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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1912

Chronique n° 1925
30 juin 1912


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




L’énergie montrée par M. le président du Conseil dans la défense de la représentation proportionnelle a eu les résultats qu’on en pouvait espérer : autant le succès de la réforme paraissait incertain, il y a quelques semaines, autant il est devenu probable aujourd’hui : au moins dans ses lignes générales, tout fait croire qu’il sera un fait acquis avant la clôture de la session. Acquis devant la Chambre, bien entendu ; il est trop tard pour que le Sénat puisse se prononcer avant les vacances. On connaît le projet du gouvernement : nous l’avons analysé dans notre dernière chronique. Il n’est pas parfait, mais c’est le plus clair auquel nous ayons eu affaire depuis longtemps. Parfait, comment pourrait-il l’être, puisqu’il est le résultat d’une transaction et que, en le rédigeant, le gouvernement a eu la préoccupation de donner aux uns et aux autres assez de satisfactions, en leur demandant assez de sacrifices, pour réunir une majorité républicaine ? Tout le monde, en effet, voulait une transaction, ou du moins le disait ; mais les radicaux-socialistes ont soutenu que celle que proposait le gouvernement n’était pas la bonne et qu’ils en avaient une en réserve, qui était bien préférable. Il fallait s’y attendre : adversaires de toute réforme sincère et profonde, ils devaient trouver mauvaise, quelle qu’elle fût d’ailleurs, celle que le gouvernement s’efforcerait de faire prévaloir. Arrondissementiers honteux, ils avaient sur le bout des lèvres le mot de réforme et parlaient volontiers de transaction ; mais, quoi qu’on leur proposât, ils étaient décidés à le repousser et à mettre en avant autre chose, dans l’espoir que les mois et les années se passeraient sans qu’on aboutît, que la lassitude causée par tant d’efforts stériles finirait par décourager les meilleures volontés, que le moment opportun serait manqué une fois de plus, enfin qu’on arriverait ainsi jusqu’à la veille des élections, c’est-à-dire jusqu’au moment où l’on pourrait dire qu’il était trop tard. Tel est le jeu que les radicaux-socialistes ont joué, avec une application soutenue, depuis le commencement de la législature. Leur déception a été grande lorsque M. Poincaré a déclaré tout net que cette méthode de temporisation trouverait un gouvernement récalcitrant, et qu’il faudrait le renverser si on s’y entêtait.

Le débat devait avoir une autre solution. M. Poincaré, qui avait posé hardiment la question de confiance, a eu une forte majorité. Elle s’est encore accrue le lendemain, à la suite d’un retour offensif des radicaux-socialistes. M. Breton a mené ce nouvel assaut avec plus de furie que de sang-froid ; il s’est refusé à admettre que le gouvernement avait eu la majorité des républicains et a présenté une motion formelle pour l’inviter à se conformer à cette règle récente qui est encore venue compliquer le fonctionnement du machinisme parlementaire en le rendant plus difficile. Il ne suffit plus aujourd’hui au ministère d’avoir la majorité de la Chambre, il faut encore qu’il ait la majorité du parti républicain. Mais, précisément, M. Poincaré prétendait l’avoir eue et, au total, il suffisait qu’il le crût pour que cela fût une bataille gagnée. C’est d’ailleurs une étrange nouveauté que celle qui consiste à faire des catégories parmi les députés et à dire que, dans certains votes, les voix des uns comptent, tandis que les voix des autres ne comptent pas. Pour renverser un ministère, elles comptent toutes ; du moins on n’a pas encore établi le contraire, et c’est peut-être un perfectionnement qu’on réserve à l’avenir ; mais, pour le conserver, le maintenir, le consolider, des distinctions surviennent ; les voix de ceux-ci sont admises, les voix de ceux-là sont récusées. Le suffrage universel est un cependant et c’est porter atteinte à