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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1896

Chronique n° 1541
30 juin 1896


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 juin.


La Chambre des députés vient de prendre, au sujet de Madagascar, une résolution très importante : elle a décidé que la grande île africaine serait désormais une colonie française. Cette décision n’a pas encore été soumise au Sénat, mais elle le sera sous peu, et le Sénat la confirmera sans aucun doute. Dans l’état où sont les choses, il est impossible d’aboutir à une autre solution. Ce n’est pas à dire que celle-ci nous satisfasse ; nous en aurions préféré une autre. Nous avons toujours été partisans du protectorat et adversaires de l’annexion. Les hommes qui sont aujourd’hui au pouvoir, et notamment M. le ministre des Affaires étrangères, ont partagé cette manière de voir. Personne, soit dans les instructions initiales qu’il a données à ses agens, soit dans ses publications au cours de son interrègne ministériel, n’a défendu avec plus d’intelligence et d’énergie le système du protectorat que ne l’a fait M. Hanotaux. Il y voyait, comme nous, l’instrument par excellence de la colonisation économique. Le protectorat a fait ses preuves depuis quelques années, en Tunisie d’abord, et depuis, avec une direction moins ferme et par conséquent avec des résultats plus médiocres, au Tonkin et en Annam. Il a le grand mérite de faire entrer le temps comme facteur principal dans tout établissement politique hors de nos frontières. Il permet de ne pas brusquer les solutions, de les étudier, de les préparer, de les laisser mûrir avant de les réaliser, de ménager toutes les transitions, et, en attendant, de ne pas prendre plus de responsabilités qu’on ne peut en supporter. Mais nous avons déjà traité si souvent ces questions qu’il nous parait inutile de les exposer une fois de plus. Les opinions sont faites. Il y a deux écoles parmi les partisans de la politique coloniale : les uns sont pour le protectorat, les autres pour la conquête et pour l’assimilation. Jamais les premiers n’avaient eu de meilleurs argumens à faire valoir qu’à propos de Madagascar. Il s’agit là d’un territoire immense, aussi grand que la France, la Belgique et la Hollande réunies ; c’est à peine si nous en occupons quelques parcelles ; tout le reste échappe encore à notre influence directe, et, même sur les points où celle-ci semble s’exercer, chaque courrier qui arrive apporte la nouvelle d’incidens malheureux, qui prouvent à quel point notre occupation est faible, incertaine, purement nominale. Le maintien du protectorat, au moins pendant un certain nombre d’années, paraissait donc recommandé. C’était l’avis de M. Hanotaux ; il y a renoncé. On peut bien penser qu’il ne l’a pas l’ait sans motifs sérieux ; il ne s’est pas déterminé à la légère, bien qu’il l’ait fait avec une sorte de brusquerie. Pourquoi donc a-t-il si profondément modifié les conditions premières de notre établissement à Madagascar, telles qu’il les avait conçues et fixées lui-même ? Il a regretté certainement, — les explications qu’il a données à la Chambre en font foi, — d’avoir eu en quelque sorte la main forcée. La vérité est que le grand coupable, dans toute cette affaire, est notre méthode de gouvernement, si l’on peut donner le nom de méthode à l’absence de toute prévision au point de départ, de toute suite dans les desseins une fois formés, en un mot d’intelligence politique et de volonté. La rapide succession de nos ministères ajoute une nouvelle cause d’instabilité à celle qui provient déjà de l’incertitude et du flottement de nos idées générales. Comment faire, dans ces conditions, une bonne politique coloniale ? Et peut-être serait-il permis d’étendre cette question et de l’appliquer encore à d’autres cas.

