Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1898

Chronique n° 1596
14 octobre 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.


Nous sommes en grève. Depuis quelques jours, Paris a eu un aspect inaccoutumé ; il avait l’air d’être occupé militairement ; on ne voyait partout que des soldats. En revanche, les chantiers de travaux étaient abandonnés, et des bandes d’ouvriers parcouraient la Ville, sans qu’il y ait eu pourtant, sur aucun point, de désordres graves à signaler. Ce résultat est dû, pour une bonne part, aux mesures de précaution qui ont été prises, et qui ont même été étalées avec une certaine ostentation. Dans les momens critiques, les ministères radicaux ressemblent beaucoup aux ministères modérés. Ils contribuent sans doute, rien que par leur présence, à faire naître le mal ; mais quand ils le voient face à face, ils ne connaissent pas d’autre moyen de le conjurer que celui qu’ont employé jusqu’ici tous les gouvernemens, de quelques noms divers qu’ils se soient appelés. Si les radicaux n’avaient pas été au pouvoir, peut-être la grève ne serait-elle pas née ; mais, à supposer qu’elle fût née, qu’elle eût pris le même caractère, et qu’un gouvernement modéré eût employé, pour la maintenir dans des voies à peu près correctes, les moyens dont a usé M. Brisson, que de cris aurions-nous entendus ! que de colères ! et que d’injures ! On peut dire sans jeu de mots qu’il y a pour les radicaux des grâces d’état. Ils rencontrent des indulgences que d’autres n’obtiendraient certainement pas, et nous les en féliciterions s’ils savaient mieux en profiter. Nous aurons épuisé, on effet, les éloges qu’ils méritent en disant que l’ordre matériel n’a pas été sérieusement troublé ; car il serait excessif de dire que la liberté du travail a été respectée. En réalité, elle ne l’a été nulle part au début de la grève. Ces bandes dont nous avons parlé, et qui parcouraient la ville dans tous les sens, avaient sans doute une allure tranquille aussi longtemps qu’elles ne rencontraient pas un chantier grand ou petit où le travail continuait, voire une simple maison en construction ou en réparation ; mais quand ce cas se présentait, la scène tout de suite changeait de face. Les grévistes ne reculaient devant aucun moyen pour débaucher les ouvriers laborieux, et si la persuasion ne suffisait pas, ils employaient la violence. C’est ainsi que les chantiers devenaient déserts, et que le nombre des ouvriers désœuvrés allait toujours en augmentant. Que faisaient pourtant les soldats dont on apercevait à tous les coins de rue les pantalons rouges ? Ils ne faisaient rien ; ils attendaient avec patience la fin de l’incident pour se transporter sur le terrain évacué. Alors ils occupaient la place, où leur présence tardive semblait parfois consacrer le fait accompli. Assurément ils ont été utiles, surtout dans les derniers jours, mais ils auraient pu l’être davantage et plus vite avec un gouvernement plus prévoyant et plus résolu. Presque partout les ouvriers n’abandonnaient le travail que parce qu’ils ne pouvaient pas faire autrement. Ils regardaient dans toutes les directions pour voir si quelque secours ne leur venait pas : ne voyant rien venir, il leur fallait bien céder aux injonctions des grévistes. Une fois de plus une minorité, et même assez minime, a imposé sa tyrannie à la majorité intimidée. On pourrait raconter par centaines les scènes du même genre qui se sont reproduites sur toute la surface de Paris. Combien d’ouvriers n’a-t-on pas vus, livrés sans défense à la pression syndicale, s’en aller la tête basse vers leur domicile de famille, condamnés à quelques jours de misère ! Là est la responsabilité du gouvernement, et elle reste lourde. L’ordre n’a pas été troublé, parce que d’ailleurs cela est heureusement passé de mode ; mais la liberté n’a pas été protégée. Telle a été la physionomie de la grève jusqu’au moment où nous écrivons.

