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Chronique de la quinzaine - 14 mai 1881

Chronique n° 1178
14 mai 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mai 1881.

La vie publique pour un grand pays ne se résume certes pas uniquement dans des incidens éphémères, dans des polémiques plus éphémères encore, dans un congé que se donnent les chambres ou dans la rentrée d’un parlement après quelques semaines de vacances. C’est toujours une chose sérieuse sans doute que cette rentrée du parlement, surtout lorsqu’elle s’accomplit, comme aujourd’hui, dans un moment où s’agitent des questions qui intéressent vivement l’opinion, que des explications officielles peuvent seules préciser et éclaircir. Mais ce n’est pas tout. Les incidens passent, les polémiques les plus bruyantes n’ont qu’un instant, les parlemens eux-mêmes ne sont souvent qu’une sorte de représentation extérieure ; à travers les faits qui se succèdent et ces débats qui vont se rouvrir, il y a ce qu’on pourrait appeler la partie latente de la vie d’une nation. Il y a le travail des idées, le mouvement mystérieux des choses, les déclins ou les réveils d’opinion dans une société éprouvée, les causes secrètes de force ou de faiblesse ; il y a cette partie morale autant que politique, toujours faite pour attirer les esprits qui ne se contentent pas du spectacle banal des querelles de tous les jours ou des conflits du conseil municipal de Paris et de M. le préfet de police, qui se plaisent à scruter les événemens, à en ressaisir le sens et la logique, à se demander de temps à autre où en est un pays comme la France après toutes ses crises. C’est l’originalité et l’intérêt d’un livre qui a paru récemment sous ce titre : le Péril national, d’essayer de retracer la marche de nos affaires depuis quelques années. L’auteur, M. Raoul Frary, est un jeune écrivain qui est mêlé aux luttes quotidiennes de la presse, mais qui sait se dégager assez du tourbillon pour décrire en moraliste pénétrant et en patriote réfléchi la situation de la France telle qu’elle est avec ses faiblesses et ses ressources. Peut-être, le jeune écrivain remonte-t-il un peu haut dans le passé pour expliquer nos défauts et notre caractère : il reprend notre histoire aux Gaulois et aux Germains ! Peut-être aussi fait-il intervenir un peu inutilement dans ses vives analyses la philosophie de l’évolution. C’est le penchant d’un esprit sérieusement cultivé. Le mérite de son livre est de n’avoir rien de vulgaire ou de systématique, d’être une œuvre de réflexion et de faire réfléchir, de ramener les hommes d’aujourd’hui en face du problème des destinées françaises, des malheurs que notre nation a subis et des dangers auxquels elle peut encore être exposée, M. Raoul Frary a, si l’on veut, le patriotisme sévère, même un peu morose, et si l’accent avec lequel il parle des affaires de la France semble parfois un peu triste, c’est peut-être simplement après tout parce qu’il contraste avec cette insouciante promptitude d’oubli en présence du « péril national » dont l’auteur voudrait que la France ne détournât jamais ses regards.

Y eût-il quelque exagération dans cette austérité un peu âpre d’un jeune esprit patriotiquement inquiet, mieux vaudrait encore cette généreuse exagération que ces optimistes qui n’ont plus ni la mémoire du passé ni la préoccupation de l’avenir dès qu’ils se sentent rassurés dans le présent. S’il y a en effet aujourd’hui un phénomène frappant et singulier qui, jusqu’à un certain point, donne la mesure de la transformation rapide des idées ou de la mobilité des impressions, c’est cette facilité avec laquelle on bannit des souvenirs importuns.

