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Chronique de la quinzaine - 30 septembre 1832

Chronique n° 12
30 septembre 1832


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 septembre 1832.


Cette quinzaine aura bien été celle, sinon des grandes nouvelles, au moins des grandes mystifications.

C’est d’abord Sa Majesté catholique que l’on a fait mourir télégraphiquement. Là-dessus, tout le monde politique et financier de s’émouvoir ; les spéculateurs de se lancer dans de savantes opérations de bourse, et les publicistes dans de profondes discussions sur la loi salique. On avait fait déjà bien des marchés à terme et bien des combinaisons de régence ; mais ne voilà-t-il pas que quatre jours après sa mort, Ferdinand VII s’avise de ressusciter ! Voyez un peu quel désappointement pour messieurs les publicistes et messieurs les spéculateurs ! Les premiers en sont pour leurs prévisions, ce qui ne les ruine pas en somme ; parmi les autres, beaucoup pour leurs fonds, ce qui leur coûtera davantage, assurément.

Autre mystification :

On avait fait aussi grand bruit d’une guerre contre la Hollande. De concert avec les Anglais, nous allions enfin attaquer le roi Guillaume par terre et par mer ; nos troupes et nos vaisseaux se mettaient en mouvement, et le maréchal Gérard était encore une fois parti pour l’armée du Nord. En grossissant ainsi la voix et avec tout ce vacarme, voulait-on seulement effrayer le monarque néerlandais et lui arracher par surprise une adhésion aux protocoles ? Je ne sais : mais nous n’avons pas long-temps brandi nos sabres eu l’air ; les voici déjà pacifiquement rentrés dans leurs fourreaux ; voici que nous nous sommes remis, comme auparavant, à promener nos patrouilles sur la frontière.

Quant au remaniement ministériel, c’est une tapisserie qui se fait chaque jour et se défait chaque nuit.

Il y a surtout M. Dupin qui donne bien du fil à retordre aux doctrinaires, qui s’efforcent de le prendre au piège de leur ministère. M. Dupin est à Paris. L’ordonnance qui lui inflige l’intérieur ou les sceaux est signée : on croit le tenir ; oh bien oui ! M. Dupin est déjà parti. Voici qu’il s’est réfugié dans la Nièvre ; voici qu’il se cache dans sa terre de Raffigny. Et les autres Dupin, savans ou non, de courir après leur frère ; et M. Persil, le procureur-général en personne, de se mettre en campagne pour essayer de rattrapper le fuyard !

Une mort malheureusement trop certaine, et qui ne sera pas démentie comme celle du roi d’Espagne, c’est la mort de l’auteur de Waverley. Ainsi donc encore un puissant génie, encore un grand poète, encore un grand homme frappé ! Combien en quelques mois !… Cuvier, Goëthe et puis Walter Scott ! Mais nous ne devons pas nous plaindre, a dit un malin journal, il nous reste notre bibliophile Jacob.

Charles X a dû quitter Holy-Rood, et s’embarquer pour aller chercher sur le continent un exil plus confortable. Qu’il aille en paix ! Il n’y a rien à dire sur une pareille misère ; il faut s’écrier, avec M. Victor Hugo :

Pas d’outrage au vieillard qui s’éloigne à pas lents !
C’est une piété d’épargner les ruines.

La statue de James Watt, l’inventeur de la machine à vapeur, vient d’être récemment placée à Westminster, dans la chapelle Saint-Paul : c’est bien juste. Si les rois s’en vont, voici l’avènement de la machine à vapeur, le grand levier du siècle, sa vraie divinité. À la machine à vapeur donc les statues et les autels au Panthéon et à Westminster.

Le célèbre amiral Codrington, appelé récemment en duel par un jeune homme au sujet d’une discussion électorale, n’a répondu à cette provocation que par l’offre d’un explication publique devant les électeurs. Pour que la conduite de l’amiral, dans cette circonstance, fût approuvée ainsi qu’elle l’a été généralement en Angleterre, il ne lui fallait assurément pas moins que ses antécédens de Navarin.

À Paris, le plus magnifique scandale de la quinzaine a été, sans contredit, la Justification de M. Barthélémy.

— Mais de quoi donc, m’allez-vous demander, était accusé M. Barthélémy, pour que lui, l’accusateur du siècle, se vît contraint de se justifier ?

— Oh ! de peu de chose ; il va vous le dire lui-même. De méchantes langues voulaient qu’il eût vendu son génie à la police de 22,000 fr. à 157,000 fr. : les calomniateurs n’étaient pas d’accord sur la somme. Mal leur en a pris, en vérité, de chercher querelle à M. Barthélémy : s’ils ont oublié à quel homme ils avaient affaire, il a soin lui-même de le leur rappeler. Rien que dans la préface de son plaidoyer, voyez un peu comme il traite ces pauvres gens ! « Ah ! Curius des Saturnales ! s’écrie-t-il, vous venez attaquer sous son chaume l’indigent et solitaire Juvénal ! eh bien ! Juvénal vous démolira. »

C’est bien fait, messieurs les Curius ; ce sera pour vous une bonne leçon. C’est votre faute aussi ; que ne saviez-vous que nous avions un Juvénal en 1832 !

Et puis, en 1832, créatures susceptibles que vous êtes, vous allez parler vertu, morale et probité à ce Juvénal, lorsque tout craque de corruption, vous dit-il encore lui-même, lorsque tous les épidermes se dissolvent sous le champagne et les robes de satin ! Vous choisissez bien votre heure : Juvénal n’aurait jamais cru qu’on eût tant d’impudence à Paris. Cet anachronisme de pudeur et cette fanfaronnade d’incorruptibilité le changent en statue de sel.

