Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1909

Chronique n° 1859
30 septembre 1909


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Notre nouveau ministère aura eu des vacances heureuses. Il annonce la bonne intention de faire de l’apaisement autour de nous ; on en a fait généralement autour de lui. Bien peu de ses devanciers ont eu des débuts aussi tranquilles. Formé au moment même où la session parlementaire prenait fin, son seul acte politique jusqu’ici a consisté à lire le décret de clôture, après quoi il a pu se recueillir et préparer au milieu d’un grand calme ses projets pour la session prochaine. Alors viendra pour lui l’épreuve décisive.

En attendant, ceux de ses membres qui ont pris la parole en public ont dit de fort bonnes choses, et si nous ne connaissions pas par expérience la vanité des mots, nous serions pleinement rassurés sur l’avenir de la République. Ainsi M. Millerand a fait appel à tous les républicains, et même, a-t-il dit, à tous les bons Français, qu’il voudrait associer à une œuvre commune. Reste à connaître l’œuvre qu’il a en vue ; alors seulement on pourra juger si tous les bons Français peuvent vraiment s’y associer. N’importe ; ce langage fait plaisir à entendre ; il flatte l’oreille ; il nous change ; il nous fait voir M. Combes, et même M. Clemenceau, dans un passé assez lointain. On pourrait relever d’autres symptômes du même genre, par exemple la réponse que M. le président du Conseil a faite au maire et à la municipalité de Toulon, qui s’opposaient, dans l’intérêt du commerce de la ville et plus particulièrement dans celui des marchands de vin, à certaines mesures militaires que M. le ministre de la Marine était soupçonné d’avoir l’intention de prendre : il s’agissait, croyons-nous, de déplacer quelques unités de l’escadre de la Méditerranée. Mesure toute naturelle : l’état actuel de nos amitiés et de nos alliances permet, en effet, de voir ailleurs le danger éventuel, ce qui peut amener quelques changemens dans la distribution de nos forces. Mais Toulon proteste, parce qu’il s’est habitué à croire que l’escadre de la Méditerranée lui appartenait, au heu d’appartenir à la France. Quel jour une réclamation de ce genre ouvre sur tout un état d’âme ! M. Briand a répondu à M. le maire de Toulon que le ministre de la Marine avait seul qualité pour résoudre des questions maritimes, mais que l’intérêt de la défense nationale ne pouvait être mis en balance avec aucun autre. Tout cela indique, dans notre gouvernement, des tendances excellentes ; mais les intentions ne sont rien sans les actes, et les mœurs administratives et politiques qui se sont implantées dans le pays opposeront tant d’obstacles à nos ministres qu’il leur faudra une grande force de caractère pour les vaincre. L’obstacle principal est dans la manière de plus en plus vicieuse dont le parlementarisme est pratiqué chez nous depuis dix ans. Le gouvernement parlementaire est devenu celui de la majorité du Parlement, et cette majorité a mis le pays en coupe réglée pour en tirer des avantages au profit de ses membres. Aujourd’hui, toute notre politique intérieure est là. Combien de fois ne l’avons-nous pas dit ! Et combien d’autres ne l’ont-ils pas dit avec nous !