Lorsqu’il y a dix ans, la France, après six mois d’une lutte sombre, d’une résistance désespérée » tombait vaincue et humiliée sur son propre sol ; lorsqu’elle se voyait atteinte dans son intégrité, dans son orgueil et dans sa fortune, qui ne s’en souvient ? il y avait dans toutes les régions, dans tous les camps, dans tous les partis comme une émulation salutaire de patriotisme. On se flattait de ne rien oublier de ces cruelles leçons qu’on venait de recevoir de la défaite, de renoncer aux préjugés, aux divisions, aux illusions et aux haines qui avaient précipité la ruine de la patrie. On ressemblait « à des hommes qu’une affreuse disgrâce éclaire sur leurs fautes et sur leurs défauts, qui croient puiser dans cette révélation accablante la force de se transformer… » Et de fait il est certain que, pendant les premiers temps, il suffisait d’un mot pour faire accepter tous les sacrifices, toutes les mesures dont on pouvait attendre l’affermissement du crédit, la reconstitution des forées de la France. Quelques années sont passées, — « on dirait qu’un siècle s’est écoulé ! » Aujourd’hui on tâche de ne plus songer au passé, de jeter un voile sur les images douloureuses. Il est de mode de ne plus sentir les vieilles blessures et de croire à toutes les prospérités. Pour les uns, la république est un dédommagement suffisant avec ses excédens de budget et ses emprunts grossissans. Les autres, les indifférens, se disent qu’après tout il faut bien se consoler, sans trop s’inquiéter du lendemain. L’auteur du Péril national le dit avec raison peut-être : Les événemens de 1871 semblent plus oubliés que ne l’ont été pendant longtemps les événemens de 1815, — et cependant on peut voir, par cette Correspondance inédite du prince de Talleyrand et du roi Louis XVIII, qui vient de paraître, ce que la France avait promptement retrouvé de crédit et d’autorité, même au lendemain d’une défaite, en plein congrès de Vienne. Nous nous contentons de moins aujourd’hui : « Nous ne sommes plus humiliés, nous ne sommes plus inquiets, bien que nous ne sachions pas au juste pourquoi nous sommes rassurés. » M. Raoul Frary, et c’est son honneur, est de ceux qui ne croient ni le péril passé, ni la France suffisamment réparée, ni le moment venu de s’endormir dans une béate satisfaction. Est-ce à dire qu’il ait l’idée de raviver tous les sentimens belliqueux et de pousser la France à s’armer pour de prochaines revanches ? Non certes, il veut simplement dire qu’il y a un danger toujours présent sur lequel on fermerait vainement les yeux, et qu’un pays comme la France a pour de voir de ne pas se laisser surprendre par des crises nouvelles, qui, cette fois, pourraient être mortelles.

Où donc est ce péril national que l’auteur signale avec une émotion généreuse, avec une sorte de fixité patriotique, et quels sont les moyens de le conjurer ? Le péril, c’est bien certain, il est dans la situation vulnérable qui a été faite à la France par d’immenses désastres, et quant aux moyens de le détourner, ils sont de diverse nature. Le premier de tous les moyens, le plus immédiat du moins, c’est sans doute que la France reste toujours en mesure de se défendre, qu’elle ait une puissante organisation militaire, une armée prête à combattre pour sa dignité comme pour son intégrité. Le second moyen, si l’on veut, c’est qu’il y ait une diplomatie saisissant toutes les occasions pour maintenir ou relever le crédit extérieur de la France dans tous les pays. Oui, assurément, il faut toujours en revenir là : une nation comme la nôtre ne peut rien, elle ne peut même se flatter de garder son rang traditionnel parmi les peuples, si elle ne commence par s’assurer toutes les ressources de la puissance militaire et d’une action diplomatique habilement, prudemment conduite. Seulement, si l’on nous passe cette expression, la puissance militaire et le crédit diplomatique ne sont qu’un résultat, et pour que la France soit forte par les armes au jour du combat, pour qu’elle soit écoutée dans les conseils de l’Europe, la première de toutes les conditions, c’est qu’elle soit libre dans l’action, qu’elle ne soit pas dévorée de divisions intestines. Cela veut dire, en d’autres termes, que le grand secret est encore dans la politique intérieure, que selon la direction de cette politique la nation peut se trouver disponible et compacte devant tous les dangers ou affaiblie d’avance par les luttes stériles. L’auteur du Péril national exprime une idée aussi juste que prévoyante ; il dit que, si on avait le sentiment profond de la situation du pays, des épreuves auxquelles il peut encore être soumis, des redoutables conséquences d’une crise nouvelle toujours possible, « cela changerait le cours de toutes nos idées et nous ferait regarder d’un autre œil les querelles des partis. » Rien certes de plus patriotiquement vrai, et c’est aussi à cette mesure qu’il faut juger la politique intérieure dans un pays où l’on ne peut sans doute rêver la concorde universelle, mais où l’on devrait du moins s’arranger pour qu’il n’y eût pas d’irréconciliables hostilités, d’irréparables scissions. Croit-on que lorsqu’on livre des traditions respectées et des croyances sincères à des passions de secte, lorsqu’on fait de l’enseignement public un instrument de propagande dans un intérêt de parti, lorsque sous prétexte de sauvegarder la république on procède par toute sorte d’exclusions, lorsqu’on divise la nation en deux camps, ceux qui ont la faveur du pouvoir régnant et les suspects, croit-on qu’on ajoute beaucoup aux forces de la France et qu’on fait ainsi une œuvre nationale ? Non, en vérité, la politique intérieure comprise de cette manière ne serait pas le moyen le plus efficace de préparer le pays à faire face aux épreuves qui peuvent lui être réservées, à ce péril national que M. Raoul Frary décrit avec autant de vigueur que d’élévation dans ces pages dignes d’être méditées. A procéder ainsi, on flatte des passions dont on se promet l’appui pour garder la domination, on ne fait pas de la politique sérieuse. On risque de ne pas fortifier la France, et on ne sert même pas utilement la république, qu’on réduit à paraître un régime de parti ou de circonstance.

