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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1878

Chronique n° 1115
30 septembre 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre 1878.

Avant qu’un mois soit écoulé, l’automne touchera à son déclin, les derniers beaux jours auront passé. Les vacances seront finies pour tout le monde. L’exposition, qui ne cesse d’être l’objet de la curiosité et de l’intérêt de l’univers, qui jusqu’au bout attire une aflfluence croissante de visiteurs, aura été close officiellement par la distribution des récompenses, qui en sera comme le couronnement solennel. Les assemblées françaises seront revenues à Versailles pour reprendre leurs travaux interrompus ; les partis se retrouveront en présence dans le parlement, dans les préliminaires des élections sénatoriales. Qu’en sera-t-il de ce lendemain de l’exposition, Ce ces luttes renaissantes, de ces échéances inévitables de la politique aux approches de l’hiver ? Quel sera le programme de la nouvelle saison parlementaire ? Pans quelles conditions vont se retrouver la majorité des chambres, les oppositions, le gouvernement ? C’est là justement ce qui s’agite dans ces voyages multipliés de nos hommes publics, dans ces discours qui se succèdent depuis quelque temps, dans toutes ces manifestations qui sont comme un intermède d’automne ou comme le prologue assez confus de la session nouvelle, des élections sénatoriales ; c’est ce qu’on saura bientôt lorsque ministres, sénateurs et députés, au lieu de parler dans des banquets, devant des auditoires complaisans ou un peu excités, auront à serrer de plus près tant de questions sérieuses et délicates d’où dépendent la paix intérieure, la fixité des institutions, la direction de toute notre politique, le développement régulier et graduel de tous les intérêts nationaux. Là commencera la véritable épreuve, on le sent déjà, à mesure qu’on approche de l’heure où toutes les vacances finiront, où l’exposition ne sera plus un frein, où la vie publique retrouvera son animation.

Ce qu’il y a en effet de plus clair dans cette campagne de pérégrinations retentissantes qui vient de jeter un dernier éclat, dans ces discours qui se sont multipliés depuis quelques semaines, c’est que pour tous les esprits réfléchis il y a plus que jamais une grave question de conduite. Nous ne parlons pas, bien entendu, de ceux qui choisissent les éphémérides révolutionnaires pour se livrer à d’intempérantes apothéoses de la convention et des conventionnels d’autrefois, qui ne trouvent rien de mieux que de réhabiliter tous les souvenirs sinistres. Ceux-là vivent d’hallucinations et d’excentricités ; ils se croient les hommes de l’avenir, ils ne marchent pas même avec leur temps ; ils ont un idéal de république archéologique, ils sont figés dans le passé ! Avec ceux-là il n’y a et il n’y aura jamais rien à faire, parce que l’expérience ne les a jamais éclairés. Pour tous les esprits qui réfléchissent, il y a une question bien autrement sérieuse et, pour dire le mot, toute pratique. Jusqu’ici on est arrivé à établir un régime, à créer une république constitutionnelle, légale à travers toutes sortes de difficultés et de contradictions. On a triomphé depuis sept ans des oppositions les plus passionnées et les plus redoutables, des crises les plus dangereuses qui se sont incessamment renouvelées. On a dû cette victoire, cela n’est point douteux, à la patience, à la modération, et beaucoup aussi à la nécessité des choses, à cette étrange fortune qui a fait que tous les autres régimes se sont trouvés impossibles. Il s’agit maintenant d’aller plus loin, si on le peut, de mettre définitivement hors de toute contestation ce qui a été si laborieusement conquis, d’affermir les résultats des dernières années par la raison, par la mesure, par une bonne politique suivie avec persévérance ; il s’agit surtout d’éviter les fautes de conduite et même les excès de langage qui sont aussi des fautes. En un mot, on a réussi à vivre, il faut désormais savoir durer, et pour durer il n’y a qu’un moyen efficace, à peu près infaillible, c’est de démontrer par les faits, par la pratique de tous les jours, que le régime qui existe n’a rien d’exclusif et de tyrannique, qu’il est compatible avec les traditions et les intérêts de la France, qu’il suffit à sauvegarder la paix publique, toutes les nécessités de l’ordre extérieur aussi bien que de l’ordre intérieur.

