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Chronique de la quinzaine - 28 février 1909

Chronique n° 1845
28 février 1909


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




Des bruits de crise ministérielle courent depuis quelques jours, sans qu’on puisse dire encore dans quelle mesure ils sont exacts. Nos ministres en général, et chacun d’entre eux en particulier, ont montré jusqu’ici un si vif désir de rester au pouvoir, une si ferme résolution de ne pas abandonner leurs portefeuilles, et ils ont fait pour les conserver tant de sacrifices, qu’on hésite à croire à un changement dans leurs dispositions. Cependant tout est possible ; le proverbe dit qu’il n’y a pas de fumée sans feu ; on parle trop de dissentimens dans le sein du Cabinet pour qu’il n’y ait pas là une part de vérité ; et, au surplus, le motif connu du désaccord qui a éclaté entre M. le ministre de la Marine et M. le ministre des Finances est d’un ordre assez grave pour être pris très au sérieux.

Lorsque M. Alfred Picard a été nommé ministre de la Marine, l’opinion, en général, a accueilli ce choix avec faveur. Nous parlons de l’opinion publique, et non pas de l’opinion parlementaire, car on a été blessé dans les couloirs de la Chambre de l’espèce d’exclusion qui venait d’être prononcée contre le personnel politique. Il y a au moins vingt députés ou sénateurs qui se regardaient comme particulièrement propres à relever notre marine de sa déchéance. Mais, hors de l’enceinte parlementaire, on en jugeait autrement, et on se demandait si cette déchéance n’avait pas précisément pour cause l’habitude prise, depuis un certain nombre d’années, de mettre un politicien à la rue Royale. Bon gré, mal gré, un membre du parlement, en dépit de l’intelligence qu’il peut avoir et de sa bonne volonté, obéit à des préoccupations très diverses, qui ne se rapportent pas toutes à l’intérêt de notre flotte. D’autre part, un homme du métier, un amiral, est exposé à suivre la routine ou à appartenir à une coterie maritime, car il y en a. Le nouveau ministre avait le mérite d’être plus indépendant, au moins par son origine, et on lui a ouvert tout d’abord un crédit de confiance. Homme de travail et de conscience, M. Picard s’est mis à la tâche sans parti pris, et n’a pas tardé à reconnaître les insuffisances dont souffre notre marine. Les ayant reconnues, il les a signalées avec courage, ce qu’aucun de ses prédécesseurs immédiats n’avait fait. Ceux-ci, sans doute, avaient quelquefois avoué et déploré une partie du mal, mais ils n’y avaient pas remédié : il aurait fallu pour cela demander des crédits aux Chambres, et c’est ce qu’aucun d’eux n’a osé faire. Tous ont reculé devant les résistances qu’ils craignaient de rencontrer, et qu’ils préféraient ne pas affronter. M. Picard, lui, a été plus préoccupé de sa responsabilité devant le pays et devant l’histoire, si certaines hypothèses venaient à se réaliser, que des accidens parlementaires qui, en mettant les choses au pis, n’atteindraient que sa personne, et il a dit la vérité.

Cette vérité est lamentable. Il y a encore peu d’années, nous avions la seconde marine du monde : nous sommes tombés aujourd’hui à un rang que nous aimons mieux ne pas préciser, mais qui n’est certainement pas en rapport avec les obligations de notre politique générale, c’est-à-dire avec les intérêts que nous avons à défendre sur la surface du globe. Il faut donc de deux choses l’une, ou changer notre politique, l’amoindrir, la rapetisser, ou lui restituer l’instrument d’exécution dont elle a besoin. Toutefois n’anticipons pas sur l’avenir : ce n’est pas encore tout à fait ainsi que la question se pose en ce moment. Il ne s’agit pas de savoir si nous aurons la flotte qui convient à notre politique, mais bien si notre flotte actuelle, telle qu’elle est constituée, est utilisable : M. Picard vient nous dire qu’elle ne l’est pas. Nous avons construit des cuirassés, des croiseurs, des sous-marins, etc., n’oubliant qu’une chose, à savoir de mettre nos ports de guerre en rapport avec cet outillage nouveau, et d’assurer à celui-ci les approvisionnemens qui lui sont indispensables pour fournir l’effort que nous en attendons. Avec les procédés méthodiques dont il a l’habitude, M. Picard a fait l’inventaire de ce que nous avons et de ce qui nous manque, et il est arrivé à la conclusion qu’il faut 225 millions pour combler cette dernière lacune. Eh quoi ! nous sommes tombés, ou on est tombé pour nous dans une telle incurie que, en cas de guerre, non seulement notre flotte serait inférieure à plusieurs autres, mais encore que nous ne pourrions pas nous en servir ! Il faut le croire puisque M. Picard le dit, et qu’il est un homme trop sérieux, trop soigneux, trop scrupuleux pour avoir notablement exagéré.

