Ouvrir le menu principal

Chronique de la quinzaine - 14 avril 1843

Chronique n° 264
14 avril 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


----


14 avril 1843.


Aucun fait important n’a modifié la situation dans la quinzaine qui vient de s’écouler, et n’est venu altérer d’une manière notable le bilan respectif du ministère et de l’opposition.

Le cabinet a obtenu, à la majorité d’une voix, la loi sur l’augmentation du personnel de la cour royale de Paris, victoire qu’il a la loyauté d’assimiler à une défaite ; il s’est vu renvoyer, par la chambre, plusieurs pétitions importantes, malgré ses vives résistances : voilà la part de ses revers.

L’opposition, de son côté, a subi un échec sur la proposition introduite par l’honorable chef de la gauche relativement à la révision de divers articles des lois de septembre. Cet échec, assurément, était aussi facile à éviter qu’à prévoir, et M. Odilon Barrot connaît trop bien la chambre pour avoir entretenu quelque illusion sur le sort réservé à une proposition si subitement introduite. C’est donc sciemment qu’il s’est fait battre. Une telle résolution n’est jamais habile, mais elle est parfois nécessaire, et nous sommes disposés à admettre que, dans l’état actuel des choses, il était assez difficile à M. Barrot de ne pas lever au moins une fois son propre drapeau, même avec la certitude d’être vaincu.

Tant que les questions ministérielles ont été pendantes, la gauche, jusque dans ses nuances les plus vives, s’est effacée avec une abnégation qu’il est juste de reconnaître ; elle ne s’est refusée à aucun ajournement, à aucune tactique, à aucune transaction pour faire arriver au pouvoir des hommes sans aucun engagement avec elle. On sait quel a été le résultat de cette modération inaccoutumée toutes les prévisions ont été déconcertées, le cabinet a traversé les plus dangereuses épreuves, et la gauche n’a pas eu seulement le malheur d’être battue, accident dont elle est coutumière ; elle s’est encor vue comme abandonnée par le centre gauche, au profit et sur l’insistance duquel elle avait consenti à s’effacer à ce point. Cette partie notable de l’opposition refusant en quelque sorte le combat, évitant la tribune avec autant de soin qu’elle en mettait naguère à y monter, a laissé la gauche en butte aux reproches des opinions ardentes, aux excitations des hommes excentriques, et n’ayant rien, pas même un demi-succès, pour se consoler de ses sacrifices.

Un mouvement naturel à prévoir a dû s’opérer alors au sein de ce parti. Les esprits les plus absolus, les moins touchés du côté pratique des choses, ont pu, avec une assez spécieuse apparence, accuser cette modération, que les évènemens ont rendue stérile ; ils ont réclamé de la gauche un retour l’énergie de ses principes, à l’ardeur de ses vieilles conviction. Mais il n’est pas plus donné aux partis de reprendre leurs passions et de retourner vers leur passé qu’aux fleuves de remonter à leur source, qu’à l’âge mûr de retrouver la verdeur de la jeunesse. De tels efforts n’aboutissent d’ordinaire qu’à montrer de plus en plus la foi qui se retire et l’ardeur qui s’éteint. C’est de cette loi générale que la gauche a subi l’empire. C’est là ce qui explique également la mollesse avec laquelle a été soutenue la proposition de M. Barrot, et l’éclatant échec que cette tentative a provoqué.

La législation de septembre 1835 a sans doute été un fait considérable, son établissement a soulevé de vives passions et prêté à de nombreuses critiques de détail ; mais ce fait est aujourd’hui accepté sans résistance par le pays tout entier, et l’on espérerait en vain le tirer de son indifférence, ou, si l’on veut, de son apathie, en lui parlant de la définition de l’attentat. De telles questions ont pu servir à couvrir certaines positions parlementaires, à ménager certains antécédens et certains amours-propres, mais elles touchent trop peu d’intérêts pour qu’il soit possible de descendre par elles jusqu’au cœur même de la nation. M. Barrot n’a donc pas trouvé au dehors une compensation pour l’échec que lui ont infligé les bureaux de la chambre, et l’effort essayé par la gauche pour se reconstituer sur son ancien terrain a visiblement avorté dans l’opinion aussi bien que dans le parlement. Placée entre l’indifférence publique, la systématique réserve du centre gauche, et les témérités novatrices de M. de Lamartine, dans quelle voie l’opposition s’engagera-t-elle ? C’est là un problème qui est encore bien loin d’être résolu pour elle-même.

