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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1896

Chronique n° 1537
30 avril 1896


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 avril.


Nous avions, il y a quinze jours, un ministère Bourgeois et nous avons aujourd’hui un ministère Méline. C’est un changement considérable, mais non pas imprévu. S’il fallait s’étonner de quelque chose, ce serait de ce qu’un ministère radical socialiste ait pu durer cinq mois : il est vrai que, pendant les premiers temps, tout le monde, ou presque tout le monde mettait une sorte de complaisance à le laisser vivre. On lui a permis de faire beaucoup de mal avant qu’on eût l’air de s’en apercevoir, et ce mal ne sera pas facilement réparable. Son existence a d’ailleurs été tout artificielle, et il est mort comme nous avions annoncé qu’il mourrait, c’est-à-dire d’une impossibilité de vivre bien et dûment constatée. Lorsque les vacances parlementaires ont commencé, il était déjà à bout de forces ; tout le monde annonçait sa fin prochaine. Cependant il a pu croire que quelques semaines de grâce et de répit s’ouvraient pour lui. La Chambre avait remis sa première séance au 19 mai ; il est vrai que le Sénat ne s’était ajourné que pour très peu de jours et qu’il devait reprendre sa session le 21 avril ; mais le Sénat oserait-il, en l’absence de la Chambre des députés, reprendre la lutte et la pousser jusqu’au bout ? Les radicaux en doutaient ; les socialistes le niaient. Leurs journaux mettaient le Sénat au défi d’assumer une responsabilité qu’ils jugeaient aussi lourde. Ils employaient contre lui tous les procédés d’intimidation, la menace directe, l’injure, le dédain même, hautement affichés. Mal leur en a pris. Lorsque de pareils moyens ne réussissent pas, ils produisent l’effet diamétralement contraire à celui qu’ils se proposent. Les radicaux, aussi bien ceux qui composaient le ministère que ceux qui bataillaient en dehors de lui, n’ont rien compris au tempérament particulier du Sénat. Quelques concessions, quelques égards surtout, l’auraient peut-être désarmé. Que demandait-il au début ? Qu’on lui sacrifiât M. Ricard. Était-ce vraiment un sacrifice si difficile à faire ? M. le Garde des Sceaux ne s’était-il pas mis évidemment dans son tort par l’étrange désinvolture avec laquelle il avait dépossédé un juge d’instruction sans motif avouable ? L’indépendance de la magistrature n’était-elle pas d’un prix aussi élevé que pouvait l’être le maintien de M. Ricard dans le cabinet ? M. Bourgeois en a jugé autrement, et, à partir de ce jour, il s’est condamné lui-même à ne plus tenir aucun compte des votes du Sénat. Une telle attitude peut être soutenue pendant quelques semaines, peut-être même pendant quelques mois, mais elle a nécessairement un terme. Le moment vient, un peu plus tôt, un peu plus tard, où le ministère a besoin d’un crédit pour continuer de gouverner : le Sénat est alors maître de la situation. Le refus de voter les crédits de Madagascar lui a donné la victoire finale. Le gouvernement a dû se retirer. La question de savoir si le Sénat a ou n’a pas le droit de renverser les ministères s’est trouvée résolue. On pourra continuer de la discuter théoriquement dans les journaux : en fait, elle est tranchée.

Les radicaux n’ont pas manqué de pousser des cris de colère contre la haute assemblée ; les socialistes l’ont même accusée de manquer de patriotisme. Refuser les crédits nécessaires à la relève de nos malheureux soldats engagés à Madagascar semblait être un crime inexpiable. Les socialistes n’oubliaient qu’une chose, à savoir que le plus grand nombre d’entre eux, et les plus considérables, avaient repoussé les mêmes crédits à la Chambre. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient contraires à la politique suivie à Madagascar. Il leur suffisait d’avoir désapprouvé le principe de l’expédition pour se croire le droit de laisser nos soldats en souffrance dans une île lointaine, où ils avaient été envoyés par la volonté du pays. Soit ; mais dès lors, ils avaient mauvaise grâce à s’indigner avec tant de véhémence contre le Sénat qui, lui, ne refusait pas les crédits, et qui attendait seulement pour les voter d’avoir devant lui un ministère digne de sa confiance. Il n’a même pas attendu aussi longtemps, et peut-être a-t-il bien fait, car il était difficile de prévoir quel devait être le futur ministère, et rien ne garantissait qu’il serait sensiblement supérieur à celui de M. Bourgeois. N’avons-nous pas été un moment menacés d’un cabinet Sarrien ? \près avoir refusé les crédits de Madagascar à M. Bourgeois pour des motifs politiques, n’aurait-on pas eu l’air de donner une marque de confiance à son successeur si on les lui avait accordés trop vite ? Le Sénat l’a compris. Il a montré une véritable présence d’esprit dans l’empressement avec lequel il a voté les crédits aussitôt après la démission de M. Bourgeois. C’était indiquer et préciser une fois de plus que le ministère radical avait été le seul obstacle à son vote. C’était échapper au reproche de laisser inutilement, un jour de plus, le corps expéditionnaire dans l’abandon. Toute cette campagne a été conduite avec une sûreté de main remarquable. Elle fait honneur au Sénat.

