Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1909

Chronique n° 1858
14 septembre 1909


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




L’opinion publique a été vivement émue, il y a quelques jours, à la nouvelle qu’une mitrailleuse avait été volée dans une caserne, à Châlons, Les soupçons se sont immédiatement portés sur un caporal nommé Deschamps, qui avait déserté depuis quelques jours et dont la conduite était détestable. C’est du moins ce qui a été dit, et aussitôt une première observation se présente à l’esprit : pourquoi un homme qui a toujours été un mauvais soldat a-t-il été nommé caporal ? Mais passons : la question principale, en ce moment, n’est pas là. Où est-elle donc ?

Il semble que, au début, le ministère de la Guerre ait cherché à donner le change. Il a communiqué aux journaux des notes qui avaient pour objet, la mitrailleuse n’ayant pas été enlevée tout entière, de faire croire que la partie dérobée n’était pas la plus importante et même que, à elle seule, elle ne l’était pas du tout. Les étrangers entre les mains desquels elle était passée ne pourraient ni la reproduire, ni s’en servir utilement. Ces explications ont paru très faibles. Mais là encore n’est pas la question. Une mitrailleuse a disparu ; on assure que le mal n’est pas aussi grave que nous aurions pu le croire ; soit, nous en sommes heureux, mais nous n’en sommes pas plus rassurés, car notre inquiétude vient moins de la perte de la mitrailleuse que de l’inconcevable facilité avec laquelle elle a été volée. Inconcevable, en effet ! On a dit, pour atténuer les responsabilités en cause, que la mitrailleuse était sous clé au milieu d’une caserne et que, pour l’enlever, il avait fallu traverser une cour et se livrer à une gymnastique que l’imagination a de la peine à concevoir. Qui aurait pu prévoir cela ? Mais plus le voleur devait être pris, plus il est surprenant qu’il ne l’ait pas été. Il a fallu, pour oser son entreprise, qu’il connût bien, non seulement la disposition matérielle de la caserne, mais encore le défaut de surveillance qui y existait, et c’est ce qui a encouragé son audace. Il a comparé ses risques d’échec à ses chances de succès, et les dernières l’ont emporté dans son esprit, en quoi ses calculs ne l’ont pas trompé. Voilà précisément ce qui est grave. Un pareil fait ouvre des jours fâcheux sur la situation intérieure de notre armée.

On a dit encore que, si l’étranger a des espions chez nous, nous en avons chez lui, et que, tout compte fait, le rendement des nôtres vaut celui des siens. Nous aimons à le croire. Quelques-uns de nos généraux, et non des moindres, ont confié à des journalistes qu’ils se sentaient, qu’ils se savaient, qu’ils se voyaient entourés d’espions : ils ne pouvaient pas faire un pas sans qu’une nuée s’en formât autour d’eux. Ces espions-là ne sont pas les plus dangereux, et plût au ciel qu’il n’y en eût pas d’autres ! Les plus à craindre sont ceux qu’on ne voit pas, qui ne se livrent pas à des courses de bicyclettes autour de nos officiers, et dont l’action discrète se manifeste tout d’un coup, comme à Châlons, par la disparition d’un objet important. Les pires de tous, est-il besoin de le dire ? ne sont pas les étrangers, mais les Français qui font cet abominable métier, et surtout ceux qui, étant sous les drapeaux, opèrent dans la place même où sont accumulés nos moyens de défense. Ce sont ces derniers qu’il faut particulièrement surveiller. Enfin, il y a un moyen très simple de prévenir le retour des surprises pénibles que nous venons d’éprouver : c’est d’exercer une surveillance constante sur notre matériel militaire et de multiplier pour cela les gardes et les sentinelles. Il paraît qu’on en a, tout au contraire, beaucoup diminué le nombre depuis quelque temps, et cela pour alléger le poids des corvées du soldat. On voit aujourd’hui le résultat de ces faiblesses. Nous nous garderons bien de jeter le discrédit sur notre armée. Elle contient des parties qui sont restées très fortes et très saines. L’instruction et le dévouement des officiers sont hors de pair ; le patriotisme des soldats a résisté victorieusement à la propagande antimilitariste, et leur entraînement professionnel, — les dernières grandes manœuvres l’ont montré, — laisse peu de chose à désirer ; mais le lien qui unit tous ces élémens dans une action continue s’est peu à peu relâché à mesure que le service militaire devenait obligatoire et que la durée en était abrégée. Il semble que, plus le service est court, plus la discipline devrait être stricte et sévère. Il n’en est pas ainsi ; le laisser aller s’étend et se généralise, et c’est à corriger cet état de choses que doit s’appliquer, avant tout, notre nouveau ministre de la Guerre.