Voilà la vraie question qui domine toutes les autres, et rien ne serait certainement plus périlleux aujourd’hui que de se laisser aller à des impatiences de domination, à des emportemens de parole, de croire qu’on peut impunément abuser d’une victoire qui s’explique par tant de causes diverses. C’est la pensée du gouvernement tout entier, nous n’en doutons pas ; c’est le sentiment qui anime M. le ministre des travaux publics dans ses voyages et qui, en dehors du cabinet, inspirait récemment à M. Jules Simon le discours si mesuré et si juste qu’il a prononcé à Saint-Brieuc. Pour tous les hommes sensés et prévoyans, la sagesse est devenue une heureuse obligation, et ces élections sénatoriales qui se préparent ne seront complètement favorables que si elles résolvent le problème de mettre la république hors de contestation sans affaiblir les garanties de modération qui seules peuvent aider les institutions nouvelles à vivre d’une vie régulière. M. Gambetta comprend assurément, comme bien d’autres et même plus que bien d’autres, les nécessités de la situation de la France ; il a prouvé plus d’une fois qu’il savait se conduire en tacticien avisé. Il resterait à savoir jusqu’à quel point il a servi dernièrement la seule politique possible aujourd’hui en faisant, lui aussi, son voyage d’apparat, en allant prononcer à Romans, dans la Drôme, un de ces discours qui ressemblent à un programme. Si M. Gambetta a tenu une fois de plus à essayer la puissance de sa parole et à savourer la popularité, il a réussi. Il a été, à ce qu’il paraît, reçu dans la Drôme comme l’empereur l’a été avant lui. Les conseils municipaux n’ont pas manqué d’accourir sur son passage. On ne lui a ménagé ni les arcs de triomphe, ni les musiques, ni les fleurs. Il a été accompagné d’ovations bruyantes au milieu de ces populations méridionales, toujours promptes à l’enthousiasme, et il a fallu un instant qu’il suppliât tous les amis inconnus qui l’entouraient de réserver leurs acclamations pour la république. Le fait est, pour sortir des puérilités, que M. Gambetta s’est évidemment créé une situation assez exceptionnelle et assez bizarre. Il a ce que les Italiens appellent la prepotenza. Par sa popularité, par ses dons d’orateur, il s’est placé au premier rang, il est le chef le plus accrédité, le plus apparent de la majorité de la chambre, et il est cependant douteux, d’un autre côté, qu’il puisse de sitôt exercer utilement le pouvoir. De là cette position étrange d’un homme qui est une sorte de puissance irrégulière, qui peut embarrasser un gouvernement de son hostilité ou de sa protection, sans être en mesure de le remplacer, — dont toutes les paroles prennent aussitôt une importance particulière. M. Gambetta subit les inconvéniens de son rôle : il ne peut aller à Romans sans qu’on lui prépare des ovations ridicules qui risqueraient de faire de lui un personnage excentrique, et il ne peut parler sans qu’on cherche dans ce qu’il dit un programme solennel ou une remontrance menaçante.

