Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1898

Chronique n° 1595
30 septembre 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre.


L’affaire Dreyfus est-elle enfin redevenue ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, une affaire purement judiciaire ; et maintenant que la Cour de cassation en est saisie, l’agitation va-t-elle s’apaiser ? Les esprits vont-ils retrouver un peu de calme ? Allons-nous cesser d’échanger des injures ? Depuis un an que cette malheureuse affaire nous paralyse, nous rend indifférens et comme étrangers à tout ce qui n’est pas elle, domine et fausse notre politique intérieure, nous empêche d’accorder l’attention qu’il faudrait à ce qui se passe dans le reste du monde, allons-nous enfin reprendre possession de nous-mêmes ? Si ce n’est pas la seule raison que nous ayons eue de nous rallier à l’idée de la révision, — ni même la principale ; — cette espérance n’a pas non plus été la moindre, et nous aimons à croire que c’est elle qui a dicté la décision du gouvernement. Assurément, après la démission motivée de M. Cavaignac, et la démission non moins motivée du général Zurlinden, si le gouvernement a cru devoir passer outre aux conclusions de la commission consultative du ministère de la Justice, chargée d’examiner si les aveux du colonel Henry étaient de nature à faire présumer l’innocence du condamné de 1894, le gouvernement en a eu ses raisons, et nous les comprenons. Nous aurions seulement voulu qu’il nous les donnât avec plus de promptitude, moins d’hésitations, et plus de franchise.

Le gouvernement est, en effet, en grande partie responsable des obscurités au milieu desquelles nous nous débattons. Qu’il en souffre tout le premier, nous n’en doutons pas, et il y aurait peut-être quelque ironie à exiger de lui des lumières. Il vit au jour le jour, à la merci des moindres incidens. Mais c’est ce dont nous nous plaignons. Le ministère Brisson est depuis assez longtemps en place pour avoir pu se faire une opinion, et il n’a plus le droit de la chercher encore. Le spectacle qu’il donne est d’autant plus fâcheux que chacun de ses membres marche d’un pas différent de son voisin. Il y en a qui courent ; il y en a qui s’attardent ; d’autres regardent à côté ; quelques-uns en arrière. On a rarement vu une équipe aussi mal assortie. Nous pourrions les plaindre si, portés au pouvoir par un grand mouvement d’opinion, ils s’étaient trouvés subitement aux prises avec une question imprévue et redoutable. Victimes d’une telle fatalité, ils seraient peut-être dignes d’indulgence ; mais rien ne les désignait pour le pouvoir, si ce n’est leur impatience et leur suffisance ; et, quant à l’affaire Dreyfus, ils connaissaient parfaitement son existence. S’ils ont négligé d’en causer par avance et de se mettre d’accord sur la manière de la traiter, en vérité, c’est tant pis pour eux ! S’ils n’ont pas su à quoi ils s’exposaient, ils auraient dû le savoir. Le malheur est que, s’ils se sont embarqués à la légère, et sans avoir même pris le soin banal de se reconnaître les uns les autres, ils ne sont pas les seuls à en souffrir : nous en souffrons avec eux. On a beau n’avoir dans un gouvernement qu’une confiance médiocre, on se tourne instinctivement de son côté pour chercher une orientation, parce que c’est son devoir de la donner, ou plutôt sa raison d’être. Même quand on n’accepte pas cette orientation, même quand on en adopte une autre, on fait, par opposition, quelque chose de précis et de réfléchi. Mais comment ne pas tomber soi-même dans quelque confusion lorsque l’incohérence règne dans le gouvernement ? C’est le cas où nous sommes, et aussi les ombres s’amoncellent-elles de plus en plus sur une situation qu’il serait si urgent d’éclaircir.

