Chronique de la quinzaine - 31 août 1835

Chronique no 81
31 août 1835


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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31 août 1835.


Jetter. — Voisin, un mot.
Le Charpentier. — Silence.
Jetter. — Rien qu’un mot ! Point de nouvelles ?
Le Charpentier. — Point ; si ce n’est qu’on vient de nous interdire de parler.
Jetter. — Miséricorde !
Le Charpentier. — Il est défendu, sous peine de prison perpétuelle, de discuter les affaires d’état.
Jetter. — Ô notre liberté !
Le Charpentier. — Et il y a peine de mort contre ceux qui blâment la conduite du gouvernement.
Jetter. — Ô nos têtes !
(Gœthe. — La tragédie d’Egmont.)


Il y a bien long-temps que nous signalons les projets du ministère. Qu’on veuille bien jeter les yeux sur les pages de cette Revue, écrites depuis deux années, on verra que nous avions malheureusement bien vu dans la pensée des ministres actuels, ou plutôt que nous rapportions avec fidélité les paroles qu’ils laissaient échapper dans leurs fréquens accès d’épanchement et de jactance, au milieu de leur cercle intime. Il y a près de deux ans que nous redisions ces mots prononcés par M. Thiers, en notre présence : « Dans quatre ans, nous serons plus absolus et plus puissans que Napoléon, et cela sans la guerre ! » Qu’on nous dise si M. Thiers et ses complices ne se sont pas mis de toutes leurs forces à remplir cette tâche ? Trois articles de la charte-vérité n’ont-ils pas été rayés de leurs mains ? La confiscation abolie à jamais, disait cette charte, n’a-t-elle pas été rétablie par la loi nouvelle ? L’application invariable du jury aux délits de la presse, demandée si solennellement à la chambre des députés, par le lieutenant-général du royaume, n’a-t-elle pas été suspendue, ou pour dire plus vrai, supprimée par les ministres du roi des Français, et par la chambre des députés ? La censure, si formellement détruite, n’a-t-elle pas reparu de nouveau ? Et si quelques malheureux esprits crédules doutaient encore de l’avenir que nous préparent ces premiers pas dans la réaction, M. Guizot ne leur a-t-il pas déclaré hautement à la tribune que ces projets de loi dormaient dans son portefeuille depuis le mois de juillet 1830, se trompant en cela, il est vrai, car M. Guizot eût été plus exact et plus franc, s’il eût dit depuis le mois de juillet 1815 ? M. Persil, le garde-des-sceaux, c’est-à-dire le gardien officiel des lois et de la charte, n’a-t-il pas ratifié et achevé tout ce qu’il y avait de douteux et d’incomplet dans les paroles de M. Guizot, en ajoutant qu’on ne sortirait de la constitution que le jour où la nécessité voudrait qu’on en sortît, c’est-à-dire quand on le jugera convenable ? M. de Broglie a-t-il été moins obscur ? Contre sa coutume, son discours s’est trouvé un chef-d’œuvre de lucidité. D’ailleurs, M. de Broglie avait fourni, dès long-temps, le texte du discours de M. Persil. C’est M. de Broglie, en effet, qui proclamait, il y a deux ans, à la tribune, la souveraineté non pas de la raison, mais de la nécessité, doctrine qui justifie tout depuis les massacres de la Saint-Barthélemy jusqu’aux septembrisades de 1792 ; loi suprême et violente sous laquelle disparaissent toutes les autres lois, qui rend le devoir et la conscience illusoires, le serment inutile et les chartes superflues. En vérité, la France ne peut pas dire qu’on la trompe ; à moins d’être sourde et aveugle, elle doit savoir maintenant ce qu’on lui veut, et si elle donne ses libertés à fouler aux pieds de quelques démocrates apostats, elle n’ignore pas ce qu’elle fait, et quelle sorte de sacrifice elle consomme.

