Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1871

Chronique n° 951
30 novembre 1871


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre 1871.

Au moment où l’assemblée nationale, reposée et retrempée, va se trouver de nouveau réunie pour reprendre son œuvre interrompue, il faudrait bien pourtant savoir ce qu’on veut, ce qu’on peut et ce qu’on doit faire. Ces vacances de près de trois mois, qui vont maintenant finir, étaient sans doute nécessaires après les plus dures épreuves et les plus cruels labeurs qui aient été jamais infligés à un parlement. Nos députés, dispersés dans les provinces, ont pu respirer un instant, étudier les sentimens et les besoins les plus pressans du pays, écouter jusqu’au murmure des opinions. Les conseils-généraux récemment élus ont tenu leur session, qui s’achève à peine ; ils sont entrés à pleines voiles, avec plus ou moins de bonheur, dans cette expérience d’une loi nouvelle qui aggrave leur responsabilité en étendant leurs droits. Le gouvernement de son côté, sans cesser de veiller sur la paix intérieure, sans se détourner du mouvement régulier des choses, a eu le temps de préparer tout ce qui doit être l’objet des plus prochaines délibérations publiques, la loi militaire, les lois de finances, la loi sur l’enseignement. On a repris haleine en quelque sorte ; aujourd’hui cette trêve a duré assez, et elle aurait même trop duré, si on n’en avait pas profité. Dans quatre jours, comme il y a trois mois, gouvernement et assemblée vont se retrouver en face des redoutables problèmes d’une situation qui ne s’est point aggravée sans doute, qui n’a pas sensiblement changé non plus, où tout est à créer, à reconstituer, à remettre en ordre et en équilibre. Maintenir partout les garanties de la paix publique, agir libéralement, résolument dans toutes les sphères, rouvrir devant le pays un chemin où il puisse s’avancer sans découragement et sans impatiences meurtrières, se sentant protégé et conduit par les pouvoirs qui le représentent, ramener sans cesse les esprits à la réalité en dissipant les fantasmagories des ambitions intéressées et des passions agitatrices qui n’ont aucune pitié des malheurs nationaux, voilà bien, si nous ne nous trompons, quelques-uns des traits essentiels et généraux d’un programme qui s’impose à tous, à l’assemblée, au gouvernement, à tous ceux qui tiennent une plume ou qui ont une action par la parole. Cependant ce programme n’est rien, si l’on n’en vient pas à l’aborder dans ce qu’il a de substantiel et de pratique, et avant tout il y aurait certes à oublier beaucoup, à se défaire de bien des habitudes funestes, à redevenir sérieux et sévères comme les circonstances mêmes dans lesquelles nous vivons, à répudier les déclamations et les préoccupations de partis. Oui, avant tout, il y aurait à s’occuper de la France pour la France elle-même, et à commencer par se dire qu’on aurait déjà fait quelque chose pour le pays en évitant tout ce qui est inutile ou dangereux, tout ce qui ne peut avoir d’autre effet que de jeter des complications factices de plus dans une situation déjà bien assez compliquée.

L’esprit de conduite, le sentiment viril des choses, la haine des excitations ou des inutilités périlleuses, c’est là ce qui devrait dominer, et c’est là malheureusement ce qui ne domine pas toujours. On dirait quelquefois en vérité, à certains symptômes, que nous n’avons pas pu arriver encore à nous avouer les cruels changemens qui se sont accomplis, que nous ne pouvons nous décider à entrer en quelque sorte dans notre vraie situation. On dirait que rien ne s’est passé, que nous avons fait tout au plus un mauvais rêve, et qu’il n’y a qu’à revenir à nos goûts, à nos habitudes, à nos jeux d’esprit, à nos luttes désastreuses d’autrefois. Les vieilles polémiques recommencent, déployant ce qu’elles ont de plus suranné et de plus violent. On ne néglige rien pour réveiller les curiosités malsaines par des récits de toute sorte qui seront démentis le lendemain. Jamais le commerce des inventions et des fables n’a été plus actif. Il faut à tout prix imaginer une histoire pour chaque jour^ et ajouter à l’inépuisable chapitre des informations de haut goût. On organise des fusions et des confusions, ou bien l’on met la diplomatie en mouvement ; on fait voyager le pape, et on divulgue les plans les plus secrets de M. de Bismarck, qui va nous rendre Metz pour acheter la neu tralité de la France dans la guerre qu’il médite contre la Russie ! On discute à perte de vue sur la république et la monarchie, sur le provisoire et le définitif, sur la dissolution de l’assemblée et le plébiscite, sur la prochaine restauration impériale ou sur le prochain avènement du radicalisme, sur l’amnistie et le droit de punir. On finit par créer une sorte d’atmosphère artificielle où les esprits s’étourdissent, où le sens de la réalité s’émousse, et pendant que tous les matins on se livre à ces oiseux passe-lcmps, le fait, le fait cruel et brutal, le voilà : à trente lieues de Paris, pas plus loin que cela, à Épernay, il y a des Français qui vivent sous le sabre prussien, et pour que ces Français puissent sortir de leurs maisons à huit heures du soir, pour qu’ils puissent se livrer à leur commerce ou à leur industrie, il faut négocier avec ceux qui campent en maîtres dans leur ville. Voilà le fait qui à lui seul devrait suffire pour caractériser notre condition actuelle, pour nous rappeler l’inexorable réalité. Ceriainement on s’arrêterait si, au moment de se lancer dans ces polémiques de fantaisie qui ressemblent à un jeu sur des ruines, on se sentait ressaisi par cette idée, si on voyait passer devant ses yeux toutes ces visions funèbres d’une année de deuil, si l’on se replaçait en face de la situation de la France.

