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Chronique de la quinzaine - 30 juin 1881

Chronique n° 1181
30 juin 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 juin.

Tout se ressent visiblement aujourd’hui dans nos affaires de France d’une certaine indécision confuse qui tient à la fin d’une législature et à rapproche d’une grande consultation publique, à cette transition qui se prépare, qui avant de s’accomplir est déjà dans toutes les préoccupations. Les débats sur le mode de scrutin dans les élections prochaines ont été la dernière bataille sérieuse, décisive, mettant en présence les opinions, les ambitions et les intérêts. Depuis que la question a été tranchée par le sénat, tout s’est apaisé. L’émotion même qui s’était un instant manifestée au lendemain du vote, qui a cherché à se traduire en résolutions d’impatience, cette émotion s’est promptement dissipée devant l’indifférence du pays.

Que reste-t-il ? À côté des grands intérêts publics qui se développent sans bruit et des questions d’un ordre international qui suivent leur cours à travers tout, à côté de ces affaires d’Afrique et de Tunis qui ne laissent pas de préoccuper vaguement l’opinion, il reste une situation parlementaire fatiguée, usée, où des pouvoirs près de se séparer achèvent de régler assez confusément leurs comptes. Le sénat, qui, lui, ne doit être renouvelé qu’au mois de janvier, qui aura l’occasion de se retrouver au Luxembourg tel qu’il est, le sénat garde l’esprit plus libre pour discuter sur la loi de l’enseignement obligatoire et laïque qui est loin d’être finie, sur la loi de l’avancement dans l’armée, qui entre à peine dans la première phase des épreuves parlementaires. Le sénat fait encore bonne contenance. La chambre des députés, qui sent venir sa mort prochaine, vide les portefeuilles de ses commissions avec plus d’impatience que de suite, le regard toujours tourné vers le scrutin qui s’ouvrira bientôt, avant trois mois. Elle accumule à son ordre du jour projets, motions, amendemens qui peuvent avoir un intérêt électoral, qui passent ou restent en chemin, peu importe. La chambre, épuisée et distraite, ne retrouve peut-être un peu de feu que pour quelque interpellation comme celle à laquelle le gouvernement a aujourd’hui même à répondre au sujet de la situation de l’Afrique, et encore est-il difficile qu’un débat ainsi engagé ait une sanction sérieuse. À vrai dire, en dehors de l’imprévu qui peut toujours motiver l’intervention d’une assemblée, même d’une assemblée expirante, si on avait simplement consulté la raison, il n’y avait qu’un travail parlementaire dont on eût à s’occuper : c’était le budget. La chambre n’avait pas une manière plus utile, plus digne de clore la session et la législature que de consacrer ses derniers jours à un examen complet, lucide, impartial, de la situation financière de la France. C’était l’essentiel. Tout le reste est stérile, et de tous ces projets qui sont votés ou qui passent à demi, à travers l’inattention universelle, il est bien clair que la plupart sont destinés à disparaître ou n’iront pas même jusqu’au bout des épreuves parlementaires. Rien ne montre mieux ce qu’il y a de diffus et d’inutile dans ce travail d’une assemblée, en déclin que ce qui s’est passé à propos de cet éternel projet militaire, proposant la réduction du service à trois années. Tout compte fait, il y a bien aujourd’hui à l’étude ou en discussion, au palais Bourbon et au Luxembourg, quatre ou cinq projets militaires, dont pas un ne paraît avoir la chance de devenir prochainement une réalité législative, — et celui qui est relatif à la réduction des années de service moins que tout autre. On a discuté, voté, amendé à la chambre, on a si bien fait que, selon le mot de M. le ministre de la guerre, rien ne tenait plus debout. N’importe, la proposition, renvoyée une fois de plus à la commission, reviendra peut-être, car il faut bien prouver aux électeurs qu’on est plein de zèle pour eux, qu’on veut leur épargner un trop long service militaire. A quoi cependant, cela peut-il servir sérieusement ? On sait que la proposition, fût-elle adoptée par la chambre, ne sera pas ratifiée par le sénat, et, d’un autre côté, cette loi sur l’avancement dans l’armée, que le sénat discute en ce moment même, qui est bien plus mûrie, la chambre n’aura, pas le temps de l’examiner. On ne votera, c’est évident, ni la réduction du service, ni la loi sur l’avancement, ni le projet partiel relatif à la suppression des exemptions, ni la loi sur l’administration militaire. On se débat pour rien. Tout cela sera à recommencer avec une législature nouvelle, avec des pouvoirs nouveaux, et quand on recommencera, la première condition sera de savoir ce qu’on fait, de procéder avec un peu plus de méthode, de coordonner toute cette législation militaire où depuis trop longtemps l’arbitraire fleurit dans l’incohérence et la contradiction.