sa souveraineté que de distinguer, appoint de vue du droit, entre ses élus. Ne viennent-ils pas tous de la même source ? Y a-t-il, peut-il y avoir des députés de première classe et des députés de seconde ? Est-ce que les mandats des uns et des autres ne sont pas égaux ? A toutes ces questions, il ne saurait, en bonne doctrine, y avoir qu’une réponse : malheureusement on se soucie peu de la doctrine aujourd’hui. Soit ; mais si on raisonne en fait, et non plus en droit, où commence, où finit la majorité républicaine ? M. Breton l’a demandé avec insistance à M. Poincaré qui ne lui a pas répondu. Les socialistes unifiés font-ils partie de cette majorité ? Et les progressistes ? Il semble bien que ces derniers en soient exclus, et même avec la connivence du gouvernement. Les progressistes n’ont pas l’habitude de forcer les portes qu’on leur ferme et de s’immiscer indiscrètement dans une société où l’on ne veut pas d’eux. Il leur suffit d’être républicains et ils se consolent aisément de ne pas faire partie de la majorité républicaine telle qu’on la délimite artificiellement ; néanmoins, c’est une suprême insolence que de ne pas les y compter, et ils auraient le droit de la relever vertement s’ils n’aimaient pas mieux la dédaigner. Les radicaux-socialistes font sonner très haut les services qu’ils ont rendus à la République, tout en oubliant un peu trop les services que la République leur a rendus depuis une quinzaine d’années qu’ils l’exploitent à leur profit et à celui de leurs amis. On dirait vraiment, à les entendre, qu’ayant fondé la République et l’ayant fait vivre à eux tout seuls, ils ont seuls le droit de se dire républicains. S’ils avaient la mémoire un peu plus longue, ils se souviendraient que les républicains libéraux et modérés comme on les dénommait alors, les progressistes comme on les appelle aujourd’hui, ont grandement contribué au premier établissement de la République. A dire le vrai, on n’aurait pas réussi à la fonder sans eux. Ces souvenirs sont bien effacés maintenant. Laissons-les donc à l’histoire à laquelle ils appartiennent et revenons à la représentation proportionnelle.

Ses probabilités de succès, nous l’avons dit, ont fait depuis quelques jours de grands progrès. Les élections partielles qui ont eu lieu sur plusieurs points du pays éloignés les uns des autres, et qui ont tourné en faveur des partisans de la réforme, y sont certainement pour quelque chose : elles ont prouvé que le mouvement proportionnaliste, qui avait été très marqué au moment des élections dernières, ne s’est ni arrêté, ni même ralenti, et qu’il s’est au contraire accentué. Comment, les élus d’hier, c’est-à-dire les candidats de demain, ne tiendraient-ils pas compte de cet avertissement ? C’est en vain qu’on leur parle des mérites du scrutin d’arrondissement et des immenses services qu’il a rendus autrefois à la République : à supposer que ce qu’on en dit soit vrai, et nous aurions à ce sujet quelques réserves à faire, tout cela n’aurait plus qu’un intérêt rétrospectif. Le scrutin d’arrondissement est condamné. Ceux mêmes qui désirent le plus son maintien n’ont plus le courage de le défendre ouvertement ; ils prennent pour cela des biais et des détours. En lisant par exemple le discours dans lequel M. Augagneur célébrait avec un lyrisme attendri les vertus de la loi électorale actuelle, nous ne pouvions pas nous empêcher de songer à celui que M. Guizot prononçait contre la réforme à la veille de la révolution de Février. Comparer les deux éloquences serait cruel pour M. Augagneur, mais M. Guizot se servait du même argument en 1847 que lui en 1912. « Si notre système électoral actuel était, disait-il, un être vivant, une personne qui pût sentir et parler, et qui eût la parole dans cette enceinte, il aurait grandement le droit de s’étonner et de se plaindre. » Et M. Guizot, après avoir énuméré dans un langage magnifique les services rendus par un mode électoral qui avait sauvé la Charte et la France : « Quel