Chronique de la quinzaine - 29 juillet 1832

Chronique n° 8
29 juillet 1832


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




29 juillet 1832.


Il nous faut bien reparler du choléra, puisqu’il a de nouveau si rigoureusement sévi durant cette quinzaine, puisque, pendant sa première moitié surtout, il a si fort et presque exclusivement préoccupé chacun.

En vérité, lorsque le chiffre officiel du bulletin sanitaire est encore un matin venu nous annoncer qu’il y avait eu la veille, dans Paris, deux cent vingt-cinq décès de la façon de l’épidémie, assurément l’on a pu, sans trop de pusillanimité, s’effrayer un peu, d’autant mieux que, depuis sa réapparition, l’impitoyable maladie expédiait son monde plus lestement que jamais, et vous enlevait en quelques heures. Et puis la funeste et incessante procession des convois recommençait de tous côtés. Déjà l’on s’attendait à revoir, comme au mois d’avril, les tapissières et les fiacres lugubrement transformés en corbillards. On tremblait que les astres rouges et sanglans des ambulances ne se levassent encore la nuit au fond des places obscures. On allait donc se trouver encore asphyxié par le chlorure, le camphre et le vinaigre ! Heureusement cette fois la peste n’a point persisté ; heureusement voici qu’elle s’éloigne et fait de nouveau retraite.

On discute fort néanmoins en ce moment sur les causes de cette dernière recrudescence. Les uns l’attribuent à la chaleur, les autres aux glaces, ceux-ci aux bains de rivière, et ceux-là aux fruits. C’est vraiment peine inutile que l’on se donne. Ne voyez-vous pas, messieurs, que ce misérable choléra s’accommode à merveille de toutes les températures et de tous les régimes, et qu’il se soucie autant du froid et du chaud que de vos traitemens antiphiogistiques ?

Mais quittons un peu la France et voyons ce qui s’est récemment passé de plus important au-dehors.

Il s’est fabriqué à Londres un soixante-septième protocole ; ce ne sera pourtant pas encore probablement le dernier, et l’on finira sans doute par ne les plus compter. Quoi qu’il en soit, si le roi de Hollande et la conférence achèvent définitivement quelque jour cette interminable paix à laquelle ils travaillent depuis si long-temps, ils se seront au moins fait d’abord entre eux une rude guerre.

Les grandes nouvelles nous sont venues cette quinzaine de l’Allemagne. Ainsi que l’on s’y attendait, et comme nous l’avions bien prévu, la diète de Francfort a mis enfin au jour et lancé ses manifestes. Ces décrets, dictés à la confédération opprimée par la nouvelle sainte-alliance, n’attentent pas moins à l’indépendance des princes allemands qu’à celle de leurs peuples. Il est dit expressément dans ces scandaleuses ordonnances que la liberté de la presse, la liberté du vote de l’impôt, en un mot que toutes les libertés seront effacées des constitutions germaniques avec les baïonnettes de la Prusse et de l’Autriche. Il s’agit maintenant de savoir si la France et l’Angleterre n’interviendront pas dans cette lutte inégale, entreprise par les puissances despotiques contre le droit des nations ; il s’agit de savoir si les quatre cent mille hommes de notre armée assisteront magnanimement, l’arme au bras, à cette immolation des gouvernemens représentatifs au centre de l’Europe. La question est grave et mérite d’être pesée.

