Chronique de la quinzaine - 28 février 1898

Chronique n° 1581
28 février 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




28 février.


Après quinze audiences consécutives, le jury de la Seine a pu enfin rendre son verdict dans le procès Zola. Le verdict a été affirmatif, sans admission de circonstances atténuantes : M. Zola a été condamné à un an de prison et à 3 000 francs d’amende, c’est-à-dire au maximum de la peine. Le jury a donc jugé qu’il avait commis le maximum du délit qui lui était imputé. Bien peu de personnes, en France du moins, protesteront contre ce jugement. Il faut laisser de côté la personne de M. Zola, malgré la préoccupation qu’il a eue de la mettre en avant. Il ne s’agit même pas de savoir s’il était ou s’il n’était pas de bonne foi, ni de refaire le procès Dreyfus, ni de recommencer le procès Esterhazy. Le jury, en présence d’une question nettement déterminée : oui ou non, M. Zola a-t-il commis contre les principaux chefs de l’armée et contre tout un conseil de guerre, le délit d’injure et de diffamation ? ne pouvait faire qu’une réponse. Le délit était incontestable ; il était évident et criant ; il avait blessé au cœur tous ceux qui tiennent aux conditions d’existence de notre armée, et qui ont confiance en elle. Dès lors, la condamnation ne faisait pas de doute : elle a été dure, elle devait l’être.

Nous n’avons pas cessé de protester contre la manière dont cette affaire a été menée par ceux qui voulaient la faire aboutir à la manifestation de l’innocence du détenu de l’île du Diable. Au lieu de procéder par les voies normales et purement juridiques, ils ont employé des manœuvres révolutionnaires. Trouvant l’armée comme un obstacle sous leurs pas, ils ont essayé de lui passer sur le corps. S’ils se sont crus habiles et adroits en adoptant cette conduite, ils peuvent mesurer aujourd’hui l’étendue de leur erreur. Mais pourquoi l’ont-ils adoptée ? On n’ôtera pas de l’esprit des simples que, s’ils ont usé de pareils moyens, c’est qu’ils n’en avaient pas d’autres à leur disposition, et l’inanité des preuves qu’ils ont produites, lorsqu’ils ont été mis au pied du mur, confirme cette manière de voir. Ils étaient admis effectivement à faire la preuve de leurs affirmations. L’ont-ils faite ? Est-ce que, devant le dernier conseil de guerre, ils ont démontré la culpabilité du commandant Esterhazy ? Est-ce que, devant le jury de la Seine, ils ont démontré la prétendue complaisance avec laquelle le même conseil aurait jugé ? Non : ils n’ont rien fait de semblable. Ils n’ont pas cessé de reconstituer à leur façon le procès Dreyfus, sans songer que le procès Dreyfus n’aurait pu être remis en cause que s’ils en avaient d’abord gagné quelques autres. Ils commençaient par où ils auraient dû finir ; ils commettaient la plus injustifiable des pétitions de principe ; et, sentant l’insuffisance de leurs argumens, ils tâchaient d’y suppléer en provoquant des passions mauvaises, et en lançant des accusations odieuses. Telle a été la physionomie de ce procès, qui a eu le seul dénouement qu’il pouvait avoir, et sur lequel, — au moins pour aujourd’hui, — nous préférons ne pas insister.