Cette situation n’a rien sans doute qui doive décourager le patriotisme, et dont une volonté énergique ne puisse avoir raison avec de la patience et du temps ; mais la première condition apparemment est de savoir oi ! i nous en sommes, et de ne pas recommencer ce qui nous a perdus. La vérité est que, dans ces deux événemens, la guerre et la commune, dont nous avons à réparer les conséquences désastreuses, la France a été doublement frappée, qu’elle n’a pas souffert seulement dans son orgueil militaire, qu’elle a été atteinte plus durement encore dans son orgueil d’esprit. Ouvrez ce petit livre qu’un médecin, M. le docteur Laborde, vient de publier sur les hommes et les actes de l’insurrection de Paris devant la psychologie morbide, ouvrez ce curieux et instructif petit livre de médecine morale et politique, vous y verrez que, parmi ces hommes qui ont été un moment des dictateurs, bon nombre étaient atteints d’affections mentales plus ou moins caractérisées, soit par une triste loi d’hérédité, soit par suite de surexcitations personnelles dues à une multitude de causes. Ils étaient littéralement fous, et l’un d’eux, conduit à Charenton, où il s’est éteint, disait naïvement : « Pourquoi n’y conduit-on pas aussi les autres ? » Ainsi voilà une ville renommée pour l’éclat de sa civilisation et pour son esprit, réputée dans le monde comme la cité reine de l’intelligence et des arts, qui a pu rester deux mois sous le joug de quelques fous surexcités jusqu’au crime ! Assurément c’est une des plus sanglantes humiliations que la mauvaise fortune puisse infliger à une grande ville et même à une nation, elle dépasse toutes les déceptions de l’orgueil militaire, et le mal dont de tels événemens sont le symptôme, ce n’est pas avec des infatuations, des frivolités, des polémiques oiseuses ou violentes, qu’on peut le guérir. On ne peut y remédier que par un énergique retour sur soi-même, par le désintéressement du patriotisme et du bon sens, par une coopération volontaire, dévouée, sans parti-pris et sans arrière-pensée, à tout ce qui peut préparer le rajeunissement du pays.

Lorsqu’on vivait dans des temps plus heureux et qu’on n’avait pas traversé tant d’épreuves qui ne sont que le tragique résumé d’une multitude de déviations et d’nntraînemens, on pouvait encore se faire illusion ; dans les combats que se livraient les partis, la fortune nationale n’était point directement et ostensiblement en jeu. On pouvait à la rigueur affronter des crises sans craindre d’y périr. Ce n’était point assurémens d’une grande prévoyance, on n’avait pas du moins sous les yeux l’Alsace démembrée par la guerre étrangère, une partie du territoire occupée, les monumens de Paris incendiés par la guerre civile. Aujourd’hui considérez bien ceci, qu’on ne peut plus oublier désormais : les Allemands sont en Champagne, et ils ne s’en iront que lorsqu’on aura épuisé jusqu’à la lie l’amertume des traités qu’on a signés avec eux, c’est-à-dire lorsqu’on leur aura payé jusqu’au dernier centime l’indemnité qu’ils ont imposée. De quelque façon qu’on procède, qu’on ait recours à une contribution extraordinaire ou au crédit, on ne peut certainement payer que si le travail, sous toutes les formes de l’industrie et du commerce, reprend son énergie et son essor, et cette fécondité renaissante du travail, on lèsent bien, elle n’est possible que par la sécurité dans la paix intérieure. De bonne foi, en présence d’une telle situation, quelle est l’unique et vraie politique à suivre ? Le plus simple bon sens indique évidemment que la première préoccupation doit être de réduire au silence les passions perturbatrices, de ne pas rendre impossible ou même trop difficile l’action régulière des pouvoirs publics, de ne point aller à tout propos et sans une nécessité impérieuse au-devant de crises nouvelles. Qu’arrive-t-il cependant, surtout depuis quelques jours ? Il n’y a pas une occasion ou un prétexte qu’on ne saisisse pour exciter les méfiances et propager de sourdes inquiétudes, pour multiplier ou envenimer les difficultés qui sont la conséquence d’une douloureuse logique des choses. On ne se refuse pas la satisfaction de donner des leçons et de se passer des fantaisies, au risque même de desservir les intérêts qu’on croit avoir le privilège de représenter.