Une tentative bien différente est faite ailleurs en ce moment, à ce qu’il semble, toute au profit de la liberté. L’expédition de don Pedro vient de débarquer heureusement en Portugal. Déjà même la petite armée des aventureux patriotes s’est emparée d’Oporto. C’est là qu’elle attend : mais le pays entier ne se soulève pas comme on l’avait promis. Cette bombe, jetée dans la Péninsule, n’a pas éclaté jusqu’ici. Lisbonne et Madrid sont demeurées tranquilles. Il est vrai que l’ex-empereur du Brésil n’inspire aux Portugais qu’une médiocre confiance. C’est lui bien plutôt que sa fille qui leur arrive ; cependant don Miguel ou don Pedro, qu’importe ? Est-ce en conscience la peine de changer ? Et puis, que leur apporte-t-il ? Une constitution taillée sur le patron des nôtres. Est-ce donc bien aussi cela qu’ils veulent ? On ne sait pas, voyez-vous, traiter les maladies des peuples. Tous sont souffrans ; mais tous n’ont pas le même mal. Nos médecins politiques n’ont pourtant pour eux qu’un seul et même remède. Quelles que soient ses mœurs, quel que soit son âge, d’un, bout du, monde à l’autre, au midi comme au nord, une nation leur dit-elle : Je suis mal gouvernée, je suis opprimée, que faut-il faire ? Ils répondent : Prenez ma constitution. Voilà le tort. Les nations ne guérissent pas, faute d’être soignées selon leur tempérament.

Jetons maintenant un coup-d’œil hors de l’Europe avant de rentrer en France.

Ibrahim que l’on avait dit, il y a quelque temps, complètement battu par les troupes du grand-seigneur, triomphant, au contraire, sur tous les points, s’est emparé de Saint-Jean-d’Acre, et vient d’en envoyer le pacha captif à son père.

De nouvelles convulsions ont aussi récemment agité les républiques américaines. Ainsi le sol tremble partout, dans le vieux monde comme dans le nouveau.

Voilà bien pourtant au moins quinze jours que nous montrons chez nous un calme et une sagesse exemplaires. Depuis quinze jours, pas la moindre conspiration, pas la plus petite émeute, nous sommes occupés seulement à juger ce que nous avons de complots arriérés de l’hiver et du printemps.

Après un mois presque entier de débats à la cour d’assises, voici déjà la conspiration de la rue des Prouvaires expédiée. L’on avait bien démesurément grossi celle-là, lors de sa naissance, au carnaval dernier, mais elle s’est singulièrement amoindrie pendant le procès : à peine y a-t-il eu moyen de condamner à la déportation, ou bien à la détention et à la surveillance des polices, quelques Catilinas subalternes et obscurs ; il a fallu d’ailleurs acquitter tout le reste. Ce n’étaient plus que de pauvres ouvriers conspirateurs assez mal payés par la légitimité, et qui vraiment avaient travaillé pour elle en conséquence. Quoi qu’il en soit, à propos de ces sortes d’affaires, si chargées d’incidens et si compliquées, il faut admirer combien le métier de juré devient chaque jour plus difficile et demande maintenant de sagacité. Au milieu de tant d’accusés, de chefs d’accusation, de témoins, d’avocats-généraux et d’avocats particuliers, comment voulez-vous que des honnêtes marchands, devenus soudain des juges, ne perdent pas la tête ? Le moyen pour eux de ne pas absoudre ou condamner un peu au hasard, à la grâce de Dieu : ainsi font-ils, la main sur la conscience, et probablement nous ferions tous ainsi.

Cependant, au défaut des émeutes et des grandes commotions politiques, les petits évènemens ne nous ont pas manqué pendant cette quinzaine.

Victime d’un affreux guet-à-pens, M. Quiclet, si célèbre par ses querelles électorales avec feu M. le président Amy, a péri ces jours derniers misérablement assassiné.

Plusieurs hommes recommandables et haut placés dans l’art et dans la science, M. Berton, fils de l’auteur d’Aline, et musicien distingué lui-même, M. Portal le médecin, M. Saint-Martin l’orientaliste, ont aussi succombé récemment aux nouvelles attaques de l’épidémie.

M. Talabot, l’apôtre, est mort également du choléra, et son convoi s’est fait en grande pompe selon le rit saint-simonien. Cette pauvre religion saint-simonienne semble bien, en vérité, toucher elle-même à sa fin. Les persécutions l’auraient peut-être sauvée, aussi les appelait-elle de tous ses vœux ; mais ce n’est plus le temps des bourreaux et des martyrs. C’est le temps des commissaires de police et de la garde municipale. C’est le temps de la cour d’assises. On traduit donc devant elle le père suprême et les principaux membres de son clergé, sous la double prévention d’escroquerie et d’outrage à la morale publique. Voilà tout ce qu’on peut faire pour eux ; et vous verrez encore qu’ils n’auront même pas assez de bonheur pour être condamnés.