On en connaît l’origine : ce sont les ouvriers terrassiers qui l’ont proclamée les premiers. Ils se plaignaient de leurs salaires, et réclamaient ce qu’on appelle les prix de série de la Ville de Paris. La Ville a établi, en effet, une sorte de tarif idéal des salaires qu’elle s’engage à réaliser toutes les fois qu’elle entreprend des travaux directement et sans intermédiaire : autant vaut dire que cela n’arrive jamais. En fait, la Ville concède par adjudication ses travaux à des entrepreneurs qui deviennent des intermédiaires entre elle et les ouvriers et qui restent maîtres de fixer les salaires après entente avec ces derniers. Les salaires courans sont généralement inférieurs à ceux des prix de série. On voit tout de suite combien ce système est dangereux. A quoi servent les prix de série s’ils ne sont pas observés ? Ils sont comme un mirage décevant qui allèche l’imagination des ouvriers. Mieux vaudrait qu’ils ne fussent écrits nulle part s’ils ne doivent pas être réalisés dans la pratique. La Ville n’a pas le droit d’imposer cette obligation aux entrepreneurs, et dès lors ceux-ci sont toujours tentés, afin d’obtenir les concessions en faisant des offres plus avantageuses, de faire entrer dans leurs calculs des salaires inférieurs. Qu’il y ait là de leur part une imprudence, les événemens de ces derniers jours l’ont montré ; mais, en somme, les ouvriers restent maîtres d’accepter ou de ne pas accepter les salaires que les entrepreneurs leur proposent, et l’imprudence est, cette fois, de leur côté lorsqu’ils consentent d’abord à un chiffre pour le déclarer ensuite insuffisant. La vérité est qu’ils ne se sentent jamais liés par un consentement antérieur lorsqu’ils croient avantageux de s’y soustraire, et qu’ils attendent toujours le moment où ils pourront émettre utilement des exigences nouvelles.

Ce moment leur a semblé venu. Depuis un certain nombre de semaines, Paris n’est plus qu’un immense chantier. Il est impossible de mettre le pied dans la rue sans se heurter à des travaux en cours d’exécution, travaux de tous les genres faits au nom, tantôt de l’État lorsqu’il s’agit de l’Exposition universelle ; tantôt de la Ville lorsqu’il s’agit du métropolitain et des égouts ; tantôt des compagnies de chemins de fer lorsqu’il s’agit de l’agrandissement de la gare de Lyon, de l’établissement d’une gare d’Orléans au quai d’Orsay, ou d’entreprises de voirie ; tantôt d’industriels, de commerçans, de particuliers, qui tous commencent à songer à l’année 1900 et qui veulent se mettre en état d’y faire bonne figure. Il y a longtemps que Paris n’avait pas présenté un aspect aussi animé : il ressemblait à une fourmilière laborieuse. Peut-être n’a-t-il pas été très sage d’accumuler dans le même temps tous ces travaux divers ; mais peut-être aussi n’a-t-il pas été possible de faire autrement. Quoi qu’il en soit, la situation devait paraître favorable aux grévistes. Ils avaient prévu et calculé l’immense embarras que ne manquerait pas de causer la brusque interruption d’un aussi grand nombre de travaux. Combien d’intérêts n’allaient-ils pas se trouver en péril ! C’est pourquoi les terrassiers se sont mis en grève, et ont invoqué l’esprit de solidarité qui anime tous les travailleurs, pour inviter les ouvriers du bâtiment, à quelque catégorie qu’ils appartiennent, à imiter leur exemple. Ils ont exigé des salaires correspondant à la série des prix de la Ville, et aussitôt Paris a pris l’aspect dont nous avons reproduit les traits principaux. Pendent opera interrupta. On voit partout des travaux commencés, qui ne sont pas continués ; ici des constructions, là des démolitions, sur un autre point, des défoncemens de terrain. Parfois, la circulation est interrompue sur la voie publique. Le Conseil municipal, fidèle à une tradition à laquelle il serait temps de renoncer, s’est empressé de voter une somme de quelques milliers de francs pour les familles ouvrières, et le gouvernement n’a pas fait opposition à son vote. Sans doute il ne tolérerait pas qu’une somme quelconque fût votée directement pour les grévistes ; mais du moment que c’est pour leurs familles et que la somme ne doit être versée qu’après la reprise du travail, il ne s’inquiète pas de savoir si cette somme n’est pas dès aujourd’hui escomptée en faveur et pour l’entretien de la grève elle-même, et c’est pourtant ce qui arrive en réalité. On se demande d’où vient l’argent qui alimente la grève et on invente à ce sujet mille légendes, sans paraître se douter qu’il vient en partie du Conseil municipal, c’est-à-dire de la poche des contribuables. Nous reconnaissons d’ailleurs que la somme est relativement peu importante, et que les grévistes n’iraient pas loin s’ils n’avaient pas d’autres ressources ; mais c’est pour le principe que le Conseil municipal la vote, et c’est aussi pour le principe que nous protestons.

