Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1878

Chronique n° 1116
14 octobre 1878


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1878.

Doux questions qui résument la situation, la politique du moment, ont été depuis quelques jours livrées à toutes les polémiques, — l’une incidente, secondaire et déjà résolue, l’autre d’un ordre plus grave et destinée à peser quelque temps encore sur l’opinion. A quelle date précise pouvaient et devaient se faire les premières élections sénatoriales prévues par la loi organique qui a constitué les pouvoirs publics ? Quel sera en fin de compte l’esprit qui prévaudra dans ce scrutin peut-être décisif pour l’affermissement des institutions nouvelles, pour l’avenir de la république en France ? A la veille de la rentrée des chambres à Versailles, tout est là.

La question préliminaire de date et de procédure est désormais tranchée par le décret présidentiel qui fixe au 27 de ce mois la réunion des conseils municipaux appelés à choisir leurs délégués, et au 5 janvier prochain la réunion des délégués appelés à coopérer à la nomination des nouveaux sénateurs. 27 octobre, 5 janvier, voilà la campagne ouverte pour plus de deux mois dans plus de trente départemens ! Le ministère l’a décidé ainsi sous sa responsabilité, sans s’arrêter aux consultations d’un comité de légistes conservateurs qui refusaient au gouvernement le droit de convoquer les conseils municipaux avant la rentrée des chambres et d’ouvrir le scrutin sénatorial aux premiers jours de janvier. A l’interprétation du comité de la droite, le gouvernement a opposé sa propre interprétation ; il a eu sans doute ses raisons, il a dû peser tous les intérêts comme toutes les convenances. A vrai dire cependant, on ne voit pas bien pourquoi il a tenu à tout brusquer, à faire élire les délégués municipaux plus de deux mois avant le scrutin, au risque de laisser ces malheureux délégués livrés à toutes les obsessions, à toutes les intrigues qui ne manqueront pas de se nouer autour d’eux. Le gouvernement était dans son droit : sa convocation n’a rien d’irrégulier ; elle semble un peu prématurée, et si on n’avait choisi une date si prochaine que pour permettre aux députés et aux sénateurs d’assister aux opérations municipales avant de revenir à Versailles, la raison ne serait pas absolument décisive. L’avantage de la présence des sénateurs et des députés dans leurs départemens ne compense pas l’inconvénient d’un délai trop prolongé entre les deux actes du drame électoral. D’un autre côté il y a un point de légalité constitutionnelle qui reste assez obscur. La constitution de 1875, appliquée pour la première fois en 1876, décrète le principe du renouvellement partiel du sénat tous les trois ans, c’est parfaitement clair. Les séries désignées dès l’origine par le sort doivent être renouvelées « à l’expiration de chaque période triennale, » c’est encore clair. A quel moment précis finit la période triennale et expirent les pouvoirs de la série soumise au renouvellement électif, c’est ici que commence l’obscurité. Les juristes de la droite, qui se sont prononcés pour le 8 mars parce que c’est le jour où la session de 1876 a été ouverte et où le sénat nouveau est entré en fonction, ces juristes ont adopté une date visiblement arbitraire qui, à leurs ypux, avait l’avantage de prolonger un peu l’existence d’une majorité qui leur est chère. La date du 5 janvier choisie par le gouvernement n’est point, il est vrai, moins arbitraire. Par le fait, il n’y a qu’une chose certaine, positive, c’est la date de la naissance légale du sénat, dont une fraction va être pour la première fois soumise à la réélection. Le sénat a été élu, il est né réellement le 30 janvier 1876 ; les pouvoirs de la série sénatoriale renouvelable aujourd’hui n’expirent ni le 5 janvier, ni le 8 mars, ils expirent le 30 janvier 1879. Tout le reste peut passer pour arbitraire.