L’esprit de parti se mêle à tout et finit par tout compromettre. Voyez ce qui se passe au sujet de cette affaire toujours incertaine de la rentrée de l’assemblée et du gouvernement à Paris, À coup sûr, c’est là une des plus délicates et des plus graves questions, dont la solution a une importance de premier ordre pour Paris, comme pour la France tout entière d’ailleurs, À observer certains signes, on pourrait dire que dans ces derniers temps il y avait un progrès sensible, l’idée du retour à Paris faisait son chemin ; les résistances semblaient faiblir, et il était peut-être permis de prévoir le moment où la question se dénouerait d’elle-même par un assentiment général dans l’assemblée, Pense-t-on avoir bien servi cette cause en donnant tout justement ces jours passés aux dernières élections municipales de Paris le caractère d’une victoire du radicalisme ? C’était pourtant bien facile de choisir tout simplement des hommes sensés, bien intentionnés, dévoués aux intérêts municipaux. Non, il a fallu mettre sur l’élection le sceau radical, grossir dans le conseil parisien le contingent du parti. Sans doute, nous l’espérons, les esprits réfléchis et prévoyans de l’assemblée ne s’arrêteront pas devant cet incident fort secondaire ; ils verront ce qu’il y a de supérieur dans la question, et ils ne méconnaîtront pas d’un autre côté que le conseil municipal de Paris, même tel qu’il est composé, a montré une assez méritoire modération, qu’il s’est occupé des affaires de la ville en évitant de s’occuper des affaires de l’état. M. Thiers lui-même, dans son prochain message, pourrait bien se prononcer, sans prétendre exercer aucune pression, pour la rentrée à Paris, et s’il ne prend pas l’initiative d’une proposition, il est vraisemblable que des membres de l’assemblée donneront à la pensée de M. le président de la république la forme d’une motion législative, qui ne sera point cette fois sans quelque chance de succès. Tout fait présumer qu’on voudra en finir avec cette question, qui pèse sur tous les intérêts ; mais enfin, si certaines inquiétudes mal apaisées se réveillaient, si les dernières élections donnaient des armes à ceux qui ne veulent pas revenir, qui en souffrirait ? Le radicalisme a sa victoire, c’est vrai, mais Paris serait le premier à payer les frais d’un vote surpris à son indifférence ou à ses vieilles habitudes d’opposition. Voilà le résultat. Eh quoi ! dira-t-on, Paris n’est-il donc pas libre de voter comme il l’entend, de se donner un conseil municipal à sa manière ? Paris est certainement libre, personne ne conteste son droit ; seulement, s’il avait réussi à provoquer une décision contraire de l’assemblée qui, elle aussi, est libre, il aurait tout simplement agi contre lui-même, et nous touchons ici à un point curieux de notre hygiène politique. La liberté, pour certaines personnes, consiste à ne tenir ’compte de rien, à jeter dans la politique un vote anonyme et irresponsable, à faire ce qu’on veut ou plutôt ce qui passe par la tête de quelques meneurs, sans s’inquiéter des conséquences, et c’est ainsi que l’esprit de parti sacrifie à son propre orgueil, à ses propres calculs, les intérêts qu’il ne sert pas, dont il se sert et dont il se fait le compromettant défenseur.