Un autre instrument de la grève est la Bourse du travail : elle avait été fermée autrefois par M. Dupuy, et, dans sa prévoyance, M. Bourgeois s’est empressé de la rouvrir lorsqu’il a pris le ministère. La Bourse du travail est une capitale dans la capitale : c’est la capitale des syndicats ouvriers, auxquels on a jugé à propos de donner un centre de ralliement et d’agitation, une espèce de parlement au petit pied. Depuis quelques jours, les environs de la Bourse du travail ont été de beaucoup l’endroit le plus remuant et le plus remué de Paris. Dans la Bourse même, il y avait comme une réunion publique en permanence : au dehors, on voyait un mouvement continuel d’allées et de venues qui témoignait de la fièvre des esprits. C’est de la tribune de la Bourse que partaient des appels sans cesse renouvelés à la solidarité de tous les travailleurs, et des menaces adressées aux entrepreneurs, à la Ville, au gouvernement. On n’y parlait que de la révolution sociale à opérer par la grève générale. On faisait retentir ce tonnerre sur la tête du monde capitaliste pour essayer de lui faire peur. A vrai dire, on n’y a pas réussi. Le mal actuel est déjà très grave, mais il ne paraît pas devoir s’étendre beaucoup plus, et la grève générale reste une utopie où ne se complaît qu’un nombre d’esprits relativement restreint. C’est surtout du côté des ouvriers et des employés de chemins de fer que se tournent ses partisans, sans doute dans la pensée, en interrompant toutes ses communications avec la province, d’isoler Paris et de l’obliger à se suffire à lui-même. Or, comment pourrait-il le faire, surtout si tous les ouvriers parisiens se croisaient les bras ? Mais ce dangereux espoir se réalisera-t-il ? Les ouvriers et les employés des chemins de fer ne sont généralement pas mécontens de leur sort et la grève n’exerce jusqu’ici sur eux qu’une faible tentation. On a pu le voir, il y a quelques semaines encore : des efforts ont été faits pour les entraîner, mais ils n’ont pas réussi. L’homme du syndicat des chemins de fer, M. Guérard, a bien essayé, par ce qu’on peut appeler des promesses de la dernière heure, de prolonger encore la grève, en faisant espérer qu’elle s’étendrait bientôt à toutes les voies ferrées ; on n’a pas ajouté grande confiance à ses promesses. En somme, la Bourse du travail a fait autour de la grève comme un grand bourdonnement, mais on y a entendu plus de discours qu’on n’y a pris de résolutions fermes. Le nœud de la situation n’était pas là ; il était au Conseil municipal ; et la Bourse, après avoir beaucoup parlé, s’est contentée d’envoyer des délégations à l’Hôtel de Ville.

Les dispositions du Conseil municipal ne pouvaient pas être suspectes aux grévistes, puisque le premier acte de cette assemblée avait été, comme nous l’avons dit, de leur voter des subsides. Si elle a voulu par-là leur inspirer confiance, elle y a réussi dans une certaine mesure. Le président, M. Navarre, et à sa suite tout le bureau du Conseil ont pris une part très importante aux négociations qui ont eu lieu entre les entrepreneurs et les ouvriers, ou, pour mieux parler, toutes ces négociations se sont faites par eux. Le Conseil municipal, comme la Bourse du travail, a voté un certain nombre d’ordres du jour qui n’avaient d’autre objet que de produire un effet moral : à peine est-il besoin de dire que cet effet tournait généralement contre les entrepreneurs et à l’avantage des ouvriers. Mais enfin, que voulait-on des entrepreneurs ? Que pouvait-on attendre d’eux ? Que prétendait-on leur imposer ? Il était difficile de croire qu’après avoir, à tort ou à raison, établi leurs comptes d’une certaine manière, et après avoir passé leurs contrats en conséquence, ils admettraient purement et simplement les exigences des ouvriers. Le plus simple, sans doute, était de résilier les marchés et de les recommencer sur des bases nouvelles. C’est ce que le bureau du Conseil municipal leur a proposé à un certain moment, et ce qu’ils ont accepté. Pourquoi ne s’en est-on pas tenu là ? Cette solution aurait été probablement la moins mauvaise : est-ce pour cela qu’à la réflexion, le Conseil municipal en a préféré une autre ? Il a voté une résolution d’après laquelle les entrepreneurs devaient être sommés de rouvrir les chantiers et de reprendre les travaux à jour fixe, ce qui était les obliger à capituler devant les ouvriers. Naturellement, on prévoyait le cas où ils s’y refuseraient, et il est même probable que la mise en demeure qu’on leur adressait n’était que pour la forme : c’était le premier acte d’une procédure qui devait conduire à la mise en régie des travaux de terrassement exécutés pour la Ville. A cette mise en