Nous resterons neutres, pour le moment, entre les partisans du protectorat et ceux de l’annexion. Notre choix personnel est fait, mais il faut bien reconnaître qu’il n’y a pas, dans ce domaine essentiellement contingent, de règle absolue : tout tient aux circonstances et à l’opportunité. Nous aurions compris qu’avant d’entreprendre l’expédition de Madagascar le gouvernement et les Chambres lui eussent assigné pour objet l’annexion pure et simple. C’était une politique, mauvaise à nos yeux, mais enfin une politique : elle aurait comporté une direction particulière à donner à l’entreprise, non pas tant pour la conduire à sa première étape, qui était la prise de possession de Tananarive, que pour la faire rayonner de là sur le reste du pays, au moyen de colonnes volantes qui auraient imposé partout notre force militaire et l’auraient substituée à l’autorité traditionnelle du gouvernement hova. Il y avait, de ce chef, des charges considérables à assumer : il fallait les regarder en face et y pourvoir. Il fallait aussi faire marcher derrière nos soldats une armée de fonctionnaires qui, à l’ombre de nos drapeaux, ou plutôt sous la protection de nos fusils, auraient organisé le pays à la française. On nous reprochera peut-être de forcer les traits du tableau : soit ! nous forçons les traits, nous les accentuons pour leur donner plus de relief, mais nous ne les dénaturons pas. A-t-on fait cela ? Point du tout. On ne l’a pas fait, on n’a pas voulu le faire pour deux motifs. Le premier est que le gouvernement d’alors était partisan très sincère du protectorat, et qu’il avait donné à ce système toutes ses préférences. Le second est que si on avait, à ce moment, proposé aux Chambres d’opérer la conquête et l’annexion d’un immense et lointain territoire, elles s’y seraient refusées à la presque unanimité de leurs membres. L’idée de conquérir Madagascar, d’y établir notre domination directe, de renverser le gouvernement hova et de prendre sa place, n’existait encore que dans l’esprit de quelques députés des colonies ; mais ils se gardaient bien de la produire au grand jour. Le vote des Chambres aurait été certain ; l’expédition de Madagascar aurait été condamnée avant d’être entamée. Aussi n’a-t-on parlé de rien de semblable, et a-t-il été bien entendu qu’il ne s’agissait que d’une chose de modeste apparence, faire de notre protectorat une réalité. Au reste, l’entreprise était conduite alors par le ministère des Affaires étrangères, qui avait déjà à sa tête M. Hanotaux. Ce ministère n’a pas l’habitude de procéder par à-coups, par soubresauts imprévus, par fantaisie ou par caprice ; il aime à s’inspirer des traditions, à poursuivre le développement des affaires suivant leur évolution normale, à les continuer dans l’esprit où elles ont été conçues plutôt qu’à y introduire de brusques innovations, et depuis longtemps déjà il avait préparé non pas l’annexion, mais le protectorat. Il l’avait fait accepter par les principales puissances intéressées, et ce but restait pour lui le seul qui fût assigné à nos efforts. Il aurait été bien inutile d’amener, en 1890, l’Angleterre et l’Allemagne à reconnaître notre protectorat avec toutes ses conséquences, si l’avenir avait pu être prévu. On s’est un peu amusé de l’extrême facilité avec laquelle le général Duchesne, puis M. Laroche ont imposé à la reine de Madagascar les solutions les plus diverses et même les plus opposées ; le sujet prête effectivement à l’ironie ; peut-être la reine n’a-t-elle pas très bien compris des subtilités diplomatiques auxquelles son esprit était mal préparé ; mais il n’en est pas de même de l’Angleterre et de l’Allemagne, et lorsqu’on leur a demandé de reconnaître notre protectorat avec un éclat que nous avons d’ailleurs jugé excessif, parce que le gouvernement hova devait y voir une provocation et une menace, ce n’était certainement pas avec l’arrière-pensée de leur dire ensuite qu’il ne s’agissait plus de protectorat mais l’annexion. Il est donc avéré que le protectorat était, à l’origine, non seulement dans les préférences, mais dans la volonté expresse et réfléchie du gouvernement français.

L’expédition a eu lieu. Elle a coûté très cher. La consommation de vies humaines qui a été faite a atteint un chiffre douloureux. Ceux-là seuls s’en sont étonnés qui ne connaissaient pas les difficultés que le sol et surtout le climat devaient opposer à l’invasion de nos troupes. On avait bercé les esprits de l’illusion que la marche sur Tananarive ne serait qu’une promenade militaire à travers un pays plein de ressources naturelles, et habité par des populations qui nous attendaient avec impatience pour se ranger de notre côté. Ces mensonges, que nous nous sommes toujours efforcés de dissiper, étaient fort coupables : il en est résulté l’amère déception dont personne n’a encore perdu le souvenir. Les partisans de l’annexion ont compris tout de suite quel parti ils pouvaient en tirer : s’ils ont tout fait pour faire perdre la tête aux autres, ils ont gardé la leur parfaitement équilibrée, éveillée, avisée. Ils ont aussitôt mis en avant le prodigieux sophisme qu’après tout l’argent que nous avions dépensé, après tout le sang que nous avions versé, nous ne pouvions plus nous contenter des résultats que nous avions visés tout d’abord. Il nous fallait davantage ! Sophisme, disons-nous, parce que ce n’est pas dans l’intérêt des Malgaches que nous avions voulu nous borner au protectorat, mais dans le nôtre. Si on avait dépensé plus qu’on ne l’avait prévu en hommes et en argent, ce n’était pas une raison pour se mettre dans la nécessité de dépenser davantage encore. Quant à nous qui n’avions éprouvé aucune espèce de surprise au cours de l’expédition, nous restions naturellement fidèles au protectorat. Le gouvernement de cette époque faisait de même, au moins d’une manière théorique. Toutefois, sous le coup d’une émotion à laquelle il aurait dû échapper, il commettait la faute de substituer au premier projet de traité, remis par lui-même entre les mains du général Duchesne, un second traité qui était encore le protectorat, mais plus rigoureux dans la forme et plus humiliant pour la reine qui devait le signer seule, c’est-à-dire prendre des engagemens envers nous sans que nous en prissions aucun envers elle. Première déviation de la politique si claire, si ferme, si prudente et si résolue en apparence qui avait été d’abord adoptée. On sait ce qui est advenu. Le second traité est arrivé trop tard à Tananarive ; le premier avait déjà été signé ; et le général Duchesne, dans son robuste bon sens, a jugé qu’il était peut-être dangereux et en tout cas peu digne de revenir sur le fait accompli.