Il y a une question bien autrement importante. Certes, s’il y a aujourd’hui pour la France une nécessité manifeste, impérieuse, c’est celle d’éviter les agitations, les mobilités, les aventures. La France a devant elle une période pendant laquelle elle est en quelque sorte enchaînée à son existence actuelle ; elle n’est pas libre de courir les hasards, de braver les chances d’une dissolution de l’assemblée, d’un renouvellement des pouvoirs dont elle a fait dans un jour de péril sa représentation et son bouclier, et M. Littré, dans une récente lettre, en donne la raison avec une frappante justesse. « Tant que notre sol sera occupé par l’étranger et que notre contribution de guerre ne sera pas acquittée, dit-il, une objection péremptoire écarte la proposition d’une dissolution immédiate. Les Allemands ont traité avec l’assemblée actuelle, ils savent ce qu’elle veut et ce qu’elle peut. Si on les mettait en face d’une assemblée nouvelle à esprit inconnu, ils soulèveraient à leur gré des difficultés de garantie et rendraient plus épineuse notre libération en argent et en territoire… Il faut que l’assemblée qui a signé la paix à Bordeaux mène à terme le paiement des cinq milliards et l’évacuation du territoire. » C’est là l’intérêt évident, supérieur, national, auquel tout reste subordonné ; mais non, l’esprit de parti ne s’arrête pas à de telles considérations. Délivrer le sol national d’une lourde occupation étrangère n’est, à ce qu’il paraît, que la moindre des choses. L’essentiel est de poursuivre un triomphe de parti sous prétexte de donner à la France un gouvernement définitif. Le bonapartisme et le radicalisme, qui ne sont en réalité que deux frères ennemis, sont du même avis, et ils font ensemble l’édifiante campagne de la dissolution. Quel est leur vrai motif ? Il n’y en a certainement qu’un, c’est que l’assemblée nationale n’est ni bonapartiste ni radicale. Le bonapartisme poursuit la dissolution pour avoir son plébiscite sur lequel il compte pour nous ramener aux gloires de l’empire ; le radicalisme demande à hauts cris la retraite immédiate de l’assemblée, parce qu’il espère que les populations fatiguées, troublées, lui donneront la majorité qui fondera la république définitive, la république de M. Gambetta, à moins que ce ne soit la république de la commune, et il est vraiment touchant de voir entre le radicalisme et le bonapartisme cette émulation, cette entente pour en appeler au pays.

Le pays, le pays, c’est toujours à qui le fera parler, c’est à qui aura la prétention de le représenter mieux que tout le monde, et en fin de compte c’est à qui réussira le mieux à exploiter sa crédulité et sa bonne foi. Le pays, il a sans doute ses perplexités et ses inquiétudes ; au fond, il ne veut qu’une chose, c’est qu’on le laisse respirer, qu’on lui donne la tranquillité et le repos, qu’on ne soit pas sans cesse occupé à l’agiter sous prétexte d’invoquer son opinion, et en se réservant de demander au besoin le lendemain un vote nouveau qui démente le vote de la veille. Le bonapartisme veut consulter le pays, qu’a-t-il donc à lui offrir ? Ne l’a-t-il pas suffisamment comblé en lui donnant le Mexique et Sedan ? Le bonapartisme aurait bien des raisons d’être plus modeste, il devrait se souvenir que, dans l’espace d’un peu plus d’un demi-siècle, il y a eu trois iavasions, et que c’est par lui, par lui seul, que ces invasions ont été attirées sur la France. Oui, par deux fois depuis la révolution française, le bonapartisme a offert le spectacle d’un régime naissant d’un coup d’état et finissant par les plus effroyables désastres nationaux. Croit-on la France disposée à recommencer l’expérience ? Et le radicalisme, qu’a-t-il de son côté à offrir au pays ? Des agitations, des conflits de classes et d’intérêts, des violences suivies de réactions, une série de crises enfin conduisant par lassitude, par épuisement, à quelque despotisme césarien à l’intérieur, à l’impuissance devant l’étranger. Le radicalisme ne peut pas même arriver à formuler un programme qui puisse faire illusion, M. Gambetta s’épuise en manifestes, il écrit des circulaires, il prononce des discours à Saint-Quentin ; il n’a réussi qu’à provoquer, à propos de ses théories sur l’instruction du peuple, une lettre vigoureuse, éloquente, de M. l’évéque d’Orléans, qui montre ce qu’il y a d’équivoque dans ce langage d’un homme qui sent le besoin d’être modéré et qui n’ose pas l’être, ce qu’il y a de vide dans toutes ces sonorités d’une parole tribunitienne. Et c’est pour cela qu’on demande une dissolution ! Le pays le sent bien, et c’est parce qu’il le sent qu’il est si peu pressé de répondre aux excitations des agitateurs de toute nuance, qu’il entoure d’une confiante estime ce pouvoir qui depuis huit mois l’a tiré d’un abîme, lui a donné la paix, qui représente à ses yeux l’expérience, le patriotisme et le dévoûment.