régie, les entrepreneurs ne devaient faire aucune objection : ils avaient proposé eux-mêmes aux ouvriers de leur abandonner les travaux de terrassement et de leur remettre cette partie de l’entreprise avec ses chances de perte ou de gain. Les ouvriers avaient refusé, préférant un salaire, dont ils demandaient d’ailleurs la majoration, aux risques qu’ils auraient courus en se substituant aux entrepreneurs. Mais ceux-ci, effrayés sans doute des difficultés qui se dressaient devant eux, ne tenaient plus à conserver l’entreprise des travaux de terrassement. Si la Ville voulait les prendre à sa charge, assurément ils ne s’y refuseraient pas ; ils s’y prêteraient même volontiers par la location de leur matériel. Par malheur, la résolution votée par le Conseil municipal est allée plus loin. La Ville, en cas de refus des entrepreneurs de continuer les travaux avec des salaires conformes aux prix de série, la Ville se charge bien de les faire exécuter elle-même ; seulement, ce sera aux frais des entrepreneurs. Telle est la solution qui a été adoptée. M. le préfet de la Seine n’y a fait aucune objection ; il a même annoncé qu’il était prêta l’exécuter. Subsidiairement, il a été autorisé à résilier à l’amiable les marchés en cours, au mieux des intérêts de la Ville de Paris et de l’ordre public. Nous avouons ne pas comprendre très bien comment ces résolutions à moitié comminatoires seront réalisées dans la pratique. Si M. le Préfet procède par la résiliation des marchés, il ne trouvera sans doute aucune résistance auprès des entrepreneurs ; mais s’il fait exécuter les travaux à leurs frais, il n’échappera à une difficulté immédiate que pour en faire naître d’autres dans l’avenir. La question sera portée devant les tribunaux, et on peut apercevoir dès aujourd’hui une longue série de procès dont les frais devront une fois de plus être supportés par les contribuables. Si les entrepreneurs se soumettent, et on annonce au dernier moment qu’ils y sont résignés, ce sera sous une pression qui a tous les caractères de la force. Il n’y a donc là qu’une solution provisoire et empirique, et, à l’heure où nous écrivons, nous ne pouvons même pas dire si elle mettra fin à la grève. A supposer qu’elle le fasse, ce sera pour donner aux ouvriers un encouragement à en susciter bientôt de nouvelles.

Quant au gouvernement, il n’a pas essayé, au moins en apparence, d’exercer la moindre action dans toute cette affaire. Il s’est contenté de maintenir l’ordre dans la rue, ce qui est tout à fait conforme aux principes les plus stricts de l’économie politique, et peut-être, en se plaçant à ce point de vue un peu étroit, mériterait-il des éloges, s’il avait en même temps garanti la liberté du travail : nous avons vu qu’il ne l’avait pas fait, ou qu’il ne l’a fait qu’au dernier moment. Toutefois son abstention a-t-elle été aussi réelle qu’apparente ? Il y a tout lieu de croire que si M. le préfet de la Seine, qui est un agent du ministre de l’Intérieur, a pris, dans le Conseil municipal, l’attitude que nous avons dite, il ne l’a pas fait sans instructions de son chef. S’il a approuvé la résolution du Conseil, c’est qu’elle était déjà approuvée en plus haut lieu. S’il en a commencé l’exécution, c’est qu’il y avait été invité par M. Brisson lui-même. La responsabilité du gouvernement est donc engagée ici de la manière la plus directe, et, à quelques égards, elle est très lourde. Nous ne doutons pas de la bonne volonté du ministère ; mais on peut encore moins douter de sa faiblesse. La fermeté véritable ne consiste pas à mettre beaucoup de soldats dans la rue, sans quoi le gouvernement serait, en somme, une chose facile. Puisque le ministère a influé sur la solution intervenue, on a le droit de lui dire que cette solution n’est pas bonne. Et d’ailleurs, c’est bien son avis, puisqu’en l’adoptant pour la Ville, il a refusé de s’engager à l’appliquer lui-même aux travaux de l’Exposition. Nous comprenons, nous approuvons, nous partageons le désir de voir cesser la grève ; elle n’a déjà que trop duré ; mais il ne suffit pas d’y mettre fin par un procédé quelconque, il faut en prévenir le renouvellement. Pendant les dix-huit mois qui nous séparent encore de l’Exposition universelle, nous serons toujours à la veille de voir renaître le danger auquel on n’a essayé d’échapper que par un expédient onéreux. L’inquiétude sera continuelle ; elle croîtra avec l’urgence de plus en plus grande des travaux. Hier il s’agissait des terrassiers ; de qui s’agira-t-il demain ? Ce ne sera vraisemblablement pas le ministère actuel qui subira les conséquences de la faute qu’il vient de commettre, mais il n’en sera pas moins moralement responsable.

