Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1904

Chronique n° 1739
30 septembre 1904


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.


Le scepticisme inquiet, un peu découragé même, que nous montrions, il y a quinze jours, au sujet des efforts tentés pour mettre fin à la grève de Marseille, n’a été que trop justifié par les faits. Le dernier incident qui s’est produit est bien de nature, on en conviendra, à inspirer des appréhensions : nous voulons parler du rejet de la sentence d’arbitrage par les dockers et par les charbonniers. Les dockers et les charbonniers avaient formellement accepté l’arbitrage de M. Magnan, ancien président de la Chambre de commerce : dès lors, on a cru tout terminé. Mais, la sentence une fois rendue, ils ont jugé qu’elle ne leur donnait pas une satisfaction suffisante, et l’ont repoussée : cela n’est pas fait pour arranger les choses.

Il y a eu, jusqu’à ce jour, trois périodes dans le développement de cette malheureuse grève, et à chacune se rattache le nom d’un homme de bonne volonté qui a essayé de la clore : le premier est celui de M. Le Mée de la Salle, le second celui de M. Charles-Roux, le troisième celui de M. Magnan. M. Le Mée de la Salle a été bientôt mis hors de combat : nous avons rendu hommage à son courage, mais il ne se doutait évidemment pas, lorsqu’il a entamé sa tâche, de toutes les difficultés qu’il devait y rencontrer. Son œuvre n’a pourtant pas été inutile, loin de là ! elle a contribué à éclairer la situation. C’est déjà quelque chose que d’avoir relevé les écueils d’une mer démontée. Après lui est venu M. Charles-Roux, dont tout le monde connaît la compétence et la décision, et qui a certainement poussé la conciliation aussi loin que possible. Il a reçu, à cet égard, un témoignage qui n’est pas suspect, car c’est celui de M. Pelletan. Ce qui aurait dû le recommander encore davantage, et surtout plus sérieusement, à la confiance des inscrits maritimes, c’est que, pour venir à eux, il s’est détaché de ce qu’on peut appeler le bloc patronal. Cette attitude, de sa part, n’a pas laissé de causer quelques susceptibilités parmi les autres Compagnies maritimes. Elles s’étaient promis de tenir ferme en face des ouvriers de toutes catégories jusqu’à ce qu’ils eussent accepté leurs conditions, et c’est même pour se solidariser avec la Compagnie des Messageries maritimes, la première atteinte, que les autres avaient décidé le désarmement général. Malgré cela, les ouvriers ont vu M. Charles-Roux venir à eux avec un rameau d’olivier à la main. Comment l’ont-ils reçu ? Avec une défiance arrogante, outrageante même, qui a failli tout gâter dès le premier moment. Dans une réunion des inscrits, M. Rivelli, président de leur syndicat, s’est exprimé sur le compte de M. Charles-Roux en termes tels que celui-ci s’en est déclaré offensé, et a refusé d’avoir désormais aucun rapport avec un pareil négociateur. Les journaux socialistes ont pris la défense de M. Rivelli, en disant qu’il n’était pas obligé d’être bien élevé : sans doute, mais ce n’est pas seulement un manque d’éducation qu’il a montré, c’est encore un manque d’intelligence et de cœur. Singulier état d’esprit que celui de certains ouvriers ! Ils croient que, pour continuer de mériter la confiance de leurs camarades, ils ne peuvent causer à demi-voix avec les patrons qu’à la condition de les injurier tout haut. M. Charles-Roux a protesté et regimbé. Cependant il n’a pas voulu faire retomber sur toute la corporation la faute d’un de ses membres, bien que celui-ci fût son représentant officiel, et les négociations n’ont pas tardé à recommencer : c’est à peine si elles ont été un moment interrompues, et nous ne relevons l’incident qu’à cause de sa signification psychologique.

