Chronique de la quinzaine - 30 novembre 1838

Chronique no 159
30 novembre 1838
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 novembre 1838.


Nous perdrions notre temps à parler des affaires publiques, des grandes questions de diplomatie, d’administration et d’économie sociale, qui rempliront la session de la chambre, si l’opposition laisse aux députés le loisir de s’occuper d’autre chose que de ses affaires personnelles. Qui nous écouterait ? N’y a-t-il pas quelque chose de bien plus important que nos négociations à Londres pour la Belgique ; des affaires bien autrement sérieuses que nos intérêts politiques et commerciaux en Orient ; des questions bien plus pressantes que la question des lins, que la question des sucres, que la situation des chemins de fer et l’amélioration des prisons ? Peut-il s’agir d’autre chose que de savoir si les doctrinaires seront ministres, et s’ils s’empareront du pouvoir en écartant toutes les opinions qui croient y marcher avec eux ou par eux ? Parlons donc de l’opposition des doctrinaires, ainsi que de la coalition dont ils sont l’ame, et parlons-en longuement.

La coalition nous dit d’abord par un de ses organes de la gauche, qu’il n’y a pas de coalition. Il n’y a donc, dit-elle, ni immoralité, ni duperie dans cette alliance des opinions les plus opposées, car ce n’est là qu’une rencontre fortuite. On marche, il est vrai, tous ensemble à l’assaut du pouvoir ; mais on ne s’est pas donné rendez-vous. Quant à s’entendre, on y avisera, une fois la ville conquise ; on se disputera le gouvernement quand le gouvernement sera par terre ; le principal est de le renverser promptement. On ajoute qu’une coalition qui ne veut que détruire n’est pas une œuvre immorale ; l’immoralité consisterait à aviser d’avance, et de concert, aux moyens d’épargner à la France la crise qu’on lui prépare.

À la bonne heure, nous le voulons bien ; et nous nous garderons de relever les ordres du jour successifs et pressans du parti doctrinaire, qui indique régulièrement, dans sa feuille officielle, la marche que doit suivre la coalition. Il n’y a donc pas de coalition. L’opposition anti-dynastique, le centre gauche et les doctrinaires tiennent le même langage sans se voir et sans se concerter, et il est d’une mauvaise foi évidente de venir rompre des lances contre une coalition imaginaire. C’est la force des principes, l’identité des vues, la conformité irrécusable de leur politique, qui fait marcher ces différens partis sous la même bannière ; et au fond, en effet, ils ne veulent tous qu’une même chose, tout le monde le sait bien.

Ce qu’ils veulent, avant tout, c’est l’éloignement du cabinet du 15 avril, de ce fâcheux ministère ; car un ministère est toujours fâcheux pour ceux qui veulent le remplacer. Les raisons qu’on en donne sont, sinon très logiques, du moins très vives et dites avec toute la franchise que comporte la situation. Le cabinet n’est composé que de brouillons, d’innovateurs ridicules ; l’amiral Rosamel n’entend rien à la marine, le général Bernard à la guerre ; le ministère est présidé par un homme à qui on veut bien accorder de l’esprit, mais à qui l’on refuse toute volonté, — quoiqu’on lui reproche bien amèrement, d’un autre côté, la volonté qu’il a eue de renvoyer les doctrinaires, et les volontés maintenant accomplies, à l’aide desquelles il a dissous la dernière chambre, promulgué l’amnistie, devant laquelle on reculait depuis trois ans, terminé l’affaire de Constantine, et exigé les réparations que nous doivent les républiques de l’Amérique du sud. Mais passons les injures et venons aux raisons.

