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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1892

Chronique n° 1450
14 septembre 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

Allons, c’est entendu, la France ne s’ennuiera pas ; elle a son programme de distractions d’automne, sa provision assurée de cérémonies, d’anniversaires, d’inaugurations de statues ou de monumens, de congrès et de matière à discours de circonstance. Elle en est comblée et accablée ! Tous les événemens d’autrefois ont leur commémoration ; tout le monde a son effigie, bronze ou marbre, inaugurée avec la pompe voulue dans quelque coin de province. Chaque ville, presque chaque village a son illustration à mettre au jour et tient à avoir son ministre à la cérémonie. Enfin tout est occasion de fêtes, de rassemblemens, de feux d’artifice, de banquets, de bulletins, — et les voyages de M. le président de la république, et les honneurs rendus à quelque vieux génie du passé ou à quelque contemporain d’une renommée douteuse, et les revues, et les manœuvres militaires qu’on suit toujours avec passion, dont on se fait un spectacle. On se divertit comme on peut, et tandis qu’on inaugure ou qu’on pérore, tandis que les musiques jouent leurs fanfares dans les fêtes, les problèmes qui occupent le monde ne cessent pas d’être une pénible obsession. Les congrès socialistes poursuivent leur dangereuse besogne. Les agitateurs affairés soufflent le feu et se font un triste plaisir d’alimenter ou d’irriter les grèves infécondes. Les fléaux à leur tour se mettent de la partie et parcourent ou menacent l’Europe. C’est la vie avec ses éternels contrastes !

Après cela, même dans cette histoire des jours fugitifs d’automne où tout se mêle, même dans ces spectacles et ces diversions qui font parfois oublier les choses sérieuses de la vie d’un pays, on peut encore distinguer ; il y a certainement fêtes et fêtes. Il y a les fêtes banales qui ne sont que pour le plaisir, pour l’amour-propre local ou pour la vanité : représentations éphémères qui ne répondent à rien, si ce n’est à un besoin un peu puéril de se réunir pour prononcer des discours, d’inscrire une victoire de parti dans le marbre, de mettre sur un piédestal les grands hommes inconnus ou méconnus. Celles-là, fussent-elles même officielles, passent avec les illuminations allumées pour la circonstance et les fumées du banquet assaisonné de toasts qui seront oubliés demain. Élevez-lui une statue à votre grand homme et qu’on n’en parle plus ! Il y a aussi les fêtes qui ont un intérêt plus vrai et plus sérieux parce qu’elles répondent à quelque instinct public, à quelque sentiment plus profond ; il y a un de ces incidens de saison qui gardent un intime et invincible attrait, parce qu’ils remuent ce qu’il y a de plus vivace dans l’âme nationale, comme les manœuvres militaires qui se renouvellent périodiquement tous les automnes et sont désormais entrées dans les mœurs et sont devenues une institution ou une tradition. Les manœuvres, on ne sera pas sûrement tenté de les classer parmi les démonstrations banales ; elles sont, elles aussi, à leur manière, une fête, — pour l’armée la fête virile du travail bravement supporté, pour les populations l’occasion réconfortante d’accompagner de leurs sympathies les beaux régimens avec lesquels elles se sentent si profondément identifiées.