Il nous faut aussi décidément porter le deuil de nos médailles de la Bibliothèque. On a découvert enfin les adroits amateurs qui se les étaient appropriées. Malheureusement, pour en mieux garder sans doute la collection, ils les avaient déjà converties en de beaux lingots d’or. Il y a, ce me semble, rue de Richelieu, justement vis-à-vis de la Bibliothèque, un grand tombeau vide, bâti pour le duc de Berry, sur l’emplacement de l’ancien Opéra, et dont on ne sait plus maintenant que faire. Qu’on le consacre à la mémoire de nos médailles. Ce sera pour elles un cénotaphe très convenable. M. Raoul Rochette, qui les conservait de leur vivant, en sa qualité de membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, se chargera volontiers, j’imagine, décomposer une épitaphe pour le monument.

Mais que disons-nous ? d’où vient qu’à propos d’un sujet si frivole, nous osons parler en ce moment avec tant de légèreté des honneurs funèbres ? Il y avait à Paris bien des tombes saintes qui en demandaient quelques-uns. Mais s’est-on souvenu d’elles seulement ? A-t-on daigné songer un instant aux morts dans ces fêtes qui ont célébré les anniversaires de juillet ? Oh ! non pas. On nous a donné des courses de chevaux au champ-de-Mars et des mâts de cocagne aux Champs-Elysées. Nous avons eu des rosières, une revue, des joutes sur l’eau, des danses de corde et des parades militaires, des illuminations et des feux d’artifice. Sauf les distributions de comestibles à la pointe de l’épée, tout s’est à-peu-près passé comme à la Saint-Napoléon et à la Saint-Louis, sous l’empire et sous la restauration. Quelle pauvre comédie ! Que de petitesse et de mauvaise grâce ! Quand vous fêtez ainsi le peuple des barricades, ne ressemblez-vous pas, dites, à ces parvenus, à ces enfans enrichis, qui, par respect humain, font venir une fois l’an leur père de la campagne, et lui donnent à dîner, sans oser pourtant l’appeler leur père, sans être pour cela de meilleurs fils ?

Qu’importe au surplus ? Le peuple s’arrange probablement de ces sortes de réjouissances et de ce banquet, puisqu’il en vient prendre sa part. Laissons-le donc s’ébattre et danser dans cette poussière de fête ; nous, continuons notre tâche. Nous avons à parler encore des nouvelles publications et des évènemens littéraires de notre quinzaine.

Aux théâtres, il ne s’est point représenté d’ouvrages qui méritent d’être mentionnés ici, mais on annonce que M. Victor Hugo vient de terminer un drame. Ceci doit intéresser vivement tous les vrais amis de l’art. On sait que M. Victor Hugo ne fait point de la poésie à la toise, et qu’il n’exploite le drame sous la raison d’aucune société ; aussi nous a-t-il habitués à n’attendre de lui que des œuvres dignes et consciencieuses. Sa dernière pièce est, dit-on, écrite en prose. Tous ceux qui en ont entendu la lecture, s’accordent à dire que jamais le talent du jeune écrivain ne s’est élevé à une plus grande hauteur que dans cet ouvrage, et semblent compter pour lui sur un succès qui laisserait bien loin même celui d’Hernani. C’est beaucoup espérer assurément. Que M. Victor Hugo se hâte pourtant de tenir ces promessess. Qu’il choisisse bien vite son théâtre.

Nous, en attendant, examinons sommairement les livres nouveaux qui nous ont été récemment adressés.

