Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1862

Chronique n° 735
30 novembre 1862


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 novembre 1862.

Tandis que la France, le regard perdu dans les brumes de l’Atlantique, songeait encore à son projet de médiation aux États-Unis, et, — promptement, dextrement, amicalement refusée par l’Angleterre et la Russie, — goûtait du moins une satisfaction solitaire dans le sentiment de son intention généreuse, à quatre pas de nous, au beau milieu de cette mer splendidement enchâssée entre trois continens, et qu’aux momens où nous avons le propos leste nous appelons un lac français, un petit peuple qui rit au soleil dans l’épanouissement d’une révolution toute neuve était en train, par une espièglerie étourdissante, de donner un air de caricature à notre attitude solennelle et distraite : les Grecs, fils d’Ulysse, faisaient éclater la candidature du prince Alfred. Si nos lecteurs étaient aux antipodes, et si c’était à nous qu’il eût été réservé de leur porter une telle nouvelle, que nous eussions eu beau jeu à les mettre au défi de la deviner, à tourmenter leur curiosité, à dépister leur sagacité, à les forcer de donner leur langue aux chiens ! Quelle surprise pour les Anglais ! Se seraient-ils jamais attendus, dans leur superciliousness, à être populaires quelque part, surtout à être populaires en Grèce ? Quel étonnement pour nos doctes et honnêtes amis qui méditent depuis tant d’années sur la question d’Orient, et qui devaient se croire maîtres de toutes les données de ce formidable problème ! Quelle stupéfaction pour cette politique russe si savante et si redoutée ! grand tsar Nicolas, pauvre empereur Croquemitaine ! n’as-tu pas tressailli dans ton sépulcre en entendant Athènes appeler à elle non le Russe, mais l’Anglais ? Une pensée si profondément mûrie, une volonté si persévérante, tant de trésors sacrifiés, la fortune de la guerre si souvent tentée, les succès obtenus, les revers subis, tout cela pour qu’un jour la finesse byzantine fût en mesure de présenter l’appât le plus séduisant et la plus magnifique occasion à l’habileté joviale du vieux lord Palmerston ! Ah ! si la politique avait des Bossuet, quels cris éloquens inspirerait cette évolution des Grecs mise en regard du long effort de la politique moscovite ! De quel ton foudroyant pourrait-on répéter le jeu de mots de saint Augustin, dont Tassonance rappelle une cloche d’église : Habent mercedem suam, vani vanam !

Il règne encore tant de mystères sur cet incident naissant de la question d’Orient et sur la politique des cabinets intéressés dans l’élection d’un nouveau roi des Grecs, que nous n’osons pas parler trop sérieusement des perspectives qu’ouvrirait l’élévation d’un prince anglais sur le trône hellénique. Un fait seul jusqu’à cette heure est apparent et acquis à la polémique, c’est l’unanimité extraordinaire qui se produit en Grèce autour de la candidature du jeune fils de la reine Victoria. Si imprévu et si piquant qu’il soit, ce fait doit d’abord être expliqué en se plaçant au point de vue des Grecs eux-mêmes. La révolution grecque, commencée par une surprise, un roi qui perd sa place en allant à la promenade, se continue par une autre surprise, le peuple grec se donnant le mot pour offrir la couronne à un prince anglais. Décidément cette révolution est amusante. Notre temps a été témoin de singuliers traits d’instinct et d’intelligence politique de la part de certaines nations. Il y a des momens où l’on dirait que tout un peuple a de l’esprit comme un seul homme. C’est ce que l’Italie nous a fait voir dans ses bons jours, lorsque les mots d’ordre lui venaient du subtil et hardi génie de M. de Cavour. Nous ne savons de qui les Grecs reçoivent la consigne ; mais nous nous croyons obligés d’avouer que, dans la manœuvre qu’ils exécutent envers l’Angleterre, les Grecs se montrent fort spirituels. Quand la nouvelle de leur révolution nous arriva, on entendit chez nous je ne sais quels vagues murmures qui prophétisaient un prochain échec à la politique anglaise en Orient. Les esprits brumeux, les hommes à système voyaient là une occasion d’accouchement pour l’alliance franco-russe, dont on disait à voix basse toute sorte de choses étranges. Pour ces songeurs, la France doit être le centre et le moteur d’une fédération des nations latines, comme la Russie est le foyer dominant du monde gréco-slave. L’empire français aspire au panlatinisme, comme l’empire russe au panslavisme, et les deux empires se doivent assistance mutuelle dans l’assouvissement de leur appétit pantagruélique ! Quelle bonne fortune pour ceux dont l’imagination vit dans le monde des géans et se gonfle en nuages que la petite révolution de Grèce ! Il y avait là un friand morceau pour le panslavisme, et l’espoir d’un équivalent en retour pour le panlatinisme. Un prince qui tînt à la famille des Romanof n’était-il pas le seul roi que les Grecs eussent jamais pu désirer ? L’affaire était siire, et déjà nos officieux de France patronnaient avec confiance la candidature du duc de Leuchtenberg en se flattant d’accommoder les arrangemens de 1832 avec les exigences supérieures du droit nouveau et le sacrement du suffrage universel. L’Angleterre, peu à peu éconduite de l’Orient par le panslavisme et le panlatinisme, serait de plus en plus condamnée pour ses péchés au patronage exclusif des circoncis : elle serait turque jusqu’à l’absurde, jusqu’à l’odieux, jusqu’au désespoir, jusqu’à l’impénitence et à la ruine finale.

Il n’y a eu qu’un petit malheur, c’est que les Grecs dont disposaient de grands rêveurs n’ont voulu prendre conseil que d’eux-mêmes. Nous soupçonnons fort les modernes Hellènes de ne s’être jamais souciés des élucubrations panslavistes et gréco-slaves où les mettaient en scène ces classificateurs ambitieux et illuminés qui confondent et déroutent les patriotismes naturels, sains, légitimes, dans leurs arbitraires utopies. L’esprit grec est dépaysé dans ces nuages. Que les savans dissertent sur la corruption ou la conservation de l’antique race, les Grecs de nos jours n’en vivent pas moins sous le ciel bleu, sur la mer bleue, en face de ces merveilleux horizons où la pleine lumière découpe en lignes franches et fines les purs contours de leurs îles et de leurs glorieuses montagnes. Quels que soient leurs défauts, ils sont du midi, ils sont marins, ils sont commerçans. Ils ont donc le sens net, l’esprit pratique : ils voient d’emblée où est la force, ils vont d’un bond où est leur intérêt. La portion opulente de leur nation, celle qui est adonnée au commerce, est éparpillée en petites colonies dans les ports de mer de l’Europe ; la plus considérable de ces colonies est en Angleterre et tient une place importante dans la Cité de Londres. Le Grec destiné au négoce sait dès son enfance, comme tous les autres Levantins, de quelle valeur est un bon crédit sur Londres. Ces colonies de négocians, — cet élément pour ainsi dire extérieur de la nation grecque, — ont nécessairement une grande influence sur la patrie, dont elles se séparent sans vouloir s’en détacher ; l’esprit du commerce grec établi en Europe doit être compté pour beaucoup dans la direction que prendra la révolution grecque. On le voit assez par cette mesure du gouvernement provisoire d’Athènes, qui veut que ces colonies mercantiles aient des représentans dans le prochain parlement. Il n’est pas douteux que cette influence prépondérante des Grecs qui trafiquent à l’étranger n’ait été exercée au profit de l’Angleterre. L’ambition de ces Grecs, celle de leurs compatriotes qui les suivent avec une intelligente docilité, est da donner l’essor à leur pays par les qualités du peuple au milieu duquel ils vivent, et qui s’adaptent à leur pays même, par l’esprit d’initiative individuelle, par l’habileté et l’activité du négoce, par la liberté politique, en un mot par des moyens dont ils trouvent le type en Angleterre. Ce n’est point, hélas ! la faute des libéraux français, si ce n’est pas en France que les peuples qui aspirent à vivre et à grandir cherchent le modèle envié de la spontanéité politique et de la sécurité prospère au sein de la liberté.