On reproche au cabinet de se présenter devant la chambre, sans qu’on voie parmi ceux qui le composent un seul des chefs sous lesquels ont l’habitude de marcher « les grands partis. » Est-ce donc la faute du cabinet si les chefs des grands partis sont dans l’opposition ? Un ministère ne peut se recruter que dans les rangs de ceux qui sont de son opinion. Or, des chefs dont on parle, l’un d’eux est partisan immuable de l’intervention en Espagne. Est-ce celui-là que la chambre voudrait voir à cette heure dans le cabinet ? Un autre, le chef de l’opposition d’extrême gauche, veut la réforme électorale dans toute son extension, et l’abolition des lois de septembre. Son absence du ministère cause-t-elle, comme on le dit, la ruine du gouvernement représentatif ? Enfin, le chef du parti doctrinaire dans la chambre, ne veut, il est vrai, ni de la réforme électorale, ni de l’intervention en Espagne, ni de l’abolition des lois de septembre ; mais il pactise avec tous les partisans des changemens politiques ; et son système, bien connu, est du centre droit, dont les partisans ne forment pas une grande majorité dans la chambre. L’éloignement du pouvoir où se trouve le chef de ce parti, cause-t-il aussi la ruine du gouvernement représentatif « à tel point que la chute de ce ministère soit une question de dignité pour la chambre ? » C’est pourtant après avoir exposé ces faits qu’on s’écrie : « En faut-il davantage pour expliquer comment et pourquoi les partis se trouvent réunis contre le cabinet du 15 avril ? » Il n’en faut pas davantage, en effet, à notre avis, et nous en tombons d’accord avec l’organe de la gauche. L’absence des chefs des partis dans le pouvoir explique suffisamment pourquoi ces partis se trouvent réunis contre le pouvoir. L’aveu est franc et précieux, et l’on voit que si l’opposition ménage peu ses adversaires, elle se ménage encore moins quelquefois. En ce qui est de l’immoralité, l’organe du centre gauche demande s’il serait plus moral que l’opposition d’extrême gauche, le centre gauche et les doctrinaires, votassent d’une manière différente sur la question ministérielle ? L’opposition du centre gauche nous permettra-t-elle de lui demander, bien humblement, ce qu’elle entend par la question ministérielle ? La chambre ne décide jamais que d’une manière complexe sur cette question : le ministère est-il bon ou mauvais ? faut-il le maintenir ou en prendre un autre ? Cette question se compose de plusieurs questions, et une affaire aussi importante qu’un changement de ministère ne se traite pas aussi lestement, Dieu merci, dans la chambre que dans l’opposition de la presse. Il y a des usages, des formes constitutionnelles ; et la coalition qui travaille, dit-elle, au rétablissement du gouvernement représentatif, n’a pas dessein, sans doute, de s’affranchir de ces principes. Or donc, ce qu’elle nomme la question ministérielle se débat, elle le sait comme nous, de la manière suivante.

La première des questions dont se compose la grande question du changement d’un cabinet, c’est le choix d’un président de la chambre. Que les doctrinaires fassent nommer M. Guizot, comme l’a proposé la gauche, qui votera, sans doute, pour lui, quoique la coalition soit imaginaire. M. Guizot nommé, la question ministérielle sera jugée. Les doctrinaires auront le pouvoir ; car nous ne croyons pas à la possibilité de cette niaise combinaison qui faisait proposer, par la gauche, à M. Guizot la présidence de la chambre, pour le dédommager du pouvoir que la gauche prendrait pour elle-même. Les doctrinaires ont déjà prouvé à la gauche qu’ils savent prendre le pouvoir, quand on le met à leur portée, et le ministère serait bien à eux si M. Guizot se saisissait de la présidence de la chambre. Dès ce moment aussi, le gouvernement représentatif se trouvera rétabli dans toute sa pureté par le parti qui a créé le système d’intimidation auquel le ministère du 15 avril a mis fin par l’amnistie. Le système de politique extérieure sera le même ; mais le système de politique intérieure sera plus à droite, et inclinera vers les lois retirées au mois d’avril, avec tout ce qui s’y rattache ; car les doctrinaires ont tonné trop haut contre les apostasies pour qu’il soit permis de les soupçonner d’être eux-mêmes des apostats !