Il faut se rendre compte des choses. Quelle va être la situation à partir du 5 janvier ? Nous ne le voyons pas bien. Si les nouveaux élus entrent au sénat dès l’ouverture de la session, on aura donc enlevé par un simple décret près d’un mois d’existence légale aux anciens sénateurs ! Si les élus du 5 janvier sont obligés d’attendre le 30 pour prendre possession de leur mandat, il y aura donc pendant quelques semaines deux classes de sénateurs, les uns n’ayant entre les mains que des pouvoirs énervés, les autres impatiens de pénétrer dans l’enceinte ! Supposez dans l’intervalle un accident, à qui appartiendrait l’autorité légale ? Mieux eût valu peut-être éviter ces anomalies en restant le plus possible dans la vérité constitutionnelle, en rapprochant autant qu’on l’aurait pu la date des élections du jour où expirent réellement les pouvoirs des sénateurs désignés pour sortir et probablement destinés en partie à ne pas revenir. Ce qu’il y a de plus clair, c’est que le gouvernement, mis en présence d’une échéance inévitable, assailli de contradictions, a voulu en finir, et, profitant de la circonstance, il a pris sur lui d’adopter une combinaison qui dans sa pensée ferait coïncider désormais les élections partielles et périodiques du sénat avec l’ouverture régulière des sessions parlementaires. Il n’a pas violé la constitution, il l’a interprétée comme ses adversaires eux-mêmes l’interprétaient dans leurs consultations. Il s’est inspiré de l’esprit de la loi, de la situation tout entière, des nécessités du moment, et entre des solutions différentes il a choisi celle qui, sans être exempte d’inconvéniens, lui a paru encore la plus plausible, la mieux faite pour établir une certaine régularité dans le jeu des institutions. Dans tous les cas, quel que soit le jour fixé pour la réunion des conseils municipaux ou du collège sénatorial, ce n’est pins la difficulté, ce n’est pas ce qui changera le résultat et ce qui décidera de l’issue du scrutin. Toutes les controverses plus ou moins vives sur une date, sur un point de légalité constitutionnelle n’ont que peu d’importance ; ce sont des escarmouches avant la bataille. La question préliminaire est résolue ; la vraie et sérieuse question reste tout entière désormais dans les élections elles-mêmes, dans le caractère de la majorité qui triomphera dans la situation politique qui sera créée par le vote du 5 janvier. C’est l’affaire de tout le monde, des partis qui vont se trouver en présence, du gouvernement qui a sa conduite à régler dans cette mêlée, de ceux qui veulent aider sans arrière-pensée à l’affermissement des institutions, et avant tout de la France elle-même qui est la première intéressée à voir la paix et la sécurité sortir de cette urne mystérieuse où sont cachées ses plus prochaines destinées.

L’épreuve va être décisive, cela n’est pas douteux ; elle est attendue partout avec quelque anxiété, comme le signe de ce qui se passe réellement dans l’âme de la France. De ce que produira le scrutin du 5 janvier dépend en grande partie l’avenir de l’ordre nouveau créé, organisé par la constitution de 1875. Évidemment pour que cet avenir se réalise avec profit pour le pays, pour que les institutions nouvelles prospèrent, il n’y a qu’une chance aujourd’hui, c’est que le vote qui se prépare envoie au sénat des hommes sensés, éclairés, sincèrement disposés à maintenir la république, mais en même temps fermement résolus à la pratiquer avec prévoyance, avec modération, en respectant les instincts, les intérêts, les mœurs, les traditions de la France. C’est là, pour ainsi dire, le programme nécessaire des élections prochaines, et il ne peut être efficace que s’il garde jusqu’au bout le caractère le plus sérieux, s’il n’est pas une vaine promesse. Les républicains qui ont l’expérience de la politique sont assurément les premiers à le sentir. Il en est malheureusement parmi eux qui ont une étrange manière de servir leur cause et qui se croient bien habiles en déployant une diplomatie qui ne trompe personne. Ils répriment autant que possible leurs instincts d’agitation ; ils rendent au pays cet hommage de le croire modéré, et ils sentent le besoin de le respecter, tout au moins de ne pas l’effrayer ; mais pour eux, on le sent, la modération est une tactique, la sagesse est un expédient de circonstance. Ils se contiennent parce qu’il le faut, en ayant toujours l’air de jouer la comédie, et tandis que d’un côté ils mesurent leur langage, ils semblent d’un autre côté dire sans cesse à leurs adhérens prêts à s’emporter, à leurs amis impatiens : « Attendez ! n’allez pas compromettre tout ce que nous avons gagné. La modération, c’est pour avoir un bon sénat comme nous le désirons. Quand nous aurons une majorité républicaine au sénat, alors nous serons libres, notre parti régnera et gouvernera. Nous pourrons réaliser nos idées et déployer notre drapeau, le drapeau de la vraie république ! » — Eh bien ! non, si l’on faisait ces calculs, la tactique serait vaine. Ceux qui se croiraient assez habiles pour dominer le pays après l’avoir abusé, et pour entraîner à leur suite les modérés dont ils auraient un moment exploité l’alliance, ceux-là seraient certainement trompés dans leurs calculs équivoques. Il n’y a pas une sagesse de nécessité avant les élections, et la liberté de tout faire après les élections. La modération est une loi de vie ou de mort le lendemain comme la veille. La politique qui a aidé à créer la république est la seule qui puisse la faire durer, et puisqu’on invoque si souvent M. Thiers, non-seulement comme le patriotique libérateur du territoire, mais comme le fondateur des institutions nouvelles, qu’on l’accepte tout entier avec sa raison et sa prévoyance, avec ce programme si profondément médité auquel il a attaché son nom, qu’il a laissé comme un héritage à ceux qui prétendent le continuer.