C’est une question de savoir s’il faut dire à un malade la vérité sur son état, lorsque cet état est grave, ou s’il ne vaut pas mieux la lui dissimuler afin de ne pas lui causer une trop forte émotion. Les deux écoles existent en politique comme en médecine. M. le ministre de la Marine n’est pas du nombre des endormeurs, et nous l’en félicitons. Un pays a le droit de savoir, à tout moment, où en sont ses affaires, et son gouvernement a le devoir de l’éclairer à ce sujet : cela est vrai en tout temps, mais l’est encore plus, s’il est possible, sous la République, puisqu’elle est le gouvernement du pays par le pays. Cependant nous ne savons jusqu’ici que d’une manière générale ce que contient le rapport lu par M. Picard au Conseil des ministres sur l’état de notre marine de guerre ; seul, le chiffre de 225 millions qu’il réclame nous est exactement connu ; et nous savons aussi que M. Caillaux a trouvé ce chiffre exorbitant ; il lui a opposé un veto préalable, et a demandé que les agens de son ministère fussent mis en mesure d’exercer une sorte de contrôle sur les élémens dont il se compose. Satisfaction a été donnée à M. Caillaux, ce dont nous n’avons garde de nous plaindre : il serait souvent utile que le ministère des Finances étendit son contrôle sur certains services des autres ministères. Ce contrôle, cependant, ne peut être que financier. Le ministre des Finances n’a pas qualité pour dire si notre matériel de guerre est suffisant ou insuffisant, si nos arsenaux sont convenablement approvisionnés, si nos ports de guerre sont assez profonds : ce sont là des détails techniques qui échappent à sa compétence propre ; il peut les discuter en conseil des ministres avec ses collègues et au même titre qu’eux ; il n’a pas de lumières spéciales pour en décider. Quoi qu’il en soit, M. Caillaux a opposé un rapport à celui de M. Picard, qui en prépare un autre pour répondre à M. Caillaux. Chacun tient bon de son côté, et c’est pourquoi on parle de crise. Si M. le président du Conseil, ou M. le Président de la République ne parvient pas à réduire le dissentiment, qui n’est plus un secret pour personne, entre M. Caillaux et M. Picard, il faudra bien que celui-ci ou celui-là donne sa démission. Mais lequel ?

Nous avons à peine besoin de dire que beaucoup de sentimens divers sont nés autour de cette situation. Les partis sont en mouvement ; ils s’accusent déjà avec acrimonie. Les uns approuvent M. Caillaux de veiller sur nos finances, les autres approuvent M. Picard de veiller sur notre flotte : pourquoi faut-il qu’il soit impossible d’approuver à la fois l’un et l’autre ? Le bon ordre de nos finances et la mise en valeur de notre flotte sont des intérêts également précieux, qui mériteraient d’être également garantis. Mais si personne ne peut soupçonner M. Picard d’avoir, dans toute cette affaire, une autre préoccupation que celle de notre marine, tout le monde n’a pas la même confiance dans le désintéressement d’esprit de M. Caillaux.

