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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1865

Chronique n° 802
14 septembre 1865


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.



14 septembre 1865.

Bien que la convention de Gastein soit maintenant un fait aussi accompli, aussi vieux, aussi passé et trépassé que la moisson dernière, la pénurie des temps veut qu’à moins de mâcher à vide on s’en occupe encore. Cette convention possède une qualité éminente : elle est le plus européen des faits consommés cet été ; elle a un autre avantage, elle ne règle que ce qui s’appelle en latin tudesque un provisorium ; or, sur le provisoire, la discussion conserve tous ses droits. Si en France le superflu est chose nécessaire, le provisoire en Allemagne est chose éternelle. Les arrangemens de 1851 et 1852, qui disposaient de la condition des duchés de l’Elbe dans leurs rapports avec le Danemark, ont été controversés et ont duré pendant une douzaine d’années. Le provisorium convenu à Gastein entre les deux potentats germaniques a droit sans contredit a une existence non moins longue. Le public français s’était imaginé que le canon de Düppel le délivrerait à tout jamais de cette question du Slesvig-Holstein dont on lui avait tant rebattu les oreilles et où il n’avait jamais vu goutte. Pas du tout, cher public, il t’en sera parlé longtemps encore, et peut-être un beau jour seras-tu bien forcé par les événemens de la comprendre.

Notre gouvernement vient de dire son mot sur la combinaison austro-prussienne ; nous convenons que ce mot est fort bien dit. La circulaire de M. Drouyn de Lhuys, dont les journaux étrangers ont donné l’analyse, est aussi galamment tournée qu’un premier-Paris réussi. Il est impossible de résumer d’une façon plus directe, plus pressante et plus brève, les démentis donnés en cette circonstance par la Prusse et par l’Autriche à toutes leurs professions antérieures et à tous les engagemens de l’Allemagne dans cette question. La dépêche française prend acte avec une netteté très ferme des mobiles égoïstes qui ont dirigé dans cette transaction les deux grandes cours germaniques. Elle ne trouve à la convention prussienne d’autre fondement que la force, d’autre signification que la convenance réciproque des copartageans. Elle constate que la violence et la conquête, ainsi substituées aux principes qui règlent la vie des sociétés modernes, sont un élément de trouble et de dissolution, et ne peuvent que bouleverser l’ordre ancien sans édifier solidement aucun ordre nouveau. On ne saurait mieux dire. Quand on se rappelle les antécédens de cette question, on n’est point surpris que les arrangemens de Gastein aient ému la susceptibilité de notre cabinet. Il semble qu’à la fin de 1863 et au commencement de 1864 notre politique ait caressé l’illusion de gagner la popularité allemande. On n’a point oublié la lettre écrite à l’empereur par le duc d’Augustenbourg et les expressions favorables à la politique des nationalités que contenait la réponse impériale. Pour ne point gêner la satisfaction d’une aspiration de la nationalité allemande, le gouvernement français s’abstint de réclamer l’exécution rigoureuse du traité de Londres, auquel il avait donné sa signature. Notre gouvernement parut croire que l’occasion était bonne pour resserrer nos liens avec les états moyens d’Allemagne, dont les ministres avaient la tête si montée à propos du Slesvig-Holstein. Quand il fut question de la conférence de Londres, c’est la France qui insista pour que la diète y fût représentée, c’est la France qui ouvrit à M. de Beust l’accès de cette imposante et impuissante assemblée où le petit ministre saxon fit un si grand personnage. La France enfin, dans cette conférence où la cause du Danemark fut moralement sacrifiée, exprima au moins une réserve en faveur des droits d’autonomie des populations des duchés, et réclama l’agrégation au Danemark de l’élément danois du Slesvig. Ce n’étaient là si l’on veut, que des manifestations morales, et le matérialisme politique de notre époque fait bon marché des professions de principes, des avertissemens et des vœux qui ne sont point suivis des sanctions de la force. Il faudrait cependant que nous fussions descendus bien bas et que nous fissions bien peu d’estime de notre propre honneur, si nous consentions à reconnaître que des manifestations morales de la France pussent être comptées pour rien dans les conseils de l’Europe. Or, dans les arrangemens de Gastein, les populations slesvig-holsteinoises ne sont point consultées et perdent leur autonomie ; les états moyens d’Allemagne et la diète, dont la France a reconnu et patronné le droit à intervenir dans le règlement de l’affaire des duchés, sont mis à l’écart. En un mot, il n’est fait nul cas de nos avis et de nos réserves. Il n’est pas possible qu’une telle conduite ne soit point ressentie par un gouvernement français. La dissimulation de notre juste mécontentement ne serait point une sauvegarde pour notre dignité. Il peut nous convenir momentanément de ne point nous oppose, par la force aux actes arbitraires qui se commettent en Allemagne, mais il ne saurait nous convenir de garder devant ces actes un silence qui serait pris pour une inerte résignation.

Nous applaudissons donc de très grand cœur à la digne et sévère protestation de M. Drouyn de Lhuys contre les arrangemens de Gastein. Nous savons bien ce qu’on dira de ce document : c’est une indignation théorique, c’est un blâme platonique. Une sanction pratique fait défaut à cette revendication du droit, à cette condamnation d’une politique arbitraire et injuste. Voilà que la diplomatie française se met à imiter cette intervention querelleuse qui se contente de mots et ne veut point passer à l’action, intervention qu’elle a trouvée si ridicule chez la diplomatie anglaise dans les affaires de Pologne et de Danemark. Ce que lord Russell faisait avant l’événement, nous le faisons après ; voilà toute la différence. En politique, les plaintes répressives qui doivent rester au simple état de plaintes ne valent pas mieux que les plaintes préventives qui ne doivent point être suivies par l’action. — Cette critique railleuse, nous le reconnaissons n’est point sans portée ; mais elle n’est point complètement juste. Il y a dans la politique internationale une chose plus regrettable et plus puérile encore que de ne point exiger la réparation d’un tort : c’est de dévorer l’offense en feignant qu’on l’ignore. La France peut, quand cela lui convient, réserver sa liberté d’action ; mais elle se manquerait à elle-même, si elle n’osait exprimer son jugement sur des actes qui blessent la morale internationale et peuvent troubler l’ordre européen.

L’occasion actuelle ne serait point d’ailleurs sans profit pour la France, si elle obligeait notre gouvernement à considérer de haut l’état des affaires allemandes. Il faut que l’on ait chez nous cette idée bien présente à l’esprit : c’est que les intérêts de l’équilibre continental aujourd’hui, de même qu’aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, ne se peuvent décider qu’en Allemagne. Quiconque a un peu d’histoire de France dans l’âme doit comprendre que l’état de l’Allemagne et les combinaisons de forces qui s’y constituent ne peuvent nous être indifférens. Si nous tournions le dos à l’Allemagne, si nous y laissions prévaloir les associations et les plans qu’y pourrait former l’accord de la Prusse et de l’Autriche soutenu dans le lointain par l’alliance prépondérante de la Russie, nous courrions risque de devenir par rapport aux affaires de l’Europe transrhénane ce qu’est aujourd’hui l’Espagne par rapport aux affaires transpyrénéennes. Et il ne faut point que notre amour-propre, complice, de notre nonchalance, se révolte contre une pareille hypothèse ; nous ne pouvons nous contenter de nous écrier avec un béat optimisme : Cela est impossible ! Oui, cela est impossible, si nous ne désertons pas notre propre cause, si nous suivons avec vigilance les affaires, germaniques, si nous sommes assez courageux, assez fidèles, assez énergiques, pour ne pas laisser dépérir dans nos mains les immenses ressources morales que le génie de la révolution française nous a données ; mais cela est malheureusement possible, si, énervant en Europe par notre propre inertie l’action des principes libéraux et démocratiques, nous abandonnons à une politique d’ancien régime la combinaison des forces de l’Allemagne. L’alliance et la solidarité des intérêts et des forces contre-révolutionnaires en Europe sont un fait naturel, logique, nécessaire ; c’est en Allemagne qu’est le nœud de cette solidarité. Supposez les forces de la confédération germanique concentrées entre les cours qui représentent les doctrines de droit divin, d’aristocratie, et qui, par le partage de la Pologne, sont rivées à l’autocratie russe : l’équilibre matériel du continent est rompu au détriment de la France. Que deviendrait alors notre pays, si, par une erreur funeste, il était contenu à l’intérieur par des entraves qui paralyseraient l’expansion libérale de l’esprit, français ? Se soumettrait-il à un état de choses qui livrerait les destinées du continent européen à l’alliance absolutiste du Nord, et de l’Orient ? Essaierait-il de restaurer l’équilibre et de défendre, au fond son indépendance par des guerres de conquêtes et des combinaisons empruntées aux traditions de l’ancien régime, telles que celles auxquelles Napoléon eut recours, et qui furent si fragiles aux mains de ce géant du passé ? Recommencerions-nous à combattre l’une après l’autre les grandes puissances militaires, à conclure avec elles d’éphémères traités, à nouer de menteuses alliances monarchiques, à bâtir sur l’érection de royautés ridicules des confédérations du Rhin artificielles ? Un triste abaissement, ou de violentes et stériles aventures, voilà les perspectives qu’ouvrent à la France les arrangemens conclus en Allemagne contre elle et sans elle, si la France ne répond point à la politique des cours du Nord par un prompt et vivace réveil d’esprit libéral et démocratique.

