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Chronique de la quinzaine - 28 février 1900

Chronique n° 1629
28 février 1900


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.


La quinzaine qui vient de s’écouler n’a pas été fertile en événemens importans, du moins à l’intérieur. On n’y trouverait presque rien à signaler, si la Haute Cour n’avait pas eu à se réunir une fois de plus pour purger le territoire de la présence d’un homme que le ministère jugeait infiniment dangereux pour la République, M. Marcel Habert. Ceux qui ont connu autrefois M. Marcel Habert ont peine à croire qu’il soit devenu si redoutable, rien qu’en se frottant à M. Déroulède : il s’agite assurément beaucoup, mais cela ne suffit pas pour agiter les autres, et, en fait, son intervention personnelle dans nos affaires était passée plutôt inaperçue. Le jour des obsèques de M. Félix Faure, il s’est trouvé avec M. Déroulède sur la place de la Nation, mais ce n’est pas lui qui a arrêté par la bride le cheval d’un général, ni qui a cherché à le mettre sur le chemin de l’Elysée : son rôle parait s’être réduit à peu de chose, sinon même à rien du tout. Traduit devant la Cour d’assises de la Seine avec M. Déroulède, M. Marcel Habert avait été acquitté comme lui. Pour tous ces motifs, on croyait que la Haute Cour l’acquitterait aussi. Mais on le croyait encore et surtout pour un motif d’ordre plus général, à savoir que cette affaire a assez duré et que, par un temps où il y a déjà de l’amnistie dans l’air, il ne semblait pas très à propos pour la Haute Cour d’augmenter sans nécessité le nombre des condamnés. Elle aurait répondu à un sentiment à peu près universel en mettant en liberté M. Marcel Habert ; elle a préféré s’acharner sur lui avec une sévérité intempestive, dont personne, pas même le gouvernement, ne lui saura gré, car, au fond, elle est gênante comme un excès de zèle et une maladresse.

Au seuil de ce procès, in limine litis, se dressait une question, celle de savoir par qui devait être jugé M. Marcel Habert, accusé de complot et d’attentat. La réponse, en principe, n’était pas douteuse : le juge, c’est le Sénat. Et qu’est-ce que le Sénat ? C’est une de nos deux assemblées législatives : la définition vient de la Constitution elle-même. Me Chenu, l’avocat de M. Marcel Habert, en a tiré la conclusion que le Sénat, agissant comme Haute Cour, devait avoir la même composition que le Sénat agissant comme organe législatif, c’est-à-dire qu’il devait comprendre la totalité de ses membres. Il s’agit du droit et non pas du fait. En fait, il y a toujours des membres manquans pour des motifs qui leur sont personnels. Ils peuvent être malades. Ils peuvent avoir été empêchés de se rendre à la première séance où est lu le réquisitoire introductif d’instance, ou même à une des séances ultérieures, et dès lors, ils sont frappés d’une incapacité légale ; mais c’est leur faute, et ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux. Tout différent est le cas des sénateurs élus ou réélus le 28 janvier dernier. Ils sont sénateurs au même titre que les autres ; pourquoi n’auraient-ils pas comme eux le droit de juger ? Le fait même qu’ils sont plus près du corps électoral, et qu’ils représentent le dernier état de l’opinion publique, serait-il pour eux une cause d’exclusion ? La défense ne l’a pas cru ; elle a réclamé pour juger M. Marcel Habert le Sénat tout entier. M. le Procureur général s’y est opposé pour deux motifs de valeur très inégale. Le premier, le plus faible à notre sens, est que les sénateurs élus ou réélus le 28 janvier sont, au point de vue parlementaire, des hommes tout nouveaux et qu’ils ne peuvent pas prendre la suite d’une affaire dont les débuts sont antérieurs à leur élection. Cela est vrai matériellement de ceux qui ont été élus le 28 janvier pour la première fois, mais ne l’est que fictivement pour ceux qui ont été réélus et qui avaient assisté à toutes les séances du procès. Le second motif sur lequel s’est appuyé M. le Procureur général est plus grave. La loi n’a pas voulu, a-t-il dit, qu’une affaire déjà en cause puisse être jamais portée du terrain judiciaire sur le terrain électoral, ce qui serait la destruction même de l’idée de justice. Le jour, en effet, où des candidats seraient amenés à faire connaître aux électeurs leur opinion sur la culpabilité de tel ou tel accusé, et où ils recevraient d’eux le mandat impératif, avoué ou déguisé, de prononcer un acquittement ou une condamnation, le juge véritable, contrairement à la loi et aux garanties qu’elle a entendu établir, serait l’électeur et non pas l’élu. Il y avait là, nous le reconnaissons, une raison très forte de prononcer l’exclusion de tous les élus ou réélus du 28 janvier. Mais alors on se trouvait placé dans une situation contradictoire, d’où il était impossible de sortir.