C’est par M. Thiers et ses premiers collaborateurs de 1871, en effet, c’est par M. Casimir Perier, par M. Dufaure, encore aujourd’hui président du conseil, c’est par tous ces hommes patriotes dévoués et libéraux expérimentés que le régime nouveau a conquis son crédit, que les conditions de la seule république possible ont été tracées dès la première heure. Que disait M. Thiers dans ce message du 11 novembre 1872, qui reste comme le lumineux exposé d’une situation, comme le programme de tout ce qui s’est accompli depuis ? « La république sera conservatrice ou elle ne sera pas ;… la république n’est qu’un contresens si, au lieu d’être le gouvernement de tous, elle est le gouvernement d’un parti quel qu’il soit. Si, par exemple, on veut la représenter comme le triomphe d’une classe sur une autre, à l’instant on éloigne d’elle une partie du pays d’abord, et le reste ensuite… » Et dans une de ces phrases un peu longues où il se plaisait quelquefois, où il promenait sa pensée à travers toutes les évolutions, il ajoutait : « Je ne comprends, je n’admets la république qu’en la prenant comme elle doit être, comme le gouvernement de la nation qui, ayant voulu longtemps et de bonne foi laisser à un pouvoir héréditaire la direction partagée de ses destinées, mais n’y ayant pas réussi par des fautes impossibles à juger aujourd’hui, prend enfin le parti de se régir elle-même, elle seule, par ses élus librement, sagement désignés, sans acception de parti, de classe, d’origine, ne les cherchant ni en haut, ni en bas, ni à droite, ni à gauche, mais dans cette lumière de l’est-me publique où les caractères se dessinent en traits impossibles à méconnaître, et les choisissant avec cette liberté dont on ne jouit qu’au sein de l’ordre, du calme et de la sécurité… » La phrase est un peu longue, elle contient tout dans ses savantes nuances, elle résume l’idéal d’un gouvernement de libérale sagesse, de prudente expérience dans un vieux pays éprouvé par toutes les révolutions, attristé par le malheur, où il s’agit de rassurer, de concilier, non de diviser et d’opprimer.

