Chronique de la quinzaine - 30 avril 1843

Chronique n° 265
30 avril 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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30 avril 1843.


Pendant que la chambre des pairs discutait les importantes questions qui se rattachent au recrutement et à la réserve de l’armée, la chambre des députés poursuivait le cours de ses travaux sans direction et de ses boutades incohérentes. La loi sur le roulage n’a traversé l’épreuve du scrutin que grace aux contradictions dont elle abonde, contradictions qui ont donné une satisfaction apparente aux vues les plus opposées. Cette conception informe aura l’étrange résultat de créer pour la première fois en France un pouvoir supérieur à celui de la loi elle-même, et d’investir des corps locaux du droit de détruire l’effet d’une prescription générale.

L’attitude du ministère durant le cours de ce débat a singulièrement frappé la chambre et l’opinion publique : il affectait de se tenir en dehors d’une discussion qu’il avait visiblement renoncé à diriger, disposé qu’il était à en accepter toutes les chances. Cette politique de résignation et d’indifférence fait chaque jour des progrès qu’il est impossible de ne pas signaler. Il ne se passe guère de séance où le ministère ne dépose sur le bureau force projets de loi, force demandes de crédits supplémentaires surtout ; puis, lorsque ces projets sont tombés dans le domaine d’une commission, le pouvoir renonce à toute intervention active, il se dégage de toute responsabilité, et laisse à la fortune et aux évènemens ce que le soin même de sa propre conservation commanderait impérieusement de leur ôter. Lorsque sir Robert Peel imposait l’income-tax aux vieilles répugnances des tories, il faisait une œuvre que tout cabinet conservateur vraiment digne de ce nom devrait au moins imiter en quelque chose. On ne fonde pas un pouvoir en se mettant la queue de son parti, en courbant la tête devant tous les obstacles ; on n’est pas un ministère sérieux lorsque d’une part on abandonne sans combat le principe de l’enquête électorale aux exigences de l’opposition, lorsque de l’autre on recule sur tant de questions soulevées par le pouvoir lui-même, depuis les traités de commerce jusqu’aux ministres d’état.

Mais voici venir un autre intérêt sur lequel un ministère anglais ne capitulerait point à coup sûr, après avoir solennellement proposé une résolution aussi hardie que celle à laquelle s’est arrêté le cabinet du 29 octobre ; voici une mesure qu’on n’hésiterait pas un moment, au-delà de la Manche, à imposer à ses amis comme condition formelle de son maintien aux affaires. La commission des sucres a déposé son rapport, et cet important objet va enfin arracher la chambre à l’atonie qui l’épuise et l’énerve. On sait que la majorité, dont M. Gauthier de Rumilly est l’organe, refait de fond en comble le projet du gouvernement, et qu’elle substitue à l’interdiction de la culture indigène un maximum de production au-delà duquel l’impôt s’élèverait dans une progression déterminée. De son côté, la minorité, représentée par M. H. Passy, a consigné au rapport une opinion qui ne diffère pas moins radicalement du projet ministériel, puisqu’elle réclame l’égalité d’impôt sur les deux sucres au droit de 49 fr. 50 c. dans une période de trois années. Voilà donc une commission où, par une étrange bizarrerie, M. Berryer, député de Marseille, se trouve avoir défendu seul la pensée du gouvernement, et voici la chambre appelée à choisir entre deux projets également désavoués par le cabinet !

Ce fait suffit pour révéler et l’indiscipline des partis, et le peu d’autorité des hommes politiques dans les questions d’intérêts matériels, sur lesquels on affichait naguère la prétention de concentrer toute l’action gouvernementale. Nous abordons enfin de front ces problèmes redoutables : la loi des sucres est le premier pas dans une carrière vaste et nouvelle ; c’est la première tentative sérieuse pour organiser ou dominer des intérêts, des industries et des habitudes opposés. Écartée de la diplomatie par la fatalité qui paralyse son action extérieure, sortie de la politique générale par le dégoût profond qu’elle lui Inspire, la France va donc entrer dans cette ère toute pratique où on la convie depuis si long-temps à se confiner. Nous allons voir si le pouvoir y gagnera quelque chose en influence et en durée, et si son œuvre sera plus grande, plus facile et plus féconde.

On a triomphé successivement du compte-rendu et des sociétés secrètes, des émeutes et de la coalition parlementaire. Sera-t-il aussi facile d’avoir raison des intérêts ? Nous en doutons fort, et nous attendons le pouvoir à une très prochaine expérience.

Plus ces intérêts se sont développés dans une liberté que la loi n’a jusqu’ici songé ni à régler, ni à contenir, et plus il est devenu difficile de leur imposer des sacrifices. Il semble d’ailleurs que l’imprévoyance des divers gouvernemens qui se sont succédé ait tout fait pour aggraver une situation que la libéralité même de la nature envers la France a rendue pour nous plus difficile que pour tous les autres peuples de l’Europe. Quand la grappe et l’olive mûrissent sous le soleil de la Provence, tandis que le sol humide de la Normandie et de la Bretagne ne produit que des céréales et de verts pâturages : lorsque la présence des bassins houillers et les grandes voies de communication ont concentré presque toute l’industrie manufacturière dans nos provinces de l’est et du nord, pendant que celles de l’ouest et du midi sont restées purement agricoles, il est impossible de ne pas trouver dans cet antagonisme permanent des germes d’embarras, pour ne pas dire de perturbations prochaines. La situation de la propriété, grevée d’une hypothèque de 13 milliards et menacée d’un morcellement indéfini, est connue de tout le monde, et, en exagérant quelques données incontestables d’ailleurs, M. Mauguin n’a rien ôté à la gravité de cette question. L’état de la culture vinicole est d’autant plus sérieux que les palliatifs proposés sont évidemment illusoires, car le mal vient de la concurrence chaque jour croissante des vignobles étrangers, qui restreint les débouchés de notre agriculture, comme les similaires manufacturés restreignent ceux de notre industrie. C’est en présence de ces faits et au milieu des excitations prodiguées sans mesure à l’égoïsme des localités, que va se poser le grand problème qui résume en lui seul toutes les difficultés et tous les périls de notre situation économique.

Répétons-le : ces difficultés et ces périls sont sortis, pour la France, des conditions même de son sol, et, bien plus encore, de l’imprévoyance de ses lois. Pendant vingt ans, on a surexcité de toute manière la production du sucre de betterave ; on ne s’est pas borné à continuer, durant la paix, la politique du blocus continental, on ne s’est pas contenté de départir au sucre indigène une scandaleuse exemption de toute taxe ; on l’a encore admis, jusqu’en 1833, à la jouissance frauduleuse des primes accordées à l’exportation des sucres raffinés. Les chambres en étaient là lorsqu’on s’est enfin aperçu un jour, en s’éveillant comme en sursaut, que la coexistence des deux sucres soulevait de grandes difficultés. Mais par quel côté a-t-on d’abord envisagé cette affaire ? Il faut bien le rappeler, par le plus étroit de tous, par le côté purement fiscal. On a vu que l’affranchissement d’impôts accordé au sucre indigène diminuait notablement, et d’année en année, les revenus du trésor et dans les premières combinaisons ministérielles on s’est exclusivement préoccupé du soin de remédier à cet inconvénient, grave sans doute, mais secondaire. Aucun effort sérieux n’a été tenté pour équilibrer les deux productions, pour les préparer l’une et l’autre à un régime d’égalité et de droit commun, et c’est lentement et à grand’ peine que le double intérêt maritime et agricole, engagé dans ce débat, a paru se révéler aux yeux du gouvernement, de la législature et du pays. Aussi aucun principe large et fécond n’a-t-il été proclamé, et l’on s’est traîné d’expédiens en expédiens. Après avoir parlé d’abord d’un droit illusoire de 5 fr. par quintal métrique sur la sucrerie indigène, on a voté soudain, en 1837 ; l’impôt de 16 fr. 50 c., lorsque la veille encore on paraissait disposé à procéder par voie de dégrèvement ; puis advenant la crise de 1838, amenée par la coïncidence de deux récoltes abondantes, on a dû, faute de pouvoir déterminer la chambre à s’occuper de la question, procéder par voie d’ordonnance, et un dégrèvement de 13 fr. 50 c. est venu réduire à 19 fr. 50 c. par hectolitre le privilège du sucre indigène sur le marché national. Mais les plaintes ne cessèrent pas plus que les embarras A partir de cette époque, une lutte à mort s’engagea, tout au contraire, entre nos colonies et notre industrie sucrière, et, après tant d’années d’indifférence et d’irréflexion, deux systèmes absolus se produisirent pour la première fois. Les uns déclarèrent solennellement qu’il n’était plus d’autre moyen de sauver la fortune de nos compatriotes d’outre-mer, et avec elle la navigation et la puissance maritime de la France, que d’anéantir par l’interdiction de culture la plante maudite, si long-temps célébrée comme une des plus heureuses conquêtes de l’empire ; les autres, dans l’intérêt de l’agriculture et de la grandeur continentale de la France, provoquèrent, par l’organe du rapporteur de la commission de 1840, une sorte d’arrêt de mort contre ces petites îles, aux habitans desquelles l’honorable général Bugeaud avait tant de peine à concéder le titre de Français parce qu’ils ne tiraient pas à la conscription.

