Chronique de la quinzaine - 14 mars 1898

Chronique n° 1582
14 mars 1898


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 mars.


C’est à peine si nous sommes au premier acte de la pièce qui se joue en Extrême-Orient : peut-être n’en sommes-nous qu’au prologue. Depuis que nous en avons parlé ici, beaucoup d’incidens se sont passés. Ils n’ont pas modifié la situation générale ; ils en ont seulement accentué certains traits. On voit avec une évidence chaque jour plus claire que, dans la concurrence qui s’est établie entre elles, aucune des grandes puissances de l’Europe ne permettra à une autre d’obtenir un avantage appréciable sans en réclamer aussitôt l’équivalent. Le Céleste Empire est heureusement très grand ; mais, quelque grand qu’il soit, il aura de la peine à résister longtemps au régime de concessions parallèles qu’on lui impose. S’il est à peine entamé matériellement, il l’est beaucoup plus moralement, et on peut déjà apercevoir, dans son immensité, les lignes de démarcation des dépècemens futurs. Sans doute, cette opération gigantesque aura besoin de longues années pour s’accomplir, et la génération actuelle n’en verra que la préface. La lenteur que met l’Empire ottoman à se décomposer est une leçon de patience qui s’impose à tous les esprits réfléchis. Pourtant il n’est pas impossible qu’en Extrême-Orient les destinées marchent d’un pas un peu plus rapide. Il n’y a pas là, comme dans les Balkans ou en Asie Mineure, des nationalités étouffées qui demandent à revenir à la respiration et à la vie ; il n’y a pas des races diverses, dont quelques-unes inspirent plus d’intérêt ; il n’y a pas des religions, ni des civilisations différentes. Le problème s’y présentera dans des conditions nouvelles, que nous ne nous chargeons pas de déterminer dès aujourd’hui. C’est à peine si, jusqu’à ce jour, la bordure de la Chine a été un peu échancrée par les entreprises de l’Europe ; mais, à travers ces brèches, on aperçoit des ambitions indéfinies. Elles se heurteront d’abord à la résistance naturelle des choses, jusqu’au moment où elles se heurteront les unes aux autres ; et peut-être alors verra-t-on des conflits auprès desquels ceux du passé ressembleront à des jeux d’enfant. Les dernières négociations diplomatiques se sont faites autour d’un emprunt. Ce n’est pas le premier que fait la Chine depuis quelques années, et naturellement ce ne pouvait pas être le plus sérieusement gagé et garanti. On devait prévoir que, sous son couvert, se cacheraient des intérêts politiques encore plus que des intérêts financiers. Si le gouvernement de Pékin avait été bien inspiré, il aurait senti que, précisément pour ce motif, son intérêt était de s’adresser au plus grand nombre de puissances possible : la surveillance qu’elles exercent les unes sur les autres les aurait mutuellement modérées dans leurs prétentions, et la Chine aurait eu au meilleur compte les 400 nouveaux millions dont elle avait besoin. Mais les choses ne se sont point passées ainsi. Le Tsong-li-yamen a hésité longtemps entre les divers groupes de puissances. Il s’était adressé autrefois à celui de ces groupes qui, pour les affaires d’Extrême-Orient, est plus particulièrement représenté par la Russie ; il s’est adressé aujourd’hui à celui qui est représenté par l’Angleterre. L’affaire a traversé des phases diverses. On a cru un jour que ce serait le gouvernement anglais lui-même qui prêterait 400 millions à la Chine : il y aurait eu emprunt direct de gouvernement à gouvernement. Nous avons signalé alors l’imprudence que commettrait le gouvernement chinois s’il se mettait d’une manière aussi exclusive entre les mains anglaises. L’Angleterre ne donne rien pour rien. C’est à ce moment qu’elle a demandé la libre ouverture au commerce européen du port de Ta-lien-Wan. Ce qui s’est passé depuis est resté assez obscur. Finalement, la combinaison d’un prêt direct que le gouvernement britannique aurait fait au gouvernement chinois a été abandonnée, et l’on s’est trouvé en présence d’un emprunt fait par la Chine à deux banques privées. Mais, comme l’une de ces banques était anglaise et l’autre allemande, l’entente financière de Londres et de Berlin s’est manifestée pour la première fois avec éclat. Il y a eu là un succès incontestable pour la politique de lord Salisbury. L’emprunt a eu, en effet, un caractère très particulier, et peut-être sans précédent dans l’histoire politico-financière. Quoique conclu avec des banques privées, il a entraîné les mêmes conséquences que s’il avait été réalisé de gouvernement à gouvernement. L’Angleterre, bien qu’elle ne soit pas personnellement engagée, s’est assuré des avantages aussi considérables que si elle l’avait fait. On cherche en vain comment elle aurait pu en obtenir de supérieurs. Nous ne savons pas ce que l’Allemagne a réussi à se faire octroyer ou promettre ; mais, certes, le lot de l’Angleterre est des plus appréciables. La Chine doit confier la direction de ses douanes à un Anglais, aussi longtemps que le commerce britannique aura relativement aux autres la même supériorité qu’aujourd’hui : il y en a sans doute pour quelques années. Cette mainmise sur une administration aussi importante que celle des douanes a une valeur matérielle qui n’échappera à personne. Mais l’engagement le plus inattendu qui ait été pris par le Tsong-li-yamen est celui d’ouvrir le Yang-tsé-Kiang à la navigation européenne dans les mêmes conditions qu’à la navigation chinoise, et de ne céder à aucune autre puissance que l’Angleterre une parcelle quelconque du bassin du fleuve. En d’autres termes, l’Angleterre a mis une hypothèque politique sur un territoire qui représente à peu près la moitié de la Chine, et la moitié la plus riche, la plus prospère, la plus peuplée.

