Chronique de la quinzaine - 14 décembre 1838

Chronique no 160
14 décembre 1838
CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 décembre 1838.


Nous ne savons si le parti doctrinaire exerce sur la coalition une influence absolue, comme il le prétend ; mais il est certain, à voir ce qui se passe, que son esprit y domine. Deux candidats avaient été proposés, dès la convocation des chambres, pour la présidence de la chambre des députés. Un des organes libéraux les plus avancés de la coalition proposait M. Guizot, et le Constitutionnel, organe des anciens ministres du 22 février et de quelques-uns de leurs amis, se déclarait pour la présidence de M. Odilon Barrot. Nous avons rapporté les raisons qu’on donnait de part et d’autre pour motiver ces choix, raisons excellentes, sans doute, et tout-à-fait constitutionnelles, comme toutes celles que donne la coalition. Ainsi, pour M. Guizot, il était juste, disait-on, qu’un homme aussi considérable fût pourvu, et comme la coalition devait infailliblement avoir pour résultat d’amener au ministère le centre gauche de l’opposition, il fallait se hâter de dédommager ces alliés généreux et désintéressés, en plaçant un de leurs chefs dans une situation un peu passive, il est vrai, mais éminente. Le Constitutionnel donnait, en faveur de M. Odilon Barrot, des raisons non moins concluantes. Il paraît toutefois que la coalition est destinée, ainsi que nous l’avons toujours dit, à ne s’accorder que lorsqu’il est question de détruire. Ne pouvant s’entendre sur le choix d’un candidat, elle marche tout-à-fait d’ensemble pour attaquer M. Dupin. Il est vrai que les partis coalisés ont déclaré unanimement qu’ils ne se sont réunis que pour renverser, que pour abattre, mission dont ils s’acquittent en conscience.

Le signal des attaques de la coalition contre M. Dupin a été donné par le parti doctrinaire. Le député appelé sept fois par la chambre à l’honneur de la présider, l’homme politique à qui on a encore plus souvent offert le ministère, et qui a lassé les partis de ses refus, a été menacé d’étranges révélations sur sa vie publique ; et quand l’attitude calme de M. Dupin a forcé ses ennemis à révéler enfin ces grands mystères, ils n’ont trouvé que de pitoyables accusations sans fondement, et si peu spécieuses, que, dans la coalition même, on n’a pas daigné les relever. Le grand crime de M. Dupin est de n’avoir pas voulu faire partie de cette coalition, formée dans un but qui n’a jamais été le but de M. Dupin, celui d’arriver au ministère. La coalition voulait absolument que M. Dupin s’expliquât avec elle. — Êtes-vous pour nous ou contre nous ? disait-elle ; quels sont vos sentimens politiques, vos opinions ? — À quoi M. Dupin aurait pu répondre que la coalition avait là d’étranges prétentions, elle qui n’a pu se former qu’en faisant taire tous les principes, et qu’en suspendant, en quelque sorte, les opinions politiques de ceux qui la composent. Les menaces et les exhortations qu’on a adressées à M. Dupin, de tous les rangs coalisés, ont quelque chose de curieux et d’instructif pour ceux qui observent impartialement. Les coalisés du centre gauche se plaisent à énumérer tout ce que M. Dupin a fait pour le maintien des principes de cette partie de la chambre ; ils le rappellent au milieu d’eux comme un des leurs, oubliant qu’eux-mêmes ils ont déserté la place où ils siégeaient pour aller s’entendre avec les doctrinaires et l’extrême gauche sur les moyens d’attaquer le gouvernement, et qu’en venant à eux, M. Dupin les trouverait en conférence avec les hommes qu’il a combattus si courageusement depuis huit ans. L’oppositiont du centre gauche ne refuse pas toute justice à M. Dupin. Elle reconnaît l’impartialité dont il a constamment fait preuve dans ses difficiles fonctions, l’énergie avec laquelle il a toujours défendu les prérogatives de la chambre, son zèle infatigable, l’autorité qu’il a su prendre dans l’intérêt même de l’assemblée. Elle avoue que M. Dupin possède toutes les qualités d’un président, elle parle de lui avec estime ; mais elle lui déclare en même temps que, s’il ne marche pas, dès à présent, et ouvertement, avec l’opposition, elle ne lui donnera pas ses voix. Ainsi M. Dupin, qui a été sept ans, de l’aveu même du centre gauche, un excellent président de la chambre, n’aura pas les suffrages de l’opposition du centre gauche, parce qu’il se refuse à déclarer qu’il votera dans toutes les questions avec elle. M. Dupin a beau présider à la satisfaction de la chambre et de l’opposition du centre gauche elle-même, il sera repoussé par ce parti, car c’est un coalisé de plus qu’il lui faut sur le fauteuil, et non pas un président. On conviendra que, pour des gens qui parlent toujours de l’indépendance des ministres, c’est faire bien bon marché de l’indépendance des autres fonctionnaires.