Au reste, on se tromperait beaucoup si on croyait que c’est le Sénat qui a tué le ministère Bourgeois : il l’a achevé seulement, parce qu’il fallait bien en finir, mais le coup décisif a été porté par les conseils généraux. Plusieurs fois déjà depuis quelques années, les conseils généraux, soit directement, soit indirectement, ont joué un rôle considérable dans notre histoire politique. Il y a là une force réelle, avec laquelle il faudra peut-être compter de plus en plus. On n’a pas oublié que la débâcle du général Boulanger a commencé par un échec éclatant éprouvé aux élections des conseils départementaux. Le général Boulanger était alors dans toute sa gloire ; une redoutable faction s’était i formée autour de lui, et elle semblait sur le point de le porter au pouvoir ; tous les obstacles s’aplanissaient devant ses pas. Ses amis, confians dans le mouvement d’opinion qui s’accentuait chaque jour en sa faveur, se sont réjouis d’avoir à exploiter des élections aux conseils généraux. Ils ne doutaient pas du succès sur ce terrain particulier après en avoir obtenu de si nombreux sur tous les autres. On sait ce qui est arrivé. Le général Boulanger s’est présenté dans un grand nombre de cantons, et il a échoué dans presque tous. Il a bien fallu reconnaître que sa popularité, si encombrante et si bruyante qu’elle fût, avait pourtant des limites, et n’avait pas encore pénétré dans toutes les parties de la population. Il restait quelque part des élémens de résistance. Aussitôt, ce que cette popularité avait de factice est apparu à tous les yeux. La légende s’est arrêtée en plein essor. La désillusion est entrée dans les esprits. Le bon sens a repris ses droits. Sans contester, alors aussi bien qu’aujourd’hui, la très grande part que le Sénat a prise à la démolition de l’idole, il faut bien reconnaître que l’œuvre de salut public avait été heureusement commencée par les électeurs des assemblées départementales. Ces électeurs sont pourtant les électeurs de droit commun, et si on les additionne ils s’appellent le suffrage universel ; mais le fait même d’opérer dans une circonscription plus étroite est une garantie pour eux contre les entraînemens qu’ils subissent quelquefois dans de plus grandes. Ils ont eu à choisir entre un homme qu’ils connaissaient tous, avec lequel ils étaient en rapports quotidiens, qui était tout imprégné de leur esprit, et d’autre part un étranger qu’ils n’avaient jamais vu, sinon sur des images d’Épinal. Ils ont préféré au général Boulanger l’agriculteur qui vivait au milieu d’eux, le médecin de campagne, l’industriel, l’homme d’affaires dont ils avaient en quelque sorte l’habitude, parce qu’ils voyaient en lui un représentant plus exact et plus fidèle. Et c’est là que nous voulons en venir. Les conseils généraux ne font pas de politique, ou du moins ils ne doivent en faire que très exceptionnellement ; on sait qu’une loi de l’Assemblée nationale, la loi Tréveneuc, les appelle à remplir des fonctions très importantes si les Chambres venaient à en être elles-mêmes empêchées. Mais ce sont là des cas exceptionnels. En temps ordinaire, ils ne font que de l’administration départementale. Ce n’est pas un paradoxe de soutenir que, précisément pour tous ces motifs, ils sont quelquefois mieux en situation que les assemblées politiques vivant à Paris de dégager et d’exprimer le sentiment vrai du pays.