Ces observations paraissent-elles trop sévères ? Avons-nous besoin de les préciser ? Il suffira donc de rappeler que, si la violence des polémiques a, non pas certes sa justification, mais son explication quelque part, c’est dans l’ignorance où le gouvernement nous laisse de tout ce qu’il devrait nous dire. Les aveux du colonel Henry ont changé la face de l’affaire Dreyfus ? Que savons-nous, après un mois écoulé, des aveux du colonel Henry ? Nous savons sans doute que le colonel Henry a reconnu avoir fait un faux ; et cela est très grave ; et la gravité de sa faute lui est apparue telle qu’il a cherché un refuge dans le suicide. Mais nous n’en savons pas davantage, et cela n’est pas suffisant. L’opinion publique, si fortement ébranlée et secouée par la nouvelle en quatre lignes que le ministère de la Guerre a communiquée aux journaux, s’est légitimement posé beaucoup de questions restées jusqu’ici sans réponse. A-t-il été rédigé procès-verbal de la conversation suprême, de la scène tragique qui a eu lieu entre M. Cavaignac et le colonel Henry, en présence du général de Boisdeffre, qui vraisemblablement y a pris part ? Nous aimons à le croire, car une omission de cette nature, en pareille occurrence, serait difficilement excusable. Mais alors, pourquoi ce procès-verbal n’a-t-il pas été publié ? On ne dira pas qu’il contenait des détails compromettans pour la sécurité nationale ! En revanche, il pouvait et il devait en contenir sur le rôle tout entier que le colonel Henry a joué dans toute cette affaire. Comment croire, en effet, que M. Cavaignac, mis en éveil par un aveu qui jetait sur tout le passé de l’affaire des clartés encore vacillantes, mais d’une portée si étendue, s’en est tenu là et n’en a pas demandé davantage ? Une telle prudence aurait été plus qu’exagérée. Le colonel Henry a évidemment subi un interrogatoire, où l’on s’est efforcé de mettre sa conscience à nu. Il avait beaucoup de choses à dire, pourvu qu’on les lui demandât, et sa confession ne devait pas s’arrêter à un unique péché. S’il n’en a pas commis d’autre, encore était-il important de le savoir, et on a dû le presser de questions à ce sujet. Qu’a-t-il répondu ? Quelles ont été ses explications ? Voilà ce que nous avions quelque droit de savoir, et ce qu’on a tenu jusqu’à présent obstinément caché. Le fait nouveau qui venait de se produire ne pouvait être apprécié dans toutes ses conséquences rétrospectives qu’à la condition d’être complètement connu. Il ne l’a été que d’une manière partielle. On a ému l’opinion, on ne l’a pas éclairée ; — et si elle s’est quelque peu égarée par la suite, à qui la faute ?

M. Cavaignac, qui en avait annoncé l’intention à la Chambre, a traduit le commandant Esterhazy devant un conseil d’enquête ; et le général Zurlinden y a traduit à son tour le colonel du Paty de Clam. L’un et l’autre de ces deux officiers ont été l’objet de mesures disciplinaires : pourquoi ? Nous savons bien qu’on n’a pas l’habitude de le dire ; mais les circonstances actuelles sont trop exceptionnelles pour que la règle du secret puisse leur être appliquée d’une manière stricte. En fait, elle ne l’est pas, et cette fois encore il faut répéter que le public en sait trop ou trop peu. Eût-il été préférable qu’il ne sût rien du tout : mais était-ce possible ? était-ce réalisable ? est-ce réalisé ? Non, assurément. Mille bruits courent le monde ; ils sont recueillis et commentés par les journaux ; ils bourdonnent dans toutes les imaginations. Les uns sont vrais, les autres sont faux ; qui fera le départ entre eux ? Le gouvernement le pourrait ; il lui suffirait pour cela d’une note courte et précise que les agences officieuses communiqueraient à la presse ; on est surpris qu’il n’ait pas eu recours dans cette circonstance à un procédé dont il abuse si souvent dans d’autres. Nous n’attachons pour le moment aucune importance aux aveux que le commandant Esterhazy a pu faire à des journaux étrangers. Et d’abord les a-t-il faits ? Il les conteste : ce n’est une raison pour nous convaincre ni dans un sens, ni dans l’autre. Au surplus, peu importe : s’il ne les a pas faits il les fera, ceux-là ou d’autres ; mais qui pourrait les accepter avec une pleine confiance ? Les reporters anglais ne sont pas des officiers judiciaires aptes à les recueillir et à les transmettre en leur donnant un caractère d’authenticité. Le conseil d’enquête, au contraire, avait toute qualité pour cela. Nous ne savons même pas sur quoi il l’a interrogé : il a pu le faire sur tant d’objets divers qu’on s’y perd facilement. Tout ce que nous savons, c’est que les réponses du commandant n’ont pas été satisfaisantes, puisqu’il a été frappé. Mais encore désirerions-nous les connaître ; — et peut-être en aurions-nous le droit.

