, il y a deux mois. Les chrétiens disaient que l’arrangement de 1842 avait été fait pour eux et pour les soustraire à la haine et aux violences des Druzes : en ceci, ils avaient parfaitement raison ; à quoi les Druzes répondaient que deux autorités ne pouvaient exister dans les mêmes communes, dans les mêmes districts, sans que la guerre civile y devînt un fait nécessaire et normal, et en ceci les Druzes avaient également raison ; ils ajoutaient, bien entendu, que leurs cheiks étaient la seule autorité légitime, et que l’émir Béchir avait fait acte d’injustice en les expulsant. Entre ces deux opinions contradictoires, on a pris au commencement de 1845, à Constantinople, une sorte de mezzo termine d’où est sortie la note du 28 juillet ; celle-ci n’est au fond que la confirmation du système bâtard de 1842. La teneur de cette étrange pièce, type de protocole turc, laisse le champ libre à toutes les interprétations. Toutefois, il en ressort assez clairement l’intention de donner aux Druzes, dans la personne de leurs moukatadjis, une supériorité réelle sur les Maronites. Dans les villages mixtes, les moukatadjis sont exclusivement chargés des affaires administratives et de la police. Ils seront les intermédiaires entre l’autorité de la Porte et le district : à la vérité, dans certains cas, leur action pourra être contrôlée par les vékils maronites ; mais ces derniers, réduits la plupart du temps à des fonctions municipales, n’auront jamais qu’une importance secondaire dans les localités.

D’autres dispositions règlent la perception des impôts, l’exécution des mesures de police, qui sont exclusivement confiées aux moukatadjis, et les cas où il sera permis au vékil d’intervenir. Tout ce mécanisme est bien délicat pour les mains qui devront le faire fonctionner ; il nous semble que le Druze continuera au tribunal de défendre le Druze, le chrétien de soutenir le chrétien, et que de la discussion les juges et les plaideurs en viendront très vite aux voies de fait. Pour dire toute notre pensée, le système des kaïmakans est une erreur de quelques hommes d’ailleurs bien intentionnés ; souhaitons donc qu’ils reconnaissent que l’arrangement de 1842 n’est pas praticable, et qu’ils cessent de s’agiter dans un cercle vicieux. Nous avons eu récemment l’occasion de recueillir sur cette affaire des renseignemens pris sur les lieux par des hommes qui ont vu et bien vu, et nous avons acquis la conviction qu’il y avait dans le statu quo des amours-propres engagés plutôt que des intérêts, et que l’étude de la question indique quelque chose de mieux que le système qu’on s’efforce de faire vivre. M. Guizot n’a-t-il pas déclaré, il y a deux mois, devant la chambre des pairs, que le seul moyen, selon lui, de pacifier le Liban était d’y rétablir l’ancienne administration nationale et chrétienne ? M. Guizot ajoutait qu’il n’avait pas renoncé à faire prévaloir cette opinion dans les conseils du divan. Il allait même jusqu’à dire que la France pouvait agir isolément dans les affaires de la Syrie, qu’elle n’était liée par aucun engagement avec les autres puissances, qu’elle n’avait pas abandonné son droit de protéger à elle seule les catholiques d’Orient, et qu’elle saurait exercer son protectorat dès qu’elle le jugerait nécessaire. Après une telle déclaration, nous doutons fort que M. le ministre des affaires étrangères puisse considérer la note du 28 juillet comme une concession suffisante aux intérêts des chrétiens du Liban, et comme un succès diplomatique dont la France ait à se glorifier.