Il était réservé à cette fin de siècle de voir toutes ces nouveautés s’introduire dans le droit des gens, et, pour peu qu’on persévère dans cette voie, elle conduira très loin le siècle prochain. Après le bail emphytéotique de Kiao-Tchéou passé avec l’Allemagne, voici l’hypothèque sur tout le Yang-tsé-Kiang consentie à l’Angleterre. Celle-ci indique par-là, en traits sommaires, mais très larges, les limites qu’elle assigne à son ambition, quand viendra le démembrement du Céleste Empire. Jamais massacre de deux missionnaires n’avait plus rapporté à un pays quelconque qu’il n’a rapporté récemment à l’Allemagne ; et jamais emprunt, qu’elle n’a même pas eu besoin de consentir elle-même, n’a plus rapporté à un pays quelconque que celui dont nous parlons n’a rapporté à l’Angleterre.

Les choses étant ainsi, les autres puissances pouvaient-elles se borner à y assister en simples spectatrices ? L’équilibre entre elles était détruit : ne devaient-elles pas chercher à le rétablir, au moins dans une certaine mesure ? Si la Chine, comme nous l’avons déjà dit, s’était adressée à toutes à la fois, elle aurait sans doute obtenu des conditions financières aussi favorables, et certainement des conditions politiques plus modérées. En s’adressant à l’Angleterre et à l’Allemagne seules, elle a surexcité leurs appétits, et, par un contrecoup inévitable, elle en a éveillé d’autres. Le bruit a couru que la France et la Russie avaient protesté contre l’emprunt chinois. Nous n’en croyons rien : comment auraient-elles protesté ? La Chine est libre de faire un emprunt comme elle l’entend, et c’est tant pis pour elle si elle le fait onéreux. De l’emprunt lui-même il n’y a rien à dire. Nous lui avons déjà, sous le couvert de la Russie, prêté assez d’argent pour n’avoir pas un désir excessif de lui en prêter encore, lorsque d’ailleurs elle ne nous le demande pas. Mais le côté politique de l’opération ne nous est pas indifférent. L’Angleterre étend déjà l’ombre de sa longue et large main sur un morceau choisi du Céleste Empire : un pareil fait mérite réflexion. Tel a été le sentiment de la Russie, et à son tour elle s’est empressée de faire connaître au Tsong-li-yamen ses propres desiderata. Si l’Angleterre détermine le champ de ses intérêts au centre de la Chine, il n’y a rien que de naturel à ce que la Russie fasse de même au nord, sans parler de la France au sud. Depuis plusieurs années déjà, la Russie développe son influence et son action dans la Mandchourie. Elle en a besoin pour la sécurité de son chemin de fer transsibérien. Mais, pour ce chemin de fer, il lui faut avant tout un point d’aboutissement dans les eaux chinoises. Les derniers événemens lui ont fait jeter son dévolu sur Port-Arthur. Elle y est ; nous serions surpris qu’elle n’y restât pas. Elle y a envoyé ses navires le lendemain même du jour où les Allemands avaient débarqué à Kiao-Tchéou. Cette quasi-simultanéité dans les mouvemens indiquait déjà un parti pris d’imitation. Le gouvernement russe a fait savoir que ses navires n’étaient à Port-Arthur qu’à titre provisoire ; mais il pouvait croire alors que les Allemands étaient au même titre à Kiao-Tchéou. Le jour où il a appris qu’ils y étaient pour quatre-vingt-dix-neuf ans, il a dû modifier ses intentions premières, et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il veuille prolonger dans les mêmes conditions son installation dans le golfe du Petchili. On annonce de plus qu’il demande à la Chine la cession à bail du port de Ta-lien-Wan. Nous ignorons ce que fait, de son côté, notre gouvernement ; mais il serait imprévoyant s’il s’abstenait absolument. Il n’a rien à prendre pour le moment, sinon des garanties pour l’avenir. Nous aussi, nous avons intérêt à ce que certaines parties du territoire chinois, celles qui confinent au Tonkin, ne tombent pas un jour dans d’autres mains que les nôtres. Tout cela est assez délicat à demander au gouvernement de Pékin. On le traite un peu comme un malade à qui des collatéraux dictent un testament, opération toujours désagréable à subir. Mais ce n’est pas nous qui avons commencé. Et puis, faire son testament n’a jamais tué personne : il y a même des gens qui vivent ensuite avec plus de tranquillité.

