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Chronique de la quinzaine - 14 septembre 1833

Chronique n° 35
14 septembre 1833


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 septembre 1833.

L’empereur Nicolas a fourni, pendant cette quinzaine, l’étoffe d’un drame où les péripéties n’ont pas manqué. Embarqué presque secrètement sur le bateau à vapeur l’Ischora, les terribles tempêtes dont nous avons ressenti les effets sur nos côtes, l’avaient assailli dans sa traversée ; et, au milieu de toutes les sinistres nouvelles de mer qui arrivaient à chaque moment, la grande nouvelle du naufrage de l’empereur de Russie dominait toutes les autres. M. Pozzo di Borgo, ce diplomate si calme et si préparé à tous les évènemens, avait tout-à-fait perdu contenance, et M. de Broglie, avec une comique et spirituelle hypocrisie, lui prodiguait tous les égards et toutes les grimaces de bonne compagnie, qu’on affecte près d’une récente veuve. Dans ce peu de jours, le télégraphe ne cessa de demander aux nuages et aux vents des nouvelles de ce czar perdu dont la France était si inquiète ; mais le ciel ne répondit pas, et M. de Broglie redoublait de malicieuses condoléances. Le Journal des Débats insinuait déjà tout doucement que le pyroscaphe impérial devait avoir péri, corps et biens, à l’embouchure de la Vistule, coïncidence assez heureusement trouvée ; et en d’autres lieux moins officiels, on se demandait si la mer Baltique n’avait pas été témoin d’une scène semblable à celle que vit la mer d’Azof, quand il prit fantaisie à l’empereur Alexandre de se promener dans les eaux de Tangarok, d’où l’on ne rapporta que son cadavre. Encore un jour d’indécision, et les journaux de toutes couleurs nous eussent développé les conséquences de la mort de l’empereur Nicolas ; mais la Baltique s’est montrée clémente envers l’autocrate, et après l’avoir ballotté plusieurs jours, l’a jeté sur le rivage de Swinenmunde. Aussitôt après la réception de cette nouvelle, M. Pozzo di Borgo se rendit près de M. de Broglie, et lui fit à son tour ses complimens de condoléance. Il n’y a rien de perdu entre les gens d’esprit.

M. Thiers, qui fait tout ce qu’il peut pour faire oublier qu’il l’a été, n’a pas craint, malgré l’exemple de l’empereur Nicolas, de livrer aux caprices de la mer son auguste et précieuse personne. Il a traversé la Manche par un temps fort incertain, et s’est rendu à Londres. M. de Talleyrand, qui a jadis lancé M. Thiers dans le monde politique, a fort bien reçu le jeune ministre, et a invité à dîner, en son honneur, lord Grey, et les principaux ambassadeurs. On parlera long-temps dans le monde fashionable anglais de ce curieux dîner où M. Thiers, en présence des hommes les plus instruits et les plus capables de l’Angleterre, ne craignit pas de parler constamment à voix haute, et de traiter toutes les questions avec l’abondance et la pédanterie d’un professeur. On fut surtout frappé de la haine acharnée qu’il montrait contre la presse et ses anciens amis, ses compagnons, les écrivains périodiques ; et lord Grey, placé près de M. Thiers, ne put s’empêcher de lui demander si un journal, nommé le National, se trouvait compris dans cet anathème. M. Thiers trouva la répartie fort plaisante, et pour toute réponse frappa amicalement sur le ventre du premier ministre de sa majesté britannique. On juge de l’étonnement du noble lord et de l’aristocratie européenne qui se trouvait à pareille fête. Depuis ce jour-là, M. Thiers est célèbre dans la société anglaise, et l’on ne parle que de ses bonnes manières. C’est à qui voudra être traité comme lord Grey et recevoir son petit coup sur le ventre. M. Thiers s’est montré en tout fort grand seigneur à Londres, et on l’a vu au Parc dans un carosse attelé de six chevaux. Un journal anglais le comparait, en cette occasion, à ces matelots qui viennent de toucher leur part de prise, et qui se promènent dans les rues de Londres, avec une fille à chaque bras, et suivis de deux violons.

La reine dona Maria va faire, à son tour, une apparition à Londres. On assure que l’impératrice et la jeune reine ont subi quelques froideurs de la part de nos ministres et de la cour de Louis-Philippe, qui ont vu avec peine le penchant de dona Maria pour le duc de Leuchtenberg. Ce jeune prince qu’on croyait, il y a peu de temps encore, à Naples, auprès de sa sœur, la princesse Théodolinde, a fait plusieurs visites mystérieuses à Paris, à l’hôtel de Bragance, et on l’a vu reparaître au Havre, pendant le séjour de la reine du Portugal. Il n’est même, dit-on, parti de cette ville, qu’en protestant contre l’ordre d’expulsion que lui a signifié le sous-préfet, ordre qui ne devait pas plus l’atteindre qu’il n’avait atteint sa sœur, la duchesse de Bragance. Le duc de Leuchtenberg a donc quitté la France, mais après avoir déconcerté d’une manière bien cruelle tous les projets du cabinet des Tuileries en faveur du duc de Nemours ; car des gens, d’ordinaire bien informés, assurent que, grâce au jeune prince, le Portugal retrouvera à la fois dans la personne de dona Maria une princesse pour occuper le trône et un héritier pour y monter après elle. S’il en est ainsi, le château doit en être aux regrets d’avoir enlevé du ministère de la police M. Thiers, qui y faisait merveille, et qui, après avoir tiré un si bon parti de la grossesse de la duchesse de Berry, eût peut-être prévenu cet événement aussi fatal pour la monarchie de juillet que l’autre lui a été propice et profitable.