M. Raymond Poincaré vient de le répéter à son tour dans une fête du travail organisée par la Fédération des syndicats patronaux de Belfort. Ces syndicats mériteraient une étude particulière ; ils fonctionnent au mieux, non seulement dans l’intérêt des patrons, mais dans celui des ouvriers qu’ils ont réussi à mettre d’accord ; M. Poincaré l’a assuré et nous aimons à le croire. Mais si la partie de son discours qu’il a consacrée aux syndicats patronaux de Belfort a été écoutée arec attention, celle où il a parlé de nos mœurs politiques et des remèdes à y appliquer a causé une impression encore plus forte. « Le Parlement depuis quelques années, a-t-il dit, se replie de plus en plus sur lui-même et ramène volontiers les frontières de France à l’espace compris entre le Palais-Bourbon, le Luxembourg et les antichambres ministérielles. Je vois à cet étrange phénomène deux causes principales. D’une part, pour un certain nombre d’hommes politiques, le mandat a cessé d’être une charge et un honneur, il est devenu une profession. Il y a des gens qui se font députés comme ils se feraient avocats ou médecins, j’allais presque dire comme ils se feraient cuisiniers et domestiques, pour avoir une bonne place et tacher de la garder… D’autre part, les servitudes électorales se sont développées et alourdies au point de paralyser les plus libres esprits… Les hommes les pluséminens, les caractères les plus fermes sont contraints de subir, à certaines heures, le joug écrasant des intérêts locaux… Je crains fort qu’il la rentrée prochaine la discussion du budget de 1910 ne nous offre un nouvel exemple ; des fautes et des faiblesses auxquelles, par ses origines mêmes, la Chambre est condamnée… Souhaitons qu’elle ne soit pas troublée, dans sa tâche patriotique, par cette peur de l’électeur qui est si souvent pour un député le commencement de la folie. » On ne saurait mieux parler, ni plus sensément, ni plus énergiquement. M. Poincaré a mis le doigt sur la plaie dont nous mourrons un jour si on ne réussit pas à la guérir. Heureusement il la croit guérissable ; à ses yeux le remède existe. « J’ai là-dessus, dit-il, une conviction profonde et déjà ancienne. Je suis sûr que nous continuerons à piétiner sur place, ou, plus exactement, hélas ! à glisser tous les jours davantage, si nous ne nous décidons pas à remanier radicalement notre système électoral, à élargir le scrutin, à détruire l’iniquité changeante du régime majoritaire et à chercher loyalement dans la représentation proportionnelle une image fidèle de toutes les opinions françaises. Puissent ceux des républicains qui répugnent encore à ces solutions nécessaires, s’y rallier avant que la corruption électorale ait achevé son œuvre commençante et rendu peut-être des catastrophes inévitables ! »

Nous ne répugnons nullement à la solution que M. Poincaré qualifie de nécessaire ; nous nous demandons seulement si elle produira toutes les merveilles qu’on en attend. Mais quand elle ne guérirait qu’une partie du mal, quand elle ne ferait que l’atténuer, encore faudrait-il en faire l’expérience. Beaucoup de bons esprits s’y sont attachés, et l’adhésion formelle, solennelle, éclatante que M. Poincaré y donne sera sûrement pour eux une force de plus. On connaît la belle campagne qu’a faite M. Charles Benoist en faveur de la représentation proportionnelle. Ce n’est pas lui qui mérite le reproche d’avoir borné son horizon à l’étroit espace compris entre le Palais-Bourbon et le Luxembourg ; il a porté ses regards et son action infiniment plus loin ; sa propagande s’est étendue à la France ; entière ; il s’est adressé directement au pays, sachant bien qu’il n’obtiendrait rien de l’égoïsme parlementaire si un mouvement d’opinion ne venait en troubler la quiétude. En cela son œuvre a été vraiment originale. La réforme électorale sera-t-elle votée par la Chambre actuelle ? Non. Dans ce cas encore, dans ce cas surtout, la Chambre est condamnée « par ses origines mêmes » à maintenir la loi électorale d’où elle est sortie et d’où elle compte bien sortir de nouveau : ce phénix entend renaître de ses cendres. Alors, dira-t-on, c’est un éternel cercle vicieux : si