Si la présidence de la chambre se trouvait dévolue à M. Odilon Barrot, que le Constitutionnel a présenté comme son candidat, en vertu de cette alliance, qui n’est pas une coalition, la France aurait à célébrer l’avénement du parti de la propagande, et cet avénement se célébrerait, sans doute, à coups de canon. En effet, nous ne croyons pas, comme le disait un jour M. Barrot dans un moment d’expansion peu constitutionnelle, que le juste-milieu serait seulement placé un peu plus à gauche qu’il ne l’est. La gauche ne s’est pas calmée, ce nous semble, depuis ce jour-là, et il suffit d’écouter ses paroles pour savoir quel est son programme, qui vient de se renforcer du suffrage universel. Nous doutons qu’il trouve beaucoup d’assentiment dans le pays.

Si la coalition ne trouve pas moyen de s’entendre sur ces questions de personnes, si la haute réputation d’impartialité et d’intégrité politique de M.  Dupin, que les doctrinaires essaient vainement d’entamer, triomphe des intrigues qu’on prépare, l’opposition du centre gauche, de l’extrême gauche et des doctrinaires, pourra se retirer sur l’adresse. Il y a plusieurs questions dans l’adresse, ou plutôt elles y sont toutes. Celle de l’Espagne se présentera en première ligne. M. Thiers et M. Odilon Barrot voteront-ils comme M. Guizot sur cette question ? Le parti doctrinaire adoptera-t-il le principe de l’intervention, le centre gauche et M. Thiers l’abandonneront-ils ? C’est après le vote seulement que nous pourrons dire s’il est bien moral, en effet, que l’opposition tout entière vote unanimement sur cette question.

Sur la réforme, M. Guizot, M. Duvergier voteront-ils, par un scrupule de morale, avec M. Garnier Pagès et M. Mauguin ? Sur les lois de septembre, l’opposition sera-t-elle également unanime ? Il n’y a cependant pas d’autre moyen de renverser le ministère. Il faut voter contre lui sur les différentes questions, voter ensemble, quelque opinion qu’on ait d’ailleurs, ou le subir encore pendant cette session. Toutefois, il est encore un moyen, et qui dispenserait les différens partis de la coalition de voter alternativement contre leurs propres principes. L’organe de la gauche réduit toute la question à ces paroles « Est-ce bien sincèrement que l’opposition trouve le cabinet du 15 avril déplorable ? Oui. Est-ce bien sincèrement que le centre gauche le juge de même ? Oui. Est-ce bien sincèrement, enfin, que les doctrinaires ont la même idée ? Oui. Eh bien, la sincérité de chacun de ces partis, dans cette opinion commune, voilà la moralité de leur accord. » — Ceci est un sentiment qui n’est fondé sur aucun fait précis ; mais un sentiment de ce genre peut trouver sa place dans l’adresse de la chambre ; il l’a même déjà trouvée, et sous les mêmes termes, dans une circonstance mémorable. Ici la coalition n’a rien à faire avec ses principes si divers qui doivent la diviser si elle tient à les suivre, comme le voudrait la morale dont on parle tant. Chaque parti peut lancer le blâme de son propre point de vue. Que la coalition essaie donc ses forces, qu’elle donne hardiment la mesure de la sympathie qu’elle a fait naître dans la majorité et dans le pays ; en un mot, qu’elle soit conséquente avec elle-même, en mettant dans l’adresse le mot qu’elle a sur la bouche, et qu’elle place si résolument dans ses écrits ! Que le ministère de l’amnistie soit traité par elle comme le fut par une majorité le ministère de M. de Polignac, et que ce mot déplorable, mis en avant par un de ses chefs, soit inscrit dans l’adresse. La question ministérielle sera bientôt jugée ! Mais au moins, si la coalition recule devant la pratique de ses propres pensées, et si, après avoir tenté de placer son épithète plus haut que dans un article de journal, elle échoue dans ses tentatives, elle ne trouvera pas mauvais que ce mot de déplorable retombe sur elle et sur ses projets.