Il faudrait descendre dans des détails techniques, qui n’intéresseraient peut-être que les spécialistes, pour rendre compte des négociations de M. Charles-Roux : contentons-nous de dire que le principal dissentiment entre les inscrits et les Compagnies portait sur certains travaux supplémentaires justifiés par l’urgence de les accomplir, travaux qui intéressaient quelquefois la sécurité des passagers, plus souvent la conservation des marchandises ou des bagages, et dont les inscrits prétendaient s’affranchir sous prétexte qu’ils ne rentraient pas dans leur service, ou se faire rémunérer par une prime exceptionnelle. On voit tout de suite que la seconde prétention est plus légitime que la première : aussi M. Charles-Roux y a-t-il donné satisfaction. Il s’est refusé seulement à tout ce qui aurait pu diminuer sur le navire l’autorité du commandement. Le devoir strict de l’inscrit est de commencer par obéir aux ordres qu’il reçoit, sauf, s’il y a eu abus, à en référer à qui de droit. M. Charles-Roux a rédigé un projet de convention inspiré de ces idées générales. Il l’a fait avec sa connaissance des choses de la mer et la précision habituelle de son esprit, mais avec un large sentiment d’équité et de bienveillance envers les ouvriers. Cette fois encore, on a pu espérer que l’entente allait se faire. La grève ne se serait pas terminée pour cela, puisqu’il fallait aussi se mettre d’accord avec les dockers et les charbonniers ; mais un pas important aurait été fait vers la solution, et, comme il n’y a, dit-on, que le premier qui coûte, peut-être les autres auraient-ils été faits avec un moindre effort. Ces espérances favorables n’ont pas tardé à se dissiper : les inscrits maritimes ont repoussé le projet de M. Charles-Roux. Celui-ci est rentré sous sa tente : nous voulons dire qu’il a quitté Marseille et est parti pour la campagne. Entendait-il renoncer par-là à toute négociation ultérieure ? Non. M. Charles-Roux est un homme de foi et d’action. Il n’abandonne pas si aisément l’œuvre qu’il a entreprise. Mais il voulait donner aux esprits des ouvriers le temps de se calmer et de revenir à une appréciation plus juste des avantages qu’il leur avait offerts. Il n’a pas tardé, en effet, à renouer des pourparlers avec M. Pénissat, directeur de l’inscription maritime. On s’est repris à espérer : mais, nous l’avons dit, il fallait encore s’entendre avec les dockers et les charbonniers. L’accord ne paraissait pas irréalisable : certains symptômes donnaient à croire qu’il y avait chez les ouvriers du port quelque impatience de reprendre le travail, et qu’il suffirait de leur en fournir honorablement les moyens.

Le régime des dockers a été fixé par un contrat qui ne date pas de longtemps : il est de 1903. Conclu l’année dernière, comment expliquer qu’il ait déjà besoin d’être remis sur le métier ? Rien de plus simple : c’est que le contrat de 1903 n’a pas cessé d’être violé par les ouvriers. Il l’a été dans son esprit et dans son texte. On peut naturellement chicaner sur le premier point, mais non sur le second. Nous avons déjà parlé, et à maintes reprises, d’un des pires abus que les ouvriers ont introduits dans leurs habitudes, à savoir les mises à l’index. Inscrits et dockers en ont usé à qui mieux mieux, et c’est même le principal motif qui a amené les Compagnies, après la grève des contremaîtres, à désarmer les navires et à suspendre tout travail. Avec ce système, en effet, toute autorité est impossible, tout commandement est méconnu. Quand les ouvriers, à quelque catégorie qu’ils appartiennent, sont mécontens d’un de leurs chefs, ils le mettent à l’index, et ils se mettent eux-mêmes en grève si l’exclusion qu’ils ont prononcée n’est pas respectée. Or, pour ne parler que des dockers, le contrat de 1903 leur interdit ces mises à l’index, puisqu’il établit en principe que le travail ne sera jamais suspendu, et que, pour tout litige, on en référera à l’arbitrage. Il désigne déjà l’arbitre : c’est ce même M. Magnan, à l’intervention duquel patrons et ouvriers viennent effectivement de recourir. On voit donc que tout a été prévu, et que les ouvriers ont une voie ouverte pour se faire rendre justice. En ont-ils jamais usé depuis l’année dernière ? Non, pas une seule fois, à notre connaissance. Le contrat a été comme s’il n’existait pas. Les dockers ont multiplié les mises à l’index, et, toutes les fois qu’ils ont éprouvé un mécontentement quelconque, ils ont cessé le travail d’une manière plus ou moins étendue. Quant à leurs griefs, fondés ou non, ils ont été presque quotidiens.