Une autre crainte vient à l’esprit au sujet de la Chine. Elle a fait son emprunt de 400 millions de francs pour être à même de payer au Japon l’indemnité de guerre fixée par le traité de Simonosaki. Le Japon détient un gage, Weï-Haï-Weï, à peu près comme le Sultan détient et occupe encore la Thessalie. Quand le Sultan aura touché les premiers versemens de l’indemnité de guerre que lui doit la Grèce, évacuera-t-il volontiers la Thessalie ? Il faudra peut-être le pousser légèrement par les épaules : espérons que l’Europe n’y manquera pas, s’il y a lieu. Mais il est moins sûr que l’Europe, ou du moins que toute l’Europe, pousse les Japonais à quitter Weï-Haï-Weï. Après tout, ils auront, eux aussi, des raisons spécieuses à faire valoir pour y rester. La situation est modifiée depuis deux ans. Lorsqu’ils ont promis d’évacuer Weï-Haï-Weï, les Allemands n’étaient pas à Kiao-Tchéou, ni les Russes à Port-Arthur. L’Angleterre n’avait pas révélé, au sujet du Yang-tsé-Kiang sa profonde pensée de derrière la tête. Aujourd’hui, toutes ou presque toutes les nations européennes ont pris position dans le voisinage immédiat de la Chine, ou sur son territoire même. Les choses en sont même venues à un tel point que, si les Japonais n’occupaient déjà pas à Weï-Haï-Weï, ils l’occuperaient peut-être, et que, s’ils le quittaient, d’autres y prendraient aussitôt leur place, qui est très bonne à prendre. Les Japonais commenceront par se laisser payer, car tout le monde aime à commencer par-là ; ensuite, ils chercheront à s’entendre avec le Tsong-li-yamen pour une installation provisoire, — rien que pendant quatre-vingt-dix-neuf ans, c’est le terme usuel ; — et, en cas de dissentiment, les négociations se prolongeront sans doute longtemps. On voit ces choses, avec la même netteté que si elles avaient déjà eu lieu.