Voici, par exemple, un grand problème qui se pose, celui de l’impôt sur le revenu. La Chambre actuelle a montré qu’elle était parfaitement capable de le discuter sous toutes ses faces ; la discussion à laquelle elle s’est livrée a été non seulement très brillante, mais très approfondie ; le parti modéré y a repris conscience de lui-même, et y a reformé ses cadres. Mais quand il a fallu conclure, on sait ce qu’a été le vote. Tant de lumière répandue du haut de la tribune a abouti à une équivoque. La majorité s’est ralliée à l’impôt sur le revenu, parce qu’elle n’y voyait qu’un principe académique, bien qu’elle condamnât tous les moyens possibles de l’appliquer. On lui a demandé de permettre au gouvernement et à la commission du budget de chercher ensemble d’autres moyens encore, et elle y a consenti, sachant d’ailleurs parfaitement qu’on n’en trouverait pas. Cela vient de ce que la Chambre est organisée en partis politiques, et que des considérations toutes politiques pèsent sur ses déterminations et les dénaturent. Il y a une grande différence à ce point de vue entre le député et le conseiller général. Combien de fois n’avons-nous pas eu l’occasion de dire que le premier vit dans une atmosphère artificielle, où peu à peu les objets se déforment à ses yeux, et prennent les uns à l’égard des autres des rapports tout à fait imprévus. Il est rare qu’un député vote avec une parfaite indépendance d’esprit. Il appartient à un groupe, à un sous-groupe. Il est pour ou contre le ministère ; il veut le renverser ou le conserver. Il a pris l’habitude de voter avec tel de ses collègues dont il suit volontiers l’exemple, et auquel, pour plus de sûreté, il a confié sa boîte à bulletins. La longueur des sessions, en l’arrachant à la vie de province, à ses affaires, à ses électeurs, l’enferme de plus en plus dans les couloirs de la Chambre dont les murs bornent sa vue. Si on ajoute à tout cela les entraînemens de séance, les émotions éphémères mais violentes qui se produisent tout d’un coup, le désordre même où les plus expérimentés ont quelquefois de la peine à conserver leur sang-froid, on s’expliquera le désaccord qui existe trop souvent entre les assemblées politiques et le pays qu’elles sont censées représenter. Prenez au contraire le conseiller général. Il vit dans les champs ou dans les petites villes. C’est l’agriculteur qui passe sa journée avec ses fermiers. C’est le médecin qui entre dans toutes les maisons et connaît toutes les familles. C’est l’industriel toujours mêlé à ses ouvriers. C’est le notaire qui discute avec ses cliens leurs intérêts les plus secrets. Ceux-là, certes, vivent dans le monde réel. Ils sont continuellement aux prises avec les choses mêmes. S’ils appartiennent à un parti politique, du moins ils ignorent les groupes parlementaires. Lorsqu’un grand objet d’intérêt public, tel que l’impôt sur le revenu, se présente à leur esprit, ils se demandent tout de suite quel sera l’effet ou l’incidence de cet impôt sur eux et autour d’eux. Ils ne vont pas prendre des indications à ce sujet chez le ministre des finances, en lui demandant par la même occasion une recette buraliste pour un électeur influent. Ils se préoccupent très peu de savoir si le cabinet a attaché ou non son sort au succès de la prétendue réforme. Celle-ci est-elle bonne ou mauvaise, voilà ce qui les touche. Ils échappent aux passions et aux cabales pour n’obéir qu’au bon sens pratique si heureusement répandu dans le pays. La brièveté de leurs sessions ne leur permet pas d’y compromettre la rectitude de leur jugement individuel. Aussi lorsqu’on leur demande une consultation, s’empressent-ils de la donner nette et claire, sans aucune de ces circonlocutions tortueuses, de ces sous-entendus obscurs qu’affectent trop souvent les motions parlementaires. Nous venons d’en avoir une preuve de plus.