La mission de Chékib-Effendi nous semble, avant tout, un attermoiement destiné à affaiblir l’écho que les derniers massacres ont eu en Europe. Nous désirons qu’elle ait d’autres résultats, et qu’il ne faille pas recourir aux coups de fusil pour imposer aux populations le gouvernement dont il s’agit. L’opinion publique accuse les pachas turcs en Syrie de toute autre chose que d’incapacité lorsqu’ils ont aidé les Druzes à saccager les villages chrétiens. On concevrait en effet que les autorités de Syrie eussent mis de la lenteur à séparer les combattans, on pourrait expliquer leur conduite par l’absence d’instructions, par le manque de décision ; mais c’est pousser l’incapacité bien loin que de recevoir de Constantinople des instructions favorables aux chrétiens et de fusiller ces mêmes chrétiens de compte à demi avec les Druzes. Les démonstrations de sympathie que la Porte prodigue aux populations chrétiennes dans ses notes officielles ne doivent pas trop faire perdre de vue le contraste qui existe souvent entre son langage et les faits. À ce propos, il est important de ne pas laisser tomber dans l’oubli l’assassinat du prêtre tué dans le couvent latin d’Abeil. C’est fait de nos missions et du prestige nécessaire au costume européen, si ce crime, jusqu’à ce jour sans exemple, n’amène pas promptement l’exécution du coupable. C’est, d’ailleurs, rendre un véritable service à la Turquie que de lui donner le sens moral et d’apprendre aux autorités locales à ne pas se mettre du côté des meurtriers.

La note du 28 juillet recommande aux habitans des villages mixtes de ne chercher d’autre appui que celui de la Porte, et de ne pas s’adresser aux consuls des puissances. Elle invite en outre ces agens à s’abstenir de toute intervention publique ou secrète. Si quelqu’un doit profiter de cet avertissement, c’est l’Angleterre, dont le consul à Beyrouth n’a pas craint d’exciter publiquement l’insurrection des Druzes, et de les soulever contre des chrétiens ! Quant aux agens de la France en Orient, leur conduite n’a mérité depuis long-temps que des éloges. L’énergie, le courage, l’humanité qu’ils ont montrés, leur ont valu les plus nobles témoignages de l’estime publique. Ils n’ont usé de leur influence que pour défendre des populations opprimées et pour arrêter l’effusion du sang. Espérons que cette légitime influence ne leur sera pas enlevée, et que notre gouvernement saura la garantir contre toute atteinte.

Une nouvelle crise agite en ce moment la Grèce. Depuis plusieurs mois, la violence des partis, les menées révolutionnaires, l’importance des questions soulevées devant les chambres, tout présageait un combat décisif, où l’avenir du gouvernement serait enjeu. Ce combat vient d’être livré. Heureusement, la cause nationale est sortie victorieuse de cette lutte, qui a déjoué tous les calculs de l’ambition et de l’intrigue. M. Coletti, attaqué par une coalition, a triomphé de tous ses adversaires. Resté seul maître du pouvoir, il semble résolu à braver toutes les difficultés de sa situation. Il puise de nouvelles forces dans le sentiment de ses devoirs, qui s’accroissent avec sa responsabilité.

Il eût été bien difficile que l’organisation du saint synode ne devînt pas pour M. Coletti et pour le gouvernement de la Grèce une redoutable épreuve. On sait comment les esprits, en Grèce, sont divisés sur cette question. Le parti napiste, autrement dit le parti russe, fidèle aux traditions de M. Capo-d’Istria, veut la prépondérance de l’église dans l’état. Les plus exagérés du parti vont même jusqu’à réclamer un changement de dynastie, vu que le roi actuel est catholique, et que ses intérêts religieux sont en opposition avec ceux de l’église orthodoxe. Or, sur ce terrain, M. Coletti, chef du parti national et dynastique, devait nécessairement rencontrer parmi ses adversaires M. Metaxas, chef du parti napiste. En outre, il devait supposer que la loyauté et la bonne foi seraient des liens bien faibles, dans une pareille circonstance, pour enchaîner l’opposition de M. Mavrocordato. En effet, M. Mavrocordato n’a pas hésité ; il a sacrifié ses principes à l’espoir de renverser le cabinet ; il a uni ses efforts à ceux de M. Metaxas pour faire triompher un système qu’il a autrefois combattu ; il a donné ouvertement la main au parti russe. M. Coletti, abandonné à lui seul, eût succombé devant cette coalition puissante, s’il n’eût appelé à son aide toutes les ressources de son esprit et de son courage.

