Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 30 avril 1875

Chronique n° 1033
30 avril 1875


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



30 avril 1875.

Les étrangers qui accusent volontiers les Français d’ignorance et de légèreté commettent souvent eux-mêmes de singulières méprises dans leurs jugemens sur notre pays. Évidemment ils en sont restés à des impressions d’un autre temps. Ils ont l’air de croire à une France agitée, inquiète, livrée tout entière aux passions de partis ou dévorée d’impatiences vengeresses, toujours prête à se jeter dans la révolution ou dans la guerre. Ils ne peuvent se figurer une France tranquille, assez indifférente à toutes les excitations dont on l’assourdit, modeste et recueillie dans sa vie de labeur, résolument attachée à ses affaires, — la vraie France en un mot, telle qu’elle existe aujourd’hui, telle que les événemens l’ont faite.

Cette France nouvelle, beaucoup d’étrangers ne la connaissent pas, ils la voient de loin, ils continuent à la juger sur la foi des faux bruits, des témoignages intéressés ou des correspondances de fantaisie, en lui attribuant toute sorte d’intentions et de préméditations. Si ceux qui parlent légèrement de notre pays l’étudiaient un peu plus en toute sincérité et sans parti-pris, ils s’apercevraient bien vite qu’une métamorphose profonde s’accomplit depuis quelques années, que jamais la France n’a été moins disposée à courir les aventures, — pas plus les aventures de révolution que les aventures de guerre, — qu’il n’y a en définitive qu’une nation éprouvée cherchant uniquement la sécurité intérieure et la paix extérieure. Oui, avec un peu d’équité et de clairvoyance, les étrangers qui n’ont point de rôle dans les hautes comédies diplomatiques démêleraient la vraie nature du travail qui se poursuit en France, et ils comprendraient que dans cette reconstitution intérieure que tout rend laborieuse, dans cette réorganisation de nos forces qu’on se plaît parfois à dénaturer, il n’y a rien qui ne soit une garantie pour les intérêts de l’Europe, pour la paix du monde. On peut vraiment être fort tranquille ; les visiteurs, princes ou simples touristes, peuvent venir à Paris, ils ne rencontreront pas sur leur chemin ces masses de cavalerie que les lynx teutons ont vues en marche vers la frontière, ils ne découvriront pas la moindre trace d’une agitation ou d’une conspiration quelconque contre l’ordre universel ; ils verront le « péril social » dans des polémiques de journaux, point du tout dans les rues. Ils trouveront une nation toujours bienveillante, désabusée, prompte à jouir du repos qu’on lui laisse, assez peu disposée à prendre feu pour les conseils-généraux, dont la session vient de finir, et pour l’assemblée, dont la session va recommencer, pour les prétendus dissentimens de cabinet et pour les lois qu’on prépare, pour les monotones manifestes de la presse légitimiste ou pour le dernier discours de M. Gambetta lui-même. Ce qui se passe au moment présent en France n’est point toujours sans doute facile à saisir, et les étrangers peuvent s’y tromper, puisque des Français s’y méprennent souvent. Ce n’est nullement de l’indifférence ou une atonie découragée, c’est le sentiment profond d’une nation qui, en se concentrant sur elle-même, n’attache plus trop d’importance à des choses pour lesquelles elle se serait passionnée dans d’autres temps, — si bien qu’il y a une sorte d’étrange et indéfinissable contraste entre l’état réel du pays et les polémiques plus ou moins vives, les agitations plus ou moins artificielles de la politique. On le voit depuis quelques semaines dans cet interrègne parlementaire rempli de petites et assez vaines disputes. M. le vice-président du conseil changera-t-il un nombre plus ou moins grand de préfets ? M. le garde des sceaux a-t-il décidément expédié des instructions pour ramener les juges de paix aux soins et aux devoirs de leur magistrature toute locale ? M. Buffet et M. Dufaure sont-ils d’accord, ou se sont-ils querellés pour quelque circulaire nouvelle, pour le choix d’un fonctionnaire ? Le scrutin de liste prévaudra-t-il sur le scrutin par arrondissement dans le régime électoral ? Y aura-t-il une loi sur la presse, et quelle sera cette loi ? Ce sont là des affaires dont les journaux s’occupent avec la meilleure volonté d’animer la scène politique, avec leurs préoccupations de partis, au risque de hasarder beaucoup de conjectures et d’en être réduits à supposer dans le gouvernement des dissidences qui n’existent point ou qui n’ont certainement pas la gravité qu’on peut croire.