Quant aux espions, il y en aura toujours. L’espionnage l’ait partie de la préparation de la guerre et, bien qu’il s’exerce généralement par des hommes qui sont le rebut de l’humanité, aucune nation militaire ne s’en est jusqu’ici privée. A propos du dernier incident, des journaux se sont indignés contre l’espionnage et alarmés de ses conséquences possibles. Cette indignation marque quelque naïveté. Le principe, ici, est celui de l’ancien duel à l’américaine : garde-toi, je me garde. Il n’y en a pas d’autre, et le progrès du droit des gens changera peu de chose au fonctionnement d’une institution inavouable, inavouée, mais universellement utilisée. Quant aux conséquences de l’espionnage, elles sont probablement moins graves que ne le croit l’imagination populaire. La crainte qu’il inspire n’a pas toujours été chez nous le commencement de la sagesse, et, dans ses accès, elle a même eu plus d’une fois quelque chose de maladif. Mais s’il ne faut pas exagérer dans un sens, il ne faut pas non plus le faire dans l’autre. L’espionnage n’est pas inoffensif, et lorsque les journaux allemands affectent de rire des inquiétudes qu’il nous cause, leurs lourdes railleries ne sauraient nous endormir sur la réalité du danger. Conservons notre sang-froid, mais prenons nos précautions. Seulement, n’oublions pas que les meilleures seront celles que nous prendrons contre nous-mêmes, c’est-à-dire contre nos distractions et nos négligences. Le jour où elles seraient ce qu’elles doivent être, l’espionnage nous ferait peu de mal.


Les troubles qui ont agité la Grèce depuis quelques jours ont préoccupé l’Europe plus qu’ils ne l’ont surprise. La chute de M. Rhallys, qui n’a fait que passer au pouvoir, a été la conséquence logique de celle de M. Théotokis : on peut dire que les deux ministres sont morts du même mal, à savoir de la sédition militaire contre laquelle ils n’ont pas su quel parti prendre, ou n’ont pris qu’un parti tardif et se sont sentis finalement impuissans.