Ce serait s’exposer volontairement à une déception puérile que de compter, pour le redressement des derniers actes de la Prusse et de l’Autriche, sur une résistance quelconque des états moyens de la confédération et de la diète de Francfort. Dans la situation présenté, il n’y a, pour la France, aucun fond à faire sur les velléités d’indépendance des états moyens. Nous avions protesté contre une rêverie semblable, lorsqu’au commencement de 1864 on avait l’air ici de caresser les états secondaires et de compter beaucoup sur eux. Ce qui était imaginaire avant la conquête du Slesvig par les Austro-Prussiens est devenu bien plus chimérique aujourd’hui que la diète est écrasée par le fait accompli. Les populations des duchés essaient, il est vrai, de s’adresser à la diète ; mais en agissant ainsi elles ne font qu’abriter sous une forme légale une protestation impuissante. Autant les petites cours faisaient blanc de leur épée à la fin de 1863, autant on doit s’attendre à les trouver plates maintenant. Les petits états du nord, le Hanovre lui-même, qui parfois a de courtes velléités d’indépendance, après le coup de puissance que vient d’accomplir M. de Bismark, se rangent auprès de la Prusse dans une situation d’obscure et craintive vassalité ; les petits états du midi et du centre, accoutumés au patronage de l’Autriche, ne peuvent que s’incliner avec découragement devant l’abandon de la cour de Vienne. Ce qu’on pourrait appeler le manège intérieur de la confédération germanique est une chose si connue et si percée à jour qu’on s’étonne chaque fois que les gouvernemens de France et d’Angleterre ont la complaisance de s’y laisser prendre. La Prusse et l’Autriche nourrissent l’une envers l’autre une bien ardente jalousie ; mais elles méprisent encore plus la diète qu’elles ne se détestent entre elles. Les deux grandes puissances allemandes affectent de mettre la diète en avant toutes les fois qu’elles veulent opposer à la France et à l’Angleterre des refus dont elles n’osent pas prendre directement l’initiative et la responsabilité. Dans ces circonstances, la diète a bon dos. S’il s’agit de mettre des bâtons dans les roues, ce sont les interminables lenteurs de la diète que l’on encourage sous main et que l’on a l’air de déplorer tout haut : c’est ce qu’on a vu pendant toute la durée de la guerre d’Orient. Au contraire, si, comme ce fut le cas dans l’affaire des duchés, on veut brusquer les choses, la diète a le diable au corps, on ne peut plus la tenir ; il n’y a qu’un moyen de l’empêcher de commettre les témérités les plus périlleuses, c’est d’aller plus vite qu’elle, et par exemple d’envahir le Slesvig quand l’exécution fédérale est commencée contre le Holstein. En revanche, quand les cours de Vienne et de Berlin ont à cœur de terminer une affaire soit entre elles, soit avec une puissance européenne, elles congédient brutalement la diète, elles l’envoient promener sans cérémonie ; au besoin, elles prennent volontiers des étrangers plus scrupuleux à témoin de ce singulier sans-façon. Il n’est pas une négociation de ce genre où des ministres de France et d’Angleterre n’aient reçu des ministres de Prusse ou d’Autriche, suivant l’occurrence, des confidences comme celles-ci : — Ne vous préoccupez point de la diète, une seule chose est nécessaire, c’est que Vienne et Berlin soient d’accord ; ce que Vienne et Berlin auront décidé sera sans discussion enregistré par la diète. — : C’est justement ce qui arriva en 1852 pour le traité de Londres relatif à la succession danoise. Quand on parlait aux Autrichiens et aux Prussiens de demander pour ce traité l’adhésion de la confédération : Gardez-vous en bien, s’écriaient les ministres des grandes cours allemandes, cela ne la regarde point, nous nous portons forts pour elle ! — Et plus tard on devait cependant alléguer contre la validité de ce traité le défaut d’adhésion de la diète !

Nous espérons qu’un jeu si éventé ne fera plus de dupes, et que les gouvernemens de France et d’Angleterre ne prêteront plus les mains, même par une crédulité apparente, à cette mystification organisée qui s’appelle la confédération germanique. L’organe principal de la presse anglaise, le Times, exprimait naguère son entière sympathie pour le jugement que nous s avons porté sur les arrangemens de Gastein. Le Times ne faisait qu’une réserve : il supposait que nous aurions voulu pousser jusqu’à un appel à la force des armes les opinions que nous avons soutenues dans la question danoise. Ce journal pense, comme nous, que des remontrances énergiques, présentées conjointement au début par la France et par l’Angleterre, eussent arrêté la Prusse et l’Autriche et contribué à obtenir pour l’affaire des duchés une solution équitable et raisonnable ; mais il croit que nous allions plus loin, que nous demandions que ces remontrances fussent appuyées au besoin par la guerre, et, retombant dans le cercle vicieux où, ont échoué à cette occasion les diplomaties de France et d’Angleterre, il déclare que la guerre n’eût point été justifiable. Nous ne voulions assurément pas plus la guerre l’an dernier que nous ne la voulons aujourd’hui ; nous sommes convaincus qu’une entente cordiale entre la France et l’Angleterre, fermement et notoirement établie, eût suffi, à la fin de 1863 et au commencement de 1864, pour prévenir les iniquités qui ont été commises à propos des duchés, et cela sans guerre, et en détournant du Danemark l’agression disproportionnée que ce petit pays a eu à subir. Si la France et l’Angleterre se fussent alors sérieusement entendues, on n’eut pas prononcé le mot de guerre, et ni à Berlin ni à Vienne on ne se fût exposé à mettre l’Angleterre et la France réunies en demeure de se prononcer sur le redoutable dilemme de la paix ou de la guerre. Ce serait manquer de justice et de respect envers ceux avec qui l’on traite que de leur dire d’avance qu’en tout cas on est résolu à faire prévaloir sa volonté par les armes ; c’est également manquer de respect envers soi-même que de déclarer au début d’une négociation qu’en aucun cas on ne se battra. Dans les transactions entre gouvernemens où sont impliqués des principes de droit public et des intérêts d’équilibre, il faut que le dilemme de la paix ou de la guerre demeure sous-entendu jusqu’à la fin : ce sous-entendu couvre à la fois la prudence et la dignité des négociateurs, et constitue la sanction même de la négociation. Cette règle de circonspection et de décence politique, cette loi du savoir-vivre international a été malheureusement méconnue par les deux puissances occidentales dans les affaires de Pologne et de Danemark. Le gouvernement anglais a commis la faute de s’engager dans la discussion des affaires de Pologne en déclarant à tout moment qu’il ne tirerait point l’épée ; le gouvernement français, trop sensible aux procédés de lord Russell dans la question polonaise, n’a peut-être point assez ménagé le sous-entendu de la paix et de la guerre dans les origines de la question danoise. On s’est égaré et affaibli mutuellement par de piteuses restrictions, par de sottes et vilaines réserves qui nous ont conduits à la démoralisation politique actuelle, et le vaillant M. de Bismark a compris que l’heure était venue où il pouvait, d’un air espiègle et sans péril, tirer la moustache à l’Occident.