la Chambre actuelle sort une fois de plus de la loi électorale qu’elle aura maintenue, elle la maintiendra encore, toujours, indéfiniment, et les plus sombres pronostics de M. Poincaré se réaliseront. Cela est, en effet, fort à craindre, si la campagne de M. Charles Benoist ne produit pas les résultats qu’il espère. La réforme électorale ne peut venir que du pays ; inutile de l’attendre d’une Chambre gangrenée. Les idées désintéressées s’oblitèrent de plus en plus dans un personnel parlementaire qui reste trop longtemps aux affaires et qui finit, suivant le mot de M. Poincaré, par y voir un métier : il s’applique même, on l’a vu, à rendre ce métier de plus en plus rémunérateur. L’exemple de la Révolution française est, à ce point de vue, très instructif. L’Assemblée constituante de 1789 décida qu’aucun de ses membres ne serait rééligible aux élections pour l’Assemblée Législative, ce qui a été d’ailleurs une faute. La Convention ne suivit pas cet exemple : tout au contraire, elle prescrivit que les deux tiers de ses membres seraient obligatoirement réélus, et qu’ils le seraient par elle-même s’ils ne l’étaient pas par les électeurs. Cette décision amena immédiatement une insurrection qui, le 13 vendémiaire, fut réprimée par le général Bonaparte au profit du personnel politique d’alors, et quatre ans après, le 18 brumaire, où il opéra pour son propre compte. On le voit, le premier mouvement des assemblées jeunes et encore généreuses est, une fois leur tâche accomplie, de se démettre de leur mandat et de se fondre dans le pays ; et le dernier mouvement des assemblées vieillies et déconsidérées est de se perpétuer à tout prix.

Que fera le gouvernement lorsque, à la rentrée d’octobre, il sera mis en demeure de se prononcer sur cette question angoissante ? Emanation de la Chambre, on ne peut pas attendre de lui plus que de la Chambre elle-même : il serait renversé tout de suite si, pour faire prévaloir une haute pensée politique, il menaçait l’Assemblée dans sa survivance. M. Briand, à la fin de la session dernière, a promis d’avoir une idée sur la représentation proportionnelle dès l’ouverture de la session prochaine : il n’est pas nécessaire d’être grand prophète pour deviner ce que sera cette idée. Ce sera celle de M. Clemenceau qui, dans une interview récente, s’est prononcé nettement pour le maintien du statu quo électoral, et cela dans l’intérêt de la majorité dont un gouvernement créé à son image a pour premier devoir d’assurer le retour. M. Clemenceau et M. Briand défendent la loi électorale actuelle par le même argument qu’employait M. Guizot pour défendre, en 1847, la loi électorale de cette époque contre ceux qui en demandaient alors la réforme. « Messieurs, disait-il, si notre système électoral était un être vivant, une personne qui pût sentir et parler et qui eût la parole dans cette enceinte, il aurait grandement le droit de s’étonner et de se plaindre. » Et l’illustre orateur énumérait tous les bienfaits qu’avait produits le système électoral de 1830, comme M. Clemenceau, dans son dernier grand discours, énumérait les bienfaits dont la Chambre actuelle avait littéralement comblé le pays, ce qui faisait, assurait-il, de la législature en cours la plus belle page de l’histoire de France. Nous n’avons pas besoin de dire que M. Guizot, qui était historien, n’allait pas aussi loin. Jusqu’où ira M. Briand dans l’éloge qu’il ne manquera pas de faire de la majorité d’aujourd’hui et de son œuvre ? Nous le saurons bientôt, mais on peut dès maintenant en prévoir quelque chose. Nous rappellerons seulement que M. Guizot prononçait son très éloquent discours contre la réforme électorale au mois de mars 1847, et qu’un an plus tard il était en exil et la monarchie par terre. La République n’est sans doute pas exposée aux mêmes risques. Les choses, dans l’histoire, se reproduisent rarement sous une forme identique. Mais les mêmes fautes ne sauraient manquer d’amener avec le temps, des conséquences analogues, et les gouvernemens qui ne savent pas se transformer et se rajeunir sont sujets à de brusques secousses dont leur inertie et leur vieillesse finissent par se mal trouver.