Mais c’étaient là d’héroïques et tardifs moyens, qui n’allaient ni au tempérament des chambres et du pays ni aux embarras politiques du pouvoir, moyens inefficaces d’ailleurs, malgré leur témérité. Ce n’est pas chose aussi facile que peuvent le croire quelques agronomes du nord que d’anéantir ces chétifs flots qui ont l’audace d’aspirer au droit commun et de trouver mauvais que deux produits nationaux ne soient pas placés sur un pied d’égalité. Ce n’est pas un acte sans importance, comme le croit M. de Dombasle, que de rompre brusquement, en prononçant l’émancipation commerciale des colonies, des relations qui assurent à notre industrie manufacturière et à nos ports une masse d’opérations de près de 100 millions de francs. D’un autre côté, il n’est guère plus aisé, même au prix d’un détestable précédent et du dangereux principe de l’indemnité, d’anéantir une culture que tout le continent européen s’approprie aujourd’hui comme un instrument de richesse et d’indépendance commerciale, culture que l’opinion publique entoure d’une grande faveur, et qui est désormais assez puissante dans le parlement pour obtenir de prime-abord une majorité assurée au sein de toutes les commissions des sucres. Le ministère du 1er mars comprit qu’en une telle situation une transaction seule était possible, et, s’appuyant sur des calculs spécieux, sans doute, mais hypothétiques, il crut avoir équilibré les deux productions selon les prix de revient en France et aux Antilles, en frappant l’une d’un droit de 27 fr. 50 c., et l’autre d’un droit de 49 fr. 50 c., décime compris.

Il était facile de prévoir que des causes analogues à celles qui avaient déterminé la première crise en amèneraient bientôt une autre. A ces causes antérieures et permanentes est venu se joindre un élément nouveau, l’introduction d’une masse assez considérable de sucre étranger, contre lequel la surtaxe actuelle ne suffit pas pour défendre le marché français. L’admission de ce troisième concurrent pour terminer la querelle des deux autres ne rappelle pas mal la morale de l’Huître et les Plaideurs. Cette admission est devenue l’idée fixe et néfaste des ports de mer, qui se préoccupent bien moins aujourd’hui de la Martinique et de Bourbon que du Brésil et de Manille. Le trésor, tout entier aux intérêts financiers qu’il représente, est entré vivement dans cette voie. La combinaison sortie de cette double pensée, et formulée dans le projet de loi proposé par le cabinet, consiste, comme chacun sait, à interdire la culture de la betterave moyennant une indemnité de 40 millions, et à approvisionner notre marché par les 80 millions de kilogrammes qu’y versent annuellement nos colonies, en s’adressant pour les 40 millions de surplus aux sucres du Brésil, de la Havane et de l’Inde, de manière à augmenter ainsi les recettes du trésor dans une proportion considérable.

Quatre intérêts distincts sont donc engagés dans cette affaire, l’intérêt des colonies, celui de la culture indigène, celui des ports de mer, représenté par l’importation des sucres étrangers, enfin l’intérêt du trésor. Dans quel ordre la justice comme la bonne politique prescrivent-elles de les classer ?

En ce qui se rapporte aux colonies, leur droit à approvisionner le marché national du seul produit qu’elles soient en mesure d’y apporter se démontre avec une si irrésistible évidence, que la foi publique interdit même toute discussion à cet égard. Voici plus de deux siècles que des Français ont planté le drapeau de la patrie sur des terres lointaines ; ils les ont fécondées et défendues avec courage, et, dans plus d’une occasion, avec héroïsme. En même temps que la métropole les protégeait par toute sa puissance, elle imposait à ces établissemens des conditions de dépendance que les libres colonies de l’antiquité ne connurent jamais. Si les dispositions des ordonnances coloniales de 1634 et de 1727 ne sont plus exécutées dans ce qu’elles avaient de brutalement barbare, quelle modification a été apportée à leur principe fondamental ? Quel droit constitutionnel ont conquis les colons ? En quoi leurs intérêts commerciaux ont-ils cessé d’être subordonnés aux nôtres ?

Dans une pareille situation, placer le seul produit important de la culture intertropicale dans des conditions telles que les colons cultiveraient avec la certitude de se ruiner, serait commettre un acte odieux, digne de toutes les flétrissures de l’histoire. Qu’on ne dise pas que l’industrie sucrière pourrait être remplacée aux Antilles par une autre. Le déboisement de nos colonies y a désormais rendu impossibles certaines cultures florissantes en d’autres temps, et l’ouragan, ce fléau périodique des Antilles, y menace chaque jour la plantation des cafiers. Quant au droit de libre exportation, il ne sauverait pas nos possessions de l’arrêt de mort que la France prononcerait contre elles, en rendant son marché inabordable à leurs sucres, car elles ne pourraient soutenir nulle part la concurrence des sucres espagnols et brésiliens. C’est ici d’ailleurs que se produit cet intérêt maritime qui agrandit cette question et la revêt de proportions telles que l’intérêt des fabricans indigènes disparaîtrait à coup sûr devant une considération plus décisive, s’il n’y avait heureusement un terme de conciliation raisonnable entre ces deux industries.

Pour qui connaît les allures réservées du commerce français et les causes qui influent d’une manière si désastreuse sur le haut prix de notre navigation, est une chose inappréciable qu’un débouché facile et sûr pour un tiers environ des transactions de la France, opérées sous pavillon national. Lorsque le transport du sucre colonial compris pour 100 a 110,000 tonneaux dans nos importations de long cours correspond au quart à peu près de nos importations générales, lorsque le commerce direct avec nos colonies et les relations indirectes que celles-ci procurent à la grande pêche mettent en mouvement la moitié de notre personnel maritime, personne, assurément, ne viendra proposer de porter à la puissance navale de la France un coup dont elle ne se relèverait pas.

La cause des colonies sera donc placée, aux yeux de la chambre et du pays, sous la double garantie d’un contrat rigoureusement obligatoire pour la métropole et d’un intérêt national du premier ordre. Dès-lors, pour tout homme politique, intelligent et probe, la première donnée du problème est donc celle-ci : combiner les tarifs, eu égard aux prix de revient des diverses provenances, de manière à ce que la récolte moyenne des colonies, soit quatre- vingt et quelques millions de kilogrammes, trouve sur le marché français un placement assuré par voie de consommation ou de réexportation après raffinage.

Le libre arbitre du législateur ne commence qu’après la garantie par privilège donnée à cet intérêt hors de toute contestation, et la seule question qui puisse être légitimement débattue au sein de la chambre se réduit aux termes suivans : le marché français absorbant, exportation des sucres bruts et raffinés comprise, un total de 125 millions de kilogrammes au minimum, et la consommation étant en mesure d’augmenter dans une notable proportion, à qui faut-il réserver la quantité excédant les 80 millions de kilogrammes attribués à nos colonies ? Devra-t-on demander cet excédant au sucre indigène ou au sucre étranger ?

On peut dire que la question ainsi posée est résolue d’avance dans la conscience publique. Personne n’ignore que, si ou cédait aujourd’hui aux égoïstes exigences de quelques ports, peu d’années s’écouleraient avant qu’ils n’élevassent contre la sucrerie coloniale les objections présentées aujourd’hui contre la sucrerie indigène, objections tirées d’un prix de revient inférieur et de relations commerciales nouvelles à ouvrir avec l’étranger. D’ailleurs, il n’est pas un des argumens mis en avant par Bordeaux ou par Marseille en faveur du sucre du Brésil et du sucre de Manille, qui ne pût s’appliquer avec bien plus de raisons aux houilles d’Angleterre, aux fers de la Suède, aux bois de la Russie, ou même aux blés de la Crimée. Le trésor doit y regarder avant de s’engager en de telles voies, dans l’espérance, non de retrouver ses anciennes recettes (elles lui seront assurées par l’égalisation progressive des droits, sur deux sucres), mais d’ajouter quelques millions à son budget.