système, concluait-il, a jamais été soumis en aussi peu de temps à d’aussi rudes et aussi diverses attaques ? Il en a toujours triomphé. Et l’on vous demande de le condamner et de le réformer ! Messieurs, s’il pouvait parler, il aurait grand droit de nous accuser d’ingratitude. » M. Guizot parlait à sa place et il accusait les auteurs du projet de réforme d’ « ingratitude. » Tout ce qu’il disait du passé était peut-être vrai ; il n’oubliait qu’une chose, c’est que le système électoral de 1847 avait fait son temps, que toutes ses vertus étaient périmées, qu’on n’en sentait plus que les vices, en un mot qu’il était mort et que le régime qui y resterait attaché mourrait bientôt avec lui. Il en est de même à présent du scrutin d’arrondissement. Le parti qui en a vécu et qui continue d’en vivre s’efforce de le perpétuer dans l’espérance de se perpétuer avec lui, mais le système est mort, et le parti radical est mourant. L’un ne peut plus communiquer de la vie à l’autre, n’en ayant plus assez pour lui-même. Quoi d’étonnant si M. Augagneur ne se rend pas compte de cela aujourd’hui, puisque M. Guizot ne s’est pas rendu compte autrefois d’une situation analogue ? Mais M. Poincaré a une vue plus juste des choses, parce qu’il ne borne pas l’étendue de ses regards à l’horizon parlementaire et qu’il a aussi regardé un peu dans le pays.

Il y a distingué des besoins nouveaux qui sont nés assez naturellement après une quarantaine d’années de république. Au bout d’un si long laps de temps il faut qu’un régime politique se transforme et se renouvelle. D’autres générations sont venues qui ne ressemblent pas aux anciennes et qui, à quelques égards, les déconcertent. La question est de savoir si la République saura s’adapter à leur nouvelle manière de penser et de sentir. C’est à ce besoin que le Gouvernement s’efforce de donner une première satisfaction en faisant voter la représentation proportionnelle. Il n’a pas la prétention d’imposer son projet ne varietur. Il a admis que la Chambre en repoussât les dispositions relatives au groupement de plusieurs départemens en une seule circonscription électorale. Nous avions fait prévoir que cet article de la loi aurait beaucoup de peine à passer, soit devant la Chambre, soit devant le Sénat. M. Poincaré l’a défendu très éloquemment, mais il n’a pas posé la question de confiance, et il a bien fait. Là en effet n’était pas le nœud de la loi : il est dans la question du quotient électoral qui sera discutée demain. Si le gouvernement l’emporte sur ce point, et sa victoire ne nous paraît plus douteuse, le sort du projet de loi sera décidément assuré.


Nous n’avons pas encore parlé de la lutte retentissante qui se poursuit aux États-Unis entre M. Taft, le président actuel de la République qui aspire à le rester, et M. Roosevelt qui aspire à le redevenir ; mais aujourd’hui que les premiers actes de cette immense pièce à surprises sont arrivés à leur terme et que de nouveaux se préparent, il est temps de mettre nos lecteurs au fait des péripéties déjà accomplies. Le spectacle est d’ailleurs curieux et de couleur violente. Les mœurs politiques de l’Amérique nous étonnent et quelquefois nous heurtent. On a beau dire que les nôtres s’en rapprochent, l’écart reste encore considérable, et un pugilat comme celui auquel se livrent M. Taft et M. Roosevelt serait, au moins pour maintenant, impossible chez nous. Tout au plus pourrait-on en trouver d’analogues dans nos villages, au cours de nos campagnes d’arrondissement ; là on voit assez souvent des déchaînemens brutaux qui rappellent en effet les pratiques américaines ; mais à mesure que la circonscription s’élargit et que les intérêts s’élèvent, les luttes prennent un autre caractère ; on ne verrait pas en France des candidats à la présidence de la République échanger entre eux des propos qui font penser à ceux des dieux d’Homère ou de nos cochers de fiacre. Il est vrai que, fort heureusement, nos institutions ne se prêtent pas à