Si on admettait comme membres de la Haute Cour la totalité des sénateurs, on s’exposait aux inconvéniens moraux que nous venons d’indiquer ; et, si on ne les admettait pas, on s’exposait à n’avoir qu’une Haute Cour tronquée, privée de plus d’un tiers de ses membres, et qui n’était plus le Sénat. Me Chenu a été plus loin : il a montré quelles seraient, ou du moins quelles pourraient être les conséquences extrêmes du système de M. le Procureur général. Ce système exclut aujourd’hui de la Haute Cour un tiers du Sénat ; pourquoi ? Parce qu’il a été renouvelé. Mais, dans trois ans, un autre tiers l’aura été à son tour, et, dans six ans, le dernier tiers le sera aussi, de sorte qu’au bout de ce cycle, le Sénat qui a connu du commencement de l’affaire sera renouvelé dans toutes ses parties. El y a encore un accusé qui s’est soustrait à ses juges par la fuite, c’est M. de Lur-Saluces : le crime qu’il a commis ou qu’on lui reproche ne se prescrit que par vingt ans. Qu’arrivera-t-il si M. de Lur-Saluces rentre en France dans trois ? Un second tiers du Sénat ne pourra pas siéger, et la Haute Cour sera ainsi privée des deux tiers de ses membres. Il n’en restera plus qu’un, et encore est-il à prévoir que, pour toutes sortes de motifs, ce dernier tiers aura subi du temps les irréparables outrages ; il se sera égrené sur la route de la vie. Mais allons plus loin, et supposons que M. de Lur-Saluces ne revienne que dans six ans : cette fois, le dernier tiers aura subi le sort des deux premiers, il aura été renouvelé, il sera devenu impropre à siéger à la Haute Cour, et alors quels juges pourra-t-on offrir à M. de Lur-Saluces ? Le combat finira-t-il faute de combattans ? Peut-être non : il restera les inamovibles, comme le carré de la vieille garde à Waterloo. Et même rien ne prouve qu’ils pourront encore former un carré, car ils ne sont pas aujourd’hui beaucoup plus d’une quinzaine, et combien seront-ils dans six ans ? C’est la démonstration par l’absurde du vice de la loi invoquée par M. le Procureur général. On y voit une fois de plus la preuve de l’imprévoyance du législateur ; peut-être faut-il dire de sa légèreté, car, dans la discussion de la loi, le cas a été parfaitement prévu ; mais, a dit le rapporteur, il se présentera bien rarement. Le malheur a voulu qu’il se présentât la première fois que la loi a été appliquée, et la vérité est qu’il pourra se présenter à peu près toujours, parce qu’il y aura presque toujours des inculpés qui s’enfuiront au-delà des frontières et choisiront, suivant leurs convenances, le moment de leur retour. Ils verront leurs juges se raréfier de plus en plus ; tous les trois ans, ils en perdront un tiers ; au bout de trois ans, ils n’en auront plus du tout. Voilà où conduisent les lois politiques, faites à la hâte dans un moment de trouble, comme l’a été celle de 1889. On était alors en plein boulangisme, et c’est pour parer à ce péril que la loi a été improvisée. Si le général Boulanger n’avait pas eu la sottise de se tuer, il aurait pu, depuis quelques années déjà, revenir en France et y braver ses juges avec d’autant plus de crânerie qu’il n’en aurait plus trouvé. Mais lui non plus n’avait pas tout prévu.

