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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1891

Chronique n° 1426
14 septembre 1891


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

Voulez-vous avoir la preuve qu’il n’y a aujourd’hui dans la France entière qu’un immense désir de paix intérieure, et que les agitations, les excitations des partis sont la plus flagrante contradiction du vœu public ? Vous n’avez qu’à regarder un peu partout autour de vous, à démêler la réalité des choses à travers les fictions, à suivre le peuple actif, industrieux et sensé dans sa vie de tous les jours.

Il poursuit ses travaux et ses œuvres utiles, sans oublier ses plaisirs, ce bon peuple de France, et reste facilement étranger aux luttes, aux rivalités de ceux qui se disputent le droit de le gouverner. Il ne se passionne guère, on le voit à mille signes, pour des querelles factices et n’a aucun goût pour tout ce qui prolongerait les dissensions intestines, aucun goût pour la politique de secte qu’on lui impose quelquefois, que sa raison désavoue. Il reste scandaleusement insensible à la motion de M. Pochon, qui voudrait nous ramener à un monopole universitaire suranné ou aggravé, et faire tout simplement de l’éducation nationale un instrument de règne. Il ne partage pas les colères des radicaux, qui ont une frayeur si comique de la réconciliation religieuse dans la liberté et prenaient feu ces jours passés encore parce que M. l’évêque de Châlons a osé parler de la « prévoyance et du patriotisme » de M. le président de la République, parce qu’un prélat n’a pas craint de complimenter le gouvernement sur ses succès extérieurs. Il n’est même pas trop pressé de voir se rouvrir une session où l’on menace déjà d’interpeller le gouvernement sur ce qu’il se propose de faire pour répondre à la cordialité, à la politique conciliatrice des chefs de l’église, par des redoublemens d’animosité et de persécution. Non, cette masse française intelligente, laborieuse et sensée, aussi étrangère aux fanatismes de secte qu’aux utopies anarchiques, ne se laisse pas abuser. Elle n’est d’instinct ni avec les prétendus politiques qui ont peur de la paix religieuse, ni avec les prétendus délégués ouvriers qui récemment, au congrès socialiste de Bruxelles, mettaient dans leur programme la négation de la patrie. Elle n’est pas avec ceux qui la trompent ; elle est avec ceux qui la servent, et bien plus qu’aux guerres de croyances ou aux querelles stériles, elle s’intéresse à ce qui la réconforte et la touche, aux spectacles de son armée, à ces belles manœuvres qui viennent de s’accomplir dans l’est. Là est pour elle la virile et émouvante réalité !

Qu’est-ce, en effet, que cette campagne de manœuvres qui vient de se dérouler pendant quelques jours dans toute cette zone de Champagne illustrée autrefois par la guerre ? C’est comme un couronnement de quinze ans d’efforts et de sacrifices faits par la France pour relever sa puissance militaire, pour se voir revivre dans son armée nouvelle. Ceci est un peu plus sérieux et intéressant pour le pays que la motion de M. Pochon ou la prochaine interpellation de M. le pasteur Dide sur les menées cléricales. Il s’agit de savoir si on est resté ou si on restera un grand peuple éclairé par l’expérience et le malheur. Jusqu’ici les manœuvres étaient des exercices assurément utiles, instructifs, mais forcément circonscrits et partiels. Celles-ci, par la manière dont elles ont été organisées, par l’extension qu’elles ont prise, par la multiplicité et la complexité des opérations, ont un caractère autrement saisissant, autrement décisif. Elles mettent en mouvement ou en présence sur un théâtre qu’on peut appeler si l’on veut un champ de bataille, plus de 100,000 hommes, quatre corps d’armée, sous la direction supérieure de l’homme qui serait appelé à commander les armées de la France, M. le général Saussier, avec le concours de deux chefs militaires d’élite, M. le général Davout, duc d’Auerstaedt, et M. le général de Gallifet, commandant deux armées opposées l’une à l’autre. L’une de ces armées était censée venir de l’est, l’autre de l’ouest, et elles devaient se rencontrer, elles se sont rencontrées, en effet, autour de Bar-sur-Aube. Ce n’est pas la guerre sans doute avec ses terribles réalités et ses imprévus, c’est du moins ce qui se rapproche le plus de la guerre, ce qui en donne l’idée la plus exacte, la plus complète. Ce qu’ont été, en définitive, dans leurs phases diverses, ces opérations entre corps d’armée, entre les deux armées ensuite, c’est une affaire de stratégie et de tactique entre militaires. M. le général Saussier et ses lieutenans, M. le général Davout, M. le général de Gallifet, sont certainement hommes à tirer parti de leurs forces, à conduire habilement une expérience toujours délicate. Au fond, qui a gagné la bataille, ce n’est pas précisément la question ; ce n’était pas même l’objet de ce simulacre de guerre. Le profond intérêt de ces manœuvres, c’est qu’elles étaient la première épreuve sérieuse de notre organisation militaire.