Pour le moment, cette législature qui va finir ne peut plus rien, et il est bien clair que déjà, même avant que les chambres soient séparées, les esprits sont ailleurs. La campagne des élections, sans être précisément engagée, se dessine par degrés, plus ou moins distinctement, à propos de tout. Elle était à peu près inaugurée il y a quelques semaines par M. le président de la chambre des députés dans son voyage de Cahors, dans ce voyage qui, à la vérité, n’a peut-être pas porté bonheur au scrutin de liste, — et le chef du cabinet, à son tour, n’a pas voulu laisser M. le président de la chambre aller seul chercher des triomphes de pays natal. Il est allé de son côté dans son pays des Vosges, à Épinal, assister aux fêtes d’une exposition agricole. Sur son chemin, M. le président du conseil a eu naturellement, comme M. le président de la chambre, ses ovations, ses acclamations, et il a eu même l’avantage d’être complimenté par des élèves de lycée, qui lui ont déclaré, d’un ton convaincu, qu’ils suivaient passionnément les applications de sa politique. On ne rapporte pas que le représentant du gouvernement en voyage ait recommandé à cette jeunesse de s’occuper un peu plus de ses études et un peu moins de politique ; mais, s’il ne l’a pas dit, il l’a sûrement pensé. Il était pour l’instant sans doute trop préoccupé des discours qu’il allait prononcer à la distribution des récompenses agricoles et dans un banquet, discours dont l’un au moins ressemble à un manifeste, à une sorte de programme électoral. M. Jules Ferry est certainement un esprit singulier ; il a de vigoureux instincts, de la force de volonté. Il a laissé voir, dans plusieurs circonstances récentes, qu’il n’était pas insensible à certaines nécessités supérieures de gouvernement, et l’autre jour, à Épinal, il a précisément avoué non sans quelque orgueil cette ambition d’être un homme de gouvernement. Il n’a qu’un malheur : il n’a pu arriver jusqu’ici à éclaircir, à préciser ses idées, si bien qu’on réussit difficilement parfois à saisir ce qu’il veut, — et ce qu’il appelle sa politique est une confusion où l’on retrouve un peu de tout, même d’assez singulières réminiscences d’un autre temps.

Expliquons-nous. Il y aurait deux points à relever dans le discours d’Épinal, dans ce programme électoral presque officiel. M. le président du conseil n’admet pas que le parti républicain, dont il se considère bien entendu comme le représentant, se divise en whigs et en tories, comme on l’a dit si souvent. Cette division, à ses yeux, serait funeste tant qu’il y a dans les assemblées une trop forte opposition de partis irréconciliables. Le premier et grand objet des élections prochaines devrait être avant tout d’éliminer cette opposition, ces « groupes hostiles » dont la présence rend si difficile le gouvernement de la république par les coalitions toujours possibles de la droite et de l’extrême gauche. D’abord en quoi ces coalitions sont-elles si extraordinaires et si funestes ? Il y a eu récemment deux votes de coalition, l’un à la chambre des députés rétablissant le scrutin de liste, l’autre au sénat maintenant le scrutin d’arrondissement. Dans les deux cas, c’est la droite qui a décidé le succès, — et il y en a eu au moins un où elle n’a pas nui à la république ; mais ce n’est pas tout. M. Jules Ferry ne soupçonne peut-être pas que ce qu’il dit là, c’est ce que disait M. de Persigny sous l’empire. M. de Persigny regrettait, lui aussi, que le moment ne fût pas venu où il n’y aurait « en France comme en Angleterre que des partis divisés sur la conduite des affaires, mais également attachés à nos institutions… » Il voulait exclure ces partis, « débris des gouvernemens déchus… qui ne cherchent à pénétrer au cœur de nos institutions que pour en violer le principe et n’invoquent la liberté que pour la tourner contre l’état… » C’est exactement ce que dit M. Jules Ferry. Pour M. le président du conseil, l’idéal serait une assemblée d’où l’opposition serait bannie, où il n’y aurait que des républicains, comme pour M. de Persigny l’idéal était un corps législatif où tout le monde devait être impérialiste. Cela prouve simplement que dans tous les temps, sous tous les gouvernemens, l’esprit de parti se manifeste par les mêmes passions exclusives, par la même prétention d’éliminer des adversaires sous prétexte d’une irréconciliabilité dont on se réserve de fixer la mesure.