Les Anglais peuvent plus patiemment que nous prendre leur parti de ces déconvenues. Ils ne sont point continentaux, eux. Ils ne sont point exposés à voir se condenser sur leurs flancs des masses de forces organisées qui pourraient entraver leurs mouvemens naturels, contrarier leur légitime développement. Ils n’ont point de voisins de frontière qui puissent devenir ou les adversaires de leur grandeur nationale ou même les ennemis de leurs institutions politiques intérieures. Ils n’ont point de précautions à prendre contre un changement dans la proportion des forces sur le continent. Les invasions ne sont pour eux qu’un péril d’imagination, absent de leur histoire moderne, et qui leur sert tout au plus de prétexte pour construire des fortifications baroques ou ajouter un sport à leurs jeux nationaux, le sport des volontaires. Les conditions de la sécurité ne sont point pour nous les mêmes que pour eux. Nous ne pouvons être indifférens aux changemens qui se préparent ou s’accomplissent en Allemagne. Les gouvernemens germaniques, les uns par leurs principes, les autres par leur faiblesse, ne sauraient nous inspirer une raisonnable confiance. S’il résulte des rapports de ces gouvernemens des combinaisons qui changent la balance des forces entre nous et le système germanique, nous sommes mis en demeure d’aviser, sous peine de la plus coupable des imprévoyances. Faut-il chercher un contre-poids aux agrandissemens de nos voisins dans de simples garanties matérielles, telles par exemple que des extensions du territoire national ? Faut-il mettre uniquement notre confiance dans nos forces morales ? Le second parti est celui que nous préférons quant à nous. Certes, si l’Allemagne entière était libre, si la nation avait gagné tout à fait sa cause contre les préjugés des cours et l’arbitraire des souverains, si la constitution germanique était démocratique et libérale, la condensation plus grande de l’Allemagne, son unification même, ne nous inspireraient point d’alarmes ; les peuples germaniques ne courraient point alors le danger de devenir les instrumens d’une politique hostile à la révolution française. Telle n’est pas la réalité. Notre plus pressant intérêt serait donc de hâter les progrès de la liberté au-delà du Rhin. Nous en aurions le pouvoir sans doute, si nous étions en mesure d’exercer la propagande de l’exemple. Accroître en France l’intensité de la vie politique intérieure, rendre son essor à la pensée française par la liberté de la presse, s’appliquer avec ardeur au développement des principes libéraux de la révolution, ce sera ranimer la cause de la liberté et la cause de la France au foyer même où se concertent les intérêts qui nous sont hostiles. Aveugles ceux qui ne seraient point suffisamment avertis par les exploits de M. de Bismark, et qui ne comprendraient point que la sécurité extérieure de la France, va dépendre plus que jamais du degré de vie et de force qu’acquerront ses libertés intérieures.

Nous avons eu souvent l’occasion de dire, et nous ne craindrons pas de répéter qu’on ne déplacera point le centre de gravité de l’équilibre européen, qui est en Allemagne, avec de beaux projets d’union et de confédération des races latines. Sans doute on assure un grand intérêt d’avenir pour la France en secondant la constitution de l’Italie unitaire, il serait à souhaiter, plus encore pour son bien que pour le nôtre, que l’Espagne se montrât plus accessible aux bonnes inspirations de l’esprit français. Cependant, contre une Allemagne concentrée et hostile, l’Italie et l’Espagne, quand nous serions sûrs de les entraîner dans notre mouvement, ne pourraient avant longtemps nous être d’un secours efficace. Nous ne sommes donc point disposés à prêter une grande importance politique aux entrevues qui ont eu lieu à Saint-Sébastien et à Biarritz entre l’empereur et la reine d’Espagne. La politique du gouvernement français, c’est une justice à lui rendre, a ménagé les susceptibilités espagnoles, et n’a point pesé sur le cabinet de Madrid par d’importunes prétentions d’influence. La France n’a donné et ne donne aucun ombrage à l’Espagne. C’est à peine si à la réception du dernier ambassadeur venu de Madrid l’empereur s’est permis une allusion inoffensive à l’instabilité à laquelle les fréquens changemens de ministère soumettent les honorables membres de la diplomatie espagnole. L’ambassadeur de Madrid qui inaugurait sa mission dans cette circonstance donnait justement matière à la souriante épigramme impériale M. Bermudez a été en effet le chevalier du pauvre roi de Naples détrôné qui abrite au palais Farnèse sa royauté défunte ; peut-être eût-il préféré le poste de Rome à celui de Paris, s’il n’eût fallu compter avec la cour romaine ; peut-être aussi sommes-nous destinés à le posséder fort peu de temps, s’il est vrai, comme le télégraphe l’assure, que son frère, M. Bermudez de Castro, songe à quitter déjà le ministère des affaires étrangères. En vérité, l’on est injuste envers la reine d’Espagne quand on lui attribue le désarroi des affaires espagnoles. Il n’est point de pays où un aussi grand nombre d’hommes politiques aient été admis à donner au pouvoir la mesure de leurs idées et de leurs talens. Aucun homme politique et aucune combinaison ministérielle possible n’ont le droit de se plaindre d’avoir rencontré un obstacle dans la volonté de la reine. Tout a été essayé, chacun a été mis à l’épreuve ; rien ni personne n’a pu rester. Il ne faut pas parler des influences de camarilla ; les hommes politiques supérieurs gagnent ces influences ou les domptent. Si un véritable homme d’état se fût montré capable de gouverner à la satisfaction de l’Espagne, il eût su venir à bout de toutes les camarillas, et la volonté publique eût su l’imposer aux répugnances de cour. Que les hommes politiques d’Espagne n’accusent qu’eux-mêmes de la versatilité et de la stérilité dont le pouvoir semble frappé dans ce pays. Il n’y a certainement aujourd’hui en Espagne pas moins d’hommes d’esprit qu’aux temps de Gil Blas ou de Figaro ! Il est curieux qu’il ne vienne à l’idée d’aucun de ces hommes d’esprit de tirer enfin parti des ressources d’un si beau pays et de faire refleurir cette grande et vieille monarchie.

Ce mouvement vers la décentralisation qui nous est venu de Nancy, et auquel nous avons fait accueil comme à un effort utile et à une manifestation opportune de vie politique intérieure, a produit dans la presse un incident vraiment inattendu. Quelques journaux démocratiques, fort peu nombreux il est vrai, se sont scandalisés du mot de décentralisation, ont dénoncé des embûches dans le plan proposé par les publicistes de Nancy, et n’ont pas voulu admettre que des tendances qui ont la mauvaise chance d’être approuvées par MM. de Falloux et de Montalembert pussent mériter d’être encouragées, par MM. Carnot, Jules Favre, Jules Simon, et des représentans éminens des opinions démocratiques et libérales. Nous avons beau faire, nous ne pouvons prendre au sérieux ce petit schisme de presse démocratique. Ces protestations n’ont point de prétexte, elles dénaturent le sens du mouvement décentralisateur commencé à Nancy, elles méconnaissent la tradition constante des représentans les plus autorisés de la révolution française, elles se trompent sur le sens des aspirations libérales de la France, elles sont l’écho de sentimens aussi impolitiques qu’injustes.

De quoi est-il question dans ce débat ? On parle de l’unité française mise en péril, des armes que les partis contre-révolutionnaires cherchent dans la décentralisation. Il faut avoir bien peu de sens pratique pour prononcer à ce propos des mots si grands et des accusations si sonores. La vérité du système que la révolution a voulu établir en France, c’est le gouvernement du pays par le pays, et c’est dans un tel système en effet, c’est lorsque tous les citoyens participent au gouvernement directement ou par le mandat représentatif que se trouvent les conditions vivantes de l’unité nationale. Les décentralisateurs de Nancy sont des audacieux et des novateurs qui voudraient qu’un pays appelé à se gouverner lui-même s’administrât aussi lui-même dans le cercle des intérêts locaux tel qu’il a été déterminé par les conditions mêmes de l’unité nationale, dans la commune, dans le canton et dans le département. Ils ont ouvert tout simplement une enquête sur la question de savoir comment il faut s’y prendre pour faire participer le plus directement possible les citoyens à l’administration de leurs intérêts. Lorsqu’on demande aux gens leur avis, il est naturel qu’on commence par leur proposer le sien : ainsi ont fait les Nancéens. Ils ont, sans prétention, sans arrogance, proposé leur plan de décentralisation. Et savez-vous les énormités qu’ils ont mises en avant ? Ils voudraient que les maires fussent pris dans les conseils municipaux ; ils voudraient que les conseils-généraux fussent appelés à élire leurs présidens ; ils voudraient que, comme en Belgique, une délégation du conseil-général assistât et contrôlât le préfet dans les actes de pure administration locale. Et c’est à propos d’idées si simples, si pratiques, qu’on vient parler de l’unité nationale en péril ! Mais l’unité nationale, c’est la langue, c’est l’unité de législation civile, c’est l’unité des pouvoirs publics, législatif et exécutif ; c’est l’unité financière, c’est l’unité militaire, tout cela cimenté et fortifié par les conditions géographiques du pays et par ces moyens de transmission et de communication si rapides qu’ils ont en fait réduit peut-être au dixième les anciennes proportions territoriales de la France. Y a-t-il une seule de ces conditions, morales, politiques, matérielles, de l’unité française, qui soit effleurée par le projet de Nancy ? Y a-t-il une ligne de ce projet et des adhésions qu’il a reçues qui puisse donner matière à l’accusation calomnieuse d’une conspiration absurde contre l’unité française ?

