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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1887

Chronique n° 1330
14 septembre 1887


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 septembre.

On dispute depuis trois mois, on disputera longtemps encore, sans être vraisemblablement plus près de s’entendre. On s’épuisera en subtilités, en vaines polémiques sur la gauche et sur la droite, sur la tactique républicaine et sur la tactique conservatrice, même sur la révolution et la contre-révolution, comme on le fait assez plaisamment : on n’aura réussi qu’à se débattre dans le vide, à occuper les loisirs de la saison. Il n’en sera ni plus ni moins, parce que c’est la force des choses qui crée les situations, parce que ce sont les événemens qui décident de la conduite des gouvernemens et des partis.

Les événemens qui se sont passés il y a quelques mois n’ont aucun sens, ou ils ont imprimé d’avance, indépendamment de la volonté des hommes, un certain caractère au cabinet sorti presque à l’improviste d’une crise assez sérieuse. On en dira ce qu’on voudra, on épiloguera à perte de vue, le ministère qui existe encore est venu au monde pour retenir la France au bord d’une guerre préparée par une turbulente irréflexion et pour rendre au pays une certaine confiance par la conciliation et la tolérance dans les affaires morales, par la réparation et l’ordre dans les affaires d’économie publique. Il est né pour pacifier, non pour combattre, pour refaire en même temps un budget et des finances. C’est le sens évident, avoué, des premières déclarations de M. le président du conseil, déclarations qui ont pris une signification plus accentuée par les contestations dont elles ont été l’objet, et par l’insistance que le chef du cabinet à mise à les renouveler. C’est aussi ce qui explique l’attitude à demi confiante, à demi sympathique des conservateurs du parlement, suspendant toute hostilité devant un ministère de paix publique. C’est ce qu’on peut appeler un armistice tacite né des circonstances et d’une nécessité supérieure. Que cette situation soit incohérente et indécise, qu’il y ait des oscillations, des tiraillemens, des contradictions entre les actes et les paroles, que le gouvernement, un peu novice lui-même dans son rôle, soit de plus démenti par ses préfets comme on l’a vu depuis quelques jours, c’est possible. Que cette expérience d’une politique de halte et de trêve, contrariée par toutes les passions jalouses de parti et de secte, puisse ne pas réussir du premier coup, cela se peut encore. L’expérience n’est pas moins engagée, et par une curieuse coïncidence, au moment où se passent ces événemens, on vient d’inaugurer au Père-Lachaise, avec une dignité silencieuse et recueillie, le monument de M. Thiers, de celui qui le premier, il y a déjà bien des années, a tracé avec tout l’art de son ingénieuse sagesse le programme de la république modérée, libérale et tolérante. Cette simple commémoration, à laquelle les partis extrêmes se sont hâtés naturellement de mêler leurs injures, en dit plus que toutes les polémiques. Elle est aujourd’hui plus qu’un hommage rendu à un homme : elle se lie à cette expérience nouvelle, à ce retour contemporain vers la politique que M. Thiers a proposée inutilement quand il était encore de ce monde, et dont dix années d’agitations stériles sont venues démontrer la prévoyante justesse.