Supposons qu’un nouvel attentat, pareil à celui de Louvel ou de Fieschi, ait encore lieu aujourd’hui, (et qui peut prévoir, qui peut empêcher un fou ou un scélérat de concevoir un crime ?) que feront les ministres avec les doctrines qu’ils nous ont exposées ? La presse écrasée sous une monstrueuse fiscalité, entravée par des garanties presque impossibles à donner, gênée, bâillonnée par une pénalité effrayante et inouie, leur semblera encore trop libre. Le jury, morcelé dans sa majorité, leur paraîtra trop indulgent. On ne cherchera pas une prison plus voisine du pôle que celle de Pondichéry ou de Miquelon, pour y plonger des écrivains, parce que, grâce à Dieu, nos possessions ne vont pas plus loin ; on ne demandera pas plus d’argent aux journalistes, sous forme de cautionnement et d’amende, parce qu’on sait que la nouvelle loi arrive au fond de leur bourse ; mais on en finira, par cette belle et dernière occasion, des deux ou trois principes de la charte qui gênent encore ; mais M. Guizot fouillera dans ses vieux portefeuilles de la restauration, et il y trouvera quelques lois d’exception jaunies, qui n’attendent, depuis vingt ans, qu’une émeute ou une tentative d’assassinat pour sortir. C’est alors qu’on se réjouira et qu’on se félicitera d’avoir touché au but. Allons, courage ; un peu d’espoir et de patience, et le bon temps arrivera. Vienne encore quelque journée de malheur à la France, quelque grand désastre qui nous accable, quelque crime individuel qui nous déshonore comme nation, qui fasse frémir d’indignation et de douleur les honnêtes gens de tous les partis, et la curée des libertés populaires recommencera, les rêves ministériels se réaliseront. Nous saurons alors le secret de ces lettres que le général Bugeaud montre mystérieusement à la tribune. Le despotisme qu’on aperçoit à travers les trous de la charte de 1830, lèvera sa tête avec orgueil, et ces paroles prophétiques de M. Thiers seront confirmées : « Avant quatre ans, nous serons plus absolus et plus puissans que Napoléon à l’époque de sa plus grande gloire. » Dieu seul peut préserver le pays de cet avenir ; car pour la France, elle semble bien indifférente à tout cela.

Les ministres actuels ont si souvent proclamé que la presse cause tous les maux du pays, qu’elle y fait naître tous les désordres qui l’affligent, que le pauvre pays a fini par les croire, ne s’apercevant pas que la presse, c’est lui-même, lui le pays, avec ses cris de douleur quand il souffre, ses cris d’impatience quand on lui refuse justice et qu’on ne s’occupe pas de ses besoins, avec ses élans de joie quand il conçoit la moindre espérance d’une amélioration qui, hélas ! ne se réalise pas, avec ses alternatives de confiance et de doute ; le pays, qui ne sait rien taire et rien cacher ; le pays, composé de tout ce qui fait un peuple, de science et d’esprit, d’ignorance et de grossièreté aussi, de bons sentimens et de mauvaises passions, d’orgueil et d’indépendance, exagérée souvent comme dans la presse avancée, de basse servilité et d’humbles soumissions comme plus souvent encore dans la presse ministérielle. On n’a pas vu que de tout ce mélange de bien et de mal, de ces cris confus en apparence, s’élève une voix supérieure, une pensée formée de toutes ces pensées, une connaissance du bon et du vrai, née de toutes ces révélations, qui s’éteindront avec la liberté de discussion, avec l’indépendance de la presse. Le pays craint les complots, il les redoute avec raison, et il prête les mains à ce qu’on étouffe les cent voix loyales, officieuses ou indiscrètes qui révèlent tous les complots. Il souffre qu’on éteigne, crainte d’incendie, une partie de ces lumières qui ne laissaient rien dans l’ombre. Il veut voir, jusqu’au fond de l’ame, les partis qui lui semblent redoutables et ennemis, et il consent à ce qu’on refoule leurs pensées au fond de leur cœur, qu’on leur défende de les laisser sortir. Voilà ce que fait la grande majorité du pays, qui se croit désintéressée et étrangère dans cette question nationale de la presse.