Autre parole qui aurait peut-être besoin d’explication dans ce programme d’Épinal. Le chef du cabinet, tout en proclamant la nécessité de l’union du parti républicain, traite avec hauteur le radicalisme ; il lui refuse toute participation sérieuse dans la fondation de la république, dont il fait honneur à la « politique modérée. » — Non, dit-il, « ce n’est pas le radicalisme qui a fondé la république, ce n’est pas avec les idées et les procédés du radicalisme qu’on a fait vivre et gouverné la France républicaine depuis cinq ans. » Soit ; M. le président du conseil, en s’exprimant ainsi, rend témoignage de cet instinct de gouvernement qu’il sent vaguement en lui. Il montre de plus quelque sagacité en mettant la modération dans le programme qu’il porte en province, en flattant ce qu’il appelle la « sagesse provinciale. » Il sait bien que, si le radicalisme peut trouver de l’écho dans certaines régions incandescentes, dans quelques grandes villes, tout ce qui est extrême et violent répugne au bon sens de cette masse nationale, de cette immense majorité du pays, qui ne demande qu’à être protégée dans son travail, dans son industrie, dans sa sécurité, qui redoute les agitations parce qu’elle en souffre. Bref, M. Jules Ferry parle le langage qu’il croit le mieux fait pour plaire au pays, et, reprenant le vieux mot de M. Guizot disant autrefois que toutes les politiques promettaient le progrès, que la politique conservatrice seule pouvait le donner, M. le président du conseil dit à son tour : « Les grands problèmes, ce n’est pas le radicalisme qui les résoudra ; s’ils sont résolus, ils le seront par les modérés. » La question est seulement de savoir ce que M. le président du conseil entend par la « politique modérée. » Est-ce que la « politique modérée » consisterait à satisfaire le radicalisme en paraissant le désavouer, à se servir de quelques-uns des procédés, des moyens administratifs de l’empire en honnissant l’empire, à introduire l’esprit de parti et de secte dans les lois, dans les conseils, sous prétexte de faire la guerre au cléricalisme, à exclure, pour cause d’irréconciliabilité supposée, des opinions libérales et indépendantes ? » Avec tout cela, M. le président du conseil s’expose à n’être ni un politique modéré ni un homme de gouvernement, comme il en a l’ambition, et à ne mettre qu’un mot séduisant dans son programme. Il perpétue une équivoque qui ne commencera à se dissiper que le jour où, dans les limites de la république constitutionnelle, — nous ne demandons rien de plus, — il s’élèvera des hommes, des groupes décidés à s’occuper moins de la domination d’un parti et de la manière d’assurer cette domination que des affaires du pays, des intérêts de la France.

Aussi bien les affaires ne manquent pas, même au milieu des préoccupations électorales qui commencent, et une des plus sérieuses certainement est cette affaire d’Afrique, qui est loin d’être claire, qui ne fait peut-être que se compliquer de jour en jour. L’expédition de Tunis semble à peu près terminée sans doute, au moins dans sa phase militaire. Le traité qui a été signé règle les nouveaux rapports du bey avec la France, et une partie du corps expéditionnaire a pu déjà être rappelée. Malheureusement les affaires de Turquie ne sont peut-être finies qu’en apparence, à en juger par l’agitation qui se manifeste dans la régence voisine de Tripoli, qui est encouragée par la Turquie ; elles ont en même temps masqué ce qui se passe sur d’autres points de l’Afrique, particulièrement dans le sud de la province d’Oran, à la frontière du désert, où tout semble assez grave. Il y a deux choses certaines, c’est que, dans ces régions, il s’est élevé un chef disposant de forces assez nombreuses, pillant, rançonnant, massacrant, emmenant des prisonniers, et que, d’un autre côté, nos colonnes semblent jusqu’ici impuissantes à réprimer ce commencement d’insurrection. Or de cette situation, du décousu des opérations qui ont été entreprises, de toute cette crise que traverse notre colonie algérienne, naissent des problèmes dont on ne peut plus se détacher, qui intéressent la sûreté de notre domination, qui remettent plus que jamais en cause ce gouvernement civil qu’on a cru devoir donner à l’Algérie et qui a si peu réussi.