Trois questions ont dominé le débat. Il s’est agi d’abord de déterminer quelle serait la situation du chef de l’église ; par qui serait nommé le président du saint-synode ; quelle serait sa place dans l’état. Le parti papiste voulait qu’il fût élu par l’assemblée des archevêques et des évêques. C’était faire du clergé un pouvoir indépendant, et changer les destinées de la Grèce, en provoquant, dans un avenir plus ou moins éloigné, le renversement de la dynastie. Les napistes et les mavrocordatistes ont soutenu de tous leurs efforts cette proposition audacieuse, qui a heureusement échoué, grace à la fermeté de M. Coletti et à la sagesse du parti national. Malgré cette défaite, l’opposition a essayé de ressaisir l’avantage sur d’autres points ; mais toutes ses tentatives ont été repoussées. Le parti papiste voulait que le mariage fût exclusivement soumis à l’autorité spirituelle, qui aurait ainsi disposé du sort des familles : la chambre a décidé que le mariage serait à la fois un sacrement et un acte civil, soumis par conséquent à l’autorité temporelle. L’opposition demandait une pénalité excessive contre les prêtres qui renonceraient à leurs vœux ; la chambre a refusé de prononcer une peine contre ces infractions, qu’elle a abandonnées aux châtimens spirituels de l’église.

Après une pareille lutte, il était évident que la situation de M. Metaxas était gravement modifiée. Soit qu’il n’eût suivi que les impulsions de sa conscience, soit qu’il eût trempé dans une intrigue, il ne pouvait plus être le collègue de M. Coletti. Aussi, après une réconciliation plus apparente que sincère, l’association ministérielle a été définitivement rompue. M. Coletti ayant fait entrer quinze nouveaux membres dans le sénat, afin d’enlever la majorité à M. Mavrocordato, M. Metaxas a saisi ce prétexte pour offrir sa démission, qui a été acceptée.

Nous applaudissons à la victoire remportée par M. Coletti. C’est le triomphe du patriotisme sur l’influence étrangère, de la loyauté sur l’intrigue, des idées libérales sur les idées rétrogrades, de la vérité et du bon sens sur l’ignorance et la passion, égarées par des menées perfides. Appuyé sur la majorité dans les deux chambres, investi de la confiance du trône, fort de la droiture de ses sentimens et de la légitimité de sa cause, M. Coletti a de puissans moyens pour se maintenir au pouvoir. Il serait difficile, néanmoins, d’apprécier dès à présent la véritable force de sa situation. On ne sait pas encore l’attitude que prendra M. Metaxas. Nommé ministre à Constantinople, il a demandé plusieurs jours pour réfléchir sur le parti qu’il avait à prendre, et l’on ne connaît pas encore sa décision. Enfin, on ignore le contre-coup des derniers évènemens sur les cabinets étrangers. Dieu veuille que l’Angleterre, dans ces conjonctures critiques pour le gouvernement de la Grèce, comprenne enfin la nécessité de revenir à des sentimens meilleurs envers l’administration de M. Coletti. Tous les amis de l’indépendance hellénique s’accordent à louer la sagesse des conseils que la légation française d’Athènes a donnés dans ces derniers temps au gouvernement grec. Nous voudrions pouvoir en dire autant de la légation britannique. Ce serait un beau spectacle que l’entente cordiale employée à diriger, à soutenir, à asseoir sur des bases durables cette jeune liberté de la Grèce, espèce d’avant-garde de la civilisation européenne au milieu de la barbarie de l’Orient.