Il serait à désirer que le silence se fît autour d’une affaire qui a jeté dans le pays un trouble si profond. Elle a mis la division partout ; elle a fait sortir beaucoup de gens de leur caractère ; et si nous repassions, dès maintenant, tous les incidens d’audience qui viennent de se dérouler au Palais de Justice, nous devrions faire de si nombreuses réserves, tantôt à propos de l’un et tantôt à propos de l’autre, que nous préférons n’en rien dire du tout. Il suffit de constater que l’armée, qui avait été si outrageusement injuriée et diffamée, a reçu toutes les satisfactions qui lui étaient dues. La sympathie la plus vive s’est manifestée en faveur des officiers qui travaillent silencieusement au relèvement de la patrie, et que des voix imprudentes étaient venues troubler dans leur œuvre patriotique. Cette sympathie a été encore en s’accentuant lorsqu’on a vu les anciens chefs du radicalisme et les représentans actuels du socialisme et de la démagogie se rallier autour des défenseurs de Dreyfus et mêler leur cause à la sienne. C’est de leur part que sont venus les coups les plus retentissans et les plus directs contre l’armée, contre l’état-major, contre les généraux qui préparent la défense, et qu’ils ont accusés de préparer la défaite nationale. Aussi l’émotion, l’impatience, la colère du pays ont-elles été bientôt à leur comble, et ce sont là des sentimens avec lesquels il serait téméraire de jouer. On dénonce le militarisme de plus en plus envahissant ; on parle de dangers qui n’existent pas, mais qu’on pourrait bien faire naître à force d’en parler. Il est temps de rendre au pays le calme auquel on l’a brutalement arraché. Lorsqu’on songe au point de départ de cette affaire, et au point d’arrivée où nous sommes aujourd’hui, on est surpris du chemin parcouru, et effrayé des passions qui ont été soulevées en route : campagne condamnée d’avance à rester impuissante, et qui a été poursuivie par des procédés inavouables. C’est, à n’en pas douter, ce qui a l’autre jour inspiré l’éloquente parole de M. le président du Conseil, et assuré au ministère la plus imposante majorité qu’il eût encore obtenue.

Les rapports de l’Espagne et des États-Unis ne se sont malheureusement pas améliorés depuis quelques semaines, et ce n’est peut-être la faute de personne. On dirait qu’une fatalité malencontreuse s’en est mêlée. La situation, à Cuba même, ne s’est pas sensiblement modifiée. Il ne semble pas que les réformes autonomistes du ministère Sagasta aient produit, au moins jusqu’à ce jour, toutes les conséquences qu’on en attendait : il faut d’ailleurs un certain temps, même lorsque l’orage a cessé, pour permettre à la mer démontée de reprendre son équilibre et son niveau. Quoi qu’il en soit, l’insurrection continue. Le gouvernement autonome de Cuba est lui-même divisé : deux partis s’y sont déjà dessinés, et, s’il en est ainsi à un moment où le danger est encore si apparent, on peut prévoir ce qu’il en sera dans l’avenir. L’Espagne se montre héroïque dans sa résolution de consacrer toutes ses ressources à réprimer l’insurrection. Rien ne l’abat, ni ne la décourage. Elle vient d’envoyer à la Havane des renforts assez considérables. Dans peu de mois commencera la saison des pluies : le maréchal Blanco a donné l’ordre de se préparer à faire auparavant un effort énergique. Il est, en effet, dès aujourd’hui certain qu’on ne viendra pas à bout des rebelles uniquement avec des pourparlers et des concessions.

C’est sur ces entrefaites que se sont produits deux incidens très fâcheux, la publication d’une lettre de M. Dupuy de Lôme, et l’explosion du croiseur américain le Maine dans les eaux de la Havane.

M. Dupuy de Lôme était ministre d’Espagne à Washington. Ce diplomate a eu le tort de trop croire à la discrétion de la poste américaine, et il a écrit une lettre toute personnelle et privée à un de ses amis, M. Canaléjas, ancien ministre espagnol du parti libéral, envoyé aux États-Unis pour y remplir une mission de confiance. Il s’est laissé aller dans cette lettre à une expression un peu trop familière de ses sentimens, et, pour mettre tout de suite M. Canaléjas au fait des choses et des hommes avec lesquels il devait se trouver aux prises, il lui a donné avec abondance des renseignemens sur ce qu’il en pensait. Parlant, par exemple, du Président même des États-Unis : « Le message présidentiel, écrivait-il, est mauvais. Sans compter la brutalité inévitable et naturelle avec laquelle il répète tout ce que les journaux et le public en Espagne ont dit du général Weyler, il montre une fois de plus à quel point M. Mac-Kinley est faible et en quête de popularité : c’est un politicien de bas étage, qui désire à la fois maintenir la porte ouverte de mon côté et rester en bons termes avec les chauvins de son parti. » Une telle liberté de langage est dangereuse, même dans une conversation ; elle l’est encore plus dans une lettre. Celle de M. Dupuy de Lôme a été volée, sans que l’on sache exactement dans quelles conditions, et au lieu d’arriver à son destinataire, c’est-à-dire à M. Canaléjas, elle est tombée entre les mains de la junte cubaine de New-York, qui l’a publiée aussitôt. On juge du scandale ! M. Dupuy de Lôme a compris qu’il ne lui restait plus qu’à donner sa démission, et M. Sagasta s’est empressé de l’accepter.