À travers les bruyantes bagarres de partis et les stériles excentricités de factions, on aime à suivre le travail silencieux et régulier de notre armée qui ne se révèle qu’au jour des grands rassemblemens, les progrès de notre puissance militaire renaissante, les essais et les expériences qui se succèdent dans l’organisation des forces françaises. Ce qui se passe aujourd’hui n’est que la reproduction ou la continuation de ce qui s’est passé il y a un an, de ces mémorables manœuvres de l’est, qui sont restées un événement, un événement politique autant que militaire. Celles qui se préparaient depuis quelques mois, et qui s’exécutent en ce moment même dans le centre de la France, n’ont pas eu d’abord de bonheur. Elles ont été sur le point d’être suspendues par un excès de précaution pour la santé de nos soldats ; on a craint un instant pour eux les dangereuses influences de la température et les contagions, on s’est fié à leur bonne volonté, à la vigilance de leurs chefs, et les manœuvres ont commencé : elles se déploient depuis quelques jours dans les hautes régions du Limousin, si pittoresquement accidentées, dans cette zone qui s’étend d’Orléans à Périgueux, d’Aurillac à Poitiers-Tours. Tous les régimens dispersés dans deux vastes corps d’armée, le 9e et le 12e, ont été mis en marche de toutes parts, avançant par étapes, manœuvrant brigade contre brigade, division contre division, pour finir par se rencontrer autour de Montmorillon, où la revue d’honneur doit être passée devant le chef de l’État et le ministre de la guerre. Ces manœuvres du Limousin n’ont peut-être pas, si l’on veut, toute l’ampleur et l’éclat des manœuvres de l’an dernier, auxquelles les circonstances donnaient une importance particulière. Elles ne mettent pas moins en mouvement des forces assez imposantes, les forces de deux corps d’armée poursuivant leurs opérations, savamment préparées, sous le commandement en chef de M. le général de Cools. Elles ont un intérêt de plus : elles sont la première expérience d’une organisation nouvelle, celle des régimens mixtes formant deux divisions, dont l’une vient des environs de Toulouse, et allant se confondre avec l’armée active dans les deux corps en présence. Ceci est d’autant plus sérieux qu’on va pouvoir juger ce que seront ces divisions mixtes réunies aux divisions actives.

Assurément il y a toujours un point faible : ces manœuvres, comme toutes celles qui leur ressemblent, sont, dira-t-on, arrangées à plaisir ; elles ne sont qu’une grande et trompeuse fiction de la guerre. Cela se peut. Elles ne sont pas moins une utile et sérieuse école toujours ouverte, une expérience patiemment et incessamment poursuivie par des chefs éprouvés qui portent dans leur œuvre autant de zèle que de patriotisme. Elles accoutument les hommes aux grandes réunions, à la vie d’activité, de solidarité et de discipline. Elles peuvent avoir un effet décisif pour l’instruction des cadres, qui sont le ressort de l’armée, bien plus que pour l’instruction des soldats. Elles entretiennent l’esprit militaire qui, avec le patriotisme, est le seul lien moral de ces vastes agglomérations d’hommes formées pour le combat. C’est l’intérêt de ces grands exercices, intérêt attesté et rehaussé par la présence des chefs du gouvernement, de M. le président de la république, de M. le ministre de la guerre, aux revues d’honneur, par l’empressement des populations autour de ces spectacles virils qui leur parlent de défense nationale. Et c’est ce qui fait aussi que ces manœuvres n’ont rien de banal, qu’elles gardent un caractère à part dans cette profusion de fêtes, de manifestations publiques qui se multiplient à l’infini et à tout propos.

Eh ! sans doute, en dépit des polémiques et des colères radicales contre un prétendu retour du gouvernement personnel, la présence de M. le président de la république est toute simple, toute naturelle, partout où il y a un intérêt national, partout où il y a la France à représenter. C’est son droit constitutionnel, c’est sa fonction, c’est par une sorte de convenance publique et avec l’assentiment public qu’il joue son rôle de grand-maître des cérémonies de France. Le chef de l’État a sa place à Montmorillon devant l’armée, comme il avait récemment sa place à Chambéry, à l’occasion du centenaire de la réunion de la Savoie, et on ne peut pas dire non plus qu’ici ces fêtes de Savoie se confondent avec toutes les fêtes banales, qu’elles aient rien de vulgaire, au moins par la pensée qui les a inspirées. Les braves habitans de la Savoie ont tenu à célébrer, par une solennité commémorative et par un monument, la réunion de leur pays à la France. Par le fait, il y a eu deux réunions. Il y a eu l’annexion primitive, légendaire de 1792, suite de la conquête, de l’invasion française conduite par le général de Montesquiou, abrogée pour près d’un demi-siècle en 1815, et il y a eu aussi l’annexion de 1860, par l’inévitable contre-coup de la guerre d’Italie, par l’accord de la volonté populaire et des gouvernemens. Les bons Savoyards, sans trop consulter l’histoire ni les événemens survenus dans l’intervalle, ont choisi le centenaire de 1792, sans doute, pour ne point attendre jusqu’à l’autre siècle le centenaire de 1860, et puis parce que 1792 était une date républicaine. Ils se sont adressés pour leur monument à un éminent artiste, M. Faiguière, qui a coulé dans le bronze une vigoureuse fille des campagnes de Savoie étreignant le drapeau français. Ils ont demandé enfin à M. le président de la république de venir s’associer à ces fêtes du centenaire de la réunion, et M. le président de la république, sans se faire prier, s’est gracieusement empressé de se rendre au jour fixé dans ce pays des Alpes où il a commencé autrefois sa carrière d’ingénieur.