Indépendamment de cette cause générale qui attire vers l’Angleterre les plus intelligens et les plus riches des Grecs, les derniers incidens des affaires d’Orient ont dû agir beaucoup sur le tour que prend devant nous la révolution hellénique. L’Orient, depuis une année, a été considérablement agité. La Serbie, la Bosnie, l’Herzégovine, le Monténégro enfin, ont été le théâtre de mouvemens, de combats, de luttes entre les populations chrétiennes et le gouvernement ottoman. Ce serait aller trop loin peut-être de dire que ces agitations ont été directement excitées par la Russie ; mais on n’est que modéré en disant qu’elles ont été vues avec complaisance à Saint-Pétersbourg. La France, nous n’en doutons pas, n’a été directement pour rien dans cette émotion des populations chrétiennes de la Turquie d’Europe ; mais on ne peut pas nier qu’elle n’ait indirectement et par imprévoyance contribué à l’entretenir. Les populations chrétiennes dont nous parlons se sont incontestablement fiées à l’appui matériel ou moral qu’elles attendaient de la Russie. Si elles eussent vu la Russie réduite à ses seules forces dans la question d’Orient, elles ne se seraient certainement pas abandonnées i une telle illusion. Le coup porté par la guerre de Crimée à la puissance russe a été trop grand pour que les populations chrétiennes de Turquie n’en aient pas ressenti l’effet, et n’aient pas compris que la Russie seule ne pouvait de longtemps leur prêter un appui efficace ; mais un certain laisser-aller, nous n’oserions dire un système, de la politique française en Orient depuis quelques années avait donné le change aux anciens cliens de la Russie sur la vérité de la situation. La France n’a pas dans la question d’Orient des intérêts directs et positifs : elle n’a pas à y chercher des conquêtes, des agrandissemens, des positions stratégiques de défense ou d’attaque ; elle n’y a qu’un intérêt négatif, un intérêt conservateur, l’intérêt du maintien d’un certain équilibre. C’est dire que la politique française n’a pas à exécuter de solo dans la question orientale, qu’elle doit chercher à y faire sa partie dans des morceaux d’ensemble en choisissant avec habileté ses accompagnateurs, et en passant de l’un à l’autre suivant la circonstance. À bien voir les choses, notre duo le plus ordinaire devrait être avec l’Autriche, qui n’a pas, comme la Russie et l’Angleterre, d’intérêts d’envahissement et d’accaparement, et à qui d’ailleurs, s’il fallait détacher des populations chrétiennes de la Turquie au profit de quelque grande puissance, on pourrait permettre de telles annexions en trouvant du côté de l’Italie les compensations directes ou indirectes les plus avantageuses et les plus prochaines pour la France. Malheureusement notre gouvernement semble avoir pris à tâche en Orient, depuis la guerre de Crimée, d’effacer ceux des résultats de cette guerre qui avaient affaibli l’influence russe. Nous n’avons, quant à nous, aucune antipathie, aucun préjugé contre la nation russe. Le libéralisme français serait heureux de pouvoir aider la Russie à se débrouiller de la crise intérieure qu’elle traverse. Nous voudrions pouvoir seconder les progrès politiques du peuple russe, et nous sommes sûrs qu’en servant le développement intérieur de la Russie, nous finirions par obtenir de justes redressemens en faveur du peuple polonais, qui a tant de droits à nos sympathies et à notre assistance ; mais sans qu’on puisse nous accuser d’une injuste hostilité contre le peuple russe, nous croyons pouvoir blâmer les’singulières complaisances que le gouvernement français a depuis 1856 témoignées à la cour de Saint-Pétersbourg sur le terrain de Constantinople. Nous avons plusieurs fois signalé cette faute, nous avons en mainte occasion indiqué avec timidité, mais assez clairement, que l’on se trompait en défaisant les résultats de la guerre de Crimée et en aidant des propres mains de la France à la reconstruction de l’influence russe sur les populations chrétiennes de l’empire ottoman. Agir de la sorte et céder à une de ces infatuations de cour qui sont trop communes dans notre histoire, c’était méconnaître la vérité des choses, le véritable intérêt de la France, et nous préparer en Orient de nouveaux désagrémens, C’est cette faute qui provoque aujourd’hui au sein des Gréco-Slaves la réaction si favorable à l’Angleterre dont nous avons le spectacle.

En effet, une illusion trompeuse a été pour les populations chrétiennes d’Orient la cause d’une prompte déception. Elles croyaient à une alliance franco-russe ; elles espéraient, en s’agitant et se soulevant, obtenir l’appui de la Russie, soutenue elle-même en réserve par la France. Elles se sont élancées sur un mirage. Garibaldi, en marchant à Rome au lieu de débarquer en Albanie, n’a pas plus trompé l’attente des Grecs que la Russie, avec le fantôme indécis de la France derrière elle, n’a déçu les Monténégrins et les chrétiens d’Herzégovine en les abandonnant à la prépondérance militaire d’Omer-Pacha et de Dervisch-Pacha. La Russie n’a pu faire que du marivaudage diplomatique ; le prince Gortchakof, qui s’évertue à couvrir la faiblesse réelle de son pays par des attitudes académiques, a fait avec le comte Russell, à propos du Monténégro, une passe d’armes sur l’histoire d’Angleterre, et tout a été dit. L’activité, la volonté, la décision, la force, ont été dans ces échauffourées toutes du côté de l’Angleterre. L’influence russe a été complètement battue, et par malheur le ricochât de l’échec moral de notre partenaire devait en partie atteindre la France. Or pense-t-on que le sens de ces derniers événemens ait pu échapper aux populations orientales ? Ce qui a suivi était inévitable. Il n’est pas possible d’empêcher les populations qui ont besoin d’un patronage de se tourner du côté de la force intelligente et active. Quand les Grecs se demandent quelle est la politique qui a une volonté décidée et qui sait faire prévaloir ses résolutions dans les affaires d’Orient, que rencontrent-ils ? L’Angleterre. Quand ils se demandent où est cette inflexible persévérance qui est le plus efficace soutien de la domination turque à Constantinople, que trouvent-ils ? L’Angleterre. Enfin, dans l’avortement et l’apaisement des dernières agitations chrétiennes, que viennent-ils de voir ? L’Angleterre, l’Angleterre seule, vainement surveillée, contrôlée, contrecarrée par les influences sur lesquelles ils avaient inutilement compté. Rien donc n’est plus naturel et plus spirituel que la manœuvre des Grecs offrant leur trône vacant à l’Angleterre. Ils vont droit à l’obstacle qui s’oppose à leurs aspirations : ne pouvant le renverser, ils s’efforcent de l’amollir. Ils se présentent en cliens caressans et flatteurs à ceux qui ont été jusqu’à présent les inflexibles et invincibles patrons de leurs ennemis. Ils mettent dans les mains des Anglais, qui possèdent déjà la reconnaissance et la confiance des Turcs, la confiance et la docilité des chrétiens orientaux, c’est-à-dire l’arbitrage complet et pratique de la question d’Orient. Acceptés, ils sont sûrs du succès final de leur cause ; même refusés, ils se créent un titre impérissable à la protection et à la bienveillance de ceux qui pouvaient être leurs plus intraitables adversaires, et qu’ils désarment en leur livrant l’élément chrétien de la solution de la question orientale. On doit convenir, si l’on se place au point de vue hellénique, que c’est un beau coup de partie, et que les Grecs le jouent admirablement.