Et bien peu après, que disait à son tour le garde des sceaux de M. Thiers, M. Dufaure lui-même, dans des circonstances qui ne différaient pas beaucoup de la circonstance où nous sommes, dans une situation où il rencontrait aussi devant lui M. Gambetta, après un autre discours de Grenoble ? M. Dufaure mettait autant de soin que le chef du gouvernement à préserver la république de ses dangereux amis, de ceux qui semblent n’aspirera conquérir une majorité que pour exercer une domination « xclusive de parti, pour déchahier des agitations qu’ils ne seraient pas toujours maîtres de contenir, u Je me permets, disait-il, de reprocher à mes honorables contradicteurs de trop identifier avec eux, dans leurs discours, le pays d’un côté, la république de l’autre… Je me permettrai de leur dire un seul mot : savez-vous ce qui nous crée une difficulté pour le gouvernement que nous exerçons sous le nom de la république française ? Le voici, ce n’est pas la forme de gouvernement, c’est le mot de république. Dans notre longue histoire, il a toujours paru accompagné d’agitations permanentes, de prétentions toujours nouvelles, d’ambitions sans cesse croissantes, comme si toute république était un état turbulent, aspirant à passer des belles et grandes institutions de 1789 à celles de 1792, et de celles de 1792 à celles de 1793 pour se perdre ensuite dans le sang. Voilà le malheur attaché à ce nom, et je dis que tout homme politique qui a l’honneur, même un moment, de participer à un gouvernement auquel vous avez donné le nom de république française, doit s’attacher à montrer la république absolument étrangère aux agitations auxquelles on la croit destinée… »

Voilà les conditions que rien ne peut changer ni obscurcir, qui resteront impérieusement vraies après les élections comme elles le sont avant, comme elles l’étaient à l’époque où M. Thiers et M. Dufaure faisaient entendre dans la dernière assemblée le langage de l’expérience, du patriotisme prévoyant. Voilà le programme qui s’impose au prochain scrutin et dont on ne pourrait se départir le lendemain, dans une ivresse de succès, sans remettre immédiatement en doute tout ce qui a été conquis depuis huit ans par des efforts incessans de modération et de sagesse. Qu’on ne laisse donc pas entendre, par une tactique dangereuse, qu’il ne s’agit que d’avoir un peu de patience jusqu’aux élections, que la république, émancipée par le vote du 5 janvier, pourra se déployer alors dans sa vérité. Si cette république-là apparaissait, elle suivrait bientôt le chemin où M. le garde des sceaux de 1872 la montrait roulant vers l’abîme. Il n’y a de république possible, de république sérieuse, que celle dont M. Thiers traçait l’image, la seule à laquelle se rallient les esprits modérés et dont le sénat renouvelé doit rester le gardien. La faiblesse de M. Gambetta est de ne pas savoir choisir entre ces deux républiques qui sont perpétuellement en présence, d’encourager souvent des passions auxquelles il ne peut donner que des paroles et de se faire ou se laisser faire une position assez étrange où il semble par instans perdre le sens de la réalité.

M. Gambetta aurait pu, sans nul doute, avoir une action utile, surtout dans les circonstances décisives que nous traversons ; il paraît se contenter de jouer un rôle bruyant partout où il passe. Il est allé, il y a quelques semaines, prononcer un discours retentissant à Romans dans la Drôme ; il était hier à Grenoble prononçant des harangues nouvelles. Il voyage à travers les triomphes. Chemin faisant il est reçu par les conseillers municipaux ; il donne audience aux autorités publiques, aux maires, aux préfets, aux ingénieurs, aux jeunes filles qui lui portent des bouquets et aux commis-voyageurs. Il prophétise, il raconte complaisamment ses grandes actions dans les banquets publics ou privés. Tout ce qu’il dit est recueillli par la sténographie, revu, remanié, expédié par le télégraphe comme parole de prince. M. Gambetta devient en vérité un personnage difficile à définir, et, s’il n’y prend garde, s’il ne se défend pas des fumées du triomphe, il ne sera plus bientôt à l’abri d’un certain ridicule. Qu’on se figure M. Gambetta, dans son voyage de Grenoble, assistant en gala, selon les historiographes, à la représentation de la Grande-Duchesse, se faisant, dans l’entr’acte, chanter la Marseillaise, fraternisant avec les commis-voyageurs et, dans un banquet, recevant d’un de ses amis, à bout portant, ce compliment renouvelé d’un vaudeville fameux d’autrefois : « grand homme, homme de génie, la destinée de la république est liée à la tienne ! » Si ce n’est pas le discours textuel, c’est à coup sûr le sens, tout y est ! Le tableau est certes curieux, et malheureusement au milieu de tout cela l’orateur de la gauche ne peut retenir une certaine intempérance de langage. Il justifie une fois de plus ce que M. Dufaure disait en 1872 à propos de ce premier voyage de Grenoble, qui ne fit pas moins de bruit que celui d’aujourd’hui : « Nous faisions à Versailles le beau rêve de conduire paisiblement les affaires du pays jusqu’au jour où nous les remettrions à l’assemblée de retour, lorsqu’au milieu de ce rêve nous avons été tout à coup réveillés et troublés par le bruit des discours éloquens prononcés en Savoie et en Dauphiné ! » Le fait est qu’avec toute son éloquence M. Gambetta n’aide pas aux rêves paisibles et ne simplifie pas toujours la tâche des gouvernemens sensés. En cela, il n’est point un parfait opportuniste !