Ce que pourront devenir ces affaires africaines si brusquement réveillées et un moment compliquées par l’expédition de Tunis, on ne le voit pas trop encore. La question a sans doute avant tout un caractère essentiellement français par les intérêts de sécurité et d’influence légitime qu’elle implique pour notre pays campé depuis un demi-siècle sur l’autre rive de la Méditerranée. Elle a manifestement aussi, jusqu’à un certain point, un caractère extérieur et diplomatique par le retentissement qu’elle a eu, qu’elle a encore dans des pays comme l’Angleterre et l’Italie, sans parler même de la Turquie. Elle a un instant éclipsé dans les préoccupations de quelques politiques de l’Europe les affaires de Grèce, aussi bien que les affaires de Bulgarie. L’émotion ne s’est pas produite partout, il est vrai, avec la même vivacité ; elle ne tardera pas probablement à se calmer en Angleterre, et par la manière dont ils répondent aux interpellations qui se succèdent depuis quelques jours dans le parlement, les ministres, M. Gladstone, lord Granville, le sous-secrétaire d’état sir Charles Dilke montrent suffisamment qu’à leurs yeux ce qu’il y aurait de mieux à faire serait de ne pas revenir sans cesse sur une question délicate. L’impression a été plus vive, elle est plus tenace au-delà des Alpes, nous en convenons, et l’Italie a quelque peine à retrouver un peu de sang-froid. Les Italiens, à parler franchement, sont depuis quelques semaines dans une phase assez ingrate où ils passent leur temps à prendre prétexte de tout pour exhaler leur mauvaise humeur, à grossir des griefs qui n’existent pas, à se plaindre à tout propos de la France, comme si la France ne pouvait sauvegarder, ses plus simples intérêts sans leur faire tort.

Bien des Italiens sans doute savent se défendre de cette gallophobie qui s’est répandue sur la péninsule comme une épidémie. Le gouvernement lui-même s’étudie à garder l’attitude la plus correcte, et le nouveau ministre des affaires étrangères, M. Mancini, répondant à toutes les interpellations qui lui ont été adressées, s’est exprimé de la manière la plus prudente, la plus conciliante. Malheureusement, dans les pays libres, il y a place pour toutes les fantaisies, et en dehors des pouvoirs officiels il peut se produire ce qu’on voit aujourd’hui au-delà des Alpes, un de ces mouvemens maladifs d’opinion qui peuvent avoir, si l’on n’y prend garde, les plus dangereuses conséquences. Depuis que cette terrible question de Tunis a fait son apparition, beaucoup d’Italiens ont perdu leur calme ; ils n’ont plus contenu leurs défiances ou leurs animosités contre la France, et lorsqu’on en est là, les situations peuvent se gâter, les relations risquent de s’altérer rapidement. Il suffit, pour ajouter aux surexcitations contraires, de quelque incident fortuit comme celui qui s’est passé à Marseille, dans cette ville aux passions ardentes, où plus de cinquante mille Italiens sont mêlés à la population française. Le jour où quelques-uns de nos régimens sont rentrés de la Tunisie conduits par leur général, quelques coups de sifflet se sont, dit-on, fait entendre sur leur passage, et on a cru que ces coups de sifflet partaient du balcon d’un cercle italien. Aussitôt les violences ont éclaté, l’agitation s’est répandue dans la ville, et les collisions sanglantes se sont multipliées. Comment se sont produites réellement ces déplorables scènes ? Y a-t-il eu effectivement provocation de la part des Italiens ? des agitateurs subalternes n’ont-ils pas tout simplement saisi une occasion de désordre ? ces troubles enfin ne s’expliqueraient-ils pas par des raisons économiques de salaires, de rivalités ouvrières ? On ne le sait même pas encore exactement. Dans tous les cas, il n’y a rien qui ressemble à un mouvement prémédité contre une nationalité étrangère, et si, au premier moment, la répression administrative a été faiblement conduite, la magistrature a depuis fait son devoir à l’égard de tous les coupables qui ont été saisis. Ce n’est là en définitive qu’un accident dont le pays n’est pas responsable, qui a été énergiquement désavoué parle sentiment public aussi bien que par le gouvernement. N’importe ; à peine les scènes de Marseille ont-elles été connues au-delà des Alpes, sans plus attendre, les agitateurs ont organisé des manifestations contre la France dans les plus grandes villes, à Milan, à Gênes, à Naples, même à Rome. On s’est donné la satisfaction de crier : « À bas la France ! » C’est le cri d’une animosité impatiente d’éclater à la première occasion, et comment n’en serait-il pas ainsi lorsque, depuis trois mois surtout, des politiques imprévoyans s’occupent à échauffer les passions italiennes contre la France ?