Depuis près de vingt ans on y travaille avec une patiente persévérance et un esprit de suite qui se sont perpétués pour l’honneur de la France à travers la mobilité des régimes et les oscillations de la politique intérieure. On a dû tout recommencer, tout reprendre : la reconstitution de l’armée elle-même, par un recrutement nouveau, les mille services adaptés à un état militaire si étrangement agrandi, le système de mobilisation, l’armement, les règlemens, l’instruction, le classement des forces nationales, l’organisation d’un commandement supérieur toujours prêt à l’action. On a eu tout à faire, et si on n’a pas tout fait, on s’est du moins dévoué à cette œuvre de défense nationale avec le concours des chefs militaires les plus éminens, sans distinction d’opinions, sans trop de contestations de la part des chambres. Il restait à faire l’expérience de ce puissant organisme dans des proportions assez larges, assez sérieuses pour décider la question, pour laisser entrevoir ce qui est désormais acquis, ce qui peut manquer. Eh bien, l’épreuve est faite : c’est l’intérêt supérieur de ces manœuvres de l’est. Le résultat est à travers tout la révélation de l’armée nouvelle. Pour la première fois, plus de 100,000 hommes, rassemblés sans confusion, ont été appelés à passer par toutes les phases de mobilisation, de marches, de déploiement, sous les yeux de celui qui doit les commander et de son premier lieutenant, M. le général de Miribel, le major général de nos armées. M. le président du conseil, ministre de la guerre, dans un repas où il a réuni tous les officiers généraux à Vendeuvre, a pu dire sans jactance : « L’expérience qui se poursuit a répondu à tous les doutes ; » elle a prouvé que chefs et soldats étaient les dignes gardiens de la puissance française reconstituée. Et ce qui ajoute encore à la signification, à l’éclat de cette expérience, c’est qu’elle s’est poursuivie au milieu des sympathies ardentes des populations de ces contrées, réchauffées à ces beaux spectacles militaires, rassurées par cette résurrection d’une armée, image vivante de la France !

Puisque tout aujourd’hui est aux affaires militaires, à l’organisation des armées, aux expériences, aux manœuvres, et que ce vaste travail d’armement universel est la suite trop évidente des événemens de 1870-1871, tout ce qui touche à cette terrible époque et aux conditions nouvelles de la guerre a un inépuisable intérêt. Le témoignage d’un homme qui a eu le plus grand rôle dans la guerre, qui a été une des premières autorités militaires, est certes de ceux qui restent toujours instructifs. Les Mémoires de M. de Moltke entre tous étaient faits pour éveiller d’avance la curiosité ! Qu’ils dussent être un document historique ou un document militaire, c’était toujours la pensée, le dernier mot du chef d’armée qui, depuis Napoléon, a manié les plus grandes masses, conduit les plus vastes opérations et décidé dans sa sphère la plus sérieuse crise de l’Europe en ce siècle. On ne pouvait évidemment s’attendre à des confidences intimes, à des échappées familières, à des saillies de génie comme M. de Bismarck en aura peut-être dans ses mémoires, s’il les écrit, comme il en avait dans ces conversations de Versailles, qui ont été recueillies par un Dangeau tudesque. M. de Moltke, avec sa nature rigide et méthodique, n’a jamais été homme à se livrer aux tentations de l’esprit ou aux divulgations indiscrètes. On pouvait croire du moins que cet illustre taciturne, écrivant au soir de sa vie, à l’extrême limite de la vieillesse, peu avant sa mort, s’était réservé de laisser dans une dernière œuvre une impression plus vive, plus personnelle et plus directe sur les événemens auxquels il a été mêlé.