Peut-être les ouvriers ne se douteraient-ils pas qu’ils en ont en si grand nombre, s’ils étaient livrés à eux-mêmes ; mais les syndicats ont imaginé une sorte de magistrature dans la personne des délégués aux chantiers, chargés en principe de surveiller tout ce qui s’y passe, et qui n’ont pas tardé à émettre la prétention d’y tout diriger. Les patrons se sont plaints de la manière dont les délégués comprenaient leur rôle et le remplissaient ; ils ont demandé formellement leur suppression ; c’est une des conditions qu’ils ont mises, dès le premier jour, à la reprise du travail. Avons-nous besoin de dire que, agens des syndicats, les délégués exercent leur tyrannie sur les ouvriers aussi bien que sur les patrons ? Ils se mêlent en particulier de la manière dont se font les embauchages : dès lors, la liberté des embauchages n’existe plus, et c’est encore une des principales revendications du patronat. A moins de stipulation contraire, il est de droit strict que les patrons embauchent qui ils veulent, et procèdent soit individuellement, soit collectivement. Nous disons « à moins de stipulation contraire, » parce que cette stipulation existe dans un contrat qui porte le nom de Contrat Bessard : M. Bessard est le principal entrepreneur de charbonnage de Marseille. Un des articles de cet arrangement porte que, « dans la mesure du possible, la priorité sera accordée aux ouvriers français dans toutes les manipulations des quais et pour les appels aux syndiqués. » Mais cette préférence attribuée soit aux syndiqués, soit aux ouvriers français, ne peut dériver que d’une convention particulière, en dehors de laquelle la Liberté du patron reste absolue. Ce n’est pas ainsi que l’entendent les ouvriers. Leur prétention est de substituer les embauchages collectifs aux embauchages individuels, et de les faire faire par l’intermédiaire de leur syndicat. L’ « Union maritime, » dont nous parlions, il y a quinze jours, attribuerait, au contraire, la préférence pour l’embauchage aux ouvriers qui s’y feraient inscrire. Le syndicat actuel a vu naturellement une menace dans la création du syndicat futur, avec les avantages qui seraient assurés à ses affiliés, et il en est résulté chez lui une préoccupation qui a encore augmenté ses exigences.