Depuis l’ouverture de la session, les bons esprits avaient entrevu que le point d’attaque vraiment sérieux contre le cabinet gisait surtout dans les questions d’affaires. Les convictions individuelles, si affaiblies et si tièdes quant aux principes, se montrent par cela même plus intraitables dans tout ce qui touche aux intérêts matériels, et tel député des centres qui donnera un blanc-seing au pouvoir pour tout ce qui concerne l’esprit général de la politique et les rapports de la France avec l’Europe, ne lui sacrifiera pas une idée économique ou financière éclose dans son étude de notaire et développée à l’ombre du clocher de son village. Le ministère est appelé à en faire bientôt une dangereuse expérience. Indépendamment de la loi des sucres, au sacrifice de laquelle il parait à peu près résigné, il est à croire que le projet porté par M. le ministre des travaux publics pour la concession du chemin de fer du nord rencontrera les plus sérieuses objections. La discussion des bureaux l’a déjà fait pressentir, et il est difficile de penser que l’instinct auquel a cédé la chambre, en rejetant le projet d’emprunt pour la Teste, ne la fasse pas reculer devant les conditions du bail passé avec la compagnie anglo-française.

On sait que le bail provisoire dont l’homologation est réclamée contient les stipulations suivantes, qui sont la première application du système formulé dans la loi du 11 juin 1842. — Chaussée, stations et travaux d’art, à la charge de l’état, qui doit acquitter également le prix des terrains, sauf son recours pour les deux tiers contre les départemens et les communes intéressées ; — concession gratuite durant une période de quarante ans, à la compagnie, de tous les péages à percevoir sur la ligne ; réduction à deux catégories des trois espèces de wagons en usage aujourd’hui sur nos chemins français, ce qui obligera par le fait la plupart des voyageurs à monter dans les diligences au prix de 9 centimes par kilomètre, pour éviter les chariots découverts ; — remboursement à dire d’experts après les quarante ans de jouissance gratuite de la valeur des rails et du mobilier d’exploitation.

Ainsi l’état débourse une somme actuelle d’environ 100 millions que coûteront les terrassemens et travaux d’art sur le chemin de Bruxelles, avec la double bifurcation sur Calais et sur Dunkerque, et il reçoit de la compagnie un concours de 60 millions, sur lesquels moitié environ devront être remboursés à la fin du bail. Pour cette somme de 60 millions, il abandonne à la compagnie, sans nulle réserve, tous les produits du chemin de Belgique et d’Angleterre, c’est-à-dire de la communication la plus fréquentée de la France, pour ne pas dire de l’Europe. Or, la chambre se trouvera ici en présence de chiffres et de documens d’une haute gravité : elle aura sous les yeux les calculs même de M. Stephenson, l’agent de la compagnie, qui, ne porte pas à moins de 21,126,959 francs par année le chiffre de la recette probable sur ce chemin, même avec le tarif d’Orléans, inférieur à celui qui est concédé à la compagnie du nord. En estimant à 50 pour 100 des recettes brutes les frais d’administration de traction et d’entretien, le chiffre des bénéfices nets à réaliser par la compagnie n’en resterait pas moins fixé à plus de 10 millions par an, intérêt qui pourrait bien être trouvé par trop usuraire.

Dans une pareille situation, et en face d’un bénéfice mathématiquement assuré, il est difficile d’expliquer pourquoi l’état, au lieu d’affecter 100 millions au chemin du nord, n’emprunterait pas 60 millions de plus, qu’il ne lui serait pas plus difficile d’obtenir d’une compagnie financière à titre d’emprunt qu’à titre de subvention spéciale ; il serait ainsi complètement maître de la ligne plus importante du royaume, et retirerait de ses capitaux des bénéfices gratuitement concédés pendant une période de quarante ans.