La vérité est que le pays ne prend pas un intérêt démesuré à la plupart de ces questions, qui se préciseront nécessairement le jour où l’assemblée sera réunie, qui seront résolues alors comme l’ont été jusqu’ici bien d’autres questions plus sérieuses. le pays, quant à lui, est peu sensible aux subtilités et aux nuances, le plus souvent il ne les comprend pas. Il ne voit qu’une chose, l’établissement d’un régime constitutionnel qui le met à l’abri de l’imprévu en lui assurant des conditions fixes d’existence, en lui ménageant même les moyens de réformer régulièrement ses institutions. L’essentiel pour lui maintenant est que ce régime devienne une réalité, qu’on se hâte de faire les lois destinées à compléter l’organisation constitutionnelle, qu’il y ait enfin un gouvernement sensé et honnête, l’aidant à franchir sans secousse cette période de transition.

Que les partis déçus s’agitent encore, s’efforçant de ramener le pays à ses incertitudes d’hier et mettant leur dernière espérance dans quelque crise nouvelle, ils obéissent à la logique de leurs passions ou de leurs préjugés. Si tous ceux qui ont contribué au vote du 25 février ont un peu de prévoyance ou même de sollicitude de leur œuvré, ils resteront certainement unis ; ils mettront tout ce qu’ils ont d’esprit de conciliation et de zèle à éviter les difficultés ; ils laisseront surtout au ministère qui existe aujourd’hui le soin de conduire jusqu’au bout cette expérience de la première application du régime nouveau. C’est leur intérêt, et c’est aussi un sentiment qui paraît dominer toutes les opinions modérées aux approches de la session décisive près de se rouvrir à Versailles. Le mieux serait de s’interdire les interpellations irritantes, les discussions inutiles, de s’en tenir aux lois strictement nécessaires.

Il faudra bien toujours sans doute trancher la question du régime électoral, se prononcer entre le scrutin de liste et le scrutin par arrondissement. Ceci, on ne peut l’éviter, et il y a, ce nous semble, des esprits bien prompts à se décider par une sorte de tradition ou par un calcul peu sûr pour le scrutin de liste. Ces esprits ne prennent pas garde qu’en croyant mieux combattre ainsi les bonapartistes ils vont tout droit à des élections plus ou moins plébiscitaires qui peuvent être une arme aux mains de ces ennemis mêmes contre lesquels ils prétendent se prémunir. C’est dans tous les cas une de ces questions qu’on ne peut résoudre par des considérations accidentelles ou locales, sous peine d’avouer qu’on suit une politique de circonstance, ce qui n’est pas la meilleure manière d’accréditer et d’affermir un régime nouveau. Reste la loi sur la presse, qui paraît rentrer aussi dans le programme des propositions dont l’assemblée doit être saisie à son retour. Une commission consultative a été réunie par M. le garde des sceaux pour préparer un projet. Qu’en sera-t-il cette fois du travail de la commission appelée en consultation par M. Dufaure ? En vérité, nous nous demandons pourquoi la presse est toujours la première à solliciter des réformes de législation. Les assemblées ne songent guère à elle que pour lui imposer des restrictions ou des charges nouvelles, toutes les fois qu’on s’occupe de ses affaires, il y a de quoi s’inquiéter. Des lois sur la presse, il y en a déjà de toute sorte, il y en a de toutes les dates, de tous les régimes, et les meilleures encore, les plus équitables, les plus libérales, sont celles qui remontent à 1819, qui ont été léguées par la restauration. Une loi nouvelle est-elle donc nécessaire aujourd’hui ? La question se lie à la levée de l’état de siège, dit-on ; c’est possible, mais on nous permettra d’ajouter que ce qui est présenté comme une explication n’est à nos yeux qu’une sorte de rappel douloureux aux nécessités d’une situation difficile, délicate, où une loi de plus ne remédiera à rien et ne dispensera pas. même en certains cas d’une action discrétionnaire. Il ne s’agit nullement ici de savoir si l’état de siège est une condition régulière et libérale ; il y a en jeu un intérêt d’un autre ordre devant lequel le gouvernement devrait s’arrêter, en demandant à rester armé sous sa responsabilité, et tous les partis devraient respecter la réserve du gouvernement. C’est à M. le ministre des affaires étrangères de ne pas laisser s’engager des discussions qui ne peuvent qu’être périlleuses comme l’ont été déjà les discussions des derniers mois sur la réorganisation de l’armée.