De même pour le colonel du Paty de Clam. Celui-ci appartient à un niveau moral plus élevé que le commandant Esterhazy et le colonel Henry. S’il en est tombé, il est tombé de plus haut. Qu’il ait commis une faute, ou plusieurs, nous devons le croire puisque lui aussi a été atteint d’une peine disciplinaire ; mais quelles ont été ces fautes ? On ne le sait que par la chronique des journaux, qui a fait du colonel du Paty de Clam un personnage de roman-feuilleton. Autant dire qu’on ne sait rien. Le colonel du Paty de Clam apparaît à l’imagination populaire entouré de télégrammes signés de noms de fantaisie, de femmes voilées, de légendes dont il faudrait, dans toute autre affaire, nier la vraisemblance en haussant les épaules ; mais ici c’est le cas de dire que le vrai peut quelquefois n’être pas vraisemblable ; qu’y a-t-il donc de vrai en tout cela ? Le gouvernement est le seul à ne pas l’ignorer. Pourquoi garde-t-il pour lui seul un secret dont la divulgation serait sans le moindre inconvénient et ne pourrait avoir que des avantages ? — C’est un mystère.

Mais où le mystère prend la consistance d’un nuage tout à fait opaque, c’est autour du colonel Picquart. Nous en savons peut-être encore moins sur son compte que sur celui de tous les autres ; et pourtant que n’a-t-on pas dit de lui ? Il y aurait là de quoi remplir des volumes. Pour les uns, le colonel Picquart est un héros de Plutarque ; pour les autres, il n’est qu’un colonel Henry plus intelligent et plus affiné ; quant à ceux qui ont cherché à se former de son rôle, sans parti pris préalable, une opinion tout à fait désintéressée, ils seraient bien en peine de conclure. On sait seulement que la justice civile et la justice militaire ont établi entre elles une sorte de rivalité au sujet du colonel Picquart. Quand l’une des deux parait sur le point de le remettre en liberté, l’autre apparaît aussitôt pour remettre la main sur lui, avec une rapidité et une précision de mouvemens que la justice n’a pas toujours. Aussi la curiosité, l’inquiétude même, est-elle particulièrement éveillée sur son cas. Mais à mesure qu’il la provoque, le gouvernement met un art véritable à la déjouer. Le colonel Picquart a été, dit-on, arrêté une première fois pour avoir communiqué à un avocat, M. Leblois, des secrets qui intéressaient la sécurité de l’État, et une seconde pour avoir fabriqué un « petit bleu » dont il a été beaucoup parlé, mais dont personne ne peut rien dire de certain. Un mot du gouvernement aurait peut-être pu calmer la fièvre générale ; on s’est bien gardé de le prononcer. Les sévérités deviennent de plus en plus rigoureuses autour du colonel. Il ne peut plus communiquer avec personne, même avec son défenseur. Une négligence de la loi a laissé subsister le secret de l’instruction dans le code militaire ; on en profite contre M. Picquart. Pourquoi toutes ces précautions ? Sont-elles vraiment indispensables ? Servent-elles même à quelque chose ? Peut-être l’apprendrons-nous plus tard : pour le moment, le silence est absolu, et l’opinion publique en est réduite, comme tel personnage de comédie, à ne savoir que penser. On voit des personnes qui s’agitent sur la scène, qui vont et viennent, qui disparaissent et reparaissent, mais on n’entend pas ce qu’elles disent, et on ne comprend que peu de choses à ce qu’elles font. Ainsi, sur les aveux du colonel Henry, sur ceux du commandant Esterhazy, sur le cas du colonel Picquart, on a fait tout juste assez pour provoquer dans le pays la plus vive inquiétude, mais rien pour la calmer et l’apaiser dans la mesure où elle pourrait être pour le moment apaisée et calmée. — Étrange manière de comprendre les devoirs du gouvernement dans un pays de libre discussion ! On refuse, on mesure à l’opinion les moyens de se former, et c’est d’elle qu’on feint d’attendre l’impulsion. On ne nous dit rien, et c’est à nous qu’on semble demander une règle de conduite. On nous livre à nos ignorances et c’est ce qu’on appelle vouloir faire la clarté.

