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Chronique de la quinzaine - 30 avril 1881

Chronique n° 1177
30 avril 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




30 avril 1881.

Tandis que les membres de notre parlement jouissent sans trouble dans leurs provinces du mois de vacances qu’ils se sont libéralement et complaisamment donné, ou emploient leurs loisirs aux paisibles délibérations des conseils-généraux réunis en session de printemps ; tandis que M. le président du conseil et M. le président de la chambre des députés profitent de ce congé parlementaire pour prononcer des discours d’une éloquence équivoque devant des auditoires bénévoles, les soldats de notre armée nouvelle, rassemblés sur la côte d’Afrique, marchent pour le pays au but qui leur est assigné. La France est décidément engagée dans cette affaire de Tunis, que l’opinion suit, nous ne dirons pas avec inquiétude, ce serait trop, mais avec une certaine préoccupation légitime des conditions, des conséquences possibles d’une entreprise à laquelle les circonstances donnent un caractère assez peu défini avec une apparence de gravité. Ce n’est pas absolument la guerre, puisqu’il n’y a pas eu rupture ouverte avec le souverain de la régence, puisque notre consul-général est toujours à Tunis, et qu’enfin les chambres n’ont point été appelées à exercer leur droit constitutionnel en sanctionnant, en autorisant une déclaration officielle d’hostilité ; c’est bien pourtant quelque chose comme la guerre, puisqu’il y a eu des coups de fusil, des engagemens, des morts et des blessés, des positions occupées sans résistance, il est vrai, mais non sans protestation, puisque les troupes françaises peuvent être conduites, selon la marche des événemens, jusque sous les murs de Tunis, même peut-être dans les murs de Tunis. C’est, dans tous les cas, une affaire assez sérieuse et assez délicate pour impliquer à la fois des questions diplomatiques et des questions militaires, pour avoir nécessité un certain déploiement de forces, des expéditions de troupes, la formation de petits corps d’armée. Aujourd’hui, de quelque nom qu’on la nomme, la campagne est engagée sur tous les points par l’entrée de nos soldats en terres tunisiennes. Quel sera le résultat définitif de ces opérations qu’on a mis un mois à préparer, qui intéressent visiblement noire sécurité et notre influence en Afrique ? Quels sont les projets, les combinaisons que le gouvernement tient en réserve dans le secret de ses calculs ? C’est une question qui peut être ou simplifiée ou compliquée par le cours des événemens, par l’imprévu. Ce qui est certain pour le moment, en attendant l’avenir de demain, c’est que cette campagne qui commence à peine au milieu de contestations de diverse nature et de mouvemens préliminaires un peu décousus, n’est point sans offrir dès le début quelques enseignemens utiles à saisir et à préciser.