Attendez quelques semaines, messieurs les Dentatus. Juvénal fondra votre masque de cire avec le tison de ses vers. Yous avez voulu des hémistiches personnels ; eh bien ! Juvénal vous en promet. Il s’impose aujourd’hui des limites décentes ; vous n’aurez pour cette fois que sept cents vers, ce qui fait bien, il est vrai, si je sais compter, quatorze cents hémistiches, somme déjà fort raisonnable. Mais ce n’est rien encore, Juvénal ne se contente pas de si peu. Depuis le temps qu’il en fabrique de ces hémistiches, vous concevez qu’il ne regarde pas au nombre ; cela ne lui coûte guère, voyez-vous ; il a un emporte-pièce avec lequel ils se font tout seuls.

En attendant ces hémistiches qu’il vous promet, voyons cependant ceux qu’il vous donne dès à présent.

Notre Juvénal s’adresse d’abord :

. . . . . . À ce public, juge équitable et sûr,
Qui n’ose, sans raison, flétrir un homme pur.


Assurément, ce public-là n’aura garde de flétrir M. Barthélémy.

Il s’adresse encore :

À ceux dont jusqu’ici les deniers populaires
Ont acheté sa muse à cent mille exemplaires.

Les éditeurs de Rome à Paris savent sans doute à quoi s’en tenir sur ces cent mille exemplaires ; quant à nous, nous ne nions point que la muse dont il s’agit n’ait été achetée avec les deniers du peuple. Poursuivons. M. Bitrthélemy rappelle les grands travaux de sa vie, cette époque aventureuse

. . . . . . . . . . où sa féconde rime
Fatiguait chaque mois le prote qui l’imprime.

Avez-vous oublié, s’écrie-t-il,

. . . . . Que d’une main ferme en stigmates marquans
J’imprimai le remords sur le Judas des camps.

C’était fort bien fait à vous, monsieur le Juvénal ; au moins, grâce à vous, ce Judas-là avait-il des remords : c’était quelque chose.

Après avoir énuméré tous ses chefs-d’œuvre, depuis la Villéliade jusqu’à la Némésis et les douze Journées de la Révolution, lesquelles, dit au bas de la page une note officieuse, se trouvent chez Perrotin, l’éditeur, rue des Filles-Saint-Thomas, M. Barthélémy déclare modestement qu’il prendra pour jurés

Ceux à qui furent chers ces efforts sans rivaux.

En suite de cet exorde arrive l’argumentation. Laissons encore parler M. Barthélémy :

Comme un coup de tam-tam un bruit inattendu,
En signalant mon nom, a dit : il est vendu !

« Fade calomnie ! » s’écrie-t-il. Fade calomnie, en effet : qu’un homme se vende en ce siècle où tout craque de corruption, est-ce donc là chose bien neuve et bien piquante ? Fade calomnie ! Le moyen d’ailleurs de croire que Juvénal se soit vendu ! Sachez, vous dit-il,

Sachez que mes vers seuls, satire, ode ou poème,
Me font les revenus du ministre lui-même.

Sachez que jamais

« Cléon, Damis, Valère, Ergaste son ami,
N’ont conspué l’argent plus que Barthélémy. »

Je n’ai jamais eu l’honneur de rencontrer ces messieurs Cléon, Damis, Ergaste et Valère, si ce n’est à la comédie, où, comme chacun sait, on n’est point chiche de bourses pleines. Quoi qu’il en soit, il paraît que M. Barthélémy n’est ni moins riche ni moins généreux que nos amans de théâtre, et qu’il est en mesure de subventionner les ministres, bien plutôt que de l’être par eux. Mais écoutons encore M. Barthélémy :

Si donc modifiant mes croyances passées,
Je caresse aujourd’hui de nouvelles pensées,
Ne dites pas que l’or, objet, de mon mépris,
De ma route quittée a su payer le prix ;
Chez moi l’honneur est sauf et cela seul m’assiste ;
Je n’ai jamais brigué le nom de publiciste,
Je ne suis qu’un poète, et ma changeante voix
Emprunte ses accords aux choses que je vois.
D’où vient donc cet effet d’une clameur immense !
Quelle est de tous ces bruits la première semence ?
D’où sort cette vapeur dont mon œil est noirci ?
Qui m’a fait si coupable à leurs yeux ? Le voici.
Paris saignait encor d’une scène tragique,
Quand un écrit parut, qui, nerveux de logique,
Qui, bravant ceux à qui son courage déplut,
Osa justifier une œuvre de salut.

Quel était donc cet écrit nerveux de logique ? La Justification de l’état de siège ? Une seconde note de M. Barthélémy a la complaisance de nous l’apprendre. « J’écrivis, dit-il, la justification de l’état de siège en deux heures, le jour que la Cour de cassation donna tant de joie aux Vendéens et à tous les hommes du drapeau blanc. J’ose dire que cette brochure, où la conviction indépendante éclate à chaque ligne, a ébranlé bien d’autres convictions ; son succès a été immense. »

M. Barthélémy ose dire cela !

Aviez-vous d’ailleurs, par hasard, ouï parler de ce succès immense, voire même de la brochure ? Non pas moi, je vous assure.