Malheureusement, le second traité était resté dans les dossiers du quai d’Orsay, comme une sorte de désaveu du premier, comme un remords du ministère qui l’avait préparé, comme une invite à son successeur. Celui-ci a été le ministère radical présidé par M. Léon Bourgeois, et qui avait M. Berthelot pour représentant aux affaires étrangères. Il était facile de prévoir que, par sa composition même, le cabinet Bourgeois subirait plus facilement et plus complètement que tout autre les influences, ou plutôt les exigences des groupes coloniaux. Ces groupes sont très actifs, très remuans à la Chambre, toujours prêts à vendre leur concours et encore plus à le retirer, prenant à tous les incidens parlementaires une part disproportionnée à leur importance numérique, et remarquablement habiles à exagérer la valeur de leur appui, soit qu’ils le donnent, soit qu’ils le refusent. Ils ont commencé par se vanter d’avoir renversé le ministère de M. Ribot, à cause du traité de Tananarive déclaré par eux insuffisant, et, forts de cette prétendue victoire, ils se sont tournés vers le nouveau cabinet pour lui dicter des conditions qui ont été très docilement acceptées. Le ministère Bourgeois a imaginé alors, à moins qu’on ne l’ait imaginé pour lui, le très étrange système qui consistait à établir à Madagascar le protectorat à l’intérieur, tandis qu’on notifiait l’annexion aux puissances étrangères. Il espérait ainsi éviter également les difficultés du dedans et du dehors, et peut-être y serait-il parvenu s’il avait réussi à se faire comprendre. M. Léon Bourgeois est un esprit subtil, aidé dans l’expression de ses idées par une langue très souple ; ce qu’il est comme orateur, il l’a sans doute été comme diplomate ; toutefois, malgré tous ses efforts, il n’est pas venu à bout de s’expliquer à la tribune et il ne paraît pas avoir été plus heureux dans ses négociations. Le monstre qu’il avait enfanté ne pouvait décidément pas être produit dans le monde et y faire son chemin. La Chambre a montré une attention d’esprit extraordinaire pour essayer de saisir ce que c’était que ce protectorat qui n’en était pas un, et que cette annexion qui n’en était pas une ; elle a dû y renoncer, ce qui, au surplus, fait honneur à son bon sens. Jamais elle n’a été plus étonnée qu’en écoutant M. Bourgeois, ordinairement si clair, lui détailler les ingéniosités de son système. Chacun regardait son voisin en ayant l’air de lui dire : Avez-vous compris ? Par malheur, il ne s’agissait pas d’une thèse en Sorbonne, et, sous l’enveloppe d’une phraséologie décevante, tout le monde sentait que des intérêts très graves se trouvaient engagés, peut-être compromis. A tort ou à raison, la Chambre a pensé que le plus sage pour elle était de laisser au gouvernement la responsabilité qu’il avait assumée, et d’attendre les événemens. Qui sait ? Peut-être les puissances étrangères auxquelles notre prise de possession avait été notifiée purement et simplement n’en demanderaient pas davantage, et accepteraient comme conséquence la disparition des anciens traités de Madagascar. Rien n’était moins sûr, mais précisément pour ce motif, il ne fallait pas affaiblir le gouvernement dans l’attitude logiquement si débile qu’il avait adoptée. D’autre part, la Chambre ne fermait pas encore les yeux, à ce moment, au danger qu’il y aurait pour elle à vouloir trop préciser le régime intérieur de Madagascar. Si c’était vraiment le gouvernement direct, la question de l’esclavage se dressait tout entière, et comment la résoudre ? Il était inadmissible que l’esclavage subsistât un jour de plus dans une terre devenue et proclamée française. D’autre part, sa suppression immédiate risquait de provoquer dans la grande île des troubles économiques, politiques et sociaux dont il était difficile de mesurer et encore plus de prévenir les suites. La Chambre qui, quelques semaines plus tard, devait aborder avec tant de hardiesse et trancher avec tant d’imprudence ce problème de l’esclavage, semblait disposée alors à le laisser dormir. Pourquoi ? Il est facile de le dire. Les radicaux, les socialistes, les députés de nos colonies lointaines, ministériels à cette époque, cherchaient avant tout à ne pas créer d’embarras au cabinet. Ils se taisaient systématiquement sur la question de l’esclavage. Ils abandonnaient au gouvernement le soin de la résoudre comme il voudrait, ou même de ne pas la résoudre du tout et de la passer tout entière à ses successeurs. M. Bourgeois était trop intelligent pour ne pas comprendre que si l’annexion, après avoir été notifiée aux puissances, devenait l’objet d’un vote parlementaire, elle le mettrait dans l’obligation de supprimer l’esclavage sans trêve ni délai. Il reculait devant cette perspective, et c’est même pour ce motif qu’il s’était arrêté à la solution hétéroclite et bizarre que l’on connaît. Il aimait mieux rester dans une attitude un peu ridicule que d’en adopter une franchement périlleuse. Il a trouvé dans le centre de la Chambre des hommes qui, élevant leur patriotisme au-dessus de l’intérêt de parti, n’ont pas voulu le pousser à bout, se sont arrêtés au point où il lui aurait été impossible de répondre à leurs questions, et finalement l’ont laissé libre de se tirer comme il pourrait de la situation où il s’était mis.