Toutes les subtilités des polémistes n’y feront rien, elles ne changeront pas la situation que la force des choses a créée, que l’avènement du ministère n’a fait que dévoiler. Il ne s’agit point aujourd’hui, pas plus qu’il y a quinze ans, de choisir entre la république et la monarchie : c’est une question qui ne se tranche pas d’habitude par des discussions de journaux. Il s’agit de remettre un peu d’ordre dans les affaires troublées de la France, d’assurer au pays un bon gouvernement, la paix religieuse, l’équité administrative, la régularité financière, des lois protectrices, des réformes, si l’on veut, qui soient des réformes sérieuses, pratiques ; il s’agit de tout cela, et la première nécessité pour suivre utilement cette politique est d’en accepter les conditions, de ne pas mêler un peu de radicalisme à des velléités de modération, de se défendre de tout esprit d’exclusion, de ne pas craindre l’alliance de toutes les bonnes volontés. Ce n’est malheureusement pas toujours là ce qu’on fait. Une des idées les plus étroites, les plus fausses, de certains républicains qui en ont tant d’autres de ce genre, est l’idée qu’ils se font du gouvernement et du régime parlementaire. À suivre les polémiques qui se croisent, surtout depuis l’avènement du ministère Bouvier, on dirait que les républicains ont seuls le privilège de régner et de gouverner, qu’ils ont tous les droits dès qu’ils ont la majorité, que le régime parlementaire n’existe que pour être entre leurs mains un instrument de domination et de guerre contre leurs adversaires. Le dernier mot du système est cette étrange théorie développée avec complaisance depuis quelque temps, accepte jusqu’à un certain point par M. le président du conseil, qu’un ministère républicain n’a point à s’occuper des conservateurs et de leur vote, qu’il ne doit avoir qu’une majorité de républicains, que par conséquent il doit tout sacrifier pour maintenir cette majorité. Si ce n’était pas de la part de M. le président du conseil un artifice de tactique et de langage, la théorie serait extraordinaire. Elle serait une dérision du régime parlementaire ; elle ne tendrait à rien moins qu’à mettre hors la loi, dans le parlement, un tiers, de l’assemblée, dans le pays plus de 3 millions de Français, réduits à ne compter pour rien dans la délibération de leurs propres affaires, de la France, C’est là ce que les raffinés de la république appellent leur libéralisme. Ils n’admettent même pas, — on l’a vu ces jours derniers dans le département de l’Aube, — qu’on introduise dans une simple commission permanente un conservateur des plus modérés.

Que les radicaux redoublent aujourd’hui de passion exclusive et de violence, ils savent bien ce qu’ils font, ils sont dans leur rôle, en s’efforçant d’imposer à un ministère nouveau une solidarité, une politique, des conditions de gouvernement faites pour rejeter tout, ce qui est conservateur dans une irréconciliable hostilité, ils créent une situation où ils se croient sûrs de finir par dominer. Ils multiplient les difficultés pour en profiter. Que des républicains qui se disent modérés, qui veulent l’être probablement, se prêtent à ces tactiques ou paraissent partager ces passions exclusives de peur d’avoir l’air de s’allier avec les conservateurs, c’est ce qu’il y a de plus curieux. Ils ne s’aperçoivent pas qu’ils se préparent à eux-mêmes, à eux les premiers, une inévitable et irréparable défaite, que leur seule chance, puisqu’ils se disent modérés, est de s’allier avec tout ce qui est modéré pour soutenir le ministère dans sa politique d’apaisement et de réparation. Et quand, par une subtilité de plus, pour le rassurer à demi, on prétend qu’on ne veut pas du vote des conservateurs dans le parlement, qu’on veut tout simplement leur enlever les voix qu’ils ont conquises, que les républicains ont perdues aux élections dernières, on ne voit pas qu’on se paie d’un mot qui est un non-sens, qu’on joue avec la vérité des choses. Comment donc, en effet, les a-t-on perdues, ces voix qu’on regrette, qui sont passées aux conservateurs ? On essaierait vainement de s’abuser, ce qui s’est passé aux élections de 1885 reste une protestation contre cette politique de républicanisme radical qui, en quelques années, a fatigué le pays de vexations et d’agitations stériles, qui a mis le trouble dans les consciences, l’incohérence dans l’administration, le déficit dans les finances, l’inquiétude et la défiance partout. Comment se flatte-t-on aujourd’hui de les reconquérir, ces voix perdues, de les rallier à la république ? Ce n’est pas apparemment en continuant et en poussant à outrance, comme le demandent les radicaux, la politique qui a fait reculer le pays il y a deux ans. On ne peut donc espérer regagner la masse conservatrice, devenue défiante, que par une politique nouvelle, en la rassurant dans ses intérêts moraux et matériels menacés, et on en revient toujours à cette nécessité d’un gouvernement d’apaisement, de réparation qui reste le premier et le dernier mot d’une situation que la force des choses a créée. On ne donnera pas le change au pays par des jeux de tactique et de polémique.