Où l’on voit à quel point le ministère se faisait des illusions, c’est que, bien loin de se dérober à cette consultation des conseils généraux, il a paru au contraire la désirer, la provoquer. Des instructions dans ce sens ont été envoyées aux préfets. Ils auraient pu s’opposer à ce que les assemblées départementales émissent des vœux sur un objet qui, sans être politique par lui-même, l’était devenu à travers les discussions de la Chambre et les polémiques de la presse. Inévitablement, la condamnation de la réforme devait rejaillir sur le cabinet. Mais les radicaux, à force de le répéter, avaient fini par croire qu’ils avaient le pays avec eux. Ils s’étaient étourdis eux-mêmes du bruit qu’ils faisaient à Paris et que leurs amis répercutaient en province, et ils le confondaient complaisamment avec la voix même de la nation. Le ministère est donc allé spontanément au-devant d’un échec qui, pour nous, n’était pas douteux. Presque tous les conseils généraux se sont prononcés sur la question qui leur était soumise. Une soixantaine d’entre eux ont repoussé l’impôt sur le revenu avec ses caractères essentiels, qui sont la déclaration dite globale faite par le contribuable, ou la taxation d’office. Les mots de déclaration globale et de taxation arbitraire ont servi partout à caractériser le genre d’impôt dont on ne voulait pas. Il va sans dire que les conseils départementaux ne sont pas ennemis des réformes ; ils en demandent au contraire ; mais ils repoussent celle que MM. Bourgeois et Doumer ont imaginée. Ils acceptent l’impôt sur les revenus, qui n’est que le développement de notre système actuel ; ils expriment le désir que tous les revenus soient taxés, non pas suivant une règle uniforme, mais suivant la nature particulière de chacun d’entre eux ; ils trouvent généralement que la terre est trop chargée par rapport aux valeurs mobilières ; enfin ils indiquent dans quelle voie ils voudraient voiries pouvoirs publics s’engager, afin de les détourner plus sûrement de celle qu’ils condamnent. Un très petit nombre de conseils départementaux, cinq ou six tout au plus, n’ont émis aucune opinion. Dans tous les autres la question a été agitée, et parfois avec beaucoup de chaleur. Lors même que les modérés n’avaient pas la majorité, ils n’ont pas hésité à livrer bataille, ne fût-ce que pour saisir l’opinion et pour se compter. C’est ainsi qu’à Toulouse M. Pierre de Rémusat a présenté contre l’impôt sur le revenu un vœu très bien rédigé qui a obtenu 10 voix contre 19. Nous citons ces chiffres pour montrer que, lors même qu’ils se savaient battus d’avance, les modérés » à force de courage, n’en sont pas moins parvenus à réunir des minorités importantes. On a vu des conseils généraux, comme celui du Nord, se séparer avec éclat de la représentation politique du département. Les députés du Nord, après des hésitations qui avaient fait croire successivement à tous les partis qu’ils pouvaient compter sur eux, obéissant, dit-on, à des influences administratives, avaient fini par se prononcer à la Chambre dans le sens du ministère et par lui apporter un concours qui n’avait eu rien de discret. L’un d’eux avait lu à la tribune une déclaration solennelle dont la Chambre s’était amusée, mais qui n’en avait pas moins exercé quelque influence sur son vote. Le conseil général du Nord a désavoué ses députés. On a beaucoup remarqué aussi que le conseil général de la Marne, qui est le propre département de M. Léon Bourgeois, a voté contre l’impôt sur le revenu. Les anus du gouvernement ont fait de leur mieux pour provoquer un vote contraire ; ils n’y ont pas réussi. Ils ont demandé alors que les conseillers républicains exprimassent sous une forme quelconque leur sympathie personnelle pour M. Bourgeois ; om le leur a refusé. Tant d’efforts pour empêcher les manifestations hostiles, ou pour en atténuer les conséquences, n’ont fait qu’en accentuer la gravité. L’échec a été si général, si complet, si évident, que les radicaux et les socialistes n’ont pas cherché à le contester. Dès ce moment, le cabinet était perdu. Si on se rappelle dans quelle faiblesse il était déjà tombé au moment de la séparation des Chambres, on comprendra l’impossibilité pour lui de se relever du rude coup qui venait de l’atteindre en pleine poitrine. Toute la question était de savoir comment il mourrait, et ici encore il nous réservait des surprises. N’ayant pas vécu, il n’a pas voulu non plus mourir comme tout le monde. Donner purement et simplement sa démission au président de la République ne lui a pas paru une mise en scène digne de lui. Mais il faut revenir au récit des faits.

Le Sénat s’est réuni le 21 avril : dès sa première séance, il a renversé le ministère. Ce n’a pas été long, comme on le voit. Les crédits de Madagascar ont servi de prétexte. Objet d’un nouveau vote de défiance qui le frappait en quelque sorte matériellement, le ministère s’est retiré. On assure que cette décision n’a pas réuni l’unanimité, peut-être même la majorité des ministres : M. le Président du conseil aurait dû prendre sur lui de déclarer que, pour son compte, il était formellement résolu à se démettre. Sa démission entraînait celle de tous ses collègues. M. Léon Bourgeois s’est rendu chez M. le Président de la République pour lui faire part de cette détermination, qu’il a présentée comme irrévocable : toutefois, il a exprimé le désir que sa retraite ne fût rendue publique que lorsque le cabinet aurait pu comparaître une dernière fois devant la Chambre. En sortant de l’Elysée, M. Bourgeois a couru chez M. Brisson, et l’a prié de convoquer l’assemblée. Les choses se sont passées conformément à ce programme, c’est-à-dire d’une manière assez peu correcte. Sans doute M. Brisson avait le droit, peut-être même le devoir de convoquer la Chambre ; mais ce n’était pas à un ministère qui virtuellement n’existait plus à lui demander de le faire. S’il avait agi spontanément, il n’y aurait eu rien à dire : on aurait approuvé ou contesté l’opportunité de sa décision, mais on l’aurait trouvée légitime. Le malheur est que M. Brisson n’a pas agi spontanément : il a été conseillé, dirigé, poussé par M. Bourgeois. Que voulait celui-ci ? Il voulait, comme l’événement l’a montré, remettre sa démission beaucoup plus à la Chambre qu’au Président de la République. C’est la première fois qu’un fait pareil se produit. Il ne sert à rien de dire que, dans ses traits essentiels, la situation était sans précédens, car cela n’est pas exact. Il est arrivé à plusieurs reprises déjà qu’un ministère qui avait encore la majorité à la Chambre ait donné sa démission devant un vote contraire du Sénat. M. Tirard, pour ne citer que lui, n’a pas hésité à le faire. La Chambre, alors, était en session : il n’était pas nécessaire de la rappeler de province ; pourtant M. Tirard n’a pas eu l’idée d’aller lui rendre des comptes qu’il ne devait qu’au Président de la République. En sortant du Luxembourg, il s’est rendu à l’Elysée sans passer par le Palais-Bourbon. M. Bourgeois a trouvé cela trop modeste. Après avoir essayé de supprimer le Sénat au profit de la Chambre, il a essayé de lui sacrifier aussi quelque chose des prérogatives du Président. Il semble que la Chambre aurait dû lui savoir gré de tant d’attentions, et c’est évidemment ce qu’il espérait ; mais il s’est trompé. Rien n’égale la froideur avec laquelle il a été accueilli. Il n’avait pas, bien entendu, à attendre des applaudissemens de ses adversaires : quant à ses amis, la plupart d’entre eux étaient cruellement déçus, inquiets, désorientés ; les plus ardens, radicaux avancés et socialistes, l’accusaient d’une coupable défaillance ; quelques-uns même ont parlé de trahison. Lorsque M. Bourgeois est descendu de la tribune et que, suivi de ses collègues, il a quitté la salle des séances, aucune manifestation de regret n’a accompagné sa retraite, qui ressemblait à une fuite. Il était difficile de finir plus lamentablement.