C’est que nous ne savions pas vraiment tout ce que nous devons de reconnaissance à M. Barthélémy ; nous ignorions encore, par exemple, que tandis qu’on se battait au cloître Saint-Merry, quand Paris entier allait périr, le poète s’est écrié :

. . . . . . . Qu’on sauve cette ville !
À tout prix qu’on l’arrache à la guerre civile !
Qu’on donne le repos à mes concitoyens !

Ainsi M. Barthélémy cria le 6 juin : « Qu’on sauve cette ville ! » et la ville fut sauvée ; mais s’il n’eût pas crié cela, que serions-nous devenus, dites ? ne frémissez-vous pas, rien qu’en y songeant ? Au surplus, c’est de cette grande époque que date la conversion de M. Barthélémy. Alors, dit-il,

Alors j’ai ramolli mon ancien caractère.
Je n’ai plus regardé pour voir au ministère
Quels hommes ou quels noms secondant mon désir,
Nous avaient fait à tous un merveilleux loisir ;
Je n’ai pas recherché quelle arme défendue
Rendait à tout Paris sa liberté perdue,
Ni quelle main lançait le bienheureux édit
Qui brûlait l’arsenal du Vendéen maudit.
J’ai pris la plume ; un feu qui dévorait ma tête
A brûlé cette fois ma prose de poète ;
Dites s’il vient du cœur ce style inattendu,
Et si pareil écrit part d’un homme vendu.

Oui, dites cela, si vous en avez le front, messieurs ; dites si ce style n’était pas en effet bien inattendu ; dites-le.

M. Barthélémy, qui, dans son prologue, avait promis de donner un supplément à Sénèque, à La Bruyère et à La Rochefoucauld, nous a tenu parole. Entr’autres maximes et aphorismes de sa façon, en voici de fort remarquables :

Le crime d’aujourd’hui sera vertu demain.
. . . . . . . . . . . . . . . . . .
L’homme absurde est celui qui ne change jamais.
Le coupable est celui qui varie à toute heure.

Ainsi, selon la doctrine de M. Barthélémy, on peut changer tous les jours, mais non pas à toute heure : à toute heure, ce serait trop, ce serait fatigant ; changer tous les jours, c’est bien assez, cela laisse une latitude suffisante.

M. Barthélémy dit plus loin que du temps de la Némésis on l’a supplié bien souvent d’attaquer le roi, ce qu’il a prouvé, dit-on, irrécusablement, par la communication des lettres signées que lui écrivaient les provocateurs.

Il ajoute que le canon du 6 juin a brisé sa plume ; que

Quand la société s’écroule, les poètes,
Pour avertir le monde, ont des muses secrètes.

qu’une comète a lui au fond de son âme.

Ayant ainsi, par toutes ces preuves, complété sa justification, il avertit ceux qu’elle ne satisferait point de se bien tenir. « Prenez garde, » leur dit-il,

Si vous portez la main aux cendres du foyer,
Je pourrai, moi fouillant de secrètes archives,
Déployer contre vous mes armes corrosives.

« Allez, » déclare-t-il en terminant,

Allez, souvenez-vous que sans crainte j’agrafe
Son histoire à tout nom dont je sais l’orthographe,
Et que pour mettre un homme à l’infamant poteau.
J’ai conservé chez moi les clous et le marteau.

Au surplus, ne sera crucifié par M. Barthélemy que qui le voudra bien, car il annonce formellement dans l’une des notes de son poème qu’il faudra désormais, pour qu’il se croie obligé de répondre, qu’on lui adresse un plaidoyer de sept cents vers ; et, vraiment, il aurait une furieuse envie d’être mis au poteau par M. Barthélémy, celui qui achèterait cette faveur moyennant une dépense de quatorze cents hémistiches : ce serait la payer un peu cher.

Nous n’avons pas à nous occuper ici de la question morale que soulève ce plaidoyer. Sur cette question, M. Barthélemy s’est renvoyé lui-même devant MM. Carrel, Bert et Châtelain, qu’il a reconnus seuls pour ses juges naturels ; et nul n’ignore quel arrêt ont rendu dans la cause MM. Châtelain, Bert et Carrel.

En ce qui louche la question littéraire, également soulevée par la Justification de M. Barthélemy, et sur laquelle nous nous déclarons compétens, voici notre jugement motivé.

La Justification ne vaut ni plus ni moins que la Villéliade, que Napoléon en Égypte, que Némésis, que tous les autres poèmes précédemment publiés par le même ou les mêmes auteurs ; c’est toujours la même pauvre et froide versification ; ce sont toujours des lignes d’égale longueur, bien rabotées, rimées avec opulence, et fortement clouées deux à deux comme deux planches. Les ouvriers qui fabriquent cette marchandise ne manquent pas d’une certaine habileté ; ils connaissent leur métier de rimeurs, et l’on conçoit aisément qu’ils aient pu faire de cette façon une Némésis par semaine ; ils étaient hommes à nous faire une feuille quotidienne, un Constitutionnel en vers. Ne leur demandez d’ailleurs ni pensée, ni véritable verve, ni poésie ; tout cela n’est point de leur ressort.

Quant au succès réel qu’ont obtenu quelques-uns des innombrables poèmes sortis de la même manufacture, c’est à l’esprit de parti, nullement à leur mérite, qu’il faut l’attribuer ; l’excessive indulgence de l’opposition avait seule transformé en poêles les auteurs de la Villéliade et de Némésis ; la Justification les fait redescendre à leur rang.

