Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1869

Chronique n° 898
14 septembre 1869


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre 1869.

Enfin la chose est faite. Avant que les feuilles d’automne soient tombées, le sénatus-consulte est arrivé laborieusement à maturité. Qu’il n’ait pas tout l’éclat de ces fruits puissans épanouis sous une chaleur féconde, qu’il lui ait manqué quelques rayons de ce soleil qui donne la couleur et la sève aux œuvres des hommes comme aux œuvres de la nature, c’est possible, c’est même assez clair. Il a traîné trop longtemps, il a été conçu dans l’incertitude, il a été mis au monde sans passion, et il est reçu avec froideur, de sorte qu’une réforme qui semblait tenir tous les esprits en éveil a presque l’air de passer à travers l’indifférence universelle. Ce qui est certain, c’est que le sénatus-consulte a fait plus de bruit avant de naître qu’après sa naissance. Il a été voté au milieu de l’inattention, il a été enregistré au Journal officiel sans fanfares et sans illuminations, furtivement, à peu près en vérité comme ces enfans qu’on se hâte de faire inscrire à l’état civil et dont on parle ensuite le moins possible. L’heure viendra sans aucun doute, et elle est même peut-être assez prochaine, où cet acte qui s’accomplit aujourd’hui sans bruit reprendra son importance, où se dégageront une à une toutes les conséquences de vitalité nouvelle dont il contient le germe. Pour le moment, c’est comme si la loi la plus simple venait d’être votée, tant on laisse passer d’un air distrait cette révolution pacifique, cette métamorphose « de l’empire autoritaire en empire libéral. »

Après cela, il y a peut-être plus d’une cause de cette indifférence momentanée et à coup sûr plus apparente que réelle. Ce n’est point cette révolution même qui laisse l’opinion apathique, c’est la manière dont elle s’accomplit, ce sont les circonstances dans lesquelles elle se réalise qui mettent du froid dans nos affaires. Plus que jamais, depuis quelques mois, notre politique n’a pas de chance, elle est toute pleine de dissonnances et de contre-temps. Elle reste flegmatique et expectante lorsqu’il faudrait agir ; elle se réveille et se met en marche lorsque tout le monde est en vacances, au moment où la saison donne le signal de la dispersion universelle. Elle subit la loi commune, elle est malade quand il faudrait se bien porter. Mille bruits courent aussitôt dans l’air. Le sénatus-consulte et les débats du Luxembourg, a-t-on répété pendant toute une semaine, c’est fort bien ; mais l’empereur, comment va l’empereur ? L’a-t-on aperçu à Saint-Cloud, doit-il se montrer à Paris ? Qu’en pense M. le docteur Nélaton, devenu tout d’un coup, par la vertu de son art et de ses instrumens, un arbitre politique ? Voilà qui est fait pour déranger un peu tous les calculs, pour mettre les imaginations en campagne. Et puis, pour tout dire, cela ne serait rien, cela ne suffirait pas encore à expliquer cette distraction un peu sceptique de l’esprit public en présence d’une délibération ouverte sur les conditions les plus essentielles de la politique intérieure de la France. Si malgré tout la transformation constitutionnelle qui vient d’être votée et sanctionnée n’a pas saisi plus vivement l’opinion, c’est que le sénat, qui a été seul en scène pendant quelques jours, n’a vraiment rien fait pour se placer à la hauteur du rôle qu’une fortune indulgente lui ménageait, pour captiver le pays, pour l’intéresser à cette œuvre qui n’est rien, si elle n’est point la consécration victorieuse d’une politique nouvelle, l’inauguration d’un règne nouveau. Quelques voix libérales se sont fait entendre. Le prince Napoléon a parlé et a remué ou scandalisé le sénat par la hardiesse de son discours. M. Bonjean a soutenu ses amendemens par lesquels il proposait de revenir tout simplement au vrai régime constitutionnel par le partage égal de toutes les attributions entre le sénat et le corps législatif. M. Michel Chevalier s’est exprimé en homme pénétré de ce qu’il y a d’irrésistible dans le mouvement actuel de la France, acceptant la réforme constitutionnelle pour ce qu’elle donne, et appelant de ses vœux ce qu’elle laisse à désirer. Le reste n’a été qu’une sorte de piétinement oratoire sur un terrain qu’on ne pouvait plus guère défendre, puisque le gouvernement lui-même l’abandonnait, mais qu’on voudrait bien tout au moins garantir contre des invasions nouvelles de libéralisme.