L’opinion publique anglaise a ressenti le contre-coup de tous ces incidens. Ses impressions successives ont toujours été extrêmement vives. Il y a actuellement chez nos voisins un état de nervosité, dû à des causes très multiples et généralement artificielles, qui mérite une attention constante. Le dissentiment entre lord Salisbury et M. Chamberlain, et l’action personnelle de ce dernier, ont été pour beaucoup dans cet état des esprits dont nous avons été les premiers à souffrir, sans qu’il soit d’ailleurs possible de comprendre pourquoi. On nous a d’abord cherché querelle à propos de l’Ouest africain : il a été reconnu, depuis que notre attitude avait été parfaitement correcte. La mauvaise humeur de nos voisins à notre égard est donc inexplicable : il faut croire qu’ils cherchaient quelqu’un sur qui la faire retomber et qu’ils nous ont donné la préférence, parce que nous étions les plus proches. Nous ne leur avions rien fait : peut-être ont-ils voulu, comme disait le Marseillais, montrer ce dont ils seraient capables, si nous leur faisions quelque chose. Évidemment, ils avaient besoin d’un succès quelque part. Ils viennent d’en avoir un en Chine, et considérable, et qui ne leur a rien coûté. Quand même certaines puissances obtiendraient à leur tour quelques avantages, les leurs conserveraient tout leur prix. N’ayant aucun intérêt direct au centre, pas plus qu’au nord de la Chine, nous assistons sans la moindre inquiétude au progrès des autres, qu’il s’agisse de l’Angleterre ou de la Russie, de l’Allemagne ou du Japon. Nous voudrions seulement que l’opinion anglaise, plus satisfaite et dès lors moins ombrageuse, revînt au calme et au sang-froid qui la caractérisent d’ordinaire et qui lui conviennent si bien. En sommes-nous là ? Non ; pas encore. Et la vérité nous oblige à dire avec tristesse que l’opinion anglaise n’en prend même pas le chemin.

En Autriche, le ministère Gautsch a donné sa démission et l’empereur a chargé immédiatement le comte François Thun-Hohenstein d’en former un nouveau. La nouvelle n’étonnera personne : le jour même de sa formation, on a annoncé que le ministère Gautsch ne pouvait être qu’une combinaison provisoire. Il était composé de simples fonctionnaires ; le baron Gautsch lui-même n’était pas autre chose, et dans les circonstances actuelles, il fallait évidemment pour diriger les affaires un homme doué d’une autorité plus haute. Le ministère Gautsch ne pouvait servir qu’à préparer une transition. Mais dans quel sens ? On vient du comte Badeni, qui avait du moins une politique très tranchée ; le baron Gautsch a conduit au comte Thun ; où va le comte Thun ?

Le baron Gautsch est tombé le jour même où il a voulu faire quelque chose. Rien n’était plus naturel, puisqu’il était là pour ne rien faire et qu’il ne pouvait rien faire. Il a essayé, néanmoins, de résoudre cette inextricable question des langues contre laquelle le comte Badeni était venu se briser. Celui-ci, on s’en souvient, avait voulu imposer à tous les fonctionnaires l’obligation de savoir l’allemand et le tchèque, prétention contre laquelle les Allemands ont protesté avec une énergie qui n’a pas tardé à dégénérer en violence. Les scènes qui se sont produites au Reichsrath de Vienne resteront parmi les plus tumultueuses qu’on ait jamais vues dans un parlement. Bientôt l’émeute a commencé à gronder dans la rue, et l’Empereur a sacrifié son ministre. Le parti allemand, placé en face des ordonnances du comte Badeni, laissait entendre à ce moment qu’il se contenterait d’une solution transactionnelle : l’allemand pourrait être seul obligatoire dans certaines parties de la Bohème et le tchèque dans d’autres, tandis que les deux langues le seraient dans une troisième région. Ces différences correspondaient, bien entendu, à celles qui existaient dans la population elle-même, tantôt en grande majorité allemande ou tchèque, et tantôt mixte. Au milieu de la lutte engagée pour se débarrasser du comte Badeni per fas et nefas, cet expédient paraissait acceptable : le baron Gautsch a eu le tort de croire qu’il l’était encore après, et il a publié des ordonnances dans ce sens. Les solutions bâtardes ont le défaut de ne contenter personne. Lorsqu’on les accepte, c’est avec l’arrière-pensée de ne pas s’y tenir. La situation que le baron Gautsch laisse à son successeur, loin d’être déblayée, est peut-être plus compliquée qu’auparavant. Un nouvel essai de solution a amené une nouvelle crise ministérielle. Le baron Gautsch, ayant voulu agir, est tombé. L’empereur lui a manifesté les plus vives sympathies, comme il les avait d’ailleurs manifestées au comte Badeni ; mais il l’a laissé partir, comme il avait laissé partir l’autre. C’est maintenant le tour du comte Thun.