Que feront les Anglais ? Il est triste pour la France de s’être laissé réduire dans cette crise à un rôle passif par l’imprudence de sa camaraderie récente avec la cour de Russie, et d’attendre, en spectatrice morose et inquiète, que l’événement lui apprenne ce que feront les Anglais. Le cabinet de Saint-James acceptera-t-il en faveur du prince Alfred le trône de Grèce ? Pour le oui et pour le non, il y au, au point de vue anglais, de puissans argumens. D’abord le gouvernement anglais n’est point forcé de donner une réponse immédiate. Nous vivons à une époque où tout le monde a pris goût aux manifestations à grand fracas : avant d’arrêter une résolution finale, les Anglais peuvent se donner le temps de jouir d’une démonstration du suffrage universel hellénique à leur adresse. Cette agréable situation permet aux journaux qui passent pour être les confidens de lord Palmerston d’agacer à leur aise nos journaux officieux. Il s’agit d’abord de laisser s’accomplir le rite du suffrage universel, devant lequel, quant à nous, nous sommes tenus de tirer religieusement notre chapeau : on verra après. En tout cas, on ne fera rien sans prendre conseil de l’Europe. Le suffrage universel d’abord, l’Europe consultée ensuite, on voit que le Morning Post renvoie poliment au Constitutionnel l’ordre et la marche que le Constitutionnel dressait pour l’instruction du Morning Post à la veille de nos annexions de la Savoie et de Nice. Au surplus, la tentation est forte pour l’Angleterre. Accepter le trône de Grèce, se rattacher par un lien étroit les Hellènes et les populations chrétiennes d’Orient, c’est se débarrasser avec un bénéfice inouï du protectorat des Iles-Ioniennes, protectorat gênant pour une nation libérale ; c’est occuper la position stratégique et maritime la plus forte que l’Angleterre puisse prendre entre les deux bosphores, celui qui échappe à l’ambition russe ; et celui qui va s’ouvrir à l’isthme de Suez ; c’est se mettre en état dès à présent de dominer toutes les issues de la question d’Orient. L’Angleterre, pour s’avancer dans le labyrinthe oriental, n’avait jusqu’à ce jour qu’une jambe, la Turquie ; l’autre, la Grèce, s’offre à elle ; elle peut trouver qu’il est plus commode de courir sur deux jambes que de marcher à cloche-pied.

Quand d’ailleurs l’opportunité serait-elle plus favorable ? L’opposition de la Russie et de la France est à craindre sans doute : jamais cependant elle ne pourra être moins redoutable qu’en ce moment ; jamais la Russie ne sera plus affaiblie, et quant à la France, elle tourne le dos à l’Orient ; c’est au far west que tend son esprit d’entreprise. Soldats, millions, rails de chemins de fer, elle envoie tout au Mexique avec une présence d’esprit qui se peut dire incomparable. À ces raisons séduisantes l’intérêt anglais, nous le savons, peut opposer de graves réponses. Malgré le désavantage de leur position actuelle, la France et la Russie sont des puissances qu’il serait dangereux de pousser à bout par l’excès d’une surprise. Un agrandissement si soudain de l’influence anglaise dans la Méditerranée créerait notamment en France, même si nous le subissions au premier moment, un malaise politique qui ne tarderait pas à retentir en complications violentes dans toute l’Europe. Du reste, engagée envers la Grèce, l’Angleterre pourrait difficilement garder l’équilibre entre les Turcs et les chrétiens d’Orient ; tiraillée entre deux intérêts, elle serait obligée de faire bientôt son choix. Les Grecs ne tarderaient pas plus à exiger d’elle la chute du Grand-Turc à Constantinople que les Italiens n’ont tardé à nous demander de laisser tomber le pouvoir temporel à Rome. Nos contradictions, nos inconséquences, nos embarras en Italie leur sont une image des effets qu’aurait pour eux une compromission directe en Orient. Quand on est au courant des idées économiques qui règnent dans l’Angleterre contemporaine, on sait que ces idées répugnent absolument à des entreprises extérieures semblables à celle où l’enthousiasme des Hellènes voudrait entraîner le gouvernement britannique. Quand on connaît l’histoire d’Angleterre, on n’ignore pas l’antipathie que les établissemens de leurs princes à l’étranger ont toujours inspirée aux grands hommes d’état libéraux de ce pays. Le comte Russell, le dépositaire par excellence des vieilles traditions des whigs, doit avoir la mémoire toute pleine des violens discours qu’inspirait à Pulteney, à lord Garteret, au premier Pitt, l’immixtion perpétuelle de l’Angleterre dans les affaires d’Allemagne sous l’influence des intérêts hanovriens des premiers Georges. Personne n’est mieux en mesure que le comte Russell de faire valoir dans les délibérations actuelles du cabinet britannique ces enseignemens de l’histoire. Nous espérons donc que l’Angleterre sera assez maîtresse d’elle-même pour donner une réponse négative aux offres de la Grèce. En agissant ainsi, elle ne fera qu’augmenter le prestige que nos négligences et nos erreurs lui ont laissé prendre. À un succès d’influence en Orient elle ajoutera un succès de modération en Europe. Retirant le prince Alfred après avoir recueilli sur son nom l’éclat des manifestations helléniques, elle aura d’un simple geste mis hors de cause cette candidature du duc de Leuchtenberg, avec laquelle on avait un instant caressé l’idée puérile et téméraire de la battre et de l’humilier.