L’autre, minorité réelle, et majorité par le choix qu’on en a fait, se compose de tous ceux qui ont des comptes à rendre et qui voudraient n’en rendre pas ; d’hommes qui trouveraient doux et bon de jouir à la fois de l’obscurité de la vie privée et des avantages de la vie publique, et de cette innombrable bande d’ambitieux, hauts et bas, qui voudraient un pouvoir immense aux mains de leurs éternels patrons, les ministres de tous les temps, afin d’en morceler une petite portion à leur bénéfice. Il y a là une école d’hommes d’état qui rêve l’anéantissement des constitutions afin d’arriver aux ministères à vie, tels qu’ils existaient, en quelque sorte, sous le règne de Napoléon, lequel, n’ayant pas de comptes à rendre à l’opinion publique, gardait ses ministres par cette raison qui fait qu’on préfère les vieux serviteurs qu’on a dressés et rompus à ses habitudes. Il y a encore là une école de magistrats qui voudrait bien que la faveur et la servilité donnassent l’hermine et surtout la simarre, au lieu du talent et de l’éloquence qu’il faut maintenant, quoiqu’un honnête et obscur interprétateur d’hypothèques comme M. Persil se trouve aujourd’hui coiffé du bonnet fourré de d’Aguesseau. Il y a encore une école de généraux qui, n’ayant pu trouver l’avancement sur un champ de bataille, cherche le bâton de maréchal dans les ruisseaux de nos grandes villes, au milieu de l’émeute ; qui, lassés de la guerre étrangère, et ayant demandé, dès leur âge mûr, merci à leur terrible et infatigable empereur, cette épée toujours nue, se sentent comme un regain de jeunesse pour la guerre civile et l’extermination de leurs compatriotes. Enfin il y a des fonctionnaires de toutes les classes qui ont toujours été plus royalistes et plus ministériels que tous les rois et les ministres passés. Il y a d’insoucians députés que mènent quelques furieux, et qui ne se croient pas coupables, parce qu’ils votent froidement et de complaisance de déplorables lois ; esprits faibles ou violens, qui se trompent ou qu’on trompe, et qui se réveilleront trop tard, comme nous l’avons vu si souvent.

Nous disons, comme l’honorable M. Barrot : Quand un pouvoir attaque le jury et la presse, on sait ce qu’il veut. En quoi le système actuel diffère-t-il du système de M. de Polignac. Le sait-on bien ? En ce que M. de Polignac (comme M. de Villèle) s’occupait des intérêts matériels du pays, qu’il en prenait sa part, et qu’il tâchait de détourner l’attention des affaires publiques, en l’attirant vers des dégrèvemens d’impôts, des établissemens de canaux, des routes, des plans d’améliorations pour l’agriculture, en un mot, en offrant aux contribuables, en biens matériels, un dédommagement à ses yeux équivalent aux droits politiques qu’il cherchait à leur ravir. Ici ce serait trop. On n’a pas le temps, on n’a pas l’envie de s’occuper de ces vils et misérables détails. M. de Broglie, le président du conseil, est une sorte de philosophe musulman, qui se croise les bras en attendant ce que sa providence, la nécessité, lui dira de faire, et qui se résoudra, la nécessité aidant, à faire un second coup d’état au prochain moment critique. Mais c’est là tout. La religion politique de M. de Broglie s’arrête là, et les nécessités du peuple ne sauraient l’occuper. M. Guizot est un utopiste. Son grand moyen de gouvernement, c’est la terreur, il nous l’a dit. Le pouvoir, aux yeux de M. Guizot, doit être un ogre, un Poliphème, toujours le bras levé et menaçant. Le dénouement de ces terribles histoires de géans aveugles ou borgnes se fait d’ordinaire par un chétif Ulysse ou un petit Poucet ; mais M. Guizot ne regarde pas à ses pieds, il ne voit que le ciel où sont écrites les destinées de la doctrine. La terre l’inquiète peu, et bien cultivée, féconde ou non, il se croit bien sûr de la gouverner. Pour M. Thiers, il n’aime pas les affaires. Il le dit à qui veut l’écouter ; et toutes les compagnies de chemin de fer, tous les industriels qui ont eu des rapports avec lui, sont là pour l’attester. D’ailleurs, on voudrait améliorer le sort du pays, diminuer les impôts, élargir les voies commerciales, qu’on ne le pourrait pas. On s’appuie sur les banquiers, on a subi leur influence, on en a fait des personnages politiques sans lesquels on ne peut gouverner. On a juré de maintenir tous les monopoles qui sont représentés dans les centres ; on a créé une aristocratie de garde nationale qui a aussi des intérêts contraires aux intérêts généraux ; enfin, on ne peut rien pour la plus grande partie de cette classe moyenne qu’on prétend protéger. Quant aux classes inférieures, on ne leur doit que des spectacles gratis, et des coups de fusil quand elles s’avisent de remuer. Heureusement que les journaux subventionnés ont été créés pour dire que c’est la presse qui fait tout le mal, et que tout ira bien dès qu’elle sera écrasée. Cet âge d’or commencera par la loi-Fieschi et l’énorme budget de 1835, deux belles conquêtes de la révolution de juillet !