ces débordemens. On a critiqué le procédé électoral que nous employons pour faire un président de la République, et peut-être est-il en effet un peu étroit, nous allions dire étriqué : toutefois, lorsque nous le comparons au système américain, nous sommes portés à le traiter avec indulgence et même avec quelque chose de plus. Nous avons eu depuis 1871, sans compter M. Thiers qui a été élu par l’Assemblée nationale, sept élections présidentielles ; elles se sont toutes passées dans un ordre parfait, sans intrigues de longue haleine, sans brigues passionnées, sans même qu’un éclat de voix de mauvais goût soit jamais venu troubler la courtoisie des candidats les uns envers les autres et la décence de l’opération. La Constitution de 1875 a été bien inspirée dans la manière dont elle a réglé l’élection du président de la République. Nous aurons à procéder au mois de février prochain à une élection nouvelle : nul ne peut prédire quel en sera le bénéficiaire, mais tout le monde est certain que les choses se passeront une fois de plus comme elles l’ont fait jusqu’ici, sans agitations dangereuses et sans bruit. Il est vrai que les pouvoirs d’un président américain sont plus étendus que ceux d’un président français : le premier est vraiment le chef du pouvoir exécutif, tandis que le second, beaucoup plus par suite de la tradition qu’on a laissée s’établir que par une stricte application de la loi constitutionnelle, s’est réduit à un rôle figuratif ; mais plus le pouvoir est grand, plus il aurait été sage d’accélérer le mouvement électoral. Chez nous, tout se passe en un jour ; il semble au contraire qu’en Amérique on ait prolongé les délais et multiplié les étapes comme à plaisir. En ce moment ce plaisir n’est pas sans mélange de quelques désagrémens. Les ressorts de la vieille constitution américaine sont secoués par une tourmente qui menace de les faire craquer. A l’exemple de quelques autres, cette constitution est en train d’évoluer vers des fins nouvelles qui échappent aux yeux les plus perspicaces et qui seront ce qu’il plaira à Dieu.

Le danger de ces campagnes présidentielles est encore augmenté par la fréquence de leur renouvellement. En France, le président de la République est élu pour sept ans, aux États-Unis il ne l’est que pour quatre. Comme si on avait senti qu’il y avait là une aggravation d’un inconvénient manifeste, l’habitude s’était établie de réélire une fois, — une fois seulement, — le président de la République, ce qui portait à huit ans la durée effective de ses pouvoirs. Ce n’était sans doute qu’un usage ; encore a-t-il donné lieu à plus d’une exception ; mais, depuis quelque temps, il semblait prendre la force d’une tradition. M. Roosevelt a rompu avec cette tradition comme avec beaucoup d’autres. Dans son impatience de revenir aux affaires, il n’a pas consenti à y laisser M. Taft pendant huit ans, et dès l’approche de la première échéance, il a posé sa candidature avec fracas. Cette candidature elle-même était une nouveauté, ou plutôt une innovation constitutionnelle. S’il est dans la tradition, depuis Washington lui-même, qu’un président de la République peut être élu deux fois, jamais il ne l’a été une troisième, et M. Roosevelt avait si bien, autrefois, le sentiment qu’il devait en être ainsi qu’en posant sa deuxième candidature, il avait formellement annoncé que ce serait la dernière. Il a depuis équivoque sur cette promesse en disant qu’il n’avait parlé, pour l’écarter, que d’une troisième candidature qui succéderait sans interruption à la seconde, mais qu’il ne s’était pas engagé pour un avenir indéterminé. Si j’ai dit, a-t-il expliqué, qu’après une seconde tasse de café je n’en prendrai pas une troisième, cela signifie que je ne la boirai pas immédiatement, mais non pas que je n’en boirai jamais plus. Après ce commentaire, on a appelé pendant quelque temps M. Roosevelt le candidat de la tasse de café, mais bientôt des choses plus graves ont fait oublier cette plaisanterie.