Les radicaux plus ou moins socialistes qui forment aujourd’hui la majorité du Parlement, n’ayant d’autre préoccupation que celle d’y revenir, acceptent bien une partie de la réforme électorale proposée, mais ils repoussent l’autre ; ils acceptent le scrutin de liste, mais ils repoussent la représentation proportionnelle ; puis ils se tournent vers les partisans de la réforme intégrale et leur conseillent de n’être pas follement intransigeans, de se contenter pour commencer d’une demi-satisfaction et de remettre à l’avenir une satisfaction plus complète. C’est ainsi, disent-ils, que toutes choses se font en politique, par à peu près, grâce à des transactions mutuelles, au moyen d’approximations successives : le mieux est ennemi du bien ; c’est quelque chose que de réaliser du premier coup la moitié de son idéal, et ce serait faire preuve d’un esprit singulièrement étroit que de refuser la partie parce qu’on ne peut pas avoir le tout. Sancho ne parlait pas mieux. Il est pourtant à craindre que les partisans sérieux de la réforme électorale ne se laissent pas prendre à des insinuations de ce genre. Le scrutin de liste pur et simple est le pire de tous les modes électoraux : s’il n’est pas tempéré par la représentation proportionnelle, il expose un pays et un gouvernement à une révolution chaque fois que se produit un renouvellement électoral. C’est pour cela qu’il n’a jamais pu se maintenir en France. Le sentiment du danger couru a été si vif à chaque nouvel essai qu’on s’en est tenu là, ou plutôt qu’on est revenu à la hâte en arrière : il n’y a pas d’exemple de deux élections consécutives qui se soient faites par ce système de scrutin. En 1885, où on y a eu recours pour la dernière fois, la majorité républicaine est sans doute restée très forte, mais elle a été pourtant diminuée, et pendant la législature qui a suivi, en plein développement du boulangisme, on s’est demandé avec inquiétude ce qui arriverait si le hasard faisait tomber à ce moment l’échéance électorale, et si l’imprévoyance du législateur obligeait à faire les élections au scrutin de liste pur et simple. Aussi s’est-on empressé de revenir au scrutin uninominal : l’instinct de conservation a été le plus fort.

Le scrutin de liste sans représentation proportionnelle est le scrutin révolutionnaire par excellence. Nous en serions fort partisans, si nous étions les adversaires de la République. En effet, à un moment donné, il peut faire table rase de tout ce qui existe, renverser sans transition un gouvernement et en ériger un nouveau. A force de jeter en l’air les dés du destin, — et on les y jetterait tous les quatre ans, — la combinaison espérée se produirait immanquablement un jour ou l’autre. Que les oppositions intransigeantes le demandent, rien même n’est plus naturel ; mais qu’un parti au pouvoir le propose, après des expériences dont la plus récente ne date pas d’un quart de siècle, c’est ce qui étonne et ne peut s’expliquer que par des raisons utilitaires de l’ordre le plus bas. De même que la plupart de nos parlementaires ont leur horizon borné dans l’espace par le Palais-Bourbon, le Luxembourg et les antichambres ministérielles, leurs vues le sont dans le temps par la prochaine échéance électorale : ils ne regardent pas, et beaucoup d’entre eux sont incapables de voir plus loin. Comme, au moment actuel, la majorité se croit encore forte dans le pays, et qu’elle n’a d’ailleurs aucune appréhension pour la solidité immédiate de la République, ses membres, ne songeant qu’à eux-mêmes, n’ont d’autre souci que de se faire réélire avec le plus de sécurité et avec le moins de frais possible. A ce dernier égard, le scrutin de liste leur plaît parce qu’il coûte moins cher. Au premier, il leur plaît aussi, parce que les députés en possession augmentent leurs chances en les mettant en commun et en s’appuyant les uns sur les autres. Tel d’entre eux, qui a perdu du terrain dans son arrondissement parce qu’on l’y a vu de trop près, met son espoir dans les arrondissemens voisins ou éloignés parce qu’on l’y a vu de plus loin et que major a longinquo reverentia : la distance aide au prestige. La force générale du parti qui dispose de la majorité dans un département agit en