Le malheur est qu’on oublie trop souvent les difficultés, les rigueurs d’une situation où les assemblées elles-mêmes ont leurs obligations comme la presse, où l’état de siège n’est pas plus extraordinaire que bien d’autres choses, où le premier de tous les intérêts est de placer la sécurité de la France sous Lai protection, d’une sagesse que les partis doivent savoir s’imposer spontanément, qu’on doit leur imposer, s’ils ne l’ont pas volontairement. L’organisation, constitutionnelle, à laquelle se sont ralliés tous les esprits sensés, a été créée précisément pour assurer cette protection par des institutions fixes, par un gouvernement défini. C’est l’essence de ce régime, nouveau qui a été fondé sous le nom de la république, avec le concours de toutes les opinions modérées, pour la sauvegarde de l’intérêt national.

Que les partis commentent les institutions nouvelles à leur façon, ils sont libres ; ils doivent tout au moins commencer par les respecter, et les légitimistes s’engageraient dans une campagne singulièrement risquée, s’ils prenaient pour mot d’ordre le récent manifeste d’un congrès de journaux qui a la prétention de tracer le programme de ce qu’il appelle par un euphémisme la politique conservatrice. Le centre droit est assez malmené dans le manifeste des journaux de la légitimité traditionnelle. Les hommes du centre droit sont des défectionnaires, des tartufes, heureusement dévoilés depuis « la comédie d’octobre 1873. » Les purs, les « vrais conservateurs, » ce sont les royalistes décidés à marcher en avant, seuls, s’il le faut, la tête haute et le front découvert, « sans regarder qui suit. » Les légitimistes, avec cette règle de conduite, pourraient effectivement être bientôt « seuls » sur leur chemin d’aventure ; ils auraient, il est vrai, l’avantage d’avoir la tête haute, au risque de ne pas regarder où ils marchent, — ils s’exposeraient aussi à broncher sur la première pierre du. chemin. Ce serait surtout de leur part une étrange manière de respecter la paix de la France que de tenter dès aujourd’hui de l’agiter de nouveau en entreprenant de la conduire par une campagne turbulente de révision vers une restauration tout aussi chimérique que celle qui a été déjà essayée, et qui a eu un si brillant succès. Si les légitimistes n’avaient pas d’autre procédé pour mettre au service de la France la considération, l’influence que peuvent leur donner les traditions, la position sociale et la fortune, ils n’auraient rien de mieux à faire que de rentrer dans la retraite ou de se réfugier dans cette bouderie qui a été quelquefois pour eux une politique. La pire des choses serait encore de se servir pour une agitation nouvelle de prétextes religieux en préparant jusque dans Paris des manifestations qui, en dépassant les limites d’un acte du culte, provoqueraient peut-être des manifestations contraires et pourraient devenir un principe de trouble. Des passions ardentes peuvent tenter de ces aventures, M. l’archevêque de Paris ne peut pas sûrement laisser transformer en rendez-vous d’agitation la cérémonie de la fondation d’une église sur les hauteurs de Montmartre, et il y aurait de la part du gouvernement une singulière imprévoyance à permettre, sous une couleur religieuse, les démonstrations d’un parti qui lui a déjà donné des embarras, qui peut lui en donner encore. Il faut en finir avec tous ces bruits, et contraindre toutes ces manifestations aussi dangereuses que stériles à respecter au moins l’intérêt national.