À dire toute la vérité, ce n’est pas ce voyage présidentiel qui a par lui-même rien de bien extraordinaire, rien de bien nouveau. Il a été passablement précipité, coupé de quelques incidens un peu puérils et surtout contrarié par une température ingrate, par une pluie diluvienne. M. le président de la république, dans sa course rapide de Fontainebleau aux bords du lac du Bourget, a joué un peu aux propos interrompus avec les maires qu’il a rencontrés sur son passage, qu’il a harangués, Dieu nous pardonne, d’un mot rappelant le vieux palais qu’il venait de quitter, — la cour des adieux ! Il est arrivé à Chambéry où il a retrouvé le programme invariable des réceptions, des visites, des discours officiels. Il a passé sous la pluie la revue d’une des belles divisions et des bataillons alpins de M. le général Berge. Il a inauguré sous la pluie le monument de Faiguière. Il a reçu les autorités civiles et militaires, il a présidé un banquet ; il a visité un lycée de filles, l’exposition horticole, les hôpitaux, laissant partout les marques de sa générosité ou de sa bienveillance et escorté par la cordialité populaire. A son retour, dans une courte halte, il a eu à peine le temps d’échanger quelques paroles aimables avec le roi George de Grèce, avec le prince de Leuchtenberg, et de se faire représenter par M. de Freycinet, par M. Ribot auprès du chancelier de Russie, M. de Giers, récemment arrivé pour le soin de sa santé. Si vite qu’il ait passé à Aix cependant, M. Carnot, sans le vouloir et sans le savoir probablement, n’a pu se dérober au léger ridicule d’une rencontre avec quelques bambins qui avaient à l’entretenir de l’alliance russe 1 Tant il est vrai que les affaires sérieuses ne vont pas toujours sans quelque intermède puéril ! Et tout cela a pris moins de deux jours, le temps de traverser le plus aimable pays au milieu des manifestations, des ovations et des acclamations éclatant avec une certaine spontanéité sur le passage du chef de l’État, reçues avec plaisir.