Il faut en convenir, si la république n’avait, pour l’accréditer et lui assurer un avenir, que les républicains qui prétendent la représenter exclusivement, elle aurait déjà couru plus d’une fois d’étranges hasards. Depuis qu’elle existe, elle a passé par un certain nombre d’épreuves qui n’ont pas été sans danger ; elle a été compromise dans de singulières campagnes. La république a contre elle les républicains qui se figurent que la politique nouvelle consiste à tout ébranler par des réformes décousues, à inquiéter les croyances, à menacer la magistrature, l’église, les chefs de l’armée, à disposer de toutes les fonctions au profit d’une clientèle de parti ; elle a contre elle les républicains du conseil municipal de Paris, qui ne rêvent qu’autonomie communale et conflits avec le gouvernement, qui ne peuvent arriver à comprendre que la sûreté de l’état représentée par la préfecture de police ne soit pas à leur merci ; elle a contre elle les républicains qui, sans être insensibles à la raison, n’osent résister aux fantaisies, aux propositions désorganisatrices, et qui, sous prétexte de transaction, sont toujours prêts à livrer une loi ou une tradition administrative ou une garantie ou un intérêt moral. La république, heureusement pour elle, a une chance ; elle a des ennemis qui la servent souvent beaucoup mieux que ses dangereux amis. Quand elle commet des fautes, elle trouve à propos des adversaires qui viennent la remettre en équilibre, et c’est justement à cette œuvre méritoire bien qu’involontaire que semblent occupés depuis quelques semaines un certain nombre de zélés royalistes.

Les affaires des conservateurs étaient visiblement trop prospères, et la république aurait peut-être pu en souffrir ! Les nouveaux ultras de la légitimité ne l’entendaient pas ainsi. Ils se sont empressés de prendre les ordres de M. le comte de Chambord pour les élections prochaines, et ils sont entrés bruyamment en campagne dans leurs journaux, dans des conférences, avec des comités organisés tout exprès pour transmettre de toutes parts les instructions du prince, ils ont commencé par tenter de s’emparer des Chefs du clergé, des influences religieuses en se présentant comme les défenseurs naturels et privilégiés de l’église, en s’efforçant de renouer la vieille alliance du trône et de l’autel. Première déception ! ils n’ont pas trop réussi ; ils ont rencontré une certaine résistance dans une partie du clergé, qui ne veut pas se laisser absorber, qui ne croit pas bien utile de compromettre la cause religieuse dans une alliance avec la cause de la légitimité, et cette attitude réservée du clergé français répond visiblement aux vues de prudente modération du pape Léon XIII. Maintenant les nouveaux ultras ne visent à rien moins qu’à imposer aux conservateurs de toutes les nuances leurs mots d’ordre, leurs tactiques et leurs idées, à prendre la direction de la campagne électorale dans l’Intérêt de la restauration de la royauté traditionnelle, qui ne peut manquer de sortir de la prochaine manifestation du suffrage universel. Ils se chargent de distribuer les brevets de candidature et de juger l’orthodoxie de ceux qui se proposent de briguer les honneurs parlementaires. Pas de transactions, pas de compromis avec ces conservateurs douteux qui ne sont que de semi-libéraux, avec les modérés religieux et politiques ! il faut marcher pour le roi, par les ordres du roi !