Le parti doctrinaire ne reconnaît pas l’impartialité de M. Dupin. Selon M. Duvergier de Hauranne et ses amis, qui tiennent la plume et s’encensent mutuellement dans le Journal Général, M. Dupin remplit très mal ses devoirs de président. Les doctrinaires l’accusent de n’être ni calme, ni impartial, ni étranger aux luttes de parti, et de mettre son pouvoir au service de ses opinions et de ses goûts personnels. Enfin, M. Dupin n’est nullement le président qui convient aux doctrinaires, qui se rappellent, sans doute, entre autres circonstances, la vigueur avec laquelle le président de la chambre maintint la parole à M. Thiers lors de la discussion de l’adresse, dans la dernière session, et mit fin aux interruptions du parti doctrinaire. Toutefois, comme ce parti n’a aucune rancune, ainsi que tout le monde le sait, si M. Dupin consent à entrer dans la coalition et à mettre le pouvoir du président de la chambre au service des opinions et des goûts personnels du parti doctrinaire, M. Duvergier de Hauranne et ses amis lui donneront leurs voix. Depuis quinze jours cette sommation est faite et répétée chaque matin à l’ancien président de la chambre. Ainsi, le côté gauche de la coalition se privera d’un président de la chambre excellent, selon lui, parce qu’il refuse d’entrer dans la coalition, parce qu’il n’entend pas se jeter en aveugle dans la grande conspiration parlementaire ; et, de son côté, le parti doctrinaire accepterait pour président et nommerait un homme qui n’a, selon les doctrinaires, ni impartialité, ni dignité, ni rien de ce qu’il faut pour présider la chambre. Il lui suffira d’entrer dans la coalition pour que tous ses péchés lui soient remis. M. Dupin n’est-il pas bien modéré de qualifier de marché électoral la transaction qu’on lui propose ?

Nous citerions la lettre que M. Dupin vient d’adresser aux électeurs de Clamecy, si elle n’était déjà connue de toute la France. M. Dupin s’adresse à ses électeurs, et non pas à ceux de ses arrogans collègues qui le somment de s’expliquer « ouvertement, catégoriquement et par écrit, » sur plusieurs questions, tandis qu’eux-mêmes ont soigneusement caché leurs vues sur certaines questions, et ne se sont expliqués que timidement sur d’autres. M. Dupin ne s’est expliqué que sur un point, et c’était le seul sur lequel il avait à s’expliquer devant la chambre. Il n’a pris et ne prendra, dit-il, aucun engagement vis-à-vis du ministère ; et il s’empresse de professer hautement qu’il ne peut pas y avoir de candidature ministérielle sous l’empire de la charte de 1830 qui a restitué à la chambre la nomination de son président. Une déclaration, en vue de s’assurer les votes de ceux qui la provoquent, serait, selon M. Dupin, une brigue et une lâcheté, et il aime mieux garder sa propre estime que de conquérir les suffrages d’autrui en perdant celui de sa conscience.

Cette réponse si simple et si noble déchaîne déjà toute l’opposition contre M. Dupin. Le parti doctrinaire déclare qu’il le regarde, dès à présent, comme un candidat ministériel, et les organes de la gauche ne le traitent pas mieux. Ne voyons-nous donc pas tous ceux qui refusent de servir les passions de la coalition terrassés par ce mot de ministériels ? M. Dupin est aujourd’hui un ministériel, à son tour, parce qu’il n’est pas édifié des mérites constitutionnels, tout récens, du parti qui se dit conservateur, et l’opposition du centre gauche abandonne aussitôt M. Dupin à ses ennemis les doctrinaires. Et pourquoi donc M. Dupin serait-il ministériel, s’il vous plaît ? Serait-ce pour être ministre ? Mais il a constamment refusé les ministères qu’on lui offrait. Que les doctrinaires tiennent ce langage, à la bonne heure ; mais le centre gauche oublie à la fois ses souvenirs, ses devoirs de reconnaissance et ses meilleurs intérêts, en parlant ainsi. Que dire au Constitutionnel, par exemple, qui s’écrie que « l’homme qui est monté le premier sur la brèche pour attaquer la loi de disjonction, ne peut, ne doit pas soutenir un cabinet qui a proclamé la loi de disjonction le meilleur moyen de gouvernement ? » Mais voulez-vous que M. Dupin vienne au milieu de vous, qui marchez sous les ordres et sous la direction du parti doctrinaire, lequel revendiquait tout récemment, par l’organe de M. Guizot, dans une Revue, la responsabilité et l’honneur de la loi de disjonction, qu’il disait son œuvre, et dont il défendait le mérite ? À qui s’adressent donc les récriminations du Constitutionnel ? Au ministère, à M. Dupin, ou bien au parti doctrinaire, et particulièrement à M. Guizot ?