M. Roosevelt, en effet, a engagé contre M. Taft une bataille sans merci, où il a prodigué les accusations, les injures, les outrages contre son ami de la veille, son ancien collaborateur, le candidat qu’il avait lui-même fait élire à sa place après l’expiration de son deuxième mandat. M. Taft a riposté de son mieux ; il a fait effort pour n’être pas en reste avec son redoutable rival ; mais il y parvenait difficilement et on sentait, surtout dans les débuts, que le cœur n’y était pas. M. Taft n’est pas naturellement un homme de combat ; il a conservé les habitudes de ses anciennes fonctions de magistrat ; il n’a pas l’intensité d’action et la verve à l’emporte-pièce de M. Roosevelt. Celui-ci ne connaît ni la fatigue, ni la mesure, et il faut bien dire qu’il n’a fait preuve d’aucun scrupule. Pour atteindre son but, tous les moyens lui ont été bons. Si on l’a accusé de démagogie, ce n’est pas sans motifs. Il a fait appel aux passions des foules, dénoncé la fortune comme un vol, excité le pauvre à la reprise des biens qui lui avaient été enlevés, mis en cause les décisions judiciaires dont il a soutenu qu’elles devaient en dernier ressort être soumises au peuple par voie de référendum, dénoncé enfin cette Cour suprême que nous avions l’habitude de considérer comme la meilleure institution des États-Unis et que nous leur envions, parce qu’elle nous semblait être le seul frein possible dans une démocratie. De tout cela M. Roosevelt a fait litière, prononçant au hasard des circonstances, des mots qui peuvent être ceux d’un candidat exaspéré, mais ne sont pas ceux d’un homme d’État qui en a pesé le sens et s’apprête à en faire l’application. On ne reconnaissait plus le Roosevelt d’autrefois, et, tout en admirant son indomptable énergie, on se demandait si elle n’était pas plus nuisible qu’utile à son pays. Sa figure convulsée nous en expliquait d’autres que nous avions vues passer dans l’histoire, qu’elle traversait avec une allure puissante et quelquefois tragique. Le souffle des révolutions était en lui. Quoiqu’il advienne désormais, sa campagne électorale sera un épisode important dans l’évolution des États-Unis qui, pas plus que M. Roosevelt lui-même, ne seront plus après ce qu’ils étaient avant. Beaucoup de colonnes qu’on croyait solides auront été ébranlées ; beaucoup de choses qu’on croyait sacrées auront été bafouées ; quelques-unes se seront effondrées pour toujours. Ce n’est pas seulement en Amérique que nous avons vu, dans ces derniers temps, s’opérer des transformations semblables. Pour qu’elles s’accomplissent ; il faut sans doute que les circonstances s’y prêtent et que, sous une surface restée imposante, les vieilles institutions soient en effet très usées ; mais il faut aussi qu’un homme se rencontre pour en sonner le glas funèbre. Ici plusieurs noms viennent à la pensée. Nous ne retiendrons pour le moment que celui de M. Roosevelt. Il n’y a pas longtemps encore, des entreprises comme la sienne auraient sombré sous le soulèvement de la conscience nationale, des préjugés nationaux si l’on veut : aujourd’hui, M. Roosevelt suscite autour de lui un grand enthousiasme ; il a des amis chauds et des partisans enflammés ; sa parole électrise les foules et, malgré la défaite qu’après tant d’efforts il vient d’éprouver à la convention de Chicago, on se demande quel sera le dénouement final de l’aventure où il s’est jeté à corps perdu. Il a eu des hauts et des bas si rapprochés, si imprévus, si paradoxaux et il y a en lui une telle accumulation de ressources vitales qu’on ne peut rien présumer de son avenir. L’échec qu’il a éprouvé à la convention de Chicago est des plus graves assurément, mais si on songe que l’élection présidentielle n’aura définitivement lieu qu’au mois de novembre, nul ne petit dire ce qui se passera d’ici là et encore moins ce qui aura lieu ce jour-là.

