Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1869

Chronique n° 899
30 septembre 1869


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 septembre 1869.

L’empereur reprend décidément la santé sous les ombrages de Saint-Cloud, — Dangeau, devenu nouvelliste, nous a donné le bulletin fidèle de ses déjeuners et de ses plaisirs aux courses du bois de Boulogne ; — l’impératrice se dispose plus que jamais, à ce qu’il paraît, à partir pour l’Orient, où le sultan lui prépare la surprise de fêtes merveilleuses sur le Bosphore ; le prince impérial ne fera point avec son gouverneur un voyage d’instruction militaire sur le Rhin, et les ministres se promènent ou sont dans leurs terres. De ce côté, tout est au mieux, l’horizon officiel est sans nuages. Pendant ce temps, les journaux, n’ayant plus de sénatus-consulte à dévorer, ruminent la convocation plus ou moins prochaine du corps législatif ; les esprits commencent vraiment à s’échauffer sur le concile ; le congrès de Lausanne a divagué tout à son aise sur les « embrassemens » de la république et du socialisme, sur les « États-Unis d’Europe » et sur la paix perpétuelle, qui doit être précédée toutefois, au dire de M. Victor Hugo, d’un dernier et formidable combat… Quoi encore ! En attendant la paix perpétuelle, l’Italie s’essaie à la petite guerre dans la vallée de la Sieve, l’Espagne a la guerre civile à son foyer ; Berlin a célébré le centenaire de Humboldt, la Bohême a eu le centenaire de Jean Huss ; M. de Beust a rôdé autour de nos frontières sans venir jusqu’à Paris. Les bruits prennent la place des faits, et septembre, le mois des vendanges et des villégiatures, septembre s’achève en laissant tomber ses rayons déclinans sur cette scène du monde, qui est toujours nouvelle, même quand elle ne change pas, qui s’éclaire parfois à l’improviste des lueurs sinistres de quelque crime effroyable venant faire diversion à la politique. Ainsi vont les choses ; le repos n’est qu’apparent. L’activité officielle peut être suspendue, les gouvernemens peuvent se mettre en vacances et congédier les affaires ou laisser un intervalle entre l’œuvre de la veille et l’œuvre du lendemain, pour se donner le temps de reprendre leur aplomb et leur direction, pour se préparer à leur laborieuse tâche. Le monde a besoin de se sentir vivre, et jusque dans ses haltes d’un instant il trouve encore à s’occuper. Quand les événemens lui manquent, il s’attache à des rumeurs, ces ombres fugitives et insaisissables des événemens. Dans le silence momentané de la vie publique, il se jette sur tout ce qui est à sa portée, changeant tous les jours d’objet, interrogeant la signification des voyages diplomatiques ou le secret des conseils ministériels. Il s’agite ainsi quelquefois dans le vide, et ce n’est point assurément ce qu’il y a de moins dangereux en politique ; mieux vaudrait un ensemble de faits précis, éclairant et déterminant une situation, offrant un cadre fixe et régulier à cette activité inoccupée.

Nous sommes aujourd’hui, en France, dans un de ces momens qu’on pourrait appeler une révolution constitutionnelle interrompue par les vacances d’automne, et où tout se ressent nécessairement de cette interruption, parce que tout ce qui a été fait n’est que le commencement de ce qui reste à faire. Un sénatus-consulte a été voté, un régime nouveau a été institué sur la proposition du gouvernement ; la liberté parlementaire, après une suspension de dix-sept ans, a reconquis ses prérogatives les plus essentielles ; tout est changé désormais. Que peut-on cependant augurer de cette transformation, qui de l’empire de 1852 ne laisse vraiment subsister que l’empereur ? Elle n’existe que sur le papier, elle n’est qu’un hommage platonique rendu à un grand mouvement d’opinion, tant qu’elle n’est point passée dans la pratique, tant que le corps législatif n’est pas rentré effectivement en possession des droits qui lui ont été restitués. En d’autres termes, on n’a vu jusqu’ici paraître sur la scène que deux personnages du drame constitutionnel qui se déroule, le gouvernement et le sénat ; il y a un troisième personnage nécessairement appelé à dire son mot : c’est l’assemblée même qui a eu moralement l’initiative des réformes nouvelles. De là cette sorte d’agitation qui s’est manifestée récemment pour hâter la convocation du corps législatif, si brusquement prorogé au mois de juillet et si complaisamment laissé à son repos pendant ce premier mois d’automne. Tâchons de rester dans le vrai. Dans cette affaire de la convocation du corps législatif qui se débat avec vivacité depuis quelques jours, et qui sera probablement résolue dans un des prochains conseils, lorsque tous les ministres se retrouveront à Paris, il y a deux choses essentielles, une question de légalité et une question d’opportunité, ou, mieux encore, une question de procédure constitutionnelle et une question supérieure de politique. Légalement, il est fort possible que le gouvernement soit dans son droit en ajournant la réunion des chambres. La constitution lui fait à la vérité un devoir de convoquer le corps législatif dans les six mois qui suivent la dissolution, et à la rigueur ce délai expirerait le 26 octobre ; mais d’un autre côté il y a eu dans l’intervalle la session du mois de juillet, qui, malgré sa brièveté, compte sans doute pour quelque chose, qui a même été plus féconde que bien des sessions plus longues. La légalité n’est donc que médiocrement en jeu, et dans tous les cas elle est visiblement susceptible de plus d’une interprétation.