Le malheur du sénatus-consulte en effet a été d’apparaître a travers cette discussion qui vient d’avoir lieu au Luxembourg, et qui s’est terminée par un vote si parfaitement prévu, quoique si peu significatif. Pour émouvoir l’opinion, il aurait fallu que le sénat commençât par se passionner lui-même pour son œuvre, et, à dire vrai, on n’a pas vu souvent une assemblée moins enthousiaste d’une besogne libérale, témoignant d’une façon plus sensible, plus involontaire, qu’elle n’accepte une réforme que du bout des lèvres, selon la parole familière du prince Napoléon. Ce mot a fait scandale dans le sénat. Quoi ! a semblé s’écrier M. le président Devienne, nous n’accepterions le sénatus-consulte que du bout des lèvres ! mais nous l’acceptons bien en vérité des lèvres tout entières. — Assurément le sénat n’a pas songé à se mettre en opposition ouverte avec le gouvernement, il a trop l’habitude des convenances pour cela. Qui oserait cependant assurer que le vote définitif n’a pas été un acte de résignation à ce qu’on regardait comme un mal nécessaire ? Elle a été sanctionnée, cette réforme, elle n’a rencontré au scrutin que dix récalcitrans ; mais elle a été votée avec des craintes, des évocations du passé, des réticences, des explications telles qu’on aurait pu s’y tromper. Il y a eu même un sénateur, excentriquement violent, nous en convenons, plus indiscret ou plus franc peut-être que tous les autres, dans tous les cas assez naïf pour faire ce curieux aveu que, dans sa pensée, rien ne serait changé heureusement après le sénatus-consulte, que l’autorité impériale resterait entière avec toutes ses prérogatives d’omnipotence, c’est-à-dire que ce dévoué à outrance, plus impérialiste que l’empereur, faisait à son souverain l’injure de supposer qu’il avait pu se moquer du pays en lui offrant une trompeuse satisfaction. Un seul a parlé ainsi tout haut, combien pensaient de même tout bas, et combien au fond étaient d’avis qu’il eût mieux valu encore ne pas courir ces hasards !

Rien ne peint mieux les dispositions intimes du sénat que ce qui s’est passé à l’occasion des amendemens de M. Bonjean. Repoussé dans la commission, M. Bonjean ne s’est pas tenu pour battu. Il avait proposé, on le sait, d’assimiler les deux assemblées dans le partage des fonctions législatives, de débarrasser le sénat du fardeau du pouvoir constituant, de le vivifier par l’infusion d’un sang nouveau dû à l’élection. C’était ; sans contredit, dépasser le sénatus-consulte ; ce n’était point, en fin de compte, plus révolutionnaire que tout ce qui se faisait, que le rétablissement de la responsabilité ministérielle, que la restitution de l’initiative au corps législatif. Qu’y avait-il d’étonnant, lorsque cette pauvre constitution de 1852 cédait de toutes parts sous la pression des choses, qu’un homme éclairé et prévoyant vînt proposer d’étendre ou de compléter la réforme ? Et pourtant, même après l’abandon de la dernière partie de l’amendement, de ce qui avait trait à l’élection, le projet de M. Bonjean a failli être écarté par ce qu’on a justement appelé une brutalité parlementaire, par la question préalable. Notez bien que cette proposition de question préalable n’était nullement le caprice du premier venu, elle émanait d’un homme d’un esprit élevé, de M. Delangle, qui s’est peut-être plutôt souvenu de son caractère de procureur-général à la cour de cassation que de son rôle de législateur. Il fallait au plus vite, selon M. le procureur-général, raffermir la constitution ébranlée et la soustraire au scandale de ces discussions publiques qui se prolongent depuis quelques mois, il fallait arrêter la témérité des journaux, revenir aux procès de presse, il fallait que le sénat donnât l’exemple du Respect des lois ! M. Bonjean a échappé à la question préalable, mais il n’a rien perdu pour attendre ; son amendement n’est pas allé bien loin, il a échoué devant la volonté fixe de maintenir la haute assemblée dans l’intégrité de son pouvoir constituant.