Mais nous ne voulons pas limiter si étroitement le terrain de l’opposition. Le vote des fonds secrets est une belle occasion qui s’offre à elle. Si elle échoue dans la question de la présidence et dans celle de l’adresse, elle peut prendre dans cette discussion une éclatante revanche. Les partis qui composent la coalition seront bien à leur aise. La coalition n’a qu’à déclarer que le ministère n’a pas sa confiance, sans même dire pourquoi. Toutes les accusations sont bonnes quand il s’agit de fonds secrets, et là encore les partis pourront voter, sans immoralité, d’une même manière, sur la question ministérielle, en traitant le cabinet de servile, d’incapable et de corrupteur ; accusations banales, et de tous les temps à l’usage de ceux qui n’en ont pas de réelles à faire.

Pour le ministère, à notre sens, la réponse sur ce dernier point serait bien facile. Dans la dernière session, il a demandé une diminution de 500,000 fr. sur les fonds secrets. Qu’il propose, cette année, non pas une diminution semblable, mais une réduction plus grande encore. Le ministère du 15 avril a déjà beaucoup fait pour le pays ; les désordres matériels ont disparu sous son administration, le règne des assassinats est déjà loin de nous, grace à Dieu ; et ce n’est plus que par la voie de la presse que s’exhale la violence des partis, à peine contenue par les lois de septembre. Son système conciliant, et la nature de sa politique, ont déjà exercé une assez grande influence sur l’esprit public, pour lui permettre d’assurer l’ordre et de veiller à la sécurité des jours du roi, sans ce grand déploiement de moyens qui ont été nécessaires jusqu’à présent. Si un ministère peut supporter sans inconvénient une notable réduction des fonds secrets, c’est assurément celui du 15 avril. Nous n’espérons pas que cette réduction mette un terme aux attaques calomnieuses et aux indignités dont le gouvernement a toujours été l’objet ; nais ces attaques n’auront plus d’excuse aux yeux des hommes impartiaux, et c’est déjà beaucoup. En prenant l’initiative de cette réduction, que nul cabinet ne subirait sans se retirer s’il la trouvait inopportune, le ministère s’assurera une fois du moins, nous l’espérons, l’approbation des doctrinaires, à qui il léguera, le cas échéant, la moralité qu’ils réclament à grands cris. Peut-être la trouveront-ils un peu nue ? Mais une morale aussi austère que celle qu’ils ont toujours montrée quand ils étaient au pouvoir, sait triompher par la seule influence de sa pureté, et les fonds secrets ne pourraient que la ternir !

Voilà sur quels points l’opposition d’extrême gauche, de gauche et des doctrinaires, peut voter en commun. Mais sur la réforme électorale, sur l’intervention, sur l’abolition des lois de septembre, chacun de ces partis a les mains liées, pour peu qu’il tienne, comme il le dit, à obéir à la voix de la morale. Sur tous ces points, les doctrinaires, interrogés par nous, ont dit non. Or, si leurs principes s’opposent à ce qu’ils donnent les mains à ces changemens politiques, ces principes les contraindront aussi de voter dans le sens du gouvernement quand il s’agira de ces questions. Les boules n’ont pas trois couleurs, disent les doctrinaires. Nous compterons donc les boules ; et nous verrons bien ce que pèsent, dans l’urne du scrutin, les principes de ce parti.

Les doctrinaires ne nient pas l’existence de la coalition, comme fait l’organe du tiers-parti ; ils ne disent pas qu’elle est imaginaire ; seulement ils déclarent qu’ils resteront doctrinaires au milieu de cette armée de républicains, de légitimistes, de réformateurs, d’interventionnistes dont ils font partie, ajoutant fièrement que la seule opposition qui fasse ombrage au gouvernement, c’est l’opposition des conservateurs, la leur, celle des doctrinaires. Les doctrinaires nous diront-ils qu’en parlant des conservateurs, ils entendent parler aussi du centre gauche, de M. Thiers et de ses amis ? Mais leurs paroles sont expresses. Loin d’avoir fait cette réserve, ils se sont séparés soigneusement, dans cette apologie récente, de tout ce qui n’est pas eux. D’ailleurs, sont-ils d’accord avec le centre gauche sur les grandes questions politiques, et M. Thiers, par exemple, serait-il conservateur à la manière des doctrinaires ? Ce n’est pas ce que pensaient les doctrinaires durant le ministère du 22 février, quand M. Duvergier de Hauranne attaquait M. Thiers avec une si froide amertume, dans ses discours à la chambre ; quand M. de Rémusat faisait rudement payer dans un journal, au président du conseil, ses succès de tribune ; et quand M. Guizot disait, avec un geste inexprimable : « Jamais la politique de M. Thiers ne sera la mienne ! » Où donc est la pensée qui vous réunit, et au nom de quelle sorte de moralité viendriez-vous voter en commun ?