Ce n’est pas assurément que M. Gambetta ait dit à Grenoble beaucoup plus qu’il n’avait dit à Romans. C’est toujours la même chaleur d’imagination, le même torrent d’éloquence, le même thème, le même tissu d’amplifications mêlées parfois de vues fortes et justes. Au fond, ce nouveau discours ne manque pas d’une certaine modération, il est plus bruyant que sérieusement menaçant ; mais M. Gambetta a beau faire, il ne peut se défendre de l’esprit d’exagération. Au même instant où il exprime des idées qui révèlent sa portée politique, qui seraient parfaitement acceptables, il se répand en agressions violentes, en déclarations de guerre à tout ce qui n’est pas de son parti, en intempérances grossières, en paroles de mauvais goût sur les « aristocrates, » sur les oligarchies. C’est peut-être d’un tribun, ce n’est point assurément d’un homme public aspirant à jouer un rôle sérieux parmi ses contemporains. Et puis quelle préoccupation étrange pousse donc M. Gambetta à reprendre sans cesse cette expression baroque de a nouvelles couches sociales, » qu’il a trouvée un jour, il y a six ans, à Grenoble même, et à laquelle il paraît tenir comme on tient à une invention malvenue ? Quelle est sa pensée réelle ? S’il veut dire que les générations nouvelles doivent s’ouvrir un chemin et prendre place à leur tour sur la scène, ce n’est point là vraiment un aperçu d’une extrême nouveauté. S’il prétend que les enfans du peuple, des classes laborieuses, des ouvriers de la terre aussi bien que de l’atelier, ont comme les autres le droit de s’élever par le travail, d’entrer dans les conseils publics, dans l’administration des affaires, dans les fonctio’is, est-ce que ce droit n’est pas reconnu partout et partout exercé ? D’où vient-il lui-même ? Est-ce qu’avec les dons de son esprit et de son éloquence il a rencontré des obstacles ou même des préventions sur son chemin ? Est-ce que depuis longtemps notre monde n’est pas peuplé d’hommes qui se sont élevés de la condition la plus humble à la fortune et aux positions les plus considérables ? Où donc aperçoit-on désormais dans notre société française des privilèges de caste, des démarcations blessantes ? Si M. Gambetta ne veut que ce que la révolution française a donné à tout le monde, il n’a pas besoin d’entrer en guerre, la conquête est faite et irrévocable. En insisiant encore dans son dernier discours sur ces fameuses » nouvelles couches, » qu’il flatte, qu’il évoque comme si à elles seules elles représentaient l’avenir, il laisserait supposer qu’il a quelque autre idée, une vague arrière-pensée de revendication exclusive et révolutionnaire. C’est l’inconvénient de ces banalités retentissantes qui ne sont le plus souvent après tout que des banalités et qui prêtent toujours néanmoins à des interprétations dangereuses, compromettantes pour un homme public.