Mais il ne s’en est pas tiré du tout ; il est tombé, et il a passé à son successeur l’héritage diplomatique le plus confus. En revenant au quai d’Orsay M. Hanotaux n’y a plus reconnu la question de Madagascar. Elle était engagée dans les voies les plus diverses ; elle avait revêtu les formes politiques les plus opposées. De plus, la direction générale de l’affaire, dans un moment où la plus rigoureuse unité de vues aurait été si nécessaire, n’appartenait déjà plus à un seul département. Par une précipitation impardonnable, le précédent cabinet avait rattaché Madagascar au ministère des Colonies, et le ministère des Affaires étrangères restait seulement chargé des négociations avec les puissances. Ces négociations portaient sur les traités de commerce et d’amitié que le gouvernement malgache avait contractés avec l’Angleterre, les États-Unis, l’Allemagne et l’Italie. M. Bourgeois avait espéré qu’il suffirait de notifier notre prise de possession à ces puissances pour rendre ces traités caducs. Si prise de possession signifiait, en effet, annexion pure et simple, on pouvait soutenir la thèse, admise par tous les auteurs, qu’un changement de souveraineté fait en quelque sorte table rase de tous les engagemens antérieurs. C’était une grande simplification. Il est probable qu’elle n’avait pas échappé à M. Hanotaux au moment où il écrivait ses premières et remarquables instructions pour l’établissement du protectorat. Il avait certainement aperçu et apprécié à leur valeur les facilités que pouvait donner une autre manière de procéder ; mais il les avait mises en parallèle avec les difficultés correspondantes qui en résulteraient pour l’administration intérieure de l’île. C’est, en effet, le caractère particulier de cette question de Madagascar qu’on s’y trouve en présence de deux systèmes dont l’un, le protectorat, donne plus de facilités au dedans, et dont l’autre, l’annexion, en donne plus au dehors. On ne peut malheureusement gagner d’un côté sans perdre de l’autre. Il faut choisir, et M. Hanotaux avait fait son choix. Subitement, il en a fait un autre, et il a présenté à la Chambre un projet de loi qui déclarait Madagascar colonie française. L’aurait-il fait s’il était resté chargé en même temps de l’administration intérieure de l’île aussi bien que de ses relations avec l’étranger ? Qui pourrait le dire ? Ce qui est sûr, c’est que, n’ayant d’autre souci immédiat que d’obtenir des puissances qu’elles reconnussent notre situation nouvelle avec toutes ses conséquences, notamment avec ses conséquences économiques, il n’a pas tardé à s’apercevoir que le terrain sur lequel il se trouvait placé n’était pas tenable. On lui demandait, non sans ironie, ce que signifiait au juste notre prise de possession, quel était le véritable caractère de la notification qui en avait été faite, quels en seraient les résultats au point de vue de l’administration intérieure, où finissait la responsabilité de la reine, où commençait celle de la France, et mille autres questions que le moindre membre du moindre comité de contentieux peut aisément imaginer en pareille matière, — questions d’ailleurs insolubles. M. Hanotaux a perdu patience. Il souffrait évidemment de se trouver empêtré dans un écheveau aussi embrouillé, dont tous les fils, lorsqu’on les tirait, cassaient l’un après l’autre. Il a l’esprit net et la résolution prompte. Amené à choisir une fois de plus entre le protectorat et l’annexion, il l’a fait dans des conditions qui n’étaient pas les mêmes qu’au début. La question n’était plus entière. Il était impossible de retirer la notification solennelle qui avait été faite aux puissances. Dès lors, il fallait, — du moins M. Hanotaux l’a pensé, — donner à cette notification toute sa valeur, et reconnaître que Madagascar était une possession française comme une autre, une colonie pour l’appeler par son nom. Ainsi a été fait. Nous sommes rentrés dans la logique, et nous espérons bien que toutes nos difficultés avec les puissances prendront fin aussitôt : sans cela, nous aurions fait un marché de dupes, car nos difficultés intérieures en seront, comme nous l’avons dit, singulièrement aggravées.

Si le gouvernement avait pu se faire à ce dernier égard la moindre illusion avant la séance où la Chambre a discuté son projet de loi, cette illusion n’a pas tardé à se dissiper. On venait à peine de voter à mains levées le principe de l’annexion lorsque la question de l’esclavage s’est trouvée posée. La même Chambre qui avait eu la sagesse de l’éviter quelques semaines auparavant, s’y est jetée à corps perdu. Les radicaux, les socialistes, les députés des colonies qui avaient montré tant de réserve lorsque M. Bourgeois était aux affaires, n’étaient plus retenus maintenant par aucune considération ministérielle ; tout au contraire, ils ne demandaient qu’à mettre le gouvernement dans l’embarras. Ils l’y ont mis. Rien n’était plus aisé. Le ministre des Colonies, chargé de la responsabilité de ce qui se passe déjà et de ce qui peut se passer encore à Madagascar, devait naturellement faire part à la Chambre des inconvéniens que présenterait la mesure. Certes, bien que l’esclavage n’ait pas à Madagascar le caractère odieux qu’il a sur le continent africain et qu’il a eu autrefois dans d’autres parties du monde, l’institution est abominable en elle-même, et il ne pouvait venir à l’idée de personne de la défendre. Le gouvernement, comme l’opposition, veut la faire disparaître ; il le promettait, il s’y engageait ; il demandait seulement le temps de prendre quelques mesures préalables, d’user de quelques ménagemens et précautions. Non ! pas de délais, pas de ménagemens, pas de précautions ! Les députés d’aujourd’hui ne sont-ils pas les héritiers de celui qui a dit : « Périssent les colonies plutôt qu’un principe ! » L’esclavage ne saurait durer un jour sur une terre française. La loi de 1848 l’ordonne, et, à défaut de la loi, la conscience nationale l’exigera. Tous les députés des colonies ont donné ; presque tous ont été éloquens. Comment ne pas l’être sur un pareil sujet ? Et comment se refuser un aussi facile plaisir ? Au reste, ils n’avaient pas tort, et la Chambre, quelles que fussent ses perplexités intérieures, ne pouvait pas rester indifférente à l’appel qui lui était adressé au nom de l’humanité. Lorsqu’on voit un homme comme M. Denys Cochin prendre lui aussi en main la cause de l’abolition immédiate de l’esclavage, on ne peut pas le soupçonner de jouer seulement un rôle parlementaire ; ses opinions sont connues, elles sont même pour lui un héritage de famille ; comment aurait-il laissé échapper l’occasion qui s’offrait à lui de les exposer et de les faire triompher ? La cause du ministère, même auprès de ses amis, paraissait petite à côté de celle qui venait d’être invoquée. Ses résistances ne pouvaient pas être admises, même à titre provisoire. Avec le protectorat, nous n’étions pas strictement responsables de ce qui se passait à Madagascar ; nous pouvions, sous le couvert du gouvernement malgache, tolérer certains abus jusqu’au moment où il nous serait enfin permis de les supprimer sans danger. Mais avec l’annexion et le gouvernement direct, c’est autre chose. Le gouvernement n’a eu rien de mieux à faire que d’accepter un ordre du jour qui le chargeait de prendre des mesures pour abolir l’esclavage. Il a laissé entendre que, dans sa pensée, prendre des mesures était une expression qui lui assurait un certain temps de répit ; on lui a répondu par le mot d’abolition immédiate qui réduit ce temps à rien du tout. L’ordre du jour, ainsi rédigé, a réuni l’unanimité des votans. L’ouragan soufflait si fort que si le gouvernement n’avait pas plié comme le roseau de la fable, il aurait été emporté comme le chêne dans son essai de résistance : situation fâcheuse, à laquelle il est toujours regrettable de s’être exposé.