Quant à la Haute Cour, n’étant pas responsable de la loi, elle l’a appliquée aujourd’hui sans se préoccuper de ce qui pourrait en arriver demain. Le temps arrange bien des choses ; et, puisque nous avons parlé d’amnistie, il n’est pas téméraire de penser qu’il y en aura eu une avant que M. de Lur-Saluces soit pris du désir de se faire juger. En attendant, il y aura deux exilés au lieu d’un à Saint-Sébastien ; mais nous ne nous en porterons pas mieux, et nous aurions même grand tort de croire qu’il suffise de pareils moyens pour nous guérir du mal dont nous souffrons en ce moment. Ce mal, nous l’avons dit souvent, est dans le désordre qui est en haut. Aussi longtemps que nous aurons un ministère condamné par sa composition même à suivre docilement les suggestions des radicaux et des socialistes, nous devons nous considérer comme très sérieusement menacés.

Ce n’est pas que ce ministère ne nous accorde quelques momens de répit ; au fond, il n’a qu’une préoccupation, qui est de vivre, et, lorsqu’il a donné quelques satisfactions aux partis avancés, il s’applique à rassurer de son mieux les partis modérés, en faisant ou en laissant entendre qu’après tout, il ne tient pas outre mesure aux projets de loi qu’il a présentés, et qu’on pourra en faire ce qu’on voudra. Il se livre aux efforts les plus habiles pour atteindre, en s’exposant aux moindres risques, l’ouverture de l’Exposition universelle, et, pour avoir plus de chances d’y réussir, il a avancé la date de cette ouverture d’une quinzaine de jours. La tradition fixait cette date au 1er mai ; le ministère l’a fixée au 14 avril. Cette décision est-elle justifiée par l’état des travaux, qui seraient déjà très avancés ? Il suffit de jeter un coup d’œil sur les chantiers pour reconnaître le contraire. S’explique-t-elle par la douceur exceptionnelle de la saison et par les premiers effluves du printemps qui auraient été ressenties par nos ministres ? En ce cas, ils auraient été les seuls à en éprouver l’impression. Il faut donc bien croire que la décision prise n’a d’autre objet que celui que nous avons indiqué. D’autre part, pour éviter les discussions délicates qui pourraient se produire, et qui se produiraient même inévitablement si le budget était terminé, on le fait durer aussi longtemps que possible et on y réussit admirablement. L’autre jour, les Chambres ont voté sans débat un troisième douzième provisoire qui, au train dont marchent les choses, ne sera peut-être pas le dernier. Ce n’est pas que, même dans la discussion du budget, il n’y ait des momens difficiles à passer. Il y a trois ou quatre jours, par exemple, un orateur de la gauche a reproché subitement au cabinet d’avoir violé la loi de 1893, qui interdit d’envoyer dans les colonies des soldats non rengagés de l’armée de terre. Il s’agissait de la défense de Diego-Suarez, et certes il y avait là un intérêt qui, en ce moment surtout et dans l’incertitude où nous sommes de l’avenir, ne doit pas être négligé. Mais ce n’est pas une raison pour violer la loi et elle avait été incontestablement violée. Aussi le ministère a-t-il passé ce qu’on appelle un mauvais quart d’heure, et M. le président du Conseil a-t-il dû, pour le sauver, donner de sa personne et poser la question de confiance. En somme, il demandait un bill d’indemnité et il l’a obtenu ; mais ses amis ont un moment tremblé. Quelques précautions qu’on prenne, ils trembleront encore jusqu’à l’ouverture de l’Exposition universelle. Alors, on ne manquera pas de dire que nous avons des invités, que nous ne pouvons plus faire du bruit chez nous, qu’il serait tout à fait malséant de donner au monde le spectacle de nos discordes intérieures et surtout d’une crise gouvernementale. Le plus sûr moyen pour atteindre ce résultat sera de persuader à la Chambre de s’en aller en vacances : la majorité ne demandera pas mieux. Voilà comment on espère faire vivre le ministère jusqu’à la rentrée d’automne, et nous n’hésitons pas à dire qu’il y a là un danger très supérieur à celui qu’ont jamais pu nous faire courir M. Déroulède et M. Marcel Habert, même le jour où ils ont voulu conduire un cheval à l’Elysée.