C’est l’éternelle histoire des voyages officiels ! Les apparences ne sont pas toujours sérieuses ou exemptes de banalités qui passent ; mais la réalité reste, et la réalité ici, c’est une fête de nationalité ; c’est la consécration d’un événement heureux, — d’une réunion commencée autrefois à la façon révolutionnaire, reprise et accomplie plus régulièrement il y a trente ans par un acte de droit public et sanctionnée plus définitivement encore, il y a vingt ans, par le dévoûment avec lequel la Savoie s’est associée à l’épreuve commune, scellant de son sang son adhésion à la patrie française. Ce jour-là, la Savoie a noblement prouvé que le pacte d’union était sacré, qu’elle était à la France de cœur, sans calcul, sans arrière-pensée, sans compter avec la fortune. Le fond de ces manifestations récentes de Chambéry, ce qui survit à des fêtes éphémères, c’est la sincérité visible de ce peuple nouveau-venu dans la famille française, c’est l’accent qui a passé dans les discours adressés à M. le président de la république et qui a provoqué de la part de M. le président de la république le langage d’un chef de gouvernement à l’esprit loyal et bien intentionné. M. le maire de Chambéry, en confondant les destinées de la Savoie avec les destinées de la patrie commune dans le toast qu’il a porté à M. Carnot, au banquet de la ville, en saluant dans le chef de l’État « la personnification vivante de la France. » M. Perrier n’a point hésité à se dire l’interprète fidèle des sentimens de ses compatriotes, de ces honnêtes et laborieuses populations placées à la frontière, où « l’on fait moins de politique et plus de patriotisme. » Et M. le président de la république, à son tour, a saisi l’occasion de répondre par un discours où tous les mots ne sont peut-être pas de l’histoire, mais où il a prononcé une fois de plus quelques paroles d’un politique éclairé et prévoyant qui sent la gravité des choses. M. le président de la république s’est fait un devoir de féliciter M. le maire de Chambéry a de placer les intérêts de la patrie au-dessus de la lutte des partis qui, aujourd’hui, doivent désarmer devant la volonté nationale, au-dessus des mesquines querelles qui ne rencontrent que l’indifférence du pays, au-dessus des malsaines entreprises qu’il réprouve. » Une fois de plus, il s’est proposé et il a proposé à tous, pour objet, « de rapprocher tous les Français sous le drapeau de la république, d’unir les forces vives du pays, défaire une France prospère au dedans, honorée au dehors, calme et pacifique avec la conscience de sa force. » Si ce ne sont que des paroles, ce sont au moins de bonnes paroles. C’est ce qu’on pourrait appeler la haute et significative moralité du centenaire de Savoie, de ces fêtes qui n’ont rien de commun avec la sanction d’une victoire, la force, qui ne rappellent que la dédition volontaire et libre d’un petit pays à un grand pays.

Voilà qui peut faire passer bien des détails oiseux ou maussades dans un voyage officiel ! Mais quoi I Est-ce que M. le président de la république a le droit de se faire le promoteur d’une politique, surtout d’une politique de modération et d’apaisement ? Est-ce qu’il n’y a pas des esprits acrimonieux et violens, impatiens d’agitations et de guerres intestines qui ont depuis quelque temps engagé toute une campagne contre ce modeste chef d’État, contre son prétendu gouvernement personnel, qu’ils cherchent partout, dans ces hommages qui lui sont rendus, dans ses discours, dans sa diplomatie, dans les plus futiles incidens ? Le feu est ouvert contre la présidence, et ce ne sont pas les acclamations de Savoie qui l’apaiseront ; oui, vraiment, on n’en peut plus douter, les radicaux en sont sûrs et ne cessent de le répéter depuis qu’ils n’ont rien de mieux. M. Carnot est un péril, une menace ! Il a beau s’en défendre, et même, tenant trop peu de compte de l’action humaine, de l’action personnelle dans les affaires publiques, dire avec quelque vivacité à un de ses interlocuteurs, qu’en France les hommes ne sont rien, que les institutions sont tout ; il a beau s’effacer, rester dans la plus stricte et la plus modeste limite de son rôle constitutionnel, s’étudier à désarmer par ses déclarations les plus jalouses susceptibilités républicaines. Il est bien clair qu’il cache son jeu ! M. Carnot, on ne s’en serait pas douté, est un César déguisé qui cherche toutes les occasions d’imposer sa volonté, qui, avec ses séjours à Fontainebleau, dans la demeure des vieilles royautés, avec ses voyages princiers, ne peut avoir que des intentions suspectes ! S’il va, par sa présence aux revues des manœuvres, porter à l’armée le témoignage des sollicitudes du gouvernement, s’il parle avec une généreuse émotion de « notre chère armée, » qu’il appelle « la vraie France, » il poursuit pour le moins quelque captation soldatesque ! S’il emploie avec une dignité simple et libérale les émolumens qu’il tient de l’État en œuvres de bienfaisance, au lieu de les mettre en Consolidés anglais pour ses vieux jours, il brigue sûrement une popularité qui ne dit rien de bon ! Si la fatigue des vexations, des dissensions religieuses pénètre dans le gouvernement, dans le monde parlementaire lui-même, et si le pape, du haut du Vatican, aide à la pacification, M. Carnot est manifestement l’instigateur secret de la grande intrigue cléricale ! Il prépare pour sûr la rentrée des sœurs de charité dans les hôpitaux, il livre la laïcisation ; il a tout négocié avec le pape, il a sa diplomatie occulte avec tous les ennemis de la vraie république ! S’il met la modération dans ses discours, s’il parle d’union de tous les Français, c’est une désertion de la politique républicaine !