L’entente cordiale, toujours problématique dans les affaires du Levant, paraît prendre plus de consistance dans les affaires du Nouveau-Monde. Les journaux anglais nous annoncent la médiation de la France et de l’Angleterre dans les différends de la Plata. Les hostilités ont cessé. Le gouvernement de Montévideo a le premier déposé les armes ; Rosas, après une courte résistance, a cédé devant l’attitude résolue des puissances médiatrices. L’armée de Buenos-Ayres a évacué le territoire oriental, et le gouvernement de Montévideo a proclamé une amnistie. Rosas, dit-on, consent à signer la paix, mais à la condition que la république de l’Uruguay élira un nouveau président, et que les deux rivaux, Oribe et Rivera, seront exclus des élections. On ne dit pas quelle est la réponse faite à cette proposition. On ne sait rien encore de positif à l’égard des indemnités dues par Rosas. Sans doute les négociateurs auront été chargés par leurs gouvernemens respectifs de conclure des conventions commerciales avec les deux pays ; on doit croire que cet intérêt n’a pas été négligé, et qu’un des bienfaits de cette intervention tardive, si souvent réclamée à la tribune et dans la presse, sera d’ouvrir les rives de la Plata, les provinces de l’Uruguay, du Chili, de la Bolivie et du Pérou, à un immense mouvement d’importation et d’exportation. Une intervention sérieuse et efficace sur la Plata doit nécessairement enfanter une révolution commerciale dans l’Amérique du Sud.

Les négociations de la France et de l’Angleterre sur la question du Texas ne paraissent pas destinées à produire d’aussi beaux résultats. L’annexion, déjà votée par les chambres texiennes, vient d’être confirmée en dernier lieu par la convention chargée de donner une constitution au nouvel état. Ainsi tout est consommé. Le Mexique, toujours déchiré par ses divisions intestines, et privé des ressources nécessaires pour soutenir la lutte, voudra-t-il réaliser des menaces qui, jusqu’à présent, n’ont point paru sérieuses ? Des nouvelles récentes annoncent que le gouvernement mexicain a pris des mesures énergiques, qu’il montre des dispositions belliqueuses, et qu’il est prêt à envoyer trente mille hommes dans le Texas, dès que la guerre sera déclarée. Ces nouvelles méritent confirmation. Quant au gouvernement anglais, on peut croire qu’il ajournera sa vengeance ; il sait que les occasions de l’exercer ne lui manqueront pas, et que l’ambition des États-Unis ne les fera pas long-temps attendre. Dans ces circonstances, le rôle de la France est tout tracé. Après avoir donné à l’Angleterre une preuve de bon vouloir, rendue inutile par la force des choses, le gouvernement français n’a plus rien à faire dans la question du Texas ; il doit reprendre la neutralité. S’il persistait à suivre une politique où ses intérêts sont visiblement sacrifiés, où il n’a rien à gagner et où il a tout à perdre, sa responsabilité serait gravement compromise.

Pendant long-temps, les catholiques d’Irlande ont eu le privilège d’agiter l’Angleterre par l’association du rappel, et par le spectacle de leurs innombrables meetings. Aujourd’hui, ce sont leurs adversaires irréconciliables, les orangistes, qui veulent à leur tour intimider le gouvernement, et qui se rassemblent par milliers pour protester contre la politique de transaction suivie à l’égard d’O’Connell et de son parti. Leurs déclamations furibondes sont remplies d’anathèmes contre sir Robert Peel. À Enniskillen, à Lisburn, ils ont voté des adresses dans lesquelles ils supplient la reine de renvoyer le cabinet. Ils crient à la trahison, à la lâcheté du gouvernement, à l’abandon de l’église protestante, à la violation des droits et des principes de la vieille Angleterre. Quoi qu’il en soit, malgré toute cette colère déployée contre lui, sir Robert Peel n’a rien à craindre de ce côté. Les orangistes d’Irlande ne sont pas appuyés en Angleterre ; ils n’ont qu’une minorité très faible dans le parlement : à l’ouverture de la session prochaine, le ministère pourra, s’il le croit nécessaire, demander le renouvellement du bill qui a déjà prononcé plusieurs fois la dissolution des sociétés orangistes, et cette mesure passera sans opposition.