Vainement les hommes sensés et éclairés s’efforcent de faire observer à ces fougueux restaurateurs de la royauté que les choses ne marchent pas pourtant toujours ainsi, qu’on ne peut pas se passer d’alliés dans une affaire aussi grave que le rétablissement de la monarchie, que la France n’aime pas plus les exagérations de la droite que les exagérations de la gauche, que, dans tous les cas, une restauration ne pourrait être que le résultat d’une transaction, un concordat garantissant les droits de la nation en même temps que les prérogatives de la royauté ; vainement les politiques habiles du parti parlent ainsi : ils ne peuvent rien, ils ne sont pas écoutés ! les ultras ont leurs idées ; tout ce qui n’est pas avec eux est contre eux. Ils sont aussi intolérans, aussi exclusifs aujourd’hui qu’ils le seraient s’ils étaient au pouvoir. Ils ne s’aperçoivent pas qu’avec cette politique ils se mettent en rupture ouverte avec toutes les réalités contemporaines et ils vont droit à l’impuissance par la confusion, par la division des forces qu’ils se flattent de rallier. Que résulte-t-il en effet de ces singulières polémiques qui font un certain bruit depuis quelque temps ? C’est que, même avant l’ouverture de la campagne électorale, on ne s’entend plus ; le désarroi est un peu partout dans les camps conservateurs. Les impérialistes ne savent plus où trouver un empereur, et quelques-uns d’entre eux émigrent vers la république. Les monarchistes ont deux drapeaux et se font la guerre, une guerre ardente, sans espoir de se mettre d’accord sur une restauration toujours fuyants, toujours insaisissable. On ne dira certainement pas que les conservateurs ne mettent pas tout leur zèle à servir la république par leurs divisions, à la préserver des conséquences des fautes qu’elle a pu commettre, à lui préparer des sucées à peu près assurés et inévitables dans les élections prochaines. Voilà la moralité la plus claire de toutes des polémiques auxquelles on se livre avec une naïve et stérile ardeur depuis quelque temps, on se bat pour que la république triomphe mieux au prochain scrutin.

La république, si on avait quelque prévoyance, ne devrait réellement trouva dans ces confusions de ses adversaires qu’une raison de plus de se fixer, de rallier autant que possible les opinions désintéressées et modérées qui dominent après tout en France, d’être un gouvernement pour tous, non un gouvernement de représaille et d’exclusion. Le fera-t-on ? On a du moins toutes les occasions favorables, et dans le calme du pays, et dans ces vaines querelles des partis qui Se réduisent eux-mêmes à l’impuissance en se plaçant en dehors de toute réalité, qui rendent une fois de plus à la république le service de démontrer qu’ils ne peuvent pas la remplacer, — et dans le succès de cette campagne semi-militaire, semi-diplomatique de Tunis, qui arrive à son dénoûment.