Que se propose M. Gambetta avec ces procédés et ces allures de politique en représentation ? Il recueille des succès qui peuvent flatter son orgueil, il fanatise quelques séides empressés à le suivre, il a les bénéfices et les plaisirs de l’ostentation personnelle, c’est possible : franchement, avec sa position, avec fon talent et son esprit, il pourrait aspirer à un autre rôle, à un rôle plus sérieusement utile pour lui-même et pour la république. Il passe malheureusement un peu trop comme un ouragan d’éloquence à travers les villes, gagnant ceux qui n’ont plus besoin d’être conquis, troublant les indécis qu’il devrait rassurer, inquiéiant les modérés, qui ne savent plus ce qu’ils doivent croire de ses idées, de ses projets ou de ses ambitions. M. Gambetta ne se fait pas sans doute l’illusion d’avoir tracé à Grenoble ou à Romans un programme de politique saisissable et réalisable à la veille des élections sénatoriales et de la session parlementaire. Il a voulu bien plutôt apparemment, au risque des difficultés qu’il pouvait créer, faire sentir son influence et maintenir sa position par un coup d’éclat. Il a les ovations, il laisse au gouvernement le soin de sauvegarder la paix générale, de maintenir cette situation favorable où toutes les manifestations sont possibles, de se mesurer avec les embarras de tous les jours, d’avoir une opinion sensée et pratique sur les questions qui émeuvent le pays, d’assurer enfin la marche de tous ces intérêts dont l’ensemble compose la vie nationale.

C’est le rôle du gouvernement, et pour lui, à la veille de la session, aux approches des éleciions sénatoriales, c’est évidemment plus que jamais l’heure de se tracer à lui-même un plan de conduite, de préciser ses idées et ses intentions, de fixer les limites de ce qu’il veut et de ce qu’il peut faire, de ce qu’il accepte et de ce qu’il combat. La politique que le ministère se propose de suivre n’a certainement rien de mystérieux. Elle est tout entière dans les traditions de la grande carrière de M. le garde des sceaux, dans les opinions universellement connues de M. Dufaure ; elle est aussi dans toutes ces déclarations que M. le ministre des travaux publics a multipliées depuis quelques mois, qui résument toutes un programme d’habile et profitable conciliation ; elle est dans la prudente direction des ministres qui président aux finances, aux affaires intérieures comme aux affaires étrangères, dans le zèle chaleureux de M. le ministre de l’instruction publique pour les progrès de renseignement sous toutes les formes. Ce que représente, ce que doit représenter le ministère, c’est cette politique de ferme et persévérante modération, qui consiste à gouverner sans exclusion, sans esprit de parti, à défendre pied à pied les droits de l’état, les institutions nouvelles contre toutes les hostilités aussi bien que contre toutes les impatiences, à proposer en un mot à la sanction du pays cette république conservatrice et libérale, qui est la seule possible. Que le ministère ne craigne pas de porter cette politique devant le parlement, de la suivre dans toutes les affaires, de l’affirmer dans toutes les circonstances. Et qu’on nous entende bien : il ne s’agit nullement de provoquer ou d’engager des conflits personnels, des luttes d’influences pour la satisfaction des ennemis du régime nouveau, d’ouvrir, par exemple, des controverses avec M. Gambetta au sujet de ce qu’il a pu dire en dehors des chambres. M. Gambetta a beau être un personnage de marque et de crédit, il n’est après tout qu’un député éminent, il ne dispose ni de la France, ni de la politique du gouvernement, ni même peut-être des chambres, au moins autant qu’on le dit ; il a seul la responsabilité de ses discours et de ses actions.