À dire vrai, le discours de Romans n’est ni une remontrance ni un programme. C’est un exposé vigoureusement tracé d’une multitude de questions qui sont effleurées encore plus que sérieusement discutées et qui dans tous les cas restent soumises à une plus ample instruction. M. Gambetta a saisi l’occasion de toucher un peu à toute chose, à la constitution, au ministère, à la magistrature, à l’armée, à l’administration, aux finances, aux affaires de religion, aux rapports de l’église et de l’état. Sur tous ces points l’orateur de la gauche a voulu exprimer son opinion, donner du moins des indications, ou, comme il l’a dit, tracer un aperçu de ce qu’on pourrait faire après le renouvellement du sénat, à l’échéance des pouvoirs de M. le maréchal de Mac-Mahon, pendant la prochaine période septennale : M. Gambetta a-t-il complètement réussi à faire ce qu’on peut appeler un discours approprié à la situation, à parler en politique pénétré des nécessités du moment ? On peut en douter. Ce n’est point certes qu’au fond ce discours soit aussi gonflé de radicalisme et aussi menaçant qu’on Fa prétendu. Quand on serre de près toute cette éloquence, quand on cherche à dépouiller les idées principales de leur enveloppe oratoire, il se trouve au contraire en définitive que ce discours de Romans n’a rien vraiment de révolutionnaire ni même de très hardi. Ainsi M. Gambetta est le premier à sentir la nécessité de respecter, de maintenir la constitution telle qu’elle a été faite, et ce n’est pas sans esprit qu’il propose de donner l’exemple de la stabilité, de la régularité dans les institutions de la république en opposition aux instabilités de la monarchie depuis près d’un siècle.

Que propose M. Gambetta au sujet de l’armée et de l’organisation militaire ? Il voit, il est vrai, une interprétation abusive de la loi dans la permanence indéfinie des chefs placés à la tête des grands commandemens militaires ; que la critique soit juste ou erronée, elle ne touche pas dans tous les cas aux ressorts essentiels de l’organisation des forces de la France. C’est là une question qui peut être discutée apparemment sans péril pour la société, sans dommage pour l’armée elle-même. Quant à tout le reste, il faut le dire, l’orateur de la gauche est aussi résolu que précis dans ses déclarations sur la nécessité de maintenir strictement l’esprit de discipline, de bannir la politique des régions militaires, de laisser en un mot l’armée au grand et unique devoir de représenter, de sauvegarder l’honneur et l’indépendance du pays. Est-ce au sujet de la magistrature que M. Gambetta se montre subversif ? Il n’est point à la vérité très indulgent pour les magistrats suspects d’hostilité contre les institutions ; il a néanmoins le courage de se prononcer tout haut pour le principe tutélaire de l’inamovibilité des juges, et le dernier mot de sa politique paraît être de soumettre la magistrature française à une investiture nouvelle au nom de la république. Ce n’est là qu’une illusion sans doute, ce ne serait qu’un palliatif peu sérieux, si ce n’était pas un moyen détourné pour arriver à des exclusions de parti, et l’orateur de la gauche ne voit pas qu’il est un peu tard, trois ans après la promulgation des lois constitutionnelles de la république, pour songer à une institution nouvelle de la magistrature ; mais en fin de compte c’est là encore une question qui doit être examinée avec maturité, avec une équité supérieure, dont la solution doit concilier le respect de l’indépendance nécessaire de la justice et le respect qu’un gouvernement se doit à lui-même. Les déclarations de M. Gambetta sur les finances, sur cette éternelle et insaisissable combinaison des dégrèvemens d’impôts et de l’augmentation de certaines dépenses, peuvent être chimériques, elles n’ont rien de radical. Quand l’orateur de la gauche se prononce vivement contre la taxation de la rente, contre la conversion prochaine du 5 pour 100, il peut se contredire, il peut être arrivé par des chemins imprévus à cette opinion, il ne cesse pas de parler en conservateur. Il resterait donc dans le discours de Romans tout ce qui a trait aux rapports de l’état avec l’église, à la politique du régime nouveau dans les affaires religieuses, et dans cette partie encore, si l’orateur de la gauche s’était borné à réclamer l’exécution des lois dont tous les régimes se sont transmis l’héritage, il n’aurait rien dit d’extraordinaire. Malheureusement, en cela comme en tout, M. Gambetta ne peut se dispenser d’ajouter à des opinions qui souvent n’ont rien d’exclusif par elles-mêmes une sorte de couleur et d’accent révolutionnaires.