De tout cela est venue la situation actuelle : notre seule chance d’en sortir est la révision. Le gouvernement l’a compris, et il faudrait l’en féliciter, — une fois n’est pas coutume, — s’il avait montré plus de suite dans sa volonté, ou plus de discrétion dans ses incertitudes. Car, si l’on ne sait pas toujours ce qu’on devrait savoir, en revanche on sait souvent ce qu’on devrait ignorer. Pourquoi savons-nous, par exemple, que M. le garde des Sceaux, le ministre le plus particulièrement intéressé dans cette affaire, puisqu’il doit y prendre la principale initiative, s’est montré en dernier lieu défavorable à la révision, mais qu’il la poursuit tout de même ? Voilà une confidence qu’il aurait mieux valu ne pas nous faire. On a été plus loin, et par une innovation qui supprime chez nous les derniers vestiges de l’esprit de gouvernement, les journaux ont pu rendre compte de tout ce qui s’est dit et de tout ce qui s’est fait au Conseil des ministres. Nous savons comment a parlé M. Sarrien et comment M. Brisson a répliqué. Nous savons quels ministres se sont prononcés dans le sens du premier et quels autres dans le sens du second. Nous savons les chiffres exacts de la majorité et de la minorité ministérielles. Autrefois les résolutions du gouvernement étaient toujours censées avoir été prises à l’unanimité, et il en est toujours ainsi dans le reste du monde. On croit rêver en voyant des ministres soutenir une opinion et en appliquer une différente. Quelle figure feront-ils ensuite devant le parlement ? Quelle pourra être leur influence ? Quelle confiance aura-t-on en eux ? Dans un pays parlementaire, quand un ministre n’est pas d’accord avec ses collègues, ce n’est pas aux journalistes qu’il court le dire, mais au chef de l’État, auquel il donne sa démission. On a changé tout cela : l’honneur et la force du gouvernement n’en seront pas augmentés.

Heureusement, il nous reste la Cour de cassation, et nous comptons sur elle. Prononcera-t-elle la révision ? Nous nous garderons de toute conjecture à cet égard : la Cour décidera dans sa pleine indépendance s’il y a lieu, ou non, à réviser. Qu’elle dise oui ou qu’elle dise non, sa décision devra être tenue pour bonne par ceux qui, après avoir fait tout leur devoir dans cette affaire, veulent enfin rendre la paix au pays. Mais, pour que son arrêt soit accepté avec pleine sincérité et sécurité de conscience, il devra être fortement motivé. La Cour a tous les moyens de découvrir la vérité : nous lui demandons d’en user. S’il résulte de ses recherches qu’il y a lieu de réviser, soit ; s’il en résulte qu’il n’y a pas lieu de le faire, soit encore ; mais son enquête préalable doit être aussi complète que possible, et ses résultats doivent être exprimés en termes lumineux. Son arrêt, bien que purement juridique, ne s’adressera pas seulement à des juristes. Il importe qu’il soit compris afin d’être admis par tout le monde. Ensuite, le gouvernement sera chargé de le faire respecter ; car nous ne voulons pas croire, bien qu’on l’ait dit, que le gouvernement n’ait cherché en tout cela qu’à se dégager lui-même d’une affaire embarrassante, pour en rejeter la responsabilité sur la magistrature. C’était à lui qu’on s’en prenait, on s’en prendrait désormais à la Cour de cassation ! Il ne le permettra pas. Il vient de s’apercevoir qu’il était chargé, aussi, de faire respecter l’armée, et il a promis de s’en occuper : cela prouve qu’il ne l’avait pas fait jusqu’ici, et nous sommes bien de son avis. Le gouvernement a beaucoup à faire pour assurer le respect de nos institutions fondamentales, tous les jours attaquées et bafouées. S’il s’acquitte de cette tâche, qui est la sienne, il obtiendra du même coup le respect dont il devrait lui-même être entouré.