Au fond, puisque le sénat était à l’œuvre, il eût mieux fait à coup sûr de saisir virilement l’occasion qui lui était offerte, en se créant une situation à la fois plus simple et plus efficace, en abdiquant lui-même des prérogatives aussi difficiles à définir qu’à exercer, car enfin que signifie ce pouvoir constituant dont il paraît si jaloux ? Il le possède depuis qu’il existe, qu’en a-t-il fait jusqu’ici ? Il n’en a jamais usé, que nous sachions. Il n’y a pas une mesure de quelque importance dont il ait pris l’initiative, il n’y a pas un acte sérieux de notre politique sur lequel il ait exercé une véritable influence. Il est revenu tout doucement au rôle d’une chambre des pairs sans initiative, sans action précise, et le gouvernement lui-même le lui a durement reproché un jour, il y a bien des années, lorsqu’on était encore dans la lune de miel de la constitution de 1852, en lui rappelant qu’il « n’avait pas compris l’importance de sa mission. » Le fait est que la difficulté était d’abord de comprendre cette mission. Il ne faut pas s’y tromper, ce pouvoir constituant par lequel on a cru distinguer le sénat impérial de l’ancienne pairie, ce pouvoir n’est qu’une exorbitante attribution ou un piège ; il ressemble au plébiscite dont parlait l’autre jour le prince Napoléon en disant qu’il n’était qu’une illusion, si le peuple répondait oui, et qu’il était une révolution, si le peuple était tenté de répondre non. Plus d’une fois, dans cette dernière discussion, on a répété ces mots de sénat modérateur, pondérateur. Modérateur, de quoi ? quelle velléité a donc modérée le sénat avec ses pouvoirs actuels ? A-t-il jamais retenu le gouvernement « lorsqu’il s’il s’emportait, » ou l’a-t-il stimulé « lorsqu’il s’endormait, » selon le programme qu’on lui traçait il y a quinze ans ? Il faut prendre les choses pour ce qu’elles sont. Le sénat impérial n’a rien fait et n’a pu rien faire, parce qu’il pouvait trop ou trop peu, parce qu’il a été placé dans des conditions originelles de nature à l’immobiliser dans une fastueuse inertie. S’il aspire à ce rôle de modérateur qu’il n’a jamais rempli vis-à-vis du gouvernement pendant tout un règne, et qu’il ne pourra pas mieux remplir dans l’état actuel vis-à-vis d’une assemblée populaire rendue à l’indépendance, s’il aspire à ce rôle, c’était justement pour lui le cas de s’approprier l’amendement de M. Bonjean, de se retremper dans le courant de l’opinion, de se fortifier d’élémens nouveaux, au lieu de se retrancher dans une prérogative stérile et d’avoir l’air de ne tant s’attacher à ce qui reste de la constitution de 1852 que par un sentiment secret de protestation contre toutes ces innovations auxquelles il fallait bien souscrire.

L’incident le plus curieux et le plus significatif aussi de cette dernière discussion, celui qui laisse voir bien mieux encore cette résistance intime du sénat, c’est le discours du prince Napoléon et l’espèce d’ahurissement où il a jeté la vieille assemblée. C’est une figure étrange assurément que celle de ce prince à l’accent vibrant, à l’esprit vif, au geste familier et impérieux, démocrate parmi les princes, fils de roi et cousin d’un empereur parmi les démocrates. On sent en lui une impatience sans but, une activité inoccupée, une intelligence curieuse et hardie qui cherche un aliment. Son malheur est de n’avoir rien à faire et d’avoir plus d’esprit que d’autorité. Ce n’est point un homme d’état, c’est une aptitude déclassée et sans emploi. Il ne parle pas souvent dans le sénat ; toutes les fois qu’il parle, c’est une sorte de scandale, et cela ne laisse pas même d’être assez bizarre d’entendre des sénateurs nommés par l’empereur, probablement dévoués à l’empire, appliquer à un discours d’un membre de la famille impériale les épithètes d’affligeant, de scandaleux. Quels blasphèmes a donc proférés cette fois le prince Napoléon ? En vérité il n’a dit que ce que tout le monde dit, et c’est sans doute parce qu’il a parlé comme tout le monde qu’on a trouvé qu’il ne parlait pas comme un prince. Il a porté dans le sénat les idées libérales qui flottent dans tous les esprits. Son discours, quoique un peu décousu, a été net, animé, inspiré par un sentiment juste de la situation actuelle. C’est le programme d’une politique que le prince Napoléon n’a point assurément inventée, et qui, au besoin, triompherait parfaitement sans lui. — Mais quoi ! s’est-on empressé de dire, n’est-ce pas aussi le programme d’un prétendant ? Prendre cette attitude en face d’un acte proposé par le souverain, laisser entendre que le sénatus-consulte peut être complété, que ce n’est pas le dernier mot du libéralisme, n’est-ce pas lever le drapeau d’un empire collatéral ? Une fois dans cette voie, amis et adversaires s’en sont mêlés, les uns voyant un en-cas dans le prince Napoléon, les autres le désignant comme un usurpateur machiavélique en marche vers le trône. Ce sont de curieuses disputes byzantines. Pour notre part, nous ne croyons guère à ces prétentions, à ces antagonismes et à ces calculs ; par une raison qui n’a rien à voir avec ce que peut penser le prince Napoléon. On se souvient de ce mot piquant d’un homme qui prétendait qu’il n’y avait plus dans le monde assez de foi religieuse pour faire vivre deux religions. De même il n’y a pas en France assez de foi impérialiste pour faire vivre deux empires. Dans quelle tête saine peut-il entrer que, si l’empire actuel était frappé dans son chef, il revivrait dans un prétendant collatéral ? Le prince Napoléon a trop d’esprit pour ne pas s’en douter, et voilà pourquoi on peut dormir tranquille au Luxembourg et ailleurs sans se préoccuper beaucoup de la lutte des deux empires. Ce qui est plus vrai, c’est que ce discours du prince Napoléon, qui a ai bien mis les imaginations en campagne, a été tout simplement pour le sénat une occasion de laisser voir ses secrètes inquiétudes en présence de la transformation constitutionnelle qui s’accomplit. Non, quoi qu’en pensent M. le président Devienne et M. le procureur-général Delangle, le prince Napoléon n’avait pas tort de dire que le sénat ne portait à son œuvre réformatrice qu’une adhésion très modérée ; il l’a votée, et c’est tout. Il s’est hâté d’en finir, comme s’il espérait par sa précipitation clore une période inquiétante, sans se demander s’il ne valait pas mieux suivre résolument l’opinion jusqu’au bout, et faire aujourd’hui avec une libérale prévoyance ce qu’il faudra peut-être faire demain sous l’aiguillon des exigences publiques.