bloc pour chacun des siens, et ils forment ensemble le trust électoral, machine à la fois économique et puissante sur laquelle ils continuent de compter lorsqu’ils ont cessé de compter sur eux-mêmes. Voilà pourquoi nos radicaux socialistes sont actuellement partisans du scrutin de liste. Quand ce mode de scrutin aura accompli son œuvre, ou verra, on avisera, on fera autre chose, si les circonstances l’exigent. Pour aujourd’hui les avantages du scrutin de liste sans représentation proportionnelle sont évidens aux yeux des radicaux, tandis que ses inconvéniens sont obscurs et lointains. Les voilà donc partis en campagne, et ils espèrent endoctriner les réformateurs naïfs, plus doctrinaires que pratiques, en leur disant que chaque chose viendra en son temps, le scrutin de liste aujourd’hui, la représentation proportionnelle demain, de sorte que tout le monde sera content après-demain. Mais la séduction est d’une espèce trop grossière pour être tentante, et ni M. Charles Benoist, ni M. Poincaré ne s’y laisseront prendre. C’est pourquoi il est très probable qu’aucune réforme ne sera votée et que les élections prochaines, comme les précédentes, auront lieu au scrutin d’arrondissement. Nous continuerons de piétiner sur place. Nous resterons menacés de glisser plus bas. Il faudrait, pour qu’il en fût autrement, un héroïsme dont ni la Chambre, ni le gouvernement, ne sont capables. Mieux vaut compter, avec M. Benoist sur la désillusion et l’irritation grandissante du pays.

Tels sont les pronostics qu’on peut faire à la veille de la session d’automne : ils ne sont pas d’un caractère encourageant. Au reste, cette session doit être avant tout consacrée au budget. Pendant que la Chambre le discutera, le Sénat discutera le projet de loi sur les retraites ouvrières, nouvelle source de dépenses et de dépenses que, en dépit des prévisions les mieux établies, il est impossible de chiffrer avec certitude. Nous allons en matière fiscale du connu, qui est déjà effrayant, à un inconnu qui le sera plus encore. On nous dit qu’il en est de même dans d’autres pays, qui sont comme nous à la tête de la civilisation, l’Allemagne, l’Angleterre ; mais cela ne nous console pas. Au surplus, en Allemagne, on a demandé le demi-milliard dont on avait besoin à un système d’impôts assez baroque, mais non pas très dangereux. A la vérité, il en est autrement en Angleterre.

Nous avons déjà parlé du budget de M. Lloyd George : il mérite à coup sûr toute notre attention. S’il est voté, les vieilles mœurs anglaises s’en ressentiront profondément, non pas tout de suite sans doute, mais dans un temps peut-être plus court qu’on ne l’imagine. La grande propriété foncière, qui est la base politique et sociale de l’aristocratie britannique, ira en s’amoindrissant et en s’émiettant : au bout de quelques générations, il n’y en aura plus que des débris. Les successions seront, là aussi, le laminoir à travers lequel tout ira en s’amincissant. Après un certain temps, la structure morale du pays en sera sensiblement modifiée. Les uns, en Angleterre, en ont une conscience très nette, d’autres une conscience plus confuse ; les uns s’en inquiètent et s’en affligent, d’autres s’en réjouissent ; mais tous se passionnent pour ou contre le budget avec une énergie batailleuse dont nous avons perdu l’habitude en France. Chez nous, l’usure des caractères, le scepticisme, le fatalisme qui vient du découragement et du sentiment qu’on a de l’inutilité de l’effort, nous ont réduits à un état passif qui permet au gouvernement et aux Chambres de tout oser. Ce peuple autrefois si vif, si impatient, si prompt aux révolutions, accepte tout, subit tout, se résigne à tout. L’Angleterre n’en est pas là. Nous ignorons quel sera le résultat de la grande épreuve qu’elle traverse ; mais chez elle, du moins, on s’agite, on agit, on lutte, on sent courir dans le pays tout entier une flamme ardente qui tache d’éclairer les esprits et qui, en tout cas, échauffe puissamment les cœurs. Il faut remonter aux grandes agitations fomentées autrefois par Cobden pour trouver un exemple analogue. Malheureusement, ce n’est pas Cobden qui remue les foules aujourd’hui, c’est M. Lloyd George, et ce n’est pas la même chose.