Quant à notre diplomatie, l’unique et modeste triomphe qu’elle puisse obtenir dans cette question grecque est celui que voudra bien lui accorder la prudence anglaise. Notre rôle sera d’obtenir de la Russie qu’elle renonce à une candidature à laquelle le peuple grec ne songe pas, afin que, de son côté, l’Angleterre renonce à une candidature acclamée. Nous n’avons pas besoin d’insister davantage sur cette situation pénible. Il suffit que l’opinion comprenne que tel est le fruit de la politique hésitante, mais partiale pour la Russie, que nous avons suivie en Orient depuis la guerre de Crimée. Plus rapprochés de l’Angleterre, nous eussions évité pour nous l’apparence d’un échec, et nous aurions enlevé à la politique anglaise, en y participant nous-mêmes, l’occasion d’un succès qui ne menace d’être un événement grave que parce qu’elle l’a obtenu dans l’isolement. Cette expérience devrait nous apprendre à suivre avec plus de logique les politiques que nous avons adoptées, et dans lesquelles nous avons trouvé des élémens de force et de gloire. C’est ce défaut de logique que nous reprochions, il y a quinze jours, à la politique d’intervention que notre gouvernement a montré l’intention de pratiquer dans les affaires d’Amérique. Pas plus à l’étranger qu’en France, on ne s’est trompé sur le sens de la médiation proposée à l’Angleterre et à la Russie. On y a vu partout un mouvement favorable à la cause des confédérés, et par conséquent contraire à la cause du nord. L’opinion anglaise, qui a toujours été si injuste pour les fédéraux, s’est cependant élevée avec unanimité contre toute idée d’intervention. Elle a en quelque sorte répondu à la dépêche de notre ministre des affaires étrangères par un mouvement en sens inverse. Depuis la proclamation du président Lincoln sur la question de l’esclavage, une certaine réaction en faveur des fédéraux s’est produite en Angleterre. Une association composée d’hommes d’état, de membres du parlement, de ministres de l’église anglicane, d’autres personnages influens, se forme en ce moment même pour appuyer moralement les efforts des partisans de l’Union américaine. L’intérêt de l’Angleterre, d’accord en cela avec la conscience publique, est de ne pas intervenir. L’Angleterre attend, dans un avenir peu éloigné, du coton de toutes ses colonies. Or une seule considération pourrait retenir le zèle, l’activité, l’esprit d’entreprise des nouveaux planteurs de coton : ce serait la crainte de voir prochainement le coton américain reparaître sur le marché. Toute démarche d’un gouvernement européen qui ferait entrevoir cette éventualité découragerait les plantations nouvelles, et retarderait le moment où l’industrie européenne sera affranchie de la servitude si périlleuse où elle était restée, pour le coton, à l’égard des états esclavagistes de l’Amérique. Au point de vue économique, les récentes tendances manifestées par notre gouvernement allaient donc contre son but, et nous espérons qu’elles ne dépasseront pas la dépêche diplomatique où elles se sont révélées. Nous voudrions avoir une espérance de même nature au sujet de notre nouvelle politique italienne ; nous voudrions espérer, malgré la réponse de M. Drouyn de Lhuys au général Durando, que la France n’oppose pas au fond une fin de non-recevoir absolue à la revendication de l’Italie sur Rome. On doit avouer qu’en ce moment une telle confiance a bien plus le caractère d’une vertu chrétienne que la solidité d’une prévision politique. Il est certain cependant que toute la suite de la politique pratiquée par le gouvernement français dans les affaires italiennes conduit logiquement et nécessairement à la fin du pouvoir temporel. M. Drouyn de Lhuys a récapitulé, il est vrai, les réserves en faveur du pape dont notre diplomatie a toujours accompagné ses déclarations à l’Italie : c’était son droit. De telles réserves permettent en effet parfois à la diplomatie de trouver un abri temporaire dans le statu quo ; mais si l’on va au fond des choses, on voit qu’on ne peut tenir longtemps dans de tels abris. Les actes, dans la vie des peuples, parlent plus haut et vont plus loin que les mots. Nous avons à différentes reprises suivi anneau par anneau la chaîne des actes par lesquels la France s’est liée dans les affaires italiennes. Il serait oiseux de la parcourir de nouveau. Il y a une réponse que les amis et les partisans du pouvoir temporel peuvent adresser également à la dépêche de notre ministre, c’est que si le gouvernement impérial a toujours été résolu à conserver quand même le pouvoir temporel, il aurait dû mieux comprendre la portée des événemens au moment où ils s’accomplissaient, ne pas laisser aller les Italiens si loin, et prendre plus tôt la défense du pouvoir pontifical. Aussi la réponse de M. Drouyn de Lhuys ne peut point, à notre avis, fermer la bouche aux Italiens, et le gouvernement du roi Victor-Emmanuel a le droit et le devoir de revenir à la charge, en choisissant une forme nouvelle et en se plaçant sur un nouveau terrain.

Notons en passant que notre nouvelle politique italienne n’est guère faite pour réussir auprès de cette clientèle des nationalités que nous avions paru rechercher, et qu’elle ne doit pas avoir peu contribué, par la force d’une leçon toute fraîche, à pousser les Grecs dans les bras des Anglais. Nous n’avons point été généreux envers ceux qui se sont courageusement compromis pour nous, notamment envers M. Rattazzi et ses collègues. Le ministère Rattazzi, le parlement italien, l’Italie tout entière traversent en ce moment une crise difficile. Nous ne songeons point encore à porter un jugement sur la grande délibération qui se poursuit devant le parlement de Turin. La discussion n’est pas épuisée : plusieurs orateurs dont l’Europe libérale aimerait à connaître les idées, MM. Farini, Ricasoli, Peruzzi, Miughetti, n’ont point pris la parole encore. La majorité, à la fin du débat, se prononcera-t-elle pour ou contre le ministère ? On se pose chaque jour avec incertitude cette question, qui a moins d’importance qu’on ne pense, les chances variant à chaque instant le calcul des pointeurs. Quelle que soit l’issue du vote, le ministère actuel ne nous semble pas devoir survivre à ce grand débat parlementaire, ou du moins doit, suivant nous, être profondément remanié. Nous ne portons dans cette appréciation aucune prévention contre M. Rattazzi, dont nous reconnaissons les qualités et dont nous admirons l’éloquent discours ; mais nous pensons qu’à une situation nouvelle il faut au moins l’essai d’un ministère nouveau. Nous n’avons pas à nous mêler, nous étrangers, aux querelles personnelles qui sont faites au sein du parlement à M. Rattazzi ; mais nous pensons que son ministère a épuisé la situation dans laquelle et pour laquelle il a été formé. Les circonstances ont rarement favorisé cet homme d’état, et depuis un an elles l’ont aussi mal servi que possible. Deux raisons ont décidé les conservateurs italiens à laisser vivre le ministère de M. Rattazzi, d’une part la faveur du roi, et d’un autre côté l’idée que M. Rattazzi était l’homme d’état italien le mieux placé pour obtenir de la France quelque concession dans l’affaire romaine. Ces mêmes raisons à un certain degré, mais plus encore ses liaisons personnelles avec des membres de la gauche, lui avaient acquis d’abord l’appui de cette fraction de la chambre. On a donc pendant une année laissé M. Rattazzi à l’œuvre. Peu soutenu dans les matières administratives, le ministère a montré une grande irrésolution et une singulière faiblesse dans les questions d’affaires, si importantes cependant pour l’Italie dans la phase difficile que traverse ce pays. La chambre a presque toujours refait les projets de loi présentés par les ministres, et ceux-ci, comme dans la question des chemins napolitains, ont subi avec une docilité parfois regrettable le remaniement ou le rejet de leurs propositions primitives ; mais c’est dans la politique proprement dite, où la majorité de la chambre l’abandonnait à lui-même en gardant une attitude expectante et passive, que M. Rattazzi a rencontré les plus graves écueils. Arrivé au pouvoir avec la faveur de la gauche, dont il avait entretenu les espérances, il a été obligé de combattre et de réprimer les tentatives aventureuses du parti d’action. Succédant à M. Ricasoli avec la réputation de posséder le secret et la faveur du cabinet des Tuileries, il n’a pu présenter à ses concitoyens, après Aspromonte et la retraite des diplomates français favorables à l’Italie, — MM. Thouvenel, de La Valette, Benedetti, — que la dépêche de M. Drouyn de Lhuys en réponse à la note du général Durando. Nous le répétons, M. Rattazzi n’a pas été heureux, et il y aurait de l’injustice à ne pas lui tenir compte de la sincérité de son patriotisme, du calme de son caractère, de la modération de son esprit, de la réalité de son talent, contrariés par la fatalité des circonstances. Cependant après cette expérience pourquoi s’obstiner au maintien du cabinet actuel ? Pourquoi, comme on le laisse entrevoir, faire à un tel intérêt le sacrifice de la chambre et aller jusqu’à l’extrémité et au hasard d’une dissolution et d’élections générales ? Un des principaux mérites du gouvernement représentatif et parlementaire est justement, quand on sait bien s’en servir, d’échapper au péril des situations trop tendues, de permettre de changer les hommes lorsque les choses changent, de rendre le pouvoir plus élastique en le faisant passer d’une main à l’autre. Vouloir, comme on en parle, dissoudre le parlement italien, ce serait dire en quelque sorte, ou que ce parlement est ingouvernable, ou qu’il ne fournit pas las élémens d’un nouveau cabinet : deux assertions à coup sûr très erronées, car la chambre italienne est d’une docilité incontestable en politique, et elle renferme des hommes d’un mérite réel, d’une réputation européenne, qui ne méritent d’autre reproche en ce moment que de ne point mettre assez en évidence leurs personnes et leurs idées. Bien loin donc de considérer un changement de ministère en Italie comme une épreuve dangereuse, nous y verrions au contraire l’occasion d’une transition politique salutaire, qui donnerait au gouvernement du royaume et à la cause de l’unité des forces nouvelles. Que les Italiens se gardent bien de prendre sur un ton trop sérieux les changemens de ministres sous un gouvernement parlementaire, qu’ils évitent les fautes qui ont été commises chez nous, où l’on en est venu à faire des révolutions sur des questions de portefeuille ; qu’ils se souviennent que les gouvernemens parlementaires vivent de la ventilation continuelle des idées et de fréquens déménagemens dans les hôtels garnis du pouvoir.