Une autre brochure qui ne demandait assurément pas mieux que de faire aussi son petit scandale, c’est le pamphlet intitulé : À Louis-Philippe roi, Charles Maurice, homme de lettres. On a cependant à peine parlé de cet écrit. Il est vrai qu’il n’y est guère question que d’une querelle personnelle entre M. Charles Maurice et le roi ! M. Charles Maurice paraît avoir sauvé, non point la France, ni même Paris, comme M. Barthélémy, mais seulement le Palais-Royal et tous les millions qui s’y trouvaient le 28 juillet 1830. Il était bien naturel, en vérité, que M. Charles Maurice comptât sur quelque reconnaissance de la part du propriétaire ; mais, s’il faut en croire le plaignant, Louis-Philippe ne se souvient pas des services rendus au duc d’Orléans. Non-seulement il n’a point remercié M. Charles Maurice comme il convenait, mais il l’a reçu à la cour plus que cavalièrement, et, ce qui est plus grave, il a poussé l’impolitesse jusqu’à faire discontinuer les abonnemens que prenait autre fois la liste civile au Courrier des Théâtres. — O ingratitude des rois ! Ces griefs de M. Charles Maurice sont, au surplus, racontés dans sa brochure avec assez d’esprit et d’originalité, et surtout avec une naïveté de journaliste fort divertissante.

Jetons maintenant un coup-d’œil sur nos théâtres, qui nous font pour la saison d’hiver tant de magnifiques promesses.

Le Roi s’amuse, de M. Victor Hugo, est aux Français en pleine répétition. Cet ouvrage se monte, dit-on, avec le plus grand soin et le plus grand luxe. Si, comme nous sommes fort disposés à le croire, il n’y a point d’exagération dans les éloges qu’on lui accorde d’avance, il doit nous dédommager amplement du succès de Clotilde.

À la porte Saint-Martin, M. Alexandre Dumas va faire jouer l’Échelle de Femmes, en expiation du Fils de l’Émigré.

On parle aussi d’un nouveau drame de M. Alfred de Vigny, dont le titre est encore un mystère, et dans lequel madame Dorval nous serait enfin rendue. Vienne donc vite ce drame, el avec lui madame Dorval ; que nous ayons encore cette double obligation à l’auteur de la Maréchale d’Ancre, qui nous a donné déjà tant de belles et bonnes choses !

L’Opéra vient aussi de publier un programme qui ne nous promet rien moins pour cet hiver que deux opéras de MM. Scribe et Auber, deux ballets de mademoiselle Taglioni, le Don Juan de Mozart, et enfin un autre opéra intitulé Ali Baba ou les quarante Voleurs, dont la partition est due à M. Cherubini, et sera probablement le dernier ouvrage de ce compositeur.

Hâtez-vous donc, mesdames du faubourg Saint-Germain et de la Chaussée-d’Antin. Si vous n’avez pas encore arrêté vos loges à l’Opéra, hâtez-vous, vous n’avez pas à perdre un moment ; car chacun sait, voyez-vous, qu’il n’en sera pas du programme de M. Véron comme de celui de l’Hôtel-de-Ville.

Pour l’Opéra-Italien, vous devez être assurément pourvues dès à présent, sinon c’est votre faute. M. Robert vous a bien prévenues que l’ouverture de son théâtre aurait lieu le 2 octobre ; et puis il vous a déclaré qu’il vous donnerait, entre autres nouveautés, la Straniera de Bellini, et une Francesca di Rimini, composée exprès à votre intention. Il a fait aussi pour vous de nouvelles et bien précieuses acquisitions. Vous aurez les deux demoiselles Grisi, madame Boccabadati et madame Ekerlin, toutes admirables personnes, dont les voix et la beauté sont, à ce que l’on assure, également merveilleuses. Vous aurez encore Tamburini, le Rubini des basses, et vous garderez Rubini lui-même, votre cher Rubini, cet incontestable roi des ténors.

Donc, mesdames, si vous n’avez point profité de l’avis qui vous était adressé ; si vous ne vous êtes point assuré pour cet hiver l’accès de la salle Favart, en vérité, je vous plains de tout mon cœur ; mais, je vous le répète, c’est votre faute.

Quant à l’Opéra-Comique, si éminemment national dans la rue Saint-Martin et la rue Saint-Denis ; l’Opéra-Comique, ce vieil enfant à l’agonie, qui ne veut pas mourir et qui ne peut vivre, je ne vous en dirai vraiment point de mal : ce serait trop cruel à moi d’empoisonner ainsi ses derniers momens ; le pauvre malade sent bien, d’ailleurs, lui-même sa position. Pour s’étourdir, il a beau chanter encore ses refrains d’autrefois ; il ne se peut plus dissimuler que son état est désespéré, et que tous les médecins l’ont abandonné.

On raconte que récemment encore, lorsque ce triste Opéra-Comique, ayant été contraint de fuir son désert de la rue Ventadour, faisait restaurer pour son usage la salle des Nouveautés, plusieurs des anciens sociétaires censuraient ces réparations, et que tous étaient d’avis que la salle était trop petite ; mais le bon Opéra-Comique s’écria douloureusement : « Plût à Dieu que telle qu’elle est, elle pût être pleine de vrais amateurs ! »

Pour la morale de cet apologue, nous renvoyons à la fable de La Fontaine.


La Revue
DES OEUVRES


DE


M. CHARLES NODIER. [1]





On a souvent reproché à M. Charles Nodier de dépenser son talent avec imprévoyance et prodigalité ; on a trouvé mauvais qu’il l’émiettât «n prospectus, et l’éparpillât à plaisir dans les journaux.

