Chronique de la quinzaine - 14 août 1845

Chronique n° 320
14 août 1845


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 août 1845.


Le parlement anglais vient d’être prorogé jusqu’au 2 octobre. Malgré plusieurs discours prononcés par les chefs de l’opposition, les dernières séances ont présenté peu d’intérêt. Dans la chambre des communes, lord Palmerston a fait un effrayant tableau de notre puissance militaire, et a conjuré sir Robert Peel de prendre des mesures contre le danger imminent d’une invasion française. Notre marine, suivant le noble lord, est supérieure à la marine anglaise, et nous avons une flotte à vapeur capable de transporter en un jour deux cent quatre-vingt-dix mille hommes sur les côtes britanniques. Comme on peut le penser, ces étranges assertions, débitées avec un grand sang-froid par lord Palmerston, ont fait sourire son auditoire, et sir Robert Peel n’a pas eu de peine à les réfuter.

Dans une autre séance, lord Palmerston a parlé de la Grèce ; c’était un sujet plus sérieux et plus digne de l’attention du parlement. Le noble lord a blâmé en termes amers l’administration de M. Coletti. Il attribue au gouvernement français tout ce qui se passe en Grèce. Il reproche au cabinet britannique de ne pas intervenir dans les affaires du pays, et d’y laisser décroître son influence. Lord Palmerston voudrait que l’Angleterre, usant rigoureusement de son droit, exigeât du gouvernement grec le paiement des intérêts de sa dette sur le produit de l’impôt. Sir Robert Peel s’est montré plus généreux et plus juste. Sans aucun doute, les puissances qui ont garanti la dette du royaume grec auraient le droit de saisir ses revenus, afin d’obtenir le remboursement de l’arriéré ; mais c’est un droit dont elles n’useront qu’à la dernière extrémité. De même aussi, par la raison qu’elles sont responsables des suites de leur protectorat, les puissances qui ont fondé le royaume grec, et qui ont garanti l’intégrité de son territoire, peuvent intervenir dans les affaires du pays : c’est leur intérêt, c’est leur droit de surveiller attentivement sa marche, puisqu’elles sont exposées à subir les conséquences des fautes qu’il peut commettre ; mais cette intervention exige beaucoup de ménagemens. La Grèce ne doit être administrée que par elle-même. On peut lui donner des conseils, des avertissemens ; on ne doit pas s’efforcer de substituer une action étrangère à celle de son gouvernement. Il ne faut pas exercer sur elle une pression trop forte ; il faut lui laisser la liberté de ses mouvemens, et n’influer sur les hommes qui la dirigent que pour les maintenir dans une voie conforme à l’intérêt national.

Telle est la politique professée par sir Robert Peel au sujet de la Grèce ; telle est aussi la politique de la France. Seulement il y a cette différence entre le cabinet français et celui de l’Angleterre, que le premier est représenté à Athènes par un homme ferme et modéré, qui suit scrupuleusement cette politique désintéressée, impartiale, que prêche à la tribune sir Robert Peel, tandis que le représentant britannique, par sa conduite exclusive et irritante, a donné plus d’un démenti aux déclarations officielles de son gouvernement. Qui ne se rappelle le ministère de M. Mavrocordato, si fatalement dominé par la légation anglaise ? Les maux qu’il a produits durent encore. La plupart des abus dont on se plaint, l’irritation des partis, la violation des règles constitutionnelles, la faiblesse du pouvoir, l’impuissance de la loi, tout cela, en grande partie, a pris sa source dans les erreurs et les violences de cette administration funeste, que la légation anglaise a poussée hors des voies de la prudence et du bon sens. Tout cela, cependant, s’il faut en croire lord Palmerston, est l’œuvre de la légation française. Sir Robert Peel, qui connaît la valeur de cette accusation, aurait pu disculper M. Piscatory, mais il n’a pas eu cette générosité. Au contraire, loin de justifier la conduite de la diplomatie française à Athènes, il a dirigé contre elle une insinuation peu bienveillante. Il a félicité ironiquement la France des résultats produits par son intervention. Ce trait a dû être sensible à M. Guizot. Du reste, depuis quelque temps, il n’est pas rare de rencontrer dans les discours des ministres de l’Angleterre la trace de certains dissentimens avec notre cabinet. Il y a quinze jours, au sujet des affaires de la Syrie, nous faisions remarquer, en comparant les paroles de lord Aberdeen et de M. Guizot, les graves dissidences qui séparent les deux gouvernemens sur cette question. Aujourd’hui, sur les affaires de Grèce, sir Robert Peel ne peut dissimuler le dépit que lui donne l’influence légitime et naturelle de M. Piscatory. Tels sont les symptômes qui caractérisent aujourd’hui l’entente cordiale en Orient. On voit qu’elle a perdu de ce côté un peu de son prestige.

Si l’entente cordiale essuie de graves échecs en Grèce et en Syrie, elle est du moins dans toute sa force au Mexique ; mais elle y produit de tristes résultats. Malgré les ouvertures faites par la France et l’Angleterre, l’annexion a été prononcée par les deux chambres du Texas. Aussitôt le gouvernement de l’Union a envoyé des troupes pour protéger le territoire du nouvel état. C’est donc une partie perdue et une mauvaise campagne pour notre diplomatie. On dira de nous, dans cette circonstance, que nous avons suivi une politique imprudente et mesquine. Nous pouvions garder la neutralité ; tout nous faisait une loi de rester spectateurs de la lutte. Au lieu de prendre ce parti si sage, nous nous sommes jetés, à la suite de l’Angleterre, dans une négociation qui ne pouvait nous offrir aucun profit réel, en échange de dangers inévitables. Pour défendre un intérêt qui nous est étranger, nous avons agi contre notre intérêt propre. Pour favoriser les vues de l’Angleterre, nous avons blessé les justes susceptibilités d’une nation amie, dont le concours est nécessaire au maintien de l’équilibre maritime ; nous avons préféré la reconnaissance du Mexique à celle des États-Unis ! Encore, si tout était terminé avec la question du Texas ! Mais qui peut dire que la même épreuve ne se renouvellera pas bientôt ? Maîtres du Texas, les États-Unis convoitent l’Orégon ; maîtres de l’Oregon, ils voudront la Californie, qu’ils envahissent déjà. Puis ils voudront les mines du Mexique ; ils voudront un jour le Canada. Pendant que l’Angleterre luttera contre chacun de ces empiètemens, que fera la France ? Déjà, sur la question de l’Orégon, la lutte est déclarée. L’Angleterre, par l’organe de sir Robert Peel, a formellement annoncé que, si les États-Unis persistaient à ne pas reconnaître son droit, elle saurait les y contraindre par la force. Lord John Russell, au nom de l’opposition britannique, a parlé dernièrement dans le même sens. De leur côté, les États-Unis maintiennent énergiquement leurs prétentions. Pour toutes les classes de la société américaine, la question de l’Orégon est devenue nationale ; elle exalte au plus haut point les esprits : quiconque parlerait aujourd’hui d’abandonner aux menaces de l’Angleterre, la plus petite portion du territoire contesté serait regardé comme un traître. Dans ce redoutable conflit, que fera donc notre gouvernement ? Après avoir fait un premier pas dans une politique hostile aux États-Unis, pourra-t-il reculer ? Et, s’il se considère comme engagé vis-à-vis de l’Angleterre, s’il prend ouvertement parti pour elle contre l’Union américaine, quelles seront les conséquences de ce grave changement dans la politique traditionnelle de la France ? Dieu veuille que la faute commise sur la question du Texas ne nous entraîne pas si loin ; ce serait payer trop cher le rachat du droit de visite.