La coalition aura beau attaquer M. Dupin, elle n’en fera pas un ministériel. M. Dupin a pris une place à part dans le monde politique, et il n’est au pouvoir de personne, pas plus des ministres que de l’opposition, de la lui ravir. De tous les hommes éminens qui ont marqué depuis la révolution de juillet, M. Dupin est le seul qui ait constamment écarté de lui la pensée de se faire ministre. Les doctrinaires l’accusent d’être un courtisan. C’est un courtisan qui a résisté, en vingt occasions, aux instances presque irrésistibles qui lui étaient faites d’en haut, pour le faire accepter un portefeuille ! Quelques-uns de ceux qui l’attaquent le plus vivement aujourd’hui savent ces circonstances mieux que personne, et ils n’ignorent pas que toutes les combinaisons où ils avaient fait entrer M. Dupin ont dû échouer par son refus. Retiré, on peut le dire, dans la présidence de la chambre, M. Dupin a été de la chambre d’abord, il s’est montré le défenseur le plus vigilant de ses droits, le gardien, l’observateur fidèle de son règlement. En même temps, M. Dupin a été l’avocat de l’ordre social, le soutien des principes modérés qu’il a toujours professés et qu’il a défendus tour à tour, souvent dans la même séance, contre l’opposition et contre certains ministres qui s’en écartaient. Les doctrinaires ont trouvé M. Dupin pour eux, quand la paix publique était en péril et quand ils la défendaient contre les factions ; le centre gauche l’a compté dans ses rangs ; il y figure encore, tout en déplorant l’alliance de quelques-uns de ses membres avec l’extrême gauche, et la vivacité de son humeur ne l’a jappais écarté de cette ligne. Les jours où M. Dupin sera ministériel, on pourra être sûr que le ministère défend la cause de l’ordre et les principes de la liberté ; sans quoi M. Dupin s’élancerait bientôt à la tribune pour soutenir l’opposition, et cela sans lui demander de la reconnaissance. Les partis, comme le ministère, devraient s’estimer heureux de voir un homme tel que M. Dupin occuper le fauteuil de la présidence. Les hommes qui bornent leur ambition sont trop rares pour qu’il soit permis de leur refuser justice. M. Dupin ne doit pas l’attendre de ceux qui ne laissent à leurs collègues d’autre alternative que d’être leurs créatures ou leurs adversaires ; mais la chambre se chargera peut-être de réparer les torts de la coalition.

Nous ne dirons pas à la coalition ce qu’elle dit à M. Dupin. Nous ne la sommerons pas de nous dire catégoriquement qui elle porte à la présidence de la chambre, d’où elle repousse l’ancien président. On sait bien que la coalition qui a le droit de faire subir des interrogatoires à tout le monde, s’est accordé le privilége de ne répondre à personne. Mais serait-il vrai que le projet de porter M. Guizot à la présidence, mis en avant par une feuille de la gauche avancée, ait échoué du fait même de M. Guizot ? Nous a-t-on trompés en nous disant que quelques députés, qui avaient été sollicités d’appuyer la formation d’un cabinet du centre gauche, avaient refusé de s’y prêter si M. Guizot n’était mis préalablement en possession de la présidence de la chambre ? À leur avis, un homme aussi considérable ne pouvait, dans l’intérêt même de la sûreté du pouvoir, rester en dehors du gouvernement, et puisqu’on ne pouvait lui accorder une participation directe à l’administration, dans un cabinet de la gauche, ils voulaient qu’on lui assurât un poste où il pourrait attendre patiemment le jour de rentrer aux affaires. Mais M. Guizot se serait hâté, dit-on, de prier ces députés de ne pas s’occuper de son avenir. Le rétablissement des principes qu’il poursuit, est, disait-il, le seul but de son ambition, et il entend partager jusqu’au bout la lutte de la coalition, sans permettre qu’on songe à le pourvoir avant l’issue du combat. Ce désintéressement très habile, et très admiré par quelques-uns, aurait donné matière à réflexion à quelques autres, et le centre gauche commencerait à reconnaître ce que nous lui avons dit si souvent, à savoir que le parti doctrinaire entrera seul aux affaires si la coalition réussit dans ses projets.