Lorsque paraissait cette nouvelle édition, assurément c’était une belle occasion pour M. Charles Nodier de répondre à ces objections. Voici, pouvait-il dire, un choix que j’ai fait parmi mes œuvres. Ce sont les titres que je produis ; quand vous les aurez vérifiés et discutés, si vous les avez jugés bons et valables, vous m’assignerez un rang selon mes mérites. Qu’importent d’ailleurs les pages plus légères qu’a semées en tout lieu ma fantaisie ? Défendez-vous donc au riche d’employer à son gré le superflu de son bien.

Ne vous imaginez pas cependant que M. Charles Nodier se soit avisé de le prendre sur ce ton. Dans ses préfaces, anciennes ou nouvelles, il adresse bien vraiment la parole à ses critiques et à ses lecteurs ; mais ce n’est que pour faire amende honorable, et leur demander pardon d’avoir écrit les livres qu’il publie. On n’a pas d’exemple d’une abnégation pareille. Vous n’avez vu jamais de modestie si humble et si prosternée ; jamais écrivain ne s’est montré de beaucoup aussi ingénieux et fécond à formuler les éloges qu’il se décernait, que M. Charles Nodier, le sarcasme et le blâme qu’il s’inflige ; jamais auteur ne s’est ainsi livré, pieds et poings liés, à la critique, et ne lui a tendu la gorge de si bonne volonté. Prendrons-nous néanmoins ces préfaces au mot ? Et quand même il serait bien prouvé que l’écrivain pense véritablement de ses livres tout le mal qu’il en dit, faudrait-il donc par courtoisie se ranger de son avis, et ne le point contredire ?

A Dieu ne plaise ! Nous n’acceptons pas ainsi sans examen les opinions de M. Charles Nodier, surtout quand il parle de lui-même. Ne nous laissons donc pas influencer par ses préventions, et voyons si quelque réparation n’est point due par nous à ces ouvrages que traite si cavalièrement leur auteur.

Voici d’abord le Peintre de Saltzbourg. M. Charles Nodier avait vingt ans quand il fit ce livre : aussi c’est bien vraiment un livre de jeune homme, un livre quelque peu déclamatoire, mais plein d’ardeur et de poésie. Évidemment inspiré par le Werther de Goethe, au moins venait-il l’un des premiers chez nous après l’ouvrage allemand. Si depuis la cohue des imitations a suivi ; si l’on nous a donné Werther contrefait et travesti de mille façons ; si récemment encore on nous en a produit un soi-disant original et neuf, parce qu’il était plus horrible et plus défiguré que les autres, qu’importe ? Le Peintre de Saltzbourg a paru sous l’empire, à l’époque où florissaient Pigault-Lebrun, Ducray-Duminil et madame de Genlis. C’est un titre brillant pour lui que sa date. Et puis, si Charles Munster avait quelques-uns des traits de l’amant de Charlotte, sa physionomie était cependant loin d’être la même. C’est que les souffrances de ces malheureux ne sont pas non plus pareilles : ce sont deux nuances bien diverses d’une semblable douleur. Les tourmens qui déchirent Werther sont plus intimes peut-être, plus profondément creusés, plus inexorables. Il semble qu’il y ait pour le Peintre de Saltzbourg quelque douceur, au milieu de ses angoisses, dans l’exaltation poétique de son ame et dans ses pleurs d’artiste.

Adèle, roman de la même famille, a moins de poésie peut-être, mais on y trouve plus de détails naïfs, plus de tristesse vraie. Doit-on blâmer les sorties philosophiques que s’y permet l’auteur contre l’infaillibilité des vertus nobiliaires ? Vraiment non. Il commet trop rarement de ces péchés-là. Et puis, si ces sortes d’attaques ne sont aujourd’hui ni convenables ni généreuses, sous la restauration, quand parut la première édition du livre, on les tenait pour mal séantes et téméraires. Ces illustres préjugés auraient, au contraire, à présent grand besoin d’être secourus. M. Charles Nodier ne leur ferait pas faute à l’occasion ; il sait mieux que nous qu’en ces temps, où tout change si rapidement, il faut changer aussi bien souvent de courage.

Thérèse Aubert est, parmi les ouvrages de l’auteur, l’un de ceux qu’il juge avec le moins de sévérité ; c’est aussi l’un de ceux que nous prêterons. Que de douceur et de charme dans cette histoire si simple et si touchante ! Que de passion aussi ! Y a-t-il rien de suave et de gracieux comme la scène du départ au sommet de la colline, au bout du sentier de la croix ? Y a-t-il rien de chaste et de ravissant comme ces baisers craintifs posés et recueillis sur des feuilles de rose ? et ce baiser d’adieu, si timide encore, que les lèvres des amans n’osent se donner qu’à travers le dernier débris de l’églantine ? Ailleurs, au dénoûment du drame, quelle autre situation déchirante et passionnée ! Lorsque Adolphe retrouve sa pauvre Thérèse aveugle et défigurée par la maladie, et la presse avec amour toute mourante entre ses bras, comment le dégoût ne remporte-t-il point pourtant sur l’intérêt, et ne nous contraint-il pas à fermer le livre ? Oh ! c’est qu’au milieu de son agonie cette jeune fille est plus belle encore ; c’est qu’il semble que son ame se montre à nous plus pure et plus céleste au travers des plaies et sous les flétrissures de son corps ; c’est que, comme son amant, nous voudrions retenir aussi dans nos bras cet ange qui ouvre les ailes et va s’envoler.