Le gouvernement du Mexique a déclaré la guerre aux États-Unis. Cette manifestation ne peut être prise au sérieux, car le Mexique, sans crédit, sans influence, est dépourvu de toutes les ressources nécessaires pour soutenir ses droits. Il n’a ni armée, ni flotte, ni finances. Il courbera donc la tête, et finira par consentir à une spoliation qu’il ne peut empêcher. Son appel aux armes ne sera qu’une satisfaction donnée à une vaine gloriole, ou à un patriotisme impuissant. Comment le Mexique pourrait-il faire la guerre ? Chaque jour voit naître une nouvelle tentative de révolte que le gouvernement n’ose punir. Le parti de Santa-Anna s’agite. D’un moment à l’autre, on attend une nouvelle révolution.

Au milieu de ces graves embarras, le différend de M. Alleye de Cyprey avec les autorités mexicaines n’est pas encore terminé. L’agent français a montré jusqu’ici une grande patience, et on ne saurait l’en blâmer, car ce n’est pas dans un pays redevenu presque barbare que les représentans du monde civilisé peuvent se montrer très rigoureux sur le respect des droits et des prérogatives de la diplomatie. Il est difficile de faire respecter le droit des gens par ceux qui ne le comprennent pas.

L’Europe, comme le Nouveau-Monde, renferme aussi ses germes d’anarchie et de discordes civiles. Une grande fermentation continue de régner en Suisse. Les partis, plus marqués depuis l’assassinat de M. Leu, semblent prêts à en venir aux mains. On s’attend à une crise sanglante. La décision de la diète sur la question des jésuites de Lucerne était connue d’avance ; elle n’a pu changer par conséquent les dispositions des esprits. Huit états et deux demi ont voté pour l’ordre du jour ; dix états et deux demi ont demandé l’expulsion des jésuites de la Suisse entière. D’après la constitution, il eût fallu douze voix pour former la majorité. Ainsi, rien n’est résolu, et la question est ajournée à la session prochaine. S’il y avait en Suisse un parti modéré, capable d’intervenir entre les partis extrêmes, et de les dominer par l’ascendant de la raison, ce moment de répit suffirait pour prévenir l’effusion du sang. D’ici à la prochaine réunion de la diète, on aurait tout le temps nécessaire pour trouver un moyen de transaction et pour en assurer le succès ; mais le fanatisme et les passions révolutionnaires l’emportent. La Suisse n’est plus un pays où il soit possible de discuter régulièrement ; c’est un champ de bataille où les deux armées sont face à face et s’observent en silence avant de combattre. Il serait bien difficile, aujourd’hui, de reconnaître et de préciser le véritable caractère de la lutte qui se prépare. Est-ce une guerre religieuse, est-ce une guerre politique ? Va-t-on combattre pour ou contre les jésuites, pour ou contre le gouvernement fédéral, opposé à un plan de république unitaire ? Il est probable que beaucoup de gens en Suisse ne le savent pas eux-mêmes. La vérité est que le caractère dominant de la lutte ne s’aperçoit pas encore ; plusieurs causes, d’une égale puissance, agissent à la fois sur les esprits, et rendent d’autant plus incertain le dénouement de la crise. Ainsi, tel canton est animé par le fanatisme religieux ; tel autre veut une réforme politique. Celui-ci ne veut pas des jésuites, mais ne veut pas non plus que la constitution soit changée ; celui-là ne porte dans son cœur que des sentimens de vengeance, inspirés par la défaite des corps francs, ou un instinct de fureur guerrière qu’excite le souvenir de la bravoure de ses aïeux. À ces motifs, il s’enjoint un autre : c’est l’hostilité de race ou de canton, qui n’a pu s’éteindre complètement à travers les âges, et qui se ranime aujourd’hui sur quelques points plus vive que jamais, comme pour redoubler l’acharnement de ce terrible conflit. Toutefois, au milieu de cette confusion, deux points fixent particulièrement l’attention : ce sont les cantons de Berne et de Lucerne. Berne est le foyer de l’insurrection contre les jésuites, contre le gouvernement fédéral, contre les vainqueurs des corps francs ; Lucerne organise de puissans moyens de défense pour protéger la constitution et les jésuites. Si le sang coule, chacun des deux partis en supportera la responsabilité, car l’un est aussi coupable que l’autre, et nous ne voyons pas pourquoi on s’efforcerait d’établir entre eux des distinctions afin de justifier l’un et de faire peser sur l’autre toute la sévérité de l’histoire. Assurément rien n’est plus illégal que l’expédition des corps francs, rien n’est plus abominable que l’assassinat de M. Leu ; mais aussi, quoi de plus horrible que les violences du fanatisme catholique à Lucerne, et comment ne pas se sentir transporté d’indignation, quand on songe que des milliers de citoyens vont peut-être s’entr’égorger, que la Suisse, depuis si long-temps paisible, honnête, laborieuse, va être précipitée dans l’abîme des guerres civiles et des révolutions, parce qu’il y a dans un collége de Lucerne sept jésuites, dont le nom même est inconnu, et qui pourraient encore aujourd’hui, par une retraite volontaire, prévenir une catastrophe, si le fanatisme ne les retenait, et si l’humanité n’était moins forte chez eux que l’orgueil ?

Plus heureuse que la Suisse, la Belgique, qui connaît aussi les luttes religieuses, renferme dans son sein des élémens capables de les calmer. La crise ministérielle est terminée à Bruxelles. Le roi Léopold, en formant un ministère de transaction, a pris le parti que lui commandaient les circonstances. Appeler les chefs de l’opinion libérale, c’eût été prononcer la dissolution de la chambre ; donner le pouvoir aux chefs de l’opinion catholique, c’eût été agir dans un sens contraire aux élections du 10 juin. Pour tenir la balance entre les opinions exclusives et rapprocher les nuances modérées des partis, le roi Léopold a fixé son choix sur M. Van de Weyer, qui sacrifie à l’honneur de remplir cette tâche une position paisible et enviée. M. Van de Weyer était depuis treize ans ministre plénipotentiaire de Belgique à Londres, où son crédit près de la reine Victoria, joint à son mérite personnel et à l’éclat d’une grande fortune, lui donnait dans la diplomatie beaucoup de relief. Libéral et modéré, esprit fin, élégant, publiciste remarquable, de professeur devenu diplomate, plein de bienveillance et d’affabilité dans ses manières, le nouveau chef du cabinet belge rencontrera dans la chambre beaucoup de sympathies. Il a les qualités d’esprit nécessaires pour entreprendre l’œuvre de conciliation dont il s’est chargé. Aura-t-il assez d’énergie et de persévérance pour lutter contre les passions liguées contre lui ? Saura-t-il résister à la fois aux attaques du dehors et aux influences pernicieuses du dedans ? C’est un problème que l’avenir seul peut résoudre. On paraît craindre que M. Van de Weyer, étranger depuis treize ans aux luttes parlementaires, n’ait pas l’autorité de parole et l’ascendant que réclame la direction d’un parti. On lui reproche d’être un homme nouveau. Si ce caractère peut lui nuire sous certains rapports, les inconvéniens qu’il peut avoir seront du moins compensés par cet avantage, que M. Van de Weyer, en prenant le pouvoir, est libre de tout engagement qui puisse gêner sa marche. On insiste sur les difficultés qu’il rencontrera du côté de ses collègues, MM. Malou, d’Anethan et Deschamps, représentans de l’opinion catholique dans le cabinet. Si les trois ministres dont il s’agit avaient les desseins qu’on leur suppose, le nouveau cabinet ne serait pas appelé à fournir une longue carrière ; mais rien n’a démontré jusqu’ici que M. Dechamps, le nouveau ministre des affaires étrangères, fût possédé d’un aveugle esprit de réaction et d’intolérance. Il en est de même de M. d’Anethan, ministre de la justice. Quant au ministre des finances, M. Malou, il est le principal objet des préventions du parti libéral, et il faut reconnaître que ces préventions ne sont pas sans fondement. Cependant on assure que les opinions de M. Malou se sont modifiées, surtout depuis les dernières élections, et qu’il est sincèrement résolu à seconder la politique de transaction entreprise par M. Van de Weyer et ses collègues du parti libéral modéré. En Belgique comme ailleurs, le mouvement ultra-montain, après avoir produit des excès, tend à s’arrêter. Effrayés des maux qu’il entraîne à sa suite, ceux même qui l’ont le plus favorisé sentent la nécessité de le contenir.