Cependant l’arbitrage semblait devoir venir à bout de toutes ces difficultés. L’arbitre était tout désigné d’avance, c’était M. Magnan : il devait néanmoins être accepté à nouveau par les deux parties, pour qu’il ne restât plus l’ombre d’une équivoque sur leur commune résolution de s’en remettre à son autorité. La double acceptation a eu lieu. Elle a été donnée dans les termes les plus formels, les plus solennels, par les dockers et les charbonniers, et aussi par les patrons M. Magnan n’avait plus qu’à rédiger sa sentence. Il l’a fait, et dans les termes les plus sages. Le contrat de 1903, a-t-il dit, « se serait suffi à lui-même s’il avait été loyalement exécuté. » Il ne l’a pas été : de là est venue la nécessité d’en fixer le sens. « Il contient implicitement, a déclaré l’arbitre, la liberté d’embauchage, et par conséquent la faculté pour le patron d’embaucher qui bon lui semble, syndiqué ou non. » C’est un principe général, évident par lui-même, mais qui, dans les circonstances présentes, avait besoin d’être affirmé et confirmé. Pour ce qui est du contrat individuel, M. Magnan déclare qu’il est aussi de droit commun : il n’est au pouvoir de personne de l’interdire à qui voudrait en faire usage, ou de l’imposer à qui voudrait s’en abstenir. L’accord de 1903 n’a pas parlé des délégués des chantiers : par cela même, il ne les a pas interdits. M. Magnan ne fait donc aucune difficulté d’en reconnaître la légitimité : sur ce point important, il a donné raison aux ouvriers contre les patrons. Toutefois, en approuvant l’institution, il en a condamné les excès. Le délégué, a-t-il dit, doit s’en tenir au simple rôle d’informateur, a sans s’ingérer en rien, soit directement, soit indirectement, dans le fonctionnement du travail. » S’il y a des abus, il les signale, il les dénonce ; mais ce n’est pas à lui qu’il appartient de les corriger. Naturellement, les mises à l’index sont défendues. Telle a été, dans ses lignes générales, la sentence arbitrale. M. Magnan a donné satisfaction aux ouvriers sur un point, l’institution des délégués des chantiers, et aux patrons sur tous les autres. Pouvait-il en être autrement ? M. Magnan pouvait-il laisser porter atteinte à la liberté de l’embauchage, individuel ou collectif ? Pouvait-il admettre que l’autorité dans les chantiers restât en quelque sorte indivise entre les ouvriers et les patrons ? Pouvait-il consacrer, sans détruire toutes les autres, la liberté des mises à l’index ? Non, certes ; mais s’il l’avait fait, les patrons auraient dû se soumettre. Pourquoi ? Parce qu’ils l’avaient promis, qu’ils en avaient donné leur parole et que leur honneur y était engagé. Sans cela, il n’y a plus d’arbitrage possible. L’obligation est la même pour les ouvriers ; cependant ils n’ont pas hésité une minute à repousser la sentence aussitôt qu’ils l’ont connue. On a pu croire, et quelques journaux ont dit qu’ils avaient agi ab irato, qu’ils avaient cédé à un premier mouvement d’impatience et de colère, mais qu’ils ne persévéreraient pas dans leur détermination. C’était mal les connaître : ils y ont persévéré ; ils ont maintenu le lendemain, après une nuit de réflexion, leur vote de la veille ; ils ont accepté la démission du président de leur syndicat, M. Manot, qui avait été le principal négociateur de l’arbitrage, et même celle de tout le bureau ; ils en ont nommé un autre, non sans avoir remercié l’ancien, pour la forme, de la bonne volonté qu’il avait déployée et des services qu’il avait rendus, à peu près comme on donne un certificat à un domestique lorsqu’on le met à la porte et qu’on le remplace. L’échec de l’arbitrage a donc été complet, et assurément cela est grave. Cette fois, la plupart des journaux socialistes ont été embarrassés pour justifier les ouvriers. L’Humanité, organe de M. Jaurès, a exprimé des regrets. Les ouvriers, a-t-elle dit, n’ont pas bien compris les avantages qu’on leur accordait : ils se raviseront. Enfin, une sentence arbitrale est moralement obligatoire, et les ouvriers marseillais sont « des hommes d’honneur. »