On sait que chacun des deux grands partis des États-Unis élit dans une convention son candidat à la présidence. Chaque État envoie ses représentans à cette Convention : il y en avait 1072 à celle du parti républicain à Chicago. Une première opération avait eu lieu avant l’ouverture de la Convention : un comité appelé Comité national avait vérifié les élections contestées. Elles étaient en assez grand nombre et on a pu constater tout de suite que le Comité national avait une sorte de prédisposition à invalider les partisans de M. Roosevelt : il en a fait un vrai massacre. A-t-il eu tort ou raison, nous ne saurions le dire, mais les apparences pouvaient faire croire à un parti pris. Alors, la colère de M. Roosevelt n’a plus eu de bornes : il a dénoncé avec indignation la fraude, le vol dont il était victime ; il a fulminé que si la Convention ratifiait les décisions du Comité elle perdrait toute autorité et qu’un honnête homme ne pourrait pas accepter d’être désigné par elle. A partir de ce moment, le vol, sous toutes ses formes, est devenu l’obsession de sa pensée, la dénonciation habituelle de son langage et il a pris pour premier article de son programme le mot de l’Ecriture : « Tu ne voleras pas. » Il en a fait son cri de guerre, I qu’il a poussé avec fureur en arrivant à Chicago. Car il y a eu encore à une tradition à laquelle M. Roosevelt a manqué : les candidats d’un parti n’allaient jamais autrefois au lieu où se tenait la convention de ce parti. Mais M. Roosevelt ne tenait pas en place : il sait d’ailleurs quel est le magnétisme qui se dégage de sa parole et il ne voulait pas se priver de ce puissant moyen d’action. Tous les échos ont donc retenti de ses clameurs contre le vol qui ne prévaudrait pas, disait-il, qui ne pouvait pas prévaloir. Mais on n’a pas tardé à se compter à la Convention ; on l’a fait sur le choix du président. Le candidat de M. Roosevelt a été battu ; les invalidations de ses partisans ont été confirmées ; il n’y a eu bientôt plus rien à espérer pour lui. Alors il a interdit à ses amis de prendre part au vote qui désignerait le candidat du parti. Il n’a pas été strictement obéi, car il n’y a eu que 344 abstentions, et 107 voix se sont portées, malgré lui, sur son nom ; mais M. Taft n’en a eu que 561. On ne peut pas dire qu’une élection aussi disputée et faite à une aussi faible majorité soit très brillante pour ce dernier ; néanmoins elle est suffisante, et si M. Roosevelt s’était soumis aux règles et aux traditions qui ont présidé à toutes les élections d’autrefois, il se serait avoué vaincu. Son attitude antérieure permettait de prévoir qu’il n’en ferait rien et il n’en a effectivement rien fait. Ses partisans se sont réunis et ils ont décida que leur assemblée était la seule, la vraie, celle qui représentait la bonne foi politique contre la fraude et le vol. La Convention républicaine s’était rendue coupable de forfaiture. En permettant à des délégués frauduleusement élus de siéger, elle avait attribué la candidature présidentielle à un homme qui n’était qu’un « receleur d’objets volés. » Il n’était que temps de venger la morale et le droit, et le moyen pour cela était d’offrir une candidature progressiste à M. Roosevelt. Celui-ci l’a acceptée en principe. « Je crois, a-t-il dit, que le temps de se fondre en un mouvement unique est venu pour tous ceux qui croient aux principes élémentaires de la moralité publique et privée, que tout gouvernement doit respecter. La Convention qui vient de terminer ses travaux à Chicago n’est pas à proprement parler une Convention républicaine ; elle ne représente pas la masse des groupes républicains ; elle a été organisée en contradiction cynique avec les vœux du parti républicain ; elle n’a servi que les desseins d’un groupe d’intrigans qui n’a pas une ombre de sympathie pour le peuple et qui ne trouve dans le parti républicain qu’un moyen de faire de l’argent, soit pour eux, soit pour les grands intérêts financiers qu’ils servent. Les principes fondamentaux que je défends sont : 1° que le peuple a le droit de se gouverner lui-même et qu’il se gouverne mieux que ne peut le faire n’importe qui ; 2° que son devoir est de se gouverner dans un esprit de justice envers tous les hommes et toutes les femmes qu'enferment nos frontières. Il doit gouverner pour la justice non seulement politique, mais industrielle. Nous ne voulons pas que ces principes soient de pure abstraction ; nous voulons les pratiquer, comme nous pratiquons l’honnêteté et l’équité. » Tout cela n’est peut-être pas bien clair. Est-ce pour le rendre plus intelligible que M. Roosevelt a donné pour emblème à son parti un beau, vigoureux et rapide animal, l’élan ? C’est parler aux yeux, ce qui, en campagne électorale, est peut-être plus facile et plus efficace que de parler aux esprits.