Ce serait les payer trop cher que de les conquérir au prix du principe de l’indemnité, si funeste dans ses conséquences, et même au point de vue fiscal, ce serait une détestable opération que de faire disparaître une culture qui élève d’une manière notable, aux lieux où elle est établie, les impôts de consommation, et ajoute une valeur de 50 millions au revenu territorial de la France. En vain prétendra-t-on que ce n’est pas là une extension réelle de la richesse publique, puisque cette culture, si elle venait à disparaître, serait remplacée par des assolemens aussi avantageux. Pour que ce raisonnement fût exact, il faudrait supposer que la culture de la betterave a restreint en quelque chose celles des autres produits, lorsqu’elle ne fait tout au plus que les déplacer. La suppression de la betterave serait donc une diminution évidente dans la somme totale de la production nationale. C’est ainsi que toute l’Europe, moins l’Angleterre, a jugé la question, puisque tous les états, depuis la Belgique et l’union allemande jusqu’à la Russie, encouragent par des tarifs protecteurs la sucrerie indigène. Ces états, il est vrai, n’ont pas de colonies sucrières, mais ils sont, comme nous, en mesure de choisir, en pleine connaissance de cause et en toute liberté, entre le sucre indigène et le sucre étranger, entre l’intérêt de leur agriculture et celui de leur commerce d’exportation, et ils n’hésitent pas à préférer le premier au second. Qui ne voit d’ailleurs qu’il y a là une question politique du premier ordre, et qu’en cas de guerre maritime, la France ne peut accepter une situation de dépendance dont s’affranchissent à l’envi tous les états continentaux qui l’entourent ?

Quant au mode de coexistence des deux industries et aux conditions de cette coexistence elle-même, ils sortiront des débats où les deux fractions de la commission interviendront tour à tour. Mais dès à présent on peut affirmer que la chambre ne détruira pas une industrie chère à la nation, et que les spéculateurs qui ont acheté des sucreries en faillite à un taux plus élevé que des usines en plein rapport en seront pour leurs frais, qu’une imprudente indemnité ne viendra pas couvrir.

La loi des sucres sera précédée d’un débat auquel se mêleront des passions plus ardentes. Dans les premiers jours de ce mois s’ouvrira la discussion sur l’enquête électorale. On sait que la commission conclut à l’annulation d’une seule élection, celle du député de Langres. Aucune difficulté ne paraît devoir s’élever dans la chambre sur ce point, et le ministère lui-même est disposé à y adhérer ; mais on ajoute que, pour contrebalancer l’effet de cette exclusion donnée à un membre de la majorité, on tentera de grands efforts pour obtenir l’annulation de l’élection d’Embrun, que la commission propose de valider. Jusqu’à la publication des nombreuses pièces annexées au rapport, il est impossible d’apprécier la nature et la gravité des faits sur lesquels s’appuient les décisions de la commission d’enquête. Toutefois ce que nous ne saurions admettre, ce que nous considérerions comme une imputation calomnieuse, ce serait la pensée politique qui présiderait aux décisions de la chambre. En pareille matière, et lorsqu’il s’agit de l’honneur de ses membres, l’assemblée juge en grand jury d’équité ; elle doit rendre soit arrêt en honneur et en conscience, et elle manquerait à tous ses devoirs, si elle se préoccupait en quoi que ce soit d’affaiblir ou de renforcer un cabinet, lorsqu’il s’agit de toute autre chose. Poser une question ministérielle sur l’exclusion ou l’admission d’un député serait un acte d’immoralité politique que la France n’aura, il faut le croire, à reprocher ni à l’opposition, ni à la majorité.

Si une telle conséquence sortait de prime-abord de l’enquête électorale, elle suffirait pour révéler à tout le monde le caractère dangereux d’une mesure adoptée si légèrement par les uns, si faiblement combattue par les autres. L’enquête électorale est un ressort tout nouveau dans notre législation, ressort destiné à déplacer tous les pouvoirs, peut-être à confondre toutes les juridictions ; c’est un remède qui aggravera, on peut l’appréhender du moins, les maux qu’il est appelé à guérir. Un tel système ne se défend pas en France, comme en Angleterre, par l’absence de toute administration organisée, et n’étant pas une nécessité absolue, n’est-on pas fondé à craindre qu’il ne devienne une redoutable superfétation ?

Telle est l’opinion d’un certain nombre de membres fort éclairés du parti conservateur, et pour la nuance de ce parti qui n’accorde au ministère actuel qu’un concours précaire et réservé, le timide abandon du principe d’enquête forme un grief qui se produira, dit-on, à la tribune. Entre les conservateurs dissidens qu’on désigne comme particulièrement préoccupés de cette grande question, on cite un ancien ministre du 15 avril qui, par ses paroles à la session dernière, sa résignation d’une ambassade, et son attitude jusqu’au vote des fonds secrets, a constaté publiquement devant la chambre et le pays son désaccord avec le cabinet. L’intervention de cet honorable membre ou de ses amis dans le débat de l’enquête serait donc aussi légitime qu’honorable ; elle établirait aux yeux de tous qu’il y a de véritables questions politiques là où l’on affecte souvent de ne voir que des intérêts personnels non satisfaits. Sous ce rapport, nous croyons pouvoir démentir les bruits récemment répandus sur certaines modifications ministérielles. Lorsque des dissidences ont éclaté entre des hommes politiques et un cabinet, il faut, pour faire accepter leur rapprochement, une situation nouvelle au fond de laquelle on puisse montrer au public autre chose que la conquête d’un portefeuille. D’un autre coté, les membres principaux du cabinet ne se regardent pas non plus comme assez solidement établis aux affaires pour consulter leurs amitiés en se donnant de nouveaux collègues au risque de s’isoler davantage et de se transformer en coterie ; nous ne croyons donc, quant à présent, ni à l’accession de M. de Salvandy, ni à celle de M. Dumon au cabinet du 29 octobre, quelque force qu’ils fussent en mesure de lui apporter l’un et l’autre. M. le ministre des travaux publics supportera ses échecs avec résignation ; M. le ministre de la marine continuera de se bien porter par dévouement, et tout ira comme par le passé.

Les soubresauts des affaires d’Espagne appellent à chaque instant l’attention publique sur cette question, dont on fait tant d’efforts pour nous dé tourner, et sur laquelle la force des choses nous ramène sans cesse. L’opinion des hommes bien informés reste, malgré les opérations préliminaires du congrès, conforme à nos prévisions premières. Le régent sera maître de la nouvelle législature, et ne se trouvera pas dans le cas de faire usage de cette force militaire qu’il lui suffira de montrer en quelque sorte dans le lointain. Le projet d’adresse suggéré au sénat par un ennemi en quelque sorte personnel de la France, M. Marliani, constate que ce corps ne se refusera pas à partager même les passions les plus injustes du général Espartero. Nous ne croyons pas, quant à nous, que M. le ministre des affaires étrangères ait manqué aux égards dus à une puissance alliée en déclarant publiquement, du haut de la tribune, quelles conditions de sécurité et d’honneur il attachait dans l’avenir au maintien de cette alliance. Il n’est pas un ministre français qui pût avoir la pensée de s’en départir, et dans les affaires de la Péninsule il y a bien moins à reprocher au pouvoir d’avoir trop dit et trop fait depuis dix années, que de s’être laissé traîner à la remorque des évènemens sans les dominer par un système et une résolution énergique. La manifestation du sénat n’en reste pas moins un fait fort grave, par quelque vue secrète qu’elle soit inspirée ; elle fait comprendre l’urgence de voir enfin la France représentée sur le théâtre où s’agitent tous ses intérêts de puissance, d’honneur et d’avenir. Si le cabinet n’y songeait pas, il est à croire que la session ne se terminerait pas sans une manifestation parlementaire : la chambre doit au pays et à elle-même de ne pas paraître abdiquer dans l’une des plus grandes questions du temps. Elle n’en a pas le droit ; nous espérons qu’elle n’en aura pas non plus la volonté.




THÉÂTRES.

La quinzaine qui vient de s’écouler a été féconde en émotions littéraires. Deux évènemens dramatiques annoncés depuis long-temps ont eu lieu coup sur coup, une tragédie qui soulève les plus graves, questions de la poétique, et une nouvelle étude de M Rachel. Ou a joué à l’Odéon la Lucrèce de M. Ponsard, et aux Français la Judith de Mme de Girardin.

Le succès de Lucrèce a été complet ; il est certain que, dans cette pièce, on trouve toujours de fortes études, et souvent un charme de langage auquel nulle oreille ne peut être insensible. Cette poésie antique est éternelle, et ses destinées sont merveilleuses. Toute œuvre qu’un de ses rayons anime exerce, soudain un indicible attrait ; c’est à elle qu’il faut donner toutes les épithètes rassemblées autour du nom de Vénus. Elle est victorieuse, elle est féconde, elle fait aimer, victrix, alma, dulcis. M. Ponsard a été assez heureux pour recueillir quelques gouttes du philtre dont s’enivra André Chénier. Outre la saveur précieuse qu’il doit à ce rare bonheur, son drame renferme un parfum d’honnêteté et de travail qui a été et qui méritait d’être également goûté. Oui quelle que soit la destinée réservée à M. Ponsard, dès aujourd’hui on peut le dire, il a fait une œuvre digne de l’intérêt et de l’appui publics ; certes, c’est avec une joie sincère que nous lui donnons cet éloge. Mais autour de lui quelques enthousiasmes ont éclaté dont les élans nous sont suspects. A son sujet, l’on a prononcé légèrement des noms que doivent accompagner toujours le recueillement et le respect ; on a évoqué, pour en faire un cortége à son char de triomphe, des ombres augustes qu’il ne faut pas imprudemment déranger des demeures sacrées de leur gloire. Sans ébranler en rien nos sympathies, qui resteront inviolablement acquises à l’auteur consciencieux de Lucrèce, ces manifestations bruyantes nous ont fourni matière à réflexion. Est-ce bien, nous sommes-nous demandé, quand il y a de semblables engouemens dans l’air, qu’un jugement impartial et sérieux peut être prononcé ? Serions-nous sûrs d’échapper à des influences si vivement ressenties autour de nous ?