Par une bizarrerie de l’esprit humain, et par suite de cette exagération que l’on rencontre si souvent dans les matières religieuses, pendant que nous voyons la France, la Suisse, la Belgique, diversement remuées par les tendances ultramontaines, un mouvement tout-à-fait contraire a lieu dans les états du nord de l’Allemagne. Là, le christianisme tend à se dégager de plus en plus des liens de la cour de Rome. Parmi les sectes schismatiques, l’une d’elles s’intitule la nouvelle église catholique. Elle a pour chefs MM. Ronge et Czerski. Sa doctrine se réduit à un pur panthéisme, sorti des nuages de la philosophie allemande. Les nouveaux sectaires se disent les fils de Lessing et de Herder, qu’ils nomment les théologiens du XVIIIe siècle. Ils repoussent l’autorité du pape. Ils n’ont point de symbole, point de culte ; ils portent en eux l’esprit de la religion, cela leur suffit ; ils sont tous prêtres par la grace du sentiment religieux, et ils n’ont pas besoin d’églises pour officier ; leur temple est la voûte du ciel. Voilà ce qu’ils appellent le véritable christianisme évangélique et catholique. L’Allemagne du nord a vu naître ce mouvement, qui a gagné peu à peu l’Allemagne du midi. Cependant, jusqu’ici, les progrès de la nouvelle religion paraissent assez limités. Tolérée par l’indifférence dans certains états, elle a rencontré dans d’autres une opposition déclarée. La Saxe lui a refusé l’autorisation de célébrer ses cérémonies publiques. La Prusse lui est peu favorable. Des villes importantes, comme Mayence, Cologne, Coblentz, lui ont fermé leurs portes. Sauf la Gazette de Leipsig, journal officiel de M. Ronge, les organes les plus influens de la presse allemande ont refusé leurs colonnes aux réformateurs. En outre, les néo-catholiques allemands sont vivement combattus par les sectes protestantes aussi bien que par les catholiques orthodoxes ; les rivalités engendrent parmi eux des divisions, et enfin l’accueil qu’ils reçoivent des populations n’est pas toujours encourageant : témoin la réception qui vient d’être faite à M. Czerski, il y a peu de jours, dans le duché de Posen, où sa présence a excité les troubles les plus graves ; sa vie a été menacée, et il n’a pu échapper que par hasard à la fureur du peuple. On nous assure que M. Czerski, M. Ronge et leurs coreligionnaires sont des hommes sincères ; nous n’en doutons pas. La foi évangélique est leur seule passion, ils n’ont aucun but politique, et ils repoussent toute solidarité avec le communisme ; nous les en félicitons. Nous regretterons seulement que l’Allemagne, au siècle où nous sommes, nous montre encore des scènes du moyen-âge. Heureusement, dans cette nature à la fois candide et profonde de l’esprit germanique, tout s’allie, la naïveté et l’expérience, la faiblesse et la force, les exagérations du panthéisme ou d’un mysticisme poétique, et les conceptions sérieuses de la raison moderne. Pendant que les sectes philosophiques ou religieuses pullulent sur cette terre privilégiée du schisme et de l’hérésie, l’industrie, le commerce, les travaux publics, la science administrative, y font d’admirables progrès, et de graves symptômes révèlent le mouvement de l’esprit politique.

Tous les regards de l’Allemagne sont en ce moment fixés sur la Prusse. Le gouvernement de Berlin, dans ces derniers temps, semble avoir été peu fidèle à cet esprit de libéralisme et de modération dont il aime à se parer. L’expulsion des deux membres de la chambre badoise, MM. Itzstein, conseiller de justice, et Hecker, avocat au tribunal de première instance, a causé, il y a deux mois, une émotion qui dure encore. Les motifs qui ont dicté cette mesure sont un mystère. Les protestations qui l’ont suivie, soit de la part du gouvernement badois et de son ambassadeur, soit dans la chambre des députés de Wurtemberg, ont dû faire naître dans l’esprit du roi de Prusse de sérieuses réflexions. Pendant que les états libres d’Allemagne témoignent ainsi leur ferme résolution de repousser des tendances arbitraires, et de garantir leur indépendance politique, des mouvemens populaires, comme ceux de la Silésie, des insurrections fréquentes, la liberté qui se montre dans les écrits, les sourdes rumeurs qui se font entendre dans les provinces orientales du royaume et dans certains états limitrophes, tout annonce à la prudence royale que le temps est venu de satisfaire l’opinion, en donnant au peuple cette constitution libérale si souvent promise et si ardemment désirée. Le bruit court que les dispositions personnelles du roi seraient favorables à cette grande mesure, qui honorerait son règne. La retraite de M. d’Arnim, qui passe pour avoir toujours combattu dans le cabinet de Berlin le progrès des idées libérales, se rattacherait, dit-on, à cette pensée.

En résumé, on peut dire du tableau qui précède que, sans être inquiétant, il donne cependant beaucoup à réfléchir. Les affaires de Grèce et de Syrie, la question du Texas, la Suisse, d’un aspect si menaçant et si sombre, l’Allemagne du nord, que l’esprit de réforme agite, sans compter l’Espagne, dont la situation est toujours si embarrassée, tout cela mérite assurément l’attention sérieuse de notre diplomatie.

Quoi qu’il en soit, l’Europe, sur beaucoup de points, présente en ce moment une physionomie riante et animée. La saison des visites royales est commencée. L’Allemagne accourt sur les pas de la reine d’Angleterre, qui va recevoir, au château de Johannisberg, l’hospitalité de M. de Metternich, le Nestor de la diplomatie. Sur les frontières de l’Espagne, le duc et la duchesse de Nemours vont à la rencontre de la jeune reine Isabelle. Le voyage de M. le duc de Nemours dans plusieurs départemens de la France a produit les résultats qu’on devait désirer. Le prince a reçu partout un accueil empressé, qui s’adressait aux qualités de son esprit, à la bienveillance et à l’affabilité de ses manières autant qu’à son rang. À Bordeaux surtout, le duc de Nemours et le duc d’Aumale ont été l’objet d’un véritable enthousiasme. Les amis de la royauté de juillet ne sauraient trop approuver ces voyages annuels, qui établissent entre les princes et le pays un contact utile, et resserrent les liens qui unissent la France à notre dynastie constitutionnelle.