Eh bien ! ces Mémoires sont sortis des archives de famille et viennent de voir le jour. Ils ont sans doute leur mérite, ils sont un document de plus signé d’un grand nom. En réalité, soit qu’ils se ressentent de l’âge de celui qui les a laissés à sa famille, soit qu’ils aient été écrits avec une réserve systématique, ils n’ont rien de bien saillant, rien de bien nouveau ; ils ne brillent ni par l’originalité de l’esprit, ni par la liberté des jugemens, ni par une vue supérieure des choses. Ce maître des mobilisations, des concentrations et des grandes opérations de guerre parle comme tout autre officier moins bien placé aurait pu parler. Tout bien compté, les meilleurs mémoires de M. de Moltke sont encore dans les rapports d’état-major, dans les récits officiels qu’il a faits ou inspirés sur les campagnes de 1866, de 1870-1871 : récits peu colorés, assurément, mais substantiels, précis et minutieux. Ce qu’on vient de publier sous le nom de Mémoires ou de Souvenirs n’ajoute rien à ces relations écrites au lendemain et sous l’impression de la double guerre par laquelle la Prusse est devenue la maîtresse de l’Allemagne. Ce n’est ni de l’histoire, ni un commentaire vivant et saisissant de l’histoire, ni une de ces œuvres révélatrices qui éclairent d’une lumière nouvelle les faits et les hommes. C’est une étude toujours savante peut-être, qui en définitive n’apprend rien et n’explique rien. Tout au plus, si on le voulait, en rapprochant ces pages de quelques publications récentes, des lettres de M. de Roon, pourrait-on démêler comme une partie intime dans ces tragédies militaires d’autrefois ; on pourrait entrevoir que, s’il y eut au camp des vaincus bien des incohérences, bien des misères, il y avait aussi au camp des vainqueurs bien des faiblesses, des hésitations, des divisions voilées par le succès, que tous ces hommes, M. de Moltke, M. de Roon, M. de Bismarck, ne s’entendaient pas toujours et qu’il fallait toute l’autorité de l’empereur Guillaume pour remettre parfois d’accord toutes les volontés. Ce qu’il y a de plus apparent aujourd’hui, c’est que les Allemands, en dépit de toutes les explications et des récits posthumes de M. de Moltke, ont réussi il y a vingt ans par des raisons qui ne tenaient pas toutes à leur supériorité, et que ces événemens, sans être oubliés, sont pour ainsi dire désormais dépassés. Les hommes qui y ont pris part au premier rang ont cessé de vivre ou ont disparu de la scène par la disgrâce. Les conditions de la guerre ne sont plus ou ne seraient plus les mêmes. On n’en est plus à 1870, à cette date des grandes collisions dont les Allemands célébraient l’autre jour encore l’anniversaire en mêlant le nom de M. de Moltke à leurs commémorations.

Le fait est qu’en vingt années il s’est passé bien des choses. Tout a changé, et l’état moral des nations, et leurs rapports, et leurs forces, et les chefs appelés à conduire leurs armées au combat, s’il le fallait. Tout s’est transformé, et c’est là même ce qu’on pourrait appeler une des énigmes du temps ; c’est ce qui met un inconnu de plus dans la situation faite à l’Europe. L’Allemagne, depuis vingt ans, n’a cessé sans doute de maintenir ou de développer un état militaire proportionné à ses ambitions ; mais comme elle, les autres nations ont obéi à la suprême nécessité d’accroître leurs forces, leurs armemens : elles ont rétabli l’égalité ! De plus, dans tous les pays ces armées qui existent aujourd’hui, qui peuvent se rencontrer, sont également nouvelles, elles n’ont jamais fait la grande guerre, elles n’ont d’autre expérience que celle des manœuvres, et pour toutes, l’épreuve du premier feu, de la vraie bataille serait la même. Enfin, ni dans un camp ni dans l’autre, il ne reste plus un seul des anciens chefs militaires qui ont pu conduire des soldats au combat. En Allemagne tout comme en France, les généraux qui auraient à manier des masses colossales étaient en 1870 de simples capitaines, tout au plus des colonels. Ils ont été vaillans et instruits dans leurs grades : c’est autre chose, pour les Allemands comme pour les Français, de mener un demi-million, un million d’hommes en campagne sur un échiquier qui peut embrasser l’Europe entière. Tout est donc nouveau, là est l’inconnu. Qu’en sera-t-il de cet étrange duel préparé ou engagé à chances égales entre des nations qui sont aujourd’hui en paix, qu’un incident peut précipiter dans les conflits ? Qui aura mérité d’attirer ou de fixer la fortune dans son camp ? On se souvient du beau mot du maréchal Bugeaud, émoustillé par une parole un peu sentencieuse de M. Guizot et écrivant avec une virile confiance de son bivouac d’Isly, la veille de la bataille, qu’il prouverait le lendemain que la guerre n’est pas un simple « jeu de la force et du hasard. » L’avantage, dans les batailles nouvelles, restera probablement encore à ceux qui auront su garder ou retrouver, dans des cadres si prodigieusement élargis, ce qui fait la puissance des armées et des nations : l’esprit militaire, la fidélité aux traditions, la discipline, qui fait d’une masse une armée, les dons de l’action et du commandement.