Irait-on chercher ailleurs les motifs d’une dissidence hostile ? Faut-il interroger l’histoire des divers partis qui ont gouverné la France depuis un siècle, demander aux idées de décentralisation des certificats d’origine et bâtir sur des souvenirs du passé des procès de tendance pour l’avenir ? Mais par là encore il est impossible de rendre les idées de décentralisation suspectes aux opinions démocratiques et libérales. Bien au contraire c’est la démocratie libérale qui seule a le droit de revendiquer l’initiative de ces idées. L’ancien régime en effet, M. de Tocqueville l’a irréfutablement prouvé, l’ancien régime, qui était le despotisme, nous a légué tout ce qu’il y a de plus abusif dans le mécanisme centralisateur ; nos préfets et nos sous-préfets ont été créés à l’image de ses intendans et de ses subdélégués. Les assemblées révolutionnaires ont eu les premières le sentiment complet des conditions de la vie d’un peuple libre et de la participation des citoyens à l’administration de leurs affaires. Puis sont venus le consulat, l’empire, la restauration, trois gouvernemens essentiellement centralisateurs, — la monarchie de Juillet, qui a rendu aux assemblées locales quelques-unes de leurs attributions essentielles, — la république, qui nous a donné le suffrage universel. Les idées décentralisatrices, notre histoire moderne en fait foi, dérivent donc uniquement et directement de la révolution française, et ce sont d’étranges serviteurs de la révolution que ceux qui voudraient répudier cette portion de son héritage pour en attribuer le mérite, le profit et l’honneur aux opinions légitimiste où cléricale.

Mais ceux qui voudraient organiser l’opinion démocratique et libérale comme une secte à prétentions exclusives et à humeur intolérante mettent en avant un autre grief. Des membres de l’opinion cléricale ont adhéré au projet de Nancy ; ce projet, pour ce motif, n’aurait pas dû obtenir l’adhésion des démocrates libéraux. Il y a là une action commune, une coalition, disent ces puritains, qui sont incompatibles avec les principes démocratiques. Si on ne la rapportait qu’à l’incident du projet de Nancy, cette prétention se réduirait à un véritable enfantillage qui ne serait point digne d’une discussion sérieuse. On devrait cesser de soutenir ses principes lorsqu’on en verrait quelques-uns soutenus par des hommes qui ne les partagent pas tous ! On devrait se refuser au triomphe d’une grande cause, au triomphe de la liberté de la presse, de la liberté électorale apparemment, aussi bien qu’au succès de la décentralisation, toutes les fois que des hommes qui auraient appartenu dans le passé à des opinions proscrites s’efforceraient d’y concourir ! Ce n’est point avec de pareilles tactiques qu’on a jamais fait de la politique intelligible à l’opinion et féconde en résultats. Quand on a l’esprit si chagrin et qu’on aime ainsi à couver ses rancunes, on ne doit pas viser à être tribun, il vaudrait mieux se faire ermite. Mais on trahit là, à propos du premier prétexte venu, qui est aujourd’hui le projet de Nancy, une prétention à la conduite des opinions révolutionnaires dont il faut avoir raison une bonne fois. Quelques personnes, peu nombreuses, comme celles qui forment ordinairement les petites églises, voudraient acquérir pour elles seules le monopole des opinions démocratiques et révolutionnaires. Ces inspirés, à les entendre, sont seuls possesseurs de la tradition, et en dignes orthodoxes c’est par les retranchemens et les excommunications qu’ils composent l’unité de leur église. Cette tendance est à nos yeux ce qu’il y a de plus contraire au véritable génie démocratique et à l’esprit compréhensif et large de la révolution française. Bien loin de se montrer jalouse et défiante, bien loin de chercher dans le passé des motifs de soupçon contre les hommes et de marcher à l’avenir par la voie étroite, la démocratie libérale doit être sympathique et accueillante pour tous ceux qui concourent dans le présent à la propagation de ses idées et au succès de ses efforts. Une démocratie intolérante travaille à son propre suicide. Nous avons vu ce qu’il en a coûté en 1848 aux républicains de la veille de repousser les républicains du lendemain. La république était pourtant en elle-même, suivant un mot célèbre, le gouvernement qui nous divise le moins, et les républicains de ce temps-là n’ont point, eu à se louer d’avoir éternisé et multiplié les divisions entre les personnes quand l’union sur les choses était possible. Nous ne concevons pas à quel titre, de quel droit la démocratie pourrait être exclusive et intolérante : ses principes étant fixés, quiconque sert momentanément un de ces principes doit être pour elle un bienvenu. Voyez les États-Unis : avec quelle facilité et quelle promptitude ils naturalisent chez eux les nouveaux venus d’Europe ! Un parti s’était formé en Amérique, il y a quelques années, qui voulait, fermer la cité au flot des émigrans. On appelait les hommes de ce parti les know-nothingt ce qu’on pourrait traduire chez nous par le parti des hommes qui n’ont rien appris ni rien oublié. Les know-nothing ont disparu de la scène politique des États-Unis. Au nom du ciel qu’on n’essaie point de former dans notre démocratie un parti de know-nothing français ! Que nos précisiens révolutionnaires veuillent bien d’ailleurs prendre en considération l’époque et les circonstances politiques où nous vivons ! D’une spart, les événemens ont depuis vingt ans donné aux partes politiques, des chocs si violens que l’on doit bien admettre que des transformations très sérieuses ont pu se produire dans les opinions. Quand on excommunie dans le présent un homme public sur la dénomination de parti qu’il a pu porter dans le passé, on s’expose à lui refuser, injustement le bénéfice d’expérience qui a dû profiter à son éducation politique. D’un autre côté, les circonstances ne sont point favorables, à l’organisation des partis et à la manifestation de leurs idées. Les partis évincés par les événemens de 1851 n’ont plus d’existence légale et constitutionnelle ; ils ne peuvent plus se donner à eux-mêmes leurs anciennes qualifications ; ils passeraient leur temps d’une façon fort sage et bien habile, et ils feraient un joli métier, s’ils se combattaient en l’honneur de leurs anciennes querelles, et s’ils se poursuivaient de dénonciations mutuelles. Il n’y a en ce moment pour les démocrates libéraux qu’une seule conduite en même temps honorable et habile, c’est de maintenir leurs principes en écartant toute prévention et toute animosité fondée sur les souvenir du passée et en accueillant sur les points politiques où la lutte s’engage tous les concours utiles. N’imitons point ces premiers chrétiens judaïsans qui voulaient soumettre les fidèles aux pratiques de l’ancienne loi ; faisons comme saint Paul, ouvrons les bras aux gentils et ne damnons pas les incirconcis.

La mort elle-même se charge de nous donner des leçons d’indulgence envers les hommes qui ont traversé les épreuves politiques de notre temps. Elle vient de frapper tristement et prématurément un des plus brillans et des plus braves officiers de notre armée, le général Lamoricière. Ainsi s’est éteinte une carrière aux débuts de laquelle la fortune avait prodigué tous ses sourires. On a le cœur serré quand on se rappelle ces années d’étincelante jeunesse qui devaient aboutir si tôt à l’éternelle obscurité. Comme la popularité était caressante et douce au commencement, la plus chère des popularités au cœur d’un Français, celle où se mêlé la grâce de la jeunesse à la mâle émotion des armes ! La France commençait alors une de ses conquêtes dont la figure lui apparaissait au-delà de la mer sous la splendeur d’une lumière orientale. A mesure que la conquête avançait, les jeunes héros se révélaient, et chaque écho de combat nous renvoyait leurs noms plus sonores. Il y avait alors une jeune armée que l’on voyait pour ainsi dire croître et s’illustrer. Un des plus applaudis parmi les heureux de ce temps, fût le général Lamoricière. Lorsqu’il quitta l’armée et vînt se mêler aux luttes de nos assemblées, la faveur publique le suivit encore et fut méritée par lui. L’orateur n’était pas moins vif, moins spirituel moins adroit que l’heureux soldat. Puis vinrent les révolutions, les lugubres combats de rue, les coups d’état, et cette brave et honnête existence fut perdue pour le service politique et militaire de la France. Lamoricière a rejoint d’autres hommes éminens qui furent ses amis, et dont la perte n’est guère moins regrettable que la sienne, Cavaignac, Charras. En songeant à la fin hâtive de ces hommes dont les commencemens avaient tant promis, on ne peut se défendre de donner aussi une pensée silencieuse à ceux de nos contemporains vivans encore dont la France a pu apprécier autrefois le mérite et encourager les espérances, et qui sont condamnés depuis longtemps, par de semblables accidens politiques, à consumer dans une oisiveté cruelle des facultés qu’ils avaient rêvé de consacrer au service du pays.

E. FORCADE.




REVUE DRAMATIQUE.

LES COMEDIES NOUVELLES.