Sera-t-il suivi jusqu’au bout par la majorité de ses partisans ? L’entreprise où il s’est jeté est périlleuse. Son but unique est d’arriver à la présidence ; mais par quel chemin ? Pour commencer, il a coupé en deux le parti républicain et il l’aurait irrémédiablement affaibli, s’il en restait là. Les chances du parti démocrate en seraient augmentées d’autant. Que veut-il donc et qu’espère-t-il ? A peine la Convention républicaine de Chicago avait-elle terminé ses travaux que la Convention démocrate de Baltimore ouvrait les siens. Qu’allait-il s’y passer ? Le parti démocrate est très divisé lui aussi ; il a un grand nombre de candidats dont aucun ne s’impose par une autorité et une notoriété supérieures. Qui sait ? qui sait ? M. Roosevelt fait appel aux progressistes de tous les partis ; il dirait volontiers, pour simplifier les choses, aux honnêtes gens de tous les partis, à ceux qui condamnent le vol, à ceux qui ne pratiquent pas la fraude, enfin aux mécontens, il y en a toujours et partout. Son rêve est entre les deux vieux partis historiques de l’Union américaine d’en constituer un nouveau qui s’enrichirait à leur détriment. Il en sonne le ralliement autour de sa personnalité attirante et débordante. Il dirait volontiers : « Moi seul et c’est assez ! » Les mêmes scènes qui s’étaient passées à Chicago se sont reproduites à Baltimore. Au moment où nous écrivons, la Convention n’a pas encore désigné son candidat à la présidence de la République, mais elle a élu son président, M. Parker, contre M. Kern que proposait M. Bryan et contre M. Bryan lui-même que proposait M. Kern.. A Baltimore comme à Chicago, le parti avancé a été battu par le parti modéré. Rien ne pouvait mieux faire les affaires de M. Roosevelt, dont le plan est de réunir les deux fractions avancées des deux partis. Elles sont mécontentes et irritées l’une et l’autre ; l’accord entre elles semble donc possible ; qui sait si nous ne verrons pas bientôt M. Roosevelt et M. Bryan dans les bras l’un de l’autre ? En attendant, le trouble est partout. Le lendemain n’est pas assuré et le surlendemain l’est moins encore, car M. Roosevelt continuera sa campagne avec une énergie que rien ne peut lasser et qui est comme une force de la nature. Si tous ses anciens amis ne le suivent pas dans une entreprise aussi hasardeuse que la sienne, il en trouvera d’autres et il lui importe peu de savoir d’où ils viennent ; il les réconciliera en lui. Il aura même les femmes, car il revendique pour elles le droit de vote ! Et cette agitation, à supposer qu’elle s’arrête là, durera au moins jusqu’au 5 novembre, date de l’élection finale du président de la République. Pendant tout ce temps, on versera à flots l’argent et les gros mots.