Livré à sa propre raison, placé sur un théâtre où il est contenu, il a de la mesure au besoin, il sait calculer sa conduite et son langage. Quand il est à Romans ou à Belleville, le politique sérieux s’efface, le tribun reparaît escorté par la chaleureuse approbation de M. Madier de Montjau et par les lettres d’adhésion de M. Naquet. On ne sait plus si c’est le radicalisme qui a reconquis son orateur ou si c’est l’orateur de l’opportunisme qui a réussi à rallier, à modérer les radicaux. M. Gambetta parle des plus grands intérêts, des affaires religieuses comme de bien d’autres, en homme de parti exclusif et passionné qui cède à l’excitation du moment, à l’irrésistible attrait d’anciennes solidarités, et cette puissance de parole qui fait de lui le chef prépotent d’une majorité, il l’emploie à perpétuer une confusion singulière, à raviver les incertitudes sur ses véritables intentions, à créer des difficultés. M. Gambetta ne s’aperçoit pas que beaucoup de ces réformes qu’il réclame, qui par elles-mêmes n’ont rien d’irréalisable, ne sont cependant possibles que par l’action patiente, attentive, d’un gouvernement sachant se défendre de tout esprit de parti, unissant une modération extrême à la fermeté, à l’esprit de suite ; il ne remarque pas qu’au lieu d’aider à cette œuvre, dont il trace le programme retentissant, il la compromet, ou du moins il la rend plus laborieuse et plus épineuse par ses déclamations, par ses commentaires passionnés, par le caractère violent et agressif d’une œuvre de parti qu’il lui imprime.

Non, ce n’est là ni l’attitude ni le langage d’un homme mûr pour la direction des affaires. Un gouvernement sérieux ne peut ni parler comme M. Gambetta ni agir comme le propose l’orateur de la gauche, et U. le ministre des travaux publics montre assurément plus d’habileté, plus de tact, plus d’intelligence des vrais intérêts de la république, dans tous ces discours qu’il sème sur son passage en parcourant une partie de la France. M. de Freycinet avait déjà commencé cette propagande du bon sens et du patriotisme dans un premier voyage en Normandie ; il l’a continuée plus récemment dans le nord, à Boulogne, à Douai, à Lille. Aujourd’hui il achève une excursion nouvelle qui l’a conduit à Nantes, à la Rochelle, à Bordeaux, à Bayonne, et partout il a rencontré le même succès en reproduisant sous des formes différentes la même pensée élevée et séduisante. Est-ce que M. de Freycinet, ministre de la république, résolu à soutenir et à faire vivre la république, s’est cru obligé de voir partout des ennemis, de représenter le régime nouveau comme animé d’un esprit d’exclusion, de défi et de représailles ? Est-ce qu’il a jugé nécessaire de demander à tous ceux qu’il a rencontrés sur son chemin la couleur de leurs opinions, la nature de leurs antécédens ou la date de leur orthodoxie républicaine ? Nullement : il s’est au contraire félicité à Nantes de voir « des hommes d’opinions différentes se grouper et se mettre la main dans la main, lorsqu’il s’agit de discuter les questions d’intérêt général, oublier leurs dissidences pour se placer uniquement sur le terrain de l’intérêt national. » Il s’est plu à voir dans l’étude en commun de tout ce qui intéresse le pays le commencement, le gage d’une certaine union dans l’ordre politique, et, avec l’autorité d’un homme qui ne pouvait être suspect, il n’a pas craint de se déclarer le partisan déterminé de la conciliation, de la conseiller surtout au parti républicain. « Je la conseille aux républicains, a-t-il dit, parce qu’ils sont aujourd’hui les plus forts, parce qu’ils sont au pouvoir. Or, quand on est la majorité, on peut et on doit faire des choses qui ne sont pas permises quand on est la minorité. Je dis donc aux républicains : C’est à vous aujourd’hui de faire les avances ; c’est à vous de ménager, de respecter les susceptibilités des autres partis. Si quelqu’un vous dit, comme je l’ai entendu dire quelquefois, que c’est de la faiblesse, répondez : C’est de la faiblesse quand on est le plus faible ; quand on est le plus fort, c’est de la bonne politique… » Et ce que M. le ministre des travaux publics a dit à Nantes, il l’a répété avec sa netteté et sa séduction de parole à Bordeaux. M. de Freycinet ne s’est pas fait illusion sans doute, il ne s’est pas flatté de conquérir tout le monde, il sait bien qu’il y aura toujours des irréconciliables de toutes les couleurs. Il compte sur la masse qui agit et qui travaille, qui a besoin avant tout d’avoir un gouvernement, sur tous ceux qui, bien que vaincus, sont assez éclairés pour trouver plus profitable de servir le pays que de lui garder rancune. Pour rallier tous ceux-là, que faut-il ? Il faut « s’efforcer de ne pas froisser les intérêts, de ne pas blesser les personnes, de se montrer tolérant et conciliant… »