Que l’état se dégage, des chances inconnues qu moyen de sacrifices même exagérés, nous l’admettons sans difficulté, et c’est pour cela que nous approuvons en principe la concession à une compagnie des terrassemens et des travaux d’art du chemin de fer d’Avignon, quelque élevé que soit le prix réclamé par elle ; mais que le gouvernement prenne à sa charge toute la partie éventuelle des travaux, pour concéder ensuite à des compagnies privilégiées des bénéfices énormes et certains, c’est ce qu’il est moins facile d’accorder. Lorsque l’industrie privée court des risques et passe avec l’état un contrat aléatoire, il est légitime, il est nécessaire que les subventions soient élevées ; mais lorsqu’elle n’intervient que pour un service parfaitement défini, et dont les profits sont assurés, alors elle ne fait plus qu’un placement dans des conditions ordinaires, et l’état n’est pas plus admis à lui concéder un intérêt exorbitant qu’à aliéner des rentes à un taux inférieur à celui de leur valeur sur la place.

Les intérêts privés engagés dans le chemin du nord et dans celui d’Avignon à Marseille ont déterminé M. de Larochejaquelein à déposer une proposition dont les bureaux ont fait prompte justice, en n’en’permettant pas la lecture. Où s’arrêtera le besoin d’amoindrir la chambre sous prétexte de relever sa considération ? Le moindre inconvénient de la mesure réglementaire proposée par l’honorable membre était de manquer son but, car évidemment aucun contrôle n’est possible en pareille matière, et les députés les plus constamment étrangers aux spéculations industrielles peuvent du jour au lendemain, par suite de successions ou de transactions de la nature la plus légitime, se trouver détenteurs d’actions qui les frapperaient soudain d’incapacité politique. Une telle proposition n’était pas sérieuse, du moins dans la rédaction présentée par son auteur, et la chambre n’a pu s’y arrêter.

Des chances fort incertaines paraissent réservées au projet sur les ministres d’état. Quelque favorable qu’on puisse être au principe de cette mesure, on ne saurait méconnaître que la légèreté avec laquelle elle semble avoir été conçue en a singulièrement compromis le sort. Dans le courant de décembre, une ordonnance royale, précédée d’un solennel rapport au roi, institue avec éclat une sorte de conseil privé, présenté comme le complément nécessaire de la loi sur la régence ; cette ordonnance désigne comme admissibles les anciens ministres secrétaires d’état, les présidens des deux chambres, et un grand nombre de hauts fonctionnaires de l’armée, de la magistrature et du corps diplomatique. Un projet de loi est aujourd’hui présenté où il n’est fait aucune allusion, même indirecte, à l’institution politique qu’avait paru vouloir fonder l’ordonnance royale, et qui se borne à attribuer des pensions viagères aux anciens secrétaires d’état et aux présidens des deux chambres auxquels le roi estimerait utile de conférer le titre de ministre d’état. Le projet de loi a-t-il fait disparaître l’ordonnance ? y aura-t-il des ministres d’état salaries pris dans une certaine catégorie, et des ministres d’état honoraires choisis dans des catégories beaucoup plus larges, en dehors de tout contrôle législatif ? Ce sont là des incertitudes que la discussion des bureaux n’a pas levées, et qui se dissiperont sans doute pour la chambre au jour éclatant de la tribune.

Un corps politique dans lequel iraient se confondre de droit tous les anciens serviteurs de la couronne, toutes les personnes successivement investies de sa confiance et de celle du parlement, une institution purement consultative, à laquelle appartiendraient tous les chefs des grandes opinions constitutionnelles, tous les personnages consulaires du pays, ce serait peut-être là un élément précieux dans ce temps de mobilité démocratique, au sein de ce gouvernement sans traditions. Mais que fait le projet de loi ? contient-il le germe d’une pensée vraiment politique ? Il est permis d’en douter. La faculté de pensionner quelques ministres sortans, à l’exclusion de certains autres, ne sera pas une force attribuée à la royauté, qui se consolide plus par des institutions indépendantes et stables que parles faveurs personnelles qu’elle est dans le cas de répandre. Croit-on que la couronne ait beaucoup gagné au droit de choisir, selon son bon plaisir, tous les membres de la chambre des pairs ? et oserait-on bien soutenir que la transmission par hérédité était moins monarchique que le système en vertu duquel on a imaginé, pour équilibrer trois pouvoirs entre eux, d’investir l’un de ces pouvoirs du droit absolu de nommer l’autre ? L’on peut sans doute se rendre pour un temps le gouvernement facile en dominant les hommes et en affaiblissant les institutions, mais c’est sous condition de voir celles-ci flanquer bientôt à ceux qui en auront épuisé la sève. L’art véritable de gouverner consiste à créer des forces pour être au besoin en mesure de s’appuyer sur elles. Il peut suffire à l’empirisme de conjurer les embarras de chaque jour en prenant chaque situation par ses détails et chaque homme par ses faiblesses ; l’esprit politique doit aspirer à des victoires plus durables et moins périlleuses pour l’avenir. Si la création d’un conseil privé de la couronne doit être autre chose qu’un expédient propre à rendre plus faciles quelques combinaisons de personnes, nous désirons que le gouvernement et les chambres ne perdent pas de vue ce grand principe, qu’il n’y a de force que dans ce qui existe par soi-même.