Il faut cependant aller au fond des choses et s’expliquer clairement. Que veulent donc les Italiens ? De quoi se plaignent-ils ? Quels sont leurs griefs contre la France ? Ils ont tout et ils ne sont pas contens. Ils sont à Naples et à Palerme, à Rome comme à Venise. Ils se sont constitués comme ils l’ont voulu. C’était, il y a six jours à peine, un anniversaire qu’ils ne peuvent oublier, l’anniversaire de Solferino : à quel moment depuis la grande bataille ont-ils rencontré parmi nous un obstacle sérieux ou une gêne dans la réalisation de leurs espérances ? Ils ont été servis par notre puissance et nos malheurs même ne leur ont pas été inutiles. Que leur faut-il de plus ? On est allé à Tunis sans les consulter, il est vrai : est-ce que Tunis leur appartenait ? Nous allions oublier un récent et terrible grief. Un homme d’étude, un géographe français, a écrit dernièrement un livre, l’Italie qu’on voit et l’Italie qu’on ne voit pas, où il démontre qu’on enseigne au-delà des Alpes une géographie un peu ambitieuse en parlant dans les traités scolaires de un million sept cent mille Italiens qui sont encore « séparés » de la mère patrie : c’est évidemment la preuve des mauvais desseins de la France contre l’unité italienne, de même que nos tarifs de douane et notre dernière loi sur la marine marchande ont été manifestement, expressément conçus pour nuire à l’Italie ! On nous a souvent accusés de ne point connaître ce qui se passe dans les autres pays, et les Italiens gallophobes d’aujourd’hui renouvellent volontiers ces accusations en les accompagnant d’un certain nombre d’amplifications injurieuses. Ils pourraient certes mieux employer leur temps en apprenant eux-mêmes ce qui se passe chez les autres : ils ne se livreraient pas à cette fantaisie ridicule de supposer à la France des projets de conquête au-delà des Alpes. Eh non ! sûrement la France n’a rien à demander à ses voisins des Alpes et de la Méditerranée, elle n’a pas la moindre intention de les conquérir ; elle ne leur demande que de se tenir tranquilles, de s’agiter un peu moins, de retrouver l’esprit et le bon sens qu’ils ont montrés plus d’une fois, qui leur a positivement manqué depuis quelque temps. La vérité est que beaucoup d’Italiens ressemblent à des enfans gâtés de la fortune. Comme tout leur a réussi, ils désirent ce qu’ils n’ont pas, même ce qu’ils ne peuvent pas avoir. Ils promènent leurs regards de tous les côtés vers Trente et vers Trieste, vers Malte ou vers la Corse. Lorsqu’ils voient l’Angleterre prendre Chypre ou l’Autriche s’établir en Bosnie, il leur semble qu’ils auraient droit, eux aussi, à quelque dédommagement, qu’on leur dérobe une part de leur bien. Aujourd’hui c’est l’entrée des troupes françaises dans la Tunisie qui est pour eux un nouveau mécompte dont ils se font un grief, comme si la France avait méconnu leurs droits et attenté à leur propriété. C’est une politique de chimère et d’illusion à laquelle l’Italie risque de sacrifier ses plus vrais intérêts et les alliances naturelles dont elle devrait sentir le prix.