Le mieux serait assurément de se perdre un peu moins dans toutes ces vaines querelles de partis également embarrassés, et de s’attacher un peu plus aux affaires sérieuses, au budget que M. le président du conseil a préparé pour la rentrée des chambres, à cet essai de mobilisation qui vient de se faire autour de Toulouse, dans les régions du Languedoc. Ce n’est point, certes, que la curiosité et l’attention aient manqué à ce déploiement partiel et nouveau de nos forces militaires, à cette mobilisation du 17e corps de notre armée. Peut-être même y a-t-il eu trop de curiosité agitée et futile, — trop de stratégistes de bonne volonté en campagne, trop d’historiographes accourus comme à une représentation et impatiens d’expédier leurs bulletins de fantaisie, leurs récits tout préparés. Peut-être, à vrai dire, cette expérience aurait-elle gagné à être moins escortée, moins entourée d’un bruyant apparat, à rester une opération sérieuse et discrète, laissée aux soins et au zèle des chefs de notre armée, de nos officiers. Notre malheur est de tout transformer en spectacle, de ne pouvoir rien faire sans occuper le monde entier d’un simple embarquement de troupes ou de la cuisine de nos soldats dans leur bivouac. Cette mobilisation du 17e corps, dégagée d’un certain apparat factice, ne garde pas moins un singulier intérêt. M. le ministre de la guerre, qui a voulu assister au dernier acte de cette représentation militaire et qui a tenu à haranguer les officiers rassemblés autour de lui dans un banquet, a dit que la mobilisation était devenue une nécessité, ne fût-ce que pour dissiper les doutes qui s’étaient élevés et qui pouvaient être une faiblesse. Ceux qui ne voyaient pas dans la mobilisation un intérêt des plus pressans n’avaient aucun doute ni sur le dévoûment de nos soldats ni sur l’habileté de nos officiers. Ils pensaient seulement que cette expérience n’aurait rien de décisif, parce qu’elle n’offrirait qu’une image lointaine, très approximative de la guerre, que, de plus, la dépense dépasserait probablement toutes les prévisions, et que ce qu’elle coûterait pourrait être utilement employé à fortifier d’autres parties de notre organisation militaire.

De toutes ces questions soulevées par la mobilisation, une seule est parfaitement résolue. On peut dire aujourd’hui que, par elle-même, cette opération si complexe, si minutieuse, qui embrasse tant de services divers, s’est accomplie de la manière la plus heureuse. Qu’il y ait eu des lacunes, des défectuosités de détail, c’est possible, c’est vraisemblable ; c’est l’affaire de nos officiers de rectifier, de perfectionner le puissant et délicat instrument qu’ils ont entre les mains. Dans son ensemble, dans ses traits principaux, la mobilisation a réussi. Tous ces réservistes arrachés à leurs foyers, à leurs travaux, à leurs industries, se sont rendus sans murmure, avec exactitude, et une fois incorporés dans leurs escadrons, dans leurs compagnies de guerre, ont marché comme de vieux soldats. Embarquemens, débarquemens de personnel et de matériel, répartitions des troupes et des services, tout s’est exécuté avec ponctualité, sans trouble, sans confusion. Les transports de toute sorte, opérés pendant quelques jours par la compagnie du chemin de fer du Midi, se sont faits avec autant d’ordre que de célérité, sans le moindre accident, sans interruption des services civils. Tout a marché de la meilleure façon sous les ordres de M. le général Bréart, commandant du 17e corps. Voilà le fait ! C’est un premier résultat dont il n’y a pas sans doute à exagérer la portée, qui reste néanmoins l’honneur de nos officiers, qui est fait aussi pour raffermir la confiance de la France dans son armée et dans ses chefs.