Comment les légitimistes entendent la situation actuelle, on peut le voir tous les jours par la manière dont ils interprètent la constitution du 25 février. Ils se réduisent volontairement à un rôle de protestation irritée et stérile. Ils ne peuvent plus changer ce qui a été fait, ils s’efforcent de le décrier et de le ruiner, sans s’apercevoir que tout ce qu’ils peuvent dire contre la république ne tourne pas nécessairement au profit de la monarchie de leur choix. Ce sont des agitateurs chagrins qui refusent de reconnaître la puissance des choses, qui en sont toujours à espérer le miracle sauveur devant lequel le régime nouveau s’évanouira. Il serait un peu plus curieux de savoir comment les républicains avancés eux-mêmes comprennent cette œuvre, à laquelle ils se sont associés, qu’ils ont sanctionnée de leur vote parce qu’elle porte l’étiquette de la république, et c’est le leader du radicalisme parlementaire, c’est M. Gambetta qui s’est chargé de le dire en allant expliquer les lois constitutionnelles aux électeurs de Ménilmontant et de Belleville. Il s’est fait le commentateur, le théoricien de l’organisation nouvelle dans une réunion nombreuse d’un quartier de Paris qui ne passe pas précisément pour conservateur.

Assurément M. Gambetta a un langage et des interprétations à lui. Il a des flatteries familières pour son parti, pour ses électeurs, et il ne peut se de faire d’un certain accent de premier rôle du drame. Il a l’éloquence assez prolixe et passablement trouble ; il parle de l’esprit communal qui « constitue les entrailles de la démocratie ; » il fait du futur sénat « le grand conseil » des communes françaises. Des phrases, des déclamations, des banalités retentissantes, de la forfanterie radicale, il y a tout ce qu’on voudra dans ce long discours, qui doit avoir duré au moins trois heures, et qui ressemble à un manifeste. Il n’est pas moins certain qu’à travers tout l’esprit est plus modéré que le langage dans cette harangue tribunitienne. Sous ces amplifications incorrectes, il y a une habileté réelle, un sens politique des plus fins, et si l’on veut mesurer le chemin qui a été parcouru en peu de temps, le travail qui s’est fait dans les partis, même dans les partis extrêmes, on peut s’en rendre compte par ce discours de Ménilmontant, par l’accueil qu’il a reçu d’un auditoire aux idées exaltées.

Tout est caractéristique. Il y a quelques années, M. Gambetta refusait avec arrogance à l’assemblée de Versailles le droit de constituer, s’il ne voulait pas même accepter de ses mains la république, s’il lui prenait fantaisie de la voter ; il se moquait de la république conservatrice de M. Thiers. La proposition d’une seconde chambre était aux yeux des radicaux une invention réactionnaire et oligarchique. Le droit de révision constitutionnelle réservé au parlement eût ressemblé à une usurpation, à un attentat contre la souveraineté populaire. Aujourd’hui cet orgueil est un peu tombé, ces prétentions de secte se courbent devant la nécessité, et non-seulement M. Gambetta trouve parfaitement légitime que l’assemblée vote la république, qu’elle crée un sénat, qu’elle consacre le droit de révision parlementaire, mais encore il fait alliance avec une fraction de la majorité conservatrice pour aider au succès de l’œuvre commune. Bien mieux, en vrai néophyte, il soutient que cette constitution à peine discutée, à peine ébauchée, n’est point aussi insuffisante qu’on le dit ; il exalte dans son principe et dans sa fonction de grand pouvoir public ce sénat qu’il affuble, il est vrai, du titre de « grand conseil des communes françaises, » et qu’il dénature passablement ; il assure que le droit de révision est tout ce qu’il y a de plus juste et de plus favorable ; il ne refuse point son vote à un ministère conservateur, et pendant trois heures, sauf les saillies de tempérament et les sacrifices à la popularité, il parle devant un auditoire radical de modération, de patience, de concessions, de ménagemens nécessaires. Il parle, il raconte ce qu’il a fait, il expose les raisons de prudence qui l’ont dirigé, et après tout ce qu’il dit ne semble pas mal accueilli. Belleville se pique de sagesse ! Est-ce de l’habileté de circonstance ? est-ce une sincérité réelle ? C’est là la question, et ce n’est peut-être pas ce qu’il y a de mieux qu’on puisse se faire cette question.