L’acte d’accusation est complet, le procès a commencé et se déroule perfidement dans les journaux. La conclusion de tout ceci est qu’à toutes les questions qui peuvent préoccuper la France, il faut se hâter d’ajouter une question présidentielle et s’armer contre une réélection possible de M. Carnot ; mais, direz-vous, il y a encore deux ans, avant cette réélection ou une élection nouvelle, et d’ici là la chambre elle-même aura été renouvelée, bien des choses peuvent se passer, tout peut changer de face. N’importe, on ne saurait trop tôt entrer en campagne. Qu’arriverait-il, songez-y donc, si M. Carnot allait être réélu ? Ce serait une présidence de quatorze ans, presque un règne. Fatal exemple de stabilité dans un état démocratique ! fâcheuse perspective surtout pour les candidats à la présidence qui ne peuvent attendre si longtemps et sont peut-être les inspirateurs secrets de ces polémiques ! Il faut donc se hâter. Et c’est ainsi que les radicaux se figurent servir la république en occupant leurs loisirs à se débattre dans le vide, à susciter des questions oiseuses, à raviver ces « mesquines querelles » dont parlait l’autre jour M. Carnot, à préparer des crises nouvelles.

Eh bien ! soit, les radicaux ne l’entendent pas comme tout le monde, comme le pays qui répond à leurs polémiques par l’indifférence ou par le cordial et confiant accueil qu’il fait au chef de l’État. Ils ont leur politique qu’ils sentent menacée. Supposez cependant que cette politique, qui a trop souvent réussi à dominer ou à intimider les ministères sans s’imposer absolument jusqu’ici, finisse par l’emporter et puisse se déployer dans tout le luxe de ces prétentions anarchiques : qu’en serait-il ? C’est bien simple. Par leurs vues sur la présidence ou même sur la suppression de la présidence, les radicaux remettraient l’instabilité dans les pouvoirs, faisant violence aux traditions, aux mœurs du pays qui aime à voir à sa tête une magistrature vivante et libérale. Par leur esprit de secte, ils perpétueraient les troubles de consciences, les guerres de croyances, les divisions intestines qui sont un affaiblissement national devant l’étranger. Par leurs idées sur les finances publiques, sur la banque, ils rouvriraient l’ère des crises de crédit. Par leurs connivences ils encourageraient des exaltations, des passions de socialisme révolutionnaire qu’ils ne pourraient plus ni satisfaire ni contenir. Et avec tout cela, avec ces agitations, on reviendrait d’un pas rapide à une de ces situations comme on en a vu déjà, où un simple aventurier habile à rallier tous les mécontentemens, à profiter de l’incohérence morale du pays, menacerait bientôt la république, et, ce qui est plus grave, l’honneur de la France elle-même.