L’affaire aurait dû en rester là. M. Dupuy de Lôme s’était fait justice à lui-même, et la rapidité avec laquelle il avait été remplacé constituait, de la part du cabinet de Madrid, un désaveu formel de sa lettre. Tout autre gouvernement que celui des États-Unis se serait contenté de cette satisfaction ; — d’autant plus qu’il n’était pas lui-même sans reproches, et que, dans d’autres circonstances, on aurait pu lui demander compte de la violation du secret d’une correspondance privée. — Il n’est pas d’usage, non seulement entre des gouvernemens, mais encore entre des particuliers qui se respectent, de faire état d’une lettre dont on ne peut pas avouer l’origine. Mais le gouvernement américain n’a pas de ces scrupules, et son représentant à Madrid, le général Woodford, a été chargé de demander des explications sur quelques-uns des paragraphes de la lettre de M. Dupuy de Lôme, notamment sur celui qui visait M. Mac-Kinley et que nous avons cité. C’était assurément dépasser la mesure. Le cabinet de Madrid a eu une attitude pleine de dignité, en même temps que de sang-froid. Il a estimé que la démission de M. Dupuy de Lôme et son remplacement immédiat devaient clore l’incident, et il est probable qu’à Washington on finira aussi par être de cet avis. Certes, les expressions que M. Dupuy de Lôme a appliquées au Président des États-Unis peuvent être considérées comme injurieuses, et comme tout à fait injustes ; mais M. Mac-Kinley a un moyen très simple de le prouver d’une manière éclatante : c’est de faire le cas qui convient d’un incident de cette nature, qui ne mérite pas de peser un jour de plus sur les rapports de deux grands pays.

Par malheur une partie de l’opinion se montre, en Amérique, de plus en plus exaltée et exigeante à propos des affaires cubaines. Naturellement, cette partie de l’opinion prétend être l’opinion tout entière, et on pourrait presque le croire, à entendre le bruit que font quelques journaux. Il n’en est rien toutefois ; mais, dans tous les pays, il suffit d’un petit nombre de personnes, ardentes, passionnées, intéressées, pour donner le change au dehors sur le véritable état des esprits. On s’intéresse beaucoup à Cuba, aux États-Unis ; on a l’espoir qu’un jour ou l’autre, la grande Antille s’affranchira complètement de l’Espagne et rentrera dans le giron de la grande famille américaine ; mais il s’en faut de beaucoup que tout le monde éprouve la même hâte de voir ces destinées s’accomplir. Un gouvernement sage ne veut rien précipiter, d’autant plus qu’il ne pourrait le faire sans violer les règles du droit public, et sans provoquer des conflits violens. Le mot de guerre a été prononcé depuis quelques jours dans les journaux américains : celui des deux gouvernemens qui rendrait la chose, inévitable encourrait une lourde responsabilité devant l’histoire. Nous espérons bien que l’un et l’autre sauront y échapper.