Les chefs et les meneurs du ministère actuel, tout grands hommes d’état qu’ils sont, se disaient avec une orgueilleuse modestie les disciples de M. Royer-Collard et de M. de Talleyrand. M. Guizot et M. de Broglie avaient commencé leur carrière sous le manteau de philosophe de M. Royer-Collard. M. Thiers, admis sous la restauration chez M. de Talleyrand, invoquait sans cesse l’expérience et les vues de ce doyen du monde politique, et s’appuyait toujours de son autorité, lorsque la sienne n’était pas encore établie, même dans le petit cercle où elle domine. Voyez quel chemin ont fait tous ces enfans perdus de l’éclectisme et de la doctrine ! Cette semaine, M. Royer-Collard, après un long silence désapprobateur, s’est vu contraint de rompre ouvertement avec eux, et de flétrir de sa mâle indignation leurs actes et leur système. M. Royer-Collard qui les avait couvés sous son aile ; M. Royer-Collard qui se trouvait devancé par la révolution de juillet, et par tous ces écrivains devenus ministres ; M. Royer-Collard est forcé de venir défendre contre eux et cette charte qu’ils ont eux-mêmes proposée, et le jury que la restauration avait respecté comme une garantie que le pays ne laisserait pas toucher sans se lever tout entier contre un tel sacrilége. Jugez d’une chambre qui a pu entendre, sans se détourner de son but, les paroles de M. Royer-Collard : « Je me défie profondément d’un pouvoir, quel qu’il soit, qui se délie de la justice même ordinaire, à plus forte raison de la justice du pays. » La chambre des pairs fermera-t-elle l’oreille à ces paroles non moins belles et non moins justes de M. Royer-Collard : « La chambre des pairs n’est que trop affaiblie, elle n’a éprouvé que trop de revers. Mutilée dans ses membres, dépouillée de sa prérogative vitale, compromise tout-à-l’heure dans un procès qui lui était étranger, et auquel on l’a fatalement dévouée, elle a besoin qu’on ménage enfin sa dignité. Si loin déjà de son origine, elle est encore l’asile de toutes les illustrations de la France, de toutes nos gloires politiques, militaires, civiles ; elle renferme certainement beaucoup de vertus éprouvées ; et, cependant, si elle subit l’affront qu’on lui prépare, elle périra. Un tribunal permanent, juge de la presse, perpétuellement battu par les flots irrités des partis, s’abîmera bientôt dans l’impuissance ; alors la chambre des pairs, décriée, avilie, frappée de mort politique, ne pourra plus revivre que par l’élection : la chambre des pairs élective, voilà la dernière et inévitable conséquence de la loi. Je le veux bien, mais ce n’est pas par cette voie qu’il faudrait y arriver. Et si nous avions en effet une chambre des pairs élue, elle n’héritera pas, soyez-en sûrs, de la dépouille du jury. »

M. Thiers, à qui un certain genre de courage ne manque pas, s’est chargé de répondre à l’illustre orateur ; car M. Guizot et M. de Broglie n’eussent pas osé se charger d’une pareille fonction. On sait le discours de M. Thiers qui assura n’avoir jamais écrit, dans le National, une ligne où ne dominât le respect de l’ancienne dynastie, et qui reçut le lendemain un démenti éclatant du National. Non-seulement M. Thiers avait outragé l’ancienne dynastie, mais il avait encore fait condamner l’éditeur responsable du National à quatre mois de prison. Voici pour les faits : quant à la logique, la réponse de M. Royer-Collard ne s’est pas fait attendre ; elle a eu lieu dans la séance même où M. Thiers parlait. Pendant le discours du ministre, M. Royer-Collard n’a cessé de hausser les épaules.

On ne peut se figurer la manière dont on traite aujourd’hui M. Royer-Collard dans les salons ministériels et dans le conseil. Les expressions manquent à la colère de ses anciens amis, et nous craindrions de les redire. On peut suppléer à notre silence, en se rappelant la brutale violence que M. Thiers a déployée dans la discussion des lois-Fieschi, et l’enivrement de pouvoir dont il était saisi, ainsi que ses collègues M. de Broglie, M. Persil et M. Guizot. Bientôt ce sera le tour de M. de Talleyrand.