Ainsi s’exprime à tout propos, au midi comme au nord, ce ministre en voyage, qui met visiblement trop de suite et de fermeté dans ce qu’il dit pour que ces déclarations, qu’il se plaît à renouveler, n’aient pas toute la valeur d’une politique réfléchie. C’est là certes un langage fait pour honorer un homme aussi bien que pour accréditer un régime, et il est d’autant plus significatif qu’au moment même où M. de Freycinet parlait ainsi à Nantes et à Bordeaux, M. Gambetta prononçait son discours tribunitien à Romans. L’orateur de la gauche, allant faire son discours-programme dans la Drôme, a laissé le beau rôle au ministre parlant des affaires publiques avec une autorité persuasive.

Le télégraphe, qui se mêle de tout aujourd’hui et qui est le complaisant messager de tout ce qu’on lui confie, mensonge ou vérité, le télégraphe a de singulières interventions dans les affaires des orateurs en voyage. Par une première version, il avait attribué à M. Gambetta ces mots : « Je n’ai jamais voulu élargir le fossé qui sépare le parti républicain du reste de la France. » L’aveu était peut-être un peu étrange, la rectification n’a pas tardé à venir, et, d’après la nouvelle version, M. Gambetta aurait dit qu’il n’avait « jamais voulu élargir le fossé qu’on a essayé de creuser entre les diverses nuances du parti républicain, » que tous ses efforts avaient toujours tendu à l’union et à la conciliation. Le télégraphe a vraiment parfois de l’esprit sans le savoir, par distraction, et le voilà, par une simple méprise, servant à éclairer une situation. Oui, en effet, toute la question est là, dans ces deux versions du télégraphe qui résument deux politiques et caractérisent deux tendances. Il y a une politique qui consiste à aller sans cesse vers la France, à supprimer les « séparations, » à vaincre les résistances, les dissidences par la modération, à populariser les institutions nouvelles par une large conciliation, à identifier la république avec le pays, à faire en un mot la république française et nationale. C’est cette république que M. de Freycinet représente, qu’il préconise dans ses voyages, au risque de passer pour naïf, pour un homme plein d’illusions. Il y a une autre politique qui consiste à faire de la république le règne et la domination d’un parti, qui procède par des exclusions et des épurations, qui prétend, elle aussi, faire de la conciliation, mais de la conciliation entre « les nuances diverses du parti républicain. » C’est la politique du second télégramme de Valence ! M. Gambetta tient à rester de son parti, à ne pas se séparer de M. Madier de Montjau et de M. Naquet. Il a beau être sensé, clairvoyant à ses bonnes heures, il se condamne à de cruels sacrifices pour représenter tant bien que mal une république dont les radicaux puissent se contenter, — et encore M. Louis Blanc, qui n’a pas la sensibilité de M. Madier de Montjau, n’est-il nullement satisfait.