Toujours est-il qu’il existe désormais, ce sénatus-consulte qui, même restreint, modifie si sensiblement la constitution de 1852. La discussion est passée et sera bientôt oubliée, l’œuvre reste, et à partir de ce moment c’est une situation nouvelle qui commence avec ses conditions inévitables. Le plus grave danger serait de se méprendre sur ces conditions et de croire que tout est fini, qu’il n’y a plus qu’à se remettre en route avec le vieil esprit, avec les vieilles habitudes. Il y a au contraire des conséquences irrésistibles qui se dégagent de tout ce mouvement récent, il y a des nécessités qui s’imposent, et la première de ces nécessités, c’est de faire un gouvernement, nous voulons dire un gouvernement en harmonie avec cet ordre nouveau qui s’inaugure. Jusqu’ici, le sénatus-consulte n’est qu’un acte de plus, un supplément de constitution inscrit au Bulletin des lois, et tout restera en l’air tant que la réforme ne sera pas passée dans la réalité, tant que le corps législatif ne sera pas rentré de fait en possession des droits qui viennent de lui être rendus, tant que du jeu naturel des institutions ne sera pas sorti un gouvernement répondant à une situation nouvelle. Qu’on disserte tant qu’on voudra sur la manière dont ce gouvernement peut se former, sur les termes dans lesquels la responsabilité ministérielle est reconnue, c’est la force des choses qui se charge d’interpréter les textes et d’y suppléer quelquefois.

En Angleterre, l’institution ministérielle avec la garantie de la responsabilité n’est écrite dans aucune loi, dans aucun statut ; elle n’a été définie et prévue ni par la constitution ni par les publicistes. Elle est née spontanément sous Guillaume III, quelques années après la révolution de 1688, comme le fruit naturel d’un régime libre, comme naissent les choses durables, sans même qu’on se doutât alors qu’on créait un des ressorts les plus essentiels du gouvernement parlementaire. Jusque-là il n’y avait eu que des ministres choisis un peu de tous côtés, n’ayant aucun lien, se faisant souvent la guerre entre eux ; le jour où dans la chambre des communes les partis s’organisaient, se groupaient et commençaient à sentir leur force, un cabinet responsable naissait, et depuis ce moment l’institution n’a fait que s’affermir. Le roi a pu être malade ou même fou, l’Angleterre n’a pas moins marché avec un gouvernement, image de l’opinion, dépendant du parlement et suppléant à la royauté sans l’éclipser. Il en sera ainsi partout où le régime libre sera une vérité. Il faut donc un gouvernement rajeuni, et, sans manquer à aucune convenance, on peut dire que la maladie récente de l’empereur a rendu cette nécessité plus saisissante encore, ne fût-ce que pour prémunir les esprits contre ces oscillations qui se propagent d’un bout à l’autre de l’Europe. Le cabinet actuel a pu suffire à une période de transition, ce n’est point évidemment un ministère dans le vrai sens du mot, et le problème au surplus ne peut être résolu désormais qu’avec le concours du corps législatif. Ce qui est certain, c’est que le moment est venu, et qu’un ministère sérieusement uni au parlement est dès aujourd’hui une de ces conséquences de la réforme constitutionnelle qu’on ne peut éviter.