Nous n’allons pas tarder à voir si les principes du régime représentatif seront mieux compris en Prusse que par le passé. Le langage honnête et attristé, mais obstiné, du roi Guillaume ne permet pas d’espérer que le conflit engagé entre ce prince et sa chambre élective se termine par une concession royale. La chambre sera-t-elle plus accommodante ? L’étonnement qu’inspire cette lutte intempestive augmente encore quand on voit avec quel bon sens le gouvernement autrichien a su conduire ses affaires dans le reichsrath. La session de cette assemblée sera close dans les premiers jours du mois de décembre. La facilité avec laquelle le gouvernement a consenti aux économies qui lui étaient demandées par la seconde chambre paraît avoir produit en Autriche la meilleure impression. Les dissentimens qui avaient séparé maintes fois le ministère et la majorité ont cessé. L’entente est parfaite, et les Autrichiens, pleins de bonne volonté, croient pouvoir se rendre ce témoignage, que le régime constitutionnel a définitivement réussi chez eux, que la constitution de février a pris racine dans les âmes, et que l’œuvre accomplie par le développement d’une vie politique libérale en Autriche est assez forte pour pouvoir défier les tentatives de l’esprit de réaction. On attend maintenant l’ouverture des diètes provinciales, et l’on pense que les fédéralistes y feront un dernier, mais impuissant effort contre l’unité de l’empire. Chose curieuse, sur les bords du Danube comme sur ceux du Potomac, le génie unitaire des grandes agrégations politiques est aux prises avec l’esprit de séparation. Il faut féliciter du moins le gouvernement autrichien d’avoir enfin compris que le ciment le plus puissant de l’unité est non la force, mais la liberté.

e. forcade.

À M. LE DIRECTEUR DE LA REVUE DES DEUX MONDES.

Dans la partie historique et dans la conclusion de l’étude que je vous ai adressée sur la campagne de Cochinchine en 1861 et que la Revue a publiée le 15 novembre dernier, il s’est glissé une expression qu’on pourrait mal interpréter. La reprise de Saigon dont il a été parlé ne doit être entendue que comme une réoccupation devant l’ennemi ; autrement on pourrait croire que le territoire de Saigon fut entièrement évacué après la destruction de la forteresse par le vice-amiral Rigault de Genouilly en mars 1859, et qu’il fallut une nouvelle expédition pour reprendre ce territoire. Après le brillant fait d’armes qui enleva cette importante position, l’occupation dut être restreinte à un seul point par suite de l’insuffisance des forces dont disposait le commandant en chef, l’amiral Rigault, obligé de se concentrer à Touranne. Dès lors cependant le drapeau français était définitivement planté dans la Basse-Cochinchine. Lorsque plus tard, en décembre 1859, l’évacuation de Touranne permit à l’amiral Page, qui succédait à l’amiral Rigault, de disposer de forces plus considérables, cet officier-général réoccupa la ville de Saigon, que son prédécesseur avait dû évacuer, en fit un centre d’action européenne, et traça ses lignes de défense. Ainsi qu’on s’est plu à le reconnaître dans la relation historique de la campagne de 1861, le premier acte de l’occupation de la Basse-Cochinchine a donc été cette expédition hardie et rapide qui, sous les ordres de l’amiral Rigault de Genouilly, fit tomber Saigon au pouvoir des Français en février 1859. On transformerait du reste singulièrement notre pensée, si l’on était amené par nos réflexions finales à croire que la prise de Saigon en 1859 et la campagne de 1861 dussent faire méconnaître l’importance de ce qui s’est accompli depuis en Cochinchine sous le commandement de l’amiral Bonard, tant en expéditions de guerre que pour l’organisation intérieure de la colonie. Agréez, etc.

léopold pallu.


REVUE MUSICALE.

Le Théâtre-Italien a remis au répertoire l’opéra Cosi fan tutte de Mozart, qu’on n’avait pas entendu à Paris depuis 1820. C’est une bonne pensée dont il a lieu de se féliciter. Ce chef-d’œuvre de grâce et de sentiment, d’un style si varié et si profond, a été bien accueilli par cette partie supérieure du public qui, dans tous les pays de l’Europe, représente la civilisation. Malgré une exécution imparfaite, malgré l’insuffisance du personnel chargé d’interpréter cette partition difficile, qui renferme trente et un morceaux, dont quelques-uns sont très développés, on a senti le charme de cette musique inspirée de Dieu, et ourdie par la main d’un maître puissant et adorable.