Il faut rendre justice au centre gauche. Il se prête admirablement aux projets des doctrinaires. Grace à lui, un parti qui avait été cruellement traité dans les élections, et qui n’avait sauvé quelques-uns de ses débris qu’en se mettant sous la protection de l’administration qu’il attaque aujourd’hui, a tellement rétabli ses affaires, qu’il peut, avec quelque certitude, se croire à la veille de saisir le pouvoir. Un journal annonçait hier que le centre gauche s’occupe en ce moment d’offrir des portefeuilles. Le parti doctrinaire, qui ne se refuse pas les sarcasmes contre ses alliés, doit voir en riant ces préparatifs. En attendant, M. Guizot invite, par des lettres de sa main, les maires de Paris, les colonels de la garde nationale, et tous ceux qui auraient quelques devoirs à rendre à un ministre de l’intérieur, à s’assembler chez lui une fois par semaine. Chacun forme ainsi, dans la coalition, les cadres de son ministère ; tout en marchant ensemble, en se donnant l’accolade fraternelle, on établit des foyers différens, et la victoire, dont on se croit si proche, ramène des prétentions bien contraires. Quant à la majorité, après l’avoir déjà comptée pour soi en faisant cause commune, les partis coalisés la fractionnent au bénéfice de chacun d’eux. Si quelqu’un manque à l’appel, vite on lui jette, dans les journaux de l’opposition, la terrible accusation de ministériel ; et il faut bien l’avouer, il est certains esprits timides qui, tout en regardant la coalition comme une association dangereuse et politiquement immorale, tremblent à la seule idée de voir leur nom figurer dans une des diatribes quotidiennes de l’opposition, et se résignent, en apparence du moins, aux conditions qu’elle leur impose. Mais le jour du vote éclaircira toute cette situation.

Jusqu’à présent, nous avons seulement entendu les cris de l’opposition, nous n’avons pas pu juger de sa consistance. La session va enfin s’ouvrir, et, dans deux jours, les injures, et les calomnies auront déjà perdu cent pour cent de leur valeur. À l’ouverture des chambres, il y a comme une fantasmagorie qui se dissipe, et, dès ce moment, les bonnes raisons ont seules cours et valeur. Non pas que nous doutions que la coalition n’ait de bonnes raisons à produire ; mais enfin il faudra les dégager du genre de polémique dont on les accompagne, et qui consiste, depuis six mois, à déclarer d’abord le ministère petit, puis à le nommer tour à tour, et dans un crescendo qu’envierait Basile, incapable, servile, corrompu, corrupteur, déplorable, et enfin pitoyable. Heureusement, la chambre n’entend rien à ce genre de discussion ; avec elle, il faut entamer le chapitre des affaires et le traiter sérieusement. Il faut aussi laisser à la porte de l’enceinte parlementaire cet enivrement qu’on éprouve en remplissant son salon de tous les hommes de bonne volonté que l’on rencontre, renoncer à regarder comme des appuis tous ceux qui se présentent, et compter sérieusement, au milieu de cette foule d’amis, le petit nombre de députés qui y figurent. Il faut encore s’abstenir de prendre des actes de politesse pour des actes de dévouement, et de regarder chaque carte de visite qu’on dépose à votre porte comme une boule blanche déposée dans l’urne à votre intention. Ainsi réduites à leur véritable influence et à leurs talens de discussion, les sommités de l’opposition sont encore très puissantes assurément, mais elles n’en sont pas à exercer sur les hommes et sur les choses cette domination tyrannique à laquelle elles prétendent dans leurs journaux.