M. Gambetta a sûrement pris une part active et efficace aux dernières transformations. Malheureusement il a toujours un peu trop l’air de jouer un rôle et de se croire plus habile que tout le monde. Avec ses alliés du parlement, il sacrifie bien un peu ses amis de Belleville, cette terrible « queue » qu’il prétend ne pas vouloir couper. A Ménilmontant, il semble faire des signes d’intelligence à ceux qui l’écoutent et leur dire : Entendez-moi bien et surtout comprenez-moi. Ne vous inquiétez pas de tout ce que nous faisons à Versailles, prenez patience. Laissez l’assemblée voter la république, voter le sénat, voter le droit de révision et tout ce qu’elle voudra. Quand le tour sera joué, les élections viendront. Le centre droit nous aura délivrés des bonapartistes, le suffrage universel nous délivrera du centre droit : nous aurons la majorité, et alors nous ferons ce que nous voudrons ; nous constituerons la vraie république des républicains, la république radicale ! — Eh bien ! si M. Gambetta se livrait plus ou moins à cette diplomatie, il serait la dupe de son habileté, et il exposerait le régime qu’il préfère à un prompt retour de fortune. Il est certainement intéressé pour le succès de ses idées à être sincère dans sa modération. Lorsque M. Thiers parlait un jour de faire la république sans les républicains, il exprimait sous une forme piquante une pensée profonde. Il voulait dire, non point à coup sûr que les républicains devaient être exclus du gouvernement, mais qu’ils ne devaient pas dominer, que le jour où ils seraient les maîtres la république serait perdue. Elle ne serait plus bientôt qu’une œuvre de parti ou de faction entraînée rapidement vers les excès, provoquant la coalition de tous les instincts conservateurs. C’est alors que M. Gambetta n’aurait plus la liberté, de « couper cette queue » dont il parle et dont il ne veut pas se séparer. Il ne serait que l’otage de ceux à qui il peut faire entendre aujourd’hui le langage de la raison, parce qu’il s’appuie à un régime gouverné par des conservateurs. Il serait emporté par la logique des passions qu’il aurait déchaînées. La république durerait sans doute encore assez pour bouleverser la France, pour attirer sur elle de nouveaux et effroyables malheurs, elle n’aurait plus qu’une existence bornée et déshonorée.