Depuis quelques jours, le ministère du 29 octobre était à peu près oublié. On en parlait à peine dans les journaux ; les feuilles ministérielles avaient cessé de chanter ses louanges, et l’opposition avait cessé de l’attaquer. Il paraît que cette indifférence n’a pas été du goût de M. Guizot. C’est elle, sans doute, qui nous a valu le discours que l’illustre député du Calvados vient de prononcer à Saint-Pierre-sur-Dives. Soyons justes envers M. Guizot, son discours est modéré et habile. Les louanges qu’il s’adresse à lui-même valent mieux, sans contredit, que celles de ses journaux. Elles sont de meilleur style et de meilleur goût. M. Guizot commence par déclarer qu’il ne se plaint pas du langage de l’opposition, qu’il accepte la liberté de la presse politique avec tous ses écarts, que l’injustice et la violence des partis sont la condition de l’homme d’état dans un pays libre. M. Guizot a parfaitement raison de tenir un pareil langage, d’autant plus que cette générosité qu’il montre envers ses adversaires, d’autres l’ont exercée envers lui-même. M. Guizot n’a pas toujours été ministre ; hors du ministère, il n’a pas toujours été ministériel, et dans l’opposition il n’a pas toujours été modéré : plus d’une fois il s’est passé ses fantaisies. Il est juste qu’il accorde aux autres les libertés qu’il s’est données. M. Guizot, en faisant l’éloge de son ministère, n’est entré dans aucun détail ; il s’est contenté de faire une allusion aux deux actes diplomatiques qui ont terminé heureusement la session. Nous louons cette réserve, qui prouve sans doute que M. Guizot connaît très bien les côtés faibles de sa politique, et qu’il n’a pas jugé utile de les mettre en relief, même en présence des électeurs du Calvados. M. le ministre des affaires étrangères a vanté les résultats généraux obtenus depuis 1830. Sans doute il ne veut pas en attribuer la gloire à lui seul ; il consent à partager l’éloge avec les hommes d’état qui ont partagé sa tâche. À cette condition, nous souscrivons encore à cette partie du discours de M. Guizot. Un seul point nous semble attaquable dans ce discours. M. Guizot invoque l’appui qu’il a reçu du parti conservateur ; il parle de l’adhésion donnée à son système, à sa politique. Ici, M. le ministre des affaires étrangères nous parait commettre une erreur. Ce n’est pas précisément la politique du 29 octobre qui a triomphé depuis cinq ans devant les chambres. Le ministère n’a duré, n’a réussi qu’en sacrifiant ses propres opinions à celles de la majorité, et en pratiquant une politique qui n’était pas toujours la sienne. C’est un fait que l’opposition a mille fois démontré. À part cette erreur, nous approuvons pleinement le discours de M. Guizot, et nous le louons surtout d’être modeste ; bien entendu qu’en parlant de la modestie de M. Guizot, nous sommes persuadés qu’il n’est point complice de l’allocution que l’honorable maire de Saint-Pierre-sur-Dives lui a adressée, merveilleux morceau d’éloquence municipale, où l’on compare le chef du 29 octobre aux sept sages de la Grèce et aux triomphateurs romains. Sans doute ce n’est pas l’usage à Saint-Pierre-sur-Dives de communiquer les adresses municipales aux personnages qui doivent y répondre, sans quoi M. Guizot n’eût pas permis qu’on fît brûler devant lui un tel encens ; la modestie de son discours en est la preuve.

Tandis que M. Guizot haranguait les électeurs du Calvados, M. le ministre de l’instruction publique prononçait, dans la solennité du concours, de graves paroles qu’un immense auditoire a justement applaudies. Depuis long-temps le pouvoir gardait le silence sur la question de l’enseignement. Le discours de M. Salvandy rassurera le pays. Après avoir exprimé de bonnes intentions, on doit croire que le ministre aura la fermeté de les exécuter.

On connaît les détails de l’incendie qui a dévoré un de nos magasins maritimes dans l’arsenal de Toulon. Ce désastre, vivement senti par le pays, a été l’objet de commentaires que nous ne saurions approuver. Il y a des exagérations pour lesquelles le patriotisme lui-même ne peut servir d’excuse. Au lieu d’imputer le crime à des mains étrangères, ennemies de notre puissance navale, et de réveiller dans le peuple des préjugés irritans, on ferait mieux d’attendre le résultat de l’enquête qui se poursuit en ce moment. La justice est saisie ; elle fera connaître les vrais coupables. Quant à présent, tout semble démontrer que l’incendie a été l’œuvre de la malveillance. De nombreux indices révèlent l’existence d’un vaste complot. La voix publique désigne les forçats. Cette opinion, que tous les faits connus semblent confirmer, soulève naturellement la question des bagnes, et on se demande s’il n’est pas de la dernière imprévoyance de mettre à la merci d’une bande de misérables des établissemens d’où dépendent la prospérité et la puissance de notre pays. Déjà, plus d’une fois, cette imprévoyance a été signalée. Au lieu d’être employés dans nos arsenaux, où leur contact humilie les ouvriers des ports, les forçats ne pourraient-ils pas être employés sur divers points du territoire à des travaux de desséchement ? Ne pourrait-on point, par exemple, les envoyer dans les marais de la Corse, où leurs bras trouveraient un travail utile et de nature à les occuper long-temps ? C’est à l’administration de la marine qu’il appartient de provoquer l’examen de ces questions, et d’obtenir que l’état actuel des choses soit changé, car il compromet gravement sa responsabilité devant les chambres.

Plusieurs journaux ont exagéré la perte causée par l’incendie. Les uns parlent de 60, les autres de 80 millions. D’après les calculs du ministère de la marine, le dommage serait de 2, 500, 000 francs ; c’est le chiffre le plus vraisemblable, et l’on doit convenir d’ailleurs que l’administration possède seule les documens nécessaires pour apprécier exactement l’étendue du mal. Les autorités locales ont-elles manqué de vigilance ? Une surveillance plus active eût-elle pu prévenir l’exécution du complot ? Ce point sera éclairci par l’enquête. Dans tous les cas, dès qu’il s’est agi de lutter contre l’incendie, les autorités locales ont rempli leur devoir. Elles ont montré une rare énergie, admirablement secondée par la population et par les troupes de terre et de mer, qui ont rivalisé de zèle et de dévouement. Sans la précision des ordres qui ont été donnés, sans la promptitude et le courage avec lesquels ces ordres ont été exécutés, le désastre eût pris des proportions immenses.

Il est à craindre que cet évènement malheureux ne répande dans l’administration de la marine un certain découragement. Depuis plusieurs années, l’administration de la marine est vivement attaquée dans les chambres et dans la presse. L’opinion l’accuse de laisser dépérir nos forces navales. On a déjà mis en doute sa prudence et la sagesse de ses règlemens ; que serait-ce si sa loyauté, son honneur, son patriotisme, étaient suspectés, et si l’esprit de parti, en la calomniant, soulevait contre elle les passions populaires ! S’il en était ainsi, le devoir de tous les hommes modérés serait de défendre l’administration de la marine contre des attaques aussi odieuses qu’absurdes. Pour opérer les réformes qu’elle a promises et qu’on a eu raison de lui imposer, l’administration de la marine a besoin de l’estime et de la confiance du pays.