Tout est là ; depuis huit mois, ce qui existe représente pour le pays non un régime définitif si l’on veut, mais un régime qui répond à une nécessité de patriotisme, qui est en somme l’expression de la souveraineté nationale toujours en action, manifestée par l’alliance intime, indissoluble, d’une assemblée librement élue et d’un gouvernement qui est l’émanation de cette assemblée. Rien n’est venu altérer ces conditions, telles qu’elles apparaissent au moment où se rouvre la session parlementaire. L’assemblée revient avec les impressions qu’elle a recueillies dans le pays, et bien certainement avec l’intention de ne point reculer devant les problèmes qui s’imposent à elle. Le gouvernement de son côté n’est point resté inactif. Il a eu la bonne fortune d’atténuer l’occupation étrangère, d’en diminuer l’étendue. Il n’a point hésité, quand il l’a fallu, à maintenir toutes les garanties d’ordre public, même au risque de braver cette impopularité qui s’attache assez souvent aux sévérités qui frappent la presse. Un nouveau ministre de l’intérieur, M. Casimir Perier, a porté dans le gouvernement un esprit résolu et ferme en même temps que libéral, très préoccupé, comme il l’a montré récemment, d’introduire dans son administration la simplicité et l’économie. Le gouvernement, en un mot, a fait son devoir de gouvernement autant que les circonstances le permettaient, de telle sorte qu’après ces trois mois, la situation créée à Bordeaux, affermie et régularisée à Versailles, se retrouve telle qu’elle était, avec ses faiblesses et ses difficultés sans doute, mais aussi et surtout avec sa force essentielle qui est dans l’alliance de M, Thiers et de l’assemblée. Cette situation, y a-t-il quelque raison de la changer ? On le voudrait qu’on ne le pourrait peut-être pas, et en l’essayant on s’exposerait au danger de raviver ce sentiment même d’instabilité qu’on chercherait à rassurer. Ce qu’il y aurait de plus désirable, ce serait qu’à côté du pouvoir exécutif il se formât enfin dans l’assemblée ce que nous appellerions une force de gouvernement, une majorité moins mobile, moins flottante, mieux reliée par des habitudes d’action commune. Les élémens de cette majorité existent dans l’assemblée, ils sont dans cette masse sensée, honnête, patriote, libérale, qui se compose d’anciens constitutionnels et de républicains modérés, qui se tient entre tous les camps extrêmes. C’est ainsi, c’est par le concours actif, permanent, de cette majorité et du gouvernement, qu’on arriverait à résoudre toutes ces questions qui sont devant nous et qui se résument dans un seul mot, celui de réorganisation nationale. On ferait la loi militaire, les lois de finances, la loi sur les municipalités, la loi organique des élections ; certes le programme est vaste. La situation générale elle-même prendrait évidemment dans ce travail une fixité croissante. Rien n’empêcherait alors d’en venir à des mesures qui étendraient et régulariseraient les institutions, le renouvellement partiel de l’assemblée, la création d’une seconde chambre. Que les bonapartistes continuent à réclamer leur plébiscite, que les radicaux discutent sur toutes les nuances du droit constituant, pendant que les uns et les autres se livreront à des disputes inutiles, la France marchera, s’organisera avec une patiente résolution. Cela serait peut-être nouveau dans un pays accoutumé jusqu’ici aux coups de théâtre constitutionnels ; ce ne serait pas sans doute moins efficace, ce serait peut-être le commencement d’une transformation de nos mœurs publiques, et dans tous les cas rien ne pourrait affaiblir sérieusement l’autorité d’une semblable politique, puisque ce serait la souveraineté nationale se régularisant, se gouvernant elle-même. Il est vrai que les partis extrêmes seraient toujours fondés à dire que ce n’est pas la vraie souveraineté nationale, puisqu’elle ne donne ni l’empire ni la république radicale ; mais enfin la France pourrait s’en consoler en se sentant revivre après tant de malheurs, et ceux qui auraient conduit cette œuvre simplement, honnêtement, sans usurpations et sans coups d’état, ceuxlà pourraient assurément passer pour des patriotes dignes de l’estime publique. La France a sans doute bien des défauts et a commis bien des erreurs ; elle a tout expié cruellement, et peut-être a-t-elle payé assez cher ses faiblesses passées pour mériter aujourd’hui cette fortune nouvelle, qu’elle ne devrait qu’à ses propres efforts sagement dirigés. Ce n’est pas en France seulement que la vie publique est pleine d’épreuves aujourd’hui. Les crises ne conduisent pas partout aux mêmes désastres heureusement. Les pays les plus favorisés, les mieux accoutumés à la liberté, ne sont pas moins exposés quelquefois eux-mêmes à des secousses, à des coups de vent qui ne sont pas sans péril. Quel est le pays plus paisible d’habitude, plus libre que la Belgique ? Voici cependant que depuis quelques jours tout est en émoi. Le feu est dans le parlement, les manifestations courent les rues, les violences même éclatent, et la foule va briser les vitres de certains personnages à Bruxelles. C’est là vraisemblablement une émotion passagère, peut-être fomentée ou aggravée et exploitée par des agitateurs qui restent derrière le rideau. Il n’est pas moins vrai que les scènes de Bruxelles ont quelque chose de grave, que le caractère même des institutions représentatives y est intéressé, puisqu’il s’agit de savoir si, dans un pays où l’opinion règne en souveraine et peut se manifester en toute liberté par les élections, les pouvoirs publics, qui s’appuient sur une majorité incontestée, doivent fléchir devant les passions d’un moment et les agitations de la rue. Sous ce rapport les scènes de Bruxelles ont une certaine couleur révolutionnaire assez accentuée.