Qu’on veuille bien jeter un coup d’œil en arrière, et se reporter à la session passée. La coalition n’était pas encore formée, au début de la session, d’une manière aussi nette qu’elle l’est aujourd’hui ; mais l’opposition se croyait sûre de la victoire. Le centre gauche semblait certain de convertir la chambre à l’intervention et à toutes les questions sur lesquelles il avait placé son avenir politique. On a vu ce qui en est résulté. L’opposition n’est pas changée ; seulement elle s’est étendue, et veut plus encore. Sera-t-elle plus habile ? Nous ne le pensons pas ; car ce n’est pas faute d’habileté que la coalition a succombé l’année dernière. Voyez ce qu’elle a fait dans la discussion de l’adresse, dans celle des chemins de fer. Quand elle parlait en faveur de l’intervention, la France, à l’entendre, était tout-à-fait tranquille, délivrée de tous ses embarras, les affaires d’Afrique terminées. M. Molé avait beau dire que nous ne faisions que commencer en Afrique ; tout allait, au dehors, au gré de l’opposition. Il n’y avait qu’une question en jeu, une seule, et c’était celle de l’Espagne. Quand il fut question, plus tard, d’enlever les chemins de fer à l’état, l’opposition vit tout en noir. Comment l’état pouvait-il proposer de se charger de la grande tâche des chemins de fer, quand il avait déjà tant d’embarras sur les bras, et quand il avait devant lui l’éventualité de deux ou trois lourdes guerres à soutenir, du côté de la Belgique, en Afrique, en Orient et ailleurs encore ! Pour la conversion, même manœuvre. Le moyen de se refuser à la conversion quand tout était tranquille et prospère à l’intérieur, quand la sécurité régnait sur nos frontières ! Ainsi chaque chose avait une double face, selon le jour et selon l’heure. La majorité ne s’égara pas tout-à-fait cependant, et si elle se laissa entraîner à quelque erreur, comme dans la question des chemins de fer, nous la croyons plutôt disposée à les réparer, à la vue des résultats qui seront mis sous ses yeux, qu’à en commettre de nouvelles.

La situation est aujourd’hui à peu près la même, jusque dans les détails. N’avons-nous pas entendu déjà les sinistres prédictions de l’opposition sur l’expédition du Mexique, et ne rappellent-elles pas les prophéties des orateurs de l’an dernier, entre autres de M. Villemain, qui déclarait que l’envoi d’une escadre à Haïti était un bien mauvais moyen de conclusion auprès d’un peuple qui ne paierait jamais rien s’il était menacé de la guerre ? Le premier paragraphe de l’adresse disait que la chambre est libre et tranquille. Est-elle moins libre, moins tranquille aujourd’hui ? Il est vrai que M. Garnier-Pagès ne pourrait dire, comme il le disait alors, que M. Thiers était le bras gauche, et M. Guizot le bras droit du ministère. C’est un grand changement, sans doute, mais le corps est-il bien coupable d’avoir refusé l’emploi de deux membres un peu trop exigeans ?

Le programme de l’opposition n’était pas moins vaste et moins alarmant qu’il l’est cette année. Si l’opposition eût triomphé, nous eussions opéré, cette année-là, l’intervention en Espagne, la conversion, défié l’Europe au lieu de négocier avec elle au sujet des 24 articles. La situation en serait-elle meilleure ? Aurions-nous cette liberté de mouvement qui nous est si nécessaire dans la situation compliquée où nous nous trouvons et où se trouve l’Europe entière ? La France n’a donc pas succombé avec l’opposition, et si pareil cas se renouvelait encore, nous croyons qu’en dépit de toutes les déclamations sinistres de la coalition, on pourrait bien s’en féliciter l’année prochaine, comme on a le droit de s’en féliciter aujourd’hui.