Le premier enseignement qui se dégage de toute une situation, d’un ensemble de faits, c’est qu’évidemment avec un peu de prévoyance, on aurait pu éviter ce qui arrive aujourd’hui et prévenir une crise qu’on est maintenant réduit à dominer par la force. Il y a deux ou trois ans, cette question de Tunis, qui faisait une courte et furtive apparition au congrès de Berlin, ne semblait même pas douteuse aux yeux de l’Europe. L’Allemagne et l’Angleterre étaient les premières à reconnaître que la France, par son passé, par sa position méditerranéenne, par son rôle de puissance civilisatrice en Afrique, par ses intérêts de sécurité, avait une sorte de droit naturel de prépotence à Tunis : elles encourageaient presque ou elles ne désapprouvaient pas une prise de possession de la régence, tout au moins un protectorat rattachant la Tunisie à l’Algérie, On refusait d’écouter ces suggestions parce qu’il semblait peu digne de la France de revenir du congrès avec sa part de butin, de chercher un dédommagement de ses malheurs dans un agrandissement en Afrique, C’était le motif avouable et après tout honnête ; il y en avait un autre, a-t-on dit. Pourquoi ne pas répéter un mot qui aurait été prononcé à cette époque, non, bien entendu, dans les conseils du gouvernement ? On ne voulait pas que la république obtînt ce qu’on regardait comme son premier succès sous M. le maréchal de Mac Mahon ! Soit, l’égoïste jalousie de parti se mêlait à un sentiment de générosité supérieure pour conseiller de résister aux excitations qui nous poussaient vers la régence. Il y avait du moins alors une politique bien simple à suivre : puisqu’on ne voulait pas aller régner à Tunis, c’était l’acte de la plus vulgaire prévoyance de ne point admettre que ce territoire respecté par nous devînt un camp ennemi, que ce petit prince qui depuis un demi-siècle a plus d’une fois éprouvé les bienfaits de notre protection pût s’accoutumer à favoriser ou à tolérer des procédés malveillans à notre égard. Il est bien certain que si, dès le premier moment, on avait, eu l’œil sur ce qui sa passait à Tunis, sur les commencemens d’hostilité, sur les intrigues nouées entre ce consul italien, dont on a trop parlé, et le premier ministre de la régence, si l’on s’était expliqué avec le bey et avec l’Italie elle-même de façon à être entendu, de manière à ne pas laisser un doute, une illusion sur la volonté de la France, on aurait arrêté à l’origine toutes les complications. Au lieu d’agir ainsi, on a laissé depuis deux ans les griefs et les déprédations se multiplier sur la frontière, les rivalités et les antagonismes se développer à Tunis, les influences ennemies gagner du terrain ; on a laissé se fortifier cette idée qu’on pourrait peut-être tenir la France en échec impunément ou avec la chance de trouver quelque secours extérieur. Qu’en est-il résulté ? Faute d’avoir montré depuis deux ans une vigilance suffisamment active qui aurait pu sans doute tout prévenir, on s’est trouvé conduit à une situation plus compliquée où un certain déploiement de puissance est devenu nécessaire et où cet effort tardif devient lui-même plus grave de toute façon précisément parce qu’on a laissé aux difficultés, aux influences hostiles le temps de grandir. Aujourd’hui comme en bien d’autres circonstances, ce sont nos soldats qui sont chargés de réparer les fautes de la politique. C’est le premier enseignement qui se dégage des préliminaires embarrassés de cette affaire de Tunis ; il y en a un autre d’un ordre tout militaire.

Une fois la nécessité de l’action démontrée, il n’est malheureusement pas douteux que l’expédition nouvelle a été préparée avec une incohérence qui a frappé tous les regards, tout au moins avec une certaine inexpérience dans le maniement des puissans moyens militaires dont dispose la France. Quel était le meilleur système à employer ? Valait-il mieux mobiliser un corps d’armée au complet, — ou choisir dans quelques-uns des corps des divisions tout organisées, — ou faire ce qu’on a fait, prendre un peu partout, au nord et au midi, des régimens de toutes armes avec les effectifs réduits d’un temps de paix ? Si, pour bien des raisons, on reculait devant l’extrémité d’une mobilisation qui eût été d’ailleurs hors de proportion avec la campagne qu’on entreprend, n’aurait-on pas pu suppléer à l’insuffisance des effectifs avec les classes disponibles ? Ce sont là des questions qui ont été, qui sont encore passionnément discutées. De toute façon, la formation du corps expéditionnaire a été évidemment laborieuse ; elle s’est faite par des procédés, suivant des règles dont le secret n’a pas été toujours pénétré, et puisqu’il s’agissait tout à la fois d’une campagne d’Afrique et d’une première épreuve de notre nouveau système militaire, on nous permettra une remarque. Croit-on que le gouvernement de la république aurait été en péril, que M. le ministre de la guerre lui-même eût été diminué s’il avait eu pour coopérateurs dans un conseil supérieur des hommes comme M. le maréchal Canrobert, M. le maréchal de Mac-Mahon, M. le duc d’Aumale, M. le général Bourbaki, M. le général du Barail, M. le général Ducrot, qui tous ont fait la guerre d’Afrique, ont manié des armées ? Pense-t-on que M. le général Chanzy, qui tient d’ailleurs fort bien sa place à Saint-Pétersbourg, eût été de trop à Alger ? Que les chefs militaires, chargés de porter le drapeau de la France aient été choisis avec soin, que tous ces soldats dévoués du pays fassent vaillamment et habilement leur devoir, nous n’en doutons certes pas ; ils ne l’auraient pas fait avec moins d’entrain apparemment s’ils s’étaient sentis soutenus, guidés de près ou de loin par leurs aînés des guerres africaines. Quelques conseils de plus auraient peut-être épargné des méprises, des tâtonnemens dans la mise en mouvement de l’expédition nouvelle. Quoi qu’il en soit, il ne s’agit plus de cela aujourd’hui. On est sorti de la période des préparations un peu confuses pour entrer en action. De toutes parts, en effet, sur la frontière tunisienne, la campagne est engagée sous la direction supérieure de M. le général Forgemol. Trois colonnes, suffisamment fortes, sont en marche, l’une abordant de front par l’ouest le massif montagneux habité par les Khroumirs, l’autre suivant à l’est des montagnes la vallée de la Medjerdah qui conduit vers Tunis, la troisième passant par la petite ville de Kef, qu’elle a occupée, tandis qu’un petit corps de débarquement a pris possession sur la côte de la petite île de Tabarka pour pénétrer par le nord. Autant qu’on en puisse juger, ces diverses colonnes, combinant leurs opérations, forment un réseau destiné à envelopper les Khroumirs dans leurs montagnes, en même temps qu’elles tiennent en respect les troupes tunisiennes si elles étaient tentées de faire quelques démonstrations hostiles. Déjà les premiers engagemens ont montré la bonne tenue de nos jeunes soldats au feu.