À voir comment tout marche en Europe, le trouble des esprits, la confusion des rapports, la contradiction des politiques sur les incidens qui se succèdent, sur des questions d’où dépend peut-être la paix du monde, il serait certes plus que jamais difficile de savoir ou de prévoir où l’on en viendra. Si les affaires de notre vieux continent finissent par se débrouiller, si on arrive à s’entendre entre grandes puissances qui ont des passions, des ambitions et des intérêts si différens, ce ne sera pas sans peine. Ce ne sera pas non plus la faute de ceux qui passent leur temps à déchiffrer à leur manière les énigmes de la diplomatie, à imaginer des combinaisons, à faire voyager les souverains, le tsar et l’empereur d’Allemagne pour se rencontrer, et qui, sous prétexte de tout éclaircir, de tout savoir, ne font qu’obscurcir tout. Il n’y a qu’une chose certaine, saisissable, c’est que l’Europe, reste dans une situation où tout est difficile et où ces malheureuses affaires de Bulgarie, en entrant dans une phase nouvelle, sont venues créer un embarras de plus. Comment donc se termineront-elles, ces étranges affaires bulgares qui, depuis quelques jours, donnent autant d’occupation aux nouvellistes qu’aux chancelleries ?

Evidemment, le prince Ferdinand de Saxe-Cobourg, en se jetant dans cette aventure, a cédé à un mouvement de jeunesse et de témérité plus qu’à des conseils à demi prudens. Il a écouté complaisamment des hommes dans l’embarras qui avaient besoin d’un prince, et il n’a pas su résister à la tentation d’une couronne, fût-ce une couronne en Bulgarie. Il n’a vu que ce qui lui plaisait ; il ne s’est rendu compte ni de la situation intérieure du pays où il était appelé à régner ni des complications d’intérêts extérieurs qui devaient fatalement lui rendre le règne impossible, ou, s’il a tout vu, il a eu confiance en lui-même, il a compté sur la fortune qui sourit à la jeunesse. Aujourd’hui, il est dans le guêpier, et il n’en est plus à s’apercevoir qu’il est plus facile d’aller à Sofia à travers des ovations habilement préparées que d’y rester. Arrivé depuis quelques semaines, il est déjà aux prises avec toutes les difficultés intérieures. Dès les premiers jours, il a pu perdre quelques-unes de ses illusions ; il a vu ce qui l’attendait à la peine qu’il a éprouvée pour former un ministère. Il le voit à tout instant depuis aux résistances et aux défiances qu’il rencontre. Isolé dans son palais de Sofia, le prince Ferdinand n’est pas même sûr de trouver une fidélité complète dans l’armée, qui a gardé le souvenir du prince Alexandre ; il est menacé par les insurrections militaires, qui ne sont pas impossibles, ou par les invasions des émigrés bulgares, qui rôdent autour des frontières. D’un autre côté, il a visiblement soulevé des susceptibilités religieuses ; il est du moins accueilli avec une réserve significative par le clergé, qui obéit aux instructions de l’exarque de Constantinople, et c’est probablement pour déjouer cette opposition que le gouvernement de Sofia a songé à tirer de son couvent un vieil exarque dépossédé il y a dix ans. Bref, l’état intérieur de la Bulgarie n’est rien moins que rassurant, et serait bien fait pour inspirer au souverain de quelques jours ces idées de retraite dans ses terres de Hongrie ou d’abdication qui lui étaient récemment prêtées ; mais de toutes les difficultés de cette aventureuse entreprise, la plus grave est sans nul doute dans les complications extérieures qui ne pouvaient manquer de se produire, qui se sont déclarées aussitôt et qui rendent l’établissement du prince Ferdinand à Sofia à peu près impossible.