Une partie de l’opposition paraît décidée à repousser d’une manière absolue la création des ministres d’état et à refuser le vote financier qui en est la conséquence. Il en est une autre mieux avisée qui accepte cet établissement à condition qu’on le revête du caractère d’une institution. Celle-là comprend qu’il n’y a profit pour la dignité de personne à exposer des hommes politiques, le jour même où ils quittent les affaires, à recevoir de leurs successeurs ou une faveur pécuniaire, ou une injurieuse exclusion ; elle voudrait en conséquence que le titre de ministre d’état fût attribué de droit à tous les secrétaires d’état qui quitteraient le pouvoir. Cette opinion paraît faire de grands progrès dans la chambre, et ce ne seront certes pas les considérations monarchiques qui manqueront pour l’appuyer. Opposer partout l’organisation à l’arbitraire, la hiérarchie à la faveur, faire successivement pour toutes les carrières civiles, et jusqu’à un certain point pour la vie politique elle-même, ce que la charte a fait pour la magistrature, ce que la loi a fait pour l’armée, c’est là le seul moyen d’asseoir une monarchie sur le sol mobile qui se dérobe sous nos pas. Agir autrement, n’est-ce pas renforcer le roi aux dépens de la royauté même ? n’est-ce pas escompter l’avenir au profit du présent, et préparer au pouvoir le plus périlleux des triomphes en l’isolant au sein de la corruption universelle ?

L’Europe jouit comme la France d’une période de calme qui ne laisse pressentir que de lointains orages. Pendant que l’Angleterre se montre disposée à résoudre à l’amiable les grandes questions de droit maritime qui la séparent de l’Amérique, et peut-être même celle qui la sépare de la France, l’Espagne ouvre ses nouvelles cortès sans voir aucune de ces perturbations qu’il semblait naturel d’attendre. Pas de coup d’état, peut-être même pas de changement de ministère. Le bombardement de Barcelone, l’état de siége de la Catalogne, les mitraillades de Van Halen et les fusillades de Zurbano, tout cela semble devenu soudainement de l’histoire ancienne. À voir l’exaltation des partis et l’exaspération de la presse à la suite de ces terribles évènemens, à en juger par la véhémence des attaques qui étaient loin de s’arrêter devant l’inviolabilité constitutionnelle du régent, on pouvait croire qu’une alternative fatale attendait le général Espartero après les élections, et qu’il était placé entre une mise en accusation et un 18 brumaire. Mais en Espagne, moins encore qu’ailleurs, la logique gouverne les affaires humaines, et les péripéties diverses que traverse ce pays depuis vingt ans sont à décourager les plus hardis faiseurs de conjectures. La seule chose sur laquelle on puisse compter, c’est la persistance du sentiment national et l’antipathie des influences étrangères ; c’est là ce qui peut et doit rassurer relativement au traité de commerce avec l’Angleterre. Difficile comme mesure d’omnipotence militaire, si le régent l’avait tenté après la crise de la Catalogne, il est devenu impossible par les voies légales, en présence de l’opinion et avec le concours des deux chambres. Nous nous refusons d’ailleurs de plus en plus à croire que notre gouvernement, mettant en oubli sur ce point nos constantes traditions diplomatiques, consente à faciliter les négociations de l’Angleterre au-delà des Pyrénées, en associant nos intérêts commerciaux avec les siens. Nous croyons avoir déjà surabondamment démontré par des faits combien serait désastreuse une telle manière de procéder. Il paraît que le traité portugais, dont nous annoncions, voici quinze jours, la conclusion, a rencontré à Lisbonne de nouvelles et sérieuses difficultés. Enfin, dans les dernières discussions du parlement, sir Robert Peel et M. Labouchère ont parlé du traité avec la France comme d’une négociation toujours pendante, mais dont l’issue ne semble pas se rapprocher. On sait notre opinion sur ce point. Sans repousser une telle convention en principe, et tout en en désirant la conclusion, nous la tenons pour l’une des plus grandes épreuves que notre gouvernement puisse traverser. Dès-lors, il est fort légitime que le ministère hésite, et que les leçons du passé profitent à l’avenir. On ne recommence pas deux fois un traité du 20 décembre, et l’expérience reste lorsqu’on l’a payée aussi cher.