Cosi fan tutte a été représenté pour la première fois à Vienne, sur le théâtre italien de la cour, le 26 janvier 1790. C’était le quatrième opéra de Mozart, qui a composé depuis la Flûte enchantée et la Clemenza di Tito avant de mourir, le 5 novembre 1791. Le poème est de Lorenzo da Ponte, qui avait déjà écrit pour Mozart les deux libretti des Nozze di Figaro et de Don Giovanni. — Deux jeunes officiers et amis, Ferrando et Guglielmo, se trouvent dans un café à Naples où ils s’entretiennent de la beauté et des vertus des deux femmes qu’ils aiment et qu’ils doivent bientôt épouser. Un ami commun, don Alfonso, devant lequel ils exhalent leur enthousiasme amoureux, trahit son incrédulité par un sourire ironique qui les irrite. — Est-ce que vous douteriez de l’honneur et des vertus de nos belles ? lui disent-ils en portant la main sur la garde de leur épée. — Vous êtes bien téméraires, répond don Alfonso avec malice ; il en est de la fidélité des femmes comme du phénix d’Arabie, tout le monde en parle, et personne ne l’a jamais vu. — À cette comparaison injurieuse, les deux braves répondent qu’ils sont prêts à défendre l’honneur de leurs fiancées l’épée à la main. — Cela ne prouverait rien du tout, répond don Alfonso. Faisons mieux, parions les frais d’un bon souper, cent sequins si vous voulez, et je me charge de vous démontrer que Fiordiligi et Dorabella sont des femmes comme les autres. — Le pari est accepté par les deux héros, et voilà don Alfonso qui se met à combiner un stratagème absurde et impossible pour lequel il mériterait cent coups de bâton. Don Alfonso va trouver les deux sœurs, Fiordiligi et Dorabella, qu’il connaît depuis longtemps, et il leur annonce la triste et fausse nouvelle que le régiment où servent Ferrando et Guglielmo va partir dans quelques jours. Les deux femmes, désolées de ce malheur inattendu, se jettent en pleurant dans les bras de leurs amans, qui surviennent un moment après pour faire leurs adieux. Les deux amans sont à peine partis que don Alfonso demande la permission à Fiordiligi et à Dorabella de leur présenter deux Valaques de ses amis qui viennent d’arriver dans la ville. On devine que ces deux étrangers sont les deux officiers déguisés qui cachent leurs traits sous de formidables moustaches. Une intrigue impossible se noue aussitôt entre les prétendus Valaques et les deux femmes, qui, après avoir appris la mort fictive de leurs véritables amans, finissent par écouter sans colère les propos galans des deux imposteurs. Les choses s’arrêtent à temps, et l’imbroglio se dénoue par le mariage des deux couples réconciliés, ce qui fait dire à don Alfonso, qui a presque gagné son pari : « Heureux l’homme qui prend toute chose par le bon côté! » Cette morale vaut son prix; mais on eût pu la tirer d’un conte plus amusant et surtout moins invraisemblable. Quoi qu’il en soit du mérite de ce libretto, qui a toujours été sévèrement jugé, même en Allemagne et du temps de Mozart, puisqu’il a suffi à l’inspiration d’un grand maître, nous pouvons nous en contenter. Il ne faut voir dans ce libretto qu’une espèce de canevas, une pièce à tiroir, c’est-à-dire une succession de scènes et de situations plus ou moins vraisemblables dont l’enchaînement logique est tout à fait arbitraire.

L’ouverture de Cosi fan tutte n’est pas l’une des meilleures de Mozart. Elle n’offre qu’un petit thème gracieux traité par l’auteur avec l’art qui lui est propre, et l’opéra commence par un trio entre Ferrando, Guglielmo et don Alfonso. Ce morceau agréable et court engage l’action, qui se poursuit dans un second trio, où don Alfonso émet ses doutes blessans sur la fidélité des femmes en général. Dans un troisième trio, qui vient après, les trois amis ont fixé les conditions du pari, et les deux officiers expriment la joie qu’ils auront de triompher de don Alfonso, qui répond : « Nous verrons bien! » — Ce morceau charmant est plus développé et plus agréable que les deux autres; il renferme une jolie phrase où la voix sonore de M. Naudin produit le meilleur effet.

Dorabella et Fiordiligi se promènent dans un beau jardin en pensant à leurs amans, dont elles tiennent chacune à la main le portrait, qu’elles interrogent avec passion; elles expriment le ravissement de leur cœur dans un duetto délicieux d’une grâce toute printanière : l’allegro de ce duo est surtout bien joli. Une cavatine pour voix de basse, que chante don Alfonso en se disposant à jouer son rôle difficile, est passée sous silence au Théâtre-Italien, ainsi que bien d’autres morceaux que nous aurons occasion de signaler. Après cet air très court vient un quintette admirable entre les deux fiancées et les trois parieurs. Dans ce morceau compliqué, le musicien doit exprimer à la fois la fausse douleur des deux officiers, la tendresse réelle des deux femmes qui s’attristent sincèrement du départ de leurs amans, dont elles ignorent le complot, et les moqueries perfides de don Alfonso, qui joue dans cette partie le rôle d’un Méphistophélès de salon. Il faut voir et il faut entendre avec quel art, avec quelle inspiration profonde et touchante Mozart a combiné dans un ensemble saisissant ces différentes modifications de l’âme. Il pleure pour tout de bon, ce tendre et mélancolique génie, il ne se prête pas à l’indigne fourberie de son poète. Les yeux tournés vers l’idéal, c’est l’amour vrai qu’il chante par la bouche de Fiordiligi et de Dorabella, et il tire de ces êtres vulgaires que lui présente la réalité un divin concert digne de charmer un Platon ou un saint Augustin. Ce quintette est séparé par un duettino entre Guglielmo et Ferrando, par un chant guerrier, d’un second quintette non moins exquis de sentiment; ce sont les adieux que se font les deux couples amoureux en présence de don Alfonso :

Di scrivermi ogni giorno
Giurami, vita mia.


« Jure-moi, ô mon cœur, de m’écrire chaque jour! » Et sur ces paroles d’un style bourgeois Mozart exhale encore un hymne d’amour qui a frappé Rossini, car il en a reproduit l’accent et le dessin d’accompagnement dans le beau trio du second acte de Semiramide, — L’usato ardir. — Un trio délicieux entre les deux femmes et don Alfonso est aussi passé sous silence au Théâtre-Italien, et cette suppression est d’autant plus blâmable qu’il est facile à chanter. Un air d’un grand style, — Smanie implacabili, — que chante Dorabella par la bouche de Mme Alboni, qui est obligée de le transposer et de l’altérer, précède un autre petit air que chante Despina la camériste, après quoi vient un sextuor très compliqué et très varié d’incidens. Ce sextuor, par lequel on termine le premier acte au Théâtre-Italien, résulte de la présentation des deux amans qui, sous le costume de Valaques, viennent éprouver la fidélité de Fiordiligi et de Dorabella. Celles-ci reçoivent les prétendus étrangers avec indignation, et ce sentiment est rendu par un mouvement énergique qui emporte les quatre autres voix dans un ensemble harmonieux d’un puissant effet. Ce sextuor est très difficile à bien exécuter. Un air de Fiordiligi, un autre très piquant de Guglielmo, précèdent un trio pour voix d’homme d’un comique délicieux : — E voi ridele? — Certo, ridiamo. — Ce sont don Alfonso d’un côté, Guglielmo et Ferrando de l’autre, qui rient à gorge déployée de la scène qui vient de se passer avec Fiordiligi, Dorabella et Despina. Après ce trio d’une gaîté si franche, qu’on fait aussi répéter chaque soir, Ferrando reste seul, et sans cause apparente, sans rime ni raison, comme on dit vulgairement, il exhale de son cœur un soupir d’une douceur ineffable :

Un’ aura amorosa...


A quel propos Ferrando dit-il ces paroles insignifiantes et chante-t-il cette mélodie d’une suavité si exquise? A qui parle-t-il? à qui exprime-t-il le sentiment très vague qui l’anime? Il parle aux étoiles, il dit ce qu’il sent pour le plaisir de le dire; c’est à Dieu, c’est à l’espace et à la nature qu’il chante l’hymne de son amour, c’est enfin à lui-même qu’il confie sa joie et qu’il avoue qu’un regard clément de la femme qu’on aime est la plus grande joie de la vie. Cela suffit, ô grossiers réalistes, pour faire un chef-d’œuvre de l’art! M. Naudin chante ce bel air, qu’on lui fait recommencer, avec un goût qui serait presque irréprochable, s’il ne poussait parfois des sons violens comme s’il s’agissait d’un air de M. Verdi. Un sextuor d’une grande variété d’incidens forme le finale du premier acte dans la partition de Mozart. C’est la scène impossible des deux prétendus Valaques, lesquels. présentés par don Alfonso secondé par la camériste Despina, viennent tenter un grand coup sûr la sensibilité des deux amantes, en feignant de s’être empoisonnés par amour pour elles. Cette parade absurde, digne du Malade imaginaire, a inspiré à Mozart un morceau capital qui vaut à lui seul tout un opéra. Il est divisé en six épisodes et une stretta ou conclusion d’un effet si grand et si beau que cela dépasse de beaucoup le cadre dessiné par l’auteur du libretto. Quel regret nous éprouvons de ne pouvoir nous servir des signes propres à la musique pour relever les délicatesses et les beautés de détail qu’on trouve dans ce magnifique tableau!