La Chambre, alors, est restée livrée à ses propres inspirations. Son devoir, en l’absence de tout gouvernement, aurait été de lever sa séance, et de charger son président de la convoquer de nouveau lorsqu’il y en aurait un. Mais les radicaux et les socialistes n’ont pas laissé les choses se passer ainsi. S’ils ont tout de suite oublié M. Bourgeois, ils ne se sont pas oubliés eux-mêmes : ils n’ont eu d’autre pensée que de se livrer à une manifestation quelconque, en vue d’exercer une pression énergique sur M. le Président de la République. M. Ricard, député radical de la Côte-d’Or, qu’il ne faut pas confondre avec l’ancien garde des sceaux, et M. Goblet se sont empressés de déposer des motions inspirées à ce point du même esprit qu’elles n’ont pas tardé à se fondre en une seule. Il s’agissait d’affirmer la « prépondérance » de la Chambre sur le Sénat, et de déclarer qu’on était résolu à persévérer dans la voie des réformes démocratiques. Des mots ! des mots ! aurait dit Hamlet. Si on entend, lorsqu’on parle de prépondérance de la Chambre, que celle-ci doit jouer le rôle le plus actif dans la vie politique, parce qu’elle est issue du suffrage universel, qu’elle est renouvelée intégralement à des intervalles assez rapprochés, qu’elle est d’ailleurs la plus jeune et la plus nombreuse, on constate un fait contre lequel personne n’a jamais protesté. Le Sénat n’a pas émis la prétention d’exercer la moindre prépondérance sur la Chambre des députés : il entend seulement se réserver le droit que la constitution lui donne de congédier lui aussi un ministère ou, si l’on veut, de le mettre dans l’impossibilité de gouverner, lorsqu’il juge décidément que ce ministère gouverne trop mal et qu’il compromet les intérêts vitaux du pays. Le droit du Sénat n’empiète en rien sur celui de la Chambre : il existe et s’exerce parallèlement. Le Sénat a la sagesse de n’en user que dans des cas extrêmement rares : on ne cite que deux ou trois ministères qui se soient retirés devant ses votes depuis que fonctionne la constitution actuelle, tandis que ceux que la Chambre a démolis se chiffrent par vingtaines. Les choses doivent se passer ainsi : il importe que le Sénat puisse condamner effectivement un ministère, et qu’il ne le fasse d’ailleurs presque jamais. S’il ne pouvait pas le faire, il ne serait rien ; s’il le faisait trop fréquemment, il ajouterait le plus dangereux coefficient à l’instabilité gouvernementale qui reste le principal vice de nos institutions. Mais à quoi bon discuter ces questions de casuistique constitutionnelle ? Que la Chambre affirme tant qu’elle voudra sa prépondérance ! elle n’empêchera pas l’opposition du Sénat d’être efficace. On vient de voir qu’elle l’était. Et quant aux réformes démocratiques, encore bien que personne ne sache exactement ce que cela veut dire et peut-être même parce qu’on ne le sait pas, comment la Chambre n’aurait-elle pas dit qu’elle était décidée à en faire ? Elle n’en a terminé aucune jusqu’ici : raison de plus pour en promettre dans l’avenir. Sa carrière législative, qui a déjà duré deux ans et demi, est la plus stérile qui se soit déroulée depuis 1871. Oh ! oui, la Chambre aura raison d’opérer des réformes ; mais, si elle veut y réussir, il faudra d’abord qu’elle se réforme elle-même et renouvelle toutes ses méthodes de travail. Elle n’en prend malheureusement pas le chemin. Elle se montre aussi empressée à voter une motion sans portée malgré l’apparente énergie de sa rédaction, qu’impuissante à voter une loi d’affaires. Si encore de pareilles motions pouvaient être utiles à quelque chose, si elles étaient de nature à éclairer le Président de la République, si elles indiquaient une direction susceptible de conduire à un but bien défini, on pourrait les prendre au sérieux ; mais ce n’est pas le l’ait de celle dont nous parlons. Peut-être dira-t-on qu’elle a servi à se compter, et que les deux armées, l’armée radicale et l’armée modérée, ont pu faire autour d’elle la revue de leurs forces. Mais cela même n’est pas vrai. Il n’y a eu qu’un vote significatif, le premier, celui qui a eu lieu sur la proposition d’ajournement présentée par un député du centre, M. Maurice Lebon. Nous l’avouons, les radicaux ont eu la majorité : elle a été de cinq voix. Il était difficile pour la Chambre de se couper en deux plus exactement, et dès lors de s’annuler plus complètement. En fin de compte, les modérés, qui se désintéressaient de scrutins sans valeur, ont pris le parti d’obliger les radicaux à voter à la tribune : ne pouvant plus voter pour les absens, ils ne se sont plus trouvés que 248, ce qui n’est pas, à beaucoup près, la majorité de la Chambre. Où est donc cette majorité ? La vérité est qu’on n’en sait rien : peut-être n’y en a-t-il pas, et cela est inquiétant.