Au dehors, la politique de notre gouvernement ne mérite pas les reproches que nous adressons à sa politique au dedans. Le gouvernement anglais a jugé à propos de publier un Livre Bleu sur Fachoda, et on annonce que notre ministère des Affaires étrangères publiera de son côté un Livre Jaune pour la prochaine rentrée du Parlement. Sans attendre ce second document, le premier nous édifie déjà sur l’attitude et sur le langage qu’a tenus M. Delcassé dans les conversations qui ont eu déjà lieu, attitude et langage qui doivent être approuvés. Il ne faut pas qu’on s’y méprenne en Angleterre. Quelle que soit l’ardeur de nos divisions intérieures, nous sommes tous d’accord lorsqu’il s’agit d’une question nationale, et nous soutenons, sans regarder à sa couleur politique, un ministre qui défend l’intérêt et la dignité du pays. On trouvera peut-être qu’il y a quelque exagération à qualifier la question de Fachoda de question nationale, et dans toute autre circonstance nous n’aurions pas employé une épithète aussi solennelle ; mais c’est le gouvernement anglais, par l’importance qu’il a donnée à cette affaire et par la manière dont il l’a traitée jusqu’ici, qui nous oblige à nous hausser au ton qu’il a jugé convenable de prendre lui-même. Non pas, assurément, que lord Salisbury, à Londres, et sir Edmund Monson, son ambassadeur à Paris, n’aient pas toujours présenté leurs exigences sous les formes de la plus parfaite courtoisie. Toutefois, si l’on va au fond des choses, ces exigences sont les mêmes que la presse anglaise, avec une unanimité remarquable, a revêtues de formes beaucoup plus rudes. Depuis longtemps on n’avait assisté, dans aucun pays, à une aussi violente explosion de chauvinisme, mêlée de colères et de Menaces qui, s’adressant à un pays comme la France, vont directement à l’encontre du but qu’elles se proposent. Nous n’avons pas l’habitude de nous entendre parler de la sorte. L’Allemagne, dans les jours où la mauvaise humeur brutale de M. de Bismarck se communiquait à toute la nation et s’exprimait par tous ses journaux, l’Allemagne a toujours eu plus de ménagemens à notre égard. Nous avions cru d’abord qu’il n’y avait là qu’une émotion passagère provoquée par la nouvelle, assurément déplaisante, que le commandant Marchand était arrivé le premier à Fachoda. Il nous avait même semblé, il y a quelques jours, que cette émotion commençait à se calmer. Mais, depuis, la polémique contre nous a repris toute sa violence, et il semble en vérité que le ton correct, réservé, contenu, de la presse française n’a fait qu’aggraver celui de nos voisins. Cependant nous ne les imiterons pas.

Que veut-on de nous ? Si on fait appel à notre esprit de conciliation, nous avons déjà dit, et M. Delcassé n’a pas cessé de faire entendre que nous nous appliquerions à rendre notre réponse satisfaisante. Mais si on nous cherche de propos délibéré une mauvaise querelle, nous n’y pouvons rien, et nous ne devons dès lors prendre conseil que de notre dignité. M. Delcassé, dans la plus importante de ses conversations avec sir Edmund Monson, après s’être montré amical, conciliant, obligeant même, après avoir protesté de ses bonnes dispositions dans des termes qui ne permettaient pas de les mettre en doute, a conclu néanmoins qu’il ne fallait pas lui demander l’impossible. Il semble que ce soit précisément l’impossible qu’on veuille nous demander. On s’applique avec une déplorable obstination à poser la question sur le seul terrain où nous ne puissions pas nous entendre, alors qu’il suffirait de l’en faire tant soit peu dévier pour que l’accord devînt facile et rapide. Parlons clairement. Veut-on que nous quittions Fachoda ? Nous n’avons jamais dit que nous ne le ferions pas. Nous sommes hommes de bon sens et de bonne foi. Nous comprenons fort bien que la possession de Fachoda n’a pas aujourd’hui grand intérêt pour nous et qu’elle en a un immense pour les Anglais. Nous sommes prêts à faire une concession, pourvu qu’on nous la demande comme telle. Mais non ! On veut nous obliger à reconnaître que nous n’avions pas le droit d’aller à Fachoda, que nous y sommes des intrus, des aventuriers, et cela nous ne pouvons pas le reconnaître, parce que ce n’est pas vrai. Les Anglais sont gens pratiques ; ils n’ont pas la réputation dans le monde d’obéir à des entraînemens irréfléchis ; les moyens leur sont d’ordinaire assez indifférens, pourvu qu’ils obtiennent le résultat. Il dépend d’eux de l’obtenir dans le cas présent. Pourquoi n’adoptent-ils pas les procédés qui sont d’usage entre deux nations et deux gouvernemens amis ? Quand même nous différerions d’avis sur la légitimité ou la non-légitimité de l’occupation de Fachoda par le commandant Marchand, et quand même cette divergence serait entre nous irréductible, devrait-on pour cela en venir tout de suite aux dernières extrémités ? Il s’en faut de beaucoup qu’on ait épuisé les ressources de la diplomatie lorsqu’on n’a pas réussi à se mettre d’accord sur les principes. On cherche alors si on ne serait pas plus heureux dans le domaine des faits ; car, après tout, les faits seuls importent, et où serait le mal quand bien même chacun de nous garderait à part soi son opinion sur l’entreprise si vaillamment conduite à son terme par le commandant Marchand ? Ainsi ont toujours raisonné les Anglais, gens pratiques, nous l’avons dit, gens d’affaires, politiques réalistes, peu enclins à se laisser conduire par l’imagination, affranchis, — ils s’en vantent volontiers, — de la plupart des défauts qu’ils nous attribuent. Et c’est pour cela que leur conduite actuelle nous paraît inexplicable, car elle ne peut logiquement s’expliquer que par de mauvais desseins à notre égard, et nous repoussons cette hypothèse. Mais alors, encore une fois, que nous veut-on ?