Ce n’est point une chose facile aujourd’hui, nous en convenons, de rassembler presque à l’improviste et dans l’incertitude d’une transition les élémens d’un ministère vraiment constitutionnel. On ne refait pas en un jour des hommes, des partis, des mœurs publiques, après une longue désuétude de la liberté. C’est pourtant une condition première d’avoir ce gouvernement d’une situation nouvelle, et il ne suffit pas qu’il existe de nom ou d’apparence, il faut qu’il ait son programme, qu’il se soit fait des idées nettes et pratiques sur l’ensemble des questions qui préoccupent le pays. Ce serait en effet une étrange illusion de se figurer que tout se réduit à rétablir certaines prérogatives parlementaires, à replacer dans le corps législatif un des leviers de l’action politique. C’est beaucoup, c’est un point de départ ; mais ce n’est pas tout. En réalité, sait-on une des causes de cette singulière froideur avec laquelle a été accueilli ce sénatus-consulte, qui est cependant un progrès si manifeste ? C’est précisément parce qu’il semble resserrer la réforme dans une sphère supérieure et un peu abstraite, parce qu’il ne s’occupe que du corps législatif, du mécanisme des pouvoirs. La masse nationale qui vit en province, qui s’est ébranlée dans les élections, cette masse n’est point sans doute insensible absolument à ce genre de progrès constitutionnel ; elle serait bien plus sensible encore à ce qui la toucherait dans ses intérêts les plus immédiats, à ce qui lui donnerait de l’air et de l’espace dans sa vie locale. C’est ce qui fait que toutes ces affaires de municipalités, de choix des maires, deviennent une question politique de premier ordre, un des élémens les plus sérieux du problème actuel. On ne se rend pas toujours compte de ce que c’est que cette contagion d’arbitraire qui en certains momens va du sommet de la hiérarchie au dernier degré, et qui s’aggrave à mesure qu’elle descend. Le maire, tel qu’on l’a vu depuis dix-huit ans, mais c’est une façon de petit potentat, ayant son petit corps législatif dans son conseil municipal, composé, lui aussi, d’élus officiels. Il garantit à l’administration la docilité de sa commune, et en revanche il peut faire ce qu’il veut, il règne et gouverne. Lui, le magistrat du village, il n’est pas même toujours membre du conseil municipal, il ne dépend en rien des populations qu’il domine par ses agens subalternes, toujours prêts à marcher un procès-verbal à la main. — Rien n’est plus facile que de résister et d’opposer la légalité au despotisme d’un maire, dira-t-on. Ce n’est pas aussi aisé qu’on le croit : il faut recourir au sous-préfet, qui donne raison au maire de son choix ; il faut en appeler au chef de l’administration départementale, qui donne raison au sous-préfet ; il faut aller jusqu’au ministre de l’intérieur, qui ne peut désavouer son préfet ; il faut enfin dépenser son temps et son argent sans même être assuré de l’appui de ceux dont on défend les intérêts et qui craignent de se compromettre parce qu’ils sentent toujours le poids d’une immense administration derrière un simple magistrat communal. Le prince Napoléon prétendait l’autre jour avoir entendu dire par un paysan qu’à la responsabilité des ministres il préférerait la responsabilité de son maire et de son garde champêtre. C’est bien possible, c’est un sentiment fort répandu en province aujourd’hui ; M. Forcade de La Roquette se fait une singulière illusion, s’il croit que les conseils-généraux livrés à eux-mêmes se prononceraient dans un autre sens. Et s’est-on demandé ce qui arrive ? On ne peut rien contre le maire, qui n’est élu ni par les populations ni par le conseil municipal ; mais au jour des élections générales on vote contre le gouvernement, de sorte que tous ces froissemens locaux ont leur contre-coup dans la politique. Cela veut dire que cette affaire de l’organisation municipale est une des premières dont un gouvernement sérieux ait à s’occuper, et ce n’est même qu’à cette condition qu’un cabinet reprendra une action réelle sur le pays, qu’il s’identifiera fortement avec la pensée publique. En un mot, sur ce point comme sur tant d’autres, tout ministère est tenu de faire la part des idées et des instincts d’où est né le mouvement d’aujourd’hui. Il ne peut pas se montrer libéral dans les questions de prérogatives parlementaires pour cesser de l’être dans la question des maires, ou dans le règlement de nos relations commerciales, ou dans les affaires religieuses, ou même dans la politique extérieure.