M. Caillaux est l’homme qui a livré notre vieux système financier aux socialistes, et qui, sous leur inspiration, s’emploie à en organiser un autre où ils puiseront plus facilement les sommes nécessaires à la réalisation de quelques-unes de leurs idées. Il s’agit bien d’économies avec M. Caillaux ! C’est, par excellence, le ministre des dépenses : la seule question, avec lui, est de savoir à quelles dépenses on donnera la préférence, et si on les appliquera à des œuvres sociales ou à des œuvres de défense nationale. Tout est là. M. Caillaux, ayant derrière lui M. Jaurès, craint qu’on ne lui enlève les sommes dont il a besoin pour des projets dont les uns sont connus, et dont les autres restent, dans l’ombre, M. Jaurès ne nous ayant pas encore livré toute sa pensée. Il nous est difficile de nous intéresser aux projets de M. Jaurès et de M. Caillaux ; on nous pardonnera cette incapacité ; mais comment ne pas nous préoccuper passionnément de notre marine, aussi bien que de notre armée ? Les dépenses que nous faisons pour elles ne sont pas des dépenses facultatives. Le moment peut venir, et qui sait si ce ne sera pas bientôt ? — où les plus redoutables questions se poseront pour l’Europe. On ne peut pas aujourd’hui regarder le danger de guerre comme chimérique. Nous ne faisons point fi des réformes sociales ou fiscales, lorsqu’elles doivent avoir vraiment pour effet d’augmenter la richesse générale du pays et le bien-être de ses habitans ; mais avant tout, il faut vivre, et c’est à ce besoin primordial que correspondent nos dépenses militaires. Qu’on les étudie avec soin pour les faire au meilleur compte possible, et que M. Caillaux soit appelé à contrôler les calculs de M. Picard, nous le voulons bien : il n’en reste pas moins vrai que nous avons, depuis quelques années, négligé notre flotte ; nous avons laissé d’autres puissances prendre sur nous un avantage marqué ; nous avons oublié que nos navires de guerre ne se suffisent pas à eux-mêmes ; nous avons enfin, à tous ces points de vue, beaucoup d’omissions à réparer. Au risque de perdre pour un temps M. Caillaux, qui, après avoir fait voter son impôt sur le revenu par la Chambre et avant que le Sénat le discute, peut éprouver le besoin de quelques mois de repos et d’observation, nous n’hésitons pas à dire que c’est M. Picard qu’il faut suivre. Et même, si le gouvernement veut remplir tout son devoir, il ne se contentera pas de demander les 225 millions immédiatement indispensables, il annoncera encore aux Chambres, c’est-à-dire au pays, la nécessité où il sera bientôt d’en demander d’autres pour mettre notre marine en état de tenir son rang parmi celles des autres grandes puissances.

Ces questions vitales ne se posent pas seulement chez nous. On sait comment l’Allemagne, les États-Unis, le Japon les ont résolues. L’Angleterre, en ce moment même, est aux prises avec elles dans des conditions qui ne sont pas sans analogie avec celles où nous nous débattons nous-mêmes. Il y a en Angleterre, comme chez nous, un gouvernement libéral, qui obéit à des suggestions démocratiques et sociales, mais qui, malgré quelques divergences entre ses membres, met au-dessus de tout les intérêts de la grandeur et de la défense nationales. La session parlementaire vient de s’ouvrir à Londres, et dans le discours du Trône nous ne relèverons qu’une phrase, qui est plus importante que les autres et les résume : elle pourrait tout aussi bien figurer dans le discours d’un ministre français. « En raison, dit le Roi, de diverses circonstances, parmi lesquelles figure le nouveau fonds constitué l’année dernière pour les retraites de vieillesse, et une augmentation devenue nécessaire dans le budget de la marine, les dépenses de cette année excéderont considérablement celles de l’année fiscale précédente. » Si l’Angleterre, en effet, veut garder sa puissance, elle doit augmenter sa flotte, puisque d’autres augmentent la leur, et refondre même ses institutions militaires. Elle le comprend fort bien, et il est peu probable qu’elle manque à ce devoir de conservation. Ce même devoir s’impose à nous : serions-nous assez légers et assez imprévoyans pour y faillir ?