C’est une histoire invariable, claire comme le jour. La république par elle-même n’a certes rien que de simple et de rationnel, elle ne rencontre pas une opposition systématique parmi les esprits sérieux. Ses plus dangereux ennemis, ce sont les républicains, ou du moins ce sont ceux qui la compromettent par leurs préjugés ou leur fanatisme ; ce sont ceux qui la représentent sans cesse sous la figure du passé, qui la coiffent d’un bonnet phrygien, qui seraient toujours prêts à la faire persécutrice et tyrannique, qui voudraient contraindre tout le monde à se signer devant leur idole. Est-ce qu’on ne connaît pas de ces hommes ? La république est pour eux un fétiche, ils la voient dans leurs rêves, ils veulent avoir son portrait dans leurs conseils ; ils barbouilleraient les murs de son effigie, au risque de finir par la rendre agaçante et odieuse, ils mettraient partout son nom à la place du nom de la France. M. Gambetta en était encore là il y a quelques années dans son discours de Grenoble, il en est revenu, et ce qu’il a de mieux à faire, c’est de montrer que sa modération d’aujourd’hui n’est point un jeu, que l’expérience lui a servi. Qu’on suppose un instant les « vrais » républicains, ceux qui attendent toujours leur heure, dirigeant les affaires du pays depuis 1871, maîtres du pouvoir avec leurs idées, leurs entraînemens, leurs connivences et leurs faiblesses : rien n’est plus clair, tout serait déjà fini. La meilleure chance de la république après 1870 a été de rencontrer M. Thiers d’abord, puis maintenant M. le maréchal de Mac-Mahon, M. Buffet, M. Dulaure, M. le duc Decazes, M. le duc d’Audiffret-Pasquier, et tous les hommes sensés, modérés, dont l’alliance, après avoir contribué au succès du 25 février, reste une garantie. Elle existe aujourd’hui, cette république, à la faveur d’un ensemble de circonstances exceptionnelles, elle a passé par un certain nombre d’épreuves, elle a fini par prendre la consistance d’un régime légal et défini ; mais, il ne faut pas s’y tromper, elle ne peut vivre et s’affermir qu’en s’organisant et en se fortifiant par une vigilance incessante, en rassurant tous les intérêts, en devenant l’énergique instrument de la régénération de la France, en se créant des traditions de gouvernement, en montrant à l’Europe qu’on peut traiter avec elle, en toute sûreté. Elle n’a vécu jusqu’ici que parce qu’elle a gardé le caractère et les dehors d’un régime régulier, parce qu’elle est restée la république de tout le monde au lieu d’être la république des républicains, parce qu’elle a maintenu imperturbablement l’ordre et la paix : c’est ce qu’il s’agit de continuer par le vote des dernières lois qui doivent compléter l’organisation constitutionnelle, par la préparation prudente des élections générales ; de ces élections, qui doivent être une sorte d’acclimatation légale et définitive des, institutions nouvelles, une garantie pour le pays, non une victoire de parti.

L’ordre intérieur et la paix extérieure, c’est la double et invariable condition qui s’impose aujourd’hui à la France ; c’est tout ce qu’elle désire, et les étrangers se trompent autant lorsqu’ils découvrent partout des impatiences de revanche, des préparatifs de guerre, que lorsqu’ils croient voir dans le moindre incident de nos affaires parlementaires le signe de prochaines convulsions. La France peut avoir des difficultés, elle est en mesure de les dénouer, ou de les surmonter ; elle n’est point heureusement à la merci des excitations de partis, et quatre ans de sagesse devaient montrer que notre pays sait rester maître de lui-même, qu’un gouvernement peut faire, ce qu’il veut lorsqu’il s’inspire de l’intérêt national.

La démonstration est d’autant plus éloquente que ces quatre années n’ont point été certainement exemptes de complications et de dangers. Les passions religieuses, les intempérances de parti, les menaces de restauration absolutiste et cléricale, nous ont fait par instans une situation à coup sûr délicate vis-à-vis de l’Italie. Est-ce que ces passions, et ces agitations ont eu le pouvoir de détourner ou d’entraîner notre politique ? Est-ce que le gouvernement, après comme avant le 24 mai, n’a pas été le premier à sentir la nécessité d’écarter tout ce qui pouvait être un sujet d’ombrage ? Est-ce qu’il n’a pas mis tout son zèle à rétablir l’intimité et la cordialité dans les rapports des deux pays ? Il y a réussi par une prudence qui ne pouvait rien coûter à notre dignité, parce qu’elle ne faisait que reconnaître l’accord intime des intérêts de la France et des intérêts de l’Italie. L’Espagne elle-même nous a fait des querelles d’Allemands, elle nous a envoyé des notes ; on a répondu le moins possible à cette diplomatie tapageuse, on a laissé passer ce pouvoir mal inspiré qui a été bientôt remplacé par un gouvernement ami. Avec l’Allemagne, nos relations n’ont pas été toujours faciles, et, bien que les difficultés ne vinssent pas de nous, est-ce que notre gouvernement ne s’est pas interdit jusqu’à l’impatience ? N’a-t-on pas tout épuisé pour éviter les conflits et les froissemens ? Nulle part assurément on ne peut distinguer la moindre trace d’une velléité agitatrice. Par raison, par dignité, par une inspiration de virile sagesse, la France s’est montrée entre toutes la nation pacifique ; elle a sûrement réussi à dissiper par cette conduite bien des défiances, et, lorsqu’aujourd’hui, à Liverpool, à Bradford, à Birmingham, un de nos éminens compatriotes, M. Michel Chevalier, est accueilli avec les plus honorables marques de sympathie, que signifient ces démonstrations ? Elles s’adressent non-seulement au promoteur de la liberté commerciale, mais encore et surtout au messager de la nation laborieuse et pacifique.