Au milieu d’autres incidens qui attiraient alors plus particulièrement notre attention, nous n’avons peut-être pas appelé assez celle de nos lecteurs sur les circonstances qui ont accompagné et déterminé la démission de M. Théotokis. Ce ministre avait dans la Chambre une majorité dévouée ; il s’était sagement conduit au cours de la crise extérieure qui avait exposé son pays à un danger de guerre ; il méritait certainement de la reconnaissance. Malheureusement, les services qu’il avait rendus, quelque grands qu’ils fussent, sont de ceux que l’histoire apprécie à leur valeur, mais que les peuples, sur le premier moment, reconnaissent mal. Les susceptibilités froissées sont surtout vives dans l’armée. L’armée grecque, depuis longtemps mécontente, mécontente des autres, mécontente peut-être aussi d’elle-même, a adressé à M. Théotokis des sommations qu’il ne pouvait pas accepter et devant lesquelles il s’est retiré. Le cas de M. Rhallys a été le même, M. Rhallys n’avait probablement pas la majorité dans la Chambre, ce qui avait provisoirement peu d’importance, puisque la Chambre était en vacances ; mais il a dû consentir, au dernier moment, à la réunir plus tôt qu’il n’en avait eu l’intention. Cette concession ne l’a pas sauvé. Lui aussi, par sa sagesse et sa prudence dans l’affaire crétoise, avait épargné à la Grèce le danger d’une aventure militaire : à lui non plus, il n’en a été tenu aucun compte. L’armée est entrée en rébellion. Elle s’est réfugiée hors d’Athènes comme sur une sorte de Mont Aventin ; elle a campé sur le pied de guerre, et formulé impérieusement ses sommations. M. Mavromichalis, le nouveau ministre, les a acceptées. On a dit qu’il pouvait le faire sans sacrifier sa dignité personnelle, parce qu’il avait soutenu devant la Chambre, comme député de l’opposition, un programme analogue à celui de l’armée ; mais, à défaut de sa dignité propre, peut-être a-t-il compromis celle du gouvernement, et il a certainement amoindri son autorité. Pouvait-il, d’ailleurs, faire mieux ? Le mécontentement n’était pas dans l’armée seule ; il était partout. Quant à la force, elle n’était pas du côté de M. Mavromichalis. Un simple colonel était, pour le moment du moins, plus fort que le gouvernement, plus fort que le ministre, plus que le Roi.

La presse européenne, surtout dans les nations occidentales, a jugé sévèrement le procédé de l’armée grecque et, à coup sûr, on ne saurait l’approuver : nous doutons toutefois que l’argument principal des journaux fasse beaucoup d’effet sur les officiers hellènes. On leur a dit que les officiers ottomans avaient eu le droit de s’insurger parce qu’il n’y avait pas de constitution en Turquie, tandis que, eux, ne l’avaient pas parce qu’il y a une constitution en Grèce et que ce pays jouit du gouvernement parlementaire. Mais en politique, la forme n’est pas tout. Le gouvernement grec, quoiqu’il soit parlementaire, n’est pas un chef-d’œuvre d’organisation. Il n’y a qu’une Chambre à Athènes, elle n’a pas de contrepoids et peut se livrer à tous ses caprices. Le budget y est consacré à toutes sortes d’emplois qui n’ont souvent qu’un rapport lointain avec les vrais besoins de l’État. Beaucoup de services publics souffrent, y compris celui que représente l’armée. Il est donc naturel que celle-ci se plaigne, puisque, au surplus, tout le monde se plaint ; mais il est regrettable qu’elle donne à ses plaintes le caractère d’un ultimatum. Si les mœurs politiques sont mauvaises en Grèce, l’armée n’a pas plus échappé à la contagion que les autres corps de l’État ; elle ne vaut moralement ni plus ni moins qu’eux. Dès lors, on ne saurait voir dans son intervention politique un remède propre à guérir les maux du pays. On ne peut y voir qu’un pronunciamiento, comme on en a vu ailleurs tant d’autres, et nous savons où conduit le régime des pronunciamientos.