Le gouvernement du reste, il faut le reconnaître, vient de prendre une sage et libérale résolution sur un point semi-religieux, semi-politique, qui était resté douteux jusqu’ici. Nous ne serons point décidément représentés au concile, du moins par un envoyé de la société civile. M. Baroche, à qui ce rôle semblait réservé, n’aura point le souci de se transformer en théologien pour aller à Rome. On a fini par reconnaître que la France du XIXe siècle trouverait plus d’embarras que d’avantages dans une assemblée de cardinaux et d’évêques, et nous sommes bien de cet avis. Ce n’est pas que le concile n’ait de l’importance et ne soit destiné à laisser des traces de son passage ; il marquera cette année d’un sceau particulier, et il paraît même qu’on a pris d’avance le soin de baptiser le vin nouveau du nom de vin du concile, ce qui prouve qu’on attend de bons fruits de la vigne des hommes comme de la vigne du Seigneur ; mais enfin, et pour parler sérieusement, qu’irait faire la France laïque et libérale dans une réunion ecclésiastique à laquelle d’ailleurs elle n’a pas été convoquée ? La présence d’un représentant de l’ordre civil dans un concile s’expliquait autrefois lorsque l’intérêt spirituel et l’intérêt temporel étaient à chaque instant confondus, lorsque la société, politique et la société religieuse se pénétraient en quelque sorte, lorsqu’enfin il y avait une alliance intime et permanente entre l’église et l’état. Désormais, et surtout depuis la révolution française, les deux intérêts tendent de plus en plus à se séparer, les deux sociétés ont des inspirations différentes ; entre l’état et l’église, il n’y a plus que des rapports prévus, définis, administratifs, qui ne sont même pas toujours des rapports de politesse. On est, pour tout dire, sur le chemin où l’indépendance mutuelle et complète des deux pouvoirs doit finir un jour ou l’autre par être proclamée, parce qu’elle est dans la logique invincible des choses, parce que l’ancienne alliance n’est plus qu’un compromis également stérile pour la religion et pour la politique. La France n’a donc rien à faire au concile, elle n’a qu’à s’abstenir, et c’est aussi le système auquel semblent s’arrêter les autres puissances de l’Europe. L’Autriche elle-même, la vieille alliée du saint-siège, est engagée dans une voie de rénovation civile qui ne conduit pas précisément à Rome ; la Belgique s’est nettement prononcée pour une abstention complète, qui est d’ailleurs la conséquence naturelle de sa politique en matière religieuse ; la Bavière, dont le premier ministre, le prince de Hohenlohe, s’est démené tout cet été pour provoquer une entente des cabinets, la Bavière se joindra aux autres gouvernemens. L’Espagne est plus près de rompre avec la cour romaine que d’envoyer des ambassadeurs à la grande réunion. La neutralité est le mot d’ordre de toutes les politiques pour le moment.

Ainsi le concile reste seul, livré à lui-même ; il n’a point à craindre la surveillance incommode des gouvernemens et n’est gêné en rien dans sa souveraine indépendance. Que fera-t-il ? suivra-t-il l’impulsion de ceux qui ont été les promoteurs de cette manifestation de l’église universelle ? consacrera-t-il toutes ces choses extrêmes que caressent depuis longtemps les défenseurs du catholicisme à outrance, l’infaillibilité du pape, des dogmes nouveaux, les doctrines du Syllabus ? C’est évidemment l’espérance des meneurs de Rome, des dangereux inspirateurs de la papauté ; ils vont essayer leur puissance, et s’ils réussissent à faire du Syllabus, accompagné de l’infaillibilité du pape, le symbole du catholicisme, c’est la guerre engagée entre l’église et tous les instincts de la société moderne. Oh ne se dissimule pas sans doute à Rome que ces velléités à la Grégoire VII rencontreront des résistances, et qu’elles excitent déjà des ombrages parmi les catholiques mêmes de tous les pays. En Allemagne particulièrement, en Bavière, dans la vallée du Rhin, à Bade, à Manheim, on se prononce vivement ; il se forme des associations catholiques « contre les empiétemens de Rome. » L’épiscopat se tait encore, le bas clergé est très opposé aux doctrines ultramontaines. Les principaux théologiens de l’Allemagne, M. Dollinger, M. Michaelis, se sont nettement déclarés contre les nouveautés qui se préparent. Il ne serait point impossible qu’on ne vît reparaître au-delà du Rhin quelque chose de semblable à cette tentative de catholicisme national qui se produisit avant. 1848. En France, le mouvement est moins vif, il passe presque inaperçu. Le fait est que depuis quelque temps on a eu autre chose à faire qu’à s’occuper du concile. Une des plus curieuses manifestations cependant, c’est cette lettre que, d’une main défaillante ; mais d’un cœur toujours chaud, M. de Montalembert écrivait récemment pour témoigner ses sympathies libérales aux catholiques de Bonn et de Cologne. M. de Montalembert se plaignait justement de cette quiétude française. La question est de savoir si cette absence d’émotion ne signifie pas simplement qu’on tient le concile pour une grande assemblée religieuse, mais qu’on ne se préoccupe pas outre mesure de ce qu’il fera, parce que la société moderne en France se sent assez forte pour n’avoir rien à craindre, et nos évêques peuvent assurément servir l’église elle-même en rendant témoignage de la puissance de ce sentiment.