On a répété bien souvent que l’Irlande était la grande difficulté du gouvernement britannique. Aujourd’hui, ce mot ne serait point exact. Le cabinet britannique, dans ses vues sur l’Irlande, est soutenu par une majorité puissante, qui partage ses convictions, qui veut, comme lui, substituer à un système de rigueur une politique conciliante, et qui est décidée à fournir au gouvernement tous les moyens nécessaires pour faire triompher cette politique. La grande difficulté du cabinet anglais n’est donc plus, pour le moment du moins, dans l’administration de l’Irlande ; elle est ailleurs, et on peut aisément la découvrir. Parcourez les districts manufacturiers de la Grande-Bretagne ; allez dans ces immenses meetings où se traitent toutes les questions d’économie sociale et politique ; écoutez ces théories du libre commerce et ces doctrines financières si absolues, si radicales ; voyez cette puissante ligue contre les céréales, qui demande que l’Angleterre ouvre ses ports à tous les produits du monde, qui veut l’abolition de tous les tarifs et le renversement des bases du budget ! Dans ce mouvement si orageux, dans cette association gigantesque qui couvre tout le royaume, dans cette effrayante menace dirigée à la fois contre la propriété foncière, contre l’aristocratie, contre la constitution anglaise ; dans cette croisade industrielle et commerciale, dont le dernier mot peut être une révolution politique, ne doit-on pas reconnaître la cause des inquiétudes secrètes qui agitent, dit-on, le gouvernement de l’Angleterre ? N’y a-t-il pas là des dangers qui doivent attirer dès à présent toute l’attention de sir Robert Peel ?

S’il est vrai, comme on l’a prétendu, qu’un des motifs qui ont déterminé le voyage de la reine d’Angleterre en Allemagne a été l’espoir qu’une démarche flatteuse pour le roi de Prusse le rendrait favorable aux intérêts anglais dans les affaires du Zollverein, cet espoir a été complètement déçu. Le congrès douanier de Carlsruhe, au lieu d’abaisser les droits qui protègent l’industrie allemande contre la concurrence étrangère, a paru en général disposé à les élever. La Prusse, fidèle à ses traditions, a d’abord combattu cette tendance, elle a voulu maintenir les tarifs existans ; mais il paraît qu’aujourd’hui elle consent aux aggravations qu’on lui demande, et qui seront surtout dirigées contre la concurrence anglaise. La Prusse, qui s’est vue accusée de trahison, en 1842, au congrès de Stuttgard, pour avoir défendu trop vivement le système des tarifs modérés, a craint en dernier lieu de soulever de nouveaux mécontentemens, et de réveiller d’anciennes préventions. Jamais d’ailleurs l’assentiment des états germaniques n’a été plus nécessaire à la Prusse qu’en ce moment. Le rôle qu’elle vient de prendre dans les affaires religieuses lui a créé une situation difficile qui doit exciter la défiance des populations allemandes, et lui donner, à leurs yeux, des torts qu’elle doit racheter par des concessions.