Et alors, nous pourrons peut-être nous occuper d’autres affaires, infiniment plus importantes pour l’avenir du monde, et dont il serait beaucoup plus intéressant de parler. La situation de la Chine, par exemple, mérite en ce moment la plus grande attention. Des nouvelles imprévues sont arrivées de Pékin, où s’est produite une révolution de palais dont on ignore encore la gravité. L’empereur a disgracié Li Hung Tchang que l’on considérait comme le représentant du système russe, et les journaux anglais n’ont pas pu se retenir de pousser des cris de satisfaction. Ils auraient mieux fait d’attendre quelques jours encore, car Li Hung Tchang n’a pas tardé à reprendre tout son pouvoir, grâce à l’intervention de l’impératrice-douairière, devant laquelle le jeune empereur s’est aussitôt éclipsé. On a même dit que sa vie était en danger. La lutte d’influence qui se poursuit en Extrême-Orient serait bien faite pour nous occuper, si l’affaire Dreyfus nous laissait quelque relâche. Parlerons-nous de la Crète ? Les quatre puissances qui y sont toujours représentées ont fait une démarche auprès du sultan pour lui demander le retrait de ses troupes. Le sultan s’inclinera-t-il devant l’autorité de l’Angleterre, de la France, de la Russie et de l’Italie réunies ? Il y aurait lieu de se le demander ; mais la place nous manque, et nous nous réservons d’y revenir. Pourtant, nous ne voulons pas donner complètement raison aux journaux étrangers qui affectent de nous croire absorbés par l’affaire Dreyfus encore plus que cela n’est vrai. Tel journal allemand n’hésite pas à écrire que nous avons peut-être raison dans l’affaire de Fashoda, mais qu’il n’importe guère et qu’il n’en sera ni plus ni moins, parce que notre esprit est tout entier ailleurs. Certes, rien n’est plus faux, et c’est passer un peu à notre égard les limites permises de l’ironie, ou peut-être du mauvais goût.

Nous avons annoncé déjà l’heureux succès pour les Anglo-Egyptiens de la bataille d’Omdurman. Quels que soient les points sur lesquels nous sommes, en Egypte, en divergence avec les Anglais, c’est là, comme nous l’avons dit, une victoire de la civilisation sur la barbarie et nous devions, par conséquent, faire un bon accueil à cette nouvelle. Il y a de plus, en France, un sentiment naturel qui nous porte à rendre justice à une opération militaire bien préparée et bien conduite. Enfin le général Kitchener, le vainqueur d’Omdurman, a laissé des sympathies chez nous. Nous ne pouvons pas oublier que, tout jeune encore, en 1870-1871, il s’est engagé dans l’armée française, alors malheureuse, et qu’il a fait avec nos soldats la campagne de la Loire. Rien depuis ne nous a donné à croire que les années écoulées, avec les préoccupations et les intérêts qu’elles ont apportés, aient modifié chez sir Herbert Kitchener ses sentimens d’autrefois. Il remplit en Egypte, avec une grande distinction, ses devoirs de patriote et de soldat : cela ne peut qu’augmenter l’estime qui lui est due.