Les nouvelles d’Orient ne sont pourtant pas faites pour nous rassurer. Elles sont à la fois confuses et inquiétantes, confuses parce qu’elles sont nombreuses et souvent contradictoires, inquiétantes parce que, à mesure que nous marchons vers la fonte des neiges dans les Balkans, les difficultés se multiplient et se compliquent au lieu de se dénouer. Le printemps qui, partout ailleurs, est une saison bénie, attendue et désirée, n’évoque là que des appréhensions : on craint, hélas ! qu’il n’y soit ensanglanté. Jusqu’ici, une seule question est réglée, parmi toutes celles qu’on agite, à savoir la question austro-turque soulevée par l’annexion de l’Herzégovine et de la Bosnie. On sait que la Porte a accepté le principe d’une indemnité pécuniaire, dont le chiffre a été fixé. C’est pour l’Europe une préoccupation de moins, mais c’est la seule dont elle soit délivrée. Une question du même ordre est posée entre Constantinople et Sofia. Où en est-elle ? L’ingénieuse proposition, faite par la Russie de se substituer à la Bulgarie pour le règlement des indemnités pécuniaires, et d’user pour cela des facilités que lui donne sa qualité de créancière de la Turquie, a-t-elle été acceptée ou non ? Elle semblait l’être hier ; elle semble ne l’être plus aujourd’hui. Les dépêches ne nous ont pas encore apporté à cette question une réponse définitive. Un incident s’est produit qui, malgré toutes les précautions prises pour lui donner le moins d’importance possible aux yeux du gouvernement ottoman, n’en a pas moins produit sur lui un effet assez pénible : pouvait-il en être autrement ?

Le prince, ou, si l’on veut, le roi, le tsar Ferdinand de Bulgarie était en Autriche lorsque le grand-duc Wladimir est mort à Saint-Pétersbourg. Le grand-duc était populaire en Bulgarie ; il avait pris part, il y a trente ans, à la guerre qui a affranchi ce pays ; aussi le prince Ferdinand avait-il une assez bonne raison d’assister à ces funérailles. Il s’en est emparé aussitôt, poussé, a-t-il dit, par une « pensée pieuse, » mais peut-être aussi par cet instinct politique qui l’a heureusement servi dans plus d’une circonstance. Il n’a pas exprimé un désir qui aurait pu être bien ou mal accueilli, mais l’intention de se rendre à la cérémonie funèbre, et il l’a exécutée sur-le-champ. Le gouvernement russe a dû prendre une résolution délicate et rapide. Refuser de recevoir le prince et l’inviter à rester où il était aurait été regardé par la nation bulgare comme un mauvais procédé, peut-être comme une injure. D’autre part, recevoir le prince en roi, puisqu’il se dit tel, devait être interprété à Constantinople comme une reconnaissance de l’indépendance bulgare, et par conséquent offenserait la Porte au moment même où on négociait avec elle. Le prince se rendait fort bien compte de l’embarras qu’il causait au gouvernement russe, mais il s’en souciait peu et voulait précisément lui forcer la main. Le gouvernement russe se l’est laissé forcer. Il a reçu Ferdinand de Bulgarie, et l’a reçu en roi ; mais il a eu soin de faire savoir à Constantinople que cette démarche de sa part n’indiquait nullement qu’il reconnût l’indépendance de la Bulgarie : cette reconnaissance ne pouvait être faite que d’accord avec les autres puissances signataires du traité de Berlin, et restait subordonnée à l’arrangement financier qui était l’objet, entre Saint-Pétersbourg et Constantinople, de négociations toujours pendantes. L’explication ne valait peut-être pas grand’chose ; mais il faut la juger d’après les intentions du gouvernement russe, qui étaient excellentes. En somme, Ferdinand de Bulgarie a été reçu comme s’il était roi d’un pays inconnu, dont le protocole n’avait pas encore découvert l’emplacement exact sur la mappemonde. Tout cela a été fait par à peu près, avec des tâtonnemens et des réticences. Le gouvernement russe s’est tiré d’affaire tant bien que mal, et on s’est contenté, à Constantinople, des éclaircissemens qu’il a donnés ; mais on y aurait préféré tout de même qu’il se fût débarrassé avec courtoisie du prince Ferdinand et lui eût conseillé d’ajourner son voyage jusqu’au moment où il aurait pu, sans froisser personne, déposer une couronne sur la tombe du grand-duc Wladimir.