Que nous sommes loin du temps ou la littérature dramatique éveillait de si vives espérances ! Ne s’est-il écoulé vraiment que trente ou quarante années, depuis les jours d’enthousiasme où la réforme du théâtre passionnait les critiques et les poètes ? Il semble que ce soient là des souvenirs d’un autre monde, tant les générations nouvelles paraissent peu accessibles aux agitations qu’ont connues leurs devancières. On croyait alors que la poésie lyrique ayant été régénérée par des œuvres éclatantes, l’histoire et la philosophie ayant agrandi leurs domaines, enfin toute une littérature étant née au souffle ardent du XIXe siècle, le théâtre devait trouver aussi des formes originales et consacrer par quelque chef-d’œuvre ce mouvement universel. Les erreurs les plus fâcheuses des poètes, les exigences les plus altières des critiques attestaient leur foi commune dans l’avenir de l’art. Le poète pouvait être prétentieux jusqu’au ridicule, le critique pouvait être impatient jusqu’à l’injustice ; au fond de ces prétentions et de ces rigueurs, il y avait toujours ce qui fait les littératures vivantes, la poursuite d’un idéal. Le public même remplissait dans ces luttes le rôle qui lui appartient ; enthousiaste ou dédaigneux, hostile ou favorable, il n’était pas indifférent. C’était encore un juge, et le premier de tous. Il s’intéressait aux œuvres sans s’occuper des personnes, il approuvait ou condamnait, sinon d’après des principes très nettement formulés, au moins avec un sentiment élevé des ressources de l’art nouveau. Il attendait les conquêtes promises, et cette attente, ce désir, cet appel, entretenaient l’ambition des chercheurs. Je ne dirai pas aujourd’hui : Où sont les poètes ? Nous ne manquons pas d’habiles écrivains, d’imaginations fertiles et brillantes ; aux hardis pionniers qui essayèrent, il y a plus de trente-cinq ans, de frayer au théâtre des routes inconnues ont succédé des esprits ingénieux, observateurs pénétrans, maîtres consommés dans la science du détail. Je dirai plutôt : Où est le public ? où est cette foi commune dont je parlais tout à l’heure ? Qu’est devenue cette atmosphère de poésie, d’esthétique, de philosophie de l’art, espèce de printemps de la pensée où tous se sentaient vivre ? Le plus souvent aujourd’hui, ce qu’on va demander au théâtre, c’est un divertissement banal, quand ce n’est pas un plaisir grossier. S’élève-t-il quelque discussion un peu vive à propos des choses du théâtre, regardez-y de près, ce ne sont pas des questions littéraires qui se débattent. La critique est obligée de descendre au niveau des ouvrages qu’on lui soumet ; tantôt elle se résigne à divertir les lecteurs, n’ayant plus occasion de les instruire, tantôt elle est contrainte de faire la police de la scène pour imposer silence à des voix arrogantes.

Amuser, étonner, parader, voilà trop souvent aujourd’hui l’emploi de ces nobles jeux du théâtre qui ont été, aux grands jours du genre humain, la voix même de la patrie ou l’ornement des sociétés heureuses. Au sortir des temps de barbarie, avant même que la poésie dramatique se couronnât de chefs-d’œuvre, le théâtre le plus inculte a pu être une école de civilisation. « rai toujours, dit Montaigne, — et il écrivait cela une cinquantaine d’années avant Rétablissement de la scène française, — j’ai toujours accusé d’impertinence ceux qui condamnent ces ébattemens et envient au peuple ces plaisirs publics. Les bonnes polices prennent soin d’assembler les citoyens et les rallier, comme aux offices sérieux de la dévotion, aussi aux exercices et jeux ; la société et amitié s’en augmente. Et puis on ne leur saurait concéder de passe-temps plus réglés que ceux qui se font en présence d’un chacun et à la vue même du magistrat. Et je trouverais raisonnable que le prince, à ses dépens, en gratifiât quelquefois la commune, d’une affection et bonté comme paternelle, et qu’aux villes populeuses il y eût des lieux destinés et disposés pour ces spectacles : quelque divertissement de pires actions et occultes. » Paroles charmantes et profondes ! le moraliste a beau ne considérer le théâtre qu’au point de vue de l’ordre public et comme une institution de bonne police, il n’oublie pas les conditions morales qu’il doit remplir. Il y a toute une philosophie de l’art dans ces simples mots : « la société et amitié s’en augmente. » Société, amitié, ces termes, sous la plume de Montaigne, signifient cette communauté d’intérêts, de sentimens, d’espérances, qui unit les enfans d’une même race ; la grande amitié, c’est la patrie. On peut dire que le théâtre déchoit, qu’il manque à sa mission chaque fois que d’une manière ou d’une autre, par le rire ou les larmes, par l’émotion ou la raillerie, il ne sert point un des intérêts de la communauté. Il ne s’agit pas de transformer la scène en tribune, il s’agit seulement de vivre avec ses contemporains et de chercher le succès dans l’étude élevée, dans la peinture vivante de la vérité humaine. Le vrai poète dramatique n’est pas un prédicant, c’est un artiste, mais un artiste qui prend sa tâche de haut et qui domine la foule afin de la mieux servir. L’accroissement continu de la démocratie dans une société comme la nôtre rend plus urgent que jamais le renouvellement du théâtre, et ce n’est pas un rassurant symptôme de voir cette grande forme de l’éducation nationale devenir si souvent une école de vulgarité au moment même où elle aurait à remplir avec plus d’ardeur que jamais sa mission de culture libérale et humaine. Ces reproches ou plutôt ces conseils et ces vœux s’adressent au public autant qu’aux poètes eux-mêmes, à ce public d’élite qui avait naguère encore ses justes exigences, et qui paraît si indifférent aujourd’hui. Je ne méconnais point ce qu’ont accompli ou tenté des écrivains tels que M. Emile Augier ou M. Octave Feuillet ; je les plains au contraire de ne plus être soutenus, comme leurs devanciers il y a un quart de siècle, par un auditoire plus lettré, plus attentif aux questions d’art, plus soucieux des problèmes de notre époque. Leurs ouvrages, quand ils paraissent, provoquent au moins des discussions utiles ; lorsqu’ils se taisent, on retombe bien vite dans la trivialité d’un art où le décorateur et le machiniste, sans parler des exhibitions dignes du Paris de la régence, tendent de plus en plus à prendre la première place. Heureuse du moins la scène française, quand notre ancien répertoire, interrogé à propos aux heures de stérilité, nous envoie de virils accens ou quelque souffle de fraîche poésie ! Non pas certes qu’il faille nous proposer pour modèles les grandes créations du XVIIe siècle ou les œuvres étincelantes du XVIIIe. La vie se renouvelle à mesure que le temps nous emporte, et on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve. Notre société démocratique a d’autres devoirs à remplir que les sociétés d’avant 89 ; mais, en appréciant ce que les poètes d’autrefois, esprits sublimes ou charmans, ont fait pour leur époque, nous comprendrions mieux ce que nous devons à la nôtre.