C’est là, en effet, la question aujourd’hui. En réalité, le prince Ferdinand de Cobourg est seul devant l’Europe, qui a refusé de le reconnaître, qui voit dans son avènement une illégalité diplomatique, une violation du droit international créé par le traité de Berlin. Les sympathies qu’il peut trouver dans quelques cabinets restent discrètes et ne vont pas jusqu’à un appui décidé. L’opposition de la Russie, au contraire, est nette, formelle, déclarée ; la Russie ne reconnaît pas plus le prince Ferdinand qu’elle n’a reconnu tout ce qui s’est fait en Bulgarie depuis deux ans, et elle n’est plus seule à soutenir cette politique. La Porte, qui est en apparence la plus intéressée, puisqu’elle est la puissance suzeraine dans les Balkans, flotte entre toutes les résolutions, craignant de se séparer de la Russie, pressentant bien que, si le traité de Berlin doit disparaître par suite de ces affaires bulgares, c’est elle qui est exposée encore à payer les frais de l’aventure. Comment sortir de là et arriver à un dénoûment ? On a dit récemment que la Russie aurait été disposée à se concerter avec la Porte pour aller rétablir l’ordre légal en Bulgarie ; on a même prononcé le nom de l’officier russe qui serait envoyé avec un commissaire ottoman à Sofia, et on a ajouté que cette mission restauratrice serait à l’heure qu’il est l’objet d’une négociation poursuivie en Europe ; mais il est bien clair que cette combinaison réveille les plus puissans antagonismes, que tout ce qui peut attester la prépondérance russe dans les Balkans n’est pas de nature à être accepté sans résistance par l’Autriche. La contradiction des politiques éclate encore une fois, et c’est ici que M. de Bismarck entre en scène avec l’intention bien apparente de reprendre son rôle « d’honnête courtier. » Évidemment, M. de Bismarck a manœuvré de façon à regagner l’amitié ou l’alliance de la Russie en maintenant comme elle l’autorité du traité de Berlin, en soutenant sa politique dans les Balkans, sans trop se séparer toutefois de l’Autriche. Quelle est la mesure des concessions qu’il est disposé à faire au cabinet de Saint-Pétersbourg ? Était-ce là l’objet primitif de cette entrevue de l’empereur Guillaume et de l’empereur Alexandre III, qui avait été peut-être rêvée et qui s’en est allée en fumée ? Toujours est-il que le chancelier de Berlin se sert visiblement aujourd’hui de ces affaires bulgares comme il s’est servi de tant d’autres incidens, et ce n’est pas ce qui en diminue la gravité.

Depuis longtemps, sans doute, l’Angleterre n’avait en une Session aussi laborieuse, aussi prolongée, aussi traînante. Le parlement encore réuni a de la peine à arriver au terme de ses longs débats, qui ont eu presque tous invariablement un objet unique, et il ne va prendre ses vacances ces jours prochains, peut-être aujourd’hui, que pour laisser le gouvernement de la reine aux prises avec une de ces questions qu’un vote parlementaire ne peut pas résoudre, que la force tranche encore moins. Toute cette session s’est passée à disputer sur les affaires d’Irlande et sur le bill de coercition, et sur le bill agraire et sur l’abolition de la Ligue nationale. Le ministère a tenu à être armé de toutes pièces ; il l’a été avec l’appui des libéraux unionistes, qui l’ont soutenu jusqu’au bout, en dépit de l’opposition obstinée, infatigable de M. Gladstone, de ses amis et des députés irlandais. Aujourd’hui, la lutte est engagée ; elle ménage sans doute de rudes épreuves et peut-être plus d’une surprise au gouvernement, qui entreprend de réduire une nation animée d’une passion inextinguible, façonnée par une oppression séculaire à toutes les extrémités et à toutes les ruses de la résistance. La lutte a commencé par la proclamation qui est comme le préliminaire de la suppression de la Ligue nationale, qui a visiblement la prétention d’atteindre cette Ligue, maîtresse souveraine de l’Irlande, dans son organisation, dans ses moyens d’action, dans ses chefs, et elle s’est ouverte, il faut l’avouer, dans des circonstances particulièrement pénibles. Pour son début, cette répression nouvelle qu’on inaugure est accompagnée des cris des malheureux expulsés de leurs fermes, de leurs maisons, et chassés comme un troupeau sur les chemins. Ces jours derniers, en effet, ont commencé des scènes faites pour retentir douloureusement non-seulement en Irlande, mais en Angleterre et partout où il y a un sentiment d’humanité. On a vu se reproduire avec tout l’appareil de la force publique, dans le comté de Limerick, les exécutions ou les expéditions impitoyables connues sous le nom d’évictions. La police, mise en campagne, a jeté hors de leur dernier asile des fermiers sans ressources, des femmes avec leur cortège de petits enfans demi-nus, jusqu’à une septuagénaire infirme qui a été brutalement transportée hors d’une demeure occupée par sa famille depuis deux siècles. Par une triste fatalité, ces scènes au moins malheureuses ont coïncidé avec la proclamation contre la Ligue, avec les poursuites dirigées contre un député irlandais, M. O’Brien, et ont été le signal d’une recrudescence d’agitation. Les chefs de la ligue ont décidé aussitôt de réunir un immense meeting de protestation. Le gouvernement s’est hâté d’interdire le meeting. Les députés irlandais ont porté la question devant le parlement, répondant par des défis à ce qu’ils appelaient les provocations du ministère, déclarant qu’ils se réuniraient quand même, et voilà la guerre plus que jamais allumée : du premier coup, elle pouvait être sanglante !