Évidemment, le bon sens des nations sérieuses ne peut s’y tromper, la France est tout entière à la paix pour longtemps, et si elle se livre lentement, quelquefois assez confusément, à cette réorganisation de l’armée, qui n’est qu’un prétexte de récriminations et de polémiques, ce n’est certes point parce qu’elle a des intentions menaçantes, c’est parce qu’elle veut rester la France. Elle fait aujourd’hui ce qu’elle aurait dû faire avant 1870 ; elle répare aussi les pertes qu’elle a essuyées pendant la guerre, elle relève ses forteresses démantelées ou elle renouvelle ses institutions militaires. Il faut en prendre son parti, on ne découvrira ni desseins d’agitation ni combinaisons secrètes dans l’acte le plus simple d’un pays qui ne veut pas déchoir, et les journaux allemands eux-mêmes, après beaucoup de bruit pour rien, finissent par se calmer. S’ils ne reconnaissent pas qu’ils se sont trompés, qu’ils ont pris des chimères pour des réalités, ils commencent à croire qu’ils ont tiré un coup de pistolet inutilement ou inopportunément. C’est fort heureux. Convenez cependant qu’il y a quelque chose d’étrange dans ces reproches d’armemens démesurés adressés à la France par les journaux d’une nation puissante ; qui depuis quelques années a dépensé des sommes immenses en fortifications, qui a sur notre frontière Metz et Strasbourg, qui a porté son armée permanente au-delà de 400,000 hommes et qui en quelques jours pourrait mettre plus de 1 million de soldats sur pied ! Les Allemands se plaignent quelquefois, ils ont les inconvéniens de la grandeur, et s’il y a par instans des malaises en Europe, au lieu de chercher les causes bien loin, ils n’ont qu’à se souvenir de ces paroles que M. de Moltke prononçait l’an dernier dans le parlement de Berlin : « Ne nous faisons aucune illusion, depuis nos heureuses guerres nous sommes partout respectés, nulle part nous ne sommes plus aimés. De tous côtés nous rencontrons la méfiance. On craint que l’Allemagne, devenue trop puissante, ne soit désormais un voisin gênant. » La France, quant à elle, ne veut sûrement importuner personne, elle se borne à écarter des soupçons aussi étranges qu’injustes, et pour le reste elle n’a vraiment d’autre rôle que de suivre avec curiosité, avec intérêt, M. de Bismarck dans la campagne semi-religieuse, semi-diplomatique, où il a cru devoir s’engager, où il s’avance avec la hardiesse habile qui ne lui manque jamais.

Ce qu’il y a de particulièrement allemand dans cette lutte suit son cours. Le parlement de Berlin vient de discuter la réforme des articles de la constitution relatifs aux églises, et M. de Bismarck, dans un de ces discours calculés et impétueux qui lui sont familiers, n’a point caché qu’il irait jusqu’au bout, qu’il emploierait tous les moyens pour réduire les résistances, qu’il armerait l’état de toutes pièces contre les agressions papales ou épiscopales, puis que, cela fait, il serait disposé à la paix, s’il survenait un pape pacifique au Vatican, s’il y avait un Antonelli homme d’esprit qui ne fût pas sous le joug des jésuites. Quant à la partie diplomatique de la campagne, il est bien clair que, s’il y a eu quelque ouverture faite auprès de l’Italie au sujet de la loi des garanties, elle n’a pu avoir un résultat bien décisif ; dans tous les cas, ces communications confidentielles n’ont évidemment exercé aucune influence sur les rapports des deux pays, qui restent ce qu’ils étaient avant l’entrevue de Venise. Après l’empereur d’Autriche, c’est le prince impérial d’Allemagne qui voyage en ce moment en Italie, qui est allé à Florence, à Naples, partout, excepté à Rome, et qui a reçu naturellement du roi, du prince Humbert, l’accueil qu’il devait recevoir. Maintenant faut-il chercher un sens politique dans ce voyage de l’héritier de la couronne d’Allemagne, comme on a voulu chercher une signification dans l’entrevue de Venise ? La politique joue toujours plus ou moins un rôle dans les voyages des princes ; nous inclinerions volontiers à croire cependant qu’il serait assez inutile de se mettre en frais d’imagination pour découvrir des combinaisons qui n’ont aucune raison d’être, parce qu’en définitive entre l’Allemagne et l’Italie pour le moment la cordialité des rapports n’implique pas la solidarité des intérêts et des politiques. L’Italie a son indépendance, qu’elle n’entend sûrement pas livrer ou subordonner aux convenances allemandes, et, si elle a elle-même ses affaires religieuses, ses querelles avec le pape, elle a aussi sa manière de les conduire et de les régler.