L’incident était d’autant moins opportun qu’il y avait depuis quelques jours à peine un nouveau ministère à Constantinople : Kiamil Pacha venait d’y être remplacé au grand-vizirat par Hussein Hilmi Pacha, ministre de l’intérieur, ancien inspecteur des réformes en Macédoine. L’origine de la crise est restée en partie mystérieuse. Kiamil Pacha ne s’étant pas expliqué devant la Chambre, on ne sait pas exactement à quels mobiles il a obéi : on peut tout au plus les deviner. Au demeurant, les jours ministériels de Kiamil étaient probablement comptés : il était difficile de maintenir longtemps au pouvoir, pour y représenter la Jeune-Turquie, un homme de plus de quatre-vingts ans, personnellement honnête, mais dont l’entourage avait largement profité des abus de l’ancien régime, le seul dont les procédés lui fussent familiers. Kiamil, à un âge aussi avancé, pouvait-il se faire, comme on dit aujourd’hui, une mentalité toute neuve, et devenir un premier ministre parlementaire après avoir été, à maintes reprises, le représentant de l’autocratie d’Abd-ul-Hamid ? Si on l’avait cru, on n’a pas tardé à s’apercevoir qu’on s’était trompé.

Un beau jour, Kiamil a renvoyé deux ou trois de ses ministres, entre autres ceux de la Guerre et de la Marine, qui avaient la confiance de la Chambre et qu’aucun vote parlementaire n’avait atteints. Pourquoi ? Le motif indiqué par les journaux, ou plutôt par des notes officieuses reproduites par les journaux, était un prétendu complot contre le Sultan, qui devait être remplacé sur le trône par le prince Youssouf Izzeddine. En réalité, il n’y avait pas de complot du tout, et les ministres disgraciés n’avaient donc pas pu s’y mêler. Il semble que Kiamil Pacha n’ait su prendre, dans nos mauvaises mœurs politiques occidentales, que la commodité d’inventer un complot pour couvrir des opérations d’un autre genre. Mais l’imitation ne lui a pas réussi. La Chambre a montré une vive indignation et l’a sommé de venir s’expliquer devant elle, ce qu’il a refusé de faire immédiatement : de graves occupations l’en empochaient, disait-il, pendant quelques jours encore. La Chambre, impatiente, a voté alors contre lui un ordre du jour de défiance à la quasi-unanimité de ses membres : huit à peine se sont prononcés en faveur du malheureux grand vizir. En même temps, d’autres ministres entre autres Hussein Hilmi Pacha, donnaient leur démission, et l’armée, qui avait fait la révolution, commençait à s’agiter pour la défendre. Un régiment ayant reçu l’ordre de quitter Constantinople et de revenir à Salonique, refusait de s’y conformer, déclarant qu’il ne connaissait que le Parlement et n’obéirait qu’à lui. Tout cela est sans doute très irrégulier à nos yeux d’Occidentaux, et aurait été très dangereux dans tous les pays du monde : il fallait y mettre fin tout de suite, et on ne pouvait le faire qu’en cédant. Le Sultan qui l’avait fait une première fois, on sait avec quelle soumission immédiate et complète, n’a pas hésité à le faire une seconde. Kiamil lui a donné sa démission, qu’il a acceptée. Au fond de cette crise, il y avait une lutte d’influence entre deux fractions du parti révolutionnaire qui, presque dès le lendemain de sa victoire, s’était divisé. C’est ce qui arrive presque toujours en pareil cas : la révolution ottomane, différente des autres à d’autres égards, lui a ressemblé à celui-là. Le comité Union et Progrès a eu bientôt en face de lui le comité de l’Union libérale, mais il s’en faut de beaucoup que le second ait acquis la même importance que le premier. Candidat de l’Union libérale à Constantinople pendant les élections, Kiamil Pacha n’a réuni qu’un nombre de voix tout à fait misérable : il a été littéralement écrasé. Cette leçon, qui aurait dû lui profiter, ne l’a pas fait. Kiamil a cru qu’il serait plus heureux devant la Chambre que devant le corps électoral, et ne l’a pas été davantage. Il y avait sans doute une pensée politique dans le jeu périlleux qu’il a joué ; il trouvait trop fort le comité Union et Progrès ; il voulait lui opposer un contrepoids afin de reconquérir sa propre indépendance et celle du gouvernement. Ayant mal calculé, il est tombé. Nous ne savons ce que sera l’avenir ; peut-être donnera-t-il raison à Kiamil Pacha ; mais la solution qu’il rêvait n’est pas mûre. Le coup qu’il a préparé dans l’ombre et exécuté sans explications se ressentait trop des procédés de l’ancien régime et devait amener le nouveau à se défendre. Il s’est défendu, en effet, et avec tant de succès que le résultat de cette médiocre intrigue a été de manifester de nouveau sa force et par cela même de l’augmenter.