C’est la force des peuples qui veulent vivre de savoir accepter la discipline qui double leur puissance. C’est l’honneur de ceux qui veulent avoir un avenir de savoir se respecter eux-mêmes dans leur passé, dans les hommes qui les ont servis ou illustrés, qui n’ont jamais marchandé leur peine ni leur sang. Qu’on honore donc sans distinction de temps ci de régime des hommes comme Faidherbe qui va avoir sa statue, comme Carnot dont on est allé chercher les restes à Magdebourg, comme Lassalle, le vaillant cavalier de l’empire, dont on va demander la dépouille à la Bavière ; rien de mieux, c’est un bon signe. La France a certes d’assez belles traditions militaires pour trouver tous les exemples dans sa propre histoire. Depuis quelque temps, déjà, il y a un travail utile, réconfortant, pour faire revivre ces figures de grands soldats d’autrefois. M. le général Thoumas a consacré une série d’études curieuses, instructives, au maréchal Lannes, foudroyé dans l’éclat de sa fortune ; à l’habile artilleur Sénarmont, tué devant Cadix ; au jeune Lacoste, mort devant Saragosse ; à bien d’autres plus obscurs et aussi héroïques. Le général Marbot s’est récemment remis lui-même dans toutes les mémoires par les souvenirs qu’il a laissés, par tous ces récits d’une vivacité si entraînante. Ce sont les soldats de la grande époque qui comptaient leurs étapes à travers l’Europe par leurs actions héroïques et par leurs blessures, quand la mort devant l’ennemi n’interrompait pas brusquement leur carrière. Et, sans remonter si loin, M. le comte d’Antioche vient de retracer, avec autant de zèle que d’intérêt, l’histoire d’un éminent soldat d’une autre génération, de Changarnier, le héros de la retraite de Constantine, un des premiers dans cette élite de jeunes capitaines qui ont assuré un empire à la France dans la Méditerranée et se sont appelés les « Africains. » Ils ont eu leur jour, ces brillans Africains, prodigues de leur activité et de leur courage, parmi lesquels le général Changarnier s’est illustré, et dont les derniers héritiers sont encore aujourd’hui les Mac-Mahon, les Canrobert. Ils ont disparu à leur tour, emportés dans le tourbillon des événemens. Ils restent dans l’histoire, tous ces hommes, depuis le maréchal Bugeaud jusqu’au général Chanzy, avec la variété de leurs physionomies et l’honneur de leurs services, avec leur bel entrain militaire et l’éclat d’une carrière prématurément interrompue pour quelques-uns d’entre eux, assombrie par une fortune ingrate.