M. de Talleyrand désapprouve formellement ces lois. « Elles portent, a-t-il dit, comme article additionnel, la mort du ministère whig en Angleterre. » On doit s’en fier à M. de Talleyrand qui voit de loin ; mais si le ministère whig se soutient, du moins peut-on dire que les lois nouvelles amèneront la rupture de la quadruple alliance. La marche que suit dès à présent le ministère le mène droit à l’alliance russe. Un député du centre n’a-t-il pas dit à la tribune, et sans ambages : J’espère qu’on sera content de nous à Kalish ! — Oui, on sera content de vous à Kalish ; et vos lois seront déposées dans les archives de la sainte-alliance, avec la dernière ordonnance du roi Frédéric-Guillaume, qui commençait ainsi : « Il est défendu de crier et de siffler dans la ville de Berlin, et dans toute l’étendue du royaume de Prusse. »

Tout marche à l’unisson sur le continent aujourd’hui, et ce qui se passe dans les états où le ministère français conserve quelque influence, serait, à défaut d’autres preuves, un indice suffisant de la réaction qui s’opère aussi dans notre politique extérieure. En Espagne, le système doctrinaire s’établit largement. On ne se borne pas à supprimer arbitrairement les journaux, on arrête leurs rédacteurs, tout comme on fait à Paris. M. Galiano, M. Isturiz, rédacteurs de l’Eco et de la Revista, sont jetés dans les prisons, malgré leur titre de députés, et l’illustration qui s’attache au nom de ces hommes, exilés quinze ans pour la cause de la liberté. À Bruxelles, M. Nothomb seconde puissamment M. Thiers et M. Guizot. M. Nothomb demande des lois qui correspondent aux lois-Fieschi ; il faut, selon lui, sauver les deux monarchies par les mêmes moyens. Que ne rassure-t-on toutes ces monarchies en péril, en rédigeant ainsi l’ordonnance du roi de Prusse : Il est défendu de siffler, de crier, d’écrire et de parler dans toute l’étendue de l’Europe !

On comprend maintenant pourquoi M. de Talleyrand, le père de l’alliance anglaise, voit avec effroi cette marche nouvelle des affaires, lui qui disait avec joie son nunc dimittis, après avoir accompli ce grand acte diplomatique. M. de Talleyrand ne parlera cependant pas, dans la chambre des pairs, contre la loi, comme on l’espérait. M. de Talleyrand avait dit, il est vrai : Je parlerai contre la loi ; mais c’était (nous ne saurions comment rapporter ce fait, tout innocent qu’il soit, si la loi nouvelle était déjà adoptée) au roi que M. de Talleyrand complait parler contre ces malheureuses lois. Bien qu’un peu tory, M. de Talleyrand serait bientôt impopulaire en Angleterre, s’il ne se séparait pas d’un ministère qui attaque la grande institution nationale du jury ; c’est aussi ce que fait M. de Talleyrand en toute circonstance ; mais, malheureusement, il y a lieu de croire qu’il se contentera d’exercer son influence dans les salons, et qu’il ne montera pas à la tribune. Si cette fantaisie prenait au vieux prince, c’est M. Guizot qui se chargerait de lui répondre, et qui rendrait à M. Thiers le service de fustiger le maître en politique de son petit collègue. M. Thiers, qui n’a pas ménagé M. Royer-Collard, a bien droit d’exiger ce léger service de M. Guizot.

Dans un tel état de choses, le retour est bien difficile. On aurait beau prononcer le mot amnistie, le ministère a si bien su enlacer autour de lui toutes les difficultés de sa position et s’en faire un rempart, qu’il y est en quelque sorte enchâssé. Que ferait un nouveau ministère aujourd’hui ? Il trouverait une chambre compromise par la discussion des nouvelles lois, et qu’il faudrait dissoudre ; un parti violent qu’il faudrait combattre et détruire ; des empiétemens, des violations de la charte, dont il faudrait effacer les traces ou accepter la responsabilité ; l’alliance anglaise à demi rompue ; des engagemens secrets avec les puissances du Nord, qu’il ne lui serait pas permis d’accepter ; les partis irrités par les provocations faites aux vaincus, l’effroi de nouveaux troubles jeté parmi les vainqueurs ; l’administration remplie d’abus nouvellement rétablis. Quel programme pour un nouveau cabinet ! et qui voudra se charger d’une telle tâche ? La seule nécessité de dissoudre la chambre a détruit toutes les combinaisons qu’on s’efforçait de trouver il y a peu de temps, avant que le mal eût été aggravé d’une façon si étrange.