A peine la session a-t-elle recommencé, en effet, tout s’est précipité. Dès le premier jour de la rentrée des chambres, le gouvernement faisait une déclaration qui, sans trop s’étendre sur la marche des opérations militaires, semblait avoir particulièrement pour objet de préciser les intentions, les limites, le caractère, le but politique de l’expédition qu’on s’est vu obligé d’entreprendre. Dès hier il a pu porter au sénat et à la chambre des députés la nouvelle d’un résultat plus positif, qui n’est peut-être pas encore la fin des affaires tunisiennes, qui ressemble du moins au commencement de la fin, qui est un premier gage de paix conquis sans combat devant Tunis même. Tandis que les diverses colonnes du corps expéditionnaire continuaient leurs mouvemens combinés, les unes abordant les massifs montueux des Khroumirs, les autres suivant la vallée de la Medjerda, d’autres encore partant de la côte, de Tabarka et de Bizerte, le chef d’une de ces colonnes, le général Bréart, se portait rapidement vers Tunis et à paru presque à l’improviste devant le Bardo, aux portes de la résidence du bey. Le général français se présentait en diplomate autant qu’en militaire, avec des instructions précises et un traité tout préparé. Son arrivée a été aussitôt annoncée au bey par le consul de France, M. Roustan. M. le général Bréart a été reçu au Bardo, et peu d’heures après, le traité a été signé. Mohamed-es-Sadock a fini par où il aurait dû commencer ; il s’est résigné à couronner la série de ses protestations inutiles par un acte de sagesse, par une satisfaction complète donnée à la France. Lorsqu’il y a trois jours, M. le président du conseil portait devant les chambres les premières déclarations du gouvernement, il n’hésitait pas à dire que la France ne poursuivait ni conquête ni annexion, qu’en se proposant de demander au bey des garanties sérieuses et durables, dont les circonstances démontraient la nécessité, « on n’en voulait ni à son territoire ni à son trône. » C’est là en effet un des points du traité signé au Bardo. La France garantit au bey de Tunis la sûreté de sa personne, de sa dynastie et de ses états. En revanche, la France a le droit d’occuper les positions que l’autorité militaire jugera nécessaires pour la sûreté de la frontière et du littoral ; elle a le droit d’avoir un ministre résident à Tunis, d’être entendue à l’avenir sur les conventions internationales que le bey pourrait conclure ; elle reste garante devant l’Europe des traités existans entre la régence et les autres puissances, et elle se charge de la protection diplomatique des intérêts tunisiens à l’étranger. Est-ce, comme on le dit, un traité de garantie ? Est-ce un acte de protectorat ? Peu importe le mot ; c’est dans tous les cas entre la France et Tunis un ordre nouveau de rapports destiné à mettre fin à de fatigans conflits. La question politique a été dénouée au Bardo. La question militaire de la répression des tribus de la frontière reste à trancher par les armes, par les opérations qui se poursuivent. Quant à la question diplomatique, elle n’est ni bien sérieuse ni même pratiquement saisissable ; elle n’existe que par la mauvaise humeur de quelques puissances, par des ombrages peu justifiés, par ce bruit imprévu que la Porte a cru de voir faire avec ses protestations au sujet des affaires tunisiennes.

A parler sérieusement, que signifient ces protestations de la Porte et ces circulaires adressées aux puissances pour faire appel à leur intervention et ces menaces d’envoyer des navires ottomans à la Goulette ? Cette souveraineté, cette suzeraineté que le sultan invoque, elle a cessé d’avoir une existence effective depuis plus d’un siècle. Elle n’a jamais été reconnue par les autres puissances avec lesquelles les beys ont toujours pu traiter en princes indépendans. Toutes les fois que la Porte a eu l’air de vouloir paraître à Tunis, sous la monarchie de juillet comme sous l’empire, elle a dû s’arrêter devant une interdiction française. Une seule fois, en 1871, on a cru pouvoir profiter des malheurs de la France pour essayer de faire revivre de vieux liens entre Constantinople et la régence, et ce firman de 1871, que la France n’a d’ailleurs jamais reconnu, est toujours resté inexécuté. Que prétend aujourd’hui le sultan avec ces réminiscences surannées de domination, avec ces appels à une médiation européenne qui n’a pas été demandée, que les cabinets ne songent sûrement pas à imposer ? La Porte ferait beaucoup mieux de s’occuper à régler ses affaires intérieures, à retenir les provinces qui lui échappent, à payer ses créanciers et à réaliser les réformes que l’Europe lui demande depuis longtemps. Ce qu’il y aurait de plus extraordinaire encore que les protestations turques, ce serait que l’Angleterre elle-même se laissât aller à une certaine mauvaise humeur. Les Anglais, il faut l’avouer, ont de singuliers titres pour parler de l’intégrité de l’empire ottoman et de la loi des nations. Ils ont probablement acquis ce droit le jour où ils ont pris Chypre en pleine paix, sans façon, sans aucun prétexte, sans consulter l’Europe ! Ce ne sont là, après tout, que des mouvemens de mauvaise humeur qui ne peuvent devenir une sérieuse affaire diplomatique. En définitive, la France a dans la régence de Tunis des intérêts particuliers de sécurité que personne ne peut contester, et elle a sûrement le droit de sauvegarder ces intérêts, de maintenir son influence, sans qu’on puisse l’accuser de menacer l’influence légitime des autres nations.