Quinze années durant, Changarnier a été entre tous un des héros de cette guerre d’Afrique, où il avait débuté comme simple capitaine et d’où il sortait avec les étoiles de divisionnaire qu’il avait conquises en déployant les dons les plus rares du chef militaire. Il n’était encore qu’un inconnu lorsque, laissé à l’arrière-garde d’une armée en détresse, démoralisée par la misère, décimée par les rigueurs de la saison, enveloppée de nuées d’Arabes, il suffisait avec son bataillon et une indomptable fermeté pour couvrir cette première retraite de Constantine qui rappelait la retraite de Russie. Il avait fait face à tout avec une poignée d’hommes, et depuis ce jour il s’était pour ainsi dire classé dans l’armée. Il ne cessait de grandir pendant six ans de campagnes, toujours prêt aux entreprises hardies et toujours vigilant, alliant le calcul à la résolution, conduisant les affaires dont il était chargé avec l’imperturbable assurance de l’homme fait pour tous les commandemens. On a dit quelquefois que cette guerre d’Afrique, toute de surprises et de coups de main, avait pu atténuer chez quelques-uns de nos chefs militaires le sens de la grande guerre. Ce qui a fait l’originalité du général Changarnier, ce qui relève sa carrière et son caractère, c’est que, même dans un petit cadre ou si l’on veut dans un cadre spécial, il avait l’instinct inné de l’homme de guerre supérieur dans toutes les positions. Il avait le sens des grandes opérations, le don d’une conception rapide et d’une exécution irrésistible, le coup d’œil du champ de bataille, la précision des ordres, le sentiment et le goût de la responsabilité dans le commandement, l’art de porter avec aisance, presque avec élégance, sans le moindre trouble, le poids de toutes les difficultés. Il ne doutait de rien ! Il avait aussi, sans doute, comme on dit, les défauts de ses qualités, une confiance superbe et presque naïve en lui-même, une humeur indépendante et fière, le caractère peu commode, tout ce qui faisait dire au maréchal Bugeaud dans une note sur lui : « Excellent pour commander en chef, détestable en sous-ordre ! » C’est tout l’homme de guerre, il méritait d’être étudié et d’avoir son histoire. Il se sentait fait pour le commandement ; il l’ambitionnait dans une guerre européenne, où la victoire à laquelle « il était accoutumé, » disait-il, n’aurait peut-être pas été aussi facile qu’en Afrique, mais où elle n’eût pas été au-dessus de ses talens dans l’action.

Le malheur du général Changarnier fut d’être entraîné comme bien d’autres, plus que bien d’autres, dans la politique en pleine révolution de 1848, et peut-être même de se plaire un peu trop dans ce rôle prépondérant de gardien de l’ordre, d’arbitre des partis, que les circonstances lui faisaient. Avec la volonté de servir uniquement le pays, il ne pouvait éviter de glisser dans une situation fausse. Tant qu’il n’avait qu’à défendre Paris contre les agitations et les agitateurs révolutionnaires, il avait une mission assez simple ; il la remplissait avec une énergie décisive et un succès qui faisaient de son commandement une sorte de ministère indépendant et supérieur de l’ordre public. Les difficultés commençaient pour lui lorsque la lutte se dessinait entre une assemblée pleine de contradictions, mal résignée à la république, impuissante à rétablir une monarchie, et le prince Louis-Napoléon, qui déguisait à peine ses ambitions, qui mettait toute sa diplomatie à profiter des divisions parlementaires. Que le général Changarnier fût par ses goûts, par ses opinions avec l’assemblée, contre les velléités impérialistes, ce n’était pas même un doute. Il affectait d’abord de garder une attitude de sphinx entre les partis ; il ne pouvait cependant se retrancher indéfiniment dans sa réserve énigmatique sans risquer d’être victime de ce duel des deux forces rivales. En réalité, c’était un soldat dépaysé dans la politique, trop loyal pour céder à des tentations équivoques, trop militaire pour se prêter à d’obscures menées, assez naïf pour croire que son épée suffirait à arrêter les partis prêts à en venir aux mains. Tout ce qu’on peut dire, c’est que, si dans ces événemens Changarnier avait des illusions, il mettait dans sa conduite autant de droiture que de désintéressement, qu’il prétendait rester « l’homme de l’ordre et de la loi, » et que le jour où il était frappé par le 2 décembre, il bravait l’exil avec une dignité fière.

Il sacrifiait tout, même ce qu’il avait de plus cher, sa position dans l’armée, plutôt que de paraître sanctionner par le serment qu’on lui demandait le coup d’État de la force. Il subissait la condition des vaincus, acceptant la pauvreté sans se plaindre, opposant à tout une sérénité hautaine, étranger aux intrigues, fidèle au pays. Ce n’est qu’après bien des années qu’il rentrait en France à la suite d’une amnistie sans condition. Il n’avait jamais oublié qu’il restait de la famille militaire, et lorsque la guerre de 1870 était déclarée, il n’avait pas hésité à demander un commandement : on le lui avait refusé ! Aux premiers désastres, il ne se souvenait plus des refus qu’il avait essuyés, il allait droit au drapeau, au camp de Metz ; il se présentait à l’empereur pour servir en volontaire, et c’est en volontaire qu’il s’enfermait à Metz avec nos soldats, partageant leurs misères, leurs derniers combats, la douleur de la capitulation, respecté par ses anciens lieutenans d’Afrique qui revoyaient en lui le chef de leur jeunesse fait pour les commander. Il renouait avec l’armée par la souffrance supportée en commun. Le soldat se retrouvait en lui jusqu’au bout, et c’est le soldat d’un autre temps, inaccessible aux défaillances, qui méritait surtout d’être remis en honneur dans un intérêt militaire, pour l’instruction des armées.