En attendant que le concile œcuménique se réunisse à Rome, nous avons un autre concile qui ne prétend pas moins à l’infaillibilité et à l’universalité et qui se lient en ce moment à Bâle, c’est le congrès de l’Association internationale des travailleurs, de cette association qui ne s’est malheureusement manifestée que par d’assez tristes influences. Vous croiriez peut-être qu’une association dite des travailleurs doit s’occuper avant tout de choses pratiques, de questions industrielles, qu’elle doit avoir le souci des intérêts des ouvriers. Ah ! sans doute elle s’est occupée du travail, en courant, du bout des lèvres, comme on disait au sénat, et pour stimuler l’organisation des sociétés de résistance, c’est-à-dire pour préparer la guerre dans l’industrie ; mais ce n’est là que le moindre de ses soucis. Sa grande affaire, c’est de provoquer la « liquidation sociale, » c’est de se poser des questions de ce genre : « la société nouvelle se fondera-t-elle dans la paix ?… combien de temps devons-nous attendre encore ? » Les réponses ne laissent pas d’être nuageuses. Quant à la liberté, on pense bien qu’elle joue un piètre rôle en tout ceci. La liberté, qu’est-ce que cela ? Affaire bourgeoise. Les réformes libérales qui s’accomplissent en France, affaire bourgeoise ! Tout est bourgeois, même la république suisse, qui a reçu des injures en échangé de l’hospitalité qu’elle donne. Ils ne doutent nullement d’eux-mêmes, ces régénérateurs qui proposent « d’aller tous ensemble en avant » et de « donner au monde une forme nouvelle. » L’essentiel pour eux, la loi infaillible, c’est la collectivité, autrement dit le communisme. Pour le coup, la propriété y a passé, elle a été vigoureusement exécutée ; 54 voix l’ont déclarée irrévocablement abolie. Seulement, par on ne sait quel mystère, l’héritage a été réservé, ce sera pour l’année prochaine, on ne peut pas tout faire à la fois. Dès ce moment donc, la propriété a cessé d’exister, ou tout au moins elle a été condamnée à mort. Il ne reste plus qu’à exécuter la sentence, et ici, à la vérité, est survenu un petit embarras On s’est aperçu que depuis soixante ans les paysans sont devenus propriétaires et qu’ils tiennent à leurs propriétés tout comme les autres. C’est là ce qui a gêné un peu, lorsqu’il a fallu trouver les moyens de mettre en pratique le dogme qu’on venait de voter. Que faire ? On verra plus tard ; en attendant, il faut se tenir prêt. Ce qu’il y a de curieux en tout cela, c’est qu’un des meneurs de ce congrès, un de ceux qui se chargent de bâcler ainsi les affaires de notre pauvre monde, c’est un Russe, M. Bakounine, lequel, entreprend de proposer le communisme moscovite comme idéal à la civilisation européenne, et qui, dans la révolution française, n’a vu que Gracchus Babeuf. Ce qu’il y a de plus curieux encore peut-être, c’est que M. Bakounine figure à Bâle comme le représentant des ovalistes de Lyon et aussi des ouvriers de Naples, c’est la collectivité internationale dans son plein ! Bien loin de jeter un voile sur ces scènes étranges, nous voudrions au contraire que tous les ouvriers sérieux, honnêtes et fiers pussent les connaître dans leurs détails ; nous leur demanderions s’ils voient dans ces bizarres déclamations l’intelligence vraie et la défense utile de leurs intérêts.

Par un contraste singulier, au moment où les questions sociales étaient ainsi traitées par les collectivistes, il paraissait en Allemagne un document bien autrement intéressant pour les ouvriers, c’est un rapport de M. Schultze-Delitsch sur les résultats des sociétés coopératives. D’après ce document, Je nombre des sociétés de consommation s’est élevé en deux ans de 199 à 555. De nouvelles associations se fondent dans l’intérêt spécial de l’agriculture, pour l’achat de semences, d’engrais, de machines ; les banques de prêt ne cessent d’augmenter et d’étendre le cercle de leur activité. Affaire bourgeoise ! dira-t-on à Bâle ; l’essentiel, c’est la proclamation du dogme collectiviste. Le fait est que le spectacle est au moins curieux ; mais quoi ! le congrès de Bâle est-il le seul concile aujourd’hui ? On n’a que le choix. Voici un autre concile qui commence à poindre à l’horizon : c’est le congrès de la paix, qui va se tenir à Lausanne. Ce nouveau concile n’aura pas, il est vrai, tous ses cardinaux. Garibaldi n’y sera pas ; il a décliné l’invitation par missive autographe. M. Victor Hugo manquera aussi, mais il a écrit une lettre qu’il adresse aux « concitoyens des États-Unis d’Europe, » et où il appelle le congrès de Lausanne « une sorte de comité de rédaction des futures tables de la loi. » Toujours le langage de l’encyclique ! M. Victor Hugo écrit décidément trop de lettres pour ne rien dire. « Otez l’armée, vous ôtez la guerre ! » C’est bien simple, comme on voit. Cela ressemble à cet autre mot : séparez un homme de ses semblables, vous l’isolez ; la vérité est foudroyante. Il est à craindre que, si les affaires de l’Europe sont traitées à Lausanne comme les affaires sociales l’ont été à Bâle, nous n’en soyons réduits à attendre longtemps encore ce que M. Victor Hugo appelle « l’ascension de l’astre ! »