Ce n’est point le même genre d’intérêt qu’il faut chercher dans Jean Sbogar. Jean Sbogar est, selon nous, bien moins un roman qu’un poème ; c’est un poème à la maniera de ceux de Walter Scott et de Byron, comme Marmion, comme la Dame du Lac, comme le Corsaire. Ce ne sont plus seulement les replis du cœur sondés et développés ; ce ne sont plus ses froissemens et ses souffrances, naïvement étudiés et décrits : ici le drame domine ; l’action est pleine, rapide et pressée. On suit avec anxiété les personnages ; on court avec eux au dénoûment, fasciné, comme la pauvre Antonia, par le regard de cette sombre et mystérieuse figure de Jean Sbogar, apparaissant de loin à loin, et entrainant irrésistiblement la jeune fille à l’abîme. Il est k regretter que M. Charles Nodier, qui possède si bien l’instrument poétique, n’ait point écrit cet ouvrage en vers ; leur rhythme eût accusé mieux encore la beauté de ses proportions et de ses contours.

Smarra, dont Apulée avait fourni l’idée première, n’est, à proprement parler, qu’une étude, mais c’est une étude philologique, bien savante et bien profonde ; ingénieuse et patiente restitution de la phraséologie antique, heureuse importation de ses plus belles formes dans la nôtre, pensées habilement coulées dans les moules les plus purs de la construction grecque et latine ; — il y a là vraiment d’inappréciables trésors de style.

C’est aussi surtout par cette richesse et ce fini d’exécution que Trilby se recommande. Seulement, dans cette dernière peinture, l’artiste, que ne préoccupe plus, comme dans l’autre, le soin de reproduire fidèlement la manière et les tons d’un ancien tableau, et qui ne demande de modèle qu’à la nature et à son imagination, leur emprunte des couleurs encore plus éblouissantes. Aussi le Lutin d’Argail, si léger qu’en soit le fond, avec ses merveilleux détails, restera l’un de nos chefs-d’œuvre de grâce, d’élégance et de délicatesse.

Parmi les contes et nouvelles, et autres morceaux de moindre étendue, qui ont été réimprimés dans cette nouvelle édition, il faut distinguer l’histoire d’Hélène Gillet. Ce drame pathétique est encore un cloquent plaidoyer contre la peine de mort. Non plus que M. Victor Hugo, M. Charles Nodier n’a point voulu manquer à la défense de cette belle cause ; il s’est hâté de venir appuyer de ses conclusions celles déjà prises par son jeune confrère au barreau poétique.

Avant de parler de la Fée aux Miettes, nous exprimerons le regret de ne point voir le Roi de Bohême figurer dans cette réimpression. Si ce curieux livre, l’un des plus distingués qu’ait écrits son auteur, n’a guère réussi que chez les artistes ; je dirai mieux, si l’on ne s’est point ailleurs donné la peine de le comprendre et de le juger, c’est que vraiment il s’est trouvé trop cher pour être acheté, et par conséquent pour être lu. La faute en était surtout à l’éditeur, d’ailleurs si éclairé et si consciencieux, qui l’avait publié. Il avait fait une édition de luxe, un riche volume, magnifiquement imprimé, et dignement illustré par le crayon si finement spirituel de Tony Johannot ; aussi l’a-t-il à peine vendu. C’était donc le cas, ce me semble, de réimprimer le Roi de Bohême ; et de le donner au public à meilleur compte. Il se serait très-fort accommodé, je vous assure, d’un bel ouvrage à bon marché.

Quoi qu’il en soit, voici la Fée aux Miettes, une reine aussi, quelque peu sœur du Roi de Bohême.

L’histoire de la Fée aux Miettes est une folle histoire, racontée par un fou dans un hospice de fous. Donnerons-nous l’analyse de ce joli conte ? Cela nous serait, en vérité, bien malaisé. Comment analyser un rêve ? Nous vous dirons bien, si vous voulez, que dans celui-là toute l’action se passe entre un jeune charpentier, nommé Michel, et une petite vieille naine ; que cette petite vieille, mendiante et Fée aux Miettes de son état, est en outre pourvue de deux dents démesurément longues, ce qui ne l’empêche point de toucher le cœur du jeune homme, et d’obtenir de lui une promesse de mariage en forme. Nous vous dirons encore que ces deux amans, après s’être sauvé la vie mutuellement, je ne sais plus combien de fois, finissent par s’épouser. Ne plaignez pas cependant trop fort M. Michel de ce mariage. Pour consoler son époux, la vieille fée aux Miettes se métamorphose pendant les nuits en une jeune et charmante princesse Belkiss ; et, lorsqu’il aura trouvé la mandragore qui chante, la Fée aux Miettes, tout-à-fait désenchantée, sera pour lui la belle Belkiss, non-seulement la nuit (ce qui d’ailleurs était l’essentiel), mais encore le jour.

Quelle folie ! pensez-vous. Justement, c’est une folie. Ne vous ai-je pas prévenu ? C’est un fou qui fait ce récit ; c’est M. Charles Nodier qui l’écrit sous sa dictée. Et le secrétaire est bien pour quelque chose dans l’histoire ; il y met bien un peu du sien. Aussi combien de ravissans détails que n’eût point trouvés, j’en suis sûr, M. Michel tout seul ! Si M. Nodier ne l’eût aidé de sa plume, ce pauvre lunatique nous eût-il si merveilleusement décrit tant de jolies scènes de ses aventures ? Aurions-nous pris tant de plaisir à la pêche aux coques et aux fées sur les grèves de Saint-Michel ? Nous serions-nous si fort divertis au bal des sœurs de la Fée aux Miettes, et à voir danser ces quatre-vingt-dix-neuf petites poupées vivantes ?