Ce qui est plus grave encore, c’est que l’armée grecque, quoiqu’elle s’en soit défendue depuis, d’ailleurs assez mollement, a mis en cause, sinon la dynastie elle-même en tant qu’institution politique, au moins la famille royale, et on conviendra qu’il est difficile de séparer complètement l’une de l’autre. L’armée a cherché un bouc émissaire : elle l’a trouvé tout près du trône sinon sur le trône même, et la principale de ses revendications a consisté à rejeter les princes, tous les princes, en dehors d’elle. Là aussi, sans doute, il y a eu des abus. Les princes de la famille royale sont nombreux, et s’ils avancent dans l’armée sans qu’on leur applique aucune des règles de la hiérarchie, s’il est admis que ces règles ne sont pas faites pour eux, ils occuperont bientôt tous les hauts commandemens : ils en occupent déjà beaucoup, sans qu’aucune capacité particulière, éclatante, incontestable, incontestée ait justifié chez eux ces avancemens trop rapides. Les officiers protestent. Ils se comparent aux princes et ils disent : Pourquoi eux plutôt que nous ? L’intérêt personnel, la jalousie, l’envie ne sont certainement pas étrangers à leurs revendications sur ce point. Toutefois, les officiers n’ont pas tout à fait tort : il n’est pas bon que toutes les avenues militaires, dans l’armée de terre et dans la marine, aient leur extrémité obstruée par un prince. Mais était-ce une raison pour les exclure tous de l’armée, les dénoncer à la nation comme des intrus et porter enfin au prestige de la famille royale une atteinte qui ne saurait manquer d’affaiblir la monarchie elle-même ? Ce n’est pas ce qu’ont voulu les officiers ; ils le disent et il faut les croire ; ils ont crié : Vive le Roi ! aussitôt qu’on leur a eu cédé. Cela n’empêche pas que la mise en disponibilité du diadoque » c’est-à-dire du généralissime, qui était le prince héritier, son départ pour l’Allemagne avec un de ses frères mis dans le même cas que lui, l’amertume que ces mesures laissent dans les cœurs, l’humiliation, — il faut bien dire le mot, — qui en résulte pour les princes, tout cela est déplorable et inspire, si on songe à l’avenir, des inquiétudes qui n’intéressent pas seulement la Grèce, car elle est en Orient, ou plutôt en Europe, un élément essentiel de tout un ensemble de choses, et ce qui ébranle sa situation internationale doit être pris très au sérieux. Ce déploiement d’intimidation et de force était-il indispensable de la part de l’armée grecque pour atteindre le but qu’elle se proposait ? Non. Le roi Georges est un homme fin et sensé, qui sait entendre à demi-mot, prendre les résolutions nécessaires, faire les sacrifices inévitables. On aurait certainement pu réussir auprès de lui avec un moindre effort, et tout le monde y aurait gagné.

Le Roi, légitimement écœuré, découragé, offensé, parle d’abdiquer : il faut espérer pour la Grèce qu’il n’en fera rien. Ce qui pourrait l’y porter est la faible popularité du prince héritier, qui rend l’avenir incertain ; mais à chaque jour, et nous ajouterons à chacun suffit sa peine, suffît son devoir. Les situations se modifient, les hommes changent, les pronostics sont souvent démentis par les événemens. L’armée reproche au prince héritier de ne l’avoir pas conduite à la victoire, il y a douze ans, dans la guerre contre la Turquie ; mais il était, croyons-nous, difficile de le faire et la responsabilité de la défaite ne revient certainement pas au diadoque tout seul. Depuis lors, qu’a-t-on fait pour relever et pour fortifier l’armée ? Peu de chose, il faut le reconnaître ; mais, cette fois encore, la responsabilité n’en rendent pas tout entière à ceux sur lesquels on veut aujourd’hui l’accumuler ; et, puisque la Grèce a un gouvernement parlementaire, le parlement lui aussi en a sa part. Pour parler plus nettement, tout le monde en a la sienne. Si le Roi mérite un reproche, ce serait peut-être d’avoir trop respecté les règles, les formes constitutionnelles, et de n’avoir pas essayé d’exercer, au cours d’un règne déjà long, une influence personnelle sur les partis : il a été au milieu d’eux plus spectateur qu’acteur. Son excuse est que, s’il avait compris et rempli autrement son rôle, il aurait probablement été renversé tout de suite. Étant, en Grèce, une importation étrangère et n’ayant pas dès lors dans le pays de vieilles racines, nationales et traditionnelles, il a cru devoir laisser son peuple se gouverner à sa guise, et s’est plus particulièrement consacré à ménager et à fortifier sa situation internationale. Sur ce terrain, les moyens d’action ne lui manquaient pas : aussi a-t-il jugé que là était sa vraie mission, et il l’a remplie admirablement. Ses grandes relations de famille lui donnaient accès dans toutes les cours de l’Europe, et sa bonne grâce personnelle, autant que son esprit politique, lui ouvraient les portes des chancelleries. Pendant que les Grecs se gouvernaient eux-mêmes, — s’ils se sont mal gouvernés c’est leur faute, — le Roi représentait leurs intérêts au dehors, les expliquait, les défendait, montrait adroitement par quels points ils se rattachaient aux intérêts, tantôt de telle puissance, tantôt de telle autre, et finalement de toutes. La Grèce a eu la bonne fortune d’avoir en sa personne un avocat éclairé, avisé, renseigné, écouté, tel enfin qu’il lui aurait été bien difficile d’en trouver un meilleur. Grâce à lui, elle a traversé des épreuves où, sans lui, elle aurait risqué de sombrer ; et si l’aimée n’a pas remporté la victoire en 1897, le Roi a du moins sauvé la Grèce des conséquences que pouvait, que devait naturellement avoir sa défaite.