Ces jours sont passés pour l’Europe comme pour la France, et depuis vingt ans, depuis cette guerre de 1870, où Changarnier figurait pour la dernière fois, bien des événemens se sont succédé ; bien des transformations de tout ordre, lentement préparées, décidées ou précipitées au dernier moment par des circonstances imprévues, s’accomplissent ou sont en train de s’accomplir : témoin cette sorte de drame international qui se déroule depuis quelque temps à la surface du continent où toutes les puissances, et la France et la Russie, et l’Angleterre et l’Allemagne et l’Autriche, ont leur rôle, où toutes les positions semblent changées.

Il est certain que la visite de l’escadre française à Cronstadt et à Portsmouth, cette visite devenue désormais historique, a créé ou dévoilé de nouveaux rapports, qu’elle a eu des effets destinés sans doute à se prolonger ; elle a été comme un coup de théâtre retentissant dans les affaires de l’Europe, et sans prétendre diminuer la signification des entrevues que d’autres souverains peuvent avoir entre eux, on ne peut pas vraisemblablement attacher la même importance à la rencontre récente de l’empereur d’Allemagne et de l’empereur d’Autriche à Schwarzenau, à l’occasion des manœuvres de l’armée autrichienne. L’empereur Guillaume, à peine remis des indispositions qui l’ont momentanément éloigné de Berlin, après son voyage à Londres, et l’empereur d’Autriche ont tenu, il faut le croire, à se rencontrer, à échanger leurs vues sur les derniers incidens européens, peut-être à prouver que, quant à eux, ils restaient toujours unis. Ils n’ont pas voulu faire de l’entrevue de Schwarzenau une réponse calculée, concertée aux fêtes de Cronstadt et de Portsmouth. Cronstadt est un événement, une nouveauté dans le monde, Schwarzenau n’est pas un événement et n’a rien changé, rien effacé. Au fond, il est bien clair que l’opinion d’une partie de l’Europe est restée ébranlée par ces récens mouvemens, que tous les esprits ne cessent de se préoccuper de ce qui pourrait en résulter, que les impressions se succèdent. Au premier moment, à Berlin, à Vienne et même à Londres, on a visiblement éprouvé une désagréable surprise en voyant ce rapprochement franco-russe se manifester avec cet éclat, l’Europe pour ainsi dire partagée en deux camps, une alliance nouvelle opposée à la triple alliance. Puis on s’est efforcé de se rassurer, on a commencé à s’accoutumer à ce qu’on ne pouvait empêcher, à cette idée d’une organisation nouvelle de l’Europe. On a épuisé les explications, les commentaires, toutes les raisons qu’on avait de se tranquilliser, et dont la première, la plus décisive est certainement que la Russie et la France en se rapprochant n’ont pas songé à troubler l’Europe, à se jeter dans des aventures, qu’elles se sont bornées à constituer une force nouvelle destinée à garantir tous les intérêts, tous les droits aussi bien que la paix elle-même. On est passé du pessimisme de la première heure à une apparence d’optimisme et de confiance, on reviendra peut-être avant peu de l’optimisme au pessimisme. Il ne faut pas s’y fier. Ce serait une singulière illusion de croire que la triple alliance, un instant déconcertée, atteinte dans la prépondérance qu’elle a prétendu s’attribuer, ne cherchera pas à prendre sa revanche. Elle attendra, elle saisira les occasions, et c’est là justement le danger d’une situation où les moindres incidens peuvent être exploités, qu’ils viennent de l’Orient ou de l’Occident, comme on vient de le voir ces jours passés encore, à propos des affaires de Turquie.