Que l’Italie ait ses ambitions, qu’elle tienne à justifier sa fortune de grand état européen, et que pour soutenir ce rôle elle veuille augmenter encore son armée, ainsi que le proposait récemment un officier distingué, M. le général Mezzacapo, c’est fort bien. Il s’agit seulement de savoir où l’on va avec une politique qui serait d’abord ruineuse pour les finances par les dépenses démesurées qu’elle imposerait et qui ne tarderait pas à compromettre la paix par les passions qu’elle entretiendrait, par la tension qu’elle créerait dans tous les rapports. Les Italiens ne voient pas qu’avec toutes ces mobilités d’ambitions et de désirs, avec ces velléités inquiètes et ces fantaisies d’hostilité contre des voisins qui ne songent guère à troubler leur repos, ils risquent de placer leur pays dans une situation singulièrement critique, dans une alternative pénible ou périlleuse. De deux choses l’une : ou bien l’Italie, après avoir été mise à ce régime d’émotions et de surexcitations factices, peut subir la nécessité des choses en se réfugiant dans une impuissance mécontente, en gardant ses ressentimens, et alors c’est une politique assez stérile qui ne conduit à rien ; ou bien elle peut se laisser entraîner, céder à ses tentations et à ses impatiences, s’engager étourdîment dans cette voie de revendications chimériques, d’armemens démesurés, de manifestations plus ou moins hostiles contre des nations qui ne lui donnent aucun grief sérieux, avouable, — et alors à quoi peut-elle aboutir ? Que peut-elle faire ? Les coups de tête ne sont pas précisément de la politique. L’Italie, à l’heure qu’il est, n’est certainement menacée par personne, pas plus par ceux qui l’ont aidée à se fonder que par ceux qu’elle a eu longtemps à combattre ; elle n’est menacée ni dans ses frontières, ni dans son intégrité, ni dans ses développemens naturels, ni dans son Influence. Elle n’a point à craindre d’être attaquée, d’avoir à se défendre. Elle sera donc obligée, si elle veut une querelle, d’aller la chercher, d’attaquer les autres. Beau résultat qu’auraient obtenu les Italiens gallophobes de pousser leur pays sur l’épée qui l’attendrait immobile à la frontière, de rallumer la guerre entre deux peuplés faits pour être amis et de remettre en question ce qui à été l’œuvre des habiles fondateurs d’une nationalité nouvelle ! Le seul remède à tout cela, c’est que les esprits sensés et éclairés qui ne manquent pas au-delà des Alpes se décident à parler résolument, à dégager de tous les nuages la politique de leur nation. Ils savent parfaitement que leur pays n’a d’autres ennemis que ceux qu’il pourrait se créer par ses fautes. Que l’Italie, sous leur influence, finisse donc par comprendre que ce qu’elle a de mieux à faire, c’est de s’occuper de ses intérêts, de son crédit, de la réforme de ses institutions, de ses progrès intérieurs, en se laissant aller un peu moins à ses rêves et à ses impatiences, à une politique de chimères et de vaines susceptibilités.

Tous les pays n’ont pas sans doute les mêmes crises, mais tous les pays ont leurs difficultés et parfois leurs confusions. L’Espagne, sans être précisément engagée dans une crise caractérisée et périlleuse, ne laisse pas d’être aujourd’hui dans une situation assez compliquée. Elle assiste à une expérience qui a commencé il y a quelques mois déjà avec l’avènement du ministère de M. Sagasta et du général Martinez Campes, Cette expérience, à laquelle le jeune roi Alphonse XII s’est prêté, avec un prudent esprit de concession aussi bien qu’avec dextérité, a eu pour résultat de déplacer la direction politique du pays, de faire passer le pouvoir du parti conservateur libéral, représenté pendant quelques années par M. Canovas del Castillo, à une fraction plus avancée du libéralisme espagnol. Quel sera maintenant le dénoûment de l’expérience ? C’est là justement la question qui se débat depuis quelques mois à Madrid et qui va s’agiter plus vivement encore, au moins d’une manière plus décisive, dans les élections générales dont la date est déjà fixée. En réalité, depuis qu’il existe, le ministère de M. Sagasta et du général Martinez Campos est dans une situation assez difficile et un peu étrange. Il a succédé à M. Canovas del Castillo, qui avait exercé le pouvoir pendant quelques années, qui est resté pour lui un adversaire redoutable, et par cela même, ne fût-ce que pour se distinguer de son prédécesseur, il a dû tenir à accentuer son libéralisme ? il était obligé aussi de chercher des appuis, des alliés en dehors du parti conservateur, dans des fractions politiques plus avancées. C’est ce qu’il a fait effectivement. Reste à savoir jusqu’où cela peut le conduire, comment il peut faire face aux difficultés de diverse nature qui naissent de la situation ou qu’il se crée à lui-même.