REVUE LITTÉRAIRE.
Fragmens de philosophie cartésienne, par Victor Cousin[1]

Ces fragmens ont leur unité : ils embrassent la suite entière des destinées du cartésianisme, et jettent tour à tour de vives clartés sur les origines, les progrès et la décadence de cette grande école de philosophie, l’honneur de la France et de l’esprit humain. Le savant morceau sur Vanini est une peinture du XVIe siècle où l’on voit le génie moderne, encore au berceau et mal sûr de lui-même, faire un premier essai de ses forces et préluder par des créations puissantes, mais informes, à l’enfantement régulier de la philosophie des temps nouveaux. Les pièces qui suivent, Séance d’une société cartésienne, Roberval philosophe, le cardinal de Retz cartésien, nous montrent le cartésianisme partout accueilli et partout triomphant, gagnant à sa cause, intéressant à ses nouveautés les esprits les plus indifférens ou les plus rebelles, entrant à l’Académie des Sciences, pénétrant au sein du clergé, et pour comble de fortune, entraînant les gens du monde, les femmes et les salons. Enfin les correspondances de Malebranche avec Mairan et Leibnitz nous donnent le spectacle des développemens intérieurs de la philosophie nouvelle ; nous la voyons aboutir rapidement entre les mains chrétiennes de l’illustre oratorien à une sorte de fatalisme mystique, au travers duquel des yeux pénétrans aperçoivent d’avance le panthéisme où la précipite bientôt l’inflexible logique du juif d’Amsterdam. En vain Leibnitz entreprend de retenir le cartésianisme sur cette pente funeste ; il n’y réussit qu’à moitié, continue Malebranche plus encore qu’il ne le réforme, jusqu’à ce qu’enfin cette glorieuse école, après un siècle de puissance et de fécondité, succombe à la fois sous le poids de ses fautes et sous les haines accumulées de ses différens adversaires.

On ne se ferait qu’une faible idée du génie de Descartes et des services qu’il a rendus à l’esprit humain, si l’on ne prenait soin de se rendre compte de l’état déplorable où ce grand homme trouva les sciences et la philosophie. Certes, la liberté de la pensée était immense au XVIe siècle ; mais la liberté ne vaut que par ses fruits. Or, que produisait-elle à cette époque ? De deux choses l’une : ou des imitations stériles et tout artificielles des grandes philosophies de l’antiquité, ou de vaines utopies et des systèmes monstrueux. Lisez les Dialogues de Vanini dans l’exacte et substantielle analyse que nous en donne M. Cousin ; lisez la Cité du Soleil de Campanella, ou même le De l’infinito, principio e uno de l’infortuné Giordano Bruno : vous n’y serez pas moins choqué de l’insupportable emphase des promesses que de la pauvreté des résultats. Combien ces informes ébauches étaient à mille égards inférieures à la philosophie qu’on voulait remplacer ! Il serait curieux de rapprocher, par exemple, deux génies qu’en des temps différens Naples a donnés à la France, Vanini et saint Thomas, et de comparer la simple et noble Somme avec l'Amphithéâtre magique et divin, chrétien et physique, astrologico-catholique de la divine Providence, D’un côté, quelle magnifique et sévère ordonnance, et de l’autre quel chaos ! Ici, quelle gravité, et là, quelle puérile jactance ! Quelle précision, quelle exactitude, quelle mesure, chez le saint docteur ! et dans le libre penseur, quelle intempérance, quelle indécision, quel dérèglement ! Mais si énorme que soit la différence de ces deux ouvrages, un intervalle plus grand encore les sépare tous deux d’un autre livre, bien modeste et bien chétif, à ce qu’il semble, mais qui est le germe d’où va sortir un monde : je parle du Discours de la Méthode. On ne doit pas oublier qu’en publiant cet ouvrage, Descartes y joignait comme supplément la Dioptrique, la Géométrie et les Météores. Ainsi d’un seul coup il fondait, sur la base puissante d’une méthode nouvelle, deux sciences encore à peu près inconnues et d’une portée infinie, la physique mathématique et l’analyse, et en même temps il préludait aux Méditations et aux Principes, c’est-à-dire à une métaphysique complète et au système du monde. Il faut convenir ici avec M. Cousin, et en mettant à part, comme lui, tout sentiment déplacé de patriotisme, que jamais homme au monde n’a été doué à ce degré du génie créateur. Sans Descartes, l’Angleterre n’eût jamais porté Newton, ni l’Allemagne Leibnitz. Newton a découvert, je le sais, le vrai système du monde, mais Descartes lui en avait pour ainsi dire remis la clé en réduisant la découverte de ce système à un problème de mécanique. Leibnitz a attaché pour jamais son nom au calcul de l’infini, mais il n’y serait certainement pas venu sans l’analyse cartésienne. Combien pâlit plus encore à côté du vrai fondateur de la philosophie moderne la gloire trop célébrée de Bacon ! Sachons gré à M. Cousin d’avoir saisi l’occasion de mettre Bacon à sa place. Sans imiter les injustes sévérités de Joseph de Maistre, qui avait pour haïr Bacon des raisons dont, grace à Dieu, nous sommes affranchis, sans refuser à ce rare génie l’incontestable honneur d’avoir réduit en beaux et lumineux préceptes des méthodes que d’autres avaient pratiquées avant lui, et qui, du reste, il faut bien l’ajouter, n’ont rien produit entre ses mains de considérable, osons dire que Bacon est si peu le fondateur de la philosophie du XVIIe siècle, qu’il nous fait beaucoup plutôt l’effet d’un des hommes du XVIe. Il en a le noble enthousiasme, comme aussi l’emphase et la bizarrerie. Lui-même se compare sans cesse à Christophe Colomb : je le veux bien ; mais c’est un Christophe Colomb qui se borne à pressentir l’Amérique et à la chanter en très beau langage, laissant à d’autres le soin de la découvrir et de l’explorer.

Le vrai Christophe Colomb, c’est Descartes. Autant Bacon reste inconnu à son siècle, autant Descartes remplit tout le sien. Les grands traits de cette influence universelle sont bien connus ; mais il est infiniment curieux d’en suivre les traces jusque dans les coins les plus obscurs de cette noble et sérieuse société du temps de Louis XIV. M. Cousin nous fait voir la nouvelle philosophie envahissant un à un tous les ordres religieux. Chaque nom marque ici la conquête d’une armée entière de prosélytes : Malebranche et le P. Poisson nous représentent l’Oratoire, Mersenne les minimes, Antoine Legrand les franciscains, le père Le Bossu les génovéfins, dom Lamy les bénédictins, Arnaud et Nicole tout Port-Royal. Il n’y a pas jusqu’à l’ordre des jésuites qui, à la vérité bien en dépit de lui, ne fournisse à l’école cartésienne un disciple ingénieux autant que fidèle : je veux parler de l’héroïque père André dont M. Cousin nous a découvert et fait aimer la grande ame, les luttes et les malheurs. Bientôt, des couvens et des congrégations savantes, l’esprit nouveau passe parmi les gens du monde. Le duc de Luynes traduit en français les Méditations, et fait de son château la première académie cartésienne ; Rohault institue des conférences publiques qui sont suivies par tout ce qu’il y avait à Paris de plus distingué dans le clergé, la magistrature et la noblesse, et où, si l’on en croit un contemporain, les dames tenaient le premier rang. On s’assemble à la place Royale, chez le père Mersenne, chez le docteur Picot, à l’hôtel de M. Habert de Montmort, pour discuter la nouvelle philosophie. Enfin, qui le croirait ? elle pénètre jusque chez un personnage fort connu par son goût pour les conspirations et la galanterie, mais à qui on serait porté à en attribuer infiniment moins pour la métaphysique ; je parle du cardinal de Retz, du grand coadjuteur en personne. M. Cousin nous introduit dans sa solitude de Commercy, et rien n’est assurément plus inattendu et plus piquant que d’y trouver le vieux cardinal se plaisant à engager des controverses animées entre de fidèles cartésiens et le bénédictin Desgabets qui prétendait mettre Descartes à l’alambic, résumant de sa main les argumens divers, et ranimant, pour défendre Descartes, les restes de ce feu d’esprit et de cette activité jadis redoutés de Mazarin et de l’autorité royale. Dans ces luttes nouvelles pour lui, et qui lui étaient peut-être comme un agréable ressouvenir des orageux combats de la Fronde, le cardinal, refroidi par l’âge et assagi par l’expérience, se prononce pour les opinions moyennes. Par un curieux contraste, ce remuant esprit, qui avait toujours été pour la guerre en politique, choisit en philosophie le rôle de pacificateur.