Pendant ce temps on préparera peu à peu l’opinion, qui s’y est montrée jusqu’ici assez réfractaire, aux projets de loi déposés par le cabinet. Les deux plus importans, à coup sûr, sont ceux qui visent les libertés d’enseignement et d’association. Ils ne sont déjà plus tout à fait intacts : le premier, du moins, a subi quelques avaries dans la commission parlementaire présidée par M. Ribot, car elle s’est montrée en majorité favorable à la liberté. Il n’en est pas moins très bon, très utile et très prudent que les adversaires du projet de loi s’organisent dans toute la France, et continuent de dénoncer un danger qui est encore très loin d’être dissipé. M. Brunetière prononçait, il y a quelques jours, à l’hôtel des Sociétés savantes, une éloquente conférence sur ce sujet. M. le comte d’Haussonville présidait la séance ; il l’a ouvverte par quelques paroles où la question était fort bien posée, et le projet ministériel démontré contraire à la liberté, à l’égalité et à la fraternité que nous avons inscrites sur tant de murs, ce qui ne saurait dispenser de les mettre aussi dans nos lois. M. Brunetière, dont nous ne voulons pas ici reproduire tous les argumens, a donné plus de développemens à sa thèse, et il a prouvé avec force que la liberté, en matière d’enseignement, était conforme : à l’intérêt de l’individu, car elle n’est qu’un prolongement et comme une application nouvelle et nécessaire de la liberté de penser et d’écrire ; à l’intérêt de l’Université, qu’elle a obligée à marcher plus vite dans la voie du progrès, et qui, incitée par la concurrence, a introduit en effet chez elle, non seulement dans ses méthodes, mais dans l’architecture même et la disposition intérieure de ses établissemens, les perfectionnemens les plus heureux ; à l’intérêt de ses professeurs, qu’elle a affranchis de l’autorité, on pourrait même dire du despotisme d’une doctrine officielle, et dont elle a assuré la propre indépendance intellectuelle ; enfin, à l’intérêt des familles, où elle a maintenu la paix domestique, et aussi le respect que le père et la mère ont toujours le droit d’exiger pour leurs convictions et leurs croyances les plus intimes : et, si la liberté de l’enseignement est conforme à la fois aux intérêts de l’individu, de l’Université et des familles, sans doute on peut dire qu’elle l’est aussi à ceux de l’État, car qu’est-ce donc que l’État, si ce n’est nous tous, si ce n’est tout le monde, et de quel droit en ferait-on une sorte d’entité métaphysique qui aurait sur nous et nos enfans, au point de vue de la direction de nos esprits et de nos consciences, une autorité qu’il faudrait qualifier de droit divin, si ce mot pouvait s’appliquer à quoi que ce soit aujourd’hui ? Il s’agirait, en tout cas, d’un droit qui serait antérieur et supérieur à nos volontés. Nous ne le reconnaissons pas à l’État.