Quant à l’opportunité, elle n’est point douteuse, elle ressort, de l’ensemble de la situation actuelle. On ne peut rester longtemps dans cette crise de transition qui laisse le pays entre un régime abrogé et un régime qui n’existe que de nom. Pour le gouvernement comme pour le corps législatif, c’est une nécessité impérieuse d’aborder cet ordre nouveau où l’un et l’autre vont se trouver placés dans des rapports qui ne sont certainement plus les mêmes. C’est plus qu’une nécessité, si l’on peut ainsi parler, c’est une garantie de la sincérité du gouvernement. Qu’on remarque bien que si ce corps législatif qui est sorti des dernières élections se compose toujours des mêmes hommes, il n’est plus ce qu’il était il y a trois mois. Il a dès ce moment des droits qui lui assurent un rôle plus actif et presque prépondérant dans les affaires publiques. Qu’on le veuille ou non, rien n’est plus possible sans son concours ni dans la politique intérieure, ni dans la politique extérieure ; mais, pour qu’il entre vraiment dans son rôle, il faut tout au moins qu’il soit debout, qu’il puisse se constituer, il faut qu’une majorité ait pu se former, qu’entre le parlement et le ministère il ait pu s’établir des relations conformes aux institutions nouvelles. Il faut enfin que cette crise de transition qui se prolonge depuis trois mois soit définitivement accomplie, et elle ne peut l’être que par une convocation aussi prompte que possible du corps législatif. L’opportunité est donc aussi évidente que le point de légalité peut être obscur. Politiquement, la question est tranchée par ce fait même, que le corps législatif est aujourd’hui le seul pouvoir qui ne soit point organisé.

L’erreur singulière de ceux qui depuis quelques jours pressent le gouvernement de leurs sommations et sont entrés en campagne pour la réunion du corps législatif, c’est de déplacer les termes du problème, de s’armer de cette légalité douteuse et d’assigner de leur propre autorité un terme au-delà duquel tout serait perdu sans doute. Quoi donc ! ne s’est-il pas trouvé des députés menaçant gravement de se réunir sans faute, et quoi qu’il arrive, le 26 octobre, dans la salle des séances, à deux heures de relevée, pour renouveler quelque serment du jeu de paume ? Ce n’est pas tout d’écrire de ces choses et de donner de ces rendez-vous. Il faudrait réfléchir un peu et ne pas s’exposer au ridicule des parodies inutiles, des tentatives très disproportionnées dans tous les cas avec le but qu’on veut atteindre. Et quand même ces députés un peu ambitieux de bruit se réuniraient le 26 octobre sans avoir été convoqués, que feront-ils ? Pensent-ils sérieusement qu’ils vont passionner le pays pour une différence de quelques semaines dans la date de la réunion du corps législatif ? Ils se placent tout simplement entre une déconvenue, qui peut n’être que risible, et l’insurrection, qui n’est pas dans leur pensée. C’est une agitation de fantaisie qui ne peut conduire à rien et qui dénote plus d’impatience que de sens politique, qui a même le tort de laisser voir une foi peu assurée dans les destinées libérales de la France. Ceux qui se proposent ainsi de refaire le serment du jeu de paume en 1869 croient-ils donc si peu à la puissance du mouvement actuel qu’ils le voient en péril parce que le corps législatif ne sera réuni que le 26 novembre au lieu d’être rassemblé le 26 octobre ? Ce mouvement est désormais assez fort, assez irrésistible, pour s’imposer par lui-même, pour être au-dessus de toutes les hostilités et des mauvaises volontés, s’il y en avait. Aussi pour notre part n’attachons-nous que la plus médiocre importance à tous ces bruits de coups d’état, de réactions nouvelles, de listes de proscription, qui ont passé dans l’air assez récemment, et qui ont même fait le tour de l’Europe. On ne recommence pas des coups d’état à volonté, tout comme on ne passionne pas le pays à volonté pour des questions secondaires. Le gouvernement peut voir par là cependant ce qu’aurait de dangereux un ajournement mal défini du corps législatif, et c’est là justement ce que nous appelons la question d’opportunité. Le gouvernement est le premier intéressé à ne pas laisser les esprits flotter dans l’incertitude et s’égarer dans les soupçons, à préciser ce terrain nouveau créé par le dernier sénatus-consulte, à se retrouver aussitôt que possible en face d’un parlement rajeuni, devant lequel il est désormais responsable. Jusque-là, on vit dans le provisoire, dans une attente que nous ne voulons pas dire fiévreuse, mais qui peut devenir agaçante et finir par énerver d’avance cette situation nouvelle où tous les pouvoirs vont se rencontrer. Jusqu’à la réunion du corps législatif, on ne peut rien et on ne fait rien. Il faut excepter toutefois M. le ministre de la guerre, le général Lebœuf, qui vient de supprimer le régiment de gendarmerie de la garde impériale et de publier deux rapports, dont l’un contient une déclaration de quelque valeur : c’est que, contrairement aux vues qu’on avait prêtées au nouveau chef de l’armée, la garde mobile sera maintenue. Le général Lebœuf accepte l’héritage de cette création du maréchal Niel, qu’il appelle même une « institution précieuse, » bonne à conserver pour la force du pays. — Mais enfin ce n’est pas tout pour nous de savoir ce que devient la garde mobile, le ministère a bien d’autres choses à nous apprendre et bien d’autres choses à faire. Il y a toute une politique à créer, la politique du régime de l’empire libéral, par l’accord des pouvoirs publics délibérant au sein des garanties nouvelles. C’est là le vrai rendez-vous auquel personne ne peut manquer désormais.