Ce qui donne un intérêt extrême à l’apparition de M. Ponsard, mais ce qui doit en même temps mettre en garde contre ce qu’il pourrait y avoir d’excessif dans le succès de son drame, c’est la situation littéraire au milieu de laquelle il se produit. Quoiqu’elle ait fait de généreuses tentatives et certainement laissé dans nos lettres des monumens dont on appréciera un jour la réelle grandeur, la révolution romantique, comme toutes les révolutions du reste, a trompé nombre des espérances qu’on avait fondées sur elle. Elle a fait quantité de mécontens, et ces mécontens se joignent aujourd’hui à ceux qui ont été ses vaincus. Avant même que la pièce nouvelle eût été jouée, les bruits qu’on avait répandus sur ses tendances lui avaient fait de nombreux partisans. Voulez-vous une preuve des enthousiasmes qu’elle avait excités d’avance, la voici. Un homme d’un esprit charmant et facile s’est avisé d’un tour qui rappelle ceux dont s’amusait la société de Grimm, de Diderot et du baron d’Holbach. Pour éprouver les admirations préconçues, il se met à écrire en se jouant une scène d’une tragédie sur Lucrèce. Un consciencieux écolier, préservé par ses professeurs du contact de la muse romantique avec autant de soin qu’en mettait Joad à sauver Éliacin du souffle de Baal, aurait certainement signé les vers échappé à cette amusante verve. Aussitôt son fragment terminé, notre homme le fait imprimer dans un journal. Alors a lieu une scène qui rappelle celle qui, au retour des Bourbons, s’est passée dans quelques petites villes royalistes : la milice bourgeoise est sous les armes, les rues sont semé de fleurs, les maisons pavoisées de drapeaux ; les jeunes filles, avec des ceintures blanches et des bouquets que l’on prendrait pour des gerbes, vont aux portes de la ville où l’on a élevé un arc de triomphe. Tout à coup un carrosse arrive ; une tête se met à la portière. Voilà le roi ! Vive le roi ! Tous les cœurs sont émus ; quelques vieillards se souviennent d’avoir vu l’auguste personnage qu’ils ont sous les yeux. Un grand nombre de voix s’élèvent pour dire : Quelle grace ! quelle majesté ! Pourrait-on méconnaître le caractère empreint sur ce visage ? C’est Henri IV, c’est Louis XIV qui est devant nous. Le carrosse renferme un des valets de chambre de sa majesté Louis XVIII. Les serviteurs passionnés de la tragédie classique ont fait un accueil de cette espèce au fragment publié avant l’œuvre qu’ils attendaient. On a raconté ce tour quelque part avec une indignation puritaine d’un effet assez bizarre et surtout très inattendu. Certes, quand l’humeur franche, généreuse et même bienveillante de celui qui a imaginé cette plaisanterie, ne serait pas fort connue, ce n’est point ce trait qui autoriserait personne à mettre en doute sa loyauté. C’est une mystification ingénieuse qu’un grand nombre de dupes a le droit de trouver mauvaise, mais que nul ne peut sérieusement blâmer. Le seul effet qu’elle pouvait produire, c’est celui qu’elle a produit sur nous, l’effet de provoquer l’attention à faire tous ses efforts pour distinguer ce qu’il y a de faux et ce qu’il y a de sincère dans les manifestations qui entourent les débuts du poète nouveau.

Cette anecdote toute récente fait voir à quels excès de duperie les préventions peuvent conduire, elle n’a rien à démêler avec la partie sérieuse du succès et surtout avec le talent réel de M. Ponsard ; en voici une plus ancienne qui, moins applicable encore à l’auteur lui-même de Lucrèce, continue à montrer ce qu’il y a d’éternellement chimérique et frivole dans les engouemens, quelle défiance légitime ils peuvent inspirer. « Vous rappelez-vous, dit Fréron dans son Année littéraire, une certaine tragédie d’Antipater qui fit tant de bruit en 1772 ? L’auteur, M. Portelance, se voyait mis du premier coup au-dessus des Corneille, des Racine, des Crébillon et des Voltaire. Il y avait tous les jours vingt carrosses à sa porte ; c’était à qui pourrait l’avoir à souper, on se le disputait, on se l’enlevait, on se l’arrachait. Si, dans ce délire épidémique, il eût fait imprimer son fameux coup d’essai, il en aurait peut-être vendu dix mille exemplaires ; mais on lui donna le conseil perfide de le faire jouer. Un terrible coup de sifflet désenchanta l’auteur, les enthousiastes et les comédiens. »

Le dénouement de l’histoire nous dispense de répéter combien nous sommes loin de vouloir établir un rapprochement entre M. Ponsard et M. Portelance. Mais quoique, plus excusables depuis que la pièce est jouée, ceux qui font maintenant à l’auteur de Lucrèce une hécatombe de toutes les gloires de notre scène risquent encore de ressembler par certains points aux séides de l’auteur d’Antipater. Du reste, en triomphant après de pareilles explosions d’enthousiasme, la tragédie nouvelle a fait preuve d’une constitution robuste. Elle avait à supporter des embrassemens qui auraient pu l’étouffer. Ainsi, de toute façon, nos premiers sentimens nous portent pleins d’espérances au-devant du poète qui est annoncé. Nous craignons seulement de manquer nous- même d’un calme dont l’absence nous frappe chez tous les esprits. Et puis d’autres considérations nous arrêtent encore dans l’expression d’une opinion formelle. Les qualités qui recommandent la pièce de M. Ponsard ne sont pas certainement de celles qu’un premier coup d’œil permet d’apprécier. Ce qu’un homme a mis des années à écrire ne peut guère se juger en quelques jours. La grande épreuve d’une œuvre de la nature de Lucrèce, c’est une lecture attentive et complète pour formuler un jugement définitif, il faut donc attendre que la tragédie de l’Odéon ait quitté la lice bruyante où on l’applaudit chaque soir pour prendre place sous la forme docte et paisible du livre sur la table de l’écrivain. Dès à présent ce que nous croyons pouvoir dire, c’est qu’heureusement pour M. Ponsard ces gens qui répondent maintenant dans les lettres à ce qu’étaient sous la restauration certains émigrés, ces hommes qui déplorent tous les mouvemens accomplis dans l’art et ne songent qu’à nous ramener en arrière, se sont étrangement trompés en le prenant pour le messie de leur religion éteinte. Le génie dont il s’est le plus inspiré, c’est celui que l’école nouvelle, même au milieu de ses écarts, n’a jamais cessé de respecter, c’est-à-dire le génie qui a produit le Cid, Don Sanche et Nicomède. Nous pensons aussi que les belles études faites sur l’antiquité par Shakspeare ont préoccupé M. Ponsard. Ce qui nous intéresse et nous plaît dans Lucrèce, c’est justement ce mélange dans lequel toute une école dramatique a son avenir, des pensées fortes et saines où s’alimente l’ancienne poésie française avec les pensées plus ardentes et plus orageuses d’où naissent les inspirations de notre poésie moderne. Seulement, jusqu’à quel point ce mélange a-t-il été heureux, et quelle part y a prise l’originalité du poète, cette qualité dans laquelle réside seul le génie, c’est ce que la critique doit craindre d’affirmer prématurément, mais ce qu’il est de son devoir de chercher en conscience et de dire avec sincérité.