Si nous avons raconté avec quelques détails les derniers incidens qu’a traversés l’affaire de Madagascar, c’est pour mieux faire sentir la difficulté qu’il y a, dans notre système de gouvernement, à conduire à bon terme une affaire coloniale de longue haleine. Il serait facile, en remontant un peu plus haut, de montrer que nous n’avons jamais bien su ce que nous faisions à Madagascar : en tout cas, nous n’y avons jamais fait ce que nous voulions y faire. Notre politique a toujours marché au hasard des circonstances, conduite en réalité par un petit groupe de politiciens coloniaux qui ont sur les ministres l’avantage de présenter dans leur groupement une certaine stabilité, de savoir exactement ce qu’ils veulent, et de ne pas perdre de vue leur but un seul instant. La Chambre supporte leur domination avec impatience, mais elle la subit. Ce dernier épisode met parfaitement en lumière l’efficacité de cette influence, qui tantôt reste secrète, tantôt au contraire s’étale avec une allure conquérante, et qui pèse sans interruption sur les décisions du gouvernement et du parlement. On va à Madagascar pour y établir un protectorat d’une certaine nature ; à peine l’expédition est-elle en route que le traité longuement préparé par les hommes les plus compétens se trouve modifié. Un second texte est substitué au premier. Ici se produit un changement à vue ; le ministère est renversé ; c’est un événement qui, dans notre vie politique, coupe en quelque sorte tous les actes d’une pièce en plusieurs actes. Le nouveau ministère, ne sachant quel parti prendre entre le protectorat et l’annexion, décide qu’il fera l’un et l’autre, chef-d’œuvre d’éclectisme assez mal apprécié, mais qui, dans sa pensée, avait pour objet principal de réserver la question de l’esclavage, à laquelle il lui paraissait trop dangereux de toucher. Ici survient une nouvelle crise ministérielle. Le nouveau cabinet renonce au protectorat, proclame l’annexion et supprime, ou laisse supprimer l’esclavage. Tout cela se déroule en quelques mois avec une irrésistible puissance de logique qui ne laisse aucune part à la prévision, au calcul, à la sagesse politiques. Les mêmes hommes apportent les solutions les plus différentes ; la même Chambre émet des votes dans les sens les plus opposés. Comme partisans du protectorat, nous déplorons le résultat atteint ; mais nous serions partisans de l’annexion que nous ne déplorerions pas moins cette manière de procéder. On peut se résigner à une faute une fois commise ; on s’habitue moins aisément à voir jouer toute seule une machine de gouvernement que rien ne gouverne elle-même, et qui débite au hasard tantôt telle solution et tantôt telle autre, au petit bonheur. Si le ministère Ribot avait duré quelques jours de plus, ou si M. Hanotaux, — ce que nous le félicitons d’ailleurs de n’avoir pas fait, — avait accepté d’entrer dans le ministère Bourgeois, la solution qui aurait prévalu à Madagascar aurait été toute différente de celle qui vient de nous être imposée par l’initiative du même M. Hanotaux. Et ce n’est pas un reproche que nous adressons à notre ministre des Affaires étrangères ; il n’a sans doute pas pu faire autrement qu’il n’a fait ; mais on nous permettra de n’être pas rassuré en nous sentant dans un engrenage qui soumet à de pareilles transformations ou déformations les objets qui tombent sous ses prises. Jamais le gouvernement parlementaire ne nous a paru davantage avoir besoin d’un régulateur et d’un frein. Malheureusement nous ne les apercevons pas.