Que l’opinion s’attache de préférence à tout ce qui constitue ce travail intérieur, c’est assez simple, et il en sera ainsi tant que le mouvement de transformation qui s’accomplit n’aura pas atteint le terme où il doit aller, tant qu’il ne sera pas une réalité définitive. Nous nous débattrons sur l’élection des maires et sur l’abrogation de l’article 75 de la constitution de l’an VIII, et sur le système des circonscriptions électorales, et sur les candidatures officielles. C’est le thème inévitable de toutes les polémiques, le menu obligé de tous les programmes. Ce qui prend aussi de l’importance, quoique à un autre point de vue et dans un ordre d’idées très différent, c’est cette question du concile, qui grandit de jour en jour, qui se complique et s’aggrave à mesure qu’on approche de l’époque où doit s’ouvrir à Rome cette grande assemblée représentative de l’église catholique. Deux mois encore nous séparent de ce moment, et déjà les manifestations se succèdent, les incidens se multiplient, l’imprévu se met dans ce drame religieux, dont le prologue commence à devenir retentissant. Tout ce qui arrive depuis quelques jours laisse entrevoir le travail qui s’accomplit au plus profond du catholicisme lui-même. Certes, dans l’état actuel du monde, il était facile de voir que la plus prudente conduite pour les gouvernemens laïques, c’était de s’abstenir. Ils se sont désintéressés. Le ministre des affaires étrangères de France a même motivé par une circulaire diplomatique cette politique d’abstention ; c’était ce qu’il y avait de plus sage, on s’en aperçoit encore mieux aujourd’hui. Les gouvernemens civils auraient été des intrus. Leur présence eût été un embarras de toute manière ; elle eût jusqu’à un certain point faussé toutes les situations ; elle serait devenue un sujet de récrimination pour les absolutistes de l’église, et aurait peut-être fait suspecter les résistances qui pourraient se produire, elle eût introduit la politique dans les affaires de religion. Rien de semblable aujourd’hui. Ce que fera ou ce que ne fera pas le concile reste essentiellement une question d’église. Ce qui se passe dans le monde catholique est d’un ordre tout religieux ; les gouvernemens n’y ont aucune part, et c’est là précisément ce qui en fait la gravité, puisque c’est du sein même du catholicisme que s’élève spontanément une pensée de résistance aux nouveautés sur lesquelles le concile semble devoir être appelé à délibérer. C’est affaire entre fidèles de la même religion et même entre prêtres du même autel. Les absolutistes cléricaux, selon leur habitude, n’ont pas assez de dédain et d’ironie pour ce malheureux catholicisme libéral qui est le commencement de la perdition ; ils l’accablent de toutes les excommunications et le tiennent déjà pour vaincu. A voir comment les choses se dessinent, ils pourraient bien pourtant s’être mépris sur le degré de leur influence, même dans l’église, et avoir trop présumé de la soumission ou de l’indifférence des catholiques. Il ne serait point impossible en un mot que le parti jésuitique, dont la Civilta catlolica est l’organe officiel, et qui domine à Rome, ne rencontrât dans le concile plus de difficultés qu’il ne l’avait supposé d’abord. Ce qui sortira en définitive de cette assemblée, nul ne peut le savoir. Ce qui est clair, c’est que depuis quelque temps des incidens étrangement significatifs se produisent, la résistance s’accentue un peu partout et sous toutes les formes, il y a visiblement deux camps tranchés dont l’antagonisme éclate à travers tout. Le vrai point de la lutte, et le plus grave parce qu’il touche à la politique, c’est cette question de l’infaillibilité du pape qui semble avoir été la raison d’être du nouveau concile, qui, si elle est résolue dans le sens absolutiste, transforme le pontificat et en fait dogmatiquement une autocratie sans limite et sans contre-poids. C’est sur ce terrain que se concentre particulièrement en Allemagne aujourd’hui le mouvement de résistance qui a commencé par les adresses des catholiques de Coblentz et de Bonn, qui a continué par de savantes études dues à des prêtres éminens, et qui vient de se résumer dans le manifeste des évêques réunis à Fulda. Ce manifeste des évêques d’outre-Rhin n’est point certainement un programme de révolution religieuse ; rien n’y offusque l’orthodoxie ; il est conçu dans l’esprit le plus modéré par des prélats fidèles à leur église et attachés au saint-siège. Au fond, il est cependant bien facile de voir que ces évêques allemands subissent l’influence de l’agitation qui s’est produite autour d’eux. S’ils parlent des appréhensions qui se sont manifestées, ce n’est pas pour les blâmer. S’ils mettent leur confiance dans le concile, c’est en assurant que d’une telle assemblée il ne peut sortir rien de contraire aux droits des états et de la société civile, à la liberté politique et intellectuelle, à la civilisation, aux prérogatives de la science, et plus leur langage est mesuré, plus il a de portée. On a ri de tout cela dans le camp ultramontain, ce sont là encore des catholiques indépendans et sincères. Ce que les évêques allemands disent avec modération, c’est après tout ce que disait récemment avec plus de netteté une brochure, — le Pape et le Concile, — publiée à Leipzig sous le pseudonyme de Janus, qui cache, dit-on, un des principaux théologiens de l’Allemagne. Brochure et manifeste, c’est un non opposé d’avance à certaines choses, et il est douteux qu’une fois à Rome les évêques allemands oublient leur langage de Fulda.