Ce sont là d’inappréciables services : mais, nous l’avons déjà dit, ce ne sont pas de ceux qui parlent le plus à l’imagination d’un peuple qui, ayant un si brillant passé, rêve aussi d’un grand avenir. Le dernier épisode de sa vie politique n’a pas été ce que la Grèce avait espéré : l’affaire de Crète a été pour elle une déception. Elle s’était crue au moment de mettre la main sur la Crète, et le fruit défendu n’a pas encore pu être cueilli. Ce n’est sans doute qu’un ajournement, et, au prix de cet ajournement, le gouvernement hellénique, inspiré par le Roi, a conjuré le plus grave péril. N’importe ; l’amour-propre supporte mal de pareilles obligations ; il les nie même assez volontiers et cherche à s’en dégager. L’armée en particulier a une tendance naturelle à penser et à dire que, si elle avait été livrée depuis longtemps à elle-même, si elle avait eu plus d’influence sur les destinées du pays, si elle avait pu les préparer de longue main, les choses auraient mieux tourné. De là à rédiger et à imposer un programme qui abandonne son propre commandement et décide qu’il sera fait des économies partout ailleurs pour lui en consacrer le profit, il n’y a qu’un pas, qui a été vite franchi. L’armée garde le sentiment confus qu’elle a besoin de la monarchie ; ses manifestations le prouvent ; mais il est moins sûr qu’elle comprenne dans quelles conditions peut se perpétuer une monarchie dont l’honneur et la dignité ont besoin d’être respectés. Et c’est pour cela qu’on est inquiet. Si, en effet, le roi Georges donnait suite aux velléités d’abdication qu’il a fait connaître et qui, dit-on, se résoudront dans un sens ou dans l’autre, lorsque la Chambre sera réunie, il en résulterait non seulement un grand trouble intérieur pour la Grèce et un danger de dislocation, car il s’en faut que son unité soit faite, mais encore une diminution de sécurité pour l’Europe. On est habitué à regarder le roi Georges comme une garantie. S’il disparaissait, il est à croire, pour les motifs indiqués plus haut, que sa famille ne tarderait pas à disparaître après lui, et la question se poserait alors de savoir si la Grèce devrait rester en monarchie ou devenir une république. Républicaine, la Grèce serait grandement affaiblie au dedans et plus encore au dehors. Monarchique, elle offrirait à qui consentirait à l’occuper un trône peu séduisant. Après avoir laissé tomber successivement une dynastie allemande et une dynastie danoise, on se demande à qui serait le tour. Les candidats ne manqueraient sans doute pas, on en trouve toujours ; mais de deux choses l’une : ou celui qui accepterait la couronne dans ces conditions amoindries serait un prince de second ou de troisième ordre qui serait flatté de devenir roi et auquel la Grèce donnerait plus qu’elle ne recevrait de lui, ou ce serait un prince de grande famille royale ou impériale qui, une fois sur le trône, y représenterait d’autres intérêts que ceux de la Grèce. Dans le premier cas, ce serait le couronnement d’une vanité, et dans le second, le succès d’une intrigue étrangère.