Hussein Hilmi Pacha, appelé par le Sultan à former un nouveau Cabinet, lui était désigné par la confiance de la Chambre, et aussi par la décision habile et prompte avec laquelle il avait, en donnant sa démission, associé son sort à celui des ministres disgraciés. Hilmi Pacha, bien qu’il n’ait pas été à proprement parler un homme de l’ancien régime, est resté jusqu’au bout fidèle au Sultan : c’est seulement lorsque la Révolution a eu tout emporté devant elle et que Abd-ul-Hamid lui-même s’y est rallié, qu’il y a adhéré à son tour. Sa conduite, à ce moment, lui a valu de l’estime et de la considération. Au reste, Hilmi Pacha est connu de l’Europe. Comme inspecteur général des réformes en Macédoine, il s’est trouvé en rapports continuels avec ses représentans civils et militaires, et il a donné à tous l’impression d’un homme intelligent, loyal, animé de bonnes intentions. Que sera-t-il au ministère ? La situation est difficile ; peut-être sera-t-elle plus forte que lui. Cependant il est à croire que Hilmi Pacha continuera de montrer le même caractère, qu’une fois au pouvoir, il y sera fidèle au parti qui l’y a porté, enfin que son gouvernement s’efforcera de mettre les intérêts de l’Empire d’accord avec ceux de l’Europe, qui peuvent aujourd’hui se résumer en un seul mot, en un seul vœu : la paix.