Eh bien ! entre ces deux politiques en présence, qu’on se demande en toute sincérité quelle est celle qui sert le mieux la république, qui aide de la manière la plus efficace à l’établissement, à l’affermissement des institutions nouvelles en France. M. de Freycinet, en reprenant à son tour le mot d’ordre de M. Thiers disant que l’avenir restera aux plus sages, M. de Freycinet, en s’inspirant de cette prévoyante parole, en recommandant et en pratiquant une large conciliation, fait certes la propagande la plus intelligente et la plus fructueuse. S’il ne désarme pas toutes les dissidences, les passions irréconciliables, il rassure les indécis, il inspire la réflexion et la confiance à tous les esprits désintéressés qui mettent au-dessus de tout le bien public. Il montre qu’avec de la modération et de la tolérance, avec des institutions libres prudemment pratiquées, avec un gouvernement éclairé, tout est possible dans un pays comme la France, où la vitalité renaît en quelque sorte d’elle-même après les plus effroyables malheurs. M. de Freycinet, en parlant comme il n’a cessé de parler dans ses derniers voyages, en plantant partout pour ainsi dire ce drapeau de conciliation libérale, n’a pu assurément que rallier des adhésions et gagner des amis à la république. — À quoi peut conduire la politique opposée ou dissidente ? Le premier effet qu’elle produise est de raviver les craintes, de laisser entrevoir des crises nouvelles, un avenir de conflits, des représailles, des excès de domination, bientôt suivis d’inévitables réactions. M. Gambetta peut croire qu’il maintient l’union dans son parti et que c’est là l’essentiel ; il maintient peut-être pour le moment cette union, mais il la maintient en inquiétant les esprits modérés, en troublant ceux-là mêmes qui ne demanderaient pas mieux que de croire à son jugement. M. Gambetta n’a qu’à regarder autour de lui, à interroger froidement, impartialement, les impressions, les opinions ; il verra que ses menaces de guerre, ses paroles agressives sont aussitôt exploitées, quelquefois fort habilement exploitées, au détriment des institutions elles-mêmes, et qu’une politique comme celle de M. de Freycinet est tout ce qu’il y a de plus désagréable aux adversaires du régime nouveau. Il est douteux que l’orateur de la gauche fasse ainsi les affaires de la république, et ce n’est pas en parlant du bout des lèvres du ministère, en ayant l’air de le couvrir d’une protection temporaire jusqu’à une meilleure occasion, ce n’est pas avec ces procédés qu’il facilitera la marche d’un gouvernement sensé.

Que demandent à M. Gambetta les ennemis les plus acharnés de la république ? Ils lui demandent de ne pas s’arrêter, de pousser jusqu’au bout la guerre contre l’église, de ne pas trop tarder à renverser le ministère qu’il a devant lui ; ils lui demandent en un mot de déchaîner le plus tôt possible des crises nouvelles, afin que le pays ne se laisse pas tromper par une apparence prolongée de paix publique. Ce fait seul, il nous semble, devrait suffire pour l’éclairer. — Faudra-t-il donc, direz-vous, répondre par une banale conciliation à toutes les attaques et laisser notamment les influences de cléricalisme usurper de toutes parts, défier la société civile, essayer de dominer l’état, envahir l’instruction publique, l’administration, l’armée elle-même ? Il ne faut assurément rien de semblable, il ne faut ni tolérer les transgressions des lois ni laisser s’accomplir ces invasions qui prennent ouvertement pour mot d’ordre la contre-révolution ; mais une politique sérieuse qui veut atteindre son but n’a pas besoin, pour sauvegarder l’indépendance de la société civile, d’exciter toutes les passions d’irréligion. Elle ne procède ni par les dxlamations irritantes, ni par la violence des actes ; elle sait choisir son terrain, son heure, ses moyens d’action. Elle reste ce qu’elle doit être, l’expression vivante, résolue et mesurée de la loi faite pour être respectée par tous. Une politique sérieuse cherche les résultats, non la popularité subalterne, et pour tous les esprits sincères qui n’ont que la préoccupation du bien public, ce qu’il y à de mieux à faire c’est d’aider un gouvernement honorable dans cette tâche aussi ingrate que laborieuse, c’est de le seconder au lieu de l’affaiblir par des sommations ou de lui créer des embarras par des agitations toujours dangereuses. C’est dans ces termes sans doute que la question restera posée lorsque les chambres se retrouveront à Versailles, et ce jour-là M. Gambetta lui-même sera peut-être le premier à sentir que pour donner cet exemple de stabilité dans la république dont il a parlé, il ne faut pas commencer par l’exemple de l’instabilité ministérielle. Que sortira-t-il définitivement de cette situation compliquée, singulière, créée en Allemagne par les derniers attentais dirigés contre l’empereur Guillaume ? Ce n’est pas certainement en un jour que s’éclairciront toutes ces questions obscures nées d’une manière presque imprévue au sein du succès et du plus vaste déploiement de puissance. L’Allemagne a eu beau conquérir la prépondérance par la victoire et faire sentir partout le poids de sa volonté, elle a beau avoir toujours une armée puissante, aguerrie, qui lui garantit sa sûreté, après avoir été l’instrument de ses ambitions et de ses conquêtes ; malgré tout ce qui peut flatter son orgueil, malgré la satisfaction d’avoir eu récemment un congrès européen délibérant à Berlin sous la présidence de son chancelier, l’Allemagne se sent travaillée par un mal profond, intime, et elle a le désagrément de ne pouvoir nous accuser, de voir la France à l’abri des agitations socialistes qui deviennent un péril pour elle.