C’est à Ballycoree ou dans une localité voisine, à Ennis, dans le comté de Clare, que le meeting devait se réunir. Au jour fixé, les chefs irlandais, le lord-maire de Dublin, M. Sullivan, des députés, M. Dillon, M. William O’Brien, M. Cox, ont été exacts au rendez-vous ; ils étaient même accompagnés d’un député anglais, M. Stanhope, qui est le frère d’un des secrétaires d’état et n’est pas moins un ardent partisan du home-rule. Des milliers d’Irlandais avaient répondu à l’appel. Le gouvernement, de son côté, avait pris ses mesures et avait envoyé, avec une police nombreuse, des forces de cavalerie sous les ordres du colonel Turner. On était en présence, un conflit pouvait éclater d’un instant à l’autre entre la force publique et la multitude excitée ; mais ici s’est produite une particularité curieuse, qui ressemble à une ruse de guerre. Tandis que le colonel Turner et la police occupaient Ballycoree où le meeting devait d’abord se tenir, les chefs nationalistes, M. Sullivan, M. Dillon, M. O’Brien, M. Stanhope, restaient à quelque distance, à Ennis, rassemblant autour d’eux leurs partisans, passionnant la foule par leurs discours. Ce n’est qu’après un peu de temps que le colonel Turner, averti de ce qui se passait, a pu se rendre à Ennis pour disperser le meeting. Les chefs irlandais, sans opposer de résistance, se sont bornés à remettre au chef de la force armée leurs protestations, et on s’est retiré satisfait de part et d’autre, les uns parce qu’ils s’étaient réunis quand même ; les autres parce qu’ils avaient dispersé la foule. Tout s’est passé ainsi assez heureusement, au moins sans choc sanglant. C’est bon pour une fois, mais ce n’est là évidemment que le premier acte du drame, le commencement d’une lutte où le ministère de lord Salisbury est exposé à épuiser ses forces sans honneur pour lui-même, sans profit pour la nation anglaise, qui, à chaque élection nouvelle, se montre de plus en plus partagée. On dispersera des meetings, on ne réduira pas l’Irlande au silence, et la question risque d’être encore, dans six mois, ce qu’elle est aujourd’hui, si elle n’est pas aggravée.

La dernière session politique de l’Espagne ne s’est point passée et ne s’est pas surtout terminée sans laisser entrevoir une situation singulièrement laborieuse et embarrassée. La clôture un peu précipitée des chambres a eu, il est vrai, l’avantage de suspendre provisoirement tous les conflits intérieurs, de jeter un voile sur les difficultés, en sauvant peut-être le ministère de M. Sagasta de quelque mésaventure.