L’incident du Maine a été plus malheureux encore que l’incident Dupuy de Lôme. L’explosion d’un grand navire américain dans la rade de La Havane, la destruction d’une immense force navale, la mort par centaines d’hommes et d’officiers, c’est là un fait dont on ne saurait trop s’affliger. Les Américains en ont éprouvé une douleur plus vive, — puisqu’ils étaient atteints plus directement, — mais non pas plus sincère que tous les hommes civilisés, à quelque nation qu’ils appartiennent. Les autorités espagnoles de La Havane et le cabinet de Madrid ont fait ce qu’ils devaient faire en pareille occurrence. Leur attitude a été non seulement correcte, mais encore sympathique, amicale, empressée envers le gouvernement des États-Unis, qui venait d’éprouver une perte aussi sensible. Celle du commandant du Maine n’a pas été moins digne d’éloges. Il a reconnu et attesté tout de suite le caractère accidentel du sinistre où son navire avait sombré, et il a télégraphié au ministère de la Marine à Washington pour adjurer ses compatriotes de suspendre leur jugement jusqu’à l’arrivée de plus amples détails. Mais c’était demander à l’opinion américaine, ou du moins à ses élémens les plus enfiévrés, plus de patience qu’ils n’en pouvaient avoir. Les mêmes journaux qui rêvent un conflit et qui profitent de tous les prétextes pour le faire naître n’ont pas manqué d’écrire que l’explosion du Maine était due à la malveillance. C’est une torpille sous-marine qui, à les entendre, avait fait sauterie navire, et cette torpille avait été mise en œuvre par les Espagnols de Cuba : les plus modérés admettaient qu’elle avait pu l’être par les insurgés, naturellement désireux d’amener des complications entre Madrid et Washington, et d’obliger le gouvernement américain à prendre fait et cause pour eux. Ce que ni les uns ni les autres ne voulaient et ne veulent encore croire, c’est qu’un navire chargé d’explosifs délicats et difficiles à manier avait pu sauter par suite d’une de ces fautes que la vigilance humaine, même la plus grande, laisse quelquefois échapper. Pour lancer de pareilles accusations, encore faudrait-il avoir des preuves, ou des commencemens de preuves : en réalité, on n’avait rien du tout. Un attentat aussi odieux contre l’humanité, un acte de barbarie aussi sauvage ne peut pas être l’objet d’une simple supposition ; et même si l’explosion du Maine avait été le résultat d’un crime, encore faudrait-il en rechercher l’auteur, et non pas en rejeter a priori la responsabilité sur une nation tout entière. Une enquête a été ouverte sur les causes réelles de l’accident. Elle sera poursuivie tout d’abord dans les eaux espagnoles par des commissaires américains, de sorte qu’elle présentera toutes les garanties désirables, même pour les esprits les plus prévenus. Et pourtant, il est douteux qu’elle apporte des lumières suffisantes à des gens décidés d’avance à fermer les yeux, et qui s’obstineront longtemps encore à répéter, même contre l’évidence, que la catastrophe du Maine a été l’œuvre d’une main scélérate.

Les rapports de l’Espagne et des États-Unis seraient donc en danger si les deux gouvernemens n’y mettaient pas un grand esprit de modération et d’équité. Nous avons déjà dit ce qu’il fallait penser à cet égard du gouvernement espagnol : s’il a commis des fautes dans la conduite des affaires cubaines, il n’en a commis aucune dans ses relations politiques avec l’Amérique. Il serait injuste de dire que le gouvernement américain, au moins jusqu’à ce jour, n’ait pas fait preuve, lui aussi, de bonne volonté. La situation de M. Mac-Kinley a été plus d’une fois difficile depuis qu’il est arrivé à la Présidence de la République. M. Dupuy de Lôme, dans sa lettre à M. Canaléjas, lui a reproché ses ménagemens pour des partis divers : c’est là bien souvent une partie de la politique, et si M. Dupuy de Lôme avait été à la place de M. Mac-Kinley, peut-être aurait-il fait de même. M. Mac-Kinley ne veut pas rompre avec l’Espagne ; il a su garder avec elle des rapports un peu tendus, mais toujours corrects ; il faut lui en savoir gré. Il faut souhaiter surtout, — mais cela par malheur ne dépend de personne, — que la série des incidens perturbateurs soit arrivée à son terme, car, s’il en était autrement, la paix serait bientôt en péril. Que l’Espagne ne veuille pas la guerre avec les États-Unis, tout le monde en est d’accord ; mais les États-Unis certainement ne la veulent pas davantage avec l’Espagne. Quel qu’en fût le résultat, cette guerre coûterait plus cher qu’elle ne rapporterait. Tout vient à point à qui sait attendre : les États-Unis ont assez à attendre de l’avenir pour n’avoir pas besoin de faire violence à la fortune. Mais on va quelquefois à la guerre sans le savoir, on s’y laisse entraîner sans l’avoir prévue, on la fait sans l’avoir voulue. Espagnols et Américains poursuivent des préparatifs qui sont l’indice évident d’une inquiétude que nous voudrions voir se dissiper.