Je ne puis me défendre de ces réflexions attristées au moment où je cherche à résumer les impressions diverses que m’a laissées la littérature dramatique de ces derniers mois. On a beau se dire qu’il ne faut pas juger le théâtre contemporain sur une saison, surtout quand cette saison est abandonnée ordinairement aux œuvres secondaires ; on a beau se dire qu’une période ainsi sacrifiée n’est qu’un témoignage incomplet, et que les maîtres se réservent pour une campagne prochaine : il est impossible cependant de ne pas apercevoir ici des symptômes qui tiennent à une situation générale. Certes l’esprit, le talent, la verve, ne nous manquent point, et si l’on comparait de nos jours la scène française aux théâtres d’Angleterre et d’Allemagne, n’importe à quel moment de l’année, je ne doute pas que dans ce concours européen (l’idée est à la mode) la France ne remportât le premier prix. C’est trop peu. Il ne suffit pas de se comparer aux autres, si les autres s’endorment ; il faut se comparer à soi-même, à ce qu’on a été, à l’idéal qu’on a poursuivi, à la mission qu’on a reçue. Voici une fantaisie poétique intitulée la Pomme. Quand on me prouverait que ni Londres, ni Berlin, ni Vienne, ni Munich, n’ont entendu sur leurs théâtres, pendant l’été de 1865, un dialogue si élégant et des vers si précieux, en serions-nous bien consolés ? Non, certes. Il faudrait, toujours dire à M. Théodore de Banville : Vous maniez la langue des vers en virtuose accompli, vous jouez avec la rime comme le jongleur avec ses boules ; mais quel singulier caprice de porter sur une grande scène ce que vous appelez vous-même des jeux funambulesques ! — Mercure, le factotum de l’Olympe, est chargé par Jupiter de remettre un message d’amour à l’une des belles enfans de la Grèce. En traversant l’espace, il s’arrête à Cythère, où l’attire une affaire personnelle : amoureux d’Hébé, il veut, pour se faire aimer de la jeune déesse, emprunter ou voler à Vénus sa merveilleuse ceinture. Au moment où il arrive, Vénus se promenait, indolente, languissante, au milieu de ses jardins enivrans : l’éternel parfum des roses, les prestiges eternels de l’île enchantée, ont fini par lui monter au cerveau ; elle est lasse de tout, elle n’a rien à désirer, elle s’affaisse dans les bras de l’ennui. A cette vue, le dieu de l’adresse et du vol conçoit tout à coup une orgueilleuse ambition : pourquoi n’essaierait-il pas de séduire Vénus elle-même ? L’heure est propice, l’ennui de la déesse servira les desseins du voleur. Vainqueur de Vénus, il s’en retournera chez les dieux avec l’immortelle ceinture qui lui donnera le cœur d’Hébé. Il s’approche, il fait sa cour ; mais tout ce marivaudage est inutile, et Cypris reconduit le plus galamment du monde. Il va reprendre sa course et porter au loin ses messages, quand la déesse aperçoit le présent dont il est chargé pour l’une des protégées de Jupiter. « Qu’est cela ? Le beau fruit !! Tu l’appelles une pomme ? Oh ! les belles couleurs ! la mine appétissante ! » Et voilà le désir qui s’éveille dans l’âme de la belle ennuyée. « Laisse-moi la voir, la toucher ! » C’est à Mercure maintenant de repousser les câlineries de la déesse. Il ne tarde pas toutefois à s’humaniser. Une de ses missions olympiennes, l’appelle aux environs ; il part, il va revenir ; il confie la pomme à Vénus pendant ce court intervalle, et Vénus, elle l’a juré par le Styx, la lui rendra intacte. Restée seule, la déesse ne peut se lasser d’admirer le fruit défendu ; elle le prend, elle l’éloigne, car son serment l’effraie, elle le reprend encore, elle le presse sur ses lèvres, elle finit par le croquer à belles dents… Mais que vais-je raconter ces enfantillages ? La pièce est courte, et cependant elle paraît longue, tant il y a de subtilités, de mièvreries, de marivaudage, dans cette conversation alambiquée. Jusqu’au moment où la déesse croque la pomme, l’action, bien que puérile, conserve encore une certaine logique ; la seconde partie, où la pensée devait se dégager, est à peu près inintelligible. Je ne reproche pas à l’ingénieux écrivain d’avoir mêlé tous les tons, d’avoir donné à ses dieux le langage des modernes, d’avoir mis dans la bouche de Mercure une citation de Shakspeare, d’avoir fait tenir à Vénus des raisonnemens comme celui-ci :

…. Mercure
Est dieu, par conséquent homme, par conséquent
Imbécile….


Shakspeare et Goethe ont donné les premiers exemples de ces fantaisies où l’antique et le moderne sont mêlés avec une souveraine liberté ; je dirai seulement à M. de Banville qu’il a été bien imprudent d’évoquer de tels souvenirs. Quand les maîtres s’accordent ces franchises, on dirait qu’ils habitent les régions mêmes de l’idéal, et que du haut de ces sphères sereines les choses les plus opposées se confondent à leurs yeux dans un même rayon de lumière. Charmans anachronismes commis en souriant et qui d’ailleurs toujours leur servent à exprimer un sentiment ou une idée. Le sentiment ici est vague, et l’idée se cherche elle-même. Il faut un sens à tout symbole, le sens attendu, le sens annoncé fait trop visiblement défaut dans la Pomme de M, de Banville.

Passer de ce symbole élégamment versifié au drame informe des Deux Sœurs, c’est véritablement aller d’un pôle à l’autre. L’auteur de la Pomme se soucie fort peu des idées, l’auteur des Deux Sœurs se croit en mesure d’en fournir à qui en veut. « J’ai l’idée, ― dit-il en sa préface avec une modestie particulière, ― j’ai l’idée, il me manque l’art. » On verra tout à l’heure combien la seconde, partie de cette déclaration est incontestable ; on souhaiterait pour l’auteur que la première fût également vraie. Bien loin d’être édifié à cet égard, je crois que l’écrivain dont.il s’agit se méprend absolument sur le sens du mot idée. De quelles idées parle-t-il ici ? les idées sont de bien des sortes. De même que, dans la philosophie pure, le psychologue distingue les idées selon leur nature, leur qualité, leur compréhension, de même aussi, dans l’ordre littéraire, il y a des classes d’idées qui ne se ressemblent en aucune façon. L’idée du poète qui conçoit un drame n’a rien de commun, par exemple, avec l’idée du publiciste qui propose un système. L’idée du publiciste, vraie ou fausse, utile ou funeste, n’a besoin que d’être nettement formulée pour être mise en, lumière ; la discussion ou la pratique la juge ensuite pour ce qu’elle vaut. Entre l’idée du poète et sa réalisation sur la scène, je ne dirai pas qu’il y a la conception des détails, l’intuition des péripéties, la vue de l’ensemble, cet arrangement souverain qu’on appelle l’art, non, je dirai bien plus : l’idée dramatique est tout cela. Je puis avoir le désir de faire un drame sur tel sujet, une comédie sur tel autre ; si ce drame ne naît pas en moi armée de toutes pièces, si cette comédie ne vit pas dans ma pensée avant que ma réflexion la féconde, la développe, en combine toutes les parties, l’idée dramatique me manque. Tel est précisément le cas de l’auteur des Deux Sœurs, avec cette différence toutefois que, n’ayant point d’idées dramatiques et ne paraissant pas même savoir ce qu’est en réalité une idée de ce genre, il est persuadé que son portefeuille en est rempli.

Mme de Puybrun, pendant un séjour à Vichy en compagnie de sa sœur, n’a pu résister aux séductions de M. le duc de Beaulieu, et leur folle aventure est devenue le scandale de la ville. M. de Puybrun a tout su ; il accourt de Paris, il provoque le duc, et, comme le duc refuse de se battre il le tue d’un coup de pistolet au cœur, puis se fait sauter la cervelle. On peut lire ces choses-là dans les journaux sous la rubrique des crimes et délits ; on peut voir à la cour d’assises des histoires toutes semblables. Ce sont des faits, rien de plus. Que faut-il pour en tirer un drame digne de la scène ? Il faut que la pensée, l’étude des caractères, la peinture des passions, le tableau de la vie humaine et de ses combats transforment la matière brute. Voilà le bloc informe, l’esprit d’un poète peut en faire jaillir un groupe vivant. Est-ce là ce qu’a fait l’auteur ? est-ce là seulement ce qu’il a tenté ? Pas le moins du monde. Il porte l’événement sur le théâtre, sans le préparer, sans le justifier, sans y intéresser le spectateur. Affirmer que l’adultère crée aux complices une situation inextricable, c’est une thèse excellente en vérité ; la poésie dramatique réclame autre chose. Que le moraliste, que le prédicateur cite des exemples, raconte des histoires, évoque des souvenirs sanglans pour prouver à quelles bassesses ou à quelles catastrophes on peut être conduit par la violation de la foi conjugale, sa tâche l’y convie, naturellement, et la, raison éloquente peut se contenter de pareils récits ; le poète, encore une fois, s’il veut mériter ce titre, nous doit la reproduction vivante et saignante des passions humaines. Où est la lutte dans la pièce des Deux Sœurs ? où est la peinture des caractères ? Comment Mme de Puybrun a-t-elle succombé ? Quelle est la fascination exercée par M. de Beaulieu ? A ces questions, comme à bien d’autres, la pièce ne donne que les réponses les plus niaises. Aucun lien, aucun enchaînement, aucune cohésion ; pas la moindre trace de ces méditations morales qui, suivant la belle expression de Rivarol, font que l’esprit suit l’esprit dans sa route invisible. Pour remplir ces lacunes énormes, l’auteur a recours à de froides dissertations entre les deux sœurs, l’une qui reste attachée par devoir à un vieux mari qu’elle n’aime pas, l’autre qui, mariée à un jeune gentilhomme ardemment épris et jaloux, est décidée à se perdre. L’une végète, l’autre veut vivre, et voilà tout le drame expliqué. Je ne parle pas de deux personnages épisodiques chargés d’égayer la scène : le comique faux et forcé, le comique à la glace a-t-il jamais inspiré de plus tristes figures ? Ici, une Parisienne de Grammont-street qui, dans sa fureur d’anglomanie, ne parle ni le français ni l’anglais, aimant mieux répéter le jargon banal inventé précisément pour ridiculiser les gens dont elle raffole ; là, un habitant d’Aurillac qui répète à tout propos les articles des Guides-Joanne ou du dictionnaire Bouillet. Pourquoi ces froides facéties ? On le cherche en vain. Pur remplissage qui accuse les vides de l’œuvre, au lieu de les déguiser. Il n’y a qu’une scène vraie dans ces trois actes, et encore n’est-elle pas émouvante, faute d’être préparée ; c’est la scène où le duc de Beaulieu, mis en demeure de briser sa carrière pour s’enfuir avec la femme qu’il a séduite, oppose aux emportemens de la passion la sagesse polie du diplomate. A la bonne heure ! voilà une scène vivante ; d’où vient donc qu’elle touche si peu ? C’est que nous ne connaissons ni Mme de Puybrun ni le duc de Beaulieu, c’est que la passion de la femme, à en juger par le peu qu’on en voit, est aussi vulgaire, aussi sensuelle que l’amour du séducteur est frivole et banal. Quant à la scène du double meurtre, elle est plus ridicule que terrible. Faut-il résumer par une formule l’impression que cette tentative singulière laisse à tout spectateur impartial ? Je donnerai celle-ci, que j’ai recueillie chez plus d’un juge « c’est un mélange de violence et de platitude. J’aurais désiré une sentence plus courtoise, certainement je n’en trouverais pas de plus juste.