Le monde officiel et parlementaire s’est dispersé avec l’été, et depuis quelques semaines le gouvernement est moins à Madrid que dans les provinces du nord de la Péninsule, où la reine régente est allée en villégiature avec le jeune roi, avec la cour. La souveraine est naturellement aussi accompagnée de quelques ministres, du président du conseil lui-même ; et, à l’exemple de la cour, du gouvernement, bon nombre de personnages de la politique ou du haut monde espagnol se sont donné rendez-vous sur cette côte de Saint-Sébastien, dans le voisinage de la France. C’est pour le moment une station de plaisir et de repos sur ces rivages cantabriques d’un pittoresque si original. La reine Christine, régente d’Espagne pour le jeune prince destiné à régner sous le nom d’Alphonse XIII, si le destin ne lui est pas contraire, recueille aujourd’hui les fruits d’une sagesse aussi avisée que loyale. Elle a su, dans un veuvage prématuré et porté avec une dignité simple, désarmer les préjugés que sa qualité d’étrangère pouvait éveiller, apaiser les susceptibilités ou les antipathies par sa gracieuse droiture. Elle a eu surtout l’art de gagner le respect des partis en leur laissant toute liberté, en restant dans son rôle de souveraine impartiale et bienveillante pour tous, sans engager la couronne dans leurs querelles et leurs rivalités. Aussi, dans ses voyages comme à Madrid, est-elle entourée d’une déférence qui est comme le signe visible d’une honnête popularité, et même dans ce pays basque qu’elle visite aujourd’hui, où le carlisme est encore si vivace, elle reçoit les hommages des plus vieux partisans du prétendant, tels que le marquis de Valdespina. Le séjour paisible au milieu de populations jalouses de leurs privilèges est sans aucun doute la marque la plus sensible d’un certain apaisement dont profite le ministère lui-même. Sous cette apparence de calme et de bon accueil, cependant, les difficultés intimes ne laissent pas de subsister ; et si le cabinet de M. Sagasta a pu sortir à peu près intact des dernières luttes de la session, s’il s’est sauvé pour la saison, il ne reste pas moins dans une situation assez critique, dont le président du conseil est probablement le premier à Sentir les dangers. M. Sagasta, dans ses loisirs de Saint-Sébastien, a eu, depuis quelques jours, tout le temps de réfléchir sur les embarras qu’il a déjà éprouvés et sur ceux qui l’attendent encore.

Que le ministère espagnol, à la veille du voyage de la reine régente dans les provinces du nord, ait eu à craindre une fois de plus des agitations révolutionnaires, peut-être quelque tentative nouvelle d’insurrection militaire préparée dans l’ombre par des conspirateurs obstinés, c’est possible, on l’a dit. Le gouvernement de Madrid a eu, dans tous les cas, l’habileté ou la bonne fortune de de jouer ces projets de sédition, désavoués d’ailleurs tout récemment encore par le plus éloquent des républicains, M. Castelar ; mais ce n’est pas peut-être par la république que le ministère espagnol est le plus menacé aujourd’hui : sa faiblesse est dans sa situation, dans sa politique, dans les incidens qui le poursuivent, qui se succèdent comme pour lui tendre à tout instant de nouveaux pièges.