N’ayant à suivre au dehors aucune grande négociation, le ministère des affaires étrangères va, dit-on, profiter de cet instant, de calme pour remanier le personnel du corps diplomatique. Ce travail lui sera d’autant plus facile, qu’il a depuis long-temps sous sa main, en congé à Paris, un très grand nombre de ses principaux agens. Indépendamment des ambassadeurs que des difficultés politiques éloignent de leur poste, l’usage paraît s’introduire de donner des suppléans aux ministres, en constituant ainsi une classe nouvelle d’agens in partibus. M. de Pontois promène en Italie son titre d’ambassadeur près la Porte Ottomane, dont M. de Bourqueney remplit les fonctions. M. de Bacourt se voit suppléer à Washington par un ministre-coadjuteur ; on dit enfin que l’un de nos agens les plus actifs et plus expérimentés, M. de Lagrénée, ministre en Grèce, va bientôt se trouver dans une position analogue. Dès-lors il n’est pas sans quelque péril pour un membre du corps diplomatique de quitter son poste un seul instant, et M. de Bois-le-Comte en aurait fait, assure-t-on, l’expérience. On ajoute que cette surabondance de personnel aurait fait naître l’idée de créer des missions nouvelles, et qu’un ambassadeur à demi-solde pourrait bien être envoyé un de ces jours à Pékin dans le but de lui trouver de l’emploi. Ce sont là sans doute des bruits qui ne peuvent avoir rien de sérieux. M. le ministre des affaires étrangères a l’esprit trop élevé pour exposer gratuitement la France à l’affront possible d’un refus d’admission, et il persistera sans doute dans sa pensée première d’éclairer d’abord cette grande et si nouvelle question par les observations d’hommes spéciaux et les rapports de ses agens consulaires. Qu’on soit souvent débordé par les exigences personnelles, c’est là un malheur plus qu’une faute ; mais jeter le pays dans des prodigalités inutiles en exposant aux caprices d’un gouvernement fort insolent, tant qu’il n’a pas expérimenté la force, un représentant solennel du roi et de la France, ce serait un tort dont le cabinet ne saurait se rendre coupable, et que les chambres ne sanctionneraient point : elles ont gardé bon souvenir des dépenses de l’ambassade de Perse, mission stérile même pour celui qui l’a remplie. Nous croyons donc qu’il n’y a rien de fonde dans les bruits de ce genre répandus dans les salons depuis quel que jours.