Une majorité solide, durable, propre à soutenir un gouvernement, ne se produit pas dans une Chambre par suite d’une formation spontanée. Les hommes réunis tendent à se diviser et à se subdiviser à l’infini. Pour les grouper et les maintenir à l’état de cohésion, pour faire cette chose rare et précieuse qu’on appelle une majorité politique, il faut une chose non moins rare, un homme d’État, et bien que nous ayons battu beaucoup les buissons depuis quelques années, nous n’en avons pas trouvé. Il est vrai que nous avons, pour des motifs divers, frappé d’interdit tous ceux qui pouvaient donner quelques espérances. Les hommes sur lesquels on avait cru pouvoir compter se sont successivement dérobés, à moins que nous ne les ayons mis nous-mêmes hors d’usage. Il en a été ainsi pour les modérés : si nous partions des radicaux, il faudrait dire la même chose. Les radicaux n’ont pas été beaucoup plus heureux que leurs adversaires. M. Bourgeois n’a montré que de la dextérité mélangée de défaillances : d’autres n’auraient peut-être pas eu de défaillances, ils l’assurent du moins, mais ils manquent prodigieusement de dextérité. Il en est résulté que la Chambre, livrée au hasard des circonstances, a donné depuis l’origine des majorités tantôt à M. Charles Dupuy, tantôt à M. Casimir-Perier, tantôt à M. Ribot, tantôt à M. Bourgeois, qui est son dernier caprice, mais qu’elle n’est restée fidèle à personne. Nous ne disons pas que ce soit sa faute, ni que personne ait mérité sa fidélité : seulement, lorsqu’il y a tant de majorités successives dans une assemblée, en réalité il n’y en a pas du tout. Alors on parle de concentration. La concentration est un moyen empirique de faire une majorité de pièces et de morceaux au détriment du gouvernement. On se partage le pouvoir, chacun en prend un lambeau. On se ménage réciproquement, on se distribue fraternellement la menue monnaie des faveurs administratives, mais d’ailleurs on ne fait rien. Si le ministère avait une idée, un programme, comment pourrait-il plaire à tout le monde ? Cela dure jusqu’au moment où on estime que les hommes qui sont au ministère y sont depuis assez longtemps et que c’est le tour des autres : n’est-il pas juste, dans ce système, que chacun ait le sien ? Quand un cabinet tombe, par un dernier ménagement pour lui, on en garde une partie, et on la complète avec des élémens nouveaux. C’est un syndicat d’intérêts ; ce n’est pas un gouvernement. Est-ce là que nous en sommes, ou qu’on veut nous ramener ? On a pu le craindre un moment. Tout le monde s’est mis à parler de concentration, de conciliation, d’apaisement. L’effort des modérés, qui avait été si vigoureux depuis quelques semaines, a paru se ralentir et déjà presque s’arrêter. Le Président de la République, par un retour aux plus mauvaises pratiques d’autrefois, a chargé un des membres du cabinet démissionnaire d’en composer un autre, comme si les ministres n’étaient pas solidaires entre eux et si la même condamnation ne les frappait pas tous en même temps. Quoi qu’il en soit, M. Sarrien, que l’on pourrait appeler un radical modéré, radical par opinion ou peut-être par situation, modéré par son caractère et par ses tendances d’esprit, s’est mis en mouvement en vue de constituer un cabinet de concentration. Il s’est adressé à la fois à des radicaux et à des modérés, et il a échoué sur toute la ligne. Les radicaux ont déclaré qu’ils n’abandonneraient rien de leur programme ; loin de là ! ils y ajoutaient la révision de la constitution. Les modérés ont déclaré non moins formellement qu’ils repoussaient l’impôt sur le revenu et la révision. Dans ces conditions il était difficile de s’entendre. Aussi ne s’est-on pas entendu, et M. Sarrien est revenu à l’Elysée où il a remis à M. Félix Faure un mandat qu’il n’avait pas su remplir. C’est une singulière obstination de la part de nos hommes politiques de vouloir faire des ministères de concentration, uniquement parce qu’on en a fait avec un certain succès pendant quinze ans. N’est-ce pas plutôt une raison pour que cette forme politique soit complètement usée ? On se rappelle que M. Léon Bourgeois avait été chargé deux fois déjà de faire un cabinet et qu’il n’a réussi que la troisième. Cela vient de ce que les deux premières, il n’avait voulu faire que des cabinets de concentration : aussi avait-il échoué. La dernière il s’est résolu, à son grand regret dit-on, à faire un cabinet homogène, et alors il a réussi. Mais il ne s’en est pas consolé. Son idéal reste la concentration, qui est aussi l’idéal de M. Sarrien. Il faut aller jusqu’à M. Goblet et à M. Millerand pour trouver des radicaux qui aient pleinement le courage de leur opinion.