Les mouvemens religieux dont l’Allemagne est le théâtre ont pris tout à coup une importance que personne n’aurait pu prévoir. L’esprit de secte, après avoir long-temps germé dans les têtes de quelques novateurs, a fini par s’emparer des masses et a causé de graves désordres, qui ont dû fixer l’attention des gouvernemens. M. de Metternich, dit-on, n’a pas caché le trouble que lui ont fait éprouver ces manifestations, dans lesquelles il a reconnu le symptôme d’une fermentation morale qui a besoin d’aliment. Tel est le résultat du système qui a voulu à toute force, depuis trente ans, comprimer en Allemagne l’esprit public. En refusant aux peuples des constitutions, en les privant de la tribune et de la presse, on les a rejetés dans l’activité philosophique et religieuse, tout aussi redoutable dans ses excès que l’activité politique, car l’esprit de secte et d’hérésie est aussi un esprit de liberté capable de toutes les exagérations et de toutes les fureurs. Quoi qu’il en soit, il était urgent de prendre un parti. Les populations s’agitaient de tous côtés, et les cérémonies des catholiques allemands menaçaient l’ordre public. D’après les conseils de M. de Metternich, il a été décidé que le mouvement religieux serait comprimé. La Prusse a donné le signal de la réaction. MM. Ronge et Czerski, les apôtres de l’église allemande, ont reçu l’ordre de se rendre dans des résidences distinctes, et de n’en pas sortir sans autorisation supérieure. Les réunions publiques ou clandestines ont été prohibées. Toute polémique religieuse a été interdite dans les journaux. Le gouvernement prussien, jusqu’ici favorable à la liberté de conscience, n’a pas hésité, comme on voit, à démentir ses précédens. Toutefois, en même temps qu’il comprimait toutes les manifestations religieuses, le roi de Prusse a témoigné, dit-on, des intentions favorables à la liberté politique. Est-ce un langage sincère, est-ce un moyen de se faire pardonner ses dernières rigueurs ? L’avenir nous l’apprendra.

L’Europe a toujours les regards fixés sur la Suisse, où une explosion semble imminente. La diète a clos ses séances, dont le seul effet, comme on devait s’y attendre, a été d’augmenter l’irritation des esprits. Les partis mesurent leurs forces, qui malheureusement se balancent d’une manière à peu près égale. On a dit que M. Rossi avait reçu la mission de négocier près du saint-siège l’affaire des jésuites de Lucerne. Ce bruit n’est pas fondé. Il est possible que l’habile diplomate se soit entremis officieusement pour chercher un moyen de terminer cette déplorable affaire ; mais aucune mission de ce genre ne lui a été confiée. Loin de là ; si nous sommes bien informés, toute action sérieuse du gouvernement français dans les affaires de Suisse aurait cessé depuis six mois. On doit croire que notre cabinet, sentant l’impuissance de ses efforts, a pris le parti de rester immobile.

Le ministère espagnol vient d’échapper à une nouvelle crise. Depuis long-temps les mesures financières de M. Mon entretenaient une vive exaspération dans la capitale. Le nouveau système d’impôts et la restitution au clergé des biens non vendus avaient soulevé d’unanimes attaques dans la presse. Abandonné par les organes du parti modéré, le ministère Narvaez était réduit, pour se défendre, à employer des récriminations officielles, qui compromettaient la dignité et l’ascendant du pouvoir. Les partis extrêmes ont pensé que le moment était favorable pour tenter un coup de main ; mais leurs projets ont été déjoués par la vigueur du gouvernement. Un fait honorable pour la presse espagnole, c’est que les organes du parti modéré, voyant que leur opposition consciencieuse était indignement exploitée par les ennemis de la cause constitutionnelle, ont aussitôt changé de langage, et se sont ralliés sincèrement au cabinet. Cette conduite loyale et désintéressée prouve qu’il y a en Espagne un parti d’ordre et de gouvernement résolu à défendre la monarchie constitutionnelle jusqu’au bout, et à ne jamais pactiser avec l’anarchie.