Nous n’avons pas les mêmes inquiétudes au sujet des rapports de la France et de l’Angleterre, bien qu’à lire certains journaux anglais lorsqu’ils parlent de nous, on retrouverait à peu de chose près le ton des journaux américains lorsqu’ils parlent de l’Espagne. Sa part est pourtant, aujourd’hui surtout, assez belle dans le monde, pour que la Grande-Bretagne n’éprouve aucun ombrage de celle que nous tâchons de nous approprier beaucoup plus modestement. Mais on nous a accusés de violer les droits de l’Angleterre dans la boucle du Niger, de pousser nos empiétemens sur des territoires qui lui appartiennent, et cela sans même tenir compte des arrangemens que nous avons faits avec elle en 1890. Ces griefs seraient graves, s’ils étaient fondés ; ils pourraient justifier la levée de porte-plume qui s’est faite contre nous dans un si grand nombre de journaux ; ils expliqueraient les colères dont nous avons été l’objet. Seulement, ils ne sont pas fondés.

Les journaux anglais ne dissimulent d’ailleurs pas que des tendances assez diverses existent aujourd’hui chez eux, et non pas seulement dans le pays, mais dans le gouvernement lui-même. Peut-être y a-t-il là l’explication de beaucoup des choses qu’il serait, autrement, assez difficile de comprendre. Les Anglais se moquent volontiers de notre chauvinisme, lorsqu’ils ne s’en plaignent pas avec amertume ; mais, quand ils sont atteints de la même maladie, ils en éprouvent des accès dont la violence ne le cède à aucune autre. Un homme à coup sûr fort intelligent, et d’un caractère très curieux à étudier, a beaucoup contribué, depuis quelques années, à leur donner et à entretenir un de ces accès qui paraît être arrivé en ce moment à son paroxysme. M. Chamberlain, ministre des Colonies, a obtenu par-là une grande popularité ; il est peut-être, en ce moment, l’homme le plus en vue du royaume, ou pour mieux dire de l’Empire. Il est, en effet, impérialiste avant tout, et son esprit, qui ne s’est pas formé dans les anciennes traditions de l’Angleterre, ou qui les a peu goûtées, se lance éperdument à travers le monde, au-delà des continens et des mers, pour étendre l’hégémonie britannique à des territoires nouveaux, et pour consolider entre eux les membres épars de ce colosse sans cesse grandissant. Ce serait une belle œuvre si elle était menée avec plus de prudence, et aussi avec un peu plus de ménagemens pour les droits d’autrui. Les Anglais de vieille roche ne laissent pas d’en être un peu effrayés. L’un d’eux, sir William Harcourt, leader de l’opposition libérale à la Chambre des communes, dans un discours qu’il vient de prononcer à Bury, s’est servi d’une comparaison que nous n’aurions pas osé nous permettre nous-même, mais qui montre bien ce qu’on pense de M. Chamberlain dans certains milieux. Parlant des gens étourdis et téméraires qui voudraient livrer bataille au monde entier : « Parmi eux, a-t-il dit, nul n’est plus redoutable que M. Chamberlain ; il ressemble à Phaéton qui, ayant obtenu la conduite du char du soleil pendant un jour, mit l’univers en feu. » On ne s’étonnerait pas d’entendre le leader de l’opposition parler ainsi d’un ministre, si l’orateur appliquait le même reproche au gouvernement tout entier ; mais, au contraire, il investit subitement lord Salisbury de sa confiance, et c’est là un spectacle peu commun. « Lord Salisbury, dit-il, se rend parfaitement compte de la nature des périls qui entourent la Grande-Bretagne, et il mérite la sympathie et l’appui du parti libéral. Il comprend l’inconvénient des bravades vulgaires, des jalousies mesquines indignes d’un antique royaume. Il a adressé des avertissemens aux gens dangereux qui siègent du même côté que lui, et surtout à côté de lui. » Y a-t-il là, de la part de sir William Harcourt, le simple désir de mettre un ministre en opposition avec un autre, et d’introduire la discorde dans le camp ennemi ? Non ; le sentiment qui l’inspire est plus sérieux. Ses craintes sont partagées par beaucoup de personnes, soit parmi les conservateurs, soit parmi les libéraux, et il faut qu’elles soient bien vives chez lui pour l’avoir amené à faire cette démonstration insolite en faveur du chef même du parti qu’il combat. Est-il vrai que lord Salisbury ait adressé des observations à M. Chamberlain ? Naturellement, il ne l’a pas fait en public, de sorte que personne ne peut l’affirmer avec preuves à l’appui. Dans leurs discours, lord Salisbury et M. Chamberlain ont au contraire échangé constamment des témoignages de bonne entente réciproque ; peut-être le feront-ils encore demain ; mais il y a, dans tous les pays, des choses que tout le monde sait et que tout le monde persiste à croire malgré les démentis officiels, et, en Angleterre, l’antagonisme latent de lord Salisbury et de M. Chamberlain est, à tort ou à raison, au nombre de ces choses. A côté de la popularité de l’un, et pour y faire contrepoids, il y a la confiance que l’autre inspire. Lord Salisbury ne commettra jamais une faute lourde, une imprudence irréparable : on n’a pas généralement la même opinion de M. Chamberlain ; on n’éprouve pas avec lui la même sécurité. Aussi le contraste entre les deux hommes s’établit-il invinciblement dans l’esprit des Anglais, qui les voient de plus près que nous. Ils ont comparé, par exemple, le discours sage et mesuré de lord Salisbury à l’ouverture du Parlement avec les discours sensationnels de M. Chamberlain. L’approbation donnée au premier de ces discours a pris la forme discrète d’une désapprobation infligée aux autres. Et naturellement M. Chamberlain, recourant aux procédés qui lui ont si bien réussi jusqu’à présent, en a usé avec moins de retenue encore. C’est peut-être à cela que nous avons dû, au moins pour une certaine part, l’extraordinaire avalanche d’accusations et de soupçons dont nous avons été presque écrasés ces derniers jours.