Le point capital de la politique intérieure de l’Allemagne est évidemment aujourd’hui la recherche des moyens de réprimer les propagandes révolutionnaires, les menées démagogiques. Il s’agit de combattre les progrès du socialisme. Déjà, l’on s’en souvient, le parlement a été dissous pour avoir repoussé une loi que le gouvernement avait présentée ; c’est cette loi, avec quelques modifications, qui est revenue devant le parlement nouveau, qui a été rapidement discutée dans une première lecture et qui est aujourd’hui soumise au travail d’une commission. Or, sans qu’on puisse savoir encore le dernier mot de ce travail intérieur de la commission, il paraît que le projet du gouvernement serait remanié d’une manière assez sensible, que quelques-unes des dispositions répressives seraient modifiées. Qu’arriverait-il si la loi allait échouer devant le nouveau parlement comme elle a échoué une première fois devant le parlement ancien ? On ne parle de rien moins déjà que d’une nouvelle dissolution. Que cette menace soit sérieuse ou qu’elle ne soit qu’un moyen détourné pour vaincre quelques résistances, pour faire réfléchir les récalcitrans de la commission, peu importe : le point grave c’est que l’enfantement de la loi est laborieux, c’est que dans le parlement renouvelé comme dans le parlement dissous il n’est pas facile de trouver une majorité ; mais M. de Bismarck est évidemment décidé à avoir sa loi, il fera tout pour l’obtenir, il n’hésitera pas devant la brèche. Déjà il est intervenu avec éclat dans la première lecture, et la discussion a été certainement curieuse, non-seulement par les révélations ou les prétendues révélations d’un député socialiste, M. Bebel, sur les relations des chefs du socialisme avec le gouvernement, mais encore et surtout par le discours du chancelier lui-même. M. de Bismarck est un orateur original qui prend ses libertés ; il a parlé, selon son usage, avec une parfaite désinvolture, démentant d’une façon assez pittoresque les récits de M. Bebel, racontant à sa manière, d’un ton dégagé et humoristique, ses rapports avec le chef socialiste Lassalle, sabrant un peu tout le monde de sa verve sur son chemin, et en définitive laissant suffisamment pressentir le prix qu’il attache à obtenir sa loi contre les socialistes. M. de Bismarck, après s’être engagé, ne désertera sûrement pas le combat. Le succès dépend de ce qu’il fera pour rallier les nationaux-libéraux à sa cause, ou pour gagner les voix du centre catholique, — de sorte qu’au fond, dans cette question, il s’agit réellement de la direction nouvelle de la politique intérieure de l’Allemagne. M. de Bismarck est aujourd’hui tout entier à ce combat parlementaire, et cependant, s’il regardait hors de l’Allemagne, s’il voulait s’intéresser aux suites de ce traité qu’il a si lestement expédié à Berlin il y a trois mois, le travail de ce côté ne lui manquerait pas.