C’est l’intime logique des choses. Le plus sûr moyen de revenir à ces jours de crise serait certainement de raviver les conflits politiques, d’affaiblir tous les pouvoirs, et même encore de laisser se prolonger les confusions désastreuses qui se manifestent dans le monde du travail, entre les revendications légitimes des ouvriers et le mouvement socialiste, qu’on voit s’étendre sous toutes les formes d’illégalités municipales, de congrès ou de grèves. Le danger serait une complicité directe ou indirecte, par encouragement ou par tolérance, avec cette agitation menaçante pour l’ordre régulier des sociétés, pour l’unité française elle-même. Il n’y a sans doute rien à exagérer, rien à précipiter ; les faits ne sont pas moins les faits et finissent par prendre un singulier caractère, A Saint-Ouen, une petite municipalité, qui a déjà trop fait parler d’elle, se prend décidément au sérieux. Elle ne se borne plus à décréter des fêtes, à convoquer d’autres municipalités ; elle met sa main à l’œuvre, elle entreprend, sans plus de façon, la régénération sociale, la réforme de son bureau de bienfaisance, la création d’une commune-providence, qui, se chargera de tous, des femmes, des enfans, des vieillards, et pourvoira à tout. Comment trouvera-t-elle des ressources pour suffire à tout ? Comment s’arrangera-t-elle avec les lois et avec son budget ? Il paraît que ce n’est plus qu’un détail. À Roubaix, la municipalité prépare ses réformes socialistes, et en même temps les ouvriers du Nord expulsent les ouvriers belges. À Carmaux, une grève née, on peut le dire, d’un incident futile, se perpétue sans raison sérieuse et surtout sans profit. Une population tout entière vit dans le chômage au milieu de toutes les excitations. La police se fait par le maire, chef de la grève, et par les ouvriers qui font des patrouilles pour empêcher leurs camarades d’aller au travail ; mais ce qu’il y a de plus caractéristique, de plus étrange, c’est que cette grève n’est plus une grève. Ce n’est plus qu’une agitation toute socialiste, entretenue et dirigée par des députés qui abusent positivement de leur titre et ne sont que des intrus à Carmaux, qui se succèdent, excitant les grévistes, mettant un déplorable zèle à prolonger une lutte ruineuse pour la compagnie sans doute, mais plus dangereuse encore pour les ouvriers, pour l’ordre public. Et pendant ce temps, dans les congrès, on menace, on essaie du moins de menacer le pays de la grande mesure de guerre, de la grève générale, en d’autres termes, de la suspension du travail national sous toutes ses formes. Voilà qui résoudrait la question sociale et qui pourrait animer cette fin d’automne.

Jusqu’à quel point nos ministres, dans leurs promenades, remplissent-ils tous leur rôle de défense et de protection ? Ils font probablement ce qu’ils peuvent ou ce qu’ils croient pouvoir ; ils le font dans tous les cas discrètement, avec de visibles hésitations, en hommes qui craignent de se compromettre pour ces deux illustres clientes, la loi et la liberté du travail, qui énervent eux-mêmes l’action publique. Il faut dire le mot : s’il y avait le moindre sentiment de légalité et de prévoyance, ceux qui représentent la république au pouvoir et dans le parlement, ministres et chefs de la majorité républicaine devraient être les premiers à demander compte aux députés émissaires de faction de l’abus de leur mandat, de leur intervention positivement scandaleuse dans des affaires comme celles de Carmaux. Qu’on mette toujours de la mesure dans la fermeté, dans la répression, surtout à regard de ceux qu’on égare et qu’on séduit, rien de mieux : au-delà le gouvernement ne s’aperçoit pas que par ses faiblesses il encourage les agitateurs, et que c’est en définitive le pays tout entier qui paie les frais de ses hésitations, de ses temporisations dans sa sécurité, dans ses plus précieux intérêts.