M. Brunetière ne lui conteste pas celui d’enseigner. Il pourrait le faire en théorie, car, si le droit d’enseigner était inhérent à l’État, l’État l’exercerait partout, et nous connaissons des pays où il ne songe même pas à le faire. Mais, en France, il y a un grand fait historique d’où est sortie l’Université telle qu’elle existe aujourd’hui, avec les modifications que le temps y a introduites. Ce fait est très respectable. L’Université, chez nous, correspond à un besoin. Si certaines familles veulent faire élever leurs enfans d’une certaine manière, d’autres veulent pour les leurs une instruction qui s’inspire d’un autre esprit. Le droit des secondes est aussi sacré que celui des autres ; et il faut bien reconnaître que, dans la constitution actuelle de notre société, dénués comme nous le sommes depuis si longtemps de toute loi libérale sur les associations et ayant dès lors perdu toute habitude de nous associer, menacés d’ailleurs de ne pas voir une telle loi votée et appliquée de sitôt, l’intervention de l’État est indispensable pour donner un pendant à la force éducatrice des congrégations enseignantes et pour y faire contrepoids. Que l’État enseigne donc sous le nom d’Université, soit. L’Université a été une des plus grandes institutions qui soient sorties de la puissante main de l’Empereur au début du siècle, et une de celles qui l’ont traversé avec le plus d’honneur. M. d’Haussonville, qui a été son élève, lui a rendu hommage comme M. Brunetière, avec une sympathie pleine de reconnaissance. Tout ce qu’on lui dispute, c’est le monopole que lui avait donné Napoléon, que la Restauration lui a maintenu parce qu’elle y voyait un instrument de règne, mais qui, attaqué dès ce moment, a perdu de sa force sous le gouvernement de Juillet, et a été finalement supprimé par deux républiques, en 1850 et en 1875. A la première de ces dates a été organisée la liberté de l’enseignement secondaire, et à la seconde la liberté de l’enseignement supérieur. Est-ce à dire que tout soit parfait dans ces deux lois, et surtout dans la première ? Non, certes, et M. Brunetière ne l’a pas dit. On a souvent qualifié la loi de 1850 de loi de réaction, comme si cette épithète suffisait à la condamner. Tout est action et réaction dans la nature et dans la vie : toute action n’est pas bonne par elle-même et toute réaction n’est pas mauvaise. Réagir contre un excès ou un abus est un bien. Il faut donc distinguer dans la loi de 1850.

En tant qu’elle a réagi contre le monopole universitaire, et qu’elle l’a détruit, elle a fait une chose excellente. Mais il est rare qu’on s’arrête du premier coup au point exact que la sagesse indique et où elle ramène, et, lorsqu’une action a été trop violente dans un sens, la réaction a les plus grandes chances de dépasser la mesure dans l’autre. Les hommes de 1850 n’étaient point exempts de passion. Beaucoup d’entre eux avaient lutté longtemps pour la conquête de la liberté d’enseigner, et, dans cette lutte, ils avaient rencontré ou cru rencontrer contre eux la résistance de l’Université. Il en était résulté contre elle des défiances injustes, et un esprit d’hostilité dont la discussion de la loi de 1850 porte la marque : la loi elle-même en a subi l’influence. Personne aujourd’hui, parmi les défenseurs de la liberté, à quelque parti politique qu’il se rattache, à quelque opinion religieuse qu’il appartienne, n’aurait la mauvaise inspiration de parler de l’Université comme on le faisait en 1850. On ne s’est pas contenté alors de proclamer et d’organiser la liberté ; on s’est efforcé d’affaiblir l’Université. On l’a un peu traitée comme un pays conquis, et administrée en vertu du droit de conquête. C’était un tort assurément, et de là les mauvais souvenirs que la loi de 1850 a laissés dans beaucoup d’esprits libéraux ; mais, nous le demandons, de toute cette seconde partie de la loi de 1850, que reste-t-il aujourd’hui ? Absolument rien. En vertu de cette mécanique naturelle et continue de l’action et de la réaction dont nous parlions plus haut, l’Université est aujourd’hui maîtresse d’elle-même, maîtresse chez elle, et, s’il faut tout dire, nous sommes tentés de croire qu’une fois de plus, la juste mesure a été manquée, en ce sens que les influences purement pédagogiques sont devenues, non seulement prépondérantes, mais exclusives. Mais, pour revenir à la loi de 1850, il faut oublier, quand on la juge maintenant, toutes les passions qu’elle a soulevées il y a un demi-siècle. Elle s’est produite à une époque qui, au point de vue politique, a pu mériter les sévérités de l’histoire. Elle a été quelque peu pénétrée par l’air du temps, nous le voulons bien. Mais il ne s’agit pas de ce qu’elle était en 1850 ; il s’agit de ce qu’elle est aujourd’hui. Tout ce qui était en elle contestable ou mauvais a péri ; tout ce qui était bon a survécu, et c’est cela seul que nous défendons, car c’est cela, précisément, qui est menacé.