Mais pourquoi discuter une éventualité qui, nous voulons le croire, ne se réalisera pas ? Un coup de vent assez violent vient de souffler sur la Grèce ; l’armée a fait un acte dangereux ; mais le reste du pays est demeuré calme, et on n’a vu se produire, ni à Athènes, ni dans le reste du pays, l’approbation enthousiaste qui a accueilli le premier coup d’État des Jeunes-Turcs, en juillet 1908. Pourquoi ne pas espérer que la Chambre comprendra la situation et y fera face ? Des réformes "sont certainement nécessaires et il faut les faire : après quoi, il faut ramener chacun à son devoir et à sa fonction. Nous comptons sur le bon sens d’un pays qui en a montré beaucoup, en maintes circonstances, et qui n’a en Europe que des sympathies. Il en a surtout en France, et ce ne sont pas les moins désintéressées. Nous ne manquerons pas à la Grèce, nous l’avons montré dans les circonstances récentes ; mais nous souhaitons qu’elle ne se manque pas à elle-même, qu’elle reprenne son équilibre un moment troublé, et qu’elle comprenne que sa force principale, — elle la doit en grande partie au roi Georges, — est de n’avoir en Europe que des amis.


Il nous faudrait beaucoup plus de place que nous n’en avons à la fin de cette chronique pour rendre compte des divers mouvemens d’opinion qui se produisent en Angleterre à propos du budget. On a dit avec raison que celui de M. Lloyd George était une révolution, et en effet, si les principes nouveaux qui y sont appliqués viennent à se développer, comme il est naturel qu’ils le fassent, les mœurs de la vieille Angleterre en éprouveront un changement très sensible. Les grandes fortunes, qui se sont maintenues et même accrues dans ce pays au cours du dernier siècle, iront peu à peu en diminuant, et nous ne rechercherons pas si ce sera un mal en soi ; on peut différer d’avis sur ce point ; mais ce sera à coup sûr une transformation profonde qui influera inévitablement sur le caractère national. Nous avons dit, à propos du budget de M. Lloyd George, qu’il n’était pas sans analogie avec celui de M. Caillaux et surtout avec le système d’impôt sur le revenu de ce ministre. Dans les deux cas, en effet, le procédé fiscal est le même : il consiste à faire payer par quelques-uns, par une infime minorité, les impôts qui devraient être payés par tous. Mais si le procédé est le même, les conséquences en seront, ou en seraient différentes dans les deux pays. En Angleterre, elles diminueraient, ou même, dans un temps, détruiraient les grandes fortunes ; en France, où les grandes fortunes sont une exception devenue rare, le poids tomberait sur les fortunes moyennes. D’où il suit qu’en Angleterre les projets de M. Lloyd George porteraient atteinte à l’influence d’une aristocratie qui se recrute dans la fortune acquise et y puise une force sans cesse renouvelée, tandis qu’en France les projets de M. Caillaux diminueraient et, à la longue, détruiraient l’esprit d’économie qui est notre caractère, à nous, et qui nous maintient dans le monde, en dépit des accidens de notre politique, une force avec laquelle tout le monde compte. L’œuvre que M. Lloyd George poursuit en Angleterre est déjà presque faite en France : plus tard, parle développement du même procédé, un autre que lui accomplira sans doute en Angleterre l’œuvre néfaste que M. Caillaux a entreprise chez noua.