Que ces opérations qui commencent à peine, qui vont se dérouler sur ce sol tourmenté de l’ouest de la Tunisie puissent être laborieuses, cela n’est pas douteux, d’autant plus que nos soldats vont avoir tout à la fois à subir l’épreuve du climat et à se mesurer avec une population belliqueuse retranchée dans ses rochers abrupts. Ce qu’il y aurait cependant de plus heureux, maintenant que la guerre est engagée et que la poudre a parlé, ce serait que cette campagne pût être rapidement conduite, qu’elle allât droit au but sans perte de temps. C’est ce qu’il y aurait de mieux pour toute sorte de raisons locales et générales, militaires et politiques. D’abord, on ne peut s’y tromper, ce qui se passe en Tunisie n’est point absolument accidentel et isolé. L’agitation n’est point enfermée dans les montagnes des Khroumirs. Il est trop visible que, depuis quelque temps, il y a un peu partout, en Afrique, une certaine fermentation qui répond peut-être à quelque mot d’ordre mystérieux, qui est la suite des excitations hostiles perfidement propagées à travers les tribus. Ce n’est point sans doute un simple hasard qui a fait qu’au moment où la crise devenait plus aiguë aux frontières tunisiennes, la mission toute scientifique conduite dans le Sahara par le colonel Flatters a été cruellement massacrée par les Touaregs. D’un autre côté, au sud de la province d’Oran, il y a eu un commencement d’insurrection, des tentatives de guerre sainte. Sur tous les points on est obligé de se tenir en garde, on n’a pu distraire du corps d’occupation de l’Algérie que quelques milliers d’hommes. Si la guerre de Tunisie se prolongeait, il n’est pas certainement impossible que le mouvement ne s’étendît et que la France ne se trouvât un jour ou l’autre en face d’une recrudescence du fanatisme musulman, prompt à saisir l’occasion, à renouveler les tentatives d’insurrection de 1871. La rapidité des coups qu’on portera vers Tunis est le meilleur moyen de détourner le danger, de décourager les agitations dans l’Algérie tout entière. C’est une question de sécurité pour nos possessions d’Afrique.

C’est aussi ce qu’il y a de mieux pour ramener à la raison le bey de Tunis, qui ne résistera pas à une prompte et vigoureuse démonstration d’autorité. Jusqu’ici le bey n’a pas pu s’accoutumer à l’idée que la France agissait cette fois sérieusement, qu’elle irait jusqu’au bout. Lorsqu’on lui a offert de joindre ses troupes aux troupes françaises pour la répression des Khroumirs, il a refusé ; il a cru pouvoir arrêter par de vaines paroles notre armée aux frontières. Il s’est tourné vers l’Europe ; il a expédié des protestations un peu partout ; il s’est adressé même à la Porte en croyant sans doute nous créer des embarras. Il a protesté sous toutes les formes et par des circulaires diplomatiques et par des envois de troupes à l’approche de nos soldats, — sans aller, il est vrai, jusqu’à la résistance par les armes. Le jour où il s’apercevra que tout est décidément sérieux, que les ruses ne servent plus à rien, qu’il n’a aucun secours à espérer, il comprendra que ce qu’il a de mieux à faire est de finir par où il aurait dû commencer, par une entente avec la France. Il en est déjà là peut-être, d’autant mieux que la démarche qu’il a tentée auprès de la Porte risque d’avoir pour lui de singulières conséquences. La Porte, en effet, aurait songé, dit-on, à envoyer Kaireddine-Pacha, dont l’arrivée à Tunis serait une menace pour le prince régnant : de telle façon, que ce malheureux bey serait allé tout simplement au-devant d’un danger de dépossession et qu’il pourrait bien encore une fois avoir besoin de la protection de la France. Une vive et prompte action peut seule encore, sous ce rapport, dénouer cet imbroglio des affaires tunisiennes.