La politique du monde est un écheveau singulièrement embrouillé ; même quand la paix n’est pas sérieusement menacée, quand il ne s’agit que de conflits limités et d’incidens, les difficultés ne manquent jamais. A peine est-on délivré d’un côté, les complications reparaissent sur un autre point ; c’est un enchevêtrement continu d’affaires qui s’enchaînent, se succèdent, ou se déplacent. Voilà sans doute pour cette fois un nuage dissipé en Orient, une des promesses du congrès de Berlin à peu près réalisée. La diplomatie européenne a réussi, non sans effort, non sans avoir épuisé toutes les formes de négociation, à trouver une solution de cette question des frontières turco-helléniques qui semblait un moment être devenue insoluble. Les cabinets ne se sont laissé décourager ni par les impatiences belliqueuses des Grecs, ni par l’inerte résistance des Turcs, ni par une série de tentatives infructueuses. Ils se sont remis patiemment à l’œuvre ; ils ont commencé par s’accorder entre eux sur une rectification nécessaire du projet de délimitation préparé par la conférence de Berlin, et le nouveau tracé une fois fixé dans un esprit de transaction, ils se sont immédiatement occupés de le faire adopter, à Athènes comme à Constantinople. Les Grecs ont été peut-être un peu déçus, ils n’ont pas tout ce que leur ambition rêvait, tout ce qu’on leur avait imprudemment promis ; ils ont néanmoins la chance d’obtenir sans combat d’assez vastes territoires en Thessalie, et ils n’ont pas eu probablement un grand effort à faire pour se résigner à accepter ce que la fortune leur offre. La Porte de son côté vient de ratifier ces jours derniers l’œuvre de la diplomatie, de sorte qu’à Constantinople et à Athènes, comme dans les conseils des puissances médiatrices, cette affaire des frontières turco-helléniques reste désormais réglée « en principe. » Que tout ne soit pas fini par cela même, que l’exécution pratique, les remises de territoires, les stipulations de garanties soulèvent encore mille difficultés, c’est possible. Le danger d’une guerre entre la Grèce et la Turquie semble du moins écarté. Le traité de Berlin reçoit ainsi une complète et favorable satisfaction sur un des points les plus épineux. Malheureusement, tout ce qui a été fait il y a trois ans à Berlin pour constituer en Orient un ordre nouveau reste singulièrement précaire, et au moment même où le danger est provisoirement conjuré du côté de la Grèce, les difficultés éclatent ailleurs, dans la région des Balkans, dans cette principauté de Bulgarie détachée de l’empire ottoman, créée par le congrès sous l’inspiration de la Russie.