Des « hommes d’honneur ? » Sur ce mot, il faut s’entendre. Dieu nous garde de contester que les ouvriers de Marseille ne soient des hommes honorables, des hommes honnêtes ! Ils le sont, à coup sûr ; mais, pour ce qui est de l’honneur, ils viennent de montrer qu’ils n’en avaient pas une notion très claire. L’honneur est un sentiment dû en partie à l’éducation : le germe en est sans doute dans l’état de nature, mais il a besoin d’être développé. Lorsqu’un homme d’honneur a donné sa parole, il n’y a pas de considération d’intérêt qui puisse le porter à y manquer. La révolte même de sa conscience serait chez lui comprimée par un sentiment plus fort. Il a eu tort peut-être de s’engager d’avance ; mais, s’il l’a fait, il est lié. Évidemment les ouvriers ont de l’honneur une conception différente. Ils en avaient déjà donné quelques exemples : ce dernier est le plus démonstratif. L’instinct naturel n’admet chez eux aucune discipline morale. Lorsqu’ils acceptent l’arbitrage, cela veut dire qu’ils s’y soumettront si la sentence leur convient ; sinon, non. Peut-être, et il faut l’espérer, le jour viendra-t-il où les progrès de leur éducation leur feront comprendre qu’avec l’honneur on ne transige pas ; mais ce jour n’est pas encore venu. En l’attendant, à quoi sert l’arbitrage ? Que deviennent même les projets de ceux qui proposent de le rendre obligatoire ? L’arbitrage diffère d’un jugement en ce sens que, librement accepté par les deux parties, il n’a d’autre sanction que leur libre et commun respect de la parole donnée. Il n’y a pas d’huissier, il n’y a pas de gendarme qui puisse imposer ce respect ; et, d’ailleurs, dans le cas dont il s’agit, comment obligerait-on des ouvriers à travailler, s’ils ne le veulent pas ? Le pouvoir humain y est impuissant. Que faire en présence d’un ouvrier qui, brutalement, cyniquement, décline la sentence qu’il a lui-même sollicitée ? Rien. Dès lors, c’est la banqueroute de l’arbitrage, et nul ne le déplore plus sincèrement que nous, car il n’y a pas de meilleur moyen, ni de plus rapide, ni de plus sûr lorsque l’arbitre est bien choisi, de résoudre des difficultés qui, autrement, sont presque inextricables : elles s’embrouillent, se compliquent et s’aggravent à mesure qu’on cherche à les résoudre et qu’on y échoue. Tel est le triste spectacle que nous donne Marseille en ce moment. Il y a encore une lueur d’espoir dans l’initiative prise par les entrepreneurs de la manutention, qui ont offert de donner du travail aux ouvriers respectueux de la sentence arbitrale ; mais le gouvernement fera-t-il respecter leur liberté ?

L’échec de l’arbitrage des dockers et des charbonniers devait avoir et a eu un contre-coup immédiat sur les négociations que M. Charles-Roux avait reprises et poursuivait d’autre part avec les inscrits maritimes. L’accord avec les inscrits ne servirait à rien, puisqu’il faudrait décharger les navires, avant de les armer à nouveau, et que les dockers seuls peuvent le faire. L’entente ne peut être utile avec les uns qu’à la condition de s’étendre à tous les autres. Jusque-là, point de sérieuse reprise du travail : la stagnation, la misère, et bientôt les sentimens que ces fléaux engendrent, avec la menace de leurs douloureuses conséquences ! Mais à qui la faute ? En vérité, il n’y a pas d’incertitude possible sur l’attribution des responsabilités. En vain les dockers et les charbonniers cherchent-ils à donner le change en s’écriant qu’ils veulent le contrat de 1903 sans adjonction et sans commentaire. D’adjonction au contrat, nous n’en connaissons qu’une, celle des délégués des chantiers : ce sont les ouvriers qui l’ont faite et on la leur accorde. Quant au commentaire, ce sont encore tes ouvriers qui l’ont rendu indispensable. Pourquoi ? parce qu’ils ont violé le contrat, comme l’arbitre l’a reconnu, et qu’ils entendent le violer encore. Ces violations incessantes du contrat de 1903 ne sont pas autre chose que le commentaire qu’ils en font eux-mêmes, et auquel il a bien fallu en substituer un autre. Si le mot n’était pas trop faible pour la situation à laquelle il s’applique, nous dirions que les ouvriers de Marseille sont des enfans gâtés. On leur a tout permis ; on les a habitués à tout se permettre : il en résulte chez eux une étrange facilité à l’irritation, à l’emportement, à la violence qui éclate à la moindre résistance qu’ils rencontrent. Les lois, ils s’en moquent ; les contrats, ils y manquent ; leur parole, ils la donnent et la reprennent, sans bien se rendre compte peut-être de l’énormité du procédé. Il faut qu’on leur cède, qu’on leur obéisse, qu’on se soumette à leur volonté toujours fertile en exigences nouvelles. Le malheur est qu’aucune industrie n’est possible dans de pareilles conditions.