En dehors de cette discussion, et en attendant celle des quatre contributions directes qui vient seulement de commencer, la Chambre n’a guère discuté, un peu à bâtons rompus, qu’une loi sur la protection des enfans, des filles mineures et des femmes dans les établissemens industriels. Le sujet, sans doute, est important en lui-même ; cependant il ne justifie pas les grands développemens dont il a été l’objet. Les orateurs les plus brillans et les plus considérables de la Chambre, M. de Mun, M. Deschanel, M. Aynard, sans parler du grand prêtre du collectivisme M. Jules Guesde, sont montés successivement à la tribune, où ils ont parlé fort peu de la loi et beaucoup de la question sociale. Les thèses les plus diverses ont été successivement produites, et parfois avec beaucoup de talent ; mais il faut bien avouer que le caractère de ces discussions est un peu platonique et qu’on n’en distingue pas toujours l’utilité immédiate. Il y aurait toute une étude à faire sur les grands problèmes qui ont été exposés devant la Chambre, et sur la manière dont ils ont été traités. Nous y reviendrons peut-être pendant le loisir relatif des vacances. Au fond, la Chambre regarde ces discussions comme une sorte d’intermède et de passe-temps : peut-être produisent-elles sur le pays une impression plus profonde. Toutes les imaginations sont tournées aujourd’hui vers la question sociale, sans se rendre bien compte de ce qu’elle est, et les grands discours qui retentissent au Palais-Bourbon peuvent contribuer à en fixer pour les esprits les élémens principaux, encore un peu flottans.

Plusieurs fois on a cru que cette discussion inoffensive serait troublée par des bruits venus du dehors. Les radicaux avaient annoncé dans la presse l’intention d’interpeller le gouvernement au sujet des processions de la Fête-Dieu et des manifestations qui ont suivi. Les interpellations n’ont pas eu lieu, sans doute parce que le gouvernement a pris immédiatement les mesures dont il disposait pour faire connaître sa pensée et sa volonté : que pouvait-on lui demander de plus ? Il a usé des armes qu’il a dans la main ; il a appelé un prélat comme d’abus devant le Conseil d’État ; il a exercé devant les tribunaux quelques poursuites qui ont abouti à des peines légères ; la plupart de ceux qui en ont été frappés ont d’ailleurs bénéficié de la loi Bérenger. Tout cela, on en conviendra, n’est ni bien sévère, ni bien rigoureux, et les journaux qui parlent de persécution auront de la peine à donner le change. Mais que penser des catholiques qui se livrent à ces manifestations, illégales certainement ? Nous n’avons pas à apprécier la loi qui donne aux municipalités le droit d’autoriser ou d’interdire les manifestations religieuses dans la rue ; elle existe ; on la respectait l’année dernière ; pourquoi, sur quelques points du territoire à la vérité peu nombreux, ne la respecte-t-on pas celle-ci ? Dans quelques villes, on a prétendu respecter la loi en la tournant. Ce ne sont pas des processions au sens propre du mot qui se déroulent dans la rue, car le clergé n’y apparaît pas ; mais le fait que la manifestation s’est organisée dans une église et qu’elle traverse la ville pour aboutir à une autre église, lui donne son véritable caractère. Les catholiques qui se livrent à ces démonstrations intempestives, se font de singulières et de dangereuses illusions sur l’efficacité de leur propagande par le fait. Ils ne sont qu’une infime minorité, mais dans tous les partis, c’est toujours une minorité prétentieuse, maladroite et tapageuse, qui compromet la majorité et quelquefois le parti tout entier. Ceux-ci ne réjouissent que les radicaux et les socialistes qui cherchent, sans l’avoir trouvée jusqu’ici, une bonne occasion d’attaquer le gouvernement actuel et qui s’emparent de celle-là. A la question que nous posions plus haut : pourquoi cette année et non pas les années précédentes ? pourquoi aujourd’hui et non pas hier ? les radicaux répondent que c’est parce que nous avons un ministère modéré, qu’ils accusent même, sans en rien croire, de pactiser avec le cléricalisme. Laissons de côté ce que leur polémique a quelquefois de violent et même de grossier, bien que l’excitation des esprits en soit entretenue et augmentée. Ce n’est pas à nos yeux le mal principal qui résulte de cette levée de boucliers. L’argument vraiment sérieux que les journaux avancés présentent avec une modération relative et dès lors plus redoutable, est qu’il suffit à un gouvernement de montrer un peu plus de modération et de tolérance que ses devanciers pour que les « cléricaux » en abusent tout de suite. — Voyez, disent-ils, à quoi vous vous exposez. Vous parlez d’apaisement, vous commencez à en faire ; aussitôt les exigences cléricales prennent une allure provocante. A chaque pas que vous ferez dans cette voie, les hommes que vous ménagez en feront quatre. Ils professent le mépris de la loi ; ils ne se contentent pas de le professer, il y conforment leur conduite. Les troubles qui, jusqu’à présent, ont eu lieu dans la rue n’ont pas eu sans doute beaucoup de gravité ; mais ils sont un indice significatif de ce qu’a d’irréductible la lutte que vous avez crue éteinte entre la société laïque et le monde ecclésiastique. Si vous la laissez renaître, vous aurez montré par-là votre incapacité à la soutenir ; nous seuls pourrons le faire, vous n’aurez plus qu’à disparaître. — Que répondre à cela ?