Les journaux anglais affectent de dire que, sur tous les points du monde, ils rencontrent l’opposition agressive de la France, et rien, certes, n’est plus inexact ; mais on tourne contre nous toutes les transactions que nous avons faites, toutes les concessions que nous avons consenties. Faut-il en rappeler quelques-unes ? Nous avons montré tout récemment encore notre bonne volonté dans le règlement des affaires du Niger. Le Fachoda du Niger s’appelait Boussa, et déjà l’Angleterre prétendait que nous l’avions occupé contre tout droit. Il semble, en vérité, que le droit n’ait de fondement et de limites que dans l’intérêt de l’Angleterre, tel qu’il lui plaît de le comprendre ! Nous avons conservé jusqu’au bout notre sentiment sur Boussa, et nous l’avons pourtant évacué. Un accord dont les deux parties ont été satisfaites a terminé ce différend. En aurait-il été de la sorte, si nous avions été animés à l’égard de l’Angleterre des dispositions qu’on nous attribue ? Nous lui montrons, partout où elle nous le rend possible, amitié et confiance, quelquefois même plus que ne le comporteraient nos véritables intérêts. Aujourd’hui même, nous en donnons une preuve nouvelle dans les affaires de Crète. Qui sait si nous n’aurons pas à regretter par la suite la condescendance empressée avec laquelle nous avons suivi les inspirations britanniques ? Nous aurions pu y mettre quelques réserves ; nous n’y en avons mis aucune. Et cependant, à l’heure même où l’Angleterre cherche à nous infliger une humiliation gratuite sur le Haut-Nil, n’aurions-nous pas quelque raison de ne pas nous associer à elle pour en infliger une au Sultan ? Il aurait été plus conforme à nos traditions de le ménager. L’Allemagne a tiré plus de profits de la politique de ménagemens, que nous n’en tirerons jamais de celle que nous suivons avec l’Angleterre. Celle-ci peut-être y trouvera des avantages, non pas nous. Si encore nous étions assurés de rencontrer plus de facilités pour la pacification de la Crète après le retrait des troupes ottomanes, notre attitude s’expliquerait ; mais cela est fort douteux, pour ne rien dire de plus, et il y a quelque complaisance de notre part à répéter avec les autres que la présence des troupes turques était un élément d’agitation dans l’île. En réalité, l’union des puissances en était rendue plus solide, et il pourrait bien se faire qu’elle devînt plus fragile le lendemain du départ de ces mêmes troupes. C’est ce qui est arrivé autrefois en Egypte, lorsque nous y avons établi avec l’Angleterre notre condominium. L’accord entre les deux puissances s’est fait et s’est maintenu sans trop de peine aussi longtemps que le khédive Ismaïl est resté au pouvoir ; il s’était fait et il se maintenait contre lui ; mais, aussitôt après sa chute, les choses ont changé de face, et les élémens d’opposition qui existaient entre les deux membres participans du condominium n’ont pas tardé à se développer. Puisse-t-il ne pas en être de même en Crète, et puissent surtout les événemens ne pas tourner finalement de la même manière ! Quoi qu’il en soit, nous n’avions aucun motif personnel de prendre part à la démarche à quatre qui vient de se faire à Constantinople, sinon de marcher jusqu’au bout d’accord avec l’Angleterre. L’aurions-nous fait, si nous avions eu contre elle de mauvais desseins ? On parle du Siam, car de quoi ne parle-t-on pas ? Il nous semble que, voilà trois ans, nous avons fait avec l’Angleterre un arrangement au sujet du Siam et qu’il a été également apprécié dans les deux pays. L’aurions-nous fait si, là encore, nous avions eu des projets agressifs ? On parle de la Tunisie, de Madagascar : en Tunisie, à Madagascar, nous n’avons eu de cesse avant d’être arrivés à une entente amiable avec l’Angleterre, et nous y sommes enfin parvenus. Partout, sur tous les points de l’univers où nous sommes, nous