Ce qu’il y a de salutaire dans ces premières discussions de la chambre, c’est que les questions, dénaturées par la presse durant tout l’intervalle des sessions, s’y replacent sous leur véritable jour. Voyez ce qui arriva pour l’intervention. On sut bientôt à quoi s’en tenir sur les attaques de l’opposition, qui accusait le ministère de vouloir la contre-révolution en Espagne, accusation que les journaux renouvellent chaque jour. Le ministère déclara que l’intervention, telle qu’on l’entendait, était l’entrée en Espagne pour une question de politique intérieure de l’Espagne, et non pour l’intérêt français ; que pour lui, il ne comprenait que la guerre, la guerre contre un parti hostile à la France, et qui serait à la tête des affaires ; la guerre à don Carlos, s’il entretenait des intelligences avec les légitimistes du midi, s’il appelait à lui les émigrés français ; et la guerre aussi, sans doute, à un autre parti, s’il entretenait des intelligences avec les républicains de France, et s’il appelait à lui les contumaces français. Alors, disait le ministère, nous deviendrions belliqueux, ou, si l’on veut, aussi intervenans que nos adversaires ; nous dirions : « Détruisons, expulsons notre ennemi, sans nous charger de décider de la politique intérieure de l’Espagne. » On accusait le ministère de ne pas exécuter le traité de la quadruple alliance. Dès les premières séances de la chambre, on sut ce qu’était ce traité. On apprit qu’il ne stipulait qu’une coopération ; que cette coopération ne pouvait avoir lieu que le jour où les quatre puissances le jugeraient nécessaire, et que ces quatre puissances en régleraient, pour chaque cas, la nature et la limite. On fit comprendre à la chambre que, si aujourd’hui on entrait en Espagne, le lendemain, nous trouvant liés et engagés dans cette entreprise hasardeuse, il y aurait quelque chose en Orient, et peut-être ailleurs. Ainsi, on vit tout de suite clairement ce qui était resté, grace aux éclaircissemens de l’opposition de la presse, obscur et embrouillé. On sut, à n’en pas douter, que le gouvernement était loin d’avoir pris la résolution de ne jamais se mêler des affaires de l’Espagne, et l’on sut dans quels cas, non encore advenus, il y mettrait la main. On sut qu’il n’avait violé en rien le traité de la quadruple alliance ; on sut encore quels inconvéniens graves il y aurait à l’expliquer et à l’exécuter imprudemment ; et une majorité immense vint se ranger, dans cette question, du côté du ministère.

On saura bientôt si la France pouvait et devait rester à Ancône, si la Belgique a été abandonnée par le gouvernement comme l’opposition l’en accuse. On saura si les traités de Casimir Périer pouvaient être plus éludés que celui de la quadruple alliance, et si le ministère du 22 février 1836 et d’autres jugeaient la question autrement que le cabinet du 15 avril. N’a-t-on pas vu, dans la discussion de l’an passé, que M. Thiers avait adressé à notre ambassadeur à Londres une admirable dépêche contre l’intervention, et qu’à la même époque, il refusa d’accéder à la proposition de l’Angleterre qui engageait le gouvernement français à occuper Fontarabie et le fort du Passage ? Qui sait si l’évacuation d’Ancône et le maintien du traité des 24 articles, grandement modifié sous le rapport financier, grace au cabinet actuel, ne se trouveront pas justifiés devant les chambres, par des antécédens semblables et par des autorités aussi hautes ? On se récriera dans l’opposition contre l’opposition égoïste du gouvernement ; mais on verra si le gouvernement d’aujourd’hui est plus égoïste que l’a été le gouvernement au 13 mars et au 11 octobre, à l’égard de la Pologne, de l’Italie et de l’Allemagne ; véritable égoïsme dans la force du mot, car la France a profité réellement de cette politique. Ceux qui l’ont pratiquée nous diront, sans doute, s’ils engagent aujourd’hui la France à passer par-dessus les traités.

Au reste, la discussion sera libre, et le champ bien vaste, pour le centre gauche comme pour les doctrinaires ; car ceux-ci ne sont pas engagés par leurs déclarations, nous nous hâtons de le reconnaître. En ce qui est de l’intervention d’abord, M. Guizot avait dit à la chambre, dans la dernière session, et en citant d’anciennes paroles, que ce serait, de la part du gouvernement, un acte de grande imprudence que d’engager l’avenir. Pour la réforme électorale, M. Duvergier de Hauranne et les autres écrivains du Journal Général ont seulement dit que le moment ne leur semblait pas venu. Il a pu venir. Ainsi, des lois de septembre, l’abrogation, ne leur semblait pas opportune. Or, d’un moment à l’autre, l’opportunité peut se déclarer. Que les doctrinaires votent donc librement contre le ministère sur toutes ces questions. Le ministère est seul engagé. Il est opposé, comme il l’était l’année dernière, à l’intervention, à la réforme, à l’abolition des lois de septembre. Il combattra ouvertement ces projets. Encore une fois, le parti doctrinaire a toute liberté de voter pour ou contre ; mais qu’il le fasse ouvertement, afin qu’on sache s’il y a encore un parti conservateur hors du pouvoir et contre lui, ce qu’il est permis de révoquer en doute.