Le gouvernement, quant à lui, n’a qu’une chose à faire : marcher d’un pas ferme sans se détourner de son chemin, avouer sans affectalion comme sans subterfuge la politique de modération qu’il est décidé à suivre jusqu’au bout, éviter les questions ou les conflits inutiles, les emportemens et les représailles, faire appel à tous les appuis sincères et éclairés pour le bien du pays, dans l’intérêt des institutions elles-mêmes. C’est au gouvernement de rester le guide, il ne peut sans abdiquer subordonner son rôle à personne, il ne doit céder ni aux prétentions de prépotence, ni à l’entraînement des zèles compromettans, ni à l’effervescence des initiatives individuelles. Gouverner avec les chambres, oui, c’est la loi, rien de mieux : attendre toujours le mot d’ordre, ce n’est plus gouverner, c’est livrer à tous les hasards le crédit des institutions elles-mêmes ; — mais avec tout cela, direz-vous, trouvera-t-on une majorité ? Ne rencontrera-t-on pas sur son chemin des hostihtés, des défiances, des intérêts froissés ou des ressentimens qui un jour ou l’autre se coaliseront et rendront tout impossible ? Il est bien certain d’abord que, si on doute, si on se divise, si on veut tout ménager, si on se met à chercher la sécurité dans des transactions incessantes, il est bien certain que, si on procède ainsi, on n’arrivera à rien, on perdra l’autorité sans sauver l’existence. Si on marche résolument et d’un même pas, si M. le garde des sceaux, M. le ministre de l’intérieur, M. le ministre des travaux publics et leurs collègues s’adressent à la raison et au patriotisme des chambres en les intéressant au succès de la politique qu’ils ont défendue, si enfin on sait choisir son terrain pour les luttes oii le gouvernement est enjeu, — que peut-il arriver de pire ? Le ministère tomberait sur le terrain qu’il aurait choisi ! Il serait la victime de ces puérils et inconséquens mauvais vouloirs qui provoquaient il y a deux ans la première retraite de M. Dufaure ! Ceux qui auraient renversé le cabinet seraient peut-être les premiers embarrassés de leur victoire, et ils seraient responsables de la crise nouvelle que leur imprévoyance aurait ouverte. Le ministère, lui, tomberait avec ce programme de modération qui a rendu la république possible sous ce gouvernement de M. Thiers dont M. Jules Simon vient de raviver les souvenirs dans un livre écrit avec quelque diplomatie par instans, mais toujours avec talent, avec bonne grâce et avec une séduisante habileté.

Est-ce là, à proprement parler, une histoire du gouvernement de M. Thiers ? C’est plutôt une série d’impressions, de souvenirs et de jugemens sur une époque de l’histoire contemporaine où l’auteur a eu lui-même son rôle d’acteur et de témoin à côté d’un chef aimé et respecté. C’est le récit animé, attachant, de ces premières années qui ont suivi les événemens de 1870-1871, années pleines de péripéties, d’épreuves et d’angoisses patriotiques. Le livre de M. Jules Simon, en remettant sous les yeux cette période émouvante, où la raison d’un homme aide une nation à se relever à travers tous les obstacles, ce livre a le mérite d’être profondément instructif pour tous les partis qui sont encore en lutte, non pas tout à fait dans les mêmes conditions, mais pour les mêmes causes et surtout avec les mêmes passions.

Il est certes instructif pour les conservateurs qui peuvent retrouver dans ces pages l’histoire de leur imprévoyance, de leurs illusions et de leurs impuissans efforts. Que de fois n’ont-ils pas harcelé M. Thiers et pour ce qu’il faisait et pour ce qu’il ne faisait pas ! Ils lui ont disputé par instans jusqu’aux plus simples prérogatives, et celui qu’ils accusaient puérilement de connivence avec le radicalisme était obligé d’arracher à ces conservateurs habiles le droit inhérent à tout gouvernement de nommer quelques maires ou les membres du conseil d’état. Impuissans à faire la monarchie, ils ont refusé d’aider M. Thiers à organiser une république conservatrice, et par une sorte d’expiation, après avoir renversé M. Thiers, ils ont été obligés d’assister au succès de ce qu’ils n’avaient pas pu empêcher, d’un régime dont ils auraient pu être les conseillers écoutés, les modérateurs acceptés. Voilà la moralité de cette histoire pour les conservateurs qui en sont encore à chercher la cause de leurs déceptions ! La moralité de ce passé d’hier ravivé par M. Jules Simon n’est pas moins saisissante pour les républicains, qui peuvent voir une fois de plus dans ce livre à quelles conditions, au prix de quels efforts de prudence et de sagacité la république est arrivée à être un régime régulier. Elle est devenue possible par le gouvernement de M. Thiers ; elle touche maintenant à cette épreuve nouvelle d’élections décisives, et M. Jules Simon a eu certes raison de rappeler à tous ceux qui l’oublient dans les circonstances où nous sommes, le conseil impérieux d’une expérience si récente encore.