C’est bien le moment au surplus pour tous ces congrès et ces conciles d’amuser le tapis, de suppléer à la réalité, car, à vrai dire, les affaires européennes font peu de bruit. Le monde politique et diplomatique prend ses vacances, les hommes d’état se promènent ou sont en villégiature. On est réduit à suivre le prince Charles de Roumanie dans ses voyages à Livadia, en Crimée, auprès de l’empereur Alexandre II, et à Vienne auprès de l’empereur François-Joseph, à chercher des énigmes dans les excursions du prince Gortschakof. Le chancelier de Russie est-il venu à Paris ? S’est-il rencontré en Allemagne avec lord Clarendon et le prince de Hohenlohe, et les trois diplomates se sont-ils enfermés pour traiter de la paix et de la guerre ou pour dîner ensemble ? Voilà une grosse question. Depuis que le bruit des polémiques de M. Bismarck et de M. de Beust a cessé, on en est là. C’est tout au plus si on a vu passer dans le demi-jour le règlement de la situation des forteresses fédérales allemandes. Les états du sud, à qui appartiennent ces forteresses, auraient peut-être bien voulu au fond rester seuls maîtres de leurs affaires et se dégager complètement vis-à-vis du cabinet de Berlin ; mais pour cela il aurait fallu commencer par payer à la Prusse le prix de son matériel militaire, laissé jusqu’ici dans les forteresses ; pour payer ce prix, il aurait fallu dans chaque état demander de l’argent aux contribuables, c’est-à-dire s’exposer à une impopularité que les cabinets du sud ne se souciaient pas d’encourir. Il en est résulté une transaction qui ne laisse pas précisément à la Prusse un droit d’ingérence directe, mais qui lui permet d’exprimer une opinion sur les travaux des forteresses. C’est tout pour l’Allemagne.

Que voit-on ailleurs ? En Angleterre, les affaires d’Irlande se compliquent en ce moment d’une intervention du clergé catholique, qui paie M. Gladstone de son libéralisme par une manifestation des moins conciliantes. Depuis nombre d’années, sous l’influence d’une pensée pacificatrice, on avait établi en Irlande des écoles mixtes où les enfans de toutes les communions recevaient une éducation séculière. C’était jusqu’à un certain point un moyen de préparer un apaisement moral et d’effacer les traces des anciennes guerres religieuses. C’est cependant cette éducation mixte que les prélats catholiques irlandais réunis à Maynoth viennent de condamner en menaçant de l’interdiction des sacremens les parens qui enverraient leurs enfans dans ces écoles, et en réclamant la création d’un enseignement purement catholique. La victoire obtenue par l’abolition de l’église officielle enfle visiblement les prétentions des prélats irlandais. On ne sait point encore comment répondra M. Gladstone ni ce qu’il fera. Il est peut-être, au point de vue de la stratégie parlementaire, dans une situation assez difficile. S’il prend trop vivement cette sorte de sommation des évêques, il est exposé à perdre l’appui des députés irlandais, qui ont grossi sa phalange victorieuse. S’il se laisse aller à des concessions nouvelles, il risque d’affaiblir le prestige et l’ascendant du parti libéral qui marche à sa suite. Bref, c’est une complication de plus. En Italie aussi, les complications ne manquent pas. Il y a eu même dernièrement une sorte de crise ministérielle à propos d’une proposition de dissolution de la chambre qui a trouvé des partisans et des adversaires dans le cabinet. À ce premier dissentiment sont venues se joindre d’autres dissidences à la suite des sévérités dont le ministre de la justice a pris récemment l’initiative contre la presse. La crise toutefois n’a pas tardé à se dénouer très pacifiquement par des concessions mutuelles. Au-delà des Pyrénées enfin, les complications se multiplient bien plus encore ; mais ici elles sont plus que des questions de ministère, elles ont leurs racines au plus profond des choses, elles tiennent en suspens la destinée de l’Espagne, plus que jamais peut-être livrée à l’imprévu, cet éternel ennemi de ceux qui ne savent rien prévoir. ch. de mazade.