Disons d’abord encore un mot du roman de M. Karr, dont nous avons promis de reparler. En deux lignes, voici l’analyse de Sous les Tilleuls [1]. Madeleine, qui aimait Stephen, et en était aimée, l’oublie parce qu’il est pauvre, et se marie avec Édouard parce qu’il est riche. Édouard était l’ami de Stephen. Ce dernier se venge cruellement de la double trahison de sa maîtresse et de son ami. Il commence par tuer en duel le mari, puis il séduit sa femme, et au moment où elle vient de se livrer à lui, il l’écrase impitoyablement sous l’injure et le mépris. La malheureuse se pend de désespoir. Stephen déterre son cadavre, et lui donne sur la bouche un baiser d’expiation. Ce roman voulait être naturel et vrai. Il commençait même assez bien ainsi, mais vers sa seconde moitié, situation, style et caractères, tout y devient exagéré, prétentieux et faux. C’est dommage, M. Karr a gâté son livre, qui eût été beau. Tel qu’il est cependant, il renferme d’excellentes parties, on y trouve plus d’une page vraiment touchante et passionnée, et certes, ce début révèle un talent plein de sève et d’originalité. Mais si ce jeune auteur prétend à des succès durables et complets, il lui faut se défier des éloges outrés que lui prodigue l’admiration indiscrète de ses amis. Il doit surtout se garder de penser, comme eux, que son essai le place d’emblée au-dessus de Goëthe, et qu’il a déjà fait mieux que Werther.

Le nouveau roman de madame S. Gay, un Mariage sous l’empire [2], se recommande doublement par une peinture animée et fidèle de la société de l’empire et par l’habile développement d’une situation neuve et vraie. Le fond en est très simple. M. de Lorency, colonel de l’armée, épouse mademoiselle de Brenneval par convenance, pour plaire à l’empereur. Blessée de la froideur et des infidélités de son mari, la jeune femme se monte la tête, et s’imaginant qu’elle aime le comte Adrien de Kerville, elle est assez faible pour lui céder. Éclairée par ses remords, elle a bientôt abjuré ce faux amour. Mais il est trop tard. Elle devient mère, et son amant d’un jour est le père de son enfant. Cette irréparable faute, que doit pourtant ignorer M. de Lorency, creuse plus profondément l’abîme qui les sépare. Il y a maintenant entre eux un secret et un repentir ! Quel malheur ! Et c’est par dépit seulement qu’ils se sont trompés ! et cependant ils étaient nés pour s’aimer ; leurs deux cœurs étaient dignes de se comprendre ! Que de souffrances ils auront à subir avant de se pardonner, avant de se jeter dans les bras l’un de l’autre. Tout le roman est là. Cette paisible action lui suffit. Elle marche d’ailleurs toujours intéressante et soutenue jusqu’au dénoûment, entrelacée avec art de scènes vives et historiquement spirituelles. Il n’est pas jusqu’au ton parfois assez singulier des personnages qui ne soit bien de l’époque et n’appartienne en propre à cette cour et à ce monde un peu mêlés de l’empire. En somme ce dernier ouvrage de madame S. Gay nous semble l’un de ses meilleurs. Ce n’est pas dire assurément que nous en faisons peu d’état.

Mais voici un livre important et qui mérite considération, puisqu’il se présente à nous sous le nom de M. Fenimore Cooper. Nous voudrions pouvoir donner ici l’analyse détaillée de the Heidenmauer [3], mais les étroites dimensions de cette chronique ne nous le permettent point. L’action de ce nouveau roman de l’auteur du Pilote est d’ailleurs, sinon très attachante, au moins fort compliquée. M. Cooper a puisé son sujet dans une légende qu’il a recueillie sur les bords du Rhin. Il a voulu nous peindre aussi des mœurs du seizième siècle et nous montrer comment il entend notre vieille Europe. Sans doute il en a cru faire un portrait fidèle. Nous craignons bien pourtant qu’il ne se soit trompé, et cette fois peut-être plus gravement encore que dans le Bravo. Les moines de l’abbaye de Limburg, les bourgeois de Deurckheim et le comte de Lienengen-hartenburg, avaient-ils donc déjà, de leur temps, toutes les idées américaines que leur prête l’écrivain trans-atlantique ? Vraiment nous en doutons. Ah ! M. Cooper, vous faites bien mieux parler vos marins et vos sauvages. Pourquoi donc les abandonnez-vous ? Est-ce qu’ils n’ont plus rien à nous dire ? Prenez-y garde. Si vous courez long-temps encore ainsi par nos vieux chemins de l’Europe, nous nous lasserons de vous suivre et nous vous laisserons aller seul. Voyez-vous, votre dernière excursion sur les bords du Rhin n’est pas amusante. Sauf quelques vues de pays bien dessinées, que trouvons-nous dans votre Heidenmauer ? Des ressouvenirs et des imitations de Walter Scott comme nous en avons déjà tant, et puis le seizième siècle affublé de l’esprit du dix-neuvième. Voilà tout.