La première question était celle des cortès, dont la majorité appartenait à M. Canovas del Castillo, au parti conservateur, et avec lesquelles le nouveau ministère ne pouvait espérer vivre longtemps en bon accord. La nécessité d’une dissolution avait été prévue dès le premier jour. Cette dissolution a été cependant retardée ; les élections n’auront lieu qu’à la fin d’août, et d’un autre côté pendant ces quatre ou cinq derniers mois le ministère s’est abstenu de réunir les anciennes chambres. Qu’en résulte-t-il ? C’est qu’on se trouve dès ce moment en dehors de toutes les règles constitutionnelles ; demain on sera en pleine illégalité. D’après la constitution, en effet, l’année économique en Espagne commence au mois de juillet. Le budget, les impôts, les forces militaires sont votés pour une année, de juillet à juillet. Les circonstances exceptionnelles où l’ancien budget peut continuer à être en vigueur sont prévues par la constitution, et aucune de ces circonstances n’existe aujourd’hui. Il faut bien appeler les choses par leur nom, c’est de la dictature plus ou moins provisoire, et on conviendra que c’est là une étrange manière d’inaugurer une ère de libéralisme. Le cabinet de Madrid, comme tous les cabinets espagnols en pareil cas, aura vraisemblablement la majorité dans les élections qu’il va faire, et il obtiendra, lui aussi, son bill d’indemnité dans les nouvelles cortès. Le fait n’existe pas moins ; les impôts n’en vont pas moins être perçus illégalement au-delà des Pyrénées jusqu’au prochain parlement.

Une autre question, qui n’est pas moins grave pour l’Espagne, pour l’avenir de la monarchie constitutionnelle, c’est la question de direction politique, la question des alliances sur lesquelles le cabinet de M. Sagasta compte pour avoir sa majorité et pour gouverner. Par la position qu’il a prise vis-à-vis des conservateurs-libéraux, des amis de M. Canovas del Castillo, le ministère s’est mis dans la nécessité de se rapprocher du parti démocratique, des anciennes fractions révolutionnaires. Il a trouvé dès son avènement, sinon un appui direct et sans réserve, du moins une bienveillance avouée chez M. Castelar ; mais M. Castelar est un esprit éminent, essentiellement libéral, et tout républicain qu’il soit resté, il a été assez éclairé par des événemens où il a eu le premier rôle pour ne chercher sa force que dans la légalité et dans la discussion, pour se prêter à tous les progrès de liberté politique, même dans le cadre de la monarchie constitutionnelle. Il n’en est pas ainsi des autres fractions révolutionnaires qui viennent de se réunir un peu solennellement à la frontière. Les chefs du parti, M. Martos, M. Figuerola, M. Montero-Rios se sont rendus de Madrid à Biarritz, où est arrivé, de son côté, le chef le plus avéré du radicalisme, exilé depuis longtemps, M. Ruiz Zorilla, à qui le ministère a rouvert récemment les portes de l’Espagne, mais qui a refusé de rentrer dans sa patrie. Elle a fait beaucoup de bruit, cette conférence de Biarritz ; les fractions révolutionnaires espagnoles réunies en conclave n’ont guère réussi à s’entendre à la vérité ; elles sont du moins restées d’accord dans la pensée commune d’hostilité contre la monarchie qui les anime, et elles vont se mêler aux élections, où quelques-uns de leurs chefs seront sans doute nommés. Le ministère ne redoute pas beaucoup cette opposition anti-dynastique, et il a peut-être raison pour le moment. Le danger serait qu’il n’eût pas raison jusqu’au bout, qu’en croyant servir le libéralisme, il frayât la voie à des révolutions nouvelles qui ne feraient que raviver le carlisme au-delà des Pyrénées et replonger l’Espagne dans d’effroyables crises auxquelles elle est à peine échappée depuis quelques années.