Voilà pourquoi la propagande en faveur de la liberté de l’enseignement ne saurait trop être encouragée, et pourquoi nous applaudissons lorsque des voix éloquentes s’élèvent pour sa défense. La commission parlementaire présidée par M. Ribot a étudié les réformes à introduire dans l’Université pour la rendre plus apte à soutenir la concurrence de l’enseignement libre, et la mieux approprier aux besoins scolaires de la société actuelle. C’est une œuvre qu’on ne saurait suivre avec trop de bienveillance, et nous aurons à en parler lorsque le moment en sera venu. Les uns trouveront qu’on n’est pas allé assez loin dans le sens des réformes, les autres qu’on est allé trop loin, et il est probable que les premiers seront plus nombreux que les seconds. Ces études, ces recherches, ces travaux honoreraient une assemblée qui voudrait s’y appliquer, comme la commission l’a fait, avec la préoccupation unique des bonnes études. Mais que faut-il penser d’un gouvernement qui, avant même que le débat soit ouvert, vient proposer de sauver l’Université, — il faut toujours qu’il sauve quelque chose ! — par la suppression ou la diminution de la concurrence et de la liberté ? Est-ce du moins dans un intérêt universitaire et scolaire qu’il a émis une proposition semblable ? Non, certes, et la preuve en est que pas une voix ne s’est élevée dans l’Université elle-même pour réclamer le funeste présent qu’on lui destine. L’Université a conscience de ses forces : elle demande seulement qu’on lui assure tous les moyens de les déployer. Ce n’est donc pas dans un intérêt universitaire, mais dans un intérêt politique, dans un intérêt de parti, que le gouvernement a présenté son projet de loi. Nous ne savons pas encore s’il a voulu faire une tentative sérieuse ou seulement une démonstration parlementaire, et l’avenir seul dira s’il tient à son projet ou s’il l’abandonne ; mais il n’y renoncera que devant une opposition sérieuse, et c’est pourquoi il faut entretenir cette opposition. En tout cas, on a déjà fait un grand mal en jetant dans les esprits et en imposant à leurs discussions les questions les plus propres à les diviser, comme si un gouvernement d’union républicaine devait être nécessairement un gouvernement de désunion nationale. Principiis obsta. C’est au début qu’il faut faire entendre un cri d’alarme et de protestation. M. Brunetière, dans la péroraison de son discours, a rappelé toute une série de mesures qui ont préparé progressivement la révocation de l’Édit de Nantes. Cette révocation ne s’est point, en effet, produite par une explosion subite et spontanée ; elle a été le dernier résultat et la consécration d’actes nombreux qui s’étaient succédé pendant plusieurs années. Ils ont laissé moins de traces dans les mémoires, parce que l’acte final a frappé les imaginations plus fortement et concentré sur lui seul tout l’odieux d’une politique détestable ; mais la persécution avait pris, longtemps avant le mois d’octobre 1685, des formes nombreuses, et, avant d’expulser les protestans de la France elle-même, on les avait chassés d’un grand nombre d’emplois. M. Brunetière l’a rappelé. On compare assez volontiers la liberté de l’enseignement et les lois qui l’ont consacrée à l’Édit de Nantes, comparaison excessive peut-être, mais dans laquelle il y a pourtant une part de vérité. On se dispute moins aujourd’hui sur le terrain religieux ; on le fait toujours sur le terrain de l’enseignement, et là encore, il peut y avoir des atteintes graves portées à la liberté et à la paix des consciences. Or, que demande le projet de loi ? De priver de certains emplois ceux qui sortent de certaines écoles. Si on obtient cela, soyez sûrs qu’on ira plus loin, et, puisque nous avons été amenés à parler incidemment de cette question de l’enseignement, nous emprunterons, pour conclure, à M. Brunetière les dernières paroles qu’il a adressées à son auditoire : « La loi, a-t-il dit, qui a conservé dans nos mœurs la liberté d’enseignement est notre Édit de Nantes ! Les mesures qu’on propose de prendre en seraient la révocation. Mais, messieurs, vous ne le voudrez pas ! Vous vous rappellerez les leçons de l’histoire ! Vous direz que l’unité morale ne se fonde point par la violence ou par la force, mais sur l’accord des volontés et des cœurs ! Et vous songerez enfin qu’au jeu cruel des proscriptions, si on ne sait même pas toujours où on commence, on ne sait jamais où l’on s’arrête et comment on finit. »