Où en est d’un autre côté la correspondance diplomatique engagée depuis trois mois par M. de Bismarck avec le gouvernement belge ? Il paraît bien que M. Disraeli prenait trop promptement son désir pour une réalité lorsqu’il disait, il y a quelques jours, dans le parlement anglais que l’incident était terminé par la réponse de la Belgique à une représentation amicale de l’Allemagne. Au moment où M. Disraeli parlait, l’envoyé allemand à Bruxelles, M. le comte Perponcher, faisait au ministère belge une communication nouvelle qui, ainsi que la précédente, a été portée à la connaissance des divers cabinets. Il ne faut rien grossir ; non évidemment, pas plus dans la dépêche nouvelle que dans la première, M. de Bismarck n’a adressé des menaces ou un ultimatum à la Belgique. Il ne demande pas non plus une réforme de la constitution belge. Si c’est là ce que M. Disraeli a voulu dire en parlant d’une simple représentation amicale, il a eu certes raison ; mais enfin il ne reste pas moins un conflit des plus délicats entre une puissance considérable et un petit pays couvert, jusqu’ici par la neutralité ! M. de Bismarck, il est vrai, semble avoir trouvé un moyen ingénieux, il transforme la question ; il proposerait de soumettre à une sorte d’examen international un code de garanties réciproques contre les attaques de la presse, contre toutes les manifestations hostiles dont des gouvernemens étrangers peuvent être l’objet. On remarquera cette tendance du chancelier allemand à généraliser les questions, soit à propos du pape, soit au sujet de la Belgique, à constituer un aéropage européen, où il aurait, bien entendu, le rôle directeur. Malheureusement M. de Bismarck ne simplifie pas les questions en les généralisant, il les complique au contraire en mettant en avant des combinaisons ; peu saisissables, peu admissibles pour les grandes puissances, assurément périlleuses pour les petites nations, aussi attachées que les grandes à leur indépendance, et en définitive il laisse tout en suspens.

Les événemens d’aujourd’hui ont cela de caractéristique qu’ils s’éclairent souvent de la lumière ; d’un passé plein de révélations et d’enseignemens pour les victorieux comme pour les vaincus. Ce passé M. Lanfrey le raconte dans son Histoire de Napoléon Ier, qu’il reprend après une interruption de quelques années, et dont il publie maintenant le cinquième volume. C’est l’histoire de cette période qui va de la campagne d’Autriche en 1809 aux préliminaires de la campagne de Russie à travers les guerres d’Espagne et de Portugal. M. Lanfrey se remet à l’œuvre avec un talent qui s’est mûri par l’étude, par l’expérience des affaires, qui a pris aussi un nouveau caractère d’élévation et de fermeté. Il décrit cette époque pleine d’actions héroïques et d’erreurs fatales. Il conduit Napoléon à ce point culminant que tous les dominateurs qui ne savent pas se contenir connaissent un jour ou l’autre, où ils sont saisis de vertige avant de se précipiter : dernier enseignement laissé par le plus grand des victorieux à ceux qui abusent de la victoire et de la puissance !


CH. DE MAZADE.