Il y a des grèves ailleurs qu’en France, et en France, même ailleurs qu’à Marseille ; mais elles n’ont nulle part ailleurs le même caractère, ni la même durée. Il vient d’y en avoir plusieurs en Italie : elles ont amené des désordres qui ont été réprimés avec une rigueur dont notre bonne fortune nous a épargné la douloureuse obligation. Il y en a eu une à Gênes, la rivale de Marseille : elle y a duré deux jours. Pourquoi est-ce seulement à Marseille que le phénomène se maintient, en quelque sorte à l’état permanent, et se manifeste avec une aggravation constante ? Ne serait-ce pas parce que les ouvriers marseillais ont l’impression que le gouvernement est avec eux et que, quoi qu’ils fassent, ils n’épuiseront pas sa patience ? M. Combes leur sourit ; M. Pelletan les encourage ; M. Trouillot, sans trop se risquer, manifeste de temps en temps en leur faveur. M. Jaurès leur donne des conseils qu’ils ne suivent pas, mais il en donne aussi au gouvernement qui s’empresse de s’y conformer. Là est la cause principale du mal. Elle n’est pas à Marseille ; à Marseille, on n’en voit que l’effet. L’état des esprits y est absolument révolutionnaire. La tranquillité extérieure se maintient, mais sera-ce pour longtemps ? Les ouvriers restent calmes, parce qu’ils ont confiance dans le gouvernement pour assurer leur triomphe, final. Qu’arriverait-il le jour où cette dangereuse espérance viendrait à se dissiper ? Voilà un mois que la grève se prolonge, et, jusqu’ici, toutes les étapes en ont été marquées par une déception. Combien de semaines encore les choses pourront-elles durer ainsi ? Faut-il parler du Congrès que les libres penseurs viennent de tenir à Rome ?

Après avoir dit qu’il s’est tenu à Rome, on en a tout dit : ailleurs, il n’aurait eu aucun intérêt. M. Berthelot n’y est pas allé : il s’est contenté de lui donner une adhésion publique par une lettre où il approuve l’idée même de cette grande réunion et le choix de la ville où elle a eu lieu. « La réunion du Congrès de la Libre Pensée à Rome, a-t-il dit, est un signe des temps. » Sans doute, mais on peut l’entendre dans des sens très différens. M. Berthelot a indiqué tout de suite le sien. « Rome, écrit-il, a été le centre de l’oppression de la science et de la pensée, pendant plus de quinze cents ans. C’était bien là le puits de l’abîme, annoncé par l’Apocalypse, d’où sortaient les vapeurs empestées de la superstition, du fanatisme et de l’inquisition, soulevées par la théocratie. » Ces expressions sont bien imagées. Mais, à les supposer exactes, elles ne l’ont pas été pendant quinze cents ans de suite, au moins d’une manière absolue, puisque M. Berthelot écrit un peu plus loin : « Quels qu’aient été les crimes de la théocratie, nous ne saurions (méconnaître les bienfaits que la culture chrétienne a répandus autrefois sur le monde. Elle a représenté une phase de la civilisation, un stade aujourd’hui dépassé, au cours de l’évolution progressive de l’humanité. » M. Berthelot proteste d’ailleurs contre toute idée que les libres penseurs pourraient à leur tour opprimer ceux qui les ont opprimés autrefois ; il parle éloquemment de tolérance et de liberté, et il recommande à ses amis de conserver « toujours la sérénité bienveillante qui convient, dit-il, à notre amour sincère de la justice et de la vérité. » Lecture de cette lettre a été donnée au Congrès qui n’a pas manqué de l’applaudir. Nous ne sommes pas sûrs toutefois qu’il fait approuvée d’un bout à l’autre : en tout cas, il ne s’en est pas constamment inspiré.