Que s’est-on proposé avec cette création d’une principauté nouvelle au lendemain d’une guerre dont la Turquie a été réduite à payer les frais par des cessions de territoires sur toutes ses frontières ? On a voulu éviter de donner trop complètement raison au traité de San-Stefano en consacrant l’existence d’une « grande Bulgarie » qui aurait traversé, disloqué en quelque sorte ce qui restait de l’empire ottoman, qui aurait eu des débouchés jusque sur la mer Egée, et on a voulu en même temps donner une certaine satisfaction aux Russes en leur concédant une partie de ce qu’ils demandaient. On a imaginé alors une autre Bulgarie plus restreinte, placée entre la Serbie, le Danube, la Mer-Noire, et les provinces du sud des Balkans, qui ont été laissées à la Turquie, que l’imagination complaisante de lord Beaconsfield a décorées du nom de « Roumélie orientale. » A cette principauté nouvelle, à la fois autonome et tributaire de la Porte, on a accordé une semi-indépendance, le droit de se gouverner, d’avoir une constitution, une assemblée, une milice nationale, de se donner un chef élu parmi les princes étrangers. En un mot, on a créé une façon d’état nouveau assez médiocrement eu assez arbitrairement conformé, inférieur à la Serbie et à la Roumanie devenues indépendantes, placé entre toutes les influences, entre la prépotence inévitable de la Russie sa protectrice et la suzeraineté officielle du sultan, livré a ses propres incohérences et à ses tentations. Au premier moment, la Bulgarie a été tout entière à son organisation, à l’orgueil de ses droits. Elle a eu sa représentation nationale, sa constitution, elle a élu un prince qui avait les faveurs de la Russie, le prince Alexandre Battenberg. Elle est entrée d’un seul coup en possession d’Une liberté à peu près illimitée. Malheureusement jusqu’ici l’expérience n’a pas été des plus heureuses, elle a produit ce qui était trop facile à prévoir avec des populations dénuées de toute éducation politique, accoutumées à des désordres invétérés, promptes à céder aux ambitions de race et aux passions religieuses. les élections parlementaires ont été ce qu’elles pouvaient être dans une situation où l’influence et aux agitateurs. Au lieu de s’occuper de l’administration intérieure, de tout ce qui pouvait consolider l’état nouveau, la majorité panbulgare envoyée à l’assemblée n’a eu d’autre souci que de nouer des intrigués contre ses voisins, d’entretenir des propagandes dans la Roumélie orientale, de rêver des aventures nouvelles et au besoin de créer des embarras au jeune prince ainsi élevé au pouvoir dans des conditions si difficiles. Le prince Alexandre, de son côté, a fait tout ce qu’il a pu pour retenir ces emportemens, obéissant autant que possible aux règles constitutionnelles dans la formation de son Cabinet et ne se réservant pour lui-même que le choix du ministre de la guerre. Il s’est trouvé impuissant devant l’anarchie qui est dans les pouvoirs, qui n’a pas tardé à paralyser tout gouvernement, en mettant le pays lui-même en péril.

Voilà où l’on est arrivé en Bulgarie après deux années de vie indépendante. Ce n’est là sans doute qu’une crise inhérente aux passions et à l’inexpérience d’un pays encore novice dans la carrière publique. La crise est cependant assez grave pour que le prince Alexandre, à bout de patience et d’efforts, refusant de s’engager dans des aventures où il ne serait plus soutenu par la Russie, ait cru de voir recourir à un remède assez héroïque. Il n’a pas fait un coup d’état, du moins il le dît ; il s’est borné à charger le ministre de la guerre, le général Erenroth, de composer un cabinet « provisoire jusqu’à la décision de la grande assemblée nationale » qui va être convoquée, et cet acte décisif, il l’accompagne d’une proclamation où il ne déguise ni ses déceptions ni ses résolutions. « Aujourd’hui, dit-il, notre patrie, discréditée à l’extérieur, se trouve désorganisée à l’intérieur. » Son intention est de demander à la « grande assemblée nationale » qui va se réunir « les conditions indispensables au gouvernement. » S’il obtient ces conditions, il gardera la couronne qu’il a reçue il y a deux ans des mains de l’assemblée ; s’il n’obtient pas ce qu’il demandé, il est résolu à « quitter le trône princier, » déclarant d’avance que « l’état actuel des choses lui rend impossible l’exécution de sa mission. « La question en est là : que va-t-il maintenant arriver ? Il est vraisemblable que cet acte viril qui signale sans réticence une situation devenue dangereuse, qui fait appel au pays, frappera l’imagination publique. Déjà des manifestations populaires se sont produites pour détourner le jeune prince d’une abdication dont les conséquences ne laisseraient pas en effet d’être graves, et l’assemblée qui va se réunir pourrait bien se trouver sous la pression d’une nécessité qu’elle ne pourra éluder. Il resté à savoir si cette mission dont parle le prince Alexandre dans sa proclamation deviendra beaucoup plus facile à remplir avec les pouvoirs qu’il réclame ; c’est une expérience de plus qui commencé dans un pays où tout est nouveau. Pour le moment, cette crise de la Bulgarie prouve qu’il est plus aisé à un congrès de décréter des indépendances que de les faire vivre, et que, si c’est la politique de l’Europe d’encourager, de favoriser l’avènement des nationalités nouvelles en Orient, il peut y avoir quelque péril à aller trop vite. On risque de compromettre l’avenir de ces populations mêmes auxquelles on s’intéresse et de se préparer des difficultés, de jeter des semences de guerre là où l’on croyait travailler pour la paix, objet des vœux de l’Europe.