Il est certain que choisir le moment où nous sommes pour se livrer à des manifestations illégales n’est faire preuve ni d’intelligence politique ni de courage. Une telle attitude aurait été beaucoup plus fière sous un ministère radical : il est vrai qu’elle aurait fortifié ce ministère qui n’aurait pas manqué de prendre les mesures les plus énergiques, peut-être même les plus vexatoires pour satisfaire ses amis. Sous un cabinet Méline, le danger paraît moins grand, parce qu’on espère bien que le gouvernement ne poussera pas les choses à l’extrême ; soit ! mais on l’affaiblit imprudemment en donnant contre lui des armes à ses pires adversaires. On trouble, on alarme l’opinion. Peut-être M. Bourgeois, à la place de M. Méline, n’aurait-il pas eu besoin de faire autant que lui pour avoir l’approbation des radicaux ; M. Méline, si ce mouvement se poursuit, sera obligé de prendre des mesures de plus en plus rigoureuses jusqu’au moment où une coalition parlementaire se dressera pour le renverser, soit qu’il ait fait trop, soit qu’il n’ait pas fait assez. Est-ce là ce que veulent les auteurs des manifestations ? Qu’ils le sachent ou non, c’est à ce résultat qu’ils tendent : s’ils l’atteignent, qu’y gagneront-ils ? Certes, en agissant comme ils le font, ils tiennent peu de compte des instructions du Saint-Père. Léon XIII, à la vérité, tout en leur demandant d’accepter les institutions constitutionnelles du pays, leur a conseillé de travailler à l’amélioration des lois. Il est peu probable qu’il ait particulièrement songé aux lois qui interdisent les manifestations dans les rues : ce ne sont pas celles qui pèsent le plus lourdement sur l’Église. Mais en admettant qu’il y ait lieu de les modifier, ce n’est pas par la révolte qu’on y réussira. Il faut espérer que cette effervescence passagère, condamnée par les hommes sérieux de tous les partis, ne survivra pas à la circonstance qui l’a fait naître : c’est déjà trop qu’elle ait pu se produire, et nous voudrions que tous les catholiques sensés s’entendissent pour y mettre un terme, et surtout pour l’empêcher de renaître.
ESSAIS ET NOTICES


Un prédicateur populaire dans l’Italie de la Renaissance, saint Bernardin de Sienne, par M. Thureau-Dangin. — 1 vol. in 18, Plon.


Nous ne connaissons, en général, qu’un seul aspect de la Renaissance, et non seulement nous ne voyons guère en elle qu’une « déchristianisation » du monde, mais de plus, et aussi d’une manière générale, la Renaissance chrétienne, pour nous, c’est la Réforme. « Si l’Italie de la Renaissance prend au XVIe siècle la direction des esprits, lisais-je encore tout récemment, l’Allemagne de la Réforme revendique la conduite des âmes ; » et, en effet, c’est ce que l’on enseigne communément en Allemagne… et en Italie. Passe encore pour les Allemands ! Ils ont certes leurs raisons d’admirer Luther et Mélanchthon, auxquelles d’ailleurs nous n’en avons pas, nous — pour aujourd’hui, — de ne point souscrire. Mais les Italiens sont des ingrats ! qui se font tort à eux-mêmes d’une moitié de leur âme ou du génie de leur race quand ils oublient ce « renouveau d’ascétisme et de sainteté » qui fut chez eux contemporain du grand mouvement de la Renaissance. Les noms de saint François d’Assise ou de sainte Catherine de Sienne sont-ils moins considérables dans l’histoire de l’humanité que les noms de Michel-Ange ou de Léonard de Vinci ? C’est une question que l’on peut se poser ; et la réponse dépend de l’idée que l’on se forme de l’objet de la vie ! Mais, en tout cas, ni sainte Catherine, ni saint François, ni tant d’autres saints ou de « bienheureux » qui les ont suivis n’ont attendu pour « revendiquer la conduite des âmes » que, du fond de l’Allemagne on leur en eût donné le signal. Tant de prédicateurs qui, depuis saint François jusqu’à Savonarole, ont rempli l’Italie du bruit de leur éloquence ou des miracles de leur apostolat, appartiennent bien à l’histoire de la Renaissance. Et parce qu’ils lui appartiennent, parce qu’on ne saurait les oublier ou les omettre sans altérer gravement la vérité, parce qu’on les oublie cependant trop souvent, c’est ce qui fait l’intérêt du livre que M. P. Thureau-Dangin vient de consacrer à la mémoire de l’un des plus purs et des plus grands d’entre eux : Saint Bernardin de Sienne.

« Je n’ai pas eu la prétention, — nous dit M. Thureau-Dangin, — d’apporter sur saint Bernardin tout ce qu’un érudit et un théologien auraient pu trouvera en dire » ; et puisqu’il nous le dit lui-même, assurément nous l’en croirons. Mais ce qu’aucun érudit, ni peut-être même aucun théologien n’aurait pu nous donner, c’est un livre d’une lecture plus attachante, un portrait plus vivant du saint, et un plus beau tableau d’histoire. Tout est en place dans ce livre, et rien n’y vient qu’à son tour, en son temps, en son lieu, pour « illustrer » en quelque manière la biographie du saint. De Milan, où Bernardin débute, jusqu’à Aquila, où il meurt à la tâche et comme sur la brèche, M. Thureau-Dangin le suit de ville en ville, à travers l’Italie entière, — semper docentem, semper instantem, semper sudantem, semper ad amorem Dei, omnium animos excitantem, — et partout il nous le montre appropriant son discours aux besoins de son auditoire. Ici, comme à Sienne même, c’est à l’esprit de faction que Bernardin s’attaque ; et là, comme à Ferrare, c’est au luxe des vêtemens et à la licence des mœurs ; ailleurs encore, comme à Viterbe ou comme à Orvieto, c’est à l’usure. Sent-il parfois quelque résistance ? Il menace alors les pécheurs de l’instrument des vengeances divines : c’est le condottiere, dans l’Italie du XVe siècle ; et de tous ces traits, que le biographe indique, sans y appuyer, avec un sens exquis du pittoresque et de la mesure, se compose, pour ainsi parler, un tableau où nous voyons revivre, s’animer, et marcher devant nous tout un siècle d’histoire.