L’opinion française s’est donc montrée parfaitement équitable envers lui, et personne ne s’est demandé chez nous, au premier moment, si la bataille qu’il venait de remporter n’aurait pas sur notre situation en Afrique quelque contre-coup fâcheux. Aussi n’est-ce pas sans surprise que nous avons reçu des journaux anglais, en réponse aux nôtres, toute une bordée d’articles qui ressemblaient à une tempête de colères et presque de haines. Qu’avions-nous fait pour justifier l’explosion de menaces qu’on faisait gronder sur nos têtes ? Nous avons encore beaucoup de peine à nous l’expliquer. On nous accusait d’avoir envoyé une expédition sur le Nil, et on accusait cette expédition d’avoir atteint son but. Le commandant Marchand, parti du haut Oubangui, était, paraît-il, parvenu à Fashoda, localité insignifiante par elle-même, mais importante par sa situation près du confluent du Bahr-el-Ghazal et du Nil Blanc, à 600 kilomètres environ au sud de Khartoum. Il est bien vrai qu’en 1896 le commandant Marchand est allé rejoindre dans le haut Oubangui la mission Liotard, qui y était depuis 1894. La campagne entreprise par nos vaillans compatriotes, a été une véritable odyssée : ils l’ont soutenue au milieu de mille aventures avec un courage et une persévérance qui n’ont jamais été surpassés. Il faudrait de longues pages pour en raconter les péripéties. A maintes reprises, tout a failli échouer, puis tout a été sauvé. Les Anglais eux-mêmes nous ont annoncé le succès final de M. Marchand. C’est parce qu’il avait planté le premier un drapeau européen à Fashoda, le drapeau de la France, qu’une émotion aussi vive et aussi désordonnée s’est produite en Angleterre. Nous ne savions pas, à Paris, où était la mission Marchand. Depuis plusieurs mois nous manquions de ses nouvelles. Son arrivée à Fashoda n’avait rien d’invraisemblable, mais nous n’étions en mesure, ni de l’affirmer, ni de la démentir. Les missions de ce genre restent longtemps sans communication avec la mère patrie, et, cette ignorance réciproque ajoute quelque chose d’émouvant aux dangers dont elles sont remplies. Mais enfin on nous disait que le commandant Marchand était à Fashoda : comment ne pas nous en réjouir, et de quel droit l’Angleterre s’en serait-elle indignée ? En somme, nous avons fait au Sud ce qu’elle a fait au Nord. A mesure que notre expansion se poursuivait en Afrique, nous avions fini par rencontrer l’empire du Mahdi et nous l’avions attaqué. Les moyens dont nous disposions étaient de beaucoup inférieurs à ceux de l’Angleterre ; aussi les résultats obtenus étaient-ils plus modestes. Mais, tels qu’ils sont, ils ont pour nous beaucoup de prix, et nul ne peut nous les disputer.

Les journaux anglais n’en ont pas moins demandé, et avec des cris presque sauvages, que le commandant Marchand fût expulsé de Fashoda par la force. Les plus modérés proposaient de l’envelopper et de l’affamer afin de l’obliger à se rendre à discrétion. Pourquoi ? Parce qu’il gênait les Anglais : il était impossible de donner une autre raison. Cela suffisait pour qu’il fût traité en simple aventurier. Mais il était tout autre chose, et le gouvernement français n’a pas manqué d’en aviser le gouvernement britannique. Les choses ne se passent pas entre gouvernemens comme dans les journaux. Un acte de guerre commis contre un officier français en mission régulière, et cela en pleine paix, sans déclaration préalable, aurait soulevé la conscience du monde civilisé. Aussi ne pouvait-il en être question. A coup sûr, le gouvernement de la Reine n’y a pas songé, même un instant, et nous sommes convaincus que le major Kitchener, qui est un brave soldat, ne se serait pas fait sans répugnances l’agent d’exécution d’une pareille politique. Il est allé de sa personne à Fashoda ; il y a rencontré le commandant Marchand, et lui a fait connaître qu’il avait l’ordre de son gouvernement d’occuper la place. Le commandant Marchand a répondu avec la plus grande courtoisie qu’il n’avait pas reçu du sien l’ordre de la vider. Le drapeau français flottait déjà sur Fashoda. Le général Kitchener y a planté le drapeau anglais et le drapeau égyptien. Il y manque seulement le drapeau ottoman qui y serait à sa place aussi bien, sinon mieux que tous les autres. L’affaire en est là. Le général Kitchener et le commandant Marchand ont fait tous les deux ce qu’ils devaient faire. Ils ont très correctement rempli leurs rôles. Maintenant, c’est à leurs gouvernemens à négocier. Nous ne demandons pas mieux que de le faire, et nous le ferons dans un esprit de bonne amitié et de conciliation.