Recommandons à nos lecteurs l’ouvrage d’un autre Américain, Life and writings of governor Morris, par Jared Sparks. Ce n’est guère qu’une compilation, mais elle est au moins bien faite et contient une foule de documens précieux sur les révolutions française et américaine et sur l’histoire politique des États-Unis.

La sœur de lait du vicaire [4] de M. S. Henry Berthoud nous est donnée comme une histoire de province. Ce n’est, en tout cas, qu’une histoire bien commune, bien insignifiante et bien médiocre. M. Berthoud a fait autrefois des contes fantastiques qui valaient, ce nous semble, beaucoup mieux.

Quant aux petits volumes carlistes de cette quinzaine, ils sont infiniment supérieurs à ceux de la précédente.

Voulez-vous, mesdames les marquises, une boutade injustement capricieuse et spirituelle contre la révolution de Juillet ? Envoyez vite acheter l’Elysée-Bourbon [5]. C’est un charmant chapelet de jolis feuilletons qui trahissent tous à l’envi l’anonyme qu’a voulu garder leur auteur.

Voulez-vous une Histoire de Chambord [6], écrite d’un bon style et pleine de souvenirs intéressans et de curieux détails ? Voici celle de M. Merle.

Mais n’avons-nous donc déjà plus de nouvelles ou de nouveautés littéraires à signaler ? Si, vraiment. C’est pour les journaux, surtout, que le temps est prospère, et l’on vient d’en inventer encore quatre tout neufs, à savoir : le Journal du bon sens, le Journal décennal, le Journal des enfans, et le Journal du Vésuve. Cette dernière feuille rendra compte, sans doute, des éruptions du volcan avec la plus grande impartialité. Quant au journal décennal, comme l’indique son titre, il n’en paraîtra qu’un numéro tous les dix ans. On ne s’y abonnera probablement que pour un siècle.

Une innovation notable s’est aussi récemment introduite dans l’économie du plus répandu de nos journaux. Le Constitutionnel aura désormais un feuilleton, ce qui nous promet de la littérature au niveau de sa politique.

JACQUES LEROND.
COLLEGE DE FRANCE.




COURS DE M. LERMINIER





Les études ont bien eu leur part de déception et de mécompte dans notre révolution de 1830, et l’incertitude leur est devenue commune avec l’industrie, avec les arts, avec la gloire. Elles aussi, nous pouvons les dire légèrement désabusées. Ce n’est pas que sous la restauration, les études, et les études philosophiques dont nous voulons parler surtout, aient été conduites vers un but ouvert, annoncé, social et sciemment progressif. Où menaient en réalité les études philosophiques de la Sorbonne ? Partout, répondra l’éclectisme de la restauration : partout ! Vous souvient-il encore de ses préceptes ? « Cherchez, ou plutôt ramassez au hasard ; ajustez, non pas tant de peine, juxta-posez ; prenez, prenez avec confiance un peu de tout, un peu partout ; il ne peut manquer d’en résulter quelque chose que nous appellerons un système, et qui sera bien évidemment pour nous la composition la plus large, la plus calme, la plus positive. »

Oui, il nous en souvient : tandis qu’à la Sorbonne, nous assistions, pleins de foi, au spectacle de la fusion de tous les systèmes les plus exclusifs, au sublime accord de toutes les passions ; tandis que la chaîne des temps semblait renouée sous nos yeux, le présent s’abimait, et la chaîne proclamée inviolable, éternelle, retombait en débris sur nos têtes.