Le dernier de ces incidens est ce qui vient de se passer au sujet de l’île de Cuba, qui, au dire d’une dépêche américaine de fantaisie, aurait été encore une fois en pleine insurrection. La belle possession espagnole des Antilles n’est nullement insurgée ni même sérieusement menacée ; il y a seulement à Cuba une vieille plaie : la corruption administrative. Le fait est que de tout temps, sous tous les ministères, Cuba a été un peu considérée comme une contrée où les Espagnols maltraités par le sort vont refaire leur fortune moyennant quelques fonctions de finance ou de douane. C’est la terre privilégiée où fleurissent tous les abus, qui ont des complices ou des protecteurs jusqu’à Madrid, et toutes les fois qu’on veut toucher à cette exploitation organisée de la riche colonie, l’émotion est grande, toutes les influences s’en mêlent, les conflits éclatent. Il y a quelque temps, un capitaine-général de l’île, le général Calleja, a voulu faire quelques exemples : il a rencontré aussitôt mille difficultés, et il a préféré rentrer en Espagne. Le ministère a cru faire merveille en choisissant pour remplacer le gouverneur démissionnaire le général Salamanca, dont il craignait l’opposition au sénat et dont il trouvait l’occasion de se débarrasser par un beau commandement quelque peu lointain. Malheureusement, le général Salamanca est un de ces militaires, comme il y en a tant dans d’autres pays, qui aiment le bruit, qui ne peuvent rien faire comme les autres. À peine nommé, le général Salamanca a commencé par trop parler. Il a eu, lui aussi, ses indiscrétions, ses affaires d’honneur à propos de la divulgation de ses conversations. Il a sonné la trompette, annonçant qu’il allait tout réformer à Cuba, et s’érigeant même assez sottement en adversaire ou en censeur du ministre d’outremer. Il a si bien fait que le gouvernement s’est vu réduit à annuler le décret qui le nommait gouverneur de l’Ile de Cuba, au risque de se désavouer lui-même. Comme il fallait cependant faire quelque chose et ne pas paraître reculer devant la corruption, le commandant provisoire de Cuba a été chargé de procéder à quelques épurations. Tout cela a retenti à La Havane et a provoqué quelques manifestations, une certaine agitation. Les manifestations semblent déjà apaisées, les embarras restent pour le ministère, qui aura sûrement à répondre devant les chambres et de ses légèretés et des réformes qu’il se propose de réaliser à Cuba.

Ce n’est, si l’on veut, qu’un incident. Le malheur est que depuis quelque temps les incidens se pressent dans les affaires politiques et ministérielles de l’Espagne. Tantôt, comme on l’a vu aux derniers jours de la session, c’est le ministre de la guerre, le général Cassola, rencontrant la plus vive résistance au sujet de ses projets de réforme militaire et frappant de révocation en plein sénat un de ses directeurs, considéré dans l’armée, le général Primo de Rivera. Tantôt c’est la malencontreuse aventure du général Salamanca et sa querelle avec le ministre d’outre-mer, M. Balaguer. Le plus souvent, ce sont des conflits à peine déguisés, toujours prêts à renaître, entre les membres du cabinet qui représentent des opinions différentes. On va ainsi, et le secret de tous ces incidens, c’est que le ministère, divisé lui-même, placé en face des divisions de sa majorité, est réduit à flotter entre toutes ces directions sans rien prévoir, à paraître souvent se contredire. Le voyage de la reine dans les provinces basques est sans doute pour le moment une diversion heureuse, et le président du conseil y a trouvé une occasion favorable pour laisser aller les choses avec sa nonchalance un peu fataliste. Il faudra pourtant se décider, et c’est là justement ce qu’il y a de délicat pour M. Sagasta, qui est au pouvoir depuis près de deux ans, qui, après avoir épuisé tous les expédiens ministériels, semble bien près d’être au bout de sa diplomatie. Placé entre les constitutionnels modérés représentés par M. Alonso Martinez, par le général Martinez-Campos, et les libéraux plus avancés, dont le ministre des affaires étrangères, M. Moret, est un des chefs, M. Sagasta a mis jusqu’ici son art à tout concilier. Il a réussi à vivre, non à se faire une majorité bien sûre ni même à maintenir l’unité dans son cabinet, éprouvé par de perpétuels conflits intimes. Il ne peut songer à se présenter de nouveau devant les chambres avec le cabinet tel qu’il est, et la difficulté pour lui est de faire un choix sans s’aliéner les modérés constitutionnels ou les libéraux démocrates.

C’est là la question qui s’agite dans les paisibles loisirs de Saint-Sébastien : elle contient cette autre question d’une évolution complète de la politique espagnole, d’un changement possible de ministère, qui peut être la première épreuve sérieuse pour une régence popularisée par sa bonne grâce au-delà des Pyrénées.


CH. DE MAZADE.