On voudrait pouvoir dire que ces intérêts de la paix sont en ce moment entourés de solides garanties, mais ce serait montrer trop d’optimisme : les dernières nouvelles d’Orient semblent plus propres à inspirer le sentiment contraire. On a eu tort sans doute de laisser la situation s’aggraver de plus en plus entre la Serbie et l’Autriche-Hongrie : la tension est telle aujourd’hui que, si on n’arrive pas à la diminuer, ou plutôt à la supprimer, tout est à craindre. La moindre étincelle peut mettre le feu aux poudres qu’on a imprudemment accumulées des deux côtés de la frontière. La Serbie arme, l’Autriche arme ; mais avons-nous besoin de dire quelle disproportion de forces il y a entre les deux pays ? La Serbie, livrée à elle-même, à elle seule, ne peut rien contre l’Autriche, sinon lui imposer le rôle odieux qui consiste, de la part d’une grande puissance, à en écraser une petite. Toutefois, on n’envisage pas la chose ainsi à Vienne : on n’y serait nullement fâché d’infliger une leçon à un petit voisin qu’on juge insupportable. Dès le premier jour, des voix s’y sont fait entendre pour dénoncer la Serbie au nom de son histoire récente, qui effectivement n’est pas très édifiante, et pour dire qu’il y avait là un nid de révolutionnaires sur lequel il fallait mettre le pied. Heureusement la distance est grande entre les paroles et les actes. Le gouvernement austro-hongrois a senti qu’il se mettrait dans son tort envers l’Europe s’il procédait de parti pris à une exécution dont la nécessité n’aurait pas été absolument démontrée, et elle ne l’était pas ; mais à mesure que le temps s’écoule et que les excitations serbes deviennent de plus en plus vives, l’opinion autrichienne s’énerve et la surprise serait moindre si le gouvernement de Vienne se portait à quelque coup décisif. On ne semble pas s’en douter, ou du moins s’en émouvoir à Belgrade, et là est le péril. Il augmente de jour en jour. Si la Serbie ne compte pas sur le concours éventuel d’une grande puissance qui ne peut être que la Russie, elle est bien imprudente ! Et, si elle y compte, ou elle se trompe de la manière la plus dangereuse pour elle, ou bien c’est l’Europe elle-même qui est en danger. Si, en effet, l’armée autrichienne entrait en Serbie et si l’armée russe venait au secours de cette dernière, le jeu des alliances se produisant normalement, nous allions dire automatiquement, il serait impossible de limiter le champ du conflit ; toute l’Europe pourrait y être entraînée. Quelque sympathie que mérite la Serbie ou que nous ayons pour elle, sa cause vaut-elle une guerre générale, et les grandes nations ont-elles l’obligation morale de s’y exposer ? C’est la question qui se pose aujourd’hui.

Elle se pose dans des termes d’autant plus clairs qu’une démarche faite à Berlin par l’Angleterre et la France, avec l’approbation de la Russie, a montré ce qu’il y avait d’irréductible dans l’attitude de l’Autriche et de l’Allemagne. L’Angleterre et la France, — et l’Italie était, dit-on, d’accord avec elles, — se sont demandé si, pour prévenir de grands malheurs, le moment n’était pas venu d’intervenir amicalement à Vienne et à Belgrade et d’y conseiller la conciliation. Toutefois, les deux puissances ne voulaient agir dans ce sens que si l’action de l’Allemagne devait se joindre à la leur, faute de quoi on se serait exposé à diviser l’Europe en deux, et à rendre cette division très apparente : l’inconvénient aurait été encore plus grand que celui auquel on aurait voulu remédier. Il fallait donc consulter Berlin. Notre gouvernement a bien fait de s’associer à cette démarche, car elle était franche et généreuse ; la tentative était de celles auxquelles on ne regrette pas d’avoir participé ; mais, à dire vrai, nous ne sommes pas étonnés du résultat négatif qui s’est produit. Au point où on en était, il était à prévoir que l’Autriche n’accepterait pas d’être mise en quelque sorte sur le même pied que la Serbie, et qu’elle déclinerait l’invitation qu’on se préparait à lui adresser. Elle l’a déclinée par avance au moyen de ses journaux. Ils ont déclaré que la Serbie n’avait rien perdu aux remaniemens territoriaux qui avaient eu lieu et que, par conséquent, elle n’avait aucun dédommagement territorial à demander. Ce n’est pas à elle, mais à la Porte qu’appartenaient nominalement l’Herzégovine et la Bosnie : ce n’est donc pas avec elle, mais avec la Porte, et avec la Porte seule, que l’Autriche avait à traiter, sauf à obtenir par la suite l’adhésion des puissances signataires du traité de Berlin. Mais où sont, en tout cela, les titres de la Serbie, ont demandé les journaux autrichiens ? Quels traités, quelles conventions a-t-elle le droit d’invoquer ? On cherche et on ne trouve rien. Le dernier acte international est le traité de Berlin, qui a très consciemment enfermé la Serbie dans ses limites actuelles. L’Autriche ne lui a rien pris, personne ne lui a rien pris, et si on lui demande ce qu’elle a perdu, on s’aperçoit qu’elle a perdu seulement la possibilité de poursuivre des rêves où son imagination se complaisait. Ce sont là des choses pour lesquelles le droit des gens n’a pas encore admis que des compensations fussent dues.