Au mois de février suivant, nous le répétons, on élira en France un nouveau président de la République. Dieu nous garde du sentiment pharisien qui nous ferait dire ou croire que nous valons mieux que les Américains ! Mais nous mettrons avec confiance en parallèle les deux systèmes électoraux et sans doute on cessera de nous donner comme un modèle celui des États-Unis.


Nous ne pouvons pas terminer cette chronique sans dire un mot de la perte que la Revue a faite en M. Anatole Leroy-Beaulieu, qui était un de ses rédacteurs les plus anciens et les plus fidèles. Une cruelle maladie l’a enlevé à l’affection de sa famille et de ses amis au moment où il avait acquis par les plus remarquables travaux la plénitude de son talent et de son autorité. Il était encore très jeune lorsqu’il a entrepris et mené à bon terme son œuvre capitale, celle à laquelle son nom restera attaché, son grand livre sur la Russie. L’ouvrage n’a pas tardé à devenir classique : il nous a fait connaître l’empire des tsars dans son organisation administrative, politique et sociale avant que Eugène-Melchior de Vogüé nous ait fait pénétrer dans le secret de son âme romanesque et mystique, à la pensée profonde, aux désirs infinis. Les deux œuvres se complètent admirablement : l’une appelait l’autre et ne saurait guère s’en passer. Depuis lors, M. Anatole Leroy-Beaulieu s’est livré à des travaux variés, qui tous se rattachent aux préoccupations de l’ordre le plus élevé. Ardent patriote, il n’a jamais cru que, pour mieux connaître et mieux aimer la France, il fallait l’abstraire en quelque sorte du reste du monde : loin de là, il a sans cesse étudié l’étranger avec une sympathie qui venait à la fois de son intelligence et de son cœur, car il recherchait partout les plus nobles causes, celle des nationalités affligées et opprimées, pour entretenir chez elles des espérances de justice et de liberté. Les questions religieuses l’attiraient ; il les connaissait profondément et, là encore, tout son effort a consisté à faire prévaloir, par le respect des consciences, des idées de tolérance et de liberté. Si ce mot de liberté revient si souvent sous notre plume en parlant de lui, c’est qu’il a été avant tout un libéral. Il appartenait à cette école de catholiques libéraux qui a jeté un vif éclat sur le dernier siècle et dont les représentans disparaissent successivement sans être remplacés : l’histoire leur rendra le témoignage qu’ils ont été des ouvriers de bonne volonté et que leur œuvre était bonne. Dans la poursuite d’objets d’un caractère aussi général, M. Anatole Leroy-Beaulieu pouvait moins que jamais borner son horizon à celui d’un seul pays. Il voyageait beaucoup pour se renseigner sur place par une enquête personnelle qu’il poursuivait avec une méthode scrupuleuse. Il était un de nos écrivains les plus connus au dehors, estimé partout, populaire dans certains pays. Son caractère généreux l’éloignait de toute prévention hostile : s’il était trop intelligent pour ne pas tout comprendre, il était loin de tout excuser, mais ses sévérités n’étaient jamais blessantes parce qu’elles étaient sans acrimonie ; elles visaient à convaincre, à toucher, jamais à blesser. Il a été certainement une des consciences les plus pures et lus plus éclairées de son temps. Dans les dernières années de sa vie, la direction de l’École libre des Sciences politiques, qui lui avait été confiée après la mort de Boutmy, l’avait mis en rapport avec les générations nouvelles : il aimait les jeunes gens, il savait se faire entendre d’eux, les diriger dans leurs études, les conseiller dans leurs travaux : il leur consacrait la meilleure partie de son temps. Nos lecteurs savent toutefois qu’il ne les oubliait pas. Sa mort fait un grand vide dans notre Revue qui a publié son œuvre presque entière et qui s’honorait de sa collaboration.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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