Ce moment est assez près de nous pour qu’il ne soit pas besoin de rappeler notre étourdissement après la victoire. Ce fut comme après trop de bruit et de lumière, éblouissement et confusion. On peut le dire, parce que cela fait ressortir davantage la naïveté de notre révolution: ce qui eût plus maintenu, plus effrayé peut-être les jeunes combattans de juillet, que le canon et la mitraille, c’eût été cette question faite avec quelque autorité de patriotisme et de gloire : Que voulez-vous enfin ?

Sans doute la Charte et la liberté de la presse formaient le cri de ralliement et composaient le chant de triomphe, mais c’étaient-là des faits dont l’accomplissement n’aurait pas suffi à leur instinct de civilisation et de progrès.

Les événemens l’ont bien prouvé !

Que voulaient-ils donc en effet ? Mais pour le moment, ils ne voulaient pas ; ils n’avaient pas encore appris à vouloir. Dans nos temps de réflexion, l’énergie de la volonté ne peut que suivie les vives clartés de l’intelligence.

Il fallait donc raisonner après coup l’événement qu’ils n’avaient pas mûri à l’avance. Le bon vouloir ne manquait pas à la jeunesse, les livres ne lui faisaient pas faute non plus ; mais l’étude des livres demande tant de loisir et de calme ; et puis les livres ne sont-ils pas quelquefois erronés ou rétrogrades ? Ne voyons-nous pas certain auteur poursuivant actif de tel système, et son livre propagateur permanent de doctrines tout opposées : là encore défiance et confusion ! Que lui fallait-il donc à cette jeunesse impatiente et déroutée ?

Un guide, un représentant dans lequel elle ait foi, qui la pousse et qu’elle suive.

Un cours a été ouvert, il y a plus d’un an, au collège de France ; satisfaction et récompense unique, on pourrait le dire, des sentimens et des instincts de la victoire.

Il est sensible que M. Lerminier a considéré sa chaire comme la tribune d’une science progressive et vivante, où toutes les questions devaient être reprises, posées, remuées, résolues. Plein d’ardeur, mais de patience, il a conçu sur de larges proportions la rénovation française de la science sociale et de la législation philosophique. Ainsi, nous l’avons vu débuter, dans son enseignement, par une exposition presque encyclopédique, il a établi l’homme, la société, l’histoire, la philosophie, et comme résultante, la législation ; il a tout mis à nu avec une candeur pleine de force et de fierté ; il a fait tomber bien des solutions qui ne s’étayaient que sur des mots, des frayeurs et des transactions pusillanimes ; il a dit ce qu’il savait ; il a montré ce qu’il fallait apprendre et ce qu’il ne savait pas. C’est le caractère du jeune professeur de penser cartes sur table. Le résultat de la Philosophie du droit, publiée l’hiver dernier, a été de donner, pour la première fois à la France, un programme scientifique des travaux à tenter pour pousser la législation dans des routes progressives et nouvelles après Montesquieu, Rousseau et Bentham. A moins de produire un système complètement nouveau et vrai, M. Lerminier ne pouvait faire davantage ; il a facilité, il a rendu possibles pour l’avenir, les travaux des autres, et les siens propres.