C’est la même pensée que M. l’abbé Maret, évêque de Sura, doyen de la Faculté de théologie de Paris, vient de développer en France dans son livre : du Concile général et de la Paix religieuse. Le titre même de l’œuvre indique un dessein plus général : l’auteur poursuit la paix religieuse, il veut probablement l’impossible, il n’y arrivera pas, nous le craignons fort. Dans tous les cas, l’évêque de Sura est un adversaire réfléchi, très calme, très ferme, de l’infaillibilité absolue du pape, qu’il considère comme. incompatible avec les vraies traditions chrétiennes aussi bien qu’avec les intérêts de la religion dans le monde moderne, et ce n’est pas lui qu’on accusera de parler légèrement de choses qu’il ne connaît pas. Son livre est une forte et savante démonstration préparée depuis longtemps, faite pour ce concile, qu’il convie à une grande œuvre d’apaisement, et c’est là encore un des signes de cette crise que traverse aujourd’hui le catholicisme ; mais le symptôme assurément le plus curieux est cet acte d’affranchissement et d’indépendance que vient d’accomplir ce carme éloquent qui a rempli dans ces derniers temps la chaire de Notre-Dame de Paris, le père Hyacinthe. Comment cette rupture est-elle arrivée à un tel degré d’éclat ? C’est probablement le secret de cette politique inflexible qui tend à envahir l’église, qui ne souffre aucune indépendance, aucune connivence avec le siècle. La vérité est que plus d’une fois on a voulu arrêter les élans de cette parole ardente, que le père Hyacinthe a été mandé à Rome il y a deux ans, que récemment encore on n’a pu lui pardonner d’avoir laissé entendre dans un discours qu’il y avait en ce monde d’autres religions que le catholicisme. Le coup ne s’est pas fait attendre, et le père Hyacinthe a répondu non-seulement en refusant de livrer la liberté de sa parole, comme on le lui demandait, mais en dépouillant son habit de moine, en protestant devant le concile contre des doctrines « qui se nomment romaines et qui ne sont pas chrétiennes, » contre le divorce qu’on prétend établir entre l’église et la société moderne. M. l’évêque d’Orléans, par une démarche publique dont nous ne saisissons pas bien l’opportunité, a voulu ramener ce généreux insoumis en lui conseillant le repentir de sa faute. Le père Hyacinthe s’est borné à répondre avec une dignité simple que ce qu’on appelait une « grande faute commise » n’était qu’un « grand devoir accompli. » Le vrai crime de ce carme, surveillé depuis longtemps, c’est que, malgré tout, il est resté toujours le fils de la société moderne ; il n’a pu se séparer d’elle, il a voulu la ramener à sa foi sans lui ravir ses droits. C’est un pauvre esprit, répètent aujourd’hui les grands docteurs ultramontains. Les pauvres esprits, ce sont ceux qui s’efforcent de rétrécir à tout prix le catholicisme, qui font ce qu’ils peuvent pour rejeter successivement tout ce qui a une âme flore et une parole libre. La belle victoire qu’ils ont remportée là de contraindre ce moine intelligent à fuir de sa chaire et de son petit couvent de Passy en secouant ses sandales ! M. l’abbé Maret cherche la paix religieuse, nous lui souhaitons bonne chance. En attendant, voilà la guerre qui s’allume, les camps qui se dessinent ; voilà l’éclat des ruptures imprévues et des dissidences réfléchies. Le concile s’annonce bien. Il ne fait après tout que mettre à nu, sous la forme des déchiremens religieux, la crise profonde et permanente des sociétés contemporaines.