Mais nous ne saurions accepter qu’on conteste le bien-fondé de notre occupation. Il ne suffit pas que Fashoda ait appartenu autrefois à l’Egypte pour qu’elle continue de lui appartenir indéfiniment, même après un très long abandon. Il a été si long, en effet, que tout le monde a pu le considérer comme définitif, et que l’Angleterre elle-même a fait avec plusieurs autres pays des arrangemens diplomatiques d’où il résulte avec évidence qu’elle considérait ces vastes régions comme tombées en déshérence et devenues res nullius. Nous ne serions pas embarrassés pour citer des exemples à l’appui, et d’ailleurs quelques-uns sont dans toutes les mémoires. L’Angleterre a changé à plusieurs reprises de manières de voir au sujet des territoires soudanais ; elle a passé d’une thèse à l’autre, suivant l’intérêt du moment. Nous ne contestons pas son droit, mais ce n’est pas un droit exclusif. Le droit de l’Angleterre n’est pas d’une autre espèce que celui des autres nations. Quant à notre gouvernement, il a moins varié sur la question. Il a toujours considéré que le Soudan, abandonné de l’Egypte, continuait virtuellement d’appartenir au sultan, son suzerain, et que si, dans un règlement ultérieur, toutes les questions qui s’y rattachent venaient à être posées, il y aurait probablement lieu pour tout le monde de restituer ses prises à la puissance suzeraine, ou de les soumettre à sa considération. Jusque-là, chacun peut également les garder. L’État libre du Congo, l’Allemagne, l’Italie même, lorsqu’elle occupait Kassala qu’il lui a plu de remettre à l’Angleterre, mais qu’elle aurait pu tout aussi bien garder pour elle, ont tous été successivement de cette opinion. En somme, les Anglo-Égyptiens auraient parfaitement pu ne jamais revenir à Khartoum et à Fashoda. Il y a eu un moment où ils y avaient absolument et formellement renoncé, et il a fallu toute l’énergie du général Kitchener pour changer sur ce point le cours des idées. Aucun homme de bonne foi n’admettra que le Soudan aurait continué indéfiniment d’appartenir à l’Egypte, quand même elle ne l’aurait jamais occupé, et que personne ne pouvait s’y établir à sa place. Elle le réoccupe aujourd’hui, nous le voulons bien ; mais dans l’intervalle, d’autres droits ont pris naissance ; ils se sont justifiés par des efforts poussés jusqu’à l’héroïsme, et nul ne peut les tenir pour non avenus. Nous sommes à Fashoda au même titre et dans les mêmes conditions que les Anglais sont à Khartoum.