Après M. Sarrien, M. Félix Faure a fait appeler M. Méline qui, excepté en matière économique, est incontestablement un modéré. Nul peut-être ne représente plus exactement que lui le centre de la Chambre des députés. Au reste M. Méline est bien connu : il l’est au dedans et au dehors. La campagne ardente, habile, et finalement victorieuse qu’il a faite pour le relèvement de nos tarifs de douane l’a rendu populaire auprès des uns, impopulaire auprès des autres, mais ne l’a laissé indifférent à personne. Son œuvre peut être contestée : ce qui n’est pas contestable, c’est la ténacité, l’énergie et les ressources d’esprit qu’il a déployées pour l’accomplir. Il y a fait preuve de qualités très rares, et s’est montré, dans plus d’une circonstance, un manœuvrier parlementaire de premier ordre. Ajoutons que, s’il a eu des adversaires très ardens, il n’a pas un seul ennemi. L’homme est sympathique et désarme l’hostilité. Au reste, que son œuvre économique soit bonne ou mauvaise, elle est terminée ; il n’y a plus maintenant qu’à lui laisser produire ses effets ; on la jugera définitivement ensuite. On ne peut pas bouleverser indéfiniment les tarifs douaniers d’un pays. M. Méline ne songe pas à proposer de nouveau relèvemens, et personne ne songe à demander des diminutions qui seraient prématurées, et n’auraient d’ailleurs aucune chance d’être votées en ce moment. Nous avons rencontré des libre-échangistes très convaincus tout prêts à oublier leurs vieilles querelles contre M. Méline, et à ne voir en lui que l’homme politique conciliant et modéré. Ils lui savent gré de la part personnelle très brillante et très utile qu’il a prise à la discussion de l’impôt sur le revenu. Les coups qu’il a dirigés contre cette prétendue réforme sont parmi ceux qui ont le mieux porté. Les argumens qu’il a présentés sont les plus propres à faire effet sur nos populations rurales. Nul plus que lui ne s’est occupé des intérêts de l’agriculture et ne se fait mieux comprendre des agriculteurs. A tous ces points de vue, le choix de M. Méline se recommandait à M. le Président de la République.

Au moment où nous écrivons ces lignes, bien que M. Méline ait réussi dans ses démarches et que le cabinet puisse être considéré comme fait, on ne le connaît pas encore dans tous ses détails : quelques attributions de portefeuilles sont restées en suspens. Nous ne pouvons donc pas le juger d’une manière définitive ; mais, pris dans son ensemble, il est satisfaisant. M. Méline, afin de garder la plus grande liberté possible, a pris pour lui un petit ministère, celui qu’il connaît le mieux, l’agriculture. M. Barthou, ancien ministre des travaux publics, un des hommes les plus jeunes mais les plus distingués de la Chambre, devient ministre de l’intérieur : il a la résolution prompte et ferme, ce qui est la qualité maîtresse dans les fonctions qui lui sont confiées. M. Hanotaux rentre au ministère des affaires étrangères. Il apporte au nouveau cabinet une force très précieuse. M. Hanotaux a réussi, et même avec éclat, dans un premier passage au pouvoir. Le succès l’a consacré. Il a su donner à notre action diplomatique une allure active et décidée, qui a été profitable à nos intérêts, sans léser et sans inquiéter ceux des autres puissances. Son retour au quai d’Orsay produira certainement une bonne impression en Europe. Plus les circonstances générales sont délicates, et plus nous avons besoin, à la tête de nos affaires extérieures, d’un homme qui en ait l’expérience. M. Hanotaux a su les diriger avec supériorité, et il s’est concilié à la fois l’estime des gens du métier et la confiance du pays. A la guerre et à la marine, contrairement à ce qu’avait fait son prédécesseur, M. Méline a appelé des spécialistes : il a donné le général Billot pour successeur à M. Cavaignac, et l’amiral Besnard à M. Lockroy. L’un et l’autre ont fait leurs preuves, et le premier même depuis longtemps. Les autres ministres dès maintenant connus sont M. Georges Cochery, que sa présidence de la commission du budget et le rôle important qu’il a joué dans la discussion de l’impôt sur le revenu désignaient pour les finances ; M. André Lebon, ancien ministre du commerce, qui passe aux colonies ; M. Rambaud, un nouveau venu dans la vie politique, récemment nommé sénateur, professeur d’histoire et publiciste distingué, auquel on confie le ministère de l’instruction publique. C’est encore un spécialiste. Si le ministère reste ainsi composé et si au dernier moment, toujours sous prétexte de conciliation, on n’y fait pas entrer un lot de radicaux, il méritera l’approbation. Heureusement la colère des radicaux permet d’espérer qu’aucun d’entre eux n’acceptera les propositions qu’on pourrait avoir la faiblesse de leur faire. Il faut s’attendre plutôt à d’ardentes batailles. Avant même que le cabinet soit constitué, M. Goblet et ses amis annoncent l’intention de l’interpeller. C’est au centre maintenant à soutenir M. Méline et ses collègues. L’existence du cabinet est entre ses mains.