L’hiver dernier, le professeur du collège de France s’est engagé dans la route de l’auteur de l’Essai des lois ; il a commencé l’histoire même des législations comparées ; et, l’abordant par son côté le plus ouvert et le plus large qui est en même temps son point le plus culminant, il s’est pris à l’idée même de la loi, du législateur, du pouvoir législatif, de l’ouvrier divin, social, politique, qui forme une société, l’éduque, la développe, la morigène, et la conserve. Dans la Judée, pays intermédiaire entre ce que l’Orienta de plus profond et de plus intime, et l’émancipation occidentale, Jehova, principe actif, Moïse, représentant de ce principe, une théocratie politique et presque libérale ; une loi, une, étroite, logique, humaine cependant ; des textes, aliment séculaire de la pensée et de la foi de l’Occident ; une histoire de peuple et une lettre symbolique qui enfante le christianisme : dans la Grèce, nouveau passage de l’Orient à l’Occident, deux races, la Dorienne et l’Ionienne ; deux peuples, le Spartiate et l’Athénien ; deux théâtres le Péloponèse et l’Attique ; deux génies, le traditionnel et le libéral, le laconique et l’oratoire ; une loi muette, une législation démocratique et parfois bavarde ; le Dorisme enfin, représentant et dépositaire d’une nationalité et d’une religion qui meurt dès que leur premier moule est brisé ; l’Ionie, au contraire, libre et infinie comme sa mer, dotant Athènes de Salamine et de Thémistocle, l’humanité d’une imagination sans bornes, et sachant la consoler de la démolition parricide des murs de la ville de Minerve, par une émancipation illimitée du génie philosophique qui prend son vol vers l’Italie : la ville de Romulus également en proie à une terrible lutte ; Romulus et Remus, le patriciat.et la plebs, l’aristocratie et la démocratie, le sénat et la commune ; la liberté ardente, aventureuse et dévouée du tribunat, les Gracques, Marius qui les venge, Sylla qui détruit l’ouvrage de Marius, César qui en relève les statues, Pompée, personnage fastueux et médiocre qui ne sut rien prévoir, et ne sut rien défendre, comme l’a dit ailleurs M. Lerminier ; la vieille civilisation romaine se remettant tout entière à la monarchie hypocrite d’Octave ; la liberté antique se déchirant les entrailles avec Caton, et n’étant plus séparée du christianisme que par le développement philosophique du droit romain, et par le stoïcisme ; et par-dessus tout cela, au-dessus de ces scènes variées, pittoresques, l’esprit progressif de l’humanité, jamais perdu de vue, toujours suivi, toujours considéré, toujours ramené à l’œil de l’auditoire, toujours rendu à l’anxiété du spectateur : voilà ce que, l’hiver dernier, M. Lerminier a peint et développé. Ce n’est que la moitié de sa tâche, il lui reste le monde moderne à parcourir, au flambeau de la même idée. Il a remis cette œuvre à l’hiver prochain, et il a consacré le cours d’été à l’examen de cette question : De l’influence de la philosophie du dix-huitième siècle sur la législation du dix-neuvième.

Montrer que le caractère du dix-neuvième siècle est d’être philosophique entre tous les siècles, de croire à la philosophie, et d’opérer par sa philosophie ; que si le dix-septième siècle a mis dans la diplomatie et les constitutions l’héritage du seizième, a établi politiquement les monarchies, a développé sa science et la littérature, a élevé dans son sein quelques grands métaphysiciens isolés, Descartes, Mallebranche, Spinosa, Leibnitz, Locke, le dix-septième siècle n’a pas moins manqué de croyances générales philosophiques, étant livré tout entier, soit à l’esprit catholique ou monarchique, soit à une certaine indécision ; attribuer le commencement de la réaction philosophique à Fénelon, après lui à l’abbé de Saint-Pierre et au prédicateur Massillon, voilà par quels préliminaires M. Lerminier est arrivé à ce qu’il a appelé le quaternaire immortel de la philosophie du dix-huitième siècle, Montesquieu, Voltaire, Diderot et Rousseau. Nous ne parlerons pas des tableaux qu’il en a tracés, il faut les avoir entendus. La participation du froid et lumineux d’Alembert, la campagne si bien menée de l’Encyclopédie, l’appréciation de Mably, esprit indigeste et souvent faux, des beaux travaux de Condillac remis en son rang et en honneur ; d’Holbach et Helvetius répudiés, Fréret célébré, Boulanger expliqué, ont rempli la partie littéraire de ce cours. M. Lerminier a voulu constater ensuite l’influence de la philosophie sur la société et sur les rois, qui sur le trône se faisaient les écoliers de la pensée. Il a esquissé l’histoire de la monarchie prussienne, caractérisé l’originalité supérieure de Frédéric, et rappelé le code prussien. Le génie si différent de l’Autriche et de Marie-Thérèse ; les tentatives pleines d’inexpérience de Joseph II, le code autrichien ; la Russie, cette Catherine qui a des appétits de gloire et de volupté, et qui s’abouche volontiers avec l’imagination de Diderot infinie comme les steppes de son empire, ses essais de législation ; le midi de l’Europe, l’Espagne, d’Aranda, Campomanès, ce Turgot de la péninsule Espagnole ; le Portugal, Pombale, imitateur énergique et passionné du génie de Richelieu, ont successivement témoigné de l’influence et de l’empire que les idées philosophiques avaient exercés sur la société, de l’aveu et du fait même des gouvernemens.