La fortune du temps veut que tous les problèmes du travail, les crises de société n’aient plus rien de local, qu’ils prennent une importance croissante pour tous les peuples, pour les plus grandes nations, pour l’Angleterre, pour l’Allemagne aussi bien que pour la France. Ils ont leur place dans la vie européenne à côté des affaires de diplomatie, des questions d’alliances, des rivalités de puissances, et il n’est pas sûr qu’ils ne réagissent par degrés sur l’ensemble des rapports généraux. Pour le moment, l’Europe en est encore à ses vieilles combinaisons, à son équilibre branlant, à sa politique d’attente perpétuelle, à cette paix qui naît d’une neutralisation de forces et qui dépend des circonstances, peut-être du hasard, sans doute aussi de la vigilance calculée des gouvernemens. On en revient toujours à cette situation où les augures de la politique qui sont partout ne cessent d’être occupés à regarder de quel côté souffle le vent du jour, à déchiffrer des énigmes, à interroger le sens du plus léger incident, de quelques paroles de souverains, d’une entrevue princière ou ministérielle, des mouvemens d’une escadre. Qu’a dit l’empereur d’Allemagne ou quel langage tiendra-t-il aux manœuvres de son armée ? Comment tourneront ces singuliers différends commerciaux qui se sont récemment élevés entre l’Autriche et l’Italie, ou de quel œil le cabinet de Vienne voit-il le congrès catholique de Linz où l’on a bel et bien réclamé le rétablissement de la souveraineté temporelle du pape ? Quelle influence pourra avoir dans les affaires du continent, dans le jeu des alliances, le dernier changement de ministère en Angleterre ? Que s’est-il passé l’autre jour à Aix entre M. Ribot et M. de Giers, dans la conversation qu’ont eue le chancelier de Russie et le ministre des affaires étrangères de France ? Mon Dieu ! il ne s’est probablement rien passé, et il ne pouvait rien se passer de bien nouveau à Aix. Il est infiniment vraisemblable que rien n’a été changé, que la conversation des deux ministres n’a fait que confirmer les rapports noués avec éclat, que tout reste au même point, par cette raison bien simple qu’il est des situations qui naissent de la force des choses et se lient à un certain état du monde. C’est la triple alliance qui a créé ce qu’on appelle l’entente franco-russe, et ce n’est pas un entretien de plus de M. de Giers avec M. Ribot qui a pu rien ajouter d’essentiel à ce que les circonstances ont décidé. D’un autre côté cependant, voici l’incident retentissant du jour, la visite d’une escadre française à Gênes, à l’occasion de la présence du roi d’Italie dans la ville de marbre et du centenaire de Christophe Colomb.

A-t-il été l’objet d’assez de commentaires, de contradictions et de polémiques, ce voyage pourtant si simple et si naturel ? Depuis longtemps la France avait à rendre une politesse au roi Humbert qui, il y a deux ans, à l’occasion d’un voyage de M. Carnot à Toulon, avait envoyé une escadre porter ses complimens à M. le président de la république. La France n’avait pas oublié et ne songeait sûrement pas à éluder ce devoir de courtoisie. Encore fallait-il que les circonstances parussent favorables et que le roi Humbert se trouvât dans un de ses ports de la Méditerranée. Une première fois, le roi Humbert avait dû aller à la Spezzia où nos navires se disposaient à aller le saluer de compagnie avec une escadre anglaise. Puis tout d’un coup, au dernier moment, le voyage royal de la Spezzia se trouvait contremandé par quelque mystérieuse raison de diplomatie, et nos navires restaient tranquillement dans les eaux de Provence. Qu’en serait-il cette fois du voyage du roi à Gênes à propos des fêtes de Christophe Colomb et de l’exposition italo-américaine ? Le roi irait-il à Gênes ? ne serait-il pas de nouveau arrêté au dernier moment ? Il s’est décidé ; le gouvernement français à son tour n’a point hésité : il a donné l’ordre à notre escadre, commandée par M. l’amiral Rieunier, de se joindre aux escadres de la plupart des nations devant Gênes, d’aller porter au souverain d’Italie les complimens de M. le président de la république, et encore une fois, la comédie des commentaires a recommencé. Qu’allait signifier la présence de notre escadre à Gênes ? Comment seraient reçus nos marins s’ils débarquaient ? N’y aurait-il pas des manifestations également dangereuses si elles étaient malveillantes ou si elles étaient trop sympathiques ? C’est bien clair, il y a des politiques italiens qui auraient autant aimé ne pas voir nos cuirassés à Gênes, qui ont affecté de s’effaroucher de la visite de notre escadre et même de la représenter comme un coup monté contre la triple alliance. Eh bien, non ! de tous les commentaires, il ne reste rien. Notre escadre a été la bienvenue à Gênes. M. l’amiral Rieunier, chargé d’une lettre de M. Carnot, et ses officiers ont été reçus comme ils devaient l’être par le roi et la reine d’Italie. Nos marins n’ont trouvé partout que cordialité. Tout s’est bien passé et c’est une puérilité de voir dans un acte de courtoisie une tentative pour détacher l’Italie de ses alliés. L’Italie a la politique que ses chefs lui font ; elle la paie assez cher pour en connaître le prix et l’efficacité. C’est son affaire ! Il est évident que rien n’est changé diplomatiquement ; mais ce qui est vrai, c’est qu’il suffit d’une circonstance favorable pour réveiller la vieille et instinctive sympathie entre deux peuples que la politique a divisés, que les traditions et les intérêts rapprochent.