Il y a enfin une dernière et sérieuse raison pour qu’on ne laisse ni traîner ni dévier cette entreprise nouvelle des armes françaises. Jusqu’ici cette question de Tunis n’a pas eu une importance réelle, un vrai retentissement en Europe, en ce sens qu’elle est suivie avec plus de curiosité que de préoccupation. L’Angleterre, malgré les appels qui lui ont été adressés/reste assez indifférente ; pour le moment, elle se sent un peu liée par les engagemens de lord Salisbury. A Vienne, la France n’a que des sympathies ; à Berlin, elle ne trouvé que des encouragemens qui, fussent-ils intéressés et calculés, laissent provisoirement la situation libre. L’Italie seule a été assez peu habile pour ne pas déguiser un mécompte, et au demeurant si elle a de la mauvaise humeur, elle est évidemment décidée ou résignée à ne rien faire qui puisse altérer ses relations avec la France. Il n’y a aucune apparence de difficultés dans les dispositions présentes de l’Europe. Qui pourrait dire cependant qu’il ne se produirait aucune complication s’il y avait des lenteurs, des incidens, des incertitudes ? De telle sorte que tout se réunit pour nécessiter une action prompte et décisive qui tranche la question sans laisser place à un embarrassant imprévu.

La vie de l’Europe est ainsi faite qu’on n’est jamais au bout des difficultés, des incidens. Pour que ce traité de Berlin, qui reste l’affaire commune de toutes les puissances, qui fixe l’état nouveau de l’empire ottoman, devienne une réalité plus ou moins sérieuse, plus ou moins durable, quel temps a-t-il fallu ? On est déjà à la troisième année, et c’est tout au plus si, après en avoir fini tant bien que mal pour le Monténégro, on commence maintenant à entrevoir la solution pratique de ce différend turco-grec qui, à plusieurs reprises, a failli rallumer tous les conflits de l’Orient. Les cabinets auront-ils cette fois trouvé le vrai moyen de régler cette question des frontières helléniques que la dernière conférence de Berlin avait si singulièrement compliquée ? On dirait que les patientes et laborieuses négociations qu’ils ont renouées et poursuivies depuis cinq mois ont aujourd’hui quelque chance d’être plus heureuses.

Le tracé de la conférence de Berlin a été, bien entendu, à peu prés abandonné. Le système d’arbitrage qui avait été un moment proposé n’a pas même été essayé. Les ambassadeurs européens réunis à Constantinople se sont tout simplement remis à l’œuvre et se sont ingéniés à découvrir une délimitation nouvelle combinée de façon à sauvegarder les intérêts essentiels, tout au moins la dignité de la Turquie, en faisant une part assez large encore à la Grèce. Le tracé élaboré par les ambassadeurs a été, il y a quelques semaines, déjà notifié officiellement à Athènes, et on ne s’est pas borné, paraît-il, à cette communication diplomatique ; les souverains, les chefs d’états étrangers auraient écrit au roi George pour le presser de se soumettre à une décision que la force des choses, les circonstances ont rendue nécessaire. Que le cabinet d’Athènes ait reçu cette communication avec enthousiasme, on ne peut pas le dire. Le ministre des affaires étrangères, M. Coumoundouros, dans sa réponse, ne se défend pas de jeter quelques fleurs de rhétorique sur l’œuvre de la conférence de Berlin, de témoigner des regrets et même de faire quelques réserves ; au demeurant toutefois, il semble prendre son parti. Ce n’est pas tout, il est vrai : il reste encore l’acceptation définitive à obtenir des chambres helléniques, l’exécution du traité, la cession effective des territoires, les garanties réciproques à établir pour les musulmans qui passent sous la domination grecque, aussi bien que pour les Grecs qui continuent à dépendre de la Porte. C’est une phase nouvelle qui peut réserver encore plus d’une surprise. Les chambres helléniques qui vont se réunir pourraient sans doute se livrer à de dangereuses exagérations. La Turquie, de son côté, n’est pas sans avoir des embarras en présence de l’insurrection flagrante de cette ligue albanaise qu’elle a provoquée elle-même quand elle croyait pouvoir s’en servir dans l’affaire du Monténégro, qu’elle est réduite maintenant à réprimer par les armes. Tout cela veut dire qu’il y aura encore des difficultés. La question a cependant fait un pas des plus sérieux par cela même que la diplomatie a trouvé un point de conciliation possible. Ce que la Grèce a certainement de mieux à faire, c’est d’accepter sans tant de façons, de bonne grâce, une extension de territoire qu’elle obtient sans combat. Quant aux puissances, elles ont épuisé, par ce dernier acte de médiation, tout ce qu’elles avaient de bonne volonté, et il est peu vraisemblable qu’elles se laissent absorber indéfiniment par cette querelle turco-hellénique lorsque la plupart ont tant à faire chez elles.