Un seul homme s’était réservé pour le peuple, Rousseau. Revenant à la société française, après avoir peint la monarchie de Louis XV tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, la situation des parlemens, caractérisé l’entreprise de Maupeou, s’être long-temps arrêté sur Turgot, M. Lerminier est arrivé à la considération philosophique de la révolution française. Là, pour la première fois, dans une chaire publique, cet événement gigantesque a été apprécié sans pusillanimité, sans peur. Nous regrettons de ne pouvoir qu’indiquer à nos lecteurs la démonstration si lucide de la nécessité de cette révolution, l’esquisse de la Constituante, de cette époque première, synthétique et philosophique de notre régénération, la grande figure de Mirabeau, encore nouvelle après tant de portraits ; mais c’est surtout en osant aborder la Convention, que le professeur a montré la raison la plus indépendante, la plus déterminée, la plus altière. Quand il publiera le résultat de ce cours, tout le monde pourra juger la valeur et le mérite de ses tentatives pour sonder avec liberté, sans vertiges, ces terribles problèmes. Le consulat, l’empire, Napoléon et la restauration ont été également l’objet d’explications philosophiques. Enfin M. Lerminier s’est attaché à établir la connexité du dix-huitième et du dix-neuvième siècle, comment ce dernier, en reconnaissant sa filiation, devait agir avec indépendance et nouveauté. Il a montré tout à refaire et à recréer, l’art, la religion, la philosophie, la législation : il a démontré que nous n’étions pas plus au siècle du Bas-Empire qu’au siècle des Antonius ; il a fait voir que la civilisation moderne se recrutait incessamment, se renouvelait dans les rangs et par le sang de cette démocratie, pépinière immortelle d’hommes et de destinées inépuisables. Il a expliqué, de la manière la plus philosophiquement large, la nature de cette démocratie, ainsi que les caractères de la liberté moderne, qui embrasse toutes les parties de la civilisation, doit les coordonner ; qui sort de la philosophie, et dont le labeur, à l’heure qu’il est, est de donner au dix-neuvième siècle une ère philosophique et sociale, dont l’aurore luit à peine.

Tel est le plan esquissé d’une façon décolorée de ce cours épisodique, qui va devenir un livre, où M. Lerminier a donné un appui nouveau à ses travaux faits et à faire. On sent que ce professeur, avant de s’engager pour son compte dans le développement de théories nouvelles, veut, pour ainsi dire, assurer toutes ses positions et s’entourer d’une lumineuse évidence. Quant à l’improvisation de M. Lerminier, à sa manière de parler, à sa façon de faire jaillir ses idées, et de donner cours aux effusions de son âme, nous n’avons rien à en dire : c’est au public et à l’avenir à décider à quel rang parmi les orateurs il faudra le placer.


P. B.


ERRATUM

Dans la livraison du 15 juillet, on nous a fait commettre une grosse erreur à l’imprimerie. Nous disions qu’Alger prospérait sous la ferme administration du duc de Rovigo ; on nous a fait dire sans. Nos lecteurs se seront aperçus sans peine de cette faute d’impression ; néanmoins nous devions la relever.


  1. Chez Gosselin.
  2. Chez Vimont.
  3. Chez Baudry ; la traduction se trouve chez Gosselin.
  4. Chez Vimont.
  5. Chez urbain Canel.
  6. Chez le même.