Le comte Thun n’est pas un fonctionnaire comme M. Gautsch, mais bien un grand seigneur et un personnage considérable. Avec lui, on est en présence d’un ministère sérieux, qui s’efforcera de durer, qui est susceptible de faire quelque chose : mais quoi ? Le passé du comte Thun nous renseigne assez mal à ce sujet. Le premier ministre autrichien est âgé d’un peu plus de cinquante ans. Il a commencé par l’état militaire, et il était, croyons-nous, sous-lieutenant de dragons en 1873, lorsqu’il a fait partie d’une députation de la noblesse, envoyée à Pie IX pour protester contre l’occupation de Rome. Il y a longtemps de cela, mais les Italiens ont la mémoire tenace et rancunière, et ils ont fait un accueil assez froid à la nomination du nouveau ministre. En 1879, le comte Thun a été élu à la Chambre des députés par la noblesse féodale de Bohême, et au Landtag provincial comme membre de la grande propriété fidéicommissaire. C’est dans cette dernière assemblée, en 1888, qu’il a prononcé une phrase dont les Tchèques lui sont restés longtemps reconnaissans. Bien qu’il soit lui-même Allemand, il partageait à cette époque les aspirations historiques de la Bohême, et il a terminé un discours par les mots suivans : « Puissent le sacre et le couronnement avec la couronne de saint Wenceslas, rendre encore plus étroits les liens qui unissent notre bien-aimé souverain à son peuple fidèle ! » Voir couronner François-Joseph à Prague avec la couronne de saint Wenceslas, comme il l’a été il y a trente ans à Pest avec la couronne de saint Etienne, c’est le rêve de la Bohême, et, s’il venait à s’accomplir, elle y verrait avec une joie extatique comme la consécration de sa propre existence politique. On sait quel sens les Tchèques, comme autrefois les Magyars, attachent à cette manifestation. On sait aussi que les Magyars, après l’avoir obtenue pour eux, s’opposent de tout leur pouvoir à ce qu’elle soit renouvelée pour d’autres. Au fond, c’est la lutte entre le dualisme austro-hongrois et un régime à venir, le trialisme peut-être, le fédéralisme un jour, grave question agitée depuis longtemps, et qui, en 1888, semblait résolue dans l’esprit du comte Thun. On sait qu’en 1871, sous le ministère Hohenwart, elle a failli passer dans le domaine des faits accomplis ; mais cette grande espérance s’est subitement dissipée alors sous une pression étrangère. Elle n’a pas cessé de vivre dans l’ardent désir des Tchèques, qui, les Vieux autrefois, les Jeunes aujourd’hui, en ont constamment poursuivi la réalisation. Quelques jours avant la chute du baron Gautsch, à propos d’une adresse à l’Empereur-roi discutée à la Diète de Bohême, elle s’est trouvée posée une fois de plus. L’adresse affirmait la continuité et l’imprescriptibilité du droit de la Bohême, et, tout en adressant à François-Joseph, à l’occasion de son jubilé, les assurances du plus pur loyalisme, elle l’invitait à réparer une trop longue omission et à venir se faire couronner au Hradschin. Cette adresse a été votée, malgré l’opposition des Allemands qui ont quitté en masse la salle des séances et n’y sont pas rentrés depuis. Le comte Thun l’aurait votée en 1888. Allemand, il ne se serait pas mis en grève et n’aurait pas déserté la séance avec les autres Allemands. Mais nous sommes en 1898 : il s’est passé beaucoup de choses, dans sa vie même, depuis dix ans, et nous ne savons pas ce qu’il ferait aujourd’hui.