La Russie, qui est toujours la puissance la plus engagée dans ces complications orientales, qui se charge quelquefois de précipiter les événemens comme elle l’a fait pour la dernière guerre, la Russie a aujourd’hui de trop cruelles diversions intérieures pour être tentée de chercher des difficultés sur le Bosphore. C’est bien assez pour elle d’avoir à se reconnaître au lendemain de l’effroyable attentat qui a coûté la vie à l’empereur Alexandre II, au milieu des incertitudes d’un nouveau règne et des préoccupations pénibles qu’entretient une incessante agitation révolutionnaire. Les premières semaines qui ont suivi l’attentat de mars ont été tout entières au deuil impérial. Le procès des meurtriers du dernier tsar a été fait, et les condamnés n’ont pas tardé à subir là peine qui leur a été infligée : ils ont été exécutés au milieu d’une foule émue du supplice. L’expiation a suivi de près le crime ; mais le châtiment de quelques coupables n’a pas supprimé la conspiration insaisissable qui ne cesse de s’agiter et de se manifester, qui menace le nouveau tsar ; la question politique ne subsiste pas moins tout entière. Il reste à savoir quelles seront les conséquences du terrible événement du mois dernier, ce que sera ce nouveau règne si tragiquement inauguré, comment on pourra d’abord déjouer les complots, l’œuvre révolutionnaire qui se poursuit audacieusement, de quelle manière on fera la part des répressions nécessaires et des concessions qui pourraient être utiles. Évidemment tout a un aspect assez sombre à Saint-Pétersbourg. La situation paraît profondément troublée, et ce qui ajoute encore à la confusion, c’est qu’un des membres de la famille impériale, un des cousins du tsar, a été récemment atteint par des rigueurs de police dont la cause reste assez mystérieuse. Le grand-duc Constantin lui-même ne serait pas à l’abri d’une disgrâce ; il se verrait obligé d’abandonner la présidence du conseil de l’empire et la direction de la marine. Au milieu de ce trouble moral qui règne visiblement à Pétersbourg, que fera le nouveau souverain ? quelle politique se propose-t-il de suivre ? Le jeune empereur Alexandre III s’est enfermé à Gatchina, et jusqu’ici le silence qu’il garde semble révéler plus de perplexités intimes que de décision. Les premiers actes par lesquels il a signalé son avènement n’ont rien encore de bien caractéristique. Les choix des hommes qu’il appelle auprès de lui n’ont peut-être qu’une signification toute personnelle. Le général Loris-Melikof, qui depuis son avènement au pouvoir sous le dernier tsar, avait gardé une certaine popularité, paraît de voir se retirer. Le général Ignatief a retrouvé faveur et vient d’être appelé au ministère des domaines. Les choix et les actes se succèdent sans révéler une intention bien claire, une volonté bien fixe. Au fond l’empereur Alexandre III, c’est aisé à voir, est incertain et irrésolu. Il a autant que bien d’autres le sentiment de la gravité de la situation sans se rendre compte non plus que bien d’autres des vrais moyens d’y remédier.