Sans doute les majorités se reforment assez facilement, et nous avons vu plus d’une fois l’opinion publique écraser subitement une chambre qui, la veille encore, se disait la voix du pays. Qui a jamais pensé que le pays ait été sanguinaire et cruel comme l’était la chambre de 1815, et que l’opinion de la France fût représentée par les effroyables projets de lois composés à cette époque par M. Guizot ? Qui a jamais cru que le pays ait bénévolement donné un milliard à l’émigration, ou qu’il ait dicté aux trois cents la loi du sacrilége ? Dieu merci, le pays ne parle pas non plus par la bouche de M. Bugeaud, et ce n’est ni M. Fulchiron, ni M. Jaubert, qui nous apportent ses vœux, bien qu’ils soient ses représentans. Faites donc un ministère qui n’ait pas une haine violente et aveugle contre la presse et la pensée ; faites un ministère qui n’ait pas l’écume à la bouche et qui ne menace pas du poing l’opposition, dont la doctrine ne soit pas de gouverner par la terreur, dont les actes ne soient pas un mélange du despotisme d’un pédagogue et de l’impatience pétulante d’un écolier, et la majorité se trouvera bientôt déplacée, aux applaudissemens de toute la France. Quand il se trouvera un ministère qui n’aura pas fondé son existence sur le monopole, qui saura créer des intérêts nouveaux tout en ne brisant pas tout à coup les intérêts anciens, qui fera, en un mot, ce qui n’a pas encore été tenté depuis 1830, vous verrez tout à coup la presse changer d’allure et de ton. Nous ne disons pas que la presse tout entière deviendra ministérielle ; mais sa haine systématique cessera, et en même temps cessera la haine prétendue du pays contre la presse. Mais tout cela ne sera pas tenté. Il faut, on le veut, il faut qu’on devienne plus puissant et plus absolu que le grand Napoléon. C’est le départ pour Moscou. Dieu seul savait où l’on allait alors, lui qui tenait en ses mains les neiges et les glaces de décembre.


À M. le Directeur de la Revue des Deux Mondes.


Monsieur,


Le public, qui a bien voulu écouter quarante fois le drame de Chatterton au Théâtre-Français, et le lire depuis, a vu que, loin de conseiller le suicide, j’avais dit : Le suicide est un crime religieux et social ; c’est ma conviction : mais que, pour toucher la société, il fallait lui montrer la torture des victimes que fait son indifférence.

Chaque mot de cet ouvrage tient à cette idée et demande au législateur, pour le poète, le temps et le pain.

Veuillez apprendre ce fait au législateur nommé M. Charlemagne, qui (le 30 août) vient de désigner mon ouvrage comme enseignant le suicide.

Il est triste de parler pour ceux qui ne savent pas entendre, et d’écrire pour ceux qui ne savent pas lire.

Agréez l’assurance de ma haute considération.

Cte Alfred de Vigny.


Cette juste réclamation nous remet en mémoire l’énorme quantité de lieux communs qui se débitent, depuis quelque temps, à la tribune et au barreau, sur les conséquences fatales des nouveaux ouvrages littéraires représentés ou imprimés. Il ne se commet pas un attentat à la moindre pudeur, dans le moindre cabaret, sans que la jeune littérature n’en soit accusée par le défendeur. En vérité, cela devient par trop commun et par trop ridicule. On ne peut trop louer, du reste, les progrès en humilité chrétienne que nous faisons chaque jour ; dans la même séance du 30 août, M. Thiers nous a dit : — Vous avez depuis cinq ans la liberté du théâtre, et, depuis cinq ans, je ne vois pas que vous ayez rien produit de bon ; je juge, d’après cela, que jamais, entre trente-deux millions d’individus que vous êtes, vous ne pourrez rien faire qui ait le sens commun ; en conséquence, je vous retire cette liberté. —


Si ce ne sont ses paroles expresses,
C’en est le sens…


Du reste, M. le ministre est trop bon de s’accuser de nous avoir laissé cette liberté pendant cinq ans. Il n’est pas si coupable : il a suffi de quelques sergens de ville et d’une clé pour fermer bien des théâtres qui ne pouvaient rien à cette censure expéditive.