Avant de prendre un rôle dans les affaires du continent et de donner par des actes la mesure de sa politique, le nouveau ministère anglais avait à s’organiser et à se compléter lui-même, à s’établir, en un mot, au pouvoir. Il l’a fait sans trouble, sans embarras bien sérieux, en s’assurant de plus par les vacances du parlement quelques mois de loisirs et de liberté ; mais comme on ne peut contenter tout le monde dans la distribution des portefeuilles, comme aussi les affaires les plus sérieuses ont quelquefois leurs côtés plaisans, M. Gladstone n’a pu former son ministère sans se trouver pris dans la comédie des vanités, des ambitions remuantes et mécontentes. Bref, il a eu pour son début son imbroglio Labouchère, ses démêlés avec le spirituel député radical. C’est l’intermède piquant dans la formation d’un ministère. Qu’est-ce à dire ? le pétulant député de Northampton qui a été autrefois secrétaire d’ambassade et qui s’est émancipé depuis, qui est aujourd’hui un radical, un journaliste hardi à tout dire, l’allié un peu libre des libéraux, M. Labouchère a cru récemment être ministre ; il ne l’a pas été, et il a tenu à amuser le public de ses déconvenues, de ses indiscrétions. Il a accusé tout haut la reine de lui avoir fermé la porte du ministère, d’avoir imposé son veto à M. Gladstone. À parler franchement, il n’y a pas tant de quoi s’étonner et faire tout ce bruit. M. Labouchère passe sa vie à faire le procès de la monarchie, à s’élever contre les dotations des princes, contre les dépenses de la royauté, à réclamer la vente des biens royaux. Quand la reine aurait éprouvé quelque hésitation ou quelque répugnance à accepter le nom du député de Northampton, ce serait un sentiment humain qui ne menacerait pas précisément les libertés britanniques. En réalité, la reine n’a pas eu à biffer le nom de M. Labouchère parce que ce nom ne lui a pas été présenté. M. Gladstone, en homme d’État sérieux et en parlementaire éprouvé, s’est hâté de couvrir la reine de sa responsabilité. Il a tout pris sur lui, en mettant d’ailleurs toute sa bonne grâce à désintéresser l’amour-propre du spirituel et irritable candidat au poste ministériel ; mais M. Labouchère a redoublé d’esprit irrévérencieux et de sarcasmes, raillant M. Gladstone pour son abnégation chevaleresque, pour son dévoûment à couvrir sa souveraine, plaignant le premier ministre des difficultés de sa position et finissant par lui dire qu’il n’était pas un a agent libre. » La petite comédie des disgrâces du député radical s’est prolongée une semaine ou deux devant le public anglais sans plus de résultat. L’incident Labouchère a fait les frais des premiers jours du nouveau règne de M. Gladstone.

Reste aujourd’hui pour le ministère libéral l’œuvre sérieuse, et les projets que M. Gladstone s’est chargé de préparer pour la réalisation pratique du home-rule, et les questions de politique extérieure qui ne s’arrêtent jamais. Il est certain que les occasions de préciser ses vues ne vont pas manquer à lord Rosebery et en Europe et en Orient, et dans l’Afghanistan où les relations de l’Angleterre avec l’émir restent toujours obscures, et en Égypte où s’agite la question sans cesse renaissante de l’occupation britannique. Rien ne le presse sans doute, et on dit même que, prié de se faire une opinion sur l’Égypte, il aurait pris jusqu’au mois d’avril pour préparer ses décisions, pour négocier avec la Porte et avec les cabinets intéressés. Ce n’est pas le temps qui est une difficulté. L’essentiel est que le nouveau ministère porte un esprit de large conciliation et de libérale équité dans cette affaire comme dans bien d’autres, comme dans toutes les relations de l’Angleterre avec des puissances dont elle fut Talliée.

CH. DE MAZADE.