Il a été, en effet, pendant sept années, statthalter de Bohême, et il y a laissé des souvenirs un peu mêlés. Admirablement accueilli au début, il est resté animé jusqu’à la fin des intentions les meilleures, mais qui n’ont pas toujours été bien appréciées. Il gouvernait la Bohême depuis quelques mois à peine lorsque les Jeunes Tchèques émirent la prétention que, dans le Landtag, les hauts fonctionnaires ne pussent parler que le tchèque, et de là vint entre eux et lui la première brouille. Cependant, il poursuivait en toute loyauté le succès du compromis discuté à cette époque entre Tchèques et Allemands, et, dans la commission qui l’étudiait, il disait, le 24 mars 1891 : « Le gouvernement désire que le compromis soit le plus tôt possible achevé dans toutes ses parties. » C’était son vœu sincère ; et pourtant on lui a reproché plus tard de n’avoir pas fait tout ce qu’il fallait pour le réaliser. Sa situation est devenue de plus en plus délicate. Aux prises avec les exigences des partis, il n’a su ni les satisfaire, ni les dompter, ni les concilier. En 1893, il a été ou s’est cru obligé d’établir l’état de siège à Prague. Le même homme dont le gouvernement avait commencé sous des auspices si favorables avait fini par mécontenter presque tout le monde, et l’énergie de la répression avait remplacé chez lui le désir ou du moins l’espérance perdue de la conciliation. Et certes, il n’y avait pas seulement de sa faute. Il faut bien reconnaître que le parti jeune-tchèque avait, à ce moment, des ardeurs presque révolutionnaires, qui se sont depuis un peu atténuées. Après les élections de 1895, le statthalter a voulu donner sa démission ; elle n’a pas été acceptée tout de suite. Il se rendit à Vienne ; il expliqua sa politique, il cherchait encore un modus vivendi avec les Jeunes Tchèques. Mais à peine de retour à Prague, il eut affaire à eux dans une séance du Landtag (25 décembre 1895), et les démonstrations tumultueuses dirigées contre sa personne l’empêchèrent de parler. Alors, il donna définitivement sa démission, et le comte Badeni l’accepta.