avons fait et nous continuons de faire les plus grands efforts pour vivre en bonne intelligence avec nos voisins, et même pour servir leurs intérêts lorsque les nôtres n’y sont pas contraires : lorsqu’il y a opposition entre eux, nous cherchons un accord presque à tout prix. Que peut-on nous demander de plus ? Assurément tout cela ne va pas sans difficultés. La vie de deux grands pays qui ont des colonies dans presque toutes les parties du monde est une vie de transactions continuelles. Parfois, et sans qu’il y ait de la faute de personne, des froissemens imprévus se produisent, et les diplomates se mettent aussitôt en campagne pour en arrêter ou pour en réparer les suites. Mais toujours nous avons apporté à l’égard de l’Angleterre le même esprit de conciliation. On parle de l’Extrême-Orient : nous y avons procédé de la même manière. Nos intérêts, étant comme confinés au sud de l’immense continent asiatique, n’apportent aucune gêne à ceux des autres puissances ; aussi tous nos efforts ont-ils tendu à rapprocher et à concilier les intérêts d’autrui. Nous avons constamment recherché l’amitié de l’Angleterre, parce que nous en connaissons le prix ; mais l’amitié de la France a aussi le sien et elle mérite d’être entretenue par de certains ménagemens. Est-ce ménager nos susceptibilités les plus légitimes que d’aborder la question de Fachoda par le côté irritant, offensant même, alors qu’il suffirait d’en choisir un tout autre pour arriver à une solution acceptable pour les deux pays ?

Nous sommes convaincus que le gouvernement anglais le comprendra. Il semble même que la publication du Livre Bleu, quel que soit le résultat qu’on en ait espéré, ait produit tout d’abord un commencement de détente. Comment n’être pas frappé de l’accent de loyauté de M. Delcassé ? Comment douter qu’il n’y ait chez lui, comme chez tous les Français de bon sens, un vif désir de vivre en bonne harmonie avec l’Angleterre ? C’est bien à tort, assurément, qu’on a pu croire à Londres qu’il y avait dans l’expédition de Fachoda la moindre intention hostile. M. Delcassé, qui a été autrefois ministre des colonies, connaît mieux que personne les origines de cette mission : elles datent de 1893, d’un moment où l’Angleterre ne pensait pas encore à reprendre le Soudan, ou du moins n’en avait pas parlé. Depuis, au mois de mars 1895, les déclarations de sir Ed. Grey se sont produites ; mais elles ont appelé aussitôt des réserves de notre part, et le gouvernement anglais n’y a fait aucune objection. Les choses entamées, les entreprises commencées ont suivi leur cours. Ce n’est pas, au début, le commandant Marchand, mais M. Liotard, qui était chargé d’étendre le plus possible vers le Nord-Est notre colonie de l’Oubangui. On s’attendait alors à rencontrer devant soi le Mahdi et non pas les Anglais. Et quel est le droit que ceux-ci, au nom des Egyptiens comme au leur, invoquent maintenant ? C’est le droit de conquête, exercé par eux contre le Khalifat. Le droit de conquête, conséquence de la bataille d’Omdurman, a donné à l’Angleterre et à l’Egypte tous les territoires du Khalifat. Soit ; mais, s’il en est ainsi, le même droit appartenait à tous ceux qui ont pu l’exercer avant les Anglais, car le droit de conquête est limité par la conquête antérieure. Le commandant Marchand s’est emparé de Fachoda sur les derviches, auxquels la place appartenait d’après la thèse de lord Salisbury. Il a repoussé leurs assauts. Nous maintenons donc notre droit ; mais encore une fois, nous n’avons aucune intention d’en abuser, et nous sommes tout prêts à nous entendre avec l’Angleterre au sujet d’un point qui est à nos yeux de moindre prix qu’aux siens. Nous espérons seulement, avec M. Delcassé, qu’on ne nous demandera pas l’impossible, et qu’on ne fera pas artificiellement une question d’honneur de ce qui doit rester une question d’intérêt.