Mais M. Berthelot croit-il lui-même que le choix de la ville de Rome, surtout dans les circonstances actuelles, ait été inspiré par la « sérénité bienveillante » qu’il recommande en termes si pressans ? Il nous semble, au contraire, qu’il y a dans ce choix une intention évidente de lutte, de bataille, de polémique véhémente qui n’est pas celle de l’illustre savant. M. Buisson nous apprend à son tour que plus d’un congressiste, — français bien entendu, — n’a pas pu s’abstenir de crier dans les rues de Rome : « Hou ! hou ! la calotte ! » lorsqu’il voyait passer un prêtre ou qu’il passait lui-même devant une église ; mais il a constaté que ces manifestations de mauvais goût ne rencontraient pas « le moindre écho, même au milieu des quartiers populaires, même dans les rangs serrés des ouvriers italiens qui avaient quitté leur travail pour venir manifester devant les statues de Giordano Bruno et de Garibaldi. » Cela prouve simplement que les ouvriers romains sont mieux élevés que certains libres penseurs français, mais non pas du tout, comme le croit M. Buisson, que, en France du moins, ce genre de manifestation ait « fait son temps. » Parce qu’il a lui-même élevé sa pensée au-dessus de « la vieille polémique que l’on appelait chez nous voltairienne » et dont il parle avec quelque dédain, il s’imagine que Voltaire, que Rabelais et que M. Hornais — il le cite à côté des deux autres — ne sont plus. M. Buisson le dit, mais il se trompe, et sur un millier de libres penseurs français, qui sont allés à Rome avec lui, plus de la moitié seraient certainement très en peine, si on les obligeait à faire preuve de libre pensée autrement que par des manifestations d’impiété. Son idéal, à lui, est d’un autre ordre ; mais il est fort compliqué, et, s’il commence par la liberté, on peut douter par momens qu’il finisse aussi par là. Compliqué, il l’est plus encore qu’on ne l’aurait cru. « La libre pensée, dit M. Buisson, est laïque, démocratique et sociale, c’est-à-dire qu’au nom de la dignité de la personne humaine, elle rejette, comme un triple joug, le pouvoir abusif de l’autorité en matière religieuse, du privilège en matière politique et du capital en matière économique. » Donc, pour être libre penseur aujourd’hui, il ne suffit pas d’être affranchi de toute croyance au surnaturel, il faut encore avoir certaines idées politiques qui restent d’ailleurs mal définies dans la formule de M. Buisson, — car où sont les privilèges politiques qu’il propose d’abolir ? — et surtout, il faut être socialiste. C’est beaucoup ! C’est beaucoup plus qu’on n’exigeait autrefois ! Le catéchisme commence à s’allonger et à s’alourdir de dogmes nouveaux.

Nous parlons de M. Buisson parce que, en l’absence de M. Berthelot, il était sans doute le plus représentatif des libres penseurs français à Rome ; néanmoins, il n’a joué aucun rôle au Congrès. Personne d’ailleurs n’y en a joué le moindre : on n’en a même pas eu le temps. Un autre de nos libres penseurs, M. Georges Lorand, a écrit depuis avec sincérité : « La tenue même du Congrès ne pouvait avoir qu’une importance accessoire à côté de la portée pratique du travail préparatoire auquel il avait donné bleu. » Nous faisons nos réserves sur le second point, mais non pas sur le premier. Rien n’a été plus misérable que la tenue du Congrès. Personne n’y a rien entendu, et on a fini par tout accepter de confiance, même les choses les plus contradictoires. A un moment, les Français ayant voulu faire voter des propositions purement socialistes, un tel vacarme s’est produit que le président, éperdu, a levé la séance. Mais le lendemain, on a pensé que le plus simple était de n’y pas regarder de si près et de répondre oui à toutes les propositions qui avaient été ou qui pourraient encore être faites. M. Lorand nous apprend toutefois que, par un reste de respect humain, le président avait soin de faire remarquer quelquefois que c’était par politesse qu’on bâclait ainsi la besogne et que cela ne tirait pas à conséquence. M. Buisson en donne une explication plus philosophique, si l’on veut. Le Congrès, dit-il, « a pensé que, n’étant pas un concile, il n’était pas tenu de promulguer un Credo, un formulaire, une sorte d’expression unique ayant le monopole de l’orthodoxie. Il a admis que la même inspiration qui nous est commune à tous peut être traduite par chacun de nous dans sa langue, à sa manière, suivant son tour d’esprit, en toute liberté et avec la naturelle diversité inséparable de la parfaite sincérité, d’est ainsi qu’ont été adoptées tour à tour, et la déclaration de principes où j’avais cherché à définir dans ses grandes lignes, la libre pensée, et la motion Allemane, et la motion Dozié, et la motion Augagneur, et plusieurs autres qui, aux yeux d’un parlementarisme rigoureusement correct, font double emploi. »