Depuis quinze jours, la situation dans l’Afrique australe s’est modifiée d’une manière sensible et tout à l’avantage des Anglais ; mais non pas encore d’une manière décisive, et on aurait le même tort en attribuant dès aujourd’hui la victoire à lord Roberts et à lord Kitchener, qu’on aurait eu naguère en l’attribuant au général Joubert et aux braves Boers qui combattent sous ses ordres. La vérité est que les Anglais ont complètement modifié leur plan de campagne, — en quoi ils ont eu bien raison, car le premier qu’ils suivaient était détestable, — et que, dans l’exécution du nouveau, ils ont surpris le corps républicain chargé d’investir Kimberley. La ville a été débloquée, et le corps d’armée, commandé par le général Kronjé, a aussitôt battu en retraite vers l’Est, dans la direction de Bloemfontein. C’est un avantage considérable pour les Anglais : l’échiquier de la guerre en a été modifié. Depuis de longues semaines, tout l’effort de la guerre portait sur Ladysmith, que les Anglais s’obstinaient à vouloir délivrer, mais où ils venaient continuellement se briser contre la résistance des Boers. Ceux-ci étaient maîtres des points stratégiques les plus importans du pays, et rien n’avait réussi à les en déloger. La guerre, dans ces conditions, aurait pu durer longtemps encore sans produire plus de résultats que par le passé, à moins que les généraux anglais n’eussent concentré toutes leurs forces sur ce point, dans une bataille suprême qui aurait certainement été très sanglante, et dont rien ne prouve qu’ils seraient sortis vainqueurs. Les Boers avaient d’ailleurs dégarni leurs autres positions pour se fortifier dans celles-là, et c’est sans doute ce qui a donné au nouvel état-major britannique l’idée de porter brusquement son attaque sur le flanc droit de l’ennemi, avec l’espoir de jeter le désarroi dans l’armée boer tout entière et de l’affaiblir ainsi sur tous les points à la fois. Le plan préparé en secret et exécuté avec une heureuse rapidité a réussi, mais seulement en partie. Il a donné des résultats très importans, mais toutefois inférieurs à ceux que les Anglais s’étaient proposé d’atteindre. Ils ne s’étaient pas trompés en croyant que le général Kronjé se laisserait tout d’abord surprendre par leur attaque ; mais, s’ils comptaient en outre le déconcerter par une agression imprévue, l’entourer de toutes parts et le couper de sa ligne de retraite, tout ce qu’on peut dire de cette seconde partie de leurs projets, c’est qu’ils ne l’ont point encore réalisée.

Le général Kronjé, se sentant inférieur en forces et condamné, s’il essayait de résister, à un désastre complet, a pris son parti sans hésitation et sans perte de temps ; il s’est replié en bon ordre sur la route de Bloemfontein, jusqu’à une distance assez considérable pour échapper aux prises immédiates de son redoutable adversaire, et pour permettre à des renforts de venir le rejoindre et l’appuyer. La nouvelle a couru d’abord à Londres qu’il était cerné et perdu ; depuis lors, il a fallu en rabattre et reconnaître que la situation, à ce point de vue, restait incertaine. On a même pu craindre un moment que le général French, après avoir si brillamment dégagé Kimberley, ne fût à son tour menacé sur ses derrières, c’est-à-dire sur la ligne de ses communications avec le Sud : les Boers, en effet, quoiqu’en retraite sur le point principal, ne laissaient pas de tenir l’ennemi en respect sur plusieurs autres et même d’y remporter des avantages partiels. En somme, la marche hardie du général French sur Kimberley a eu surtout pour conséquence, en débloquant la ville, de faire subir une sorte d’ébranlement à toute la ligne de bataille des Boers. Ils se sont sentis atteints à un endroit sensible : aussitôt il y a eu de leur part comme un mouvement de recul presque général. On a compris alors que l’armée anglaise, munie enfin de tous ses renforts, entrait décidément en scène, et qu’une nouvelle phase s’ouvrait pour la guerre. Pourtant Ladysmith n’a pas été délivrée comme Kimberley, et c’est seulement ce dernier point que l’armée boer a dû abandonner.