Bien des considérations qui tiennent à la situation intérieure de la France font une nécessité permanente de cette politique de modération sans laquelle on retomberait dans les éternelles crises qui conduisent toujours au même dénoûment ; mais s’il fallait une autre raison supérieure et pressante, d’un ordre patriotique et national, cette raison, elle serait dans l’état de l’Europe, dans le mouvement extérieur des choses. Depuis quelque temps en effet, l’Europe semble agitée d’un singulier malaise ; elle n’est pas seulement troublée par toutes ces questions qui touchent à l’Orient, que le congrès de Berlin a peut-être compliquées encore plus qu’il ne les a résolues ; elle n’est pas seulement inquiète de cette paix qui n’est qu’un mot, qui n’est réelle ni dans les provinces ottomanes où les Russes sont toujours, ni en Bosnie oii les Autrichiens sont réduits à déployer toutes leurs forces militaires, ni en Asie où les Anglais semblent disposés à envahir l’Afghanistan, au risque de rallumer une antre guerre d’Orient. En dehors même de ces questions d’un ordre général, il y a d’antres faits, d’autres symptômes assez significatifs. Il est certain que depuis quelque temps en Europe, dans de grands pays, il s’élève un souffle de réaction à la suite d’une traînée d’incidens révolutionnaires. En Russie le gouvernement est occupé à concentrer ses moyens de répression sous prétexte de poursuivre le nihilisme. En Autriche, à Pesih et à Vienne, il y a pour le moment des crises ministérielles qui sont la conséquence des événemens de la Bosnie, mais qui pourraient facilement conduire à des réactions. En Allemagne, à Berlin, le parlement est tout entier à la discussion de la loi contre les propagandes socialistes et révolutionnaires. Le gouvernement finit par triompher de toutes les hésitations comme de toutes les résistances. Il a retrouvé une majorité, il enlève à la loi article par article ; il n’a cependant pas réussi sans une intervention nouvelle de M. de Bismarck, qui, avec sa brutalité humoristique, a cru devoir cette fois mettre en scène la France et le gouvernement français. M. de Bismarck s’exagère, nous en sommes convaincus, les relations de la France et de notre gouvernement avec des Allemands au sujet des affaires allemandes ou de nos propres affaires ; mais s’il a parlé ainsi, s’il s’est plu à évoquer le spectre de l’étranger, c’est qu’il y avait quelque intérêt, et dans tous les cas il est clair qu’à l’heure qu’il est, il n’est pas en bonne humeur de libéralisme. Jusqu’à quel point cela ira-t-il ? Ce n’est pas à coup sur le moment de se livrer en France à des fantaisies révolutionnaires ou à des expériences nouvelles.

Ainsi marche le monde d’aujourd’hui, et au milieu de tout ce mouvement des choses, les hommes qui ont grandi avec le siècle disparaissent de la scène. M. l’évêque d’Orléans vient à son tour de mourir en Dauphiné, où il aimait à aller se reposer, comme il aimait à aller presque tous les automnes reprendre des forces dans son pays natal de Savoie. Mgr Dupanloup touchait à sa soixante-dix-septième année. Il était depuis trente ans évêque d’Orléans. Il a été mêlé à toutes les luttes contemporaines comme évêque, comme écrivain, comme polémiste religieux, comme membre de l'assemblée de 1871, comme sénateur, et même comme académicien. C'était une nature supérieure de prêtre militant, alliant l'intégrité au talent, l'ardeur de la foi à l'éclat de l'esprit, la générosité du cœur à l'impétuosité de l'imagination, et il aimait trop le combat pour n'avoir pas ce degré de libéralisme qui se concilie avec le caractère sacerdotal. C'était un des grands évêques français, et sa mort est une perte pour le pays comme pour l'église. CH. DE MAZADE.