De quoi s’agit-il dans ces troubles ? Par malheur, si l’esprit de parti se mêle à tout, la religion aussi se mêle à tout bien souvent. Elle s’est trouvée mêlée dans ces derniers temps, en Belgique, à une multitude d’affaires de finance et d’industrie dirigées par M. Langrand-Dumonceau. Ces affaires n’ont pas eu de bonheur, elles ont fini par un effroyable cataclysme, et ce qu’il y a de fâcheux, c’est que dans cette débâcle se sont trouvés plus ou moins compromis un certain nombre de personnages considérables du parti catholique, — M. Nothomb, M. Dechamps, M. de Decker, M. Malou, qui avaient accepté d’être les administrateurs de toutes ces entreprises de M. Langrand-Dumonceau. Sans être impliqués dans l’instruction judiciaire qui se poursuit en ce moment, ces personnages n’ont pas moins reçu les éclaboussures de la débâcle. On en était là, lorsque tout récemment le ministère catholique, qui exerce le pouvoir à Bruxelles sous la présidence de M. d’Anethan, a cru devoir nommer gouverneur de la province de Limbourg un des hommes engagés dans les affaires Langrand, M. de Decker. De là tout le bruit. Un ancien ministre libéral, M. Bara, n’a pas manqué de saisir l’occasion pour attaquer le cabinet catholique ; il l’a fait avec âpreté, avec passion. L’émotion a passé immédiatement dans la rue, comme à un mot d’ordre ; les manifestations sont bientôt devenues violentes, et on a fini par réclamer la démission du ministère, qui a pourtant la majorité dans les chambres. Comment sortir de là ? Pour dégager le ministère, M. de Decker s’est décidé à donner sa démission de gouverneur du Limbourg, et cet acte de renoncement a pu jusqu’à un certain point détendre la situation. L’émotion populaire ne semble pas moins persister, et par le fait il y a un véritable conflit entre l’opinion légale, représentée par la majorité parlementaire, et l’agitation de la rue, portant M. Bara sur le pavois. Sans doute le ministère belge a montré peu de tact en choisissant aujourd’hui M. de Decker pour une haute fonction, ce n’était pas le moment ; mais enfin, si le cabinet de Bruxelles en venait maintenant à être obligé de se retirer, quelle serait la situation de M. Bara, qui pourrait être appelé à prendre le pouvoir, puisqu’il a donné le signal du mouvement ? Il entrerait au ministère par la toute-puissance de l’émeute, par une violence faite au parlement. Est-ce bien là le moyen le plus digne, le plus légitime de conquérir le pouvoir, et d’assurer l’intégrité, l’avenir des institutions libérales de la Belgique ?