Malheureusement le cabinet Narvaez, entraîné dans de mauvaises voies, commet souvent des fautes regrettables qui irritent contre lui les opinions les plus bienveillantes. Ainsi, sans parler des mesures financières qui concernent l’Espagne, comment, ne pas déplorer le préjudice que causeront à la presse française les nouvelles dispositions postales arrêtées le 15 août dernier ? D’après l’ancien tarif, déjà rigoureux, chaque feuille d’impression payait 8 centimes pour aller de Paris à la frontière, et circuler librement en Espagne. La Revue payait par numéro 56 centimes. D’après les nouvelles dispositions, les imprimés publiés périodiquement paieront, selon le poids, la moitié du prix fixé pour les lettres. Le poids de la lettre simple est arrêté à 6 demi-drachmes (à peu près 10 grammes), et le prix à 27 centimes. Le poids du numéro de la Revue des Deux Mondes étant de 250 grammes, il en résulte qu’il lui faut, pour circuler dans la Péninsule, acquitter la taxe de 3 francs 37 centimes, qui, ajoutée au chiffre de 28 centimes, prix du transport de Paris à la frontière, atteint la somme énorme de 3 francs 95 cent. par numéro ! Les conséquences nécessaires d’un tel arrêté, s’il était mis sérieusement en vigueur, seraient de diminuer considérablement, sinon de rendre impossible la circulation des recueils périodiques en Espagne. Est-ce là le but que s’est proposé le gouvernement constitutionnel de Madrid ?

Cette question du tarif espagnol pour le transport des revues nous rappelle des difficultés d’une autre nature que ce service rencontre du côté des postes anglaises. Nous avions cru que la dernière convention postale conclue entre l’Angleterre et la France, bien que très rigoureuse pour les recueils périodiques, serait modifiée dans le sens des intérêts littéraires des deux pays. Il n’en est rien. Loin d’ouvrir de plus larges débouchés aux publications vraiment littéraires et scientifiques, on semble prendre à tâche de leur opposer des obstacles de jour en jour renaissans. Pour montrer jusqu’où va le mauvais vouloir de l’office des postes britanniques envers la presse française, nous devons dire que les agens de cette administration refusent de surveiller le transport des recueils périodiques aux Indes, en Amérique, aux colonies françaises et anglaises, par les paquebots transatlantiques. Il arrive ainsi que les numéros de revues françaises qui, depuis quelque temps, profitaient de la voie rapide des bâtimens à vapeur, mettent maintenant deux et trois mois à parcourir un trajet qu’ils auraient pu faire en quinze jours. Est-ce là, nous le demandons, cette réciprocité de bons procédés tant préconisée dans la convention postale du 3 avril 1843, et la France ne doit-elle pas faire entendre à nos voisins que, si elle s’impose des sacrifices pour garantir leurs intérêts sur le continent, il est bien juste que de leur côté, dans le service de mer, ils veillent un peu sur les nôtres ? M. le ministre des affaires étrangères nous permettra de lui recommander cette question, qui intéresse à un haut degré les amis des sciences et des lettres.

Parmi les questions du jour qui font l’objet de la polémique de la presse, il en est une que le ministère envisage avec une certaine inquiétude : c’est celle qui concerne le maréchal Bugeaud. On savait depuis long-temps que de profonds dissentimens séparaient le maréchal et le ministère. En dernier lieu, à propos de l’organisation civile de l’Algérie, et au sujet de l’expédition de la Kabylie, il s’était élevé entre le maréchal gouverneur et le président du conseil, ministre de la guerre, des contestations dont la vivacité n’avait été un secret pour personne. On n’a donc pas été surpris, il y a peu de jours, d’apprendre par les journaux d’Afrique que le maréchal allait revenir en France, et qu’il prendrait un congé de plusieurs mois.