La littérature s’écarte de plus en plus des voies sérieuses ; on chercherait en vain une œuvre digne d’attention parmi les publications qui se succèdent chaque jour. A qui la faute, aux écrivains, au public, ou aux éditeurs. les succès faciles du roman-feuilleton, l’insouciance des écrivains, l’indifférence du public, sont pour quelque chose dans cette situation ; mais parmi les causes du mal ne faut-il compter pour rien l’ignorance ou l’aveuglement de la librairie ? Loin de lutter avec énergie et intelligence contre les tendances fâcheuses de la littérature, elle a tout fait, elle fait tout encore pour les encourager. Au lieu de contenir les mauvais instincts, elle les provoque. Elle s’épuise en publications pittoresques, en réimpressions insignifiantes, en éditions incorrectes, en traductions inutiles. Partout l’illustration étale ses ornemens frivoles, et on a non-seulement des livres, mais des journaux illustrés. Avoir ce débordement d’images, on dirait vraiment que la librairie n’a affaire qu’à une société de femmes et d’enfans. Son véritable intérêt devrait cependant lui tracer un autre rôle. Il y a quelques années, elle avait eu une idée qui pouvait devenir féconde. Nous voulons parler de bibliothèques choisies. Malheureusement, détournées de leur but, ces entreprises n’ont pas tenu leurs promesses. Les deux plus importantes, la Bibliothèque d’élite de M. Gosselin et la Bibliothèque Charpentier, sont loin de remplir leur programme. La première admet tout sans examen ; la seconde s’ouvre à des réimpressions dont la plupart ont peu d’intérêt, et à des traductions très imparfaites d’œuvres déjà connues. C’est ainsi qu’on a retraduit Sterne, Fielding, tandis que nous attendons encore une bonne traduction de Moore, et que de grands poètes étrangers en Angleterre Wordsworth, en Allemagne Tieck, en Italie Leopardi, sont encore inconnus pour ceux qui ne peuvent lire l’original. Cependant, au lieu de combler ces lacunes, l’éditeur de cette dernière bibliothèque publie une édition avec gravures d’un livre qui semblait devoir être protégé contre l’illustration par son caractère d’intime et discrète confidence, les Prisons de Silvio Pellico. Et comme si ce n’était pas trop déjà d’une édition illustrée des Prisons, cette tentative malheureuse a trouvé un imitateur ou un devancier, comme on voudra. Ce n’est pas le premier exemple, au reste, que donne notre librairie de ces ridicules concurrences. Elle ne brille guère par les idées et les lumières, et, comme les sociétés en décadence, elle se plaît à entretenir dans son sein la guerre civile, qui lui enlève ses dernières forces. Voilà donc deux éditions illustrées des Prisons, l’une ornée de gravures sur bois, l’autre de gravures sur acier, toutes deux d’une exécution matérielle fort médiocre. Nous ne dirons rien des tristes dessins, des scènes vulgaires que l’illustration a tirés du livre de Silvio, du vernis de mélodrame qu’elle a répandu sur ces simples pages. Ce qu’il faut surtout déplorer, c’est la tendance que ces publications révèlent. Pourquoi l’éditeur d’un de ces livres illustrés ne s’efforce-t-il pas plutôt d’enrichir sa bibliothèque de traductions vraiment nouvelles d’ouvrages étrangers peu connus en France ? En présence de notre situation littéraire, il y aurait pour la librairie plus d’une chose utile à tenter, plus d’une voie féconde à suivre ; mais que penser de nos éditeurs, quand on les voit renoncer aux sages entreprises pour d’aussi étranges spéculations ?


— Les romans chinois en valent vraiment d’autres : s’ils n’ont pas ce qu’on pourrait nommer le fracas mélodramatique, cet art qui sait donner le soubresaut final au lecteur, et ramener périodiquement l’intérêt à l’endroit précis où le chapitre (c’est-à-dire le feuilleton) se termine, on y retrouve au moins des détails naïfs, des sentimens simples, une morale honnête, à peu près tout ce qui va disparu de nos romans contemporains. Je ne veux pas dire qu’il y ait là de bien parfaits modèles, et assurément je ne conseillerai à personne ni personne ne s’avisera d’imiter les Deux Cousines que nous a donné naguère Abel Rémusat, ou la Femme Accomplie [1] que vient de publier un membre de la société asiatique : on serait parfaitement sûr de n’avoir pas vingt lecteurS. Mais comme ce n’est pas là une invention française, comme c’est tout bonnement une traduction, le piquant du contraste littéraire vient s’ajouter à l’intérêt de mille révélations inattendues sur les mœurs du céleste empire. Ce qui intéressera les lecteurs français dans la Femme Accomplie ne sera pas, à coup sûr, ce qui intéresse en Chine les nombreux lecteurs de ce populaire roman. Pour eux c’est une composition littéraire qui charme leur imagination ; pour nous ce sera surtout une sorte de voyage, un tableau de mœurs qui exciteront notre curiosité. Les mandarins, s’ils savaient la destinée de leurs livres chez nous, seraient peu flattés : ce dédain de leur littérature les choquerait autant que cet étonnement curieux de leur façon de vivre. Décidément nous sommes des barbares, comme disent les proclamations de l’empereur de Chine.