Ce n’est pas que nous méconnaissions les intérêts de l’Angleterre, ni que nous soyons résolus à n’en tenir aucun compte. Non, certes, car nous sommes gens raisonnables et nous n’ignorons pas le vieil axiome : summum jus, summa injuria. Si nous défendons notre droit, ce n’est pas pour en abuser. La bataille d’Omdurman a modifié profondément l’état des choses au Soudan en détruisant d’un seul coup la puissance du Mahdi, et en faisant tomber dans les mains des Anglo-Égyptiens toutes les parties de son empire qui n’en avaient pas été déjà détachées. Les intérêts respectifs des diverses nations ne sont plus les mêmes. Les nôtres, à Fashoda, ne se présentent pas aujourd’hui tout à fait dans les mêmes conditions qu’il y a quelques mois. En revanche, nous en avons sur d’autres points où l’Angleterre pourrait s’entendre avec nous. En un mot, un vaste champ s’ouvrira quand on voudra aux négociations. Si les sentimens qui se sont fait jour dans la presse anglaise avaient animé le général Kitchener dans le premier éblouissement de sa victoire, l’irréparable aurait pu intervenir entre l’Angleterre et nous. Les suites d’une imprudence, mêlée de quelque brusquerie, auraient été telles qu’on ne peut pas y songer sans frémir. Mais qui aurait assumé la responsabilité d’un conflit entre les deux grandes nations de l’Europe occidentale, parce qu’elles se seraient rencontrées dans l’immensité du Soudan égyptien ? Qui aurait osé faire intervenir la force dans une question qui relève aussi incontestablement de la diplomatie ? Il faudrait alors désespérer de la raison humaine. Il faudrait supprimer comme inutiles dans les deux pays les ministres des Affaires étrangères, pour ne conserver que les ministres de la Guerre, et ce serait là terminer bien tristement le siècle qui s’achève. L’opinion paraît l’avoir compris en Angleterre ; il y a déjà chez elle une tendance à s’apaiser. Ce n’est pas, en tout cas, du côté de la France que risquerait de rien venir qui ressemblât de près ou de loin à une provocation. Nous garderons toujours les bons procédés de notre côté. On nous a reproché autrefois la facilité d’entraînement avec laquelle nous nous jetions dans les aventures, et nous ne voulons pas rechercher si ce reproche était fondé alors, mais certainement il ne le serait plus aujourd’hui. La France ne tolérerait pas plus que jadis une atteinte portée à sa dignité et à ses intérêts, mais il ne lui suffit plus d’articles de journaux pour lui faire perdre son sang-froid, et nous souhaitons seulement que cette réserve de sa part n’habitue pas les autres à perdre trop souvent le leur.


Nous ne terminerons pas cette chronique sans rendre hommage à la mémoire d’un homme qui vient de mourir, après avoir rendu à son pays des services qui méritent d’être rappelés. M. Hippolyte Desprez a eu des titres d’un ordre plus spécial qui le rappellent à nous : il a été pendant une période de sa vie un des rédacteurs les plus actifs de la Revue des Deux Mondes. Du commencement de 1847 à la fin de 1853, il nous a donné de nombreux articles, consacrés presque tous aux événemens politiques qui commençaient à se dérouler, mais qui surtout se préparaient dans l’Europe orientale. Nul n’a mieux connu que lui les principautés balkaniques à cette époque ; puis les révolutions belliqueuses qui ont agité l’Autriche, la Hongrie, la Pologne ; puis les affaires allemandes et danoises qui contenaient déjà tous les germes de l’avenir. La Russie, le slavisme en général, les questions religieuses qui s’y rattachaient, étaient aussi l’objet de ses méditations et de ses recherches. Il était un publiciste très distingué avant de devenir un diplomate éminent, et on peut dire un maître, car il est toujours resté tel plutôt qu’il n’est devenu un homme d’action. Longtemps directeur politique au ministère des Affaires étrangères, c’est là surtout qu’il a donné sa mesure. Héritier, de toutes les saines traditions, il les a maintenues avec une grande fermeté d’esprit, et les a laissées intactes à ses successeurs. Simple, bienveillant, prodigieusement laborieux, doué par-dessus tout d’un jugement parfait, on pouvait le consulter comme une encyclopédie vivante de toutes les questions historiques et diplomatiques sans jamais le trouver en défaut. Après les d’Hauterive, les Desage, les Viel-Castel, — nous ne parlons pas de ceux qui sont devenus ministres comme M. Thouvenel, et qui ont eu dès lors un autre rôle, — M. Desprez a laissé un souvenir et un exemple au ministère des Affaires étrangères. Il a terminé sa carrière comme ambassadeur au Vatican, où il a contribué pour sa part à resserrer entre le Saint-Siège et la France des rapports dont ni celle-ci ni celui-là ne peuvent se passer. Les fortes études faites pour la Revue l’avaient préparé aux affaires, dont l’expérience directe avait achevé de le mûrir. Les dernières années de sa vie ont été consacrées à une retraite où il semblait vouloir se laisser oublier, car il sentait sa tâche accomplie et il était trop modeste pour chercher à retenir l’attention. Il n’avait jamais eu d’autre ambition que d’être utile, et jamais ambition n’a été mieux réalisée.

Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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