Cette crise religieuse, morale, humaine, qui est la fatalité des siècles en travail, elle apparaît d’ailleurs sous bien des formes, à toutes les extrémités du monde de notre temps. Elle est dans le prologue agité du concile, elle était hier dans ce congrès de Lausanne, qui vient de tenir ses assises en pleine Suisse, sur une terre heureusement accoutumée à tout entendre, à tout laisser passer. Le congrès de Lausanne n’est pas le congrès de Bâle, comme on serait tenté de le croire au premier abord, c’est son frère, ou, pour mieux dire, tous ces congrès sont frères ; ils se ressemblent par l’esprit, par les tendances, par le déchaînement torrentiel des déclamations, par l’impuissance ; ils se ressemblent même trop, ils ont la monotonie de l’excentricité prétentieuse. Dire que le congrès de Lausanne a fait très efficacement les affaires de la paix universelle, au nom de laquelle il s’est réuni, qu’il a fondé les « États-Unis d’Europe » sous la forme de la république fédérative, qu’il a rédigé les « futures tables de la loi, » selon le programme qu’on lui traçait, ce serait se hasarder un peu. On a du moins parlé beaucoup et de toute chose, de la guerre, de la paix, de la république, du socialisme, de la décentralisation, de l’Orient, de la Russie, de M. de Bismarck, de M. de Beust ; puis on s’est retiré avec satisfaction, comme il convient à des gens d’esprit et de talent qui ont suffisamment parlé, et qui laissent à leurs successeurs le soin de recommencer le même exercice l’année suivante. « Ah ! citoyens, fraternité ! » s’est écrié dans un moment de lyrisme M. Victor Hugo, qui ne devait pas d’abord, à ce qu’il semble, aller à Lausanne, et qui a fini par se rendre aux vœux de ceux qui lui avaient déféré la présidence d’honneur du congrès. On ne dit pas seulement si après cette exclamation la fraternité a été définitivement fondée. L’auteur des Misérables est un homme d’un génie poétique que nous ne songeons certes pas à méconnaître, mais qui malheureusement depuis longtemps est la dupe d’une imagination puissante, ingénieuse à prendre d’étonnantes sonorités pour les vues d’un politique de l’avenir. Il éblouit, il excelle à faire entrer dans une même phrase la Saint-Barthélémy et la proclamation de la république française en 1792, la liberté et la Yungfrau. Ce qu’il y a d’étrange dans ce congrès et dans les discours qui ont été prononcés, c’est que sous prétexte de la paix on a émis toute sorte d’idées conduisant inévitablement à la guerre, et du reste M. Victor Hugo lui-même ne s’en cache pas. La première condition de la paix, assure-t-il, c’est la délivrance. La délivrance, c’est la révolution à coup sûr, et « peut-être, hélas ! une guerre qui sera la dernière ; alors la paix sera inviolable, éternelle. » Singulier procédé, on en conviendra, pour établir la paix de commencer par la guerre ! Et cette paix, comment sera-t-elle « inviolable, éternelle ? » Sera-ce parce qu’on aura fait de son mieux pour exterminer l’ennemi ? Mais si ce qu’on appelle l’ennemi ne se soucie pas de se laisser exterminer, s’il songe à prendre sa revanche, si les vaincus à leur tour tentent la « délivrance, » alors ce ne sera pas la paix « inviolable, éternelle, » ce sera la guerre en permanence avec ses poignantes alternatives. Voilà un congrès bien nommé et qui prépare merveilleusement la paix universelle, — à moins que M. Victor Hugo n’ait trouvé le secret d’arrêter l’humanité à son point après la dernière guerre qu’il médite !

M. Victor Hugo a célébré la paix à sa manière, il a célébré aussi naturellement la république, sans laquelle, on le sait bien, toute paix est impossible ; il a mieux fait, il a promulgué solennellement en plein congrès la réconciliation de l’idée républicaine et de ridée socialiste, qu’il a unies dans un poétique embrassement, et, par une coïncidence qui n’a rien d’étrange, un certain nombre de personnes se réunissaient en même temps à Paris, le 21 septembre, pour célébrer l’anniversaire de la fondation de la république de 1792. Pour la première fois depuis longtemps, si nous ne nous trompons, le 21 septembre a été fêté ; la république reparaît visiblement dans les polémiques, et si nous remarquons ce fait, ce n’est nullement pour nous étonner que des hommes qui ont leurs convictions les manifestent quand ils le peuvent, dès que la discussion retrouve ses droits. La république par elle-même d’ailleurs n’est pas précisément ce qui effraie, elle est une forme comme une autre, pourvu qu’elle soit régulière, et, à dire vrai, on n’est pas bien loin d’un état républicain en quelque sorte inconscient dans un pays où depuis près de quatre-vingts ans la loi d’hérédité monarchique n’a pas reçu encore une seule application, où le prestige de la royauté a été si terriblement atteint ; malheureusement, il y a longtemps qu’on l’a dit, ce sont les républicains ou du moins certains républicains qui sont les premiers ennemis de la république. Ils font dans la politique ce que les absolutistes du catholicisme font dans le domaine religieux, ils se créent un idéal étroit et tyrannique qu’ils prétendent imposer, dont ils sont seuls les promulgateurs et les interprètes. Au lieu de faire de la république le bien et la garantie de tout le monde, ils la rétrécissent aux proportions d’une secte ou d’une coterie. Au lieu de rassurer les intérêts, il les ébranlent et les laissent sans sécurité. Ils ont toujours l’air dans leurs discours de montrer le poing à quelqu’un, de menacer toute dissidence. Ils ont une histoire, des dates, des anniversaires, qui n’appartiennent qu’à eux, que la grande masse nationale, dans son intelligence ou son instinct, répudie le plus souvent. D’avance ils dépopularisent leur régime par la défiance et les inquiétudes qu’ils sèment, et ils font si bien que, le jour où la république apparaît, elle est déjà en péril, elle porte en elle-même le germe de toutes les réactions. Vivante, ils la compromettent ; absente, ils l’exaltent et la représentent de façon à la ruiner encore. Elle renaîtrait demain que la même histoire recommencerait, et, comme si cela ne suffisait pas, voici M. Victor Hugo qui prétend populariser la république en la doublant du socialisme, c’est-à-dire qu’il réunit une chose qui rassure déjà fort peu et une autre chose qui épouvante la France. On sert la république comme on sert la paix. Puisque les républicains de Lausanne et de Paris voulaient célébrer leur 21 septembre, ils n’avaient qu’à aller chercher un exemple à Genève, où l’on célébrait au même instant le cinquante-cinquième anniversaire de l’entrée de la république genevoise dans la confédération suisse. Là, tout était simple, cordial et populaire. On ne se défiait pas, on ne menaçait pas de tout renverser pour tout réédifier. Le peuple, c’était tout le monde, le plus simple ouvrier à côté du vieux général Dufour, les femmes et les enfans. C’était la fête d’un peuple libre, et la république se porte bien à Genève. Qu’on n’aille pas au-delà de notre pensée. Encore une fois, nous ne nous plaignons nullement de cette manifestation au grand jour de toutes les opinions qui fleurissent à Lausanne ou à Paris. C’est une évaporation utile. Rien n’est plus salutaire que cette pratique de la liberté où les mœurs se forment et s’aguerrissent. Mieux vaut assurément l’agitation de la vie publique que l’atonie morale dans le silence, ou ces scènes de décadence qui se passent autour de crimes sans nom ; mieux vaut la passion politique et intellectuelle, même violente et intempérante, que ces curiosités maladives surexcitées, entretenues par des récits de toute sorte, par une littérature qui se fait l’historienne des malfaiteurs, des corruptions et des vilenies d’une société.