Envisageons maintenant le cartésianisme par des côtés plus sérieux. Nous venons de voir sa rapide propagation, ses triomphes ; l’heure des revers va bientôt sonner : le plus mortel ennemi de la nouvelle doctrine est caché dans son propre sein. Avant même que Spinoza n’eût paru, diverses conséquences du cartésianisme avaient été pressenties par ses adversaires et immédiatement tournées contre lui. Déjà Pascal s’était plaint en termes piquans et amers que Descartes, dans l’explication de la nature, prétendît se passer de Dieu, lui accordant toutefois, ajoutait-il, une chiquenaude pour donner au monde le premier mouvement. Cette accusation était encore bien vague. M. Cousin nous apprend que vers la même époque, en 1673, cinq ans avant la publication de la fameuse Ethica, on commençait à dire que la théorie cartésienne de l’étendue conduisait à un monde infini, par conséquent nécessaire, et finalement à une sorte d’identification de la nature et de Dieu. Qui a recueilli cette grave accusation ? Ce n’est pas un philosophe, c’est un homme du monde, un M. de la Clauzure, du reste parfaitement inconnu. Le fait n’en est peut-être que plus remarquable. Mais aussitôt que l'Ethica se répandit en France, ce qui n’était qu’un vague soupçon devint pour les adversaires de la nouvelle philosophie un trait de lumière ; la terrible accusation de spinozisme s’éleva contre tous les cartésiens : elle ne fut point épargnée au pieux Malebranche dont elle troubla la vieillesse, et Leibnitz lui-même autorisa, sans le vouloir sans doute, ces insinuations si souvent arbitraires et odieuses en écrivant à l’abbé Nicaise ce mot tant répété et tant envenimé : « Spinoza n’a fait que cultiver certaines semences de la philosophie de M. Descartes. » C’est sur ce point capital de l’histoire du cartésianisme que le livre de M. Cousin nous fournit le plus de lumières. Sans traiter lui-même la question ex professo, et en évitant de se produire sur le premier plan, M. Cousin touche cependant d’une main non moins ferme que discrète aux côtés les plus délicats du problème, et il met le lecteur intelligent sur la voie d’une équitable et complète solution.

Quiconque y voudra parvenir ne saurait trop méditer deux illustres correspondances que nous donne M. Cousin, l’une entièrement inédite, de Malebranche avec Leibnitz ; l’autre déjà publiée, mais qui paraît ici pour la première fois dans sa parfaite intégrité, celle de Malebranche avec Mairan. On sait que Dortous de Mairan, l’ami de Voltaire, le successeur de Fontenelle à l’Académie des Sciences en qualité de secrétaire perpétuel, a été au XVIIIe siècle un personnage considérable. Voltaire lui a donné une place au Temple du goût, où il ne les prodiguait pas, et il aurait pu appliquer à ce géomètre bel-esprit, qui adorait la musique et les lettres, ce qu’il dit de son célèbre prédécesseur :

D’une main légère il tenait
Le compas, la plume et la lyre.


Mais à l’époque où nous nous plaçons ici, Mairan, jeune encore, confiné à Béziers où il était commensal de l’évêché, cultivait dans l’obscurité la plus profonde les études qui devaient honorer sa maturité. Selon l’esprit du temps, aujourd’hui malheureusement perdu, il ne séparait pas les sciences de la philosophie. Il lut donc l'Éthique et en fut très vivement frappé. Cet appareil géométrique qui nous rebute, cette exactitude, cette sévère précision devaient captiver le jeune géomètre. Mais son esprit ne fut pas seulement attiré, il fut séduit et comme vaincu. Mairan avait poussé le cartésianisme jusqu’à Malebranche : il crut qu’il fallait faire un pas de plus.

L’esprit agité par cette lecture, charmé d’ailleurs de renouer quelques rapports avec un personnage illustre qu’il avait connu dans sa première jeunesse, Mairan écrit à Malebranche pour lui soumettre ses scrupules ; les principes de Spinoza lui paraissent solides et clairs ; ce sont ceux même de Descartes ; et toutefois sa raison se révolte contre les conséquences. Qu’est-ce à dire ? C’est sans doute que Spinoza raisonne mal. Mais plus Mairan relit l'Éthique, moins il se sent capable de rompre la chaîne des démonstrations. Il supplie donc le père Malebranche, au nom de la vérité, au nom de sa propre philosophie compromise, de venir à son aide et de lui découvrir les paralogismes de Spinoza. « Marquez-moi, lui dit-il, le premier pas qui l’a conduit au précipice, s’il est vrai, comme je le veux croire, qu’il y soit tombé, et marquez-le moi, je vous prie, succinctement et à la manière des géomètres. » On devine l’extrême embarras que dut éprouver Malebranche en présence de cette demande précise et catégorique. Il veut d’abord éluder la question ; il n’a pas lu Spinoza, ou s’il l’a lu, c’est seulement en partie et depuis long-temps. Enfin, il croit se tirer d’affaire en disant que la racine du spinozisme est dans la confusion de l’étendue intelligible et de l’étendue corporelle. Mairan n’était pas homme à se contenter à si bon marché ; d’un trait ferme et sûr, il fait sentir le vide de la réponse qu’on lui adresse, et il insiste avec force pour qu’on lui montre le point précis de la difficulté, le nœud de la question, le paralogisme qui doit nécessairement se trouver dans la suite des théorèmes. Malebranche, visiblement contrarié, tarde à répondre, parle de son grand âge, d’un rhume fort fâcheux et d’une difficulté de respirer qui l’incommode ; puis il reproduit son premier expédient de l’étendue intelligible, et termine en gémissant sur la difficulté de philosopher par lettres. Sans aucune pitié, mais non sans une parfaite politesse, l’obstiné géomètre de Béziers prend le parti d’attaquer de front la distinction que lui oppose son adversaire, et de lui prouver nettement que sa théorie de l’étendue est identique à celle de Spinoza ou n’a aucun sens. Malebranche finit alors par se piquer au jeu et par entrer sérieusement dans la question ; mais on pense bien qu’il ne satisfait pas Mairan, qui, répliquant avec une inflexible fermeté et le plus rare talent de dialectique, réduit toujours son adversaire à cette dure alternative, de se contredire ou de donner en plein dans le spinozisme.