La pièce de Mme de Girardin n’exige point, pour être appréciée avec vérité, tant de méditations prudentes et de préparations consciencieuses. Il est permis d’avoir sur Judith, quand on l’a entendue une fois, l’opinion la plus arrêtée. Mme de Girardin a renouvelé la tentative de Mme Deshoulières, et cette tentative a eu, dans ce siècle-ci, le même sort qu’au XVIIe siècle. L’auteur de Napoline a maintenant son Genséric tout comme l’auteur de l’élégie sur les prés fleuris de la Seine. Nous croyons que toute femme qui voudra aborder le théâtre, eût-elle déployé ailleurs plus de force, sinon plus de facilité et plus de grace que Mme Deshoulières et Mme de Girardin, arrivera aux mêmes résultats que ces deux aimables poètes. Qu’on se souvienne de Cosima ! Si jamais il y eut dans l’art œuvre virile, c’est la tragédie. Il faut à l’auteur tragique, avec la passion du poète, la sagacité profonde du moraliste et la puissance de l’orateur. On sait quelle forte nature était la nature, de Corneille, et par combien de laborieuses études l’ame plus molle de Racine avait été trempée. Si vous ne connaissez ni les méditations ardentes d’Alfieri, ni la familiarité austère de Machiavel avec les grands historiens de l’antiquité, renoncez au laurier d’Eschyle. Une tragédie naît au fond d’un cabinet d’étude, entre un Homère et un Tacite, non pas dans un boudoir, entre un clavecin et un métier à broder.

Le Genséric de Mme Deshoulières avait l’inconvénient de rappeler un peu le Childebrand de l’Art poétique. C’est un héros tiré de ce malheureux pays des Goths, auquel nul poète dramatique ne put jamais acclimater le public des théâtres. La Judith de Mme de Girardin, pour des raisons d’une autre nature, n’était pas une héroïne moins difficile à faire accepter. Le livre de Judith est assurément le plus étrange de la Bible. Les protestans, qui sont très chatouilleux en matière de morale, l’ont relégué parmi les livres apocryphes. Bayle et Voltaire se sont divertis aux dépens de la veuve de Manassé ; ils l’accusent d’avoir eu pour Holopherne des complaisances dont l’ombre de son époux dut être fort irritée, malgré ce qu’il y avait de sacré dans leur but. Don Calmet défend avec beaucoup de vivacité la vertu de la pieuse Israélite. Il est difficile de savoir d’une façon positive ce qui s’est passé sous la tente du général assyrien ; or, par cette incertitude même, l’imagination et autorisée à supposer entre Holopherne et Judith une action qui rend presque impraticable l’introduction de ces deux personnages sur la scène. S’il faut en croire Mme de Girardin, qui s’est fondée du reste sur un verset de la Bible, on était très léger à Ninive ; les situations équivoques y faisaient naître la raillerie ; on ne doit pas s’attendre à trouver moins de légèreté à Paris que dans la capitale de Nabuchodonosor. Il y a quelque chose de malencontreux dans le choix d’un sujet de tragédie qui d’avance appelle le sourire sur les lèvres. Le sourire ne doit pas être traité avec dédain ; je ne sais rien qu’un poète de bon sens doive plus hésiter à braver. Aussi, tous les auteurs dramatiques qui se sont jusqu’à présent essayés sur Judith étaient d’assez médiocres esprits. Sous ce rapport, Mme de Girardin se détache entièrement de leurs rangs ; mais, dès qu’on l’oublie elle-même pour n’examiner que son œuvre, elle semble bien près d’y rentrer.

Un instant, il nous est venu une pensée à laquelle nous avons failli nous arrêter. Mme de Girardin, dont tout le monde connaît la verve facile et l’humeur enjouée, n’aurait-elle point fait par hasard quelque gageure qui expliquerait sa tragédie ? N’aurait-elle point parié, par exemple, à propos de l’épigramme de Racine sur la Judith de Boyer, qu’elle écrirait un drame où figurerait un Holopherne vraiment digne d’être pleuré ? Holopherne est le héros de sa pièce :

Il est noble, il est jeune, et son courage brille.


Il a l’horreur du sang qu’il est obligé de verser ; dès qu’il est seul, il se livre à des aspirations mélancoliques vers la vie champêtre. Il aime Judith avec une tendresse plus chevaleresque encore que celle d’Orosmane pour Zaïre, je crois même qu’il en est aimé. Voici, du reste, en peu de mots, la façon dont a été comprise l’action biblique.

Judith, au premier acte, répand les consolations et les bienfaits dans Béthulie assiégée. Les chefs de la tribu ont tant de confiance en elle, qu’ils tiennent leurs conseils en sa présence. C’est à un de ces conseils qu’est amené Achior, ce chef des Ammonites dont Holopherne punit si rudement la franchise. Les discours d’Achior éveillent dans l’ame de Judith une soudaine inspiration ; elle se recueille, interroge le ciel, entend la voix de Dieu qu’accoompagnent même quelques roulemens de tonnerre, et sort de cette ardente extase décidée à frapper le grand coup qui doit délivrer Israël. Guidée par Achior, elle va se rendre dans le champ d’Holopherne. Plus de vêtemens de deuil ; qu’on lui apporte ses parures ; il faut qu’elle soit belle, puisqu’elle veut séduire. La toile se baisse sur une apostrophe qu’elle adresse au Seigneur pour lui demander d’augmenter l’éclat de ses charmes.

Au second acte, nous sommes dans un des appartemens de la tente d’Holopherne, la plus élégante de toutes les tentes. Holopherne pense à Judith, car il la connaît déjà, quoiqu’elle n’ait pas encore franchi l’enceinte de son camp ; toujours enclin à une rêveuse galanterie, il allait se cacher derrière des arbres pour la contempler des heures entières tandis qu’elle priait dans le jardin des Tombeaux. Lorsqu’on vient lui annoncer son arrivée, il s’élance au-devant d’elle comme un poète de vingt ans au-devant d’une femme dont la robe blanche l’a fait rêver. Devenu tout à coup gémissant comme un agneau perdu, il trouve, pour exprimer son amour, des paroles si tendres, que la belle juive en est émue. On se souvient du vers de Virgile sur Didon écoutant la parole d’Énée : « La mémoire de Sichée s’effaçait peu à peu de son ame. » Manassé est bien près d’avoir le même sort que l’époux de la reine de Carthage. Aux discours de la passion la plus vive et en même temps la plus délicate, Holopherne mêle les offres les plus généreuses. Si Judith le veut, il rendra la liberté à tous les captifs hébreux, il lèvera même le siége de Béthulie. Pendant tout le cours de cet acte, la conduite du général assyrien est tellement irréprochable, que tous les spectateurs se demandent avec Judith, au moment où une seconde fois la toile est sur le point de se baisser, pourquoi faut-il donc qu’il périsse ? Le troisième acte, qui est le dernier de cette tragédie, à laquelle on ne peut point refuser, par exemple, le mérite de la brièveté, renferme la partie de la pièce la plus curieusement attendue, cette fameuse scène sur laquelle la Bible a laissé tant de mystère. Mme de Girardin semble d’abord avoir franchement accepté la situation. Voici une table chargée de mets et d’amphores ; Holopherne prend place à côté de Judith. Jusqu’où l’exactitude biblique va-t-elle nous conduire ? C’est la question que chacun se pose, quand une pensée assez singulière, mais qui lui est peut-être inspirée par le Seigneur, s’éveille dans l’esprit d’Holopherne ; il quitte la salle du festin pour se retirer dans la partie de sa tente où il repose ; seulement il a soin, en s’éloignant, de faire promettre à Judith qu’elle ira le rejoindre à minuit. La farouche Israélite demande alors à son Dieu un miracle qui certainement réclame toute la puissance divine : elle lui demande de faire descendre sur les paupières d’un homme que quelques instans seulement séparent d’un bonheur qu’il paierait de sa vie, le plus épais des sommeils. Après cette prière, elle s’arme d’un glaive, puis reparaît bientôt, ce glaive teint de sang. Le prodige a eu lieu : Holopherne était endormi, elle l’a égorge sans que ses yeux se soient rouverts.

Nous croyons que cette courte analyse nous dispense de toute réflexion sur la composition du drame de Mme de Girardin. Faut-il dire maintenant quelques mots du style ? Le style n’a pas plus de force que la charpente, mais il renferme quelques détails gracieux. Mme de Girardin a fait autrefois de touchantes élégies, et l’on trouve de fort jolis vers dans son petit poème de Napoline. La scène où l’on apporte à Judith sa parure est d’une versification heureuse ; quelques-uns des soupirs d’Holopherne sont très galamment rimés. Une de nos impressions rendra peut-être mieux que toutes les considérations de l’esthétique notre opinion sur cette pièce. Que de fois, en lisant Andromaque et Cinna, nous nous sommes indigné à la pensée qu’Hermione et Emilie, Auguste et Oreste, ont été, pendant plus d’un siècle, obligés de s’affubler des modes du jour et de se frayer passage sur la scène, au milieu d’une foule de petits maîtres : eh bien ! en assistant à la Judith de Mme de Girardin, il nous semblait qu’il manquait à Judith un éventail à Holopherne des canons, et au théâtre des banquettes chargées de marquis.