Si l’auteur des Deux Sœurs, avec l’activité qui le possède, veut poursuivre ces tentatives avortées, il fera bien d’étudier les conditions dis l’art. Le génie seul, et le génie fécondé par l’étude antérieure, peut improviser pour la scène. Il est vrai que l’écrivain dont nous parlons s’attribue précisément ce don privilégié qu’on appelle génie. Il ne dit pas seulement dans la confession que nous citions tout à l’heure : « Il me manque l’art ; » il ajoute « et le temps de l’acquérir » Or le génie ne s’acquiert point, et le temps ne fait rien à l’affaire. C’est donc le métier qu’il a voulu dire quand il a parlé de ce qui lui manque, et l’idée qu’il se vante d’avoir, c’est le génie, le génie qui peut appeler le métier à son aide sous la forme d’un collaborateur, mais qui, livré à ses seules forces, peut aussi faire une révolution au théâtre comme ailleurs. Soit la confiance est une belle chose, et il ne faut décourager personne. Je crains pourtant que ce génie bon à tout ne prépare à l’auteur de nouvelles mésaventures. Écrire un manifeste, exposer une thèse, bâtir des théories sociales à propos de l’adultère, signaler la contradiction de nos lois et de nos mœurs, montrer que l’indissolubilité du mariage étant une doctrine chrétienne, toute vengeance exercée par l’époux outragé est contraire à cette doctrine, affirmer enfin que le pardon sublime du mari est la seule solution des drames domestiques dans les pays où le divorce n’existe point, tout cela est affaire de discussion, et le réformateur a bien le droit de citer l’Évangile pour enseigner l’esprit de miséricorde. Si cependant le publiciste, transformé en dramaturge, n’invoque le livre saint que pour glorifier son drame, un drame sans intérêt, sans âme, sans vie, et prouver que ce drame est une révélation, le bon goût s’indigne et proteste. Il n’y a pas de dispense de poésie pour l’écrivain qui veut faire acte de poète, et des dissertations à outrance ne valent pas en telle matière une étincelle de talent.

Parmi les jeunes écrivains dont le talent promet au théâtre des œuvres aimables et ingénieuses, M. Henri Meilhac est digne de prétendre à un rang honorable. L’étude du cœur humain, l’analyse délicate des sentimens, l’art de développer une action sans lenteur comme sans brusquerie, telles sont les qualités de cette jolie comédie intitulée Fabienne, qui vient d’être représentée au Gymnase. Ce n’est pas assurément du grand art ; l’auteur n’a pas de visées ambitieuses, il sait ce qu’il peut faire et sagement il s’y tient. Çà et là, en l’écoutant, on songe à Marivaux : même soin des détails, même délicatesse de touche ; j’ajouterai que, s’il a moins de finesse, il a beaucoup plus de naturel. Si M. Meilhac, comme je crois le deviner, a étudié ce théâtre secondaire du XVIIIe siècle où sont enfouis tant de jolis trésors, avant tout c’est notre temps qu’il a interrogé. Un parfum d’honnêteté relève ses élégantes peintures ; on sent une atmosphère meilleure, on reconnaît un monde où la vie de famille a repris sa dignité. Trois femmes, une grand’mère, sa fille et sa petite-fille, tels sont les principaux personnages de la pièce ; entre elles va se nouer et se dénouer une action pénible d’abord, douloureuse, scabreuse même, mais charmante en dernière analyse, car tout est bien qui finit bien. Fabienne, une toute jeune fille, presque une enfant,-— Fabienne croit haïr de toute son âme le jeune prince Henri de La Roche Targé ; cette haine, elle le saura plus tard, c’est un amour qui s’ignore, et si l’aversion de l’enfànt ; se déclaré avec une si âpre verdeur, c’est que le prince aime la mère de Fabienne, la comtesse Amélie, une veuve jeune encore, belle, brillante, avide de plaisirs, et de triomphes. Marivaux a inventé ces situations subtiles où l’amour suit son chemin et marche à son but malgré tous les obstacles, en dépit de tous les empêchemens, qu’ils tiennent des circonstances extérieures ou des personnes, elles-mêmes. Ah ! Je vois clair dans mon coeur, s’écrie Sylvia, lorsqu’elle apprend que ce Pasquin si noble, si fier sous sa livrée, ce Pasquin vers lequel l’attire un charme dont elle a honte, est Dorante lui-même. Dorante qui vient pour l’épouser, Dorante qui s’est déguisé comme elle, afin de l’observer à loisir. La grâce originale de Fabienne, chez M. Meilhac, c’est qu’elle ne voit pas clair dans son cœur, et que le jour où sa grand’mère démêle en souriant tout cet imbroglio, elle s’obstine encore par pudeur, par fierté, par respect et tendresse filiale, à ne pas avouer que sa grand’mère a bien vu. Ces trois caractères féminins sont tracés avec un rare bonheur, la jeune fille candide et farouche, la brillante veuve étourdie par la passion tumultueuse du soupirant et se laissant aller à un amour qui l’aveugle, la grand’mère enfin, la vieille comtesse si clairvoyante et si fine. Il y avait bien des difficultés à sauver dans cette rivalité involontaire de la mère et de la fille ; l’auteur s’en est tiré avec beaucoup d’adresse. Un intérêt éveillé tout d’abord et ménagé jusque la fin, des scènes périlleuses très heureusement conduites, des mots spirituels, des éclairs du cœur, voilà de quoi rajeunir un sujet souvent traité sur la scène et révéler un écrivain soigneux initié aux ressources de son art. Des personnages épisodiques, mais tous se rattachant à l’action, viennent compléter cet agréable tableau.

C’est un tableau du même genre, une étude élégante de mœurs contemporaines qu’un écrivain moins expérimenté a donnée aussi au Gymnase sous le titre des Victimes de l’argent. Ce titre malheureusement était un peu lourd à porter. L’auteur, dont c’était presque le début, avait composé une œuvre délicate, ingénieuse, peinture souriante des embarras de l’argent, tandis que le public, sur la foi de l’enseigne, attendait une comédie aristophanesque. Les qualités littéraires deviennent si rares au théâtre qu’il faut les noter avec soin ; nous prenons acte des promesses que renferme cette œuvre incomplète, et nous ajournons M. Edmond Gondinet à une prochaine revanche.

Ces comédies sans hautes prétentions, études du monde et de ses changemens continuels, analyses légères des sentimens du cœur ou des travers de l’esprit, ont été depuis un siècle et demi une des richesses de notre théâtre. Au-dessous de Molière et de ses fresques puissantes, il y a eu place dès la fin du XVIIe siècle pour une série non interrompue de tableaux de genre, qui ont reproduit avec des chances diverses de succès toutes les transformations de la société française. De Dancourt et Dufresny à Lesage, de Lesage à Destouches, de Destouches à Piron, de Piron à Gresset, de Gresset à Sedaine, de Sedaine à Beaumarchais, comme les rangs sont pressés ! et comme chacune des œuvres rappelées par tous ces noms nous conduit sans un seul temps d’arrêt de Louis XIV à la révolution ! Aucune autre littérature moderne ne peut nous opposer une telle galerie. Même les plus faibles de ces tableaux ont leur intérêt historique : musée charmant où revivent les mœurs, les travers, les ridicules, mais souvent aussi, et plus qu’on n’est porté à le croire, les grâces honnêtes de l’ancienne société. Dans la première moitié du XVIIIe siècle par exemple, aux vingt premières années du règne de Louis XV, les écrivains du théâtre, bien qu’assez indifférens en général au grand mouvement des idées nouvelles, au mouvement d’innovation et d’agression représenté par Montesquieu et Voltaire, penchent plutôt du côté de la résistance. Témoins et peintres des mœurs publiques, ils montrent que le fond de la nation, même en ce temps corrompu, valait mieux qu’on ne le pense d’ordinaire. N’est-ce donc pas au milieu des hontes de la régence et de Louis XV que sont nés plusieurs des types les plus aimables, les plus aimés de l’ancien art français ? Il y a plaisir à les voir reparaître sur la scène de nos jours, soit qu’ils réveillent pour le public les souvenirs un peu effacés de notre histoire littéraire, soit que, transformés par l’habileté des interprètes, ils nous permettent de mesurer les progrès accomplis, progrès d’hier devenus un engagement pour aujourd’hui et dont il serait honteux de déchoir.