Les agitations ont cela de triste qu’elles sont le plus souvent infécondes, elles ne profitent ni à la liberté ni à la sécurité d’un pays. Les révolutions se suivent et se ressemblent, elles voient presque invariablement se produire les mêmes choses sous d’autres noms et dans d’autres conditions. Où en est aujourd’hui l’Espagne après toutes les commotions qui se sont succédé depuis la dernière révolution de 1868 ? Il y a un an à peine qu’un nouveau souverain, élu par les cortès, Amédée Ier de Savoie, règne à Madrid, il y a un an qu’on est entré dans la pratique d’un régime qui est un mélange de démocratie et de monarchie. Tout est changé, la dynastie, la constitution, le personnel politique ; il n’y a qu’une chose qui n’a pas changé aussi complètement, c’est l’essence même de la vie publique espagnole, et, à y regarder de près, on pourrait dire que l’Espagne n’est sortie de la crise aiguë en retrouvant une royauté que pour retomber dans une crise chronique, entretenue par toutes les agitations des partis. Le fait est que la monarchie nouvelle n’est pas précisément sur des roses, et que le roi Amédée ne laisse pas d’être embarrassé rien que pour trouver des chambellans ; à plus forte raison est-il dans de singulières perplexités lorsqu’il est réduit à chercher un ministère dans une assemblée oii il y a des républicains, des carlistes, des alphonsistes, des progressistes-démocrates ou des démocrates-progressistes, des radicaux enfin de toutes les nuances qui se fractionnent et forment des camps différens. Le roi Amédée s’est tiré jusqu’ici de toutes les difficultés avec beaucoup de tact, en restant strictement constitutionnel, en suivant autant que possible le courant parlementaire tel qu’il s’est manifesté dans le congrès, car le sénat joue en tout ceci un rôle assez effacé. La crise semble se compliquer aujourd’hui et aboutir à une impasse d’où l’on ne pourra peut-être sortir que par une dissolution des cortès, qui ne fera qu’ajouter le danger d’une agitation électorale à l’impuissance des agitations parlementaires.

À vrai dire, c’était assez facile à prévoir. Il arrive au-delà des Pyrénées ce qui arrive à peu près partout après les révolutions. Les vainqueurs se divisent, tandis que les vaincus cherchent à rassembler leurs forces, à se recomposer pour recommencer la guerre. Les vaincus en Espagne, le jour où un nouveau roi montait au trône, c’étaient les républicains, les carlistes, les partisans du prince Alphonse, héritier de la dernière dynastie renversée ; ces divers groupes n’ont pas déserté la lutte et ne laissent pas d’avoir une certaine importance embarrassante dans le congrès. Les vainqueurs, c’étaient les partisans de l’ancienne union libérale, les progressistes, les radicaux, qui avaient fait la révolution de 1868, et qui se ralliaient à la royauté nouvelle. C’est dans ce camp des vainqueurs que la division n’a pas tardé à se mettre. Le premier ministère du roi Amédée arrivant à Madrid était presque naturellement indiqué : il avait pour chef celui qui jusque-là avait exercé la régence, le général Serrano, duc de la Torre. C’était en quelque sorte le premier ban de la révolution ralliée à la royauté, et c’était le plus conservateur des ministères possibles en ce moment. Le ministère du général Serrano, qui a été l’inaugurateur de cette ère nouvelle, tombait faute d’une majorité suffisante dans les cortès, et il était remplacé, il y a quelques mois à peine, par un cabinet radical qui avait pour chef un homme qui a joué un certain rôle pendant la révolution comme président de l’assemblée constituante, M. Ruiz Zorrilla. C’était un pur cette fois. Au premier instant, M. Ruiz Zorrilla s’est donné certes beaucoup de mouvement, et a fait ce qu’il a pu pour entourer le roi Amédée d’une certaine popularité pendant un voyage à travers les provinces espagnoles ; mais il s’agissait toujours de se présenter devant les cortès, et c’est là que la division a éclaté dans le camp du radicalisme lui-même. Le président du conseil, M. Ruiz Zorrilla, a tenu obstinément à faire accepter comme président du congrès M. Rivero, démocrate de vieille date, qui a été un instant ministre de l’intérieur et qui s’est rallié au roi Amédée. Une autre fraction radicale a soutenu la candidature de M. Sagasta, qui a été ministre des affaires étrangères avec le général Serrano. C’est M. Sagasta qui a été élu à quelques voix de majorité, et le cabinet Ruiz Zorrilla a disparu ; il a été remplacé par un ministère dont le chef est l’amiral Malcampo, un officier de marine qui avec l’amiral Topete a eu une certaine initiative dans la révolution de 1868. C’est ce ministère qui dure encore, il est vrai qu’il n’a qu’un mois d’existence.