Mais qu’on ne s’y trompe pas ; l’existence de la Chambre elle-même dépend un peu de celle du ministère. Nous avons posé la question de savoir si, oui ou non, il y a une majorité au Palais-Bourbon, et nous avons dit les raisons d’en douter. S’il n’y en a pas, l’impossibilité de subsister plus longtemps dans de pareilles conditions sera démontrée non seulement pour le cabinet, mais pour l’assemblée elle-même. Les radicaux parlent beaucoup de la révision depuis quelques jours ; ce serait toutefois une erreur de croire que la révision soit en progrès ; mais il n’en est pas de même de la dissolution. Ceux mêmes qui ne la désirent pas y marchent, y poussent inconsciemment, et pourraient bien finir par la rendre inévitable.

Au milieu de circonstances politiques si confuses et si agitées, est mort un des hommes qui, par la merveilleuse clarté de son esprit, sa grande expérience, enfin l’autorité qui s’attachait au souvenir des services qu’il avait rendus, pouvait en rendre encore de plus en plus précieux : nous voulons parler de M. Léon Say. Ce n’est pas ici le lieu de raconter sa vie, qui a été une des mieux remplies de notre époque. Il nous suffira de rappeler qu’après nos désastres M. Léon Say a été à plusieurs reprises ministre des finances, et qu’il a contribué de la manière la plus efficace au succès des opérations qui nous ont permis de payer l’indemnité de guerre, et ont amené la libération anticipée du territoire. Nul n’a travaillé plus utilement que lui au rétablissement de notre situation financière, et lorsqu’elle a été compromise de nouveau par les imprudences d’une politique qui poursuivait à la fois des diminutions d’impôt excessives et des augmentations de dépenses qui ne l’étaient pas moins, nul n’a mis plus de courage à dénoncer le danger, au risque d’y perdre pour un moment sa popularité. M. Léon Say est toujours resté sur la brèche. Il n’y a pas eu depuis vingt-cinq ans une grande discussion financière ou économique à laquelle il n’ait pris part. Il le faisait également bien par la parole et par la plume : les lecteurs de cette Revue ont pu, à maintes reprises, s’en apercevoir. On a dit de M. Thiers qu’il n’était pas seulement clair, qu’il était lucide : c’est un éloge qui pourrait s’appliquer également à M. Léon Say. Son style, comme sa parole, était simple et affectait volontiers quelque négligence, mais il était plein de lumières et de traits, fertile en aperçus ingénieux et spirituels, auxquels M. Léon Say s’abandonnait avec d’autant plus d’aisance et de sécurité que sa science était profonde et que son expérience des affaires était une des plus exercées et des plus complètes de ces temps-ci.

Mais l’homme, chez M. Léon Say, était encore supérieur à ce qu’a été le politique, l’économiste et le financier. Tous ceux qui l’ont approché l’ont aimé. Tous ont subi le charme de cet esprit si délié, si vivement intéressé par les choses les plus diverses, si intéressant par la manière dont il les reflétait. Bien qu’il aimât la politique parce qu’il aimait la liberté et qu’il cherchait à la faire prévaloir partout, il était le contraire d’un politicien. Il n’a jamais recherché le pouvoir, n’en ayant pas besoin pour être quelqu’un. Il savait trouver toujours des occupations nouvelles pour son immense activité. Il était aussi connu et peut-être encore mieux jugé et apprécié à l’étranger qu’en France même. On voyait en lui, après trois générations dans la même famille d’hommes éminens ou très distingués, un des représentais les plus accomplis de notre race, et surtout de notre vieille bourgeoisie, libérale, éclairée, cultivée, laborieuse. Aussi sa perte a-t-elle été ressentie partout avec une émotion sincère, comme il arrive au moment où disparait un homme qui, par le rayonnement de son intelligence et le charme de son caractère, a honoré sa génération et son pays.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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