Nous ne sommes pas encore fixés sur la gravité de l’événement. Jusqu’ici, les nouvelles ultérieures sont rares, ou tellement contradictoires qu’il est bien difficile d’en tirer une lumière certaine. Pour son compte, le War Office n’en a pas communiqué depuis plusieurs jours à la presse, Ce qui permet de croire qu’il n’y a eu encore aucune action décisive. Tout ce qu’on sait, ou tout ce qu’on croit savoir est que les Anglais, disposant enfin de la totalité de leurs forces et dirigés par des chefs habiles, poursuivent Kronjé avec la plus grande vigueur, et qu’ils cherchent à le prendre ou à le détruire : s’ils y réussissent, la route de Bloemfontein, capitale de l’État libre d’Orange, leur sera ouverte, et ils pourront se livrer à des combinaisons nouvelles pour la suite de la campagne. Sans doute aussi, dans cette hypothèse, les Boers seraient obligés de lever le siège de Ladysmith et d’évacuer le Natal. Les Anglais auraient alors refoulé la guerre jusque chez l’ennemi. Mais il s’en faut encore que ces résultats soient acquis, et, quand ils le seront, à supposer qu’ils le soient un jour prochain, rien ne sera terminé. Les Boers, qui ont si hardiment profité des premières et lourdes fautes des Anglais pour envahir leur territoire et qui les y ont tenus si longtemps en échec, défendront leur propre sol pied à pied avec une énergie désespérée ; et, comme leur pays est facile à défendre, la lutte sera encore très longue et très sanglante, entre deux adversaires d’un courage également indomptable, ou qui ne peut être dompté que par la mort. La partie vraiment tragique de cette guerre n’est pas encore commencée ; elle commencera lorsqu’un soldat anglais mettra le pied sur le sol du Transvaal.

Rien ne prouve que le fait soit à la veille de se produire. Sans doute l’État libre d’Orange est envahi par l’Ouest, mais sur un espace encore restreint, et la résistance héroïque du général Kronjé permet de pressentir celle que l’envahisseur trouvera toujours et partout, à moins qu’il ne réussisse à frapper un de ces coups sous le poids desquels tout est obligé de s’incliner et de plier. Dans une guerre semblable, il est impossible d’établir des prévisions quelque peu sûres, et cela est plus difficile encore avec une administration militaire qui arrête toutes les dépêches. La seule chose démontrée aujourd’hui est. que les Anglais, aussi bien que les Boers, ont réuni toutes les forces dont ils pourront désormais disposer : c’est avec leurs effectifs actuels qu’ils devront terminer une lutte qu’il aurait été si facile d’éviter, qui coûtera si cher au vainqueur, et qui, à supposer que ce vainqueur soit l’Angleterre, laissera un pays frémissant de haine et d’esprit de vengeance, pays de montagnes, de hauts plateaux, de vallées profondes, où, même après la cessation officielle des hostilités, la guerre de partisans pourra encore durer longtemps et peut-être recommencer toujours. Quoi qu’il arrive, les Boers auront sauvé plus que l’honneur. Ils auront donné au monde un noble exemple, celui d’un petit peuple qui ne veut pas désespérer de la victoire lorsqu’il est convaincu de la justice de sa cause, et qui est prêt d’ailleurs à mourir, s’il le faut, pour défendre son indépendance nationale et la liberté de ses foyers. Ces exemples ne sont heureusement pas, dans l’histoire, aussi rares qu’on veut le dire ; mais ils méritent toujours d’être salués avec respect. ?


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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