On peut aujourd’hui le dire sans détour, Mairan a raison. Si l’essence des corps, c’est l’étendue, si l’étendue est quelque chose en soi d’effectif et de positif, comment ne pas la concevoir sans bornes, comment ne pas y voir un attribut nécessaire de la substance infinie, comment enfin ne pas unir jusqu’à les confondre la nature et Dieu ? Malebranche a beau raffiner et distinguer subtilement entre l’idée de l’étendue qui est infinie et l’étendue réelle qui a des bornes, il est clair que, par-là même que l’idée de l’étendue est infinie, son objet doit être infini ; et dès-lors l’étendue, en tant qu’infinie, ne pouvant être qu’en Dieu, il s’ensuit en définitive qu’elle est le fonds commun de toutes les étendues limitées et locales, ce qui est la pure doctrine de Spinoza. Ici, Mairan triomphe, et le vrai coupable, ce n’est pas Malebranche, c’est Descartes ; Descartes, dis-je, qui, infidèle à la méthode psychologique, guide heureux et sûr de ses premiers pas, a prétendu déterminer l’essence des corps d’une manière abstraite, sans égard aux données de la conscience ; Descartes qui n’a rien voulu voir dans le monde extérieur de réel et de substantiel que l’étendue avec ses modes, détruisant ainsi l’activité de la nature et préparant le principe fatal de la passivité universelle des substances ; Descartes qui avait aperçu lui-même et hardiment accepté un des principes fondamentaux du spinozisme, quand il déclarait expressément, en vertu de l’absurdité du vide et de l’extension indéfinie de la matière, qu’un seul monde est possible à Dieu (Principes, 2e partie, § 16, 21 et 22). Ce n’est donc pas en vain que Leibnitz, pour réformer le cartésianisme, s’attacha d’abord à rétablir l’activité de la nature en opposant à la théorie de l’étendue passive et indéfinie la doctrine des forces, base future de la monadologie tout entière. C’était couper le mal à sa racine, et il faut voir, dans la curieuse correspondance que M. Cousin nous a découverte, les vains efforts que fait Malebranche pour défendre sur ce point la théorie de son maître et la sienne.

Est-ce à dire que le spinozisme ne soit, comme on s’est tant plu à le répéter, qu’un cartésianisme conséquent ? est-ce à dire qu’on ne puisse donner son esprit et son cœur à la noble philosophie des Méditations sans se condamner à toutes les impiétés du panthéisme. Nous ne le pensons pas. Certes, Mairan a raison de ne pas voir de paralogisme dans tel ou tel théorème de l'Éthique, et Malebranche ni personne ne pouvait lui en montrer. C’est que l’erreur n’est pas en un certain endroit de l’ouvrage, elle est partout. Spinoza, il faut l’avouer, disposait d’une puissance de déduction vraiment incomparable. Nous en rappellerons une preuve curieuse dans ce bourgeois de Rotterdam, qui s’enflamma soudain d’une si belle ardeur pour la philosophie, et qui ayant voulu pour réfuter Spinoza se mettre à sa place et faire sur lui-même l’épreuve de la force de ses raisonnemens, se trouva pris au piège ; le tissu de théorèmes où il s’était enfermé volontairement lui devint impénétrable, et il ne put plus s’en dégager. Le système de Spinoza est donc en soi parfaitement irréfutable, ses principes une fois donnés ; mais la question est de savoir si ces principes sont ceux de Descartes. Nous le nions formellement. Il est vrai que Spinoza emprunte à Descartes, et encore en les altérant plus d’une lois, quelques-uns de ses principes ; mais ce ne sont pas les principes fondamentaux. Et d’abord les méthodes des deux philosophes sont diamétralement opposées. La méthode des Méditations et du Discours de la Méthode, c’est la méthode psychologique, partant du Cogito, ergo sum, c’est-à-dire de la conscience, et d’un principe qui s’aperçoit lui-même dans l’unité substantielle de son être, pour arriver à Dieu comme au dernier terme de toute pensée. La méthode de Spinoza, c’est la méthode des géomètres, malheureusement transportée dans la métaphysique, où elle n’est pas applicable, s’appuyant uniquement sur des principes abstraits, et descendant d’un dieu abstrait à je ne sais quel moi multiple, modal, nécessité, qui n’est encore qu’une chimère d’abstraction. De là, dans les résultats, des différences capitales ; une ame simple, libre, immortelle, au lieu d’une suite de modalités fugitives liées un instant par les chaînes de fer de la fatalité pour se disperser bientôt et se perdre dans l’abîme de l’être ; de là aussi, à la place d’un dieu aveugle, étranger à l’homme et à soi-même, le dieu de la conscience, l’être intelligent et bon que l’ame religieuse adore, idéal sublime et suprême asile de l’humanité.

Voilà l’homme et le Dieu de la méthode psychologique. Il est vrai de dire que si Descartes a fondé les principes essentiels de sa philosophie sur cette salutaire méthode, quelquefois aussi il l’applique mal, et d’autres fois enfin il l’abandonne absolument. Il l’applique mal, par exemple, quand il distingue si faiblement la volonté soit du désir, soit du jugement. Il y renonce tout-à-fait quand il détermine a priori et d’une manière toute géométrique la nature de l’étendue, et prétend réduire aux modalités variables de cette étendue passive le fond même de l’univers. Voilà les deux erreurs de Descartes ; voilà les deux portes, pour ainsi dire, par où l’on passe du lumineux et noble édifice des Méditations dans les régions sombres et désolées de l'Ethica. Mais que sont au fond ces erreurs ? Des dérogations à la méthode psychologique, c’est-à-dire à cette même méthode que Descartes avait primitivement suivie, et sur laquelle il avait fondé solidement le critérium de l’évidence, la spiritualité et la liberté de l’ame, l’existence et la perfection de Dieu. Il ne faut donc pas dire que Spinoza est invincible pour qui accepte les principes de Descartes, il faut dire au contraire que le vrai moyen, et le seul, de réfuter Spinoza, c’est de revenir aux principes de Descartes, dont lui-même s’est trop souvent écarté ; c’est de pratiquer comme lui, avec plus de fidélité et d’exactitude encore, cette méthode infaillible qui saisissant, dès son premier pas, le type même de l’être dans un principe actif, simple et substantiel, ne peut jamais arriver, sans se démentir expressément, à transformer ce principe en une série de modalités de l’existence divine. Au lieu donc de répéter ce mot qui a fait tant de mal, et qui n’est vrai qu’à certains égards : le spinozisme est un cartésianisme conséquent, je proposerais volontiers de dire que le spinozisme est un cartésianisme infidèle, altéré dans ses principes et perverti dans ses conséquences.

Telle est la haute leçon que donne à la philosophie de notre temps l’histoire approfondie des mouvemens de la pensée humaine au XVIIe siècle. Rappellerons-nous en finissant que l’illustre écrivain qui vient de nous développer ce grand et instructif spectacle, qui consume ses veilles à ressaisir et à fortifier le nœud par où se rattache la philosophie contemporaine à la plus grande école de spiritualisme qui fut jamais, qui met toute sa gloire à purifier les doctrines cartésiennes des élémens d’erreur que le temps y a mêlés, à développer ces doctrines généreuses en leur donnant à la fois pour base la conscience individuelle et l’histoire de l’esprit humain, ce même écrivain est accusé chaque jour, par d’opiniâtres et aveugles adversaires, de corrompre le présent et de compromettre l’avenir ? On sent ici que toute apologie serait superflue. A mesure que M. Cousin poursuit ses fécondes études, il s’attache de plus en plus en philosophie à ce qu’il y a d’éternel. De là, dans son esprit, je ne sais quelle sérénité qui se réfléchit dans son style, et sur le fonds de vigueur et de précision qui le constitue, ajoute une ampleur et une majesté merveilleuses. Cette haute raison, devenue maîtresse entière d’elle-même, ce feu d’imagination, toujours tempéré par une méthode sévère, composent un caractère d’esprit et de style que notre siècle semblait avoir perdu sans retour, et qu’il est bien glorieux d’avoir retrouvé.