Des réformes, des réformes, c’est ce qu’on demande au jeune tsar, et rien n’est plus facile sans doute que de se payer de mots retentissans, de tracer des programmes de réformes idéales. La difficulté est d’entrer dans la pratique, de préciser la nature, le cadre et les limites de ces réformes. Nul doute qu’il n’y ait immensément à faire en Russie pour instituer un certain ordre légal, un système de garanties et de contrôle. Des assemblées provinciales, locales sont possibles et auraient peut-être une sérieuse efficacité. Au-delà, il faut l’avouer, il n’est pas trop facile de comprendre ce qu’on veut dire lorsqu’on parle d’une constitution à l’européenne, d’un parlement. Imagine-t-on bien une constitution plus ou moins abstraite dans un empire composé de-près de quatre-vingt millions d’âmes de toutes les races, de toutes les zones, de toutes les civilisations ? Se figure-t-on un parlement où serait représenté tout ce qui appartient à la Russie depuis les provinces polonaises jusqu’au Caucase, depuis la Finlande jusqu’au pays des Tcherkess ? Que l’empereur Alexandre III hésite et demande à réfléchir avant d’entrer dans cette voie, on ne peut pas absolument s’en étonner. Ce qui est de toute évidence cependant, c’est qu’il y a quelque chose à faire pour ouvrir une issue légale et régulière aux aspirations, aux besoins de garanties, aux désirs légitimes de toute une partie de la société russe, qu’un malaise prolongé livre aux influences révolutionnaires. Savoir mesurer les concessions possibles, devenues nécessaires, les séparer des utopies anarchiques et les réaliser avec hardiesse, c’est encore après tout la plus sûre politique ; c’est un meilleur moyen de défense que l’appel à des mesures internationales dont paraît s’occuper la diplomatie russe.

Une grande, une romanesque et singulière existence vient de finir en Angleterre, au moment où le ministère libéral en est à se débattre laborieusement avec toutes les difficultés d’une situation compliquée. Le chef du dernier cabinet conservateur, le leader du torysme, le brillant et redoutable antagoniste de M. Gladstone, lord Beaconsfield, pour l’appeler par son nom, s’est éteint il y a peu de jours à Londres. On pourrait presque dire que, malgré son âge déjà avancé, — il avait soixante-seize ans, — il est mort prématurément, tant il avait gardé jusqu’au bout la verve, l’éclat d’esprit et l’intrépidité qui ont fait sa puissance.

Naître dans l’obscurité et tout conquérir par la hardiesse de l’intelligence, débuter dans la vie retentissante de son époque par de simples fictions littéraires pour s’élever aux dignités les plus hautes, au poste de premier ministre, réaliser cette fortune d’un glorieux parvenu devenant le chef politique d’une des plus vieilles aristocraties de l’Europe, c’est la destinée de celui qui avait commencé par s’appeler Benjamin Disraeli, qui meurt par d’Angleterre avec le titre de lord Beaconsfield. Disraeli avait eu à vaincre tout ce qui peut contrarier une carrière publique dans un pays comme l’Angleterre. Né de race juive, fils d’un père qui n’était qu’un modeste écrivain, il avait commencé par travailler chez un attorney, et il n’avait quitté l’étude des lois que pour se révéler, comme romancier, par des œuvres qui ne préparent pas d’habitude à la politique. Il avait contre lui son origine, l’humilité de sa condition, peut-être même le genre de talent auquel il avait dû ses premiers succès littéraires et mondains. Il avait tout surmonté par l’effort d’une ambition ardente, par une audace mêlée d’imagination et de dextérité, par la séduction d’une nature originale, merveilleusement douée de tous les dons de l’éloquence et du sarcasme, par une persévérance que rien n’avait lassée, ni découragée. Il pouvait s’appliquer à lui-même ce que dit un de ses héros dans Contarini Fleming : « Il y a des momens où je suis sous l’influence d’une sorte de sentiment que je pourrais appeler une audace heureuse ; c’est un mélange d’insouciance et de confiance en moi, qui a un effet prodigieux sur mon organisme. Dans ces momens-là, je ne calcule jamais les conséquences, tout me semble aller bien. Je me sens en bonne fortune. » C’est Disraeli dans son essor, et de tous ces romans où l’auteur de Vivian Grey, de Sybil, de Coningsby, de Lothair, s’est peint si souvent, où il a peint la vie sociale et politique de l’Angleterre de son temps, le plus intéressant, le plus curieux est assurément encore cette destinée conduite avec un art supérieur, couronnée par tous les succès.