Tel est précisément le double intérêt que nous offre cette curieuse pièce de la Métromanie, reprise il y a quelques jours au Théâtre-Français avec un succès du meilleur aloi. Les lettrés seuls connaissent la Métromanie ; le grand public, le public de plus en plus mélangé qui ne connaît guère que les choses courantes, a tout au plus le souvenir de ce titre singulier. La surprise a donc été assez vive quand on a vu cette verve d’écrivain unie à des sentimens si honnêtes, parfois même cette fraîcheur d’accens, ce souffle d’enthousiasme, et tout cela signé d’un nom suspect, tout cela en pleine débauche de Louis XV, je veux dire au lendemain des vers trop séduisans du Mondain, et onze années avant la prédication de Jean-Jacques. La critique même la plus initiée aux secrets de notre histoire pourrait s’étonner à bon droit ; il est évident que la pièce représentée l’autre jour au Théâtre-Français vaut mieux que la pièce imprimée et connue seulement du lecteur. Le jeu du principal interprète y ajoute manifestement quelque chose. Ce n’est pas en vain que M. Delaunay a représenté les juvéniles figures d’Alfred de Musset. Le souffle de la poésie printanière du XIXe siècle a passé, grâce à lui, dans l’œuvre inégale de Piron pour la transformer et la rajeunir.

Il manque bien des choses en effet à ce chef-d’œuvre de Piron. Il y manque ce qui manque à la vie même de l’auteur, unité, conduite, caractère. Regardez au fond de cette bonne humeur, tout y est trouble et incertain. La littérature est chose sérieuse, même en ses joyeusetés, c’est la recherche du beau par le bien et le vrai. Que représente Piron au XVIIIe siècle ? Absolument rien. Est-ce un philosophe ? un ami de la tradition ? Est-ce un penseur ou un poète ? Est-ce un peintre de mœurs, un artiste amoureux de son art, un lettré passionné pour les lettres ? C’est un homme d’esprit qui ne sait que faire de son esprit, un homme de verve rapide qui prodigue sa verve à tort et à travers. Ah ! si ce bohémien du café Procope, si ce railleur que redoutait Voltaire avait voulu défendre contre lui les vieilles mœurs de la France, les mœurs sérieuses, chrétiennes, de la province, opposées à la corruption parisienne du temps de la régence et de Louis XV, il avait des modèles sous les yeux. Il a parlé quelque part avec une émotion contenue de son père et de sa mère. « C’étaient de ces bons Gaulois qui s’il en existe encore, sont le jouet du siècle poli ; on m’entend, je crois : de ces bonnes âmes devenues aussi rares que ridicules, cent fois plus occupées de leur salut ou de celui des leurs que de tout ce qui s’appelle ici-bas gloire v et fortune ; Le ciel les en a bénis dans la personne d’un frère que je viens de perdre chez les pères de l’Oratoire, et qui, pour ses longs travaux comme pour sa sainteté, meurt honoré des regrets de son illustre congrégation. » Il y a là, si je ne me trompe, une ironie poignante, une sourde et sombre, colère contre la corruption du siècle. Ces bons Gaulois devenus le jouet du siècle poli, ces bonnes âmes aussi rares que ridicules, pourquoi ne les venge-t-il pas ? Ce serait un utile emploi de ’cette verve impatiente qui ne demande qu’à éclater. En vérité, il ne s’en inquiète guère ; s’il y a songé une heure ou deux, une inspiration suivie lui est trop lourde à porter. Piron n’est pas un écrivain, ce n’est qu’un homme d’esprit.

Quoi ! dit-on, pas autre chose ? Ce n’est pas un écrivain, et il a écrit un des chefs-d’œuvre de la scène comique au XVIIIe siècle ! Avouez que, s’il n’a pas d’inspiration philosophique ou morale, il a du moins l’amour des vers, et qu’il est enthousiaste de son art. — Je réponds : enthousiasme de grand enfant. On ne sent pas l’homme ici. La poésie a été pour lui un puéril exercice au collège, et plus tard, dans une heure de détresse, l’expédient du bohême aux abois. Il nous a fait lui-même cette confession ; qu’on lise la préface de la Métromanie. Ces pages heurtées, saccadées, semblent un prélude de Beaumarchais, car il y avait du Figaro chez Piron ; mais que voit-on là en fin de compte ? L’aveu d’une situation d’esprit que nous avions soupçonnée. Piron prend la plume le jour où la nécessité l’y pousse ; nulle pensée, nulle inspiration, nul principe à défendre. Et c’est lui écrivain sans mission, qui prétend mettre sur la scène la figure du poète ! Que sera-t-il donc, ce poète, aux mains d’un pareil peintre ? sérieux ou ridicule ? On ne sait, ou plutôt il sera tour à tour un type grotesque et un personnage digne d’intérêt. Il est sympathique et charmant quand il défend sa vocation contre la sagesse bourgeoise de son oncle, M. Baliveau ; mais ce rêveur, que la muse enivre, est en même temps le don Quichotte de la rimaillerie. il a les prétentions les plus niaises, il se fait appeler M. de L’Empyrée ; il tient boutique d’hémistiches, il fait pour qui en veut idylles, sonnets, épithalames ; il parle comme un fou, il agit comme un sot. Bref, entre le poète et le versificateur, Piron ne sait pas choisir. Il va de l’un à l’autre sans pouvoir se décider. On ne voit dans l’ensemble de son œuvre ni la satire du faux poète ni la peinture de l’esprit inspiré. Eh bien ! toutes ces fautes disparaissent grâce au jeu de l’acteur qui tient le rôle de Damis. La Métromanie ou le Poète, disait en 1738 l’affiche du Théâtre-Français ; la Métromanie est presque entièrement effacée dans l’exécution présente, et c’est le Poète seul qui reste. Qu’il est aimable en son étourderie ! quelle foi dans son art ! quel amour de la gloire ! et comme les ardeurs de son esprit profitent à la générosité de son âme !

Nous signalerons à ce propos un incident qui caractérise les dispositions du public d’aujourd’hui vis-à-vis de ce succès d’autrefois. Lorsque M. Baliveau, voulant détourner Damis de la poésie, lui recommande en nobles termes la profession d’avocat, le public éclata en applaudissemens, songeant sans doute au barreau de nos jours, à tant de voix libérales qui honorent la tribune. Aussi la réponse de Damis, quoique lancée avec entrain, fut-elle d’abord assez froidement accueille ; on résistait pour ainsi dire à la plaidoirie du rêveur, on ne lui permettait pas de mettre le poète au-dessus de l’avocat et d’affirmer qu’à nos yeux Scarron même l’emporte sur Patru. Mais quand l’acteur, piqué au jeu, redoubla d’enthousiasme, et d’une voix frémissante jeta ces vers célèbres :

Qu’on me laisse à mon gré, n’aspirant qu’à la gloire,
Des titres du Parnasse ennoblir ma mémoire,
Et primer dans un art plus au-dessus du droit,
Plus grave, plus sensé, plus noble qu’on ne croit !
Le vice impunément, dans le siècle où nous sommes,
Foule aux pieds la vertu, si précieuse aux hommes.
Est-il pour un esprit solide et généreux
Une cause plus belle à plaider devant eux ?
Que la fortune donc me soit mère ou marâtre,
C’en est fait : pour barreau, je choisis le théâtre ;
Pour client, la vertu ; pour loi, la vérité,
Et pour juge, mon siècle et la postérité,


il y eut alors de toutes parts une explosion redoublée de bravos. L’image du poète venait d’apparaître enfin, non pas du poète entrevu par Piron, mais du poète, ou plutôt de la poésie idéale et virile dont notre siècle a entendu quelques accens il y a une trentaine d’années. C’est ainsi que le passé parle au présent pour lui reprocher ses défaillances et préparer les revanches de l’avenir.


SAINT-RENE TAILLANDIER.


V. DE MARS.