Les doctrinaires citent l’exemple de l’Angleterre. Là, disent-ils, on voit, sans se récrier, une coalition renverser un cabinet : c’est un moyen qui est devenu de droit commun. N’avons-nous pas vu, au contraire, dans la dernière session du parlement, ce moyen réprouvé à la fois par les deux partis qui votaient ensemble sur le bill du Canada, et les radicaux se séparer des tories, de peur qu’on ne les accusât d’être de connivence avec eux ? Il faut dire aussi que les radicaux savaient bien qu’ils rendraient ainsi le pouvoir aux tories, aux tories seuls ; tandis que la gauche ne doute pas que les doctrinaires ne la fassent entrer poliment la première au pouvoir. Les plus sages esprits de l’opposition demandent, il est vrai, des garanties aux doctrinaires ; à quoi ceux-ci répondent en les traitant de ministériels. Or, il n’en faut pas tant pour faire taire les plus virulens. Ministériel ! À la bonne heure, quand les doctrinaires seront devenus ministres !

L’opposition vient d’avoir, en attendant mieux, un magnifique triomphe. Ses prédications ont produit leurs fruits. Un professeur, coupable d’avoir douté de l’excellence des principes de l’opposition, a été attaqué de vive force dans sa chaire et insulté par une foule effrénée. La seconde édition des articles de l’opposition s’est imprimée en pleine place publique, avec de la boue et des gros sous ! Pour la troisième, on a pu l’entendre annoncer par les cris : À la lanterne ! que M. Lerminier a écoutés avec autant de courage que de dédain pendant trois quarts d’heure ! Et les journaux de l’opposition avancée se félicitent ! Ils voient là une leçon de morale donnée à un professeur, à un fonctionnaire, par la jeunesse des écoles. Il se peut que ceux qui menaçaient M. Lerminier de le pendre à la grille du Collége de France se croient de grands moralistes ; mais il était facile de reconnaître en eux la vieillesse des clubs et des associations qui était venue réaliser ses principes, et non la studieuse jeunesse des écoles qui ne mérite pas, en vérité, les éloges que lui décerne l’opposition.

Après tout, rien n’est plus logique. Ne faut-il pas dégoûter les esprits jeunes et ardens de l’envie qu’ils pourraient avoir quelque jour de revenir sur leurs pas ? N’est-il pas utile de les convaincre qu’ils sont condamnés à perpétuité à attaquer l’ordre social tout entier, sous peine de se voir attaqués dans leur talent, dans leur probité et jusque dans leurs mœurs, car l’opposition ne s’est refusé aucun de ces nobles moyens de vengeance contre M. Lerminier.

Revenu depuis deux années de quelques-unes de ces illusions que presque tous les esprits actifs ont partagées, M. Lerminier avait vu le néant de certaines doctrines dont la France entière a fait justice. La virulence toujours croissante des partis avait été l’un des plus puissans motifs de la conversion de M. Lerminier ; et, en se séparant définitivement de l’opposition, il lui expliqua, en termes aussi sages que modérés, les causes de son éloignement. On sait quels outrages a valus à M. Lerminier cette démarche pleine de loyauté et de franchise. Les désordres du Collége de France y ont mis le comble. La brutalité a achevé l’œuvre de la calomnie ; et l’opposition a sujet de se féliciter, en effet. Les hommes de mérite qu’elle compte dans son sein savent ce qui les attend quand, une fois au pouvoir, ils seront forcés de soutenir l’ordre public et de défendre les institutions.