Ce n’est pas du premier coup que Disraeli avait réussi à s’ouvrir la carrière publique où son ambition brûlait de se déployer. Il avait échoué dans quatre élections avant d’entrer au parlement, en 1837, et une fois élu, il n’était même pas heureux pour son début d’orateur, pour son maiden-speech. Assailli d’éclats de rire, il se contentait de répondre avec assurance en s’asseyant : « Le jour viendra où vous m’écouterez ! » Il ne devait pas tarder, en effet, à être écouté. La première occasion décisive pour lui était cette crise de l’histoire d’Angleterre qui éclatait en 1846, où le chef d’un cabinet tory, sir Robert Peel, abdiquant les opinions et les traditions de son parti, se décidait à proposer le rappel des lois sur les céréales. La résolution de sir Robert Peel était inspirée par le sentiment profond d’une grande nécessité nationale ; mais elle bouleversait toutes les conditions parlementaires, elle jetait le désarroi parmi les conservateurs irrités et indignés de ce qu’ils appelaient la défection de leurs chefs, de l’évolution subite des ministres qu’ils avaient portés au pouvoir. A cette époque, deux hommes entre tous se rencontraient pour tenir tête à l’orage, pour organiser la résistance au nom des conservateurs, — lord George Bentinck, qui n’a été qu’une apparition dans la vie publique anglaise, et Disraeli, qui est mort ces jours derniers. Ces deux hommes soutenaient passionnément la lutte, et s’ils n’évitaient pas la défaite, ils réussissaient du moins à relever le courage et la fortune de leur parti. Ils faisaient de cruelles blessures à sir Robert Peel, qui restait victorieux, mais qui sortait singulièrement meurtri de cette grande bataille. Disraeli avait conquis ses titres de tacticien parlementaire et d’orateur, et lorsque, peu après, lord George Bentinck était emporté par une mort prématurée, celai qui avait été son émule au combat restait le leader reconnu, désormais incontesté, des tories dans la chambre des communes. Il n’a cessé de jouer ce rôle depuis trente ans ; il a été l’inévitable chancelier de l’échiquier dans les diverses administrations que l’ancien lord Derby a été plusieurs fois appelé à former, jusqu’au jour où, lord Derby disparaissant à son tour, il est devenu le premier ministre désigné dans tout cabinet tory. Il a été pendant six ans, jusqu’aux élections dernières, le chef du cabinet conservateur qui a gouverné l’Angleterre dans des circonstances souvent difficiles, et c’est au début de cette récente administration qu’il avait reçu de la reine le titre de lord Beaconsfield qui n’effacera pas dans l’histoire le simple nom de Disraeli.

L’art de lord Beaconsfield ou de Disraeli, dans cette carrière de plus de quarante années, a été de dégager autant qu’il l’a pu le parti conservateur de ce qu’il avait de trop suranné, de s’efforcer d’introduire dans le torysme comme un esprit nouveau. Son malheur ou sa faiblesse a été de rester souvent un romancier dans la politique, de céder à des fascinations d’esprit ou d’imagination, d’aimer à étonner par les actes d’ostentation ou les coups de théâtre, tantôt en inventant pour la reine le titre d’impératrice des Indes, tantôt en préparant avec art la conquête de Chypre ou en recherchant la gloire des expéditions lointaines. L’échec des dernières élections n’a été peut-être que l’expiation des goûts de politique fastueuse auxquels il se laissait aller complaisamment ; mais ce qui l’absout aux yeux des Anglais, c’est qu’il portait au pouvoir un sentiment altier et puissant de la grandeur britannique. Il avait relevé l’orgueil national humilié ou troublé de l’effacement auquel la diplomatie anglaise s’était soumise pendant de longues années, même aux heures les plus décisives, et c’est ce qui fait qu’il meurt avec tout son prestige, regretté de la reine, dont il avait su gagner la confiance, respecté par ses adversaires, populaire après tout dans le pays comme dans son parti. Pour tous, c’est une grande figure contemporaine, honneur de l’Angleterre, qui s’éclipse.