Mais aussi tout le monde s’en est allé content, comme d’une loterie où tous les numéros auraient gagné quelque chose. Quelle cacophonie ! On n’avait peut-être jamais entendu la pareille, depuis la tour de Babel ! Qu’on ne croie pas cependant que nous désapprouvions cette manière de procéder : elle est peut-être une condition de la libre pensée. En tout cas elle maintient la liberté, mais il faut pour cela y persévérer jusqu’au bout, et que chacun reste libre de croire et de professer ce qu’il voudra, sans s’exposer à de fâcheuses déchéances. Est-ce ainsi que M. Buisson l’entend ? Nous n’oserions pas en répondre. Sa définition de la libre pensée, que le Congrès a votée comme les autres, est très longue pour une définition : en voici quelques extraits. « La libre pensée, dit-il, n’est pas une doctrine ; elle est une méthode. » Et M. Buisson fait à son tour un discours sur sa méthode. Elle consiste à chercher la vérité en dehors de toute influence et de toute direction qui ne seraient pas strictement celles de la raison humaine. Soit : mais si la raison humaine finit par reconnaître son insuffisance en face de certains problèmes, M. Buisson lui en reconnaît-il le droit ? Si la raison humaine revient librement à la religion, M. Buisson le tolérera-t-il ? A ses yeux comme aux nôtres, la liberté de l’erreur, même de la pire, ne fait-elle pas partie inséparable de la libre conduite de son esprit ? Nous pourrions, en somme, nous accommoder de sa méthode s’il nous permettait d’en user nous-même à notre gré ; mais il y a deux parties différentes dans la définition qu’il en donne : l’une quelque peu négative peut-être mais libérale, l’autre dogmatique et impérieuse. « La libre pensée, dit-il, ne pouvant se contenter d’opinions purement spéculatives qui n’intéresseraient que la pensée individuelle, il lui appartient de fournir une règle de vie aussi bien aux sociétés qu’aux individus… La libre pensée est donc logiquement génératrice d’une science sociale, d’une morale sociale et d’une esthétique sociale qui, en se perfectionnant par les progrès mêmes de la conscience publique, constitueront un régime de justice. » Grand merci : nous voilà fixés ! Nous avons quelque lieu de craindre qu’on ne nous impose cette prétendue justice, sans attendre que les progrès de la conscience publique l’aient suffisamment perfectionnée. Et n’est-ce pas précisément ce qui nous arrive aujourd’hui ?

Au reste, un des votes du Congrès est, à cet égard, plus significatif que la plupart des autres : c’est celui d’une proposition de M. le professeur Haeckel envoyant à M. Combes des félicitations et des encouragemens. Nous voilà loin de la « sérénité bienveillante » de M. Berthelot ; mais c’est à cette conclusion que devait immanquablement aboutir un Congrès tenu aujourd’hui à Rome ; et a-t-il été fait pour autre chose ? Le Pape s’en est ému comme d’une offense, et il ne s’est pas trompé sur les intentions des congressistes : elles étaient offensantes pour la religion qu’il représente. Il a protesté ; il a même ordonné des prières dans les églises pour effacer la profanation commise. Le Pape s’est placé au point de vue religieux : mais, si on se place, comme les libres penseurs eux-mêmes, au point de vue purement humain, on est surtout frappé de la prodigieuse stérilité de ce Congrès. Il n’en est sorti ni une idée, ni un système, ni même une méthode, car celle de M. Buisson n’est pas toute nouvelle. L’avortement, nous allions dire le fiasco, a été complet. Ce n’était vraiment pas la peine d’aller à Rome pour donner un bon point à M. Combes, et il nous semblait que M. le professeur Haeckel avait mieux à faire : il n’a pas encore déchiffré toutes les énigmes de l’univers.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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