On sait déjà combien la situation est embarrassante pour la Chambre des lords : on commence toutefois à distinguer le dénouement probable, — dénouement du premier acte, bien entendu : qui pourrait dire quel sera le second ? La question était, elle est toujours de savoir ce que fera la Chambre des lords lorsque le gouvernement lui apportera le budget que la Chambre des communes aura voté. Le votera-t-elle à son tour ? L’amendera-t-elle ? Le rejettera-t-elle en bloc ? Entre ces trois solutions il était bien difficile, il y a quelques jours, de dire quelle était celle qui l’emporterait ; mais c’est la dernière qui, depuis lors, a gagné le plus de terrain. Tout peut changer encore dans un pays où l’opinion a parfois des sursauts très imprévus. Il semble bien, toutefois, qu’on marche vers le rejet du budget par la Chambre haute, la dissolution de la Chambre des communes, et des élections prochaines. Les orateurs du gouvernement et ceux de l’opposition se sont également donné rendez-vous devant les électeurs ; et peut-être, en effet, n’y a-t-il rien de mieux à faire que d’y aller. Sur le point particulier de savoir ce que doit faire la Chambre des lords, l’orateur le plus discret a été lord Rosebery à Glascow. Lord Rosebery a attaqué le projet de budget avec une grande véhémence, une grande hauteur de vues, une grande force de pensée. Son discours est certainement un des plus éloquens de sa longue carrière oratoire ; il a dénoncé le caractère révolutionnaire du budget ; il en a montré les conséquences néfastes non seulement pour les riches, mais pour les pauvres, et rien de tout cela n’a étonné dans sa bouche ; — mais il n’a pas donné de conseil à la Chambre des lords. Sans doute ce n’était pas à lui de le faire. Après avoir été le chef du parti libéral, son humeur indépendante l’a mis en marge de tous les partis ; il serait difficile de dire s’il appartient maintenant à celui-ci ou à celui-là ; à la veille de prononcer son discours, il a donné sa démission du club libéral dont il était membre, afin de reprendre toute sa liberté et de n’engager que lui par sa parole. Il ne pouvait donc pas donner un conseil qui aurait eu l’allure d’un mot d’ordre dans une question aussi délicate que celle de savoir ce que devait faire la Chambre des lords. Son discours a eu le caractère d’une grande consultation politique, mais voilà tout : il est lui-même en dehors de l’action. On attendait, non pas avec plus de curiosité, mais avec plus d’impatience, ce que diraient M. Asquith et M. Balfour, l’un, le chef du gouvernement, l’autre, le chef de l’opposition à la Chambre des communes. M. Asquith a pris la parole à Birmingham, ville manufacturière qui est toujours restée fidèle à la politique, ou plutôt, peut-être, à la personne de M. Chamberlain. M. Chamberlain, qui a été certainement un des hommes les plus actifs, les plus entreprenans, les plus féconds en idées, les plus agités, les plus agitateurs de l’Angleterre, est aujourd’hui hors de combat ; la vie intense l’a surmené, et sa santé a fléchi. M. Asquith ne devait pas le voir se dresser devant lui à Birmingham. Il s’y est rendu avec tous les ministres et une longue suite d’amis des deux sexes ; d’après les journaux, la manifestation a été très pittoresque ; elle a été d’ailleurs très éloquente. M. Asquith est un grand avocat et un orateur politique très exercé : ses adversaires disent toutefois qu’à travers l’orateur politique on retrouve toujours en lui l’avocat. Il a parlé à Birmingham avec beaucoup de force ; il a donné, en faveur du projet de budget, des argumens qui ne pouvaient plus être nouveaux, mais qu’il a présentés avec adresse ; enfin il a fait preuve de mesure et de goût, au moins par comparaison, en s’abstenant des exagérations de langage et des formules démagogiques dont quelques-uns de ses collègues n’avaient pas craint de faire