Le second acte, quoique moins riche que le premier, renferme cependant un grand nombre de morceaux remarquables. Tels sont le petit duo de Dorabella et Fiordiligi, qui examinent les avantages physiques des deux étrangers dont elles sont éprises, un quatuor très court, un duo charmant entre Dorabella et Guglielmo, qui, sous le costume d’un faux Valaque, lui dit mille tendresses. Viennent encore plusieurs airs, parmi lesquels se trouve celui que chante Alfonso, qui est d’une gaîté piquante : Donne mie la fatte a tanti. L’air dans lequel Ferrando exprime la douleur qu’il éprouve de se voir trahi par sa fiancée est largement dessiné et d’un beau caractère; M. Naudin le chante avec talent. Citons encore l’air coquet de Dorabella : L’amore e un ladroncello, si délicieusement accompagné, le duo très passionné entre Ferrando et Fiordiligi, et surtout le finale. Pour faire mieux comprendre les beautés et les délicatesses qu’on trouve dans ce tableau musical d’un grand maître, il n’est pas inutile d’expliquer dans quelle situation se trouvent les différens personnages de cet imbroglio vraiment incroyable. Les deux prétendus Valaques ont réussi à toucher le cœur de Fiordiligi et de Dorabella, qui se sentent d’autant plus disposées à les écouter qu’elles se croient libres par la mort de Ferrando et de Guglielmo, qui auraient péri sur le champ de bataille. C’est don Alfonso, aidé de la camériste Despina, qui a répandu cette triste nouvelle, qui dégage Fiordiligi et Dorabella de leurs sermens. N’oublions pas de dire aussi que, dans le premier acte, Ferrando est le fiancé de Dorabella et Guglielmo celui de Fiordiligi. Dans l’intrigue ourdie par don Alfonso, les rôles sont retournés: Ferrando se fait aimer de Fiordiligi, tandis que Guglielmo s’adresse à Dorabella. C’est une partie carrée renversée.

Le finale commence par un mouvement rapide de l’orchestre et par un chœur de quelques mesures au milieu duquel don Alfonso et Despina donnent des ordres pour la fête et le festin qui se préparent. Le chœur reprend ensuite ses cris joyeux sur un nouveau mouvement, auquel s’enchaîne un délicieux quatuor chanté par les deux couples amoureux. Assis à table et le verre en main, les quatre convives se disent les choses les plus tendres aux sons d’une musique divine. Je ne connais rien de comparable à ce petit morceau en si bémol de trente-deux mesures! Les dieux de l’Olympe devaient chanter ainsi leur félicité éternelle. Despina, déguisée en notaire, survient alors pour dresser le contrat de mariage des nouveaux époux. Après cette parade, tout à fait impossible, don Alfonso vient annoncer, les larmes aux yeux, que Ferrando et Guglielmo sont de retour, et que la nouvelle de leur mort était fausse. Grande surprise et grande confusion de la part des deux sœurs Fiordiligi et Dorabella! Les deux Valaques se sauvent clandestinement, et reviennent un instant après sous leur premier costume. Une explication orageuse a lieu alors entre les quatre amans, et la ridicule comédie que viennent de jouer Guglielmo et Ferrando se termine par un bon mariage.

Tel est l’imbroglio absurde qui a inspiré à Mozart l’un de ses trois grands chefs-d’œuvre de musique dramatique, car la partition de Cosi fan tutte est presque à la hauteur des Nozze di Figaro et de Don Giovanni. Mozart n’a rien écrit de plus touchant que le quintette du premier acte, — Di scrivermi ogni giorno, — de plus gai que le trio bouffe, — E voi ridele ? — de plus adorable que l’air, — Un aura amorosa, — de plus savant et de plus compliqué que le sextuor qui termine le premier acte. Qu’y a-t-il de plus gracieux que le duettino de Fiordiligi et de Dorabella au second acte, — Prenderò quel brunettino, — et celui entre Guglielmo et Dorabella, — Il core vi dono? — Quel air admirable de style que celui de Ferrando, — Tradito, schernito! — Il est triste de constater qu’au Théâtre-Italien on supprime et on dérange plusieurs des plus beaux morceaux de Cosi fan tutte. Ainsi on passe le duo entre Ferrando et Guglielmo, — Al fatto dan legge, quei occhi vezzosi, — le quatuor entre les trois hommes et Despina, — La mano vi dono, — le duo entre Guglielmo et Dorabella, — Il core vi dono. — Mme Frezzolini supprime le grand air, — Per pietà ben mio. — De pareilles licences sont indignes d’un grand théâtre subventionné pour entretenir en France le goût de la belle musique italienne et l’art de bien chanter.

Quoi qu’il en soit de ces mutilations inintelligentes, qu’on pouvait s’épargner peut-être, soyons reconnaissans envers les artistes qui ont contribué à la restauration de l’opéra Cosi fan tutte, l’un des plus difficiles et des moins connus de Mozart. M. Naudin surtout, dans le rôle de Ferrando, a révélé un talent de chanteur qu’on ne lui connaissait pas. Il dit particulièrement la délicieuse mélodie, — Un’ aura amorosa, — avec beaucoup de délicatesse. M. Bartolini serait beaucoup mieux dans le rôle de Guglielmo, s’il pouvait éclaircir un peu le timbre de sa voix de baryton, trop mélodramatique; quant à M. Zucchini, il se tire habilement du personnage difficile de don Alfonso. Les deux sœurs Fiordiligi et Dorabella sont représentées par Mmes Frezzolini et Alboni, dont la belle voix de contralto semble s’appesantir. Il lui arrive quelquefois de ne pas chanter juste lorsqu’elle est obligée de soutenir des notes élevées où elle ne peut plus se maintenir sans efforts, Mme Frezzolini supplée par l’art et l’élégance de son style à la belle voix de soprano qu’elle n’a plus. Mlle Battu est gentille sous les différens costumes qu’elle est obligée de revêtir dans le rôle de la camériste Despina.