Cours de droit naturel, professé à la Faculté des lettres, par Théod. Jouffroy[1]. — Lors de la mémorable et violente discussion soulevée dans la chambre des députés par la loi sur les associations, un orateur monta à la tribune pour constater que, d’une part, le christianisme était bien réellement mort ; que, de l’autre, la philosophie était impuissante à le remplacer ; enfin que nous nous débattions au sein d’une épouvantable anarchie morale ; et comme en pareilles circonstances le seul droit qui subsiste est le droit du plus fort, il dit à l’opposition : Vous avez infiniment d’esprit, vous êtes d’excellens citoyens ; Dieu me préserve de défendre le ministère ; mais je vote pour l’admission pure et simple de la loi la plus brutale et la plus odieusement spoliatrice de toute liberté individuelle qui ait jamais été présentée à une chambre française. La voix de l’orateur était calme, limpide, correcte ; son visage impassible. Cet orateur se nommait M. Jouffroy. M. Jouffroy a l’ame trop haut placée pour se faire remarquer parmi les furieux de modération, mais il n’a pas assez de générosité pour défendre la liberté. Dans sa vaste et sereine intelligence, il embrasse, il comprend, il explique chaque fait, chaque idée, chaque système ; il répand autour de lui des flots de lumière ; mais rien qui entraîne, rien qui échauffe ; il a été taillé tout d’une pièce dans les glaciers du Jura. Le dernier volume de M. Jouffroy contient l’examen de trois grands systèmes de morale : le système égoïste personnifié dans Bentham, le système sentimental dans Adam Smith, le système rationaliste dans Price. Avant d’exposer ses propres idées sur le droit naturel, le professeur a déblayé le sol sous ses pas. Malgré la justesse des critiques de détail adressées à Bentham, nous pensons que M. Jouffroy aurait dû traiter ce grand réformateur avec plus de ménagemens. Dire que le génie d’Épicure surpasse autant celui de Hobbes, que le génie de Hobbes surpasse celui de Bentham, c’est faire plus de cas de l’arrangement des mots que de l’esprit et des résultats d’une doctrine. Le bon sens et l’histoire sont là pour protester hautement. Les principes d’Épicure ont engendré la corruption des derniers siècles de Rome ; Hobbes conduit à un despotisme tellement sauvage qu’il est irréalisable. Bentham, au contraire, a toujours été l’apôtre de la liberté et de la tolérance. C’est ses livres à la main qu’en Angleterre, en Belgique, en Allemagne, les cœurs les plus jeunes et les plus honnêtes attaquent les vieux abus ; c’est sous son invocation qu’est placé l’organe le plus imposant du radicalisme modéré, the Westminster review.

Notes d’un voyageur dans le midi de la France, par Prosper Mérimée. — Ces notes sont tout archéologiques, très précieuses et d’un haut intérêt. En présence de tant de ruines poétiques, en face des indestructibles vestiges de la puissance romaine et des magnifiques débris de la piété du moyen-âge, M. Mérimée ne s’est point laissé aller aux enthousiasmes, aux épanchemens, aux naïves admirations de l’artiste et du poète ; il est resté l’inspecteur des monumens historiques de France, son pied n’a point bronché en marchant sur des chapiteaux brisés, il n’a point eu d’éblouissement en regardant à travers les vitraux des cathédrales ; et, pour la première fois peut-être, un langage en quelque sorte officiel se trouve donner des choses une idée vraie et exacte. Le ton général du livre est sec, tranchant, rapide, nerveux ; toutes ces pierres décrites avec tant de sang-froid ne marchent pas, il est vrai, mais elles ne mourront pas du moins. À la vue du vandalisme moderne qui finira par rendre tout-à-fait inutile la charge d’inspecteur des monumens, M. Mérimée se contente de sourire amèrement, et d’écrire au ministre. La tournée de M. Mérimée commence à Nevers, puis il traverse Autun, Lyon, Nîmes, Arles, Marseille, passe dans le Languedoc ; enfin, l’hiver l’arrête à Toulouse. Nous blâmerons la mutiplicité des termes techniques qui n’ont pas toujours le mérite d’être inattaquables. Nous concevons peu l’accueil assez froid qui a été fait à ce livre ; il est de ceux qui apprennent beaucoup : est-ce donc un titre de proscription auprès des connaisseurs ?

M. Alfred de Vigny publiera très prochainement un important ouvrage sous le titre de Servitude et grandeur militaires.



  1. Un volume in-8o, chez Prévost Crocius.