Un des chapitres les plus curieux du livre de M. Thureau-Dangin est consacré à l’analyse des Prediche volgari de Bernardin de Sienne. Bernardin de Sienne prêchait en langue vulgaire, mais, quand il rédigeait lui-même ses Sermons, il les mettait en latin, et la collection n’en forme pas moins de cinq volumes in-quarto. Il est arrivé cependant quelquefois qu’un auditeur « sténographiât » à la volée le discours du prédicateur ; et c’est ainsi que, grâce à un certain « Benedetto, tondeur de drap de son métier, ayant femme et enfans, d’ailleurs plus vertueux que riche, » quarante-cinq discours de Bernardin de Sienne sont parvenus jusqu’à nous dans leur forme originale. Voici le jugement qu’en porte M. Thureau-Dangin. « Jamais Bernardin n’est mû par le désir vulgaire d’amuser ceux qui l’écoutent ; il ne cherche à récréer les esprits que pour convertir les cœurs. Si l’on trouve chez lui quelques expressions, quelques images dont le réalisme naïf étonne notre goût plus timoré, ce sont des taches rares. On est plutôt frappé de ce que cette parole, au moment même où elle se fait populaire, garde ordinairement de délicatesse, de grâce, de pureté : on y voit transpirer à chaque ligne, avec l’exquise candeur du saint, la distinction de l’homme bien né, et la politesse d’un lettré qui n’est pas étranger au mouvement de la Renaissance. » M. Thureau-Dangin ajoute, pour excuser ce réalisme, que « jamais la parole religieuse n’a eu autant d’influence sur le peuple qu’à l’époque où elle employait les moyens dont on affecte d’être choqué » ; et je crois bien qu’il a raison. Les moyens d’un « prédicateur populaire » ne sauraient être ceux d’un évêque de cour ; on n’agite pas les foules, on ne les remue point, on n’en change pas les cœurs avec des périodes académiques. Saint Bernardin de Sienne a été avant tout un prédicateur populaire ; et il a bien pu rédiger ses Sermons en latin, mais il faisait alors le docteur ; et si l’on veut retrouver l’orateur, c’est dans les Prediche volgari qu’il nous faut, le chercher.

Et c’est là aussi que nous retrouverons l’homme, avec cette grâce d’enjouement qui semble avoir été l’un des traits essentiels de son caractère et qui n’était pas moins conforme aux exemples et aux leçons de saint François d’Assise qu’à la nature même du tempérament siennois. « Regardez les abeilles sur le thym : elles y trouvent un suc fort amer ; mais en le suçant elles le convertissent en miel, parce que telle est leur propriété. O mondains — s’écrie un autre saint François — les âmes dévotes trouvent beaucoup d’amertume en leurs mortifications, il est vrai, mais en les faisant elles les convertissent en douceur et en suavité ! » C’est ce que l’on peut dire de Bernardin de Sienne, et le témoignage de ses contemporains est unanime à cet égard. Nulle affectation en lui de rudesse ou d’austérité. « Il était gai, nous dit-on, il badinait et riait toujours. » Quarante-deux ans de vie monastique n’ont pas plus pesé sur son âme que vingt ans de prédication ou d’apostola n’ont altéré l’égalité de son humeur. Ici le bon père a ri : bonus pater risit, nous disent ses biographes, et c’est en souriant qu’il est mort : rident i similis. On reconnaît ce sourire, il a passé quelque chose de cet enjouement du modèle dans le livre de M. Thureau-Dangin. Et pourquoi voudrait-on qu’en effet la piété fût maussade ? ou pourquoi la biographie d’un saint ne serait-elle pas aussi intéressante que celle d’un homme d’État ou d’un général d’armée ?

Remercions donc M. Thureau-Dangin d’avoir écrit ce livre, et puisque nous n’en pouvons donner ici qu’une faible idée, renvoyons le lecteur à Saint Bernardin de Sienne. Il n’y a pas beaucoup de livres plus intéressans, et je n’en sache guère de plus instructif. Je n’en sache pas surtout, où le charme naturel d’une biographie s’encadre plus heureusement dans les lignes de la grande histoire. Les Italiens ne seront pas sans doute les derniers à s’en rendre compte. S’ils étaient tentés d’en vouloir à l’auteur de leur avoir pris un sujet qui semblait leur appartenir, ils lui pardonneront aisément pour la manière dont il l’a traité, avec autant de sympathie que d’art. Et nous, après l’avoir lu et relu pour notre plaisir, nous le mettrons, pour notre profit, sur un rayon de nos bibliothèques, à côté des ouvrages classiques de Voigt et de Burckhardt, qu’il complète, qu’il éclaire en les complétant, et qu’en les éclairant il corrige et il rectifie.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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