En attendant, l’empereur Guillaume fait annoncer qu’il n’ira pas en Egypte. Son voyage d’Orient se bornera à Constantinople et à Jérusalem, ce qui n’en diminue pas l’importance, mais ce qui peut en supprimer quelques embarras. D’après les journaux allemands, l’Empereur renonce à visiter l’Egypte, parce qu’il désire être à Berlin pour l’ouverture du Reichstag. C’est une explication, et nous l’acceptons avec la même simplicité qu’on la donne. Toutefois, il est un peu surprenant que l’Empereur, qui songe à tout, ait oublié si longtemps l’importance de la session du Reichstag et ne s’en soit souvenu que ces derniers jours. Mais cet homme est heureux en tout, et la décision qu’il vient de prendre, quoiqu’elle ne se rattache qu’à l’ouverture prochaine du parlement impérial, se trouve merveilleusement opportune en ce qui concerne l’Egypte. Qu’il l’eût voulu ou non, — et probablement il ne l’aurait pas voulu, — l’Empereur aurait paru consacrer par sa présence tout ce qui se passe dans ce pays : peut-être le moment n’aurait-il pas été bien choisi pour cela. L’Allemagne s’est toujours heureusement trouvée de garder une attitude tout à fait libre en ce qui concerne l’Egypte, et l’intérêt de curiosité que peut présenter un voyage à Alexandrie et au Caire ne saurait être mis en balance avec l’inconvénient de faire ou de laisser naître un malentendu qui n’aurait pas manqué d’être exploité. N’a-t-on pas dit, ces derniers jours, à propos d’un arrangement encore mal connu entre Londres et Berlin, que l’Egypte y était comprise ? Les journaux allemands les mieux renseignés d’ordinaire se sont empressés de démentir le fait ; mais il reste souvent quelque chose d’une allégation même démentie, et l’empereur Guillaume n’aurait pas pu aller en Egypte sans que son voyage donnât naissance à de nouveaux commentaires. Peut-être aussi le Sultan aura-t-il préféré lui présenter le khédive à Constantinople, sous sa tutelle, au lieu de le lui laisser voir au Caire, où il paraît être sous celle des Anglais. La situation internationale de l’Egypte étant toujours en suspens, l’Empereur a peut-être estimé que des visites de souverain y seraient prématurées. Nous savons aujourd’hui que ce n’est pour aucun de ces motifs qu’il ne va pas en Egypte ; mais on a bien fait de le dire ; autrement, ces réflexions auraient pu se présenter aux esprits pour justifier la parfaite convenance de sa résolution.

Pour terminer cette chronique dans les meilleurs sentimens à l’égard de l’Angleterre, laissons-nous aller aux souvenirs évoqués par les journaux canadiens que nous ont apportés les derniers courriers. On fêtait à Québec, le 21 septembre dernier, l’illustre fondateur de la ville, le français Samuel Champlain, navigateur, explorateur, administrateur et militaire, un de ces hommes d’entreprise qui se trouvaient prêts à toutes les tâches, et découvraient en eux-mêmes, suivant les circonstances, les ressources d’un génie vraiment complet. Ajoutons que le caractère moral était chez celui-ci à la hauteur de l’intelligence. Il y a toujours chez nous des hommes de même race ; il leur manque seulement les occasions de se produire et l’appui d’un gouvernement ayant quelque suite dans sa politique. Il est vrai que cet appui leur a manqué aussi plus d’une fois dans le passé. Champlain a été un de ces héros dont la mère patrie a conservé un souvenir en quelque sorte lointain, parce qu’ils sont allés au loin combattre pour elle, et qu’ils en ont planté comme un rejeton resté vigoureux sur des terres depuis longtemps perdues. Le 21 septembre, Québec lui élevait une belle statue et célébrait à cette occasion ce que les journaux canadiens appellent avec fierté une fête nationale. Anglais et Français se confondaient dans un même sentiment. Nous renonçons à énumérer les nombreux et éloquens discours qui ont été prononcés, le premier par le gouverneur général, le comte d’Aberdeen, puis par M. Kleczkowski, consul de France et représentant du Président de la République, puis par beaucoup d’autres, parmi lesquels il ne faut pas oublier sir Wilfrid Laurier et M. l’abbé Corbeil. Il y a eu là une fête vraiment française par le cœur, à laquelle les Anglais s’associaient aussi de tout cœur, parce qu’ils la savaient animée d’un sincère sentiment de loyalisme. Champlain les avait pourtant combattus autrefois ; mais il y a longtemps, et aujourd’hui la réconciliation des deux races s’est faite sous un gouvernement équitable et libre. Voilà ce que deviennent nos querelles les plus ardentes quand l’histoire a terminé son évolution. Ne serait-il vraiment possible de se rendre justice qu’après plusieurs siècles écoulés ? Ne serait-il pas plus digne, et peut-être plus profitable, d’être entre vivans ce que notre postérité sera plus tard pour les morts ? Nous voudrions qu’un souffle d’apaisement nous vint de Québec en passant par Londres. Peut-être est-ce trop désirer ? Quoi qu’il en soit, nous envoyons notre salut affectueux à nos frères canadiens. La gloire de Champlain nous est commune à eux et à nous. Ce grand Français, — et il n’est pas le seul, — croyant servir la France, a travaillé pour l’Angleterre. Nous ne voulons nous souvenir aujourd’hui que d’une chose : c’est qu’il a bien servi la civilisation et l’humanité.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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