Il n’y a point en vérité deux manières de redresser la conscience des hommes et de conduire les peuples vers la paix et la liberté ; il n’y a qu’une manière, c’est de raviver toutes les fortes notions et de ne pas propager des idées qui unissent par dépraver les âmes après avoir troublé les intelligences. Il y a en politique une autre nécessité, c’est de ne pas prétendre à l’absolu et de tenir compte des faits. Il est certain qu’il y a une intime corrélation entre les progrès libéraux et le progrès des idées pacifiques ; on peut le voir aujourd’hui à travers cette inaction apparente de la politique et de la diplomatie en Europe. Il faut bien qu’il y ait quelque raison sérieuse de confiance, puisque ces jours derniers, dans un discours prononcé à Watford à l’occasion d’une fête agricole, lord Clarendon assurait que depuis Sadowa il n’y avait jamais eu « de perspective plus belle au point de vue du maintien de la paix. » Il n’est pas moins vrai qu’il reste toujours en Europe assez d’élémens combustibles et de fermens dangereux pour entretenir une situation confuse et contradictoire.

Oui, sans doute, il y a des indices d’intentions pacifiques, et l’envoi du général Fleury comme ambassadeur à Saint-Pétersbourg à la place de M. de Talleyrand ne peut être le démenti de ces intentions ; il peut tout au plus révéler la pensée de donner un nouveau tour aux relations, de la France et de la Russie. D’un autre côté, on peut voir se succéder depuis quelques jours les curieux indices de rapprochemens inattendus. Après les vives passes d’armes diplomatiques qui ont eu lieu il y a deux mois à peine entre le cabinet de Vienne et le cabinet de Berlin, voici que la paix se fait subitement, et on en revient en vérité aux avances, aux échanges de politesses. L’ambassadeur du roi Guillaume en Autriche, M. de Werther, qui a causé plus d’un ennui au cabinet de l’empereur François-Joseph va être rappelé pour venir sans doute à Paris. Le prince de Prusse, qui est sur le point de se rendre à l’inauguration de l’isthme de Suez, doit passer par Vienne et s’arrêter auprès de la famille impériale d’Autriche. M. de Beust, qui vient de profiter d’un congé pour faire un voyage d’agrément jusqu’en Suisse, a trouvé en passant à Bade le plus gracieux accueil auprès de la reine de Prusse, qui l’a invité à dîner ; puis, poussant plus loin son voyage, M. de Beust s’est arrêté à Strasbourg, où il a rencontré le prince de Metternich, qui est venu aussitôt faire une course à Paris, et, voyageant toujours pour son agrément, le chancelier de Vienne s’est mis sur la trace du prince Gortchakof, qu’il a trouvé en Suisse, à Ouchy, tout prêt sans doute à causer des affaires de l’Europe en vaquant paisiblement aux soins de sa santé. M. de Beust a terminé son excursion accidentée de rencontres qui n’étaient pas probablement imprévues, et il est maintenant rentré à Vienne. Le résultat, tel qu’il apparaît, est à peu près ceci : l’Autriche renoue avec Saint-Pétersbourg, où elle va envoyer un ambassadeur pendant que nous allons être représentés par le général Fleury, dont la nomination coïncide avec tous ces mouvemens indistincts. En même temps l’Autriche fait sa paix avec la Prusse sans cesser d’être dans les meilleurs termes avec la France, de sorte que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes diplomatiques.