L’intrigue du roman, traduit par M. Guillard d’Arcy, est fort simple. Il s’agit d’une jeune fille nommée Ping-Sin : le père de Ping-Sin, impliqué à tort dans la disgrace d’un général qui avait mal défendu les frontières, est parti pour l’exil et a laissé la pauvre enfant entre les mains d’un tuteur corrompu qui veut la perdre. Or un mauvais sujet du canton, Kouo-Khi-Tsou, fils d’un magistrat puissant, s’est épris de Ping-Sin et veut l’épouser malgré elle. Mais la belle jeune fille qui, pour être candide et pure, n’en a pas moins beaucoup de malice, déjoue habilement tous les plans, toutes les tromperies du séducteur et du tuteur conjurés : c’est presque l’Adroite Princesse des contes de Perrault. En vain, à plusieurs reprises, on essaie de l’enlever : toujours quelque tour vengeur vient mortifier se deux ennemis. Cependant les marauds ne se tiennent pas pour battus, et, simulant à la fin un ordre du roi qui gracie le père de Ping-Sin, ils réussissent à faire pénétrer chez elle une troupe d’affidés. Ces bandits emmènent Ping-Sin de force et la conduisent chez le préfet qu’on a gagné et qui doit consommer le mariage. Mais il y a une Providence pour les jeunes filles : dans le chemin ces misérables ont l’insolence de renverser un passant ; il se trouve que ce passant est Tchoung-Yu, le héros vertueux et courageux par excellence. Tchoung-Yu se venge aussitôt et intervient avec bruit ; tout se découvre alors, et voilà un sauveur pour la jeune fille persécutée. Cependant le magistrat et ses complices dissimulent, afin de frapper plus sûrement Tchoung-Yu : on l’accueille donc à merveille, on le loge même dans un couvent de bonzes pour qu’il guérisse ses blessures. Mais ce n’est là qu’une fourberie, qu’un moyen meilleur d’assurer la vengeance ; les bonzes, en effet, empoisonneront leur hôte à petites doses. Ce secret, heureusement, vient aux oreilles de Ping-Sin, qui n’hésite pas à braver la sévérité des coutumes chinoises et à faire enlever son libérateur, à le recueillir chez elle et à le sauver. La chose une fois connue fait grand scandale : une jeune fille qui a parlé à un jeune homme ! c’est une grosse affaire, et Ping-Sin a bientôt ses apologistes comme ses détracteurs. Dans cet intervalle le père de la jeune fille est revenu de l’exil : les deux familles désirent un mariage. Tchoung-Yu et Ping-Sin y consentent, mais ils demeureront dans des appartemens séparés, ils ne seront époux que de nom ; ils ne veulent pas qu’on les soupçonne d’avoir enfreint la loi, les rites sacrés qui exigent qu’un fiancé n’ait jamais vu sa fiancée. Avec le temps, l’empereur est informé de ces détails, et il évoque l’affaire ; alors une enquête solennelle a lieu, et la conduite de Ping-Sin est réhabilitée avec toute sorte de louanges, ses persécuteurs sont punis comme ils le méritent, le mariage se consomme, et les deux jeunes époux s’en retournent couverts d’honneurs et de dignités.

Tel est le cadre de ce roman chinois où des vues morales et des détails agréables viennent s’entremêler à propos. Le traducteur a bien fait de ne rien supprimer, de laisser subsister les longueurs, les redites ; chaque acteur, en effet, qui revient en scène ne manque jamais de raconter ce qui vient de se passer, ce que le lecteur sait déjà. Encore une fois c’est là un caractère que les interprètes font bien de respecter : on lit beaucoup plus un roman chinois pour s’instruire que pour s’amuser, et ce qu’on veut connaître, c’est la littérature orientale, non pas arrangée et parée, mais telle qu’elle est. Le roman de la Femme Accomplie avait déjà été donné en anglais par Davis : pour son début de sinologue, M. Guillard d’Arcy aurait donc mieux fait d’aborder un autre texte, un texte inconnu en Europe. On pense aussi que quelques détails sur l’auteur et le livre n’auraient pas été déplacés en tête de la Femme Accomplie ; mais M. Guillard d’Arcy a cru devoir se dispenser de toute espèce de notice littéraire, en sorte que son livre devient inutile à quiconque sait assez d’anglais pour lire l’édition de Davis. Ce n’est pas ainsi qu’on relèvera ce métier honorable de traducteur que des maîtres comme Goethe n’ont pas dédaigné et qui demande aussi son inspiration.


  1. Un vol. in-8°, chez Benjamin Duprat ; rue du Cloître-Saint-Benoît, 7.