Tel est le thème que les journaux autrichiens ont développé, et que les journaux allemands ont reproduit. Dès lors, il était facile de pressentir ce que répondrait le gouvernement de Berlin à la proposition que la France et l’Angleterre devaient lui faire : il a répondu par un refus poli, mais très net, de s’associer à une intervention qui devait rester sans résultat, puisque l’Autriche était décidée à ne pas l’admettre, en quoi il est resté fidèle aux intérêts de son allié, tels que celui-ci les comprenait. Cette attitude était naturelle, de sa part. L’Allemagne a payé ainsi à l’Autriche toute la dette qu’elle avait contractée envers elle à Algésiras, intérêts compris. L’Autriche, en effet, à Algésiras, n’avait jamais abandonné l’Allemagne, mais ne s’était pas refusée à chercher des solutions intermédiaires auxquelles celle-ci pouvait adhérer et qui rencontraient dès lors l’assentiment universel. L’Allemagne, aujourd’hui, n’a pas cru pouvoir aller aussi loin ; elle n’a pas cherché à mettre d’accord l’Autriche et les autres puissances ; elle s’est contentée de faire entendre qu’elle-même serait toujours d’accord avec l’Autriche, quoi que celle-ci pût décider. Nous n’avons pas à juger cette attitude ; nous devons seulement la prendre comme un fait et en tenir compte. Il faut dire les choses telles qu’elles sont : la démarche franco-anglaise a échoué.

Il ne peut donc plus s’agir d’une intervention auprès du gouvernement autrichien et du gouvernement serbe : reste à savoir si une intervention auprès de ce dernier seul peut se produire utilement. Elle le peut sans aucun doute si elle doit unir l’Europe, que le refus opposé par l’Allemagne à la démarche franco-anglaise a failli diviser ; mais, pour être sûr qu’il en sera ainsi, il faut se tourner d’abord du côté de Saint-Pétersbourg. Que penserait le gouvernement russe d’une intervention des puissances auprès de la Serbie ? L’approuverait-il ? S’y associerait-il ? Dans ce donner cas, il n’y aurait pas à hésiter, il faudrait intervenir collectivement à Belgrade. Mais dans le cas contraire, nous devrions nous rappeler que nous sommes les alliés de la Russie, comme l’Allemagne s’est rappelée qu’elle était l’alliée de l’Autriche, et nous abstenir. A la Russie seulement appartiendrait alors le soin de faire entendre, à Belgrade la voix de la prudence et de la raison : en sortant de sa bouche elle aurait d’ailleurs une autorité qu’aucun concours ne pourrait bien sensiblement augmenter.

Le gouvernement serbe ne peut se faire aucune illusion sur les désirs des puissances : toutes veulent la paix ; aucune ne regarderait d’un œil favorable celle qui, grande ou petite, aurait déchaîné une guerre dont la seule pensée fait frémir. Nous ne revenons, pour le retirer, sur rien de ce que nous avons déjà dit. L’acte initial de l’Autriche continue de mériter les critiques que nous lui avons adressées. Cependant, dès le premier jour, une de nos principales critiques a été tirée du fait que l’Autriche avait porté atteinte au droit des gens sans profit appréciable pour elle, car la situation des Balkans restait en réalité la même ; elle n’avait été modifiée que dans la forme et en quelque sorte nominalement. L’Autriche n’est pas aujourd’hui plus forte dans l’Herzégovine et dans la Bosnie qu’elle ne l’était avant l’annexion. Ce que nous disions alors est toujours vrai, en dépit des polémiques qui ont essayé de l’obscurcir. Dès lors, la conséquence se dégage naturellement : c’est qu’il y aurait folie à s’exposer à la guerre, — et à quelle guerre ! — pour un simple mirage d’Orient. Cette pensée devrait nous rassurer complètement, et ne le fait pourtant qu’à moitié. Qui ne se rappelle le mot qui a immortalisé la mémoire du vieil Oxenstiern : « Allez voir, mon fils, avec combien peu de sagesse le monde est gouverné ? »


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
Francis Charmes.

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