Sur quelle base se sont opérés ces rapprochemens ? C’est là le mystère, c’est là justement que s’élèvent des signes contradictoires. Chose curieuse en effet, au moment même où la diplomatie se livrait à tout ce travail de réconciliation, plus que jamais on recommençait à parler au-delà du Rhin de l’entrée du grand-duché de Bade dans la confédération de l’Allemagne du nord. Cette fois il n’y avait plus de doute, tout allait s’accomplir au premier jour. Ce n’était qu’un bruit, répandu peut-être avec calcul ; les choses n’étaient pas aussi avancées qu’on le disait, et en ouvrant récemment les chambres à Carlsruhe le grand-duc a d’ailleurs levé toutes les incertitudes, il s’est exprimé de façon à laisser voir que rien n’était fait, et même que rien n’était sur le point de se faire. Si on a eu un moment à Carlsruhe ou à Berlin la pensée d’une incorporation immédiate du grand-duché, cette pensée a été abandonnée par des considérations supérieures de politique générale, peut-être aussi parce qu’on a vu que la masse de la population badoise n’était pas mûre encore pour son nouveau dessin, et, dût-il se produire dans le parlement badois quelque manifestation dans le sens de l’annexion, cette manifestation pourrait créer au gouvernement des difficultés, elle ne changerait pas la situation actuelle. Que l’idée de l’annexion persiste néanmoins, c’est ce qui n’est pas douteux, et on n’a pas négligé à Berlin de faire savoir que ce n’était qu’un ajournement, qu’il y avait des phases à parcourir, qu’il ne fallait pas précipiter « des faits qui sont d’ailleurs en germe depuis la transformation féconde de l’état allemand, et qui doivent par un progrès naturel, plus ou moins lent, devenir nécessairement des réalités. » Ainsi la pensée est maintenue, et c’est ce qui doit tenir toutes les politiques en garde pour l’avenir ; mais en ce moment il y a une halte qui facilite les rapprochemens. Ce n’est pas la paix et la solution de toutes les questions laissées en suspens par la transformation de l’Allemagne, c’est une trêve qu’on s’accorde, qui durera ce qu’elle pourra, et depuis longtemps, en vérité, de quoi se compose la paix de l’Europe, si ce n’est de trêves successives ?

Que cette situation diplomatique rajustée par les hommes d’état en voyage ne soit malgré tout ni brillante ni sûre, on en conviendra aisément ; mais il y a pour sûr au moment présent un pays dont les affaires sont aussi embrouillées que celles d’Europe : c’est l’Espagne, qui a tout à la fois à se retenir sur la pente de la guerre civile, à chercher un roi et à disputer par les armes sa plus florissante possession des Antilles. La révolution de septembre 1868 compte maintenant un an d’existence, et elle ne sait pas plus aujourd’hui qu’il y a un an où elle aboutira. Elle laissera sans doute en fin de compte, par la force des choses, des progrès de liberté et de tolérance que ne pourront effacer entièrement les gouvernemens qui viendront. Pour l’instant, c’est la fixité et la direction qu’elle ne trouve pas. Elle se débat dans un provisoire obscur qui prête naturellement à toutes les agitations. Il y a moins de deux mois, c’était l’insurrection carliste qui levait son drapeau, et qui, malgré son incohérence, malgré se faiblesse évidente, occupait encore le gouvernement de Madrid pendant plusieurs semaines. Depuis quelques jours, c’est le parti républicain qui entre en lutte. Cette agitation nouvelle a commencé à Madrid par une espèce de mutinerie des volontaires de la liberté, ces miliciens enrégimentés de la révolution, qui ne voulaient pas se laisser déposséder d’un poste de quelque importance dans un des principaux établissemens publics. Des scènes bien plus graves viennent d’éclater en Catalogne. A Tarragone, le malheureux secrétaire du gouverneur civil, pour avoir voulu maintenir l’autorité de la loi, a été massacré et traîné dans les rues par une multitude sauvage, pendant que le général républicain Pierrad parcourait la ville en voiture comme un triomphateur. A Barcelone, les chefs de l’administration n’ont pas voulu céder à une signification impérieuse, les volontaires ont pris les armes, ont couru aux barricades, et il a fallu un combat nocturne de quatre heures pour dompter le mouvement. Sur plusieurs, points, notamment en Andalousie, l’insurrection est toujours près d’éclater. Le ministère s’attend évidemment à de nouveaux combats, et il s’y prépare en commençant par prendre des mesures ; contre les clubs, contre les manifestations séditieuses, en désarmant peu à peu les volontaires. La question est de savoir s’il pourra aller, jusqu’au bout de ce travail défensif sans se heurter contre une résistance qui amènera le choc décisif.