Le 18 février, M. Chamberlain a été interrogé à la Chambre des communes. Sir Charles Dilke lui a demandé s’il était vrai qu’un commandant anglais aurait été sommé par un général français de baisser le drapeau britannique hissé dans un des principaux avant-postes, et qu’il s’y serait refusé. Un général français ! rien que cela : si nous avions encore des maréchaux, sir Charles aurait probablement parlé d’un maréchal. L’anxiété de la Chambre était telle que la réponse du ministre des Colonies a été écoutée dans un silence solennel. M. Chamberlain a tiré un télégramme, et même deux de sa poche : encore un procédé peu usité en Angleterre, et qui, en France où il l’est davantage, a généralement produit d’assez fâcheux résultats. Le télégramme arrivé trop juste à point produit toujours un effet dramatique dans une discussion parlementaire. Au reste, ceux de M. Chamberlain ne signifiaient pas grand’chose, et ne méritaient pas cette mise en scène. Autant qu’on peut les comprendre, il s’agit de deux affaires qui sont en quelque sorte la contre-partie l’une de l’autre. Une première fois, Boréa est occupé par des Haoussas, force anglaise. Arrivent trente Sénégalais, troupe française. Les Français somment les Anglais de baisser leur pavillon ; ceux-ci refusent, et alors les Français, après avoir dressé un procès-verbal, se retirent à trois milles de là, où ils campent très philosophiquement. Une seconde fois, ce sont les Français qui ont établi les premiers un poste sur un territoire contesté. Les Anglais arrivent et les somment d’avoir à vider les lieux. Les Français refusent ; on dresse encore un procès-verbal ; et alors, dit la dépêche, « après des protestations échangées entre les deux parties dans la forme usuelle », les Anglais se retirent un peu plus loin. Braves militaires ! Combien on souhaiterait que tous les ministres de la Reine eussent autant de sang-froid, et se souvinssent comme eux qu’il y a une commission réunie à Paris pour examiner les points en litige et les régler. Beaucoup de choses en seraient facilitées.