Cependant la scène du souper, toute musquée et tout incomplète qu’elle est, nous a fait soudainement concevoir la pensée d’un drame effrayant qu’un homme de génie pourrait exécuter peut-être, sinon pour la publicité du théâtre, du moins pour celle d’un livre. Envisagée du point de vue nouveau auquel nous venions d’être tout à coup transporté, Judith nous apparaissait comme un des types les plus frappans sous lesquels le fanatisme ait jamais pu se produire. N’est-ce pas la femme à laquelle aucun sacrifice ne coûte, même ceux contre lesquels se révoltent tous les instincts de la nature, pour obéir à la voix qu’elle croit entendre ; la visionnaire qui marche à travers la vie comme on marche à travers un songe, ne reculant devant nul obstacle, ne posant aucune question à sa conscience, se sentant poussée à des actions qui la font frémir par une puissance qu’elle n’essaie point de combattre ? Imaginez toutes les scènes de banquets où les poètes ont cherché à produire cet effet éternellement terrible de la mort et des régions d’épouvante qu’on aperçoit derrière elle avec le plaisir et les fantômes enchantés qui composent son cortége. Représentez-vous le repas auquel don Juan voit assister la statue du commandeur, ou ce festin de fiançailles raconté par la ballade allemande, dont les convives découvrent soudain qu’il y a au milieu d’eux l’habitant d’un sépulcre, et vous verrez que rien ne pourrait surpasser en mystérieux effroi une scène où Holopherne serait saisi au milieu de son ivresse, par un pressentiment glacial, en comprenant tout à coup pour un instant, par une lueur soudaine de pensée, le rôle de l’être assis en face de lui, de cet être qu’il a pris jusqu’à présent pour une créature vivante, pour une femme dont la chair peut tressaillir comme la sienne, et en qui ses yeux dessillés aperçoivent maintenant l’instrument implacable et sinistre de la vengeance divine.

La tragédie qui nous est un moment apparue s’est jouée constamment sous le front de l’actrice qui remplissait le rôle de Judith. Mlle Rachel a déployé de nouveau ces qualités de composition qu’elle avait montrées déjà dans Ariane, dans Marie Stuart et dans Frédégonde. L’amante passionnée de Thérèse s’est transformée en une veuve chaste et fière. Le visage où coulaient des larmes ardentes, mais qui disparaîtraient bientôt, on le sentait d’avance, au sourire vainqueur de Bacchus, est devenu un visage austère empreint d’une religieuse douleur. Avec Mlle Rachel, il est entré dans ce drame imprégné d’une odeur de boudoir, un véritable parfum de poésie biblique. La Judith de Mme de Girardin est une veuve à la façon des veuves de Regnard ou de Dancourt ; elle pleure bien certainement quelque honnête président à mortier, dont l’ombre respectable sera conjurée par un sonnet de Clitandre ou d’Acaste. La Judith de Mlle Rachel nous a fait songer à l’homme des champs dont parle la Bible, à ce Manassé qui mourut au temps de la moisson des orges pour être resté trop long-temps sous l’ardeur du soleil. C’est bien la simple et grave compagne d’un de ces chefs hébreux qui tenaient comme un sceptre la faucille ou le bâton de pasteur. A la scène où elle entend Dieu qui lui commande le meurtre d’Holopherne, la tragédienne a eu de magnifiques inspirations. Il est deux mots j’irai et je frapperai qui sont sortis de sa bouche tels qu’ils se seraient échappés des lèvres d’une visionnaire. On dirait que sa voix les crie du fond des abîmes d’un rêve.

Une tragédie de Judith offrira toujours, aux actrices chargées du principal rôle, un obstacle qu’un grand nombre d’entre elles ne pourront jamais surmonter. « Elle était parfaitement belle, dit la Bible en parlant de la veuve de Manassé. » Plus loin on lit encore au verset 4 du chapitre X : « Dieu même lui ajouta un nouvel éclat. » Puis au verset 7 du même chapitre (nous tenons à rivaliser d’érudition avec don Calmet) : « Ils furent dans le dernier étonnement en la voyant, et ils ne pouvaient assez admirer son extraordinaire beauté. » Ainsi les livres saints prescrivaient Mlle Rachel d’être belle. Nous trouvons qu’elle s’est fort bien acquittée de ces commandemens. Le costume sous lequel elle paraît dans la tente d’Holopherne est digne d’avoir été composé par un grand maître. Le pinceau de Paul Véronèse n’en eût pas autrement nuancé les couleurs. Pour l’acteur ainsi que pour le peintre le costume est d’une importance extrême, car une impression morale doit naître de certains plis et de certaines nuances ; or, je ne sais point ce qu’on pourrait choisir avec plus d’intelligence, comme vêtement d’une Judith, que cette robe d’un rose vif, attrayant, radieux, comme les voiles même de l’aurore, sur laquelle est jeté, dans une pensée de contraste, un manteau d’un pourpre sanglant. Ainsi vêtue, Mlle Rachel est bien l’éclatant fantôme que Dieu envoie pour perdre Holopherne. Dès les premiers pas qu’elle fait vers lui on sent la colère céleste qui s’est incarnée dans le corps d’une femme.

Vous souvenez-vous de ce chant du Corsaire où le héros de Byron attend au milieu de la nuit, au fond d’une galerie silencieuse ouverte aux brises de la mer, Gulnare sa libératrice, qui l’a quitté pour aller frapper dans son sommeil le pacha Seyd ? Quand il voit tout à coup dans l’ombre la blanche apparition qui lui apprend que le meurtre est consommé, son ame, où sont ensevelis cependant d’habitude muets et glacés, les souvenirs de tant de crimes, s’ouvre aux mouvemens soudains d’une terreur infinie, La mort ne s’était jamais montrée à lui sous cet aspect ; il s’était accoutumé la voir entourée d’un appareil bruyant, presque d’un appareil de fête, passant auprès de lui avec le souffle du canon et les brandons de l’incendie ; sous les traits d’une femme qui se glisse en silence dans les ténèbres vers une couche où le sommeil vient de descendre, elle lui inspire une indicible horreur. M Rachel nous a fait comprendre les sentimens qu’exprime Byron. Rien de plus terrible que son retour de l’appartement d’Holopherne. Son pied silencieux comme un pied de spectre, son regard où brille une immobile clarté, son bras levé par un de ces gestes d’une héroïque hardiesse, que le peintre du Jugement dernier donne à ses archanges ; tout en elle provoque l’effroi. Il semble que l’on voie marcher un funeste songe.

Ainsi donc, quoi qu’il en soit de la valeur littéraire du drame de M de Girardin, Judith sera pour M Rachel une création digne de prendre place à côté de toutes celles que nous lui devons déjà. Maintenant, plus que jamais, nous sommes en droit d’espérer qu’il va naître enfin des œuvres en harmonie avec le talent de cette excellente actrice. Les tentatives dramatiques ne peuvent point se produire à une époque plus favorable que la nôtre. La littérature doit hériter des passions qui se retirent de la politique. Espérons que l’activité rendue aux travaux de la scène va faire redevenir vivantes et vraies ces paroles qu’on trouve dans une épître de Voltaire placée en tête de Tancrède : « De tous les arts cultivés en France, l’art de la tragédie n’est pas celui qui mérite le moins l’attention publique ; car il faut avouer que c’est celui dans lequel les Français se sont toujours distingués le plus. »