Il y a heureusement, dans les affaires des peuples, des événemens bien venus qui sont comme les aimables intermèdes de la politique : témoin ce récent mariage qui vient d’être célébré à Vienne entre la jeune princesse Stéphanie de Belgique et le prince impérial d’Autriche, l’archiduc Rodolphe. Chose curieuse ! près d’un siècle s’est écoulé depuis que la domination impériale a disparu de Bruxelles. La Belgique a passé par plus d’une révolution ; elle est devenue un royaume indépendant sous la direction du sage roi Léopold Ier et elle n’a fait que s’affermir dans sa libérale existence sous le règne du second souverain, qui a hérité de la sagesse de son père. Aujourd’hui, par une fortune nouvelle, une princesse du jeune royaume s’allie à l’héritier de la vieille maison de Habsbourg, elle est appelée à porter la double couronne d’Autriche et de Hongrie. Tout semble heureux et souriant dans ce mariage, auquel prennent part avec une singulière spontanéité deux nations, celle qui donne la fille de son roi et celle qui reçoit une nouvelle archiduchesse. Avant son départ de Bruxelles, la princesse Stéphanie a été l’objet des manifestations les plus empressées et les plus touchantes de la population belge ; à Vienne, elle a été accueillie avec une effusion joyeuse par toute une ville hospitalière et aimable, où la maison impériale a gardé sa popularité, où l’empereur François-Joseph, faisant ouvrir les portes de ses jardins de Schœnbrunn, a pu dire : « Je veux être au milieu de mes bons Viennois. » Tout le monde, à ce qu’il semble, a voulu contribuer à l’éclat de ces fêtes rehaussées par la présence des princes étrangers et par les pompes traditionnelles d’une des plus vieilles cours de l’Europe aussi bien que par la joie publique. Ce qu’il y a de frappant, c’est d’abord, si l’on veut, la sincérité du sentiment public qui s’est produit à Vienne sur le passage des princes, autour de ces cortèges impériaux et royaux qui sont allés défiler au Prater ; c’est aussi, on en conviendra, le caractère particulier de ces manifestations où toute une population est confondue et où la police est absolument absente. La police ne se montre pas, elle est en congé dans ces jours de fête. Voilà un phénomène singulier ! Tout cela n’est peut-être pas sans quelque signification. Sans doute l’empereur François-Joseph est populaire et respecté ; depuis plus de trente ans, il est associé à toutes les fortunes de l’Autriche : il ne fait qu’un avec son empire. De son côté, le roi des Belges, aimé dans son pays ; est accueilli par la courtoisie populaire des Viennois comme le père de la nouvelle archiduchesse. Tout est naturel ; mais ne remarque-t-on pas que ces deux souverains qui peuvent se mêler familièrement à la population de Vienne sont aussi deux princes qui ont su inspirer le respect et la confiance par une parfaite loyauté dans leur rôle constitutionnel ? Preuve évidente que la liberté par elle-même n’est pas un danger, et que les princes peuvent se sentir en sûreté au milieu de populations accoutumées à honorer leur caractère autant que leur couronne !

Ch. de Mazade.