Nous n’analyserons pas le budget de M. Lloyd George : ce soin revient à un de nos collaborateurs qui, plus versé que nous dans les questions économiques et financières, donnera prochainement à nos lecteurs une étude sur ce sujet. M. Lloyd George avait à combler un déficit de plus de 400 millions, tâche difficile à coup sûr. Il prélève 75 millions sur le fonds d’amortissement, augmente de 167 les contributions indirectes et de 187 les contributions directes. Les trois quarts des impôts nouveaux pèseront sur l’aristocratie terrienne ou industrielle : les grands industriels qui fabriquent, par exemple, de la bière auront à supporter sur leurs usines des surcharges extrêmement lourdes. Mais les taxes principales grèveront les propriétés foncières, y compris celles qui ne sont pas exploitées. Une des taxes qui ont paru le plus exorbitantes est celle qui doit frapper de 20 pour 100 la plus-value d’une propriété, constatée au moment d’une mutation. Les droits de succession seront augmentés dans des proportions énormes. Des protestations très vives se sont élevées ; elles n’ont pas été inutiles. Les chiffres primitifs de M. Lloyd George ont été modifiés et abaissés sur quelques points ; mais les principes de son budget sont restés les mêmes et pour allécher les communes et les intéresser au succès de la réforme, le chancelier de l’Échiquier a décidé de leur abandonner une partie du produit des nouveaux impôts, ou du moins de certains d’entre eux. Tout le monde a compris, tout le monde a dit en même temps, les uns pour s’en réjouir, les autres pour s’en affliger et s’en alarmer, que c’était là le premier budget socialiste qui avait été présenté en Angleterre. Le pays s’est aussitôt partagé en partisans et en adversaires et une grande bataille a commencé, une de ces batailles comme on les fait en Angleterre, avec verve, avec passion, avec emportement de part et d’autre, au moyen des argumens les plus gros et les plus forts, sans autre souci que celui de vaincre, à quelque prix que ce soit.

Le budget de M. Lloyd George, est actuellement discuté par la Chambre des Communes et sera certainement voté par elle : le parti libéral y dispose toujours, malgré les pertes qu’il a faites depuis les élections dernières, d’une majorité qui ne laisse aucun doute à cet égard. Mais que fera la Chambre des Lords ? Ses pouvoirs en matière fiscale sont très limités, et ils ont été réduits par l’usage à un tel point qu’on peut presque les considérer comme nuls. Mais aux grands maux les grands remèdes ; à une situation révolutionnaire, il faut opposer des moyens exceptionnels. Dans la bataille dont nous avons parlé, lord Lansdowne a tiré le premier coup de canon, a lancé le premier défi en disant, le 18 juillet dernier : « L’unité nationale est en danger. La Constitution est en péril. Le droit qu’ont les citoyens anglais de compter sur une certaine justice est menacé. Les fondemens mêmes de la société sont ébranlés... Vous verrez, quand l’heure sera venue, qu’il n’est nullement probable que la Chambre des Lords proclame que ce projet de loi n’engage point sa responsabilité, et que, parce qu’il touche aux intérêts financiers du pays, nous sommes obligés de l’avaler intégralement. » Aussitôt les ministres eux-mêmes sont entrés en campagne. Le président du Conseil, M. Asquith, M. Wiston Churchill, M. Lloyd George enfin se sont fait entendre dans diverses réunions. Ils ont relevé le gant que leur avait jeté lord Lansdowne, et ont foncé contre l’aristocratie et contre les riches avec une ardeur, une véhémence, une violence qui, de la part de membres du gouvernement, sont chose nouvelle en Angleterre. M. Wiston Churchill s’est naturellement distingué dans ces corps à corps. On connaît son genre oratoire. Il a pris à partie son cousin, le duc de Marlborough, qui, a-t-il dit, touche ses revenus en dormant dans un fauteuil confortable et qui, à la pensée d’être dérangé dans cette douce occupation, menace de se jeter par les fenêtres de son château ! On voit le ton. MM. Asquith et Lloyd George ont usé d’une éloquence plus sobre, mais non moins efficace. Il ne leur a pas été difficile de citer le cas de terrains qui ont augmenté de valeur dans des proportions exorbitantes, et dont l’État même avait dû quelquefois se porter acquéreur pour des sommes très élevées, alors qu’ils continuaient de payer des impôts proportionnés à une valeur putative insignifiante. Qu’est-ce à dire ? Personne n’aurait contesté la légitimité d’une rectification de taxe dans des cas pareils ; mais, de ces cas qu’il a généralisés, M. Lloyd George a tiré des conséquences singulièrement exagérées. N’importe ; cela fait bien dans un discours, et une réunion publique n’y regarde pas de si près, elle s’abandonne à sa première impression. Des brochures de propagande, fort bien faites suivant la même méthode, ont été distribuées à profusion ; les défenseurs du budget n’ont pas ménagé leurs munitions ; ses adversaires ont riposté, et quand, de part et d’autre, on s’est un moment arrêté pour se rendre compte des effets produits, les journaux conservateurs eux-mêmes, et le Times, journal de la Cité, ont avoué que l’avantage était resté aux libéraux et au gouvernement. Les argumens de M. Lloyd George, et surtout ceux de M. Wiston Churchill, sont de ceux qui font toujours de l’effet sur les foules. Quand on dénonce avec indignation les inégalités sociales, on est toujours sûr que l’envie répondra. Il est si facile de confondre l’égalité avec l’équité. Les sentimens que les ministres anglais ont excités dans les masses populaires n’appartiennent certainement pas à l’ordre le plus relevé ; ils sont certainement dangereux à déchaîner, surtout sous la forme que M. Wiston Churchill leur a donnée ; mais ce sont des sentimens très puissans. On se demande maintenant, en présence du mouvement d’opinion qui vient de se manifester et que quelques élections partielles ont paru confirmer, ce que fera la Chambre des Lords. Continuera-t-elle de suivre le mot d’ordre qu’avait d’abord donné lord Lansdowne, ou fera-t-elle machine en arrière et cherchera-t-elle un terrain de conciliation ? Rejettera-t-elle tout le budget, ou seulement une partie du budget, ou encore le votera-t-elle tout entier ?