Est-ce à dire que le parti républicain ait conquis un ascendant réel, qu’il ait une force véritable pour se rendre maître de la situation ? Oui et non ; sans aucun doute, le parti républicain, qui n’était rien, a singulièrement grandi depuis un an au-delà des Pyrénées, et comment en serait-il autrement ? Il a une liberté absolue dans ses mouvemens ; il a ses réunions, ses propagandes, son organisation, qui s’étend aux provinces, son armée dans les volontaires. D’un autre côté, le gouvernement n’a point réellement de politique ; il se compose de forces qui se neutralisent, d’hommes qui, pour ne pas entrer en lutte, se partagent le pouvoir, le général Serrano, qui est régent et qui veut le rester, le général Prim, qui est président du conseil et qui défend sa position, M. Rivero, qui doit une influence exceptionnelle à sa double qualité de président des cortès et de commandant général des volontaires, et qui veut maintenir son influence, l’amiral Topete, qu’on ne peut écarter et qui se repent peut-être de ce qu’il a fait. Puis enfin l’Espagne est constitutionnellement une monarchie, et elle en est toujours à chercher un roi, de sorte que, si la royauté existe d’une manière abstraite, c’est la république qui existe en fait. Dans ces conditions, le parti républicain grandit naturellement par sa propre hardiesse, par les oscillations inévitables du gouvernement et par l’incertitude de la situation générale. Ce n’est là cependant, si l’on va au fond des choses, qu’une force apparente et toute factice due à des circonstances exceptionnelles. Le jour où la monarchie trouverait enfin une sérieuse personnification, où apparaîtrait un ministère qui aurait une politique, qui serait décidé à rétablir un régime plus régulier, l’importance du parti républicain diminuerait singulièrement. L’incohérence actuelle fait beaucoup de républicains qui redeviendraient monarchistes le lendemain sans aucun effort, et il y a plus d’un démocrate qui se rendrait au premier baisemain du roi, si tant est que le baisemain soit un usage bien nécessaire désormais. Seulement il faut bien y songer, chaque jour qui s’écoule fait à la royauté nouvelle une condition plus pénible, plus difficile, justement parce que les élémens hostiles ont le temps de se fortifier. Voilà qu’on dit aujourd’hui que l’enfantement d’un roi est proche, que le cabinet de Madrid est sur le point de proposer définitivement un candidat aux cortès, qui se réunissent de nouveau en ce moment. Ce n’est plus le duc de Montpensier, ni le roi dom Fernando, ni le roi dom Luiz de Portugal, qui vient de désavouer toute pensée de ce genre par une lettre animée du plus vif esprit portugais, qu’il a adressée à son président du conseil, le duc de Loulé. Ce serait le, duc de Gênes. Il faut attendre du gouvernement espagnol lui-même la révélation du mystère. Dans tous les cas, ce serait encore, avec un prince enfant, une régence nécessaire ; une régence, ce serait toujours le provisoire, et au fond c’est peut-être ce qu’on veut.

Pendant ce temps, l’Espagne en est plus que jamais à se demander si elle ne va pas décidément perdre l’île de Cuba. Ce qui aggrave tout aujourd’hui, c’est que cette triste affaire se complique d’une intervention diplomatique des États-Unis. L’envoyé américain à Madrid paraît avoir présenté une note au gouvernement espagnol. Nous ne croyons pas que les États-Unis soient au fond très pressés de s’emparer de Cuba. Ils sont trop confians dans leur fortune pour n’être pas persuadés qu’un jour ou l’autre cette belle possession viendra se ranger sous le drapeau étoile. Le cabinet de Washington a d’ailleurs loyalement gardé jusqu’ici une attitude de parfaite neutralité. Il est cependant difficile à un gouvernement populaire d’échapper indéfiniment à la pression de l’opinion, et l’opinion commence à se prononcer aux États-Unis. C’est là sans doute le secret de la démarche faite à Madrid. Quel peut être l’objet précis de cette démarche ? Les États-Unis ne peuvent proposer à l’Espagne qu’un achat de l’île de Cuba ou un ensemble de mesures qu’ils se chargeraient de faire accepter par les insurgés cubains, et qui amèneraient une pacification. Il est possible que, si la froide raison était seule en jeu, on réfléchirait à Madrid ; mais l’orgueil espagnol ne se prêtera pas aisément à une vente de Cuba ou à l’intervention d’un gouvernement étranger. Que faire cependant ? Le général Prim, dans sa récente visite à Saint-Cloud, n’a probablement pas trouvé le secret de se tirer de cet embarras, qui met l’Espagne dans la cruelle alternative de se résigner à une humiliante défaite, ou de prodiguer en hommes et en argent des dépenses ruineuses pour sa puissance et son crédit.

L’Amérique du Sud va-t-elle voir enfin le terme de cette guerre du Brésil, et du Paraguay, qui se prolonge depuis des années avec de si tragiques et si étonnantes alternatives ? On le dirait aujourd’hui. Cette guerre a été entreprise en commun par le Brésil, la république argentine et la république orientale, contre un seul pays, le Paraguay, — mieux encore, contre un seul homme, le dictateur Lopez. En réalité pourtant, c’est le Brésil qui a porté le principal fardeau de la lutte. Il a marché lentement, ayant à traverser des territoires immenses et à remonter des fleuves d’une navigation laborieuse, obligé d’ailleurs de se mesurer sans cesse avec un ennemi tenace, dont il ne prévoyait pas l’énergie et les ressources. Il était arrivé, il y a déjà quelques mois, à l’Assomption, où il s’était établi en organisant une sorte de gouvernement provisoire. C’est alors que le comte d’Eu, gendre de l’empereur dom Pedro, était envoyé pour prendre le commandement de l’armée brésilienne et pour en finir avec cette résistance d’un homme acharné à défendre le territoire de-son-pays pied à pied. Lopez, après avoir quitté l’Assomption, s’était créé plus loin une autre citadelle. C’est là que le comte d’Eu et son armée sont allés le chercher ; ils lui ont fait essuyer une première défaite, ils l’ont poursuivi la baïonnette dans les reins, et dans une nouvelle rencontre la déroute semble avoir été complète. Il ne resterait à Lopez d’autre ressource que d’errer en guerillero dans le désert ou dans les montagnes. Si le comte d’Eu a trouvé le dernier mot au bout de son épée, c’est fort heureux, car enfin à qui peut-elle profiter, cette guerre ? Elle a dévasté le Paraguay, elle pèsera longtemps sur les finances du Brésil, et il est douteux qu’elle laisse dans ces contrées le travail et la civilisation, dont le progrès est la seule compensation de ces luttes sanglantes. ch. de mazade.