La mort sévit cruellement et multiplie ses coups au milieu de ce travail incessant des sociétés contemporaines. Elle a frappé récemment, à peu de jours d’intervalle, des hommes qui ont marqué dans l’histoire de la France par un rôle public ou par la supériorité de l’esprit ; elle vient d’atteindre encore un des plus illustres Français, un de ceux qui ont porté jusqu’au bout, avec le plus d’honneur, avec le plus de fermeté, le fardeau d’une longue et laborieuse existence. M. Dufaure a cessé d’être de ce monde. Il s’est éteint, ces jours passés, à quelques lieues de Paris, à Rueil, où il était allé chercher le repos. Il était un des derniers de nos grands octogénaires, le dernier des grands parlementaires d’autrefois, de cette génération des Thiers, des Guizot, des Berryer. M. Dufaure a vécu assez pour avoir sa place dans beaucoup d’événemens, pour assister à bien des révolutions qui l’ont souvent attristé, qui ne l’ont jamais ébranlé et surtout n’ont jamais trouvé sa droiture en défaut.

Il y a près d’un demi-siècle qu’il entrait comme député de la Charente dans la vie publique, où il portait une renommée acquise d’avocat, une parole nerveuse et pressante, une intelligence nette, un caractère intègre. Dès 1839, à la suite d’une longue crise parlementaire, il faisait partie d’un ministère de transaction sous la présidence du maréchal Soult. Depuis, sans aller jusqu’à une opposition systématique sous le dernier ministère de la monarchie de juillet, il était de ceux qui redoutaient les conséquences d’une politique d’immobilité, qui auraient voulu empêcher une révolution par des réformes prudemment préparées. Il était aussi de ceux qui voyant, en 1848, la monarchie constitutionnelle s’évanouir si brusquement, mettaient leur patriotisme à tenter loyalement l’expérience d’une république légalisée par la nation. Il acceptait de rentrer aux affaires avec le général Cavaignac, que l’insurrection de juin avait fait chef du pouvoir exécutif. Quelques mois plus tard, en 1849, au milieu des premières épreuves de la présidence sortie victorieuse du scrutin du 10 décembre 1848, il se retrouvait encore ministre de l’intérieur dans un cabinet où il avait pour collègues M. Odilon Barrot, M. de Tocqueville, M. de Falloux ; mais il entendait être le ministre d’un président constitutionnel, non le serviteur complaisant d’un prétendant à l’empire, et il est clair qu’il était supporté plutôt qu’accepté à l’Elysée, où l’on avait hâte de se débarrasser de lui et de ses collègues. Le 2 décembre 1851 le rejetait naturellement parmi les vaincus, parmi ces outlaws dont parlait Tocqueville, avec qui il s’était lié d’une sérieuse et forte amitié. Plus d’une fois sous l’empire, M. Dufaure, redevenu simple avocat, avait à intervenir avec son autorité de jurisconsulte, avec son incorruptible indépendance, dans des causes politiques. Pendant ces longues années, c’était pour lui comme pour Berryer le seul moyen d’interrompre la prescription par la défense incessante et fidèle du droit, de toutes les garanties libérales. Au moment où éclatait la fatale guerre de 1870, il restait enfermé dans Paris, et lorsque dans les extrémités de la défaite, M. Thiers se trouvait chargé de négocier une paix douloureuse, de remettre la France debout, la première pensée du nouveau chef du gouvernement était pour celui dont il connaissait le dévoûment patriotique, l’éloquence, la puissante et droite raison. C’est le point culminant de ces deux grandes carrières.

Depuis dix ans, M. Dufaure, toujours appelé ou rappelé dans les momens difficiles, a été garde des sceaux, président du conseil avec M. Thiers, avec M. le maréchal de Mac-Mahon, avant et après le vote de la constitution. Il a été un des organisateurs, un des vigoureux défenseurs de la république conservatrice et libérale contre ceux qui la repoussaient sans pouvoir faire la monarchie et contre ceux qui l’auraient précipitée dans des convulsions nouvelles. Il se retirait définitivement des affaires, on le sait, à l’avènement de M. Jules Grévy à la présidence, et il donnait pour motif qu’à une situation nouvelle il fallait des hommes nouveaux ; mais, dans la retraite comme au pouvoir, il était la sagesse vivante, l’intégrité faite homme, la raison personnifiée toujours au service de la liberté et du droit, sans lesquels il ne voyait pas de république possible. A voir, il n’y a que peu de temps encore, cette robuste et saine nature, on ne pouvait soupçonner que M. Dufaure, malgré son grand âge, fût foi près de sa fin. Il s’est éteint paisiblement, sans trouble, en homme de bien qui a mérité, selon le mot de M. Royer-Collard, plus que la popularité, — la considération, — et qui laisse le souvenir d’un des plus intègres et des plus fidèles serviteurs de la France.

CH. DE MAZADE.