Tel est l’homme ; sa figure reste complexe ; et nous ne saurions dire si, investi d’une autorité plus grande, il reviendra à sa première manière qui était bienveillante et qui correspond chez lui à des sentimens très anciens, ou s’il persistera dans la seconde, faite de découragement et de raideur. Son arrivée au pouvoir a laissé l’opinion incertaine. Les Tchèques lui savent encore gré de ce que, à un moment du moins, il a voulu faire, bien qu’il ne l’ait pas fait. Les Allemands, au contraire, affectent de voir en lui un homme désormais acquis à leur cause, et dans lequel ils voient leur dernière ressource. Ils rappellent volontiers que son cousin, le comte Oswald Thun, a répondu naguère au discours tchèque du prince Frédéric Schwarzenberg à Budweiss, et ils ne doutent pas que ses propres sentimens ne soient conformes à ceux de son parent. En réalité, nul ne sait avec quel programme il arrive aux affaires, ni même s’il en a un bien arrêté. La composition même de son ministère ne donne pas, à ce sujet, beaucoup de lumières. Ce n’est pas du côté du ministre de la guerre qu’il faut en chercher. Le feldzeugmestre comte Zeno Welsersheimb remplit ces fonctions depuis dix-huit ans, ce qui est d’ailleurs un bon exemple ; il est entré en cette qualité, en 1880, dans le ministère Taaffe, et est resté dans tous ceux qui sont venus depuis. C’est un soldat. « Ma politique, a-t-il dit un jour dans un discours au Reichsrath, est très simple : elle tient en lettres d’or sur ce porte-épée. » D’ailleurs énergiquement opposé à l’introduction dans l’armée des questions de nationalité, il y a maintenu sans la moindre défaillance les droits exclusifs de la langue allemande. Le ministre du commerce, le docteur Joseph-Marie Ba3rnrei-ther, député de la grande propriété de Bohême (du groupe de la gauche allemande), a beaucoup contribué à la chute du comte Badeni. On affirme pourtant que les ordonnances sur le régime des langues lui avaient été communiquées, avant leur publication sans qu’il les eût désapprouvées. A-t-il changé d’avis ? En changera-t-il encore ? Et lequel a-t-il aujourd’hui ? Le ministre sans portefeuille pour la Galicie, le chevalier Adam de Jedrzejowicz, docteur en droit, administrateur, grand propriétaire, s’occupe surtout de sociétés agricoles et de crédit foncier : il est vice-président du club polonais. Le ministre des finances, le docteur Joseph Kaizl, est peut-être celui de tous dont le nom a le sens politique le mieux défini. Il est, en effet, avec MM. Kramarcz et Vaschaty, un des trois chefs des Jeunes Tchèques réalistes ; mais « réaliste » en Bohême veut dire à peu près la même chose qu’opportuniste en France, ou que possibiliste ailleurs. Le docteur Kaizl s’inspirera vraisemblablement des circonstances. C’est d’ailleurs un homme distingué, professeur à l’Université tchèque de Prague, et désigné depuis assez longtemps pour un portefeuille, quoiqu’il n’ait pas dépassé de beaucoup la quarantaine. On le voit, le caractère d’aucun des principaux collègues du comte Thun, pas plus que le sien propre, ne permet de prédire avec certitude ce que sera son gouvernement. Il faut l’attendre à l’œuvre même. Mais c’est déjà de sa part, après les déceptions du passé, une preuve de courage que d’avoir accepté le pouvoir dans des conditions aussi difficiles, peut-être aussi graves. Il s’est entouré de conseillers éclairés, pris dans des groupes de la Chambre assez divers et assez nombreux pour constituer une majorité, si tous ces groupes restent fidèles, et si on parvient à les satisfaire les uns et les autres pendant longtemps. La solution à donner à la question des langues reste à peu près introuvable. On en a essayé deux : la première a mis hors de combat le comte Badeni après une héroïque défense ; la seconde a tué du coup le baron Gautsch, qui n’a même pas tenté la lutte et a passé la main à un autre. Le maintien du statu quo paraît impossible. Ni les Allemands ni les Tchèques ne veulent céder. On en est là. Encore ne parlons-nous pour l’instant que d’une partie de la tâche qui incombe au comte Thun, et ce n’est peut-être pas la plus lourde. Quelque grandes que soient les difficultés en Cisleithanie, il ne faut pas oublier celles qui existent entre elle et la Transleithanie, entre l’Autriche et la Hongrie. Elles sont restées pendantes au moment de la chute du comte Badeni, et rien, depuis lors, n’est venu en diminuer l’intensité. Le dualisme austro-hongrois n’est pas menacé seulement du dehors par l’assaut que lui livre la Bohême, en vue d’y entrer elle-même et de s’y faire une place ; il l’est encore au dedans par le conflit qui s’est élevé entre Vienne et Pest, et qui est resté aussi aigu qu’au premier jour. On a pu en reculer la crise pendant quelques mois ; on ne saurait échapper plus longtemps aux échéances fatales. Ici encore, que fera le comte Thun ? A-t-il une solution prête, et laquelle ? N’en a-t-il aucune, ou n’en a-t-il pas d’autre que le recours à l’article 14, c’est-à-dire à l’intervention de l’autorité souveraine, au régime des décrets, à la substitution de la volonté impériale au droit parlementaire ? Nous ne reviendrons pas sur tous les problèmes de politique intérieure, que cette question fait naître : ils ont été exposés récemment dans une autre partie de cette Revue. Peut-être tout le monde s’inclinera-t-il devant la gravité du péril commun ; peut-être aussi quelques personnes profiteront-elles de ce péril pour mettre en avant des exigences plus grandes, ou pour les soutenir d’une manière plus âpre. Tous les partis peuvent trouver des armes dans la bataille qui se prépare. Il serait à désirer que tous les laissassent tomber de leurs mains ; mais est-il permis de l’espérer ? Au-dessus de tous les partis, il y a heureusement en Autriche la haute personnalité du souverain, sans qu’on puisse dire si, dans les circonstances actuelles, c’est François-Joseph qui doit plus à l’institution impériale, ou si c’est l’institution impériale qui doit plus à François-Joseph. De manière ou d’autre, c’est là qu’est probablement la suprême ressource de cette monarchie composite, dont les membres s’accordent si mal entre eux. Nous avons déjà dit qu’on devait célébrer, dans quelques mois, le jubilé de l’Empereur. Il y aura bientôt cinquante ans, François-Joseph est monté sur un trône qui était alors un des plus menacés par la révolution : il s’est raffermi depuis lors. Au milieu des perplexités de l’heure présente, — et c’est là un utile calmant, — il est peu d’Autrichiens qui ne pensent avant tout à la fête qui se prépare et ne soient prêts à sacrifier quelque chose pour qu’elle soit heureuse et tranquille. Ce sentiment très général, où le loyalisme se mêle à la sympathie et au respect, sera-t-il assez fort pour prévaloir contre tant de passions contraires, en effervescence à Vienne, à Pest, à Prague, et qui ont déjà amené sur certains points des désordres inquiétans ? Le comte Thun y compte peut-être, et il y a là, en effet, une force qu’il pourra utiliser. Puisse-t-elle être assez grande pour l’aider à doubler un cap difficile, et pour permettre à l’Autriche, dans l’intérêt de l’Europe comme dans le sien propre, de poursuivre sans trop d’agitation le cours normal de ses destinées !


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-gérant, F. BRUNETIERE.

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