E. S.


REVELATIONS SUR LA RUSSIE, OU L'EMPEREUR NICOLAS ET SON EMPIRE EN 1844, traduit de l’anglais par M. Noblet, annoté par M. C. Robert ([2]. Malgré les réserves faites par l’auteur sur la question de priorité, il est évident que la publication de cet ouvrage a été provoquée par le succès que celui de M. de Custine a obtenu à Londres. Toutes les attaques contre la Russie sont bien venues en Angleterre ; aussi l’attention publique n’a-t-elle pas fait défaut à ces Révélations sorties de la plume d’un compatriote. L’auteur flattait les instincts populaires ; il a fait autorité, et l’on a considéré comme une étude approfondie ce qui n’est réellement qu’un recueil de documens suspects. Il eût été prudent néanmoins de se tenir en garde contre un livre écrit avec passion, et qui affecte assez volontiers les allures du pamphlet. Si des critiques et des récriminations dictées par un sentiment de patriotisme exagéré ont pu le populariser au-delà de la Manche, elles ne le recommanderont pas auprès des lecteurs désintéressés ; pour obtenir le suffrage de ceux-ci, il eût fallu éviter les déclamations, juger de haut, avec calme comme avec sévérité, ne se faire l’interprète d’aucune prévention, l’avocat d’aucun parti.

Un ouvrage sérieux et complet nous manque donc encore sur la Russie. Parmi ceux qui ont visité cet empire, les uns, arrivant avec des haines préconçues ou des sympathies arrêtées, n’ont rien examiné que sous un faux jour ; ils auraient obtenu le même résultat sans sortir de leur cabinet. D’autres, plus disposés à l’impartialité, ont difficilement entrevu la vérité dans un état despotique qui met tous ses soins à déguiser sa faiblesse et ses vices aux yeux l’étranger. Celui-ci, le plus souvent, en est réduit à des conjectures : s’il interroge, il ne trouve autour de lui que réserve et contrainte ; chacun craint de se compromettre, et garde prudemment le silence sur les choses du gouvernement. Un nom connu, un rang élevé, doivent-ils donner du poids à ses récits, le voyageur sera circonvenu, trompé. On sait comment M. le duc de Raguse a vu l’Égypte et avec quelle adresse le rusé pacha a su lui donner le change et cacher à ses yeux, sous les oripeaux d’une civilisation menteuse, les plaies du pays qu’il exploite. Il en sera toujours de même lorsqu’on voudra étudier un peuple par l’intermédiaire de ceux qui le gouvernent. Celui-là seul peut connaître une nation qui, abandonnant les grands chemins frayés, sait prendre le sentier détourné et solitaire qui mène à la hutte du moujik, sous la tente du Cosaque, et va demander au foyer domestique le récit de ses souffrances et de ses besoins.

Si nous en croyons l’auteur des Révélations sur la Russie, il aurait tout vu, tout observé, tout décrit. L’empereur, la noblesse russe, les fonctionnaires, les serfs, toutes les classes de la société, sont passés en revue. La corruption et la vénalité, ces plaies invétérées de la Russie, lui fournissent des anecdotes parfois piquantes et qui ne font que confirmer ce que nous savions déjà sur ce vaste système de concussions qui, du ministre au dernier fonctionnaire, forme une chaîne non interrompue de voleurs officiels. Des aperçus pittoresques, qui n’offrent pas l’intérêt de la nouveauté, complètent l’ouvrage. En serons-nous plus éclairés qu’auparavant sur la situation sociale que l’auteur a eu la prétention de nous révéler ? Assurément non. Nous l’avons déjà dit, l’esprit d’hostilité systématique qui a dicté ce livre et qui a fait sa réputation en Angleterre ôte à nos yeux toute valeur aux jugemens qu’on y trouve. Aussi n’est-ce pas à ce point de vue qu’il peut présenter de l’intérêt en France. Ce sont les tendances dévoilées par cette œuvre exclusivement britannique qu’il est bon d’observer, car nous y trouvons l’expression des sentimens qui animent une portion notable de la société anglaise vis-à-vis de la Russie. Tel est, à notre avis, le seul côté qui mérite l’attention des lecteurs. Nous n’avons pas la prétention de laver le gouvernement russe et son chef des reproches qui lui sont adressés ; nos opinions, pour le moins aussi libérales que celles du peuple anglais, ne nous feront jamais transiger avec un système qui est leur ennemi essentiel et implacable ; nous savons tout ce que doit avoir d’antipathique à la France une constitution politique où tout est organisé par la tyrannie et pour la tyrannie ; seulement il peut nous paraître étrange que l’Angleterre revendique pour elle seule la moralité et la conscience nationale, qu’elle se pose, à l’exclusion de toute autre, en champion des idées de progrès et ne reconnaisse qu’une propagande civilisatrice, celle de ses escadres et de ses sociétés bibliques. On ne sait vraiment de quoi il faut le plus s’étonner, ou de l’ignorance grossière de ceux qui avancent de bonne foi ces assertions démenties chaque jour, et sur tous les points du globe, par les actes de la politique anglaise, ou de l’incroyable impudence de ceux qui prétendent imposer au monde de telles énormités. C’est pourtant là le fond de doctrine de l’auteur, qui, sans songer s’il existe ailleurs un peuple qui puisse à bon droit réclamer sa part dans l’œuvre de la civilisation moderne, proclame sans la moindre hésitation l’antagonisme de l’Angleterre et de la Russie comme la lutte d’oit dépend le sort du monde. Que l’Angleterre triomphe, l’Europe est sauvée ; qu’elle succombe, nous retournons au IXe siècle. Selon lui, « il existe à peine quelque partie de la famille humaine qui ne trouvât profit à devenir une des dépendances de la Grande-Bretagne ! » - La presse française a eu trop souvent l’occasion de relever des excentricités pareilles pour que nous croyons devoir nous y arrêter plus long-temps. Celles-ci ont beau se couvrir des couleurs de la jeune Angleterre, elles n’en relèvent pas moins des vieux préjugés que l’auteur répudie dans sa préface et dont il se fait ensuite l’organe. Cette fastueuse exhibition de principes humanitaires ne serait-elle qu’une hypocrisie de plus ? Nous répugnons à le croire, et nous aimons mieux n’y voir que l’erreur d’un patriotisme exalté.


— M. Villemain vient de publier, à propos des lettres et poésies de saint Grégoire de Nazianze, récemment retrouvées ou recueillies par l’un de nos plus savans prêtres, M. Caillau, un examen critique plein de vues élevées et d’aperçus délicats : jamais cette plume facile n’avait eu plus de tour et de grace. Les expressives et savantes traductions que M. Villemain entremêle à ses appréciations suffiront pour faire juger du prix tout particulier qu’a la belle publication de l’abbé Caillau. Il appartenait à l’auteur de l'Essai sur l’Éloquence des Pères au quatrième siècle d’étudier ces monumens curieux et presque inconnus de la première civilisation chrétienne. Comme toujours, M. Villemain s’est tiré de sa tâche en maître. Ce nouveau morceau sur Grégoire de Nazianze fait vivement désirer la publication des travaux nombreux et étendus que l’illustre écrivain achève en ce moment.


V. DE MARS.


  1. Chez Charpentier, rue de Lille, 17.
  2. Chez Charpentier, rue de Lille, 17.