L’opéra de Cosi fan tutte, qui a aujourd’hui soixante-douze ans de date, n’a pas eu à l’origine un succès égal à celui qu’ont obtenu les autres chefs-d’œuvre dramatiques du même maître, l’Enlèvement au sérail, les Nozze di Figaro, Don Giovanni et la Flûte enchantée. Le libretto, qu’on a pris trop au sérieux, a toujours empêché que l’opéra de Cosi fan tutte restât longtemps au répertoire. Ce n’est qu’à la longue qu’on est parvenu à apprécier la musique de Mozart ce qu’elle vaut par elle-même, et qu’on a compris que ce grand peintre des délicatesses intimes de l’âme a transfiguré les personnages vulgaires du poète italien comme il avait transformé en poésie la prose spirituelle du Mariage de Figaro, de Beaumarchais. Oui, sans dédaigner la vérité des situations et la propriété des caractères dont il avait à s’occuper, Mozart, s’appuyant d’un bout de son aile d’ange sur la réalité humaine, s’est élancé dans les airs, et il a édifié au-dessus de la baraque où s’agitent les fantoccini de da Ponte une cité idéale qu’il a remplie de ses rêves d’or et de ses harmonies divines. Telle est la signification de Cosi fan tutte, un mélange exquis de vérité et d’idéal, de gaîté bénigne et de douce mélancolie, d’inspiration et de science profonde, enfin une sorte de vision de la vie heureuse exposée par un musicien de la race de Virgile et de Raphaël. Le public et la presse de Paris en général ont accueilli cet opéra presque inconnu de Mozart avec un véritable enthousiasme [1].

Après le brillant succès obtenu par la reprise de Cosi fan tutte, le Théâtre-Italien a produit une nouvelle cantatrice qui a débuté dans la Sonnambula le 19 de ce mois de novembre. Elle se nomme Mlle Adelina Patti et vient directement de Londres, où pendant la saison dernière elle a brillé d’un vif éclat au théâtre de Covent-Garden. Mlle Patti, dit-on, est née à Madrid, d’une famille d’artistes italiens, le 19 avril 1843, et n’aurait aujourd’hui que vingt ans à peine. Nous serions disposé à être plus généreux envers la jeune et sémillante virtuose, qui nous paraît avoir de vingt-deux à vingt-trois ans. Quoi qu’il en soit de ces vétilles d’acte de naissance, il est certain que Mlle Patti a appris la musique de très bonne heure dans sa propre maison, et qu’à l’âge de quinze ans elle s’essaya sur un théâtre de New-York en chantant le rôle d’Amina de la Sonnambula. Après avoir visité avec succès quelques villes importantes du Nouveau-Monde, elle fut engagée par M. Gye, directeur du théâtre de Covent-Garden. C’est à Londres que Mlle Patti s’est acquis en peu de temps la brillante réputation qui lui vaut l’honneur de chanter aujourd’hui à Paris. C’est une personne charmante que Mlle Patti dans sa petite taille aussi svelte que bien prise. Elle a une physionomie heureuse, où brillent l’intelligence et la vie plutôt que la beauté. Ses traits un peu accusés sont éclairés par deux beaux yeux pleins de curiosité, et le tout est couronné par une chevelure noire très abondante. La voix de Mlle Patti est un soprano aigu dont l’étendue dépasse deux octaves, car elle peut aller de l’ut en bas jusqu’au fa supérieur. Cette voix, d’un timbre éclatant et un peu métallique, qui saisit l’oreille comme une lumière électrique frappe les yeux, est d’une souplesse merveilleuse, et la jeune cantatrice en fait tout ce qu’elle veut. Les doubles gammes diatoniques et chroma- tiques, les arpèges de toute nature, les notes piquées, les sauts périlleux, le trille surtout, qu’elle prépare bien et qu’elle fait scintiller longtemps comme un point lumineux dans une nuit obscure, tous ces artifices de la vocalisation sont réalisés par Mlle Patti avec le sourire sur les lèvres et sans le moindre effort. Elle chante avec feu, avec entrain, avec une ardeur juvénile qui saisit immédiatement l’auditeur et l’éblouit. Elle joue comme elle chante, avec audace et sans la moindre hésitation. Mlle Patti est toujours en scène, son visage parle toujours, et toujours il est empreint de la nuance de sentiment qu’elle doit éprouver. C’est une organisation rare que Mlle Patti, une nature d’artiste des plus vaillantes et des plus riches. On voit bien qu’elle est née sur le champ de bataille, et que, poussée par la nécessité, elle a été forcée de sauter à pieds joints par-dessus certaines études vocales qui manquent évidemment à son éducation.

La vocalisation de Mlle Patti en effet n’est pas régulière ; elle est dépourvue du moelleux et de cet empâtement que donnent à l’organe humain des exercices patiemment exécutés. On regrette aussi que le goût de cette brillante virtuose ne soit pas plus pur, et qu’elle cherche trop souvent à étonner la foule par des cabrioles qui affligent les vrais connaisseurs. S’imagine-t-elle par exemple que ces slanci qu’elle fait sur les notes les plus élevées de son échelle, que ces petits cris d’oiseau qu’elle fait entendre à la fin d’un morceau pathétique soient bien agréables et d’une heureuse invention ? Ce sont là des surprises et des tours de force qui ne valent pas le chant simple d’une âme émue. Ce n’est pas par le style, par la tenue ni par l’émotion que se recommande le talent de Mlle Patti ; mais elle est jeune, brillante, douée d’une voix magnifique et d’une vive intelligence, et cela suffit pour justifier l’éclatant succès qu’elle vient d’obtenir à Paris. Elle a chanté trois fois le rôle d’Amina dans la Sonnambula avec beaucoup d’éclat, et elle y a été assez bravement soutenue par M. Gardoni, chanteur habile, qui a pris feu aux beaux yeux de la jeune virtuose. Mlle Patti s’est produite ensuite dans la Lucia de Donizetti, où ses petites imperfections ont été plus remarquées, parce qu’elle n’a pas su donner à ce personnage de femme idéale la grâce et la haute élégance qu’il exige.

Il faut bien, hélas ! que nous disions un mot en finissant de la mésaventure arrivée à M. Mario sur le grand théâtre de l’Opéra. Mal conseillé par ses amis sans doute, ce chanteur, si justement aimé, a eu l’incroyable fantaisie d’accepter un engagement de trois mois pour chanter à l’Opéra les rôles du grand répertoire. Il s’est montré, il y a quelques jours, dans les Huguenots sous le costume de Raoul, et dès le premier acte tout le monde avait acquis la conviction que le noble artiste s’était fourvoyé, ainsi que l’administration qui avait accepté ses offres. À la fin de la représentation, M. Mario a eu le bon sens de rompre un engagement qu’il n’aurait jamais dû contracter. M. le directeur du Théâtre-Italien, en bon père de famille, a ouvert ses bras à l’enfant prodigue, et il l’a ramené dans sa belle maison, où M. Mario trouvera à qui parler dans Mlle Patti. Le mariage a lieu dans le Barbiere, et tous les amateurs du bel art de chanter assisteront à la noce.

Nous avons reçu de Mme Viardot la lettre suivante : « Vous annoncez, dans la dernière livraison de la Revue des Deux Mondes, la publication d’une nouvelle édition de Don Juan de Mozart arrangée et mise en ordre d’après le manuscrit original de Mozart, qui est la propriété de Mme Pauline Viardot. C’est une erreur que je vous prie de m’aider à rectifier. La vérité m’oblige à déclarer qu’à l’occasion de cette édition nouvelle aucune communication n’a été faite ni demandée du manuscrit que je possède. » Nous n’avons rien à opposer à l’affirmation de la grande artiste. Ce que nous pouvons assurer, c’est que la nouvelle édition de Don Juan, qu’on vient de publier à Paris, est conforme à l’original, et qu’elle est la plus complète que l’on connaisse.


P. SCUDO.



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  1. Il est assez curieux de savoir qu’on a trouvé dans la bibliothèque d’un amateur de musique, à Mayence, une messe portant le nom de Mozart, et dont tous les morceaux, excepté le Credo, étaient tirés de l’opéra Cosi fan tutte.