Il est vrai que M. Lerminier avait commis une action bien noire ! Il s’était laissé corrompre par le gouvernement ! Un homme laborieux, qui avait débuté, il y a dix ans, comme professeur, par l’enseignement libre, un docteur en droit, un professeur de législation, avait été nommé maître des requêtes au conseil d’état en service extraordinaire ; et, pour comble de faveur, on lui avait accordé le droit de participer aux travaux d’un des comités, c’est-à-dire de servir gratuitement l’état, de lui consacrer, sans rémunération, son temps et ses lumières ! Les doctrinaires et le centre gauche ont eu beau accorder le titre de maître des requêtes à des jeunes gens qui n’avaient jamais pris leurs degrés en droit, à des écrivains qui les soutenaient, et qui n’avaient pas même l’âge requis par les réglemens, la morale et la pureté n’ont pas moins trouvé un refuge dans leurs rangs, et le pouvoir actuel n’est pas moins accusé par eux de s’appuyer sur la corruption ! Qui sait si ce ne sont pas ceux-là même qui ont été l’objet de ces faveurs, qui sont les plus ardens à poursuivre M. Lerminier ! L’indignation des conseillers d’état en service ordinaire et des fonctionnaires bien pourvus de traitemens et de dignités, qui figurent dans l’opposition, n’a sans doute pas manqué non plus à l’homme studieux qui venait de recevoir la modeste récompense de ses travaux ! L’intérêt de la morale, comme l’entendent certaines gens, est si grand, qu’il doit passer avant le devoir et la reconnaissance !

Il n’y a toutefois pas moins de logique à attaquer et à outrager M. Lerminier qu’à accuser le ministère de corruption. La presse hostile au gouvernement de juillet agit à bon escient. Elle travaille ainsi à la fois à retenir ses prosélytes par la crainte, et à isoler le gouvernement. Mais quel état monarchique se maintiendrait avec de tels principes ? Quel gouvernement pourrait durer en repoussant tous les hommes de talent qui auraient été autrefois en dissidence avec lui ? Quel ordre social serait-ce donc que celui où toutes les supériorités intellectuelles ne pourraient, sans honte et sans opprobre, revenir d’une erreur, et refuser de se prêter aux vues des ennemis des institutions ? Seraient-ce là le beau idéal des idées de l’opposition, et le véritable gouvernement représentatif qu’elle se met en devoir d’établir en France ?

Heureusement, les passions elles-mêmes ne servent pas long-temps les calculs des partis. Les auditeurs de M. Lerminier, s’il s’en trouvait à cette séance scandaleuse qui appartinssent réellement aux écoles, auront aussi leur tour. Le temps de saines études, leur montreront bientôt le vide et le mensonge des déclamations dont leur jeunesse est dupe. Quant à ceux au bénéfice de qui elles se font et qui y mêlent leur voix, nous les attendons au lendemain de leur entrée dans le cabinet, où retentit encore l’écho des calomnies, des injures et des outrages dont ils ont été l’objet de la part de ceux qui les portent aux nues aujourd’hui !