usage. Mais son discours n’était pas fait pour la Chambre des lords ; il n’avait évidemment pas pour objet de la convaincre par insinuation de l’opportunité qu’il y aurait pour elle à voter le budget. C’est à l’opinion qu’il s’adressait et il a recouru aux argumens les plus propres à faire effet sur elle, c’est-à-dire à des argumens un peu gros. Sans aller jusqu’à provoquer la Chambre des lords comme d’autres l’avaient fait, il a paru manifester, lui aussi, le désir qu’elle repoussât le budget, afin de pouvoir la traduire comme un grand coupable devant le pays. Toute l’argumentation gouvernementale, jusque dans la bouche relativement modérée de M. Asquith, a eu effectivement pour objet d’intimider la Chambre haute en lui faisant sentir que son opposition, si elle restait intransigeante, mettrait en cause ses privilèges et son existence même, au moins sous la forme actuelle, toutes choses sur lesquelles le pays aurait à se prononcer quand elle se serait prononcée elle-même sur le budget. Avons-nous besoin de dire combien ce langage est hardi, imprudent même, quand c’est un premier ministre qui le tient ? A plusieurs reprises, M. Asquith a paru souhaiter que la Chambre des lords commît un acte qui permit d’intenter contre elle une sorte de revendication révolutionnaire : nous nous demandons si cette attitude est, dans un cas quelconque, celle qui convient à un gouvernement.

Il fallait répondre au discours de M. Asquith et l’homme naturellement désigné pour remplir cette tâche était M. Balfour, puisqu’il est le chef du parti conservateur ou unioniste, et que d’ailleurs M. Chamberlain est condamné au silence. Cependant M. Chamberlain n’a pas voulu se taire tout à fait : le vieux lutteur s’est senti ranimé lorsqu’il a su que M. Asquith avait pris la parole dans sa ville de Birmingham, et à l’ouverture de la réunion où M. Balfour devait la prendre à son tour, M. Austen-Chamberlain a lu une lettre de son père où l’on trouve la phrase suivante : « J’espère que la Chambre des lords réussira à provoquer des élections générales. » S’il en est ainsi, comme c’est à croire désormais, M. Chamberlain manquera singulièrement à la bataille ; il ne pourra y assister que de loin. M. Balfour a confirmé, sur le but que devait se proposer la Chambre haute, l’opinion de son ancien collègue. « Ce n’est pas la Chambre des lords, a-t-il dit, ni la Chambre des communes qui ont le droit de trancher des questions aussi importantes que celles qui sont comprises dans le budget. Le seul tribunal, la seule Cour d’appel qui puisse prononcer entre les deux politiques en présence, c’est le peuple de ce pays. » Ce langage est à la fois loyal et habile. Si la Chambre des lords rejette le budget, ce ne sera pas pour se mettre en opposition contre la volonté nationale, mais pour la connaître et en provoquer l’expression. Si le pays donne raison à M. Lloyd George et à M. Asquith, il va de soi que la Chambre des lords s’inclinera ; dans le cas contraire, le pouvoir passera en des mains nouvelles et la politique générale sera changée ; dans un cas comme dans l’autre, le pays, appelé à se prononcer par une sorte de référendum, aura le dernier mot. Mais s’il se prononce dans le sens de M. Balfour, s’il repousse la politique de M. Asquith, quelle est donc celle qu’il adoptera ? M. Balfour ne s’est pas borné à combattre la politique de M. Lloyd George, il a très nettement exposé la sienne, et on y a retrouvé, non sans quelque inquiétude, tous les traits de celle que M. Chamberlain avait essayé de faire prévaloir aux élections dernières. Comment oublier que le pays l’a repoussée alors à une majorité écrasante ? La politique du gouvernement, a dit M. Balfour, c’est le socialisme ; la nôtre, c’est la protection douanière ; entre les deux, le pays choisira. Certes, l’alternative est nettement posée, mais elle est cruelle.