La question est angoissante, et il serait téméraire de dire comment elle sera résolue : il est même probable que personne encore n’en sait rien. Lord Rosebery, dans un discours qu’il vient de prononcer à Glasgow et qui était impatiemment attendu, ne s’est pas prononcé sur ce point : il l’a laissé en suspens. La Chambre des Lords se trouve effectivement on présence d’un problème presque aussi redoutable que celui du sphinx. Si elle adopte, si elle subit le budget, si même elle transige avec lui, c’est-à-dire avec les principes d’où il dérive, elle porte un coup terrible à ce qu’elle-même représente dans le pays ; mais si elle le repousse, les conséquences peuvent en être très périlleuses pour elle, car la dissolution deviendra inévitable et qui pourrait dire quel en sera le résultat ? Il y (a quelques mois encore, le parti libéral au pouvoir perdait chaque jour du terrain et nul ne doutait de sa défaite aux élections prochaines ; il n’avait tenu aucune de ses promesses ; il avait échoué dans tous ses projets ; il n’avait même plus de plate-forme électorale. Aujourd’hui la situation est changée.

Les premières passes d’armes qui viennent d’avoir lieu ont montré qu’une grande partie de l’opinion se désintéressait de la fortune menacée de la haute aristocratie, et qu’une autre partie de la même opinion avait pris goût au joyeux hallali sonné par M. Wiston Churchill. L’idée de faire payer les trois quarts des impôts nouveaux par 10 000 riches doit évidemment séduire certains esprits, qui n’aperçoivent pas encore, pour l’avenir, les dangers de ce procédé. Des principes qui paraissaient intangibles et sacrés sont remis en cause, et par qui ? par le gouvernement lui-même. Qu’en sortira-t-il ? Quelle sera finalement la résolution adoptée par la Chambre des Lords ? On le saura bientôt. Nous avons voulu seulement, aujourd’hui, indiquer le problème tel qu’il se pose. Quelle qu’en soit la solution, l’Angleterre est certainement à une des heures graves de son histoire, et ce n’est pas une consolation pour elle de penser qu’elle n’est pas seule aux prises avec les mêmes difficultés.


FRANCIS CHARMES.


Le Directeur-Gérant,

FRANCIS CHARMES.