Le maréchal Lobau, qui vient de terminer sa glorieuse carrière, laisse une place bien difficile à remplir après lui ; car le vieux soldat de Napoléon avait conquis une popularité justement méritée dans la garde nationale de Paris, qui l’avait vu avec orgueil à sa tête dans les jours de crise. On a rapporté, à l’occasion de la mort du commandant en chef de la garde nationale, tous ses titres à la gloire et aux regrets de ses concitoyens. On a parlé des gages qu’il avait donnés à la liberté comme à l’ordre, et du patriotisme qui l’avait décidé, sans hésiter, à prendre place dans la commission de l’Hôtel-de-Ville. On n’a pas ajouté que la confiance que l’illustre maréchal avait inspirée au roi comme à ceux qui étaient sous ses ordres, était d’autant mieux méritée, que le maréchal Lobau portait partout avec lui une franchise rare et une véritable indépendance. Ceux qui l’ont vu peu de temps avant sa mort exiger paternellement, mais avec fermeté, qu’on lui rendît tous les honneurs dus à son rang de maréchal de France, et que pouvaient ignorer d’augustes enfans, ne verront pas sans doute dans le vieux maréchal, dont s’apprêtent les funérailles, un homme qui avait beaucoup sacrifié à l’esprit des cours. Est-ce là ce qu’a voulu faire entendre un journal de l’opposition en disant que le maréchal Lobau n’a été « qu’un instrument passif du système mis en œuvre par les ministres qui gouvernaient et ordonnaient. » Ce journal aimerait-il mieux que le maréchal Lobau eût été un chef de faction ; et n’a-t-il pas été, selon les paroles même que nous citons, un véritable fonctionnaire constitutionnel ? C’est pourtant dans le parti où l’on prétend enseigner les véritables principes du gouvernement représentatif, qu’on tient un tel langage. — Parmi les personnes que l’opinion a désignées pour succéder au maréchal Lobau, on a distingué le nom du maréchal Maison, illustre guerrier, qui a également donné des gages aux institutions de juillet, dès la formation de ce régime.


— La rentrée des cours de la Faculté des Lettres est un des faits importans de cette semaine. M. Patin, M. Saint-Marc Girardin, ont rouvert leurs cours devant un public studieux et choisi. Nous aurons occasion, dans une livraison prochaine, de revenir sur le parallèle d’Horace et de Virgile que l’un de ces maîtres a si ingénieusement tracé et revêtu d’une si élégante parole. Mais nous croyons devoir emprunter au brillant discours de M. Saint-Marc Girardin un passage où la vive éloquence du professeur le dispute à la sagacité du critique :

« Je ne conteste pas à Catarina le mérite d’exprimer des sentimens naturels. Je sens là l’horreur de la mort et l’amour de la vie ; mais, si j’ose dire ce que je pense, j’entends plutôt dans cette scène le cri du corps déjà livré aux angoisses de l’agonie que le cri de l’ame. C’est la chair qui se révolte contre la mort ; mais c’est une révolte toute matérielle et toute physique : l’ame n’y est pour rien. Catarina me touche, mais c’est le corps qui parle au corps ; ce n’est pas le cœur qui parle au cœur. Je vois les sensations du condamné à mort, je vois la chair tressaillir, le visage pâlir, les membres trembler ; j’assiste à une agonie ; mais pourquoi ne me montrez-vous que la mort matérielle ? Pourquoi ne me donnez-vous que la moitié de l’homme ? Quand l’homme meurt, il y a un corps destiné au sépulcre et qui s’en épouvante ; mais il y a aussi une ame qui souvent sait surmonter les horreurs de l’agonie et qui à ces derniers et suprêmes instans, fait éclater une force et une grandeur qui tient déjà du ciel. Pourquoi me cachez-vous la moitié du tableau et la plus belle ? Pourquoi des émotions de l’homme mourant supprimez-vous les plus nobles, les plus élevées, celles qui s’adressent à la vraie pitié de l’homme, à la pitié qui se concilie avec l’admiration et le respect, et non à celle qui touche au dégoût ? J’aime qu’Iphigénie regrette la lumière si douce à voir ; j’aime la peur des ténèbres souterraines (Euripide) ; j’aime ce regret de la vie ; mais dans ses plaintes, il y a autre chose que la peur toute physique et toute matérielle de la mort ; et quand elle se résigne, quelle noblesse, quelle dignité ! que ce dernier regard et ce dernier baiser qu’elle veut emporter de son père émeuvent profondément ! Comme cette résignation relève nos cœurs qu’elle a attendris par ses regrets, et les relève sans les fermer, si bien que la pitié qu’elle nous inspire peut se prolonger sans devenir pour nous une sorte de douleur et de malaise ! Comme l’art tempère et purifie la nature ! Certes il y a de la vérité dans les cris et les angoisses de Catarina ; mais c’est une vérité qui est, pour ainsi dire, dans l’ordre des vérités de l’histoire naturelle. Dans les plaintes d’Iphigénie il y a une vérité plus humaine et plus noble. »