Rien n’est plus étrange en effet que tous ces incidens qui se succèdent depuis quelques semaines, qui viennent incessamment compliquer l’exécution du traité de Berlin, et qui, au lieu de la paix promise, semblent ouvrir une ère de conflits indéfinis. L’occupation de la Bosnie et de l’Herzégovine, qu’on croyait d’abord si facile, est devenue une lourde et épineuse difficulté pour l’Autriche. Ce n’est plus une marche militaire plus ou moins laborieuse, c’est une véritable campagne que l’armée autrichienne est réduite à poursuivre à travers des combats de tous les jours, au prix de beaucoup de sang, et la popularité du comte Andrassy ne laisse pas de souffrir de toutes ces complications dont on ne voit pas la fin. Sera-ce un avantage, sera-ce un fardeau pour l’Autriche ? C’est encore une grave question. Il est douteux maintenant que la campagne présente suffise pour assurer la pacification ou, pour mieux dire, la conquête de ces provinces ; on n’est pas au bout des sacrifices, sans parler des difiicultés nouvelles qui peuvent surgir à l’improviste, et la Hongrie commence à murmurer ; elle ne voit pas sans amertume le développement d’une politique qui, dans tous les cas, peut avoir pour conséquence de transformer les conditions de l’empire austro-hongrois par un changement dans l’équilibre des races. Le comte Andrassy se flatte, dit-on, de trouver au bout de tout la justification de la politique qu’il a suivie et qu’on lui reproche. C’est possible ; jusqu’ici on est en pleine bourrasque, en pleine crise. D’un autre côté, la situation créée par le traité de Berlin dans le reste de l’Orient n’est certes rien moins que flatteuse. Tout est en suspens au milieu d’un mécontentement à peu près universel. La Serbie en est pour ses déceptions. Elle a conquis une indépendance dont elle jouissait par le fait, et avec cela quelques petits territoires ; en revanche, depuis l’entrée de l’Autriche en Bosnie, elle se voit cernée de toutes parts, elle doit renoncer à tout rêve d’ambition. Quant aux réformes qui doivent être opérées dans les autres provinces laissées à la Porte, soit en Europe, soit dans l’Asie-Mineure, elles s’exécuteront peut-être, il faut le croire ; M. Layard s’en occupe à Constantinople, de même que les puissances paraissent s’occuper des différends de la Porte avec la Grèce au sujet de la nouvelle frontière.

On n’en a donc pas fini avec les incertitudes, les malaises et les difficultés ; mais de tous ces incidens qui se succèdent ou se pressent dans ces régions de l’Orient, le plus curieux et peut-être aussi le plus redoutable par les conséquences qu’il peut avoir, c’est cette menace de complication qui vient de s’élever en pleine Asie, sur les frontières de l’Afghanistan. Au premier abord, ce n’est pas sans doute une bien importante querelle. L’Angleterre, maîtresse du Pendjab, a voulu envoyer une mission à l’émir de Caboul, dont les menées lui ont paru suspectes depuis quelque temps ; elle a prévenu l’émir de l’envoi de sa mission, elle n’a reçu aucune réponse. Un officier parlementaire anglais s’est présenté à la frontière à un chef afghan, et a été renvoyé assez lestement. S’il n’y avait qu’un émir à mettre à la raison, ce ne serait rien ; mais l’Afghanistan est justement le théâtre asiatique où l’influence russe et l’influence anglaise se rencontrent. La Russie, menacée il y a quelques mois d’une guerre avec les Anglais, a envoyé de son côté une mission à Caboul, et c’est peut-être en se sentant ou en se croyant appuyé par cette mission russe que l’émir a pris une attitude d’hostilité vis-à-vis de l’Angleterre. Là est la gravité de cette question, qui semble commencer. Qu’en sera-t-il ? Il serait au moins étrange que la guerre qu’on a voulu éviter au sujet de l’empire ottoman allât éclater en Asie au sujet de l’émir afghan, mettant aux prises les deux puissances que M. de Bismarck a appelées l’éléphant et la baleine. Ce serait une étrange suite de ce traité de Berlin fait pour rendre la paix au monde.

ch. de mazade.
Le directeur-gérant, C. Buloz.