Nous avons fort apprécié la partie de son discours où M. Balfour a critiqué et condamné le budget de M. Lloyd George. Il s’est demandé si c’était vraiment là, comme on l’a dit, le budget du « pauvre homme, » le budget qui, en surchargeant le riche, dégrèvera réellement le pauvre et le rendra plus heureux. Non, s’est-il écrié, car lorsqu’on détruit la richesse, lorsqu’on porte atteinte au capital, on tarit les sources auxquelles les pauvres viennent puiser. Il faut qu’il y ait quelque part, dans un pays, des richesses accumulées qui ne sont pas seulement le bien de ceux qui les détiennent, mais aussi de tous ceux qui en profitent. Le socialisme seul a une conception contraire, parce qu’il rêve d’un changement complet, d’une refonte intégrale de la société elle-même. Tous, riches ou pauvres, souffriront d’une réforme fiscale qui est appelée, en réalité, à devenir une révolution sociale. Tout cela est bien, mais que propose M. Balfour à la place ? Il propose, au moyen de la réforme douanière, de faire payer par l’étranger les 400 millions nécessaires à l’équilibre du budget, et il a l’air de dire : — Comme c’est simple ! Comment n’y a-t-on pas songé plus tôt ? Voilà le vrai budget du « pauvre homme, » puisque les étrangers seuls, notamment les Américains et les Allemands, verseront entre les mains des douaniers les 400 millions indispensables. — M. Balfour est-il bien sûr que les choses se passeront ainsi ? Est-il bien sûr que les droits de douane soient payés seulement, ou même soient payés surtout par l’étranger ? Dans un pays dont la production ne suffit pas à sa consommation, les droits de douane n’augmentent-ils pas la valeur des objets importés, et le poids n’en retombe-t-il pas, au moins pour une part sensible, sur les maigres épaules du « pauvre homme ? » Nous connaissons les argumens prestigieux dont s’est servi autrefois M. Chamberlain pour faire accepter sa réforme douanière : fortifier l’unité de l’Empire à travers les mers, se défendre contre le protectionnisme des autres pays qui ferment leurs marchés aux produits anglais. Soit, mais est-ce bien le « pauvre homme » qui profite le plus de ces mesures politiques ou économiques ? Il est regrettable pour l’Angleterre d’avoir à choisir entre le socialisme et le protectionnisme, car le libre-échange a fait sa fortune, et elle est peut-être le pays du monde auquel le protectionnisme convient le moins. Mais si l’alternative est bien celle que pose M. Balfour, entre deux maux il faut choisir le moindre, et le moindre est sans doute le protectionnisme parce qu’on peut plus facilement en revenir ou le modérer, tandis qu’on ne revient guère du socialisme : il va toujours en s’aggravant jusqu’à ce qu’il ait conduit aux catastrophes.

Les choses sont en suspens. La Chambre des communes poursuit activement la discussion du budget, qui bientôt sera terminée. Les questions que l’opinion agite se poseront alors pratiquement et impérieusement à la Chambre des lords. Après le discours de M. Balfour, on peut prévoir que le budget ne sera pas voté par elle. Alors les élections seront prochaines. Quant à prévoir ce que dira le pays, nul sans doute, malgré la confiance égale que montrent les deux partis, ne peut le faire avec certitude : et c’est pourquoi l’heure est si grave pour l’Angleterre, et si intéressante, si préoccupante pour ses amis.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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