Quant au programme du ministère, deux jours encore et il sera connu. Sa politique extérieure n’est pas changée, on nous l’assure, et c’est sans peine que nous le croyons. Les actes qu’il a faits en conséquence, il les justifiera à la tribune, les traités et les pièces en main. Pour les questions intérieures, on le dit décidé à proposer la conversion dès que la solution de l’affaire belge nous aura donné la tranquillité nécessaire pour une opération aussi gigantesque. Nous demandions dernièrement une notable diminution des fonds secrets, et nous avons su depuis que nous n’avions fait que prévenir les vues du cabinet. On sait aussi qu’il a préparé des mesures efficaces pour venir au secours des entreprises des chemins de fer, et pour réparer autant qu’il est en lui les erreurs de l’opposition qui a combattu si opiniâtrement les projets du gouvernement, et les travaux par l’état. Enfin, les projets de loi sur l’amélioration des prisons, sur les sucres et d’autres questions d’intérêt public, sont préparés et n’attendent que l’assentiment de la chambre. Il se peut que l’opposition entrave ces projets comme elle en a entravé de semblables dans la dernière session ; mais n’a-t-elle pas remède à tout par l’abolition des lois de septembre et par le suffrage universel ?


— Notre collaborateur, M. Charles Magnin, vient d’être nommé membre de l’Académie des inscriptions, à une majorité qui rappelle le temps où des divisions, à coup sûr très nuisibles, et quelquefois ridicules, n’avaient pas encore séparé en plusieurs partis ce corps savant. M. Magnin méritait, mieux que personne, de réunir les suffrages de tous, et l’Académie ne pouvait plus heureusement oublier ses vieilles haines qu’à l’occasion d’un critique aussi distingué et d’un savant qui sait, comme M. Magnin, mêler le style et la finesse à l’érudition.


— Les Archives curieuses de l’histoire de France, de M. Danjou, continuent à se publier activement. Ce grand ouvrage, qui complète les collections précédentes de MM. Guizot, Buchon, Petitot et Leber, est, on le sait, le recueil de toutes les pièces rares et pamphlets qui jusqu’ici avaient été négligés et entièrement méconnus par les historiens. Cette série vive et animée de documens curieux et empreints des passions de chaque époque, offre une foule d’élémens nouveaux aux écrivains qui s’occupent des annales nationales et à tous ceux qui attachent quelque intérêt aux études historiques. La première série des Archives de M. Danjou, qui a quinze volumes, est entièrement publiée et s’arrête au règne de Louis XIII. Le XVIe siècle y apparaît tour à tour dans ses splendeurs et dans ses mille aspects divers. Une multitude de documens contemporains sur Louis XII, François Ier, la réforme, la Saint-Barthélemy, la Ligue et le règne de Henri IV, donnent un haut intérêt à ces volumes. Le sixième tome de la seconde série de cet excellent recueil vient de paraître ; il contient plusieurs pièces d’une véritable importance et qui jettent un grand jour sur la politique de Richelieu.


— Sous le titre de Pauvres Fleurs, il vient de paraître[1] un nouveau volume de poésies de Mme Desbordes-Valmore. En le parcourant rapidement, nous y trouvons une foule de morceaux touchans et sentis, qui sont dignes de ce talent du cœur particulier au tendre poète. On y distingue une pièce à Mme Tastu, pleine d’élévation et de larmes. Nous reviendrons au reste, à loisir, sur cette humble et riche production, qui ne peut qu’ajouter à la réputation de Mme Valmore, et que faire de plus en plus apprécier cette source d’harmonie qu’elle porte en elle, inépuisable comme ses souffrances.


— George Sand est maintenant à Palma, au milieu des fleurs et des citronniers, dans la chartreuse de Valldemosa, à une demi-lieue de la mer. Tout ce qu’il y a de vie, de rayons de soleil et de mouvement dans les contrées méridionales que le célèbre écrivain vient de parcourir ; tout ce qu’il y a de silence et de solennité dans la retraite qu’elle s’est choisie, doit être, pour elle, une source abondante d’inspirations, et nous pouvons annoncer aux lecteurs de la Revue une série de lettres datées de la terre des orangers. Déjà nous venons de recevoir la suite de Spiridion, retardée par les incidens d’un long voyage. Nous publierons, dans notre prochain numéro, la quatrième partie de ce roman, dont les premiers chapitres ont excité un si vif intérêt.

  1. Dumont, Palais-Royal.