Avant de quitter l’Algérie, le gouverneur a adressé aux généraux placés sous ses ordres une circulaire relative aux essais de colonisation militaire. Dans cette circulaire, le maréchal annonce qu’il a lieu de regarder comme très prochain le jour où ces essais pourront être entrepris, et il ordonne de faire connaître aux soldats les bases de l’institution. Cette circulaire, comme on sait, a été violemment attaquée. Elle a été le texte des accusations les plus étranges. On a comparé le maréchal Bugeaud à un pacha révolté. On a appelé sur lui la colère du gouvernement et des chambres. Pour nous, nous avons beau relire ce document, nous ne pouvons y découvrir les attentats énormes qui excitent tant d’indignation et tant d’alarmes. Pense-t-on que le maréchal Bugeaud ait voulu distribuer des terres à ses soldats, comme le ferait un conquérant barbare, et qu’il ait eu la pensée de coloniser l’Afrique sans le consentement du gouvernement et des chambres ? Il n’était pas autorisé, dit-on, à écrire sa circulaire. Qu’en sait-on ? Tant que le ministère ne se sera pas expliqué nettement sur ce point, on doit croire qu’il est aussi embarrassé que le maréchal lui-même, et la justice veut, au moins provisoirement, que l’on n’accuse ni l’un ni l’autre.


Rome et Naples, par M. Paul Drouilhet de Sigalas. — Parcourir l’Italie, c’est pour plus d’un voyageur se donner le plaisir vulgaire des gens oisifs et ennuyés qui aiment à dire qu’ils ont vu Rome, Florence, Naples, Venise, et qui, à ce propos, cousent ensemble, du mieux qu’ils peuvent, quelques morceaux d’érudition devenue banale ; pour M. de Sigalas, la terre illustre a été le sujet de méditations plus sévères. Il a voulu donner à son livre une couleur poétique et une unité très marquée, en ne prenant l’Italie que comme un cadre ; le vrai sujet, c’est sa propre histoire, l’histoire de son ame, de sa pensée, qui se modifient sensiblement au contact de ce pays si riche en souvenirs. L’auteur quitte la France, l’esprit rempli de ces doutes trop communs dans ce siècle ; il va en Italie ; et l’Italie lui rend la foi, la vie de l’ame : miracle assez grand assurément ! Il serait bien à désirer qu’elle se la rendît à elle-même. Telle est l’idée générale du livre, l’idée qui finit par triompher, telle est la conclusion qui nous est donnée. Rome et Naples se divise en plusieurs parties, qui toutes n’ont pas un égal mérite ; la plus remarquable est celle qui traite des arts, de la poésie. On ne peut en dire autant de la partie philosophique, un peu prétentieuse, et qui est l’œuvre d’un esprit mal préparé à traiter de telles matières. Le morceau sur la femme, sur la chute et la rédemption, qui est une paraphrase de la Genèse, des prophètes et du Nouveau Testament, ne contient guère d’idées nouvelles, et n’est qu’une étude de style faite sur les livres saints. M. de Sigalas y a-t-il songé, lorsqu’il fait exclusivement des idées catholiques la sauvegarde de la femme dans les sociétés modernes et de son autorité dans la famille, quand il met la religion protestante au même rang que le mahométisme et les religions païennes pour la manière d’envisager le rôle de la femme ? Ce sont de pures fantaisies, qui ne peuvent être regardées comme un jugement sérieux. Il en est de même de l’épilogue, où l’auteur fait en quelque sorte le bilan du catholicisme et de la philosophie. M. de Sigalas croit que s’il y a de l’égoïsme en nous, si nous nous éloignons de toutes les idées de moralité humaine et de fraternité, c’est que la philosophie a desséché nos cœurs, a tué en nous ces principes vivifians dont la source unique serait à Rome, au Vatican. C’est, comme on voit, une grande question, et nous ne croyons pas que M. de Sigalas l’ait résolue. Si la raison humaine avait abdiqué ses droits, comme vous le lui conseillez, comment la pourriez-vous aujourd’hui combattre avec ses propres armes ? Cependant, il faut le dire, à un certain point de vue cet épilogue contient des pages vraiment éloquentes. En résumé, si l’auteur de Rome et Naples veut aller plus avant dans la voie philosophique, il faut qu’il se livre à de nouvelles et profondes études, qui éclaireront de plus en plus son esprit et élargiront son horizon.