La question est maintenant de savoir par qui lord Beaconsfield sera remplacé à la tête du parti tory. Sir Stafford Northcote, l’ancien collègue de lord Beaconsfield, est naturellement le leader des conservateurs dans la chambre des communes, et il remplit ce rôle avec sagesse ; mais est-il en position d’exercer le commandement sur le parti tout entier ? Choisira-t-on de préférence, pour cette délicate fonction, lord Salisbury ou lord Cairns ? A défaut de ceux-ci, le nouveau chef reconnu sera-t-il le duc de Richmond, qui a une grande position sociale plutôt qu’un grand ascendant politique ou une grande activité ? Tous ces noms ont été proposés et discutés. Un choix est d’autant plus pressant qu’en ce moment même, les débats les plus graves sont engagés devant la chambre des communes au sujet du bill agraire sur l’Irlande. Déjà M. Gibson, ancien attorney-général pour l’Irlande, a ouvert le feu pour le parti conservateur contre le land-bill. Des amendemens nombreux ont été présentés ; il y a tout un système de conduite à adopter et à suivre. D’un autre côté, un incident récent montre combien la situation parlementaire est à la merci de l’imprévu. M. Bradlaugh, qui fait profession d’athéisme et qui a été exclu il y a quelque temps de la chambre des communes pour n’avoir pas voulu prêter le serment exigé, vient d’être réélu ; il s’est présenté de nouveau devant la chambre, et aussitôt sir Stafford Northcote a fait une motion pour que M. Bradlaugh ne fût pas plus admis aujourd’hui qu’il ne l’avait été précédemment. Ce qu’il y a de curieux, c’est que sir Stafford Northcote a rallié une majorité, tandis que le ministère est resté silencieux. Ce n’est point sans doute le signe d’une dislocation de la majorité libérale qui soutient jusqu’ici le ministère ; cela prouve du moins qu’il y a des surprises toujours possibles et que, dans les luttes qui se préparent, le parti conservateur a un intérêt de premier ordre à ne pas rester longtemps sans avoir son chef, son tacticien, son système de conduite.

Si les partis avaient été organisés en Italie comme ils le sont en Angleterre, il n’y aurait pas eu la crise ministérielle qui a éclaté récemment à Rome, ou, dans tous les cas, dès que les représentans d’un parti se voyaient obligés de se retirer, leurs adversaires se seraient trouvés prêts à recueillir le pouvoir. Ce qui a fait justement la difficulté à Rome, c’est.que cette crise est née d’une grande incohérence, d’un amalgame confus de tous les mécontentemens, d’une coalition de hasard, si bien que le lendemain rien n’a été possible. Le ministère a été renversé : comment refaire un ministère ? L’ancien président du conseil, M. Cairoli, s’est d’abord absolument refusé à reconstituer un cabinet et même à rentrer dans le cabinet qui serait réorganisé. A défaut de M. Cairoli, M. Depretis a été chargé de cette œuvre délicate ; il s’est efforcé de réconcilier toutes les fractions de la gauche, de rallier M. Crispi, M. Nicotera, les éternels dissidens, — il n’a pas réussi. Un instant le chef de la droite, M. Sella, a été appelé par le roi Humbert ; mais il ne se trouvait pas en mesure, dans les conditions parlementaires telles qu’elles sont de former une administration ayant quelque chance de durée, et le meilleur conseil qu’il ait pu donner au roi a été de rappeler tout simplement l’ancien cabinet démissionnaire. C’est précisément ce qui a été fait après quelques jours de négociations inutiles et de confusion. M. Cairoli s’est rendu à l’appel qui lui a été adressé par le roi, et le ministère s’est trouvé reconstitué tel qu’il était. On va lui accorder maintenant sans doute le vote de confiance qui lui a été refusé il y a quelques jours ; on a eu le temps de réfléchir sur la difficulté des combinaisons ministérielles, sur le danger de prolonger une crise de pouvoir dans un moment où la réforme électorale reste à voter, où il y a encore à réaliser les plus sérieuses mesures financières et où la politique extérieure de l’Italie s’est égarée au sujet de Tunis. M. Cairoli, avant le vote qui l’a renversé il y a quelques jours, avait su éviter de compromettre les relations de l’Italie avec la France ; il est probable qu’il revient au pouvoir avec l’intention de ne rien faire ou de ne rien dire qui puisse altérer ces relations. Que les Italiens aient eu dans cette affaire de Tunis quelques illusions suivies maintenant de quelques déceptions, qu’ils aient cru à des engagemens dont on parle tout bas sans les articuler tout haut, sans les préciser, c’est possible. Ils peuvent s’apercevoir aujourd’hui que notre pays n’est engagé que par son gouvernement, et la plus sûre politique pour eux, c’est de rentrer dans la vérité des choses, de comprendre que leurs intérêts à Tunis sont mieux sauvegardés par le bon accord avec la France que par de vaines hostilités.


CH. DE MAZADE.