C’est la suite d’une vieille histoire. Les luttes d’influence qui agitent l’Occident ont souvent leur retentissement sur le Bosphore, et à vrai dire ce qui vient d’arriver à Constantinople a particulièrement ce caractère de se relier aux derniers mouvemens de l’Europe. Au premier abord, à l’origine, ce n’est pourtant rien de bien extraordinaire. D’après les traités de 1841 et de 1856, qui consacrent le principe de la clôture des Dardanelles, la Porte a gardé le droit d’accorder des firmans de passage à certains navires étrangers. Récemment un navire russe appartenant à ce qu’on appelle la flotte volontaire de la mer Noire, c’est-à-dire une flotte construite avec des dons ou des souscriptions volontaires, ce navire s’est présenté pour franchir les Dardanelles ; les agens ottomans lui ont interdit le passage. Là-dessus l’ambassadeur de Russie à Constantinople, M. de Nelidof, a protesté. On a donné des explications ; le divan s’est rendu aux raisons de l’ambassadeur du tsar, et une entente paraît même s’être établie pour régler à l’avenir le passage des bâtimens russes, sous la réserve de la souveraineté de la Porte. L’affaire semblait dès lors terminée ; mais aussitôt, de Londres, de Berlin, de Vienne, est parti le cri d’alarme. Les Anglais ont cru voir dans ce simple fait le signe d’une pression exorbitante du cabinet de Saint-Pétersbourg à Constantinople et le préliminaire d’une invasion de la marine militaire russe dans la Méditerranée. Les journaux allemands et autrichiens se sont hâtés de saisir ce prétexte et de signaler l’incident comme le premier résultat de l’entente franco-russe. Les uns et les autres se sont élevés avec une passion jalouse contre l’atteinte qui aurait été portée à la convention des détroits. Ce qu’il y a de plus curieux, c’est que ceux qui protestent le plus vivement contre une prétendue violation du traité des détroits sont les mêmes qui depuis quelques années sont les complices d’une violation bien plus réelle, bien plus criante du traité de Berlin, dans les Balkans, contre la Russie. Il paraîtrait donc qu’il y a les traités qu’on ne peut violer et les traités qu’on peut violer selon les circonstances, selon le vent qui souffle, l’intérêt du moment ! Ce n’est pas absolument nouveau dans la diplomatie.

On commençait à se calmer lorsque tout à coup est survenu à Constantinople un incident nouveau qui n’est peut-être pas une suite directe de cette petite affaire des Dardanelles, qui paraît du moins se rattacher à la situation générale. Il y a peu de jours, au lendemain de l’incident des détroits, le sultan Abdul-Hamid, par un acte souverain qui a éclaté à l’improviste, s’est décidé à congédier son grand-vizir, Kiamil-Pacha, et à changer quelques-uns de ses principaux ministres. Il a brusquement renouvelé le personnel de son gouvernement en appelant au grand-vizirat un homme jeune encore, Djevat-Pacha, qui a été employé à quelques missions difficiles et qui était récemment gouverneur de la Crète. Que signifie réellement cette révolution ministérielle ? Le sérail a ses secrets. Le sultan Abdul-Hamid a eu sans doute des raisons de diverse nature, intérieures ou extérieures. Dans tous les cas, le fait caractéristique, dans cette révolution de pouvoir, est évidemment la disgrâce de Kiamil-Pacha. Or Kiamil-Pacha, qui était depuis six ans grand-vizir, passait pour être dans le divan le représentant d’une politique favorable à la triple alliance. Il a peuplé d’officiers et d’agens allemands les administrations militaires et civiles de l’empire. Il n’a cessé de se prêter à la diplomatie équivoque de Vienne et de Berlin dans les affaires des Balkans, en Bulgarie. S’il n’était pas un allié, il était le complice de l’alliance austro-allemande plus peut-être que le sultan ne le désirait. Est-ce à dire qu’Abdul-Hamid ait voulu changer brusquement la direction de la politique ottomane et passer d’un camp à l’autre ? Il est assez vraisemblable qu’il a voulu tout simplement ressaisir son indépendance à demi compromise et se dégager d’une sorte d’inféodation. Il n’en a cependant pas fallu davantage pour réveiller tous les soupçons et mettre le feu à toutes les polémiques, pour qu’à Vienne, à Berlin comme à Londres, on se hâtât de voir dans la révolution ministérielle de Constantinople l’œuvre de la pression franco-russe. Et c’est ainsi qu’on revient sans cesse à une situation plus que jamais peut-être livrée aux contradictions, aux fausses interprétations, aux excitations intéressées qui font à l’Europe une paix précaire.