Oui, la Fée aux Miettes est vraiment une folle histoire, mais non point une histoire fantastique. Ou bien, si c’est là du fantastique, quoi qu’en dise M. Charles Nodier, dont je n’admets pas les théories sur ce point, ce n’est assurément pas du fantastique plus vraisemblable que celui d’Hoffman. Tout au contraire, je n’accepte les rêveries de Michel que comme la curieuse, mais impossible fantaisie d’un cerveau dérangé, tandis que je crois aux contes d’Hoffman avec conviction , comme il y croit lui-même.

Au surplus, M. Nodier nous fait bon marché de sa théorie, car il l’abandonne et la désavoue lui-même à la fin de sa préface.

Dans les divers contes et romans que nous venons d’examiner, si l’auteur ne se montre pas précisément, au moins se laisse-t-il à peu près voir, et l’on reconnaît aisément que c’est lui qui parle, la plupart du temps, par la bouche de ses personnages. Jetons maintenant un coup-d’œil sur ceux de ses ouvrages où il se met tout-à-fait en scène, et où il raconte en son propre nom.

Les Souvenirs de la Révolution nous offrent une galerie de portraits d’après nature, sinon tous d’une parfaite ressemblance historique, au moins tous peints de main de maître ! Parmi ces tableaux, que distinguent surtout l’harmonie des tons et la suavité du coloris, il y a telles figures, celle entre autres du colonel Oudet, que l’on ne saurait comparer qu’aux merveilleuses têtes de Murillo, tant les nuances en sont chaleureusement fondues, ainsi que dans les poétiques créations du peintre espagnol. M. Charles Nodier dit de ses Souvenirs de Jeunesse, dans leur dédicace à Lamartine, qu’ils sont le plus intime de ses livres, celui qui est le plus sien, celui qu’il aime le mieux, et nous partageons bien cette prédilection de l’auteur ; c’est que ce livre est pour nous comme le résumé de tous ses livres ; et puis, c’est là surtout qu’il faut étudier ces premières impressions du poète, source brûlante où s’est colorée sa pensée, où s’est trempé son style. Là, nous retrouvons révélées avec plus de franchise et de naïveté ces situations personnelles qu’il avait prêtées déjà aux personnages de ses autres ouvrages. Enfin, c’est là qu’est le thème qu’il a tant de fois depuis et si heureusement varié ; et chacun sait combien de plaisir l’on éprouve à entendre le simple motif d’un air après s’être laissé d’abord ravir aux brillantes fantaisies qu’y a brodées le musicien.

Les Souvenus de Jeunesse se composent de quatre nouvelles bien distinctes.

Séraphine est plutôt un souvenir d’enfance que de jeunesse ; c’est bien le premier amour, l’amour involontaire et qui s’ignore lui-même, celui dont le souvenir suffit à rajeunir encore une ame usée et flétrie. Il y a là toute cette fraîcheur de la matinée qui embaume le cœur et les sens, et dont le midi, si radieux et si doré qu’il soit ; ne fera jamais oublier les timides parfums.

Dans Clémentine ; voici le jeune homme, le jeune homme inquiet et tourmenté, le jeune homme avec sa fougue indomptable, avec sa joie effrénée, avec ses larmes de feu. De quelle poésie passionnée, de quelle fantastique exaltation est remplie cette nouvelle, et surtout la scène qui la termine, cette dernière entrevue des amans à leurs croisées pendant l’orage, à la lueur des éclairs, au bruit du tonnerre !

Dans Amélie, c’est le jeune homme encore, le jeune homme aimant avec tout ce qui lui reste d’amour, mais abattu, mais découragé, mais n’osant plus croire à l’avenir, désespérant du bonheur. C’est qu’en effet son cœur, brisé déjà deux fois, va se briser de nouveau ; c’est que ces deux premières femmes qu’il avait aimées sont mortes, et que la troisième va lui mourir encore entre les bras. Séraphine, Clémentine, Amélie, doux fantômes ! Avec quelle religieuse tristesse, avec quelle mélancolie profonde et touchante le poète évoque ces ombres chères, et les fait apparaître et glisser devant nous si pâles et si belles, voilées de leurs linceuls !

Mais pourquoi, quand nous avons pleuré de toutes nos larmes ces trois jeunes filles ; pourquoi, quand nos yeux sont tout mouillés encore, pourquoi vouloir nous faire sourire ? Après Séraphine, Amélie et Clémentine, pourquoi Lucrèce et Jeannette ? Après les plus purs et les plus saints ravissemens de l’amour, après ses transes les plus poignantes et les plus cruelles, après le deuil et le désespoir, pourquoi soudain l’oubli du cœur et les grossières consolations des sens ? La vie est ainsi, direz-vous. Oh ! oui, peut-être. Pourtant il faudrait ne pas l’avouer avec tant de sincérité ; il faudrait ne pas nous rappeler si hautement combien nous sommes ingrats envers ceux qui nous ont aimés et oublieux de nos plus chers souvenirs. J’aurais voulu que l’auteur ne se hâtât pas tellement de sécher lui-même les pleurs qu’il nous avait arrachés.