On ne s’en est pas tenu là. Les soldats anglais, dans la boucle du Niger, ne lisent heureusement pas les journaux de leur pays. S’ils les lisaient, ils auraient appris à leur grande surprise que deux expéditions françaises s’avançaient en toute hâte dans la direction du Sokoto, et que six officiers avec une force de deux cents hommes se trouvaient déjà à Argoungou. Le sultan du Sokoto leur aurait intimé l’ordre de s’arrêter à quarante milles de sa capitale. M. William Wallace, agent général de la Compagnie du Niger, tenait ses forces toutes prêtes à marcher, avec les munitions et équipemens nécessaires, pour le cas où il recevrait l’ordre de se porter au secours du sultan. Il n’a pas reçu cet ordre, heureusement pour le sultan, qui aurait été sans doute beaucoup plus épouvanté du concours des Anglais que de l’agression des Français. Ces contes à dormir debout ont produit en Angleterre une impression merveilleuse. Pour le coup, l’opinion publique s’est émue tout entière et les interpellations ont recommencé à la Chambre des communes. M. Chamberlain y a répondu qu’il avait reçu encore un télégramme, d’après lequel les Français étaient arrivés à Argoungou au nombre de cent hommes, et commandés par quatre officiers. L’armée d’invasion, on le voit, diminuait déjà de moitié ; mais le fait de l’invasion n’en restait pas moins grave, si grave que M. Chamberlain ne voulait pas y croire. Il avait bien raison. En effet, le lendemain, le marquis de Salisbury, sans attendre aucune question, prenait l’initiative de lire à son tour à la Chambre des lords un télégramme de sir Edmund Monson, ambassadeur de la Reine à Paris, qui rendait compte d’une conversation avec M. Hanotaux. « J’ai remis à M. Hanotaux, disait sir Edmund Monson, une note attirant son attention sur les nouvelles publiées ce matin, et d’après lesquelles les Français envahiraient le Sokoto. J’ai ajouté que, si ces nouvelles étaient exactes, elles devaient être considérées comme présentant un caractère fort sérieux. M. Hanotaux m’a répondu en disant qu’il n’avait aucune connaissance d’un pareil mouvement. Si quelque chose de ce genre s’est produit, c’est non seulement sans les ordres du gouvernement français, mais contre ses désirs et ses instructions : ce gouvernement ne tient aucunement, en effet, à se rapprocher du Sokoto. M. Hanotaux m’a dit encore qu’il ne croyait pas que ces nouvelles fussent vraies, et il m’a, depuis lors, communiqué l’assurance, reçue par lui du ministre des Colonies, qu’il n’y avait aucune troupe française dans la région en question. » Cette lecture a été écoutée par la Chambre des lords au milieu d’un profond silence, et a été suivie de quelques applaudissemens. Tout semblait fini, et bien fini. Néanmoins M. Chamberlain s’est fait interroger de nouveau à la Chambre des communes. Il a reconnu que le démenti français était satisfaisant sur le point auquel il s’applique, à savoir Argoungou, mais voilà tout : le reste subsiste. Il n’admettra jamais que notre attitude soit absolument correcte et loyale ; car, si elle l’était, comment expliquerait-il les envois continuels de troupes qu’il fait en Afrique ; — et que deviendraient les intérêts de la Compagnie du Niger au moment de sa liquidation prochaine ?

On voit à quels incidens peuvent être soumises les relations de deux pays qui seraient si bien faits pour s’entendre, au grand profit de la civilisation et de l’humanité. Lorsqu’on a fait naître des soupçons qui ne reposent sur rien, il faut de véritables efforts à la diplomatie pour les dissiper, et il en reste quand même une inquiétude réciproque, difficile à calmer complètement. Les luttes d’influence, en Angleterre même, et peut-être la simple opposition de deux hommes qui font pourtant partie du même cabinet, jouent en tout cela un plus grand rôle que les entreprises réelles des explorateurs et des soldats anglais ou français dans un territoire immense, où tout devrait d’ailleurs être immobilisé et tenu en suspens, puisqu’une commission a été chargée d’y définir et d’y fixer les droits de chacun. La dépêche de sir Edmund Monson, reproduisant les assurances de M. Hanotaux, a été comme le coup d’épingle dans un énorme ballon. Mais qui nous assure qu’on n’en gonflera pas d’autres, et que la surprise dont l’opinion anglaise a été hier victime ne se renouvellera pas demain ? Nous ne savons pas si M. Chamberlain est, comme le croit sir William Harcourt, un météore incendiaire ; mais c’est un homme actif, inventif, imaginatif, qui cherche une occasion et la provoquera peut-être. Nous avons besoin, nous aussi, pour nous rassurer, du sens rassis de lord Salisbury.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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