Le vieux monde n’est pas toujours tranquille ou il ne l’est pas sans de vagues et perpétuelles inquiétudes ; le nouveau monde l’est encore moins, et on pourrait reprendre ce mot d’un écrivain américain qui autrefois, à propos des expositions européennes alors au début, prétendait dans une boutade humoristique que si on faisait une exposition de pronunciamientos, de coups d’état, de dictatures, l’Amérique aurait droit à la première place. L’Amérique du Sud n’a pas perdu ses droits. Les révolutions ne cessent sur un point de l’immense continent hispano-américain que pour recommencer sur un autre point. Le Chili lui-même, qui a si longtemps passé pour la république espagnole modèle, sort à peine d’une longue guerre civile qui a épuisé le pays.

Depuis huit mois, en effet, la lutte était ouverte sur le territoire chilien qui est partout resserré entre les Andes et l’Océan-Pacifique, mais qui s’étend en longueur du Pérou à la Terre de Feu ; elle se déroulait à travers les péripéties et les épisodes étranges sur terre et sur mer, entre deux partis ennemis. Dans un camp était un président, M. Balmaceda, qui se jouait de la constitution et des lois, qui disposait en dictateur des forces et des ressources du pays ; d’un autre côté s’était formé et levé en armes un parti qui s’est appelé le parti « congressiste, » qui ralliait sous son drapeau des hommes du parlement et de toutes les opinions, tous ceux qui voulaient résister à la dictature. M. Balmaceda restait au centre du gouvernement, à Santiago ; l’insurrection avait établi son quartier-général au nord, à Iquique, où elle s’était organisée. Quoiqu’il y ait eu depuis huit mois des rencontres sanglantes et même des batailles navales meurtrières, la lutte aurait pu se prolonger indéfiniment entre des adversaires séparés par de vastes espaces, lorsque l’insurrection s’est décidée récemment à aller chercher son ennemi autour de Valparaiso, où M. Balmaceda paraissait se concentrer avec ses forces. L’armée congressiste a débarqué, en effet, sous les ordres du général del Canto auprès de Valparaiso, et il n’a fallu rien moins que cinq ou six jours de batailles pour décider la victoire en faveur de l’insurrection. La défaite de l’armée présidentielle entraînait la chute de Valparaiso, qui, à son tour, entraînait la dispersion du gouvernement dictatorial et la prise de la capitale du Chili, de Santiago. Aujourd’hui, Balmaceda a disparu, les congressistes sont maîtres de tout. Les armes ont décidé, l’œuvre politique commence. La question est désormais de savoir ce que feront les vainqueurs pour reconstituer un ordre régulier et légal, pour réparer les désastres d’une longue guerre civile qui laisse au Chili un dangereux héritage de ruines et d’anarchie.


Quelle étrange fortune des choses et des hommes ! quelles mobilités sur la scène publique ! Au milieu des affaires du jour, voici la disparition d’un homme qui a été le premier personnage de l’état en France, et dont la mort n’est même pas un événement. Après avoir été président de la république, M. Jules Grévy vient de s’éteindre, à quatre-vingt-quatre ans, obscurément et sans bruit, dans sa résidence de Mont-sous-Vaudrey. Il a marqué, dans une carrière plus longue que brillante, par une fidélité invariable aux idées républicaines et par une certaine simplicité sévère de tenue qui firent de lui le président de l’assemblée nationale en 1871, puis le successeur de M. le maréchal de Mac-Mahon à la présidence de la république. Il avait assurément, dans sa magistrature, de la correction, de la finesse, l’expérience des affaires. Il eut même son moment d’autorité le jour où, par son adresse, sans rien livrer de l’honneur de la France, il réussissait à détourner une guerre redoutable à propos du commissaire Schnæbelé. Le malheur de M. Jules Grévy a été de finir médiocrement comme personnage public. Son mérite fut de sauver sa dignité personnelle des incidens qui marquèrent sa chute. Sa sagesse a été de se renfermer depuis, silencieux et réservé, dans cette retraite où il vient de s’éteindre comme un homme qui était déjà d’un autre temps.

CH. DE MAZADE.