Pourquoi les radicaux espagnols se sont-ils divisés ? On ne le voit pas bien clairement. Les explications, les manifestes se sont multipliés, et plus on s’est expliqué, plus la division s’est envenimée ; tous les essais de réconciliation n’ont abouti jusqu’ici qu’à une rupture plus éclatante, si bien qu’à tous les partis qui existent déjà en Espagne sont venus s’ajouter deux nouveaux partis, les zorrillistes et les sagastistes. Tout ce qu’on peut distinguer, c’est que M. Sagasta et ses amis inclineraient plus volontiers vers les conservateurs, tandis que M. Ruiz Zorrilla, tout en continuant à se dire dynastique, tient à ne pas se brouiller avec les républicains. Quant à l’amiral Malcampo, il reste en équilibre entre les deux camps avec son cabinet, qui, lui aussi, veut être un cabinet radical et qui acertainement depuis quelques jours l’existence lapluslaborieuse, la plus disputée. Il est appuyé par M. Sagasta et ses amis, il est combattu ou tout au moins fort menacé par les radicaux, dont M. Zorrilla est le général. Ce qui est curieux, c’est que cette guerre centre lé cabinet Malcampo ne s’est point engagée directement, elle s’est poursuivie à la dérobée en quelque sorte dans deux discussions d’un ordre presque théorique. La première de ces discussions n’a pas duré moins de trois semaines, elle avait trait à l’Internationale, qui a trouvé des défenseurs dans le congrès espagnol, qui a été aussi fort éloquemment combattue par des jurisconsultes et des orateurs éminens tels que M. Alonso Martinez, M. Rios Rasas, par le gouvernement lui-même. Il s’agissait au fond de savoir si l’Internationale était protégée par l’article de la constitution qui garantit les droits individuels, ou si elle tombait sous le coup des lois pénales ordinaires. Le gouvernement, qui n’admet pas la légalité de l’Internationale, est sorti victorieux de ce premier débat ; il se croyait déjà en sûreté lorsqu’une discussion nouvelle est venue lui ménager un autre piège. Il s’agissait ici encore des garanties individuelles réclamées pour les jésuites et pour la société de Saint-Vincent-de-Paul, qui, au commencement de la révolution, ont été frappés d’un décret de suppression sommaire. Pour le coup, il y a eu une séance des plus vives, qui a duré un jour et une nuit, qui n’a fini qu’à sept heures du matin. Le gouvernement a été battu, et ce qu’il y a de tout aussi curieux que la nature même de ces discussions successives, c’est que dans les deux cas ce sont les conservateurs qui en se déplaçant ont fait et défait la majorité. Ce sont les conservateurs qui ont aidé à la victoire du gouvernement dans le vote sur [’Internationale malgré l’abstention de M. Ruiz Zorrilla et de ses amis, ce sont les carlistes qui en se coalisant avec les républicains ont aidé à sa défaite dans l’affaire des jésuites. Cette fois du moins on croyait en avoir fini avec le ministère, et M. Zorrilla se croyait déjà près de reprendre le pouvoir ; mais ici survenait une péripétie nouvelle. A la fin de cette séance de dix-huit heures qui se terminait par un vote hostile, l’amiral Malcampo se levait tranquillement pour lire un décret de suspension des cortès.

Maintenant qu’arrivera-t-il de toutes ces péripéties parlementaires ? Les dernières discussions ont laissé voir dans le congrès de Madrid un tel morcellement de partis et de telles animosités entre les diverses fractions radicales ou progressistes, qu’il est à peu près impossible de découvrir dans cette confusion les élémens d’une majorité. Il semblerait dès lors que la suspension des cortès dût conduire inévitablement à une dissolution ; mais, s’il y a des élections prochaines, est-ce le ministère Malcampo qui les fera ? Ces élections mêmes, en agitant le pays, ne donneront-elles pas des forces nouvelles aux partis qui ne dissimulent nullement leur hostilité contre la monarchie récemment fondée ? Ce résultat dépendra sans doute de ceux qui les dirigeront. Pour le moment, l’Espagne n’aura pas du moins perdu tout à fait à ces discussions sans issue sur l’Internationale ou sur les jésuites, et même à la suspension des cortès, puisque cette crise parlementaire a brusquement arrêté en chemin un projet qui pouvait porter un rude coup au crédit espagnol. Il ne s’agissait de rien moins que d’établir une taxe de 18 pour 100 sur la rente, sans excepter la dette extérieure. L’Espagne a besoin d’argent pour mettre son budget en équilibre, c’est possible ; mais le meilleur moyen pour elle de s’en procurer n’est point assurément de se fermer les principaux marchés financiers de l'Europe, comme elle l'a fait il y a quelques années. Puisqu'elle s'est donné l'occupation d'une prochaine crise électorale, elle aura le temps de réfléchir et de comprendre que la meilleure économie est celle qui garantit les intérêts, de même que la meilleure politique est celle qui donne la sécurité à un pays fatigué de révolutions,

CH. DE MAZADE.