G. DE MOLENES.





L’Opéra-Comique est en veine de bonheur ; tout lui réussit, et voilà le Puits d’Amour qui vient comme à souhait pour occuper les jours que le succès de la Part du Diable laissait libres dans la semaine. La musique du Puits d’Amour est le premier début, chez nous, d’un compositeur anglais que recommandent plusieurs partitions fort goûtées du public de Londres. On cite de lui un Falstaff écrit pour Lablache, ainsi qu’une Fille de l’Air ou du Danube, qui n’est point sans valeur. En outre, M. Balfe chante assez agréablement le baryton, et sa femme possède une jolie voix de soprano qui figure à merveille dans les compositions du mari. Avant le jour de la grande épreuve, et tandis que les répétitions se prolongeaient à l’Opéra-Comique, le couple musical s’est produit dans le monde tout l’hiver, chantant avec autant de complaisance que de goût et d’esprit toutes les cavatines, tous les duos, toutes les irish melodies de son répertoire. Il n’en fallait pas davantage pour préluder au succès que nous voyons, et s’acquérir d’avance les suffrages du dilettantisme de la société anglaise, qui aime fort à patroniser, comme on sait. De là, le public de choix, l’élégante clientelle qui se porte aux représentations du Puits d’Amour, où lord Cowley et son ambassade aiment à se montrer. La pièce du Puits d’Amour offre bien quelque intérêt si l’on veut, mais il faut acheter cet intérêt au prix de tant d’invraisemblances et de combinaisons hétéroclites, qu’on se demande si c’était vraiment la peine de remuer tant de ficelles et d’ouvrir toutes ces trappes pour arriver à de semblables fins. Il faut avouer aussi que ce style n’est guère de mise, même à l’Opéra-Comique. Comment M. Scribe, qui depuis tantôt quinze ans emprunte des sujets à l’histoire d’Angleterre, ignore-t-il encore à ce point les plus simples formules du langage de l’aristocratie anglaise ? Vous figurez-vous en effet un Clarendon, un Salisbury, appelant à tout propos sa fiancée, charmante miss, adorable miss ? Mais un boutiquier de la Cité ne s’exprimerait pas de la sorte, et de pareilles bévues reviennent à chaque instant sur les lèvres des acteurs, qui semblent affecter d’appuyer dessus avec complaisance. Disons aussi que tous ces grands noms du peerage sont un rude embarras pour l’Opéra-Comique, où le chanteur les prononce à la française (comme cela se pratique du reste au théâtre Favart), et nous ne savons rien de plus ridicule et de plus niais que Clarendon rimant avec pardon, où, pour s’efforcer de leur rendre la couleur naturelle, il avale les syllabes et dénature la musique. Le mieux serait d’appeler le marquis de Clarendon Almanzor, et Lorédan le comte de Salisbury, comme on faisait jadis aux beaux jours de la Caverne, de Mantano, des Petits Savoyards, et de tant d’autres agréables vieilleries, auxquelles nous ne désespérons pas de voir revenir d’aventure l’enthousiasme du public. Pourquoi l’art musical n’aurait-il pas, lui aussi, sa petite réaction classique ? Un lauréat du Conservatoire qui nous apporterait, à l’heure qu’il est, quelque anodine pastorale dans le goût de Joconde et du Rossignol, enterrerait, en moins de quatre jours, Rossini et Meyerbeer. Qu’on y réfléchisse, il y a la fortune et l’avenir d’un jeune homme dans cette tentative, à laquelle, nous aimons à le croire, le fanatisme du Constitutionnel ne manquerait pas.

La musique de M. Balfe a de la grace, de l’élégance, et je ne sais quelle désinvolture italienne qui vous séduit, bien que dans le fond les conditions essentielles se laissent un peu trop regretter. Cela, sans doute, se rapproche de Bellini et de Donizetti, mais par les défauts plus encore que par les qualités. C’est la phrase langoureuse de Bellini, moins le souffle poétique et cette inspiration divinement élégiaque qui caractérise le chantre des Puritains ; d’autre part, c’est Donizetti, moins son orchestre animé, prompt, facile, étincelant de verve et d’artifices. M. Balfe amalgame tant bien que mal les élémens lyriques propres à ces deux maîtres, et, grace à une certaine veine mélodieuse qu’il possède, se compose un genre dont on se lasserait facilement, nous le croyons, mais qui, pour une fois, peut avoir son attrait et plaire par la nouveauté. Le grand défaut de ce genre, c’est d’affecter des proportions peu en harmonie avec les conditions du lieu, et d’apporter de grands airs en bonne règle et des duos de coupe italienne à des gens habitués ces gentils motifs dialogués qu’on débite plutôt qu’on ne les chante. M. Balfe, comme tous les compositeurs étrangers qui débutent sur notre seconde scène musicale, a pris trop au sérieux son opéra comique. Ainsi, à coup sûr, il n’aurait pas écrit pour Rubini ou Ronconi autrement qu’il ne l’a fait pour Chollet ou M. Audran, et ses cavatines pour Mme Thillon sont taillées sur le patron de la voix de la Grisi. N’importe, une première fois tout cela a réussi, par la nouveauté sans doute, et le public de l’Opéra-Comique trouve curieux de voir Mlle Darcier travestie en prima donna, et M. Audran en primo tenore. Du reste, s’il y a là un calcul d’administration, il est adroit ; le Puits. d’Amour et la Part du Diable, loin de se nuire, semblaient faits pour marcher de pair dans la carrière du succès et réussir alternativement par le contraste, celui-ci représentant l’opéra-comique français dans ce qu’il a d’original, de vif et de charmant, celui-là mélodieux écho, bien qu’un peu affaibli de la musique italienne moderne.

D’intéressans débuts viennent d’avoir lieu dans l’Ambassadrice. Mlle Lavoie et une jeune élève de Mme Damoreau qui possède déjà toute la brillante vocalisation de la célèbre cantatrice. Pour le mécanisme de la voix, on ne saurait rien entendre de plus merveilleusement facile ; vous diriez la silhouette du talent de Mme Damoreau dans tout ce qu’il a d’agilité, mais aussi de délicatesse d’organe. Cet éloge renferme toute notre critique. Etre à vingt ans ce qu’était Mme Damoreau à quarante, avoir, dès les débuts, cette perfection mécanique qui ne s’obtient d’ordinaire que par une certaine prédominance des moyens factices sur les qualités franches de la voix, c’est déjà trop peut-être. Voilà bien des points d’orgue qui vous rappellent presque la Persiani, des trilles à confondre Mme de Sparre elle-même ; mais les qualités de sentiment, mais le souffle, manquent, et, dès qu’il s’agit d’articuler une phrase de chant, cette voix si flexible ne porte plus. Ces qualités que nous regrettons sont-elles de celles qui s’acquièrent avec le temps ? L’avenir de la jeune cantatrice en décidera. En attendant, Mlle Lavoie réussit, et le public de l’endroit, tout ravi d’aise d’avoir retrouvé sa fauvette, lui fait chaque soir un nid de fleurs et de bouquets.




Dans le grand mouvement littéraire qui s’est accompli en France depuis vingt ans, la critique pourra revendiquer, aux yeux de l’histoire, un rang notable et nouveau, un rôle d’intervention originale, et sur certains points, on doit le dire, de direction première et d’excitation féconde. Entre les écrivains qui, dès l’abord, ont pris une part active, par les théories et par les jugemens, par l’émission préalable des doctrines esthétiques, comme par le contrôle et l’examen des œuvres dues tantôt à cette impulsion que donnait la critique, tantôt à la fantaisie même des poètes, il faut assurément compter M. Charles Magnin. Aussi appartenait-il à M. Magnin autant qu’à personne de recueillir les travaux épars et très variés qu’il avait, à diverses dates insérés dans divers recueils. Le Globe et le National de Carrel pour la polémique quotidienne et activez le Journal des Savans pour les dissertations érudites, et aussi et surtout (nous tenons à honneur de le dire), la Revue des Deux Mondes pour les travaux étendus d’art et de critique, ont été à M. Magnin des sources abondantes, les sources des deux remarquables volumes qu’il donne aujourd’hui sous le simple titre de Causeries et Méditations historiques et littéraires [1]. Ce n’est assurément ni la variété, ni l’intérêt qui manqueront à ce recueil : le premier volume, exclusivement consacré aux lettres et à l’art français, remet en scène, souvent d’une façon inattendue et sous ces premiers et curieux aspects qui s’effacent ensuite, les noms les plus chers entre les gloires contemporaines. Ainsi, le poète aimé des Consolations a là sa place à côté de l’historien de la Conquête des Normands, en un mot, tout le mouvement littéraire qui s’est accompli depuis les Méditations de Lamartine est reproduit là avec une vivacité aimable et piquante. Le second volume, exclusivement consacré aux littératures étrangères, offre une série de notices très différentes d’étendue et de sujet, et qui seront d’un sûr attrait, aux amis de l’art par des vues ingénieuses et par une esthétique compréhensive, aux érudits par l’exacte sagacité des recherches, à tous par une forme châtiée et délicate. M. Charles Magnin est, comme le disait M. Daunou (et de qui l’eût-on mieux dit que de lui-même ?) une excellente plume. C’est un de ces rares esprits auxquels l’érudition n’a pas fermé l’art, comme il arrive trop souvent. Nous reviendrons quelque jour à loisir sur l’ensemble des travaux de M. Magnin, et ce nous sera une occasion de continuer cette série d’études sur les écrivains critiques dans laquelle le talent sérieux et goûté de l’auteur des Causeries et Méditations historiques et littéraires doit naturellement occuper une des premières places.


— Sous le titre d’Essais de politique industrielle [2], M. Michel Chevalier vient de publier des souvenirs de voyage en France, en Belgique et en Allemagne. Ce livre est plein d’intérêt ; il est varié et instructif. M. Michel Chevalier donne aux créations du monde industriel un caractère particulier de beauté et de grandeur. Il y fait pénétrer partout le sentiment moral qui élève l’ame des peuples. Il décrit les progrès de la civilisation matérielle comme les peintres habiles peignent la nature, et comme les philosophes décrivent les progrès de la raison humaine. M. Michel Chevalier est un esprit à la fois vif et persévérant. Voilà plus de dix ans qu’il a levé, un des premiers en France, le drapeau de la civilisation industrielle ; tous les jours, depuis ce temps, il l’a défendu comme écrivain, comme professeur, et son activité ne s’est jamais ralentie.