Mademoiselle de Marsan, qui fait en quelque sorte suite aux Souvenirs de Jeunesse, est un livre beaucoup moins intime et beaucoup moins vrai, selon nous. Ce n’est pas qu’il n’y faille reconnaître de bien remarquables morceaux, entre autres l’épisode de la Torre Maldetta, dans lequel le supplice d’Ugolin et de ses enfans se trouve peint avec une si effroyable vérité par l’écrivain qui en a subi lui-même toutes les angoisses, toutes celles du moins qu’il en pouvait supporter sans mourir. Mais, en somme, Mademoiselle de Marsan n’est guère qu’un roman de l’école d’Anne Radcliffe, un roman criblé de trappes et de souterrains, écrit seulement comme écrit M. Charles Nodier, d’un style auquel on ne nous avait pas habitués dans ces sortes d’ouvrages. Considéré sous ce point de vue, c’est un essai curieux et vraiment bien original.

Les Rêveries, qui viennent clore la série des œuvres de M. Charles Nodier, sont en général d’ingénieux et spirituels paradoxes, développés avec une apparence de candeur et de conviction qui séduisent et entraînent irrésistiblement ; on se laisse aller soi-même aux caprices et aux fantaisies d’imagination de l’écrivain, et l’on se surprend ensuite bien étonné de tout le chemin qu’il vous a fait faire dans le pays des rêves et des utopies. Impatienté que l’on est d’avoir été mené si loin, on se reproche parfois alors la docilité naïve avec laquelle on a suivi le mystificateur, et l’on va jusqu’à malicieusement admirer combien dans ces pages brillantes, que l’on avait lues d’abord de si bonne foi, la puérilité du fond contraste souvent singulièrement avec la magnificence de la forme.

Si nous considérons maintenant dans leur ensemble les divers ouvrages que nous avons rapidement passés en revue, il semble que ce qui les caractérise principalement et les classe surtout à part, c’est d’abord la profonde individualité dont ils sont empreints, et puis les qualités éminentes de leur style.

M. Charles Nodier se raconte et se révèle en effet lui-même, non-seulement dans ses mémoires, dans ses souvenirs, mais bien aussi dans ses poèmes, dans ses romans et dans ses nouvelles : c’est lui que nous reconnaissons dans tous ses personnages ; c’est lui toujours avec ses goûts simples et naïfs, avec sa science aimable ; c’est lui partout avec son amour des vieux livres et des fleurs. Ses héros et ses héroïnes sont tous botanistes, bibliomanes ou philologues ; ils sont conspirateurs ; ils sont proscrits ; ils sont poètes ; ils sont exaltés, mystiques ; ils sont parfois exagérés et visionnaires ; ils sont tous un peu ce qu’est ou ce que fut leur auteur. En vérité, jamais écrivain ne s’est peint ainsi lui-même à chacune des pages de ses livres.

Quant au style de M. Nodier, ce style tout à la fois si savant, si pur, si élégant, si harmonieux, et dont l’étude ne saurait être trop recommandée, qui voudrait y reprendre quelque chose n’y trouverait à blâmer peut-être qu’une excessive richesse et un peu de superflu dans ses ornemens. Il y a là tant d’or, de perles et de pierres précieuses, que l’étoffe disparaît parfois sous la broderie, et que l’œil a peine alors à en retrouver le tissu. Mais n’est-ce pas un très-pardonnable défaut qu’une semblable opulence ? Ne jette pas qui veut sur sa pensée un pareil manteau.


A. Fontaney.


Dans un article du dix-septième numéro du Phalanstère, intitulé : Obscurantisme au dix-neuvième siècle, M. Abel Transon, ex-saint-simonien, se plaint amèrement que la Revue des Deux Mondes ait refusé d’insérer un article de M. Victor Considérant sur la doctrine de M. Fourier. La Revue des Deux Mondes n’a fait aucune difficulté d’annoncer en son temps le cours de M. Jules Lechevalier au sujet de cette même doctrine, et elle se réserve d’examiner, sous un point de vue critique, le système de M. Fourier, dont elle observe avec intérêt le développement. La Revue des Deux Mondes est amie de toute publicité, et il est faux d’imputer à ceux de ses rédacteurs dont les travaux ont un caractère spécialement philosophique, aucune exclusion aveugle, qui serait bien plutôt le propre des sectaires et des fanatiques de tout genre. Mais, en même temps, la Revue des Deux Mondes ne se croit nullement obligée, sous peine d’obscurantisme, d’insérer les homélies de M. Transon, hier saint-simonien et aujourd’hui fouriériste : elle n’a pas jugé à propos d’insérer l’article de M. Victor Considérant, parce que cet article de M. Considérant et d’autres encore, pour lesquels la Revue a été sollicitée, lui ont paru secs, sans critique, d’un jargon mathématique à la fois et métaphorique, sentant le disciple d’une lieue ; en un mot, parce que ces articles n’étaient point à la convenance de la Revue. Mais il est permis à la Revue de ne pas insérer les articles de M. Victor Considérant et de n’être pourtant pas obscurantiste. Il serait possible aussi, nous le croyons, aux jeunes et ardens philanthropes qui rédigent la Phalanstère, de vouloir le Lien de l’humanité, de le proposer selon les formes qui leur paraissent efficaces, et de n’être pourtant ni si âpres ni si haineux envers des hommes qui tendent au même but, et dont tout le tort est de ne pas admettre leur spécifique universel.



  1. Chez Renduel et Levavasseur, au Palais-Royal.