Dans cette tournée scientifique et industrielle que M. Michel Chevalier nous fait entreprendre avec lui dans le midi de la France, dans le nord, puis en Belgique, puis en Allemagne, il s’occupe, avant tout, de chemins de fer, de canaux, d’usines, d’institutions de crédit, d’écoles professionnelles, de toutes les choses enfin qui servent à développer le bien-être et la richesse d’une nation. C’est là le fond du livre. Arrivé dans un pays, l’ingénieux économiste nous dit quelle est la situation industrielle et commerciale de ce pays, quels sont ses progrès, quelles sont ses ressources, ce qu’il veut faire, et ce qu’il doit faire pour se développer dans la mesure qui lui convient. Sur tous ces points, on trouve des renseignemens précieux dans le livre de M. Michel Chevalier, et ces renseignemens n’ont jamais l’aridité d’une statistique : ils instruisent et ils intéressent en même temps, parce qu’ils ont de la nouveauté, et parce qu’ils portent l’empreinte d’une imagination vivement frappée des choses qu’elle voit. A côté de la situation industrielle d’un pays, M. Michel Chevalier considère toujours la situation politique et morale, car les destinées industrielles d’un état sont liées à la nature de son gouvernement et à ses mœurs. La politique revient souvent dans le livre de M. Michel Chevalier. Ceux qui accusent la civilisation industrielle d’engendrer la démoralisation, l’anarchie et le despotisme, trouvent en lui un adversaire déclaré, toujours prêt à les combattre par d’excellentes raisons. Il voit dans le régime industriel une garantie puissante pour l’ordre comme pour la liberté, et un gage de leur union indissoluble. Que les peuples travaillent, que les merveilles de l’industrie s’accomplissent, que partout l’esprit humain soumette la matière à ses lois, il en résultera un bien-être général qui adoucira les relations des hommes. La liberté, plus sûre d’elle-même, goûtera en paix le fruit de ses conquêtes. Le pouvoir, étant mieux apprécié, sera mieux obéi, et l’accord des deux principes naîtra de leur confiance mutuelle.

Si M. Michel Chevalier nous promettait l’age d’or, s’il nous disait qu’au moyen des banques, des canaux, des chemins de fer et de l’éducation professionnelle, les hommes formeront un jour une communauté de frères où chacun vivra heureux, content de soi et des autres, et dans toutes les délices que le corps et l’ame peuvent goûter sur cette terre, nous pourrions admirer son enthousiasme sans le partager ; mais ce que j’aime dans ces souvenirs de voyage que publie M. Michel Chevalier, c’est que son enthousiasme ne va jamais au-delà d’une juste mesure. Tout en témoignant l’admiration la plus vive pour l’industrie et pour les biens qu’elle promet au monde, M. Michel Chevalier ne dissimule pas les souffrances qu’elle renferme, et il n’annonce pas qu’elle guérira tous les maux qu’elle peut produire. Il n’est pas même persuade qu’elle augmentera considérablement dans ce monde la somme du bonheur et du plaisir. Le problème du bonheur sera-t-il résolu parce qu’on pourra taire quarante lieues à l’heure et le tour du monde en onze jours ? Il est permis d’en douter. S’il arrive jamais que l’humanité n’ait plus qu’une langue, qu’un costume, qu’une religion, qu’un roi, les êtres privilégiés qui composeront cette grande famille souffriront-ils moins que nous ? Pour être plus monotone et plus uniforme, la vie humaine en sera-t-elle plus gaie ? M. Michel Chevalier ne nous paraît pas très rassuré sur ce point, et, en attendant les merveilles du monde futur, il prend, comme nous, un grand plaisir à contempler les derniers vestiges de ce pauvre monde, si arriéré et si sauvage, mais si poétique et si diverse que la civilisation industrielle ébranle et détruit de toutes parts. Voyez M. Michel Chevalier dans la vallée de I’Ariège. Relisez le récit plein de charme (inséré autrefois dans la Revue) qu’il fait de son passage dans cette contrée pittoresque. Comme il aime les collines verdoyantes, les montagnes escarpées, les sentiers qui grimpent sur le bord des abîmes, et que l’on gravit lentement à dos de mulet ! Comme il aime cette population des montagnes, si originale, et qui présente d’une lieue à l’autre des caractères si différens ! comme il admire ces variétés de la nature physique et morale, et comme il en parle avec amour ! Quel malheur pour lui si ces belles montagnes avaient perdu tout à coup leur physionomie majestueuse et sombre, si ces noirs sapins avaient disparu, si ces sentiers étaient devenus des routes, si l’industrie, sous forme d’usines, s’était emparée de ces torrens et de ces rochers, et si le désert silencieux était devenu un pays d’ouvriers et de machines !

Mais heureusement pour les amis du pittoresque, la civilisation industrielle a peu de prise sur les montagnes : elle n’ira là qu’en dernier lieu. Heureusement aussi, pour ceux qui craignent que le monde ne devienne plus ennuyeux en devenant plus uniforme, la tendance de notre nature n’est pas favorable à l’harmonie universelle. Sur quelque point que ce puisse être, qu’il s’agisse de religion, d’art, de politique, ou même de civilisation industrielle, il y aura toujours dans le monde le plus centralisé, le plus perfectionné et le plus uni, quelqu’un qui fera de l’opposition. Cela sauvera la race humaine du prosaïsme et de l’ennui. Nous pouvons donc, en toute sécurité, sortir avec M. Michel Chevalier de la vallée de l’Ariège et de la république d’Andorre, pour le suivre dans le Languedoc, où il admire encore les traditions antiques, mais où le temps de l’industrie lui paraît arrivé. De Toulouse, nous passons à Marseille, c’est-à-dire à la Méditerranée, et à toutes les questions que soulève ce champ-clos de l’Orient et de l’Occident. Mais analyser ici les sentimens et les idées de M. Michel Chevalier, ne serait-ce pas affaiblir et décolorer son livre ?


— On s’est trop complu peut-être, en France, à ne voir la poésie allemande que sous l’aspect qui doit répugner le plus à la justesse et à la netteté de notre esprit. Devant les franches et vigoureuses créations de Goethe, de Schiller, de Jean-Paul, on se demande comment on a pu faire de la poésie germanique une éternelle et maladive rêverie. Ce préjugé ne résiste pas à une étude complète et sérieuse des créations d’outre-Rhin ; aussi est-ce avec reconnaissance qu’il faut accueillir toutes les tentatives qui ont pour but de répandre parmi nous la connaissance des lettres allemandes. On vient de traduire l’Oberon de Wieland[3], et c’était justice. Wieland a été en Allemagne un des plus aimables représentans de notre génie. L’Oberon est un charmant poème ; nul peut-être n’a su plus heureusement que unir et mêler dans une même œuvre ces deux génies depuis si long-temps déclarés incompatibles, le génie du Nord et celui du Midi. C’est chose curieuse à étudier que cette alliance de l’ironie italienne et de la naïveté tudesque. Les personnages mis en scène par Wieland participent tous de cette double nature qui distingue son poème. Rezia unit à la fière beauté d’une fille d’Orient la vive sensibilité d’une jeune Allemande. Dans la figure du chevalier Huon, la grace des paladins de l’Arioste se marie de même à je ne sais quels souvenirs des vieilles épopées du Nord. Enfin, dans le personnage principal, cet Oberon dont l’interventon, en servant les amours de Rezia et de Huon, anime et dénoue le poème, on ne reconnaît guère l’amoureux fantôme qu’évoqua Shakspeare dans le Songe d’été. La suavité de cette aimable création rappelle le caractère complexe du génie de Wieland, porté à recueillir tour à tour dans la Grèce antique, dans l’Italie moderne et dans la France du XVIIIe siècle, des inspirations qu’il doue de la grace naïve et de la bonhomie du Nord. Ainsi dans Oberon, tout en rendant hommage aux muses étrangères, Wieland est resté Allemand. C’est précisément grace à ce culte pour l’Allemagne que les études de Wieland sur l’antiquité classique et les littératures modernes se sont élevées à une véritable originalité. L’imitation ainsi comprise n’a plus rien de servile ni d’énervant ; elle fortifie, elle féconde, elle renouvelle. C’est ainsi que la France pourrait tirer parti de la tendance qui l’entraîne, depuis un siècle, à interroger les littératures du Nord. — La nouvelle traduction d’Oberon, due à M. Jullien, bien qu’elle donne prise à certaines critiques de détails, est encore la plus fidèle et la plus élégante que nous ayons du chef-d’œuvre de Wieland. En ce temps de traductions négligées et hâtives, il faut rendre justice à celles qui témoignent de consciencieux efforts, si elles ne prouvent pas un talent consommé.




  1. Deux vol. in-8°, chez Benjamin Duprat, 7, rue du Cloître Saint-Benoît.
  2. Un vol. in-8°, librairie de Ch. Gosselin.
  3. Un vol. grand in-18° chez Masgana, galerie de l’Odéon.