De leur côté les légitimistes se mettent aussi en voyage. Ils vont à Prague, par bandes joyeuses, pour saluer Henri V, devenu majeur à treize ans, comme Louis XIV et Louis XV. Depuis plusieurs jours, on voit, dans quelques salons de bon lieu, les jeunes pèlerins de la monarchie tombée, avec le costume qu’ils ont adopte pour cette circonstance : un habit bleu de roi garni de boutons d’or marqués d’une couronne, d’un H et d’un V. Les plus naïfs avouent sans détour qu’ils craignent beaucoup d’être mal reçus par le vieux roi Charles X, qui se plaint beaucoup de toutes ces intrigues, et s’écrie à chaque nouveau-venu, qu’on fera tant qu’il recevra quelque matin son congé de l’empereur d’Autriche. Charles X montre surtout beaucoup de colère contre les légitimistes du parti de la Gazette, et il disait récemment, avec humeur, à un noble duc accouru de Paris pour le complimenter, que le parti royaliste avait toujours eu la prétention de lui imposer ses idées, mais qu’il saurait bien le réduire. Pour mieux assurer leur bien-venue, les jeunes gens qui se rendent à Prague, parmi lesquels on remarque le jeune duc de Fitz-James et M. Alfred du Fougerais, directeur de la Mode, portent à Henri V une épée d’or ornée de cette légende : En avant ! Il est assez curieux de remarquer que cette devise est justement celle qui se trouvait en allemand (vorwaerts !) sur l’épée que l’impératrice Catherine remit à Charles X, lorsqu’elle lui donna un million et un vaisseau pour faire la conquête de la France. Le million fut mangé en intrigues, le vaisseau emporta honteusement le comte d’Artois, qui n’osa descendre à l’Ile-Dieu, et l’épée, qui était enrichie de pierreries, fut vendue aux juifs d’Amsterdam. Catherine avait dit au comte d’Artois, en lui remettant cette belle épée, bénite solennellement dans la cathédrale de Saint-Pétersbourg : « Je ne vous la donnerais pas, si je n’étais pas persuadée que vous périrez plutôt que de différer de vous en servir. » Un jour, cette épée, dépouillée de ses pierreries, se retrouvera peut-être chez un brocanteur, entre l’épée que Louis XIV donna à Jacques II, pour reconquérir l’Angleterre, et celle qu’on porte à Prague, en ce moment.

Paris n’a pas été seulement privé, pendant cette semaine, du roi Louis-Philippe, de la reine dona Maria, de M. Thiers, et de presque tous les ministres ; nous avons encore été privés de M. Cousin ! La cause du départ de M. Cousin est au moins singulière. Un de nos écrivains les plus spirituels, M. Saint-Marc Girardin, voulant compléter les idées qu’il a émises sur l’Allemagne intellectuelle, dans les leçons qu’il professe à la Faculté des lettres, s’adressa au ministre, pour être envoyé en Saxe et en Prusse, avec la mission d’examiner l’état de l’enseignement. Une somme de 5,000 fr., destinée aux frais de cette inspection, venait d’être allouée à M. Girardin, ses notes étaient déjà préparées, ses malles faites, lorsque M. Cousin, l’œil enflammé et la voix altérée, vint déclarer au ministre qu’à lui seul appartient le droit d’inspecter les écoles allemandes, que l’instruction publique du nord lui est inféodée, que c’est son bien à lui, son privilège, sa propriété sur laquelle il lui revient un revenu de 5,000 fr. par an, attendu que le pauvre homme n’a guère que 30,000 fr. de places, et pour conclusion le céleste philosophe demanda qu’on lui remît les frais de voyage préparés pour M. Girardin. Le ministre, qui n’a rien à refuser à M. Cousin, obtempéra, quoique à regret, à sa demande, et pour consoler M. Saint-Marc Girardin, lui remit la somme qu’on lui avait promise, mais en la prenant sur le fonds d’encouragement aux travaux agricoles. Ainsi M. Girardin sera forcé, s’il veut légitimement gagner son argent, d’inspecter non pas les universités, mais les champs et les bestiaux de la Saxe ; et, au lieu d’écrire sur l’esthétique et les études classiques, il lui faudra charger son portefeuille d’observations sur les graines en couches, les pommes de terre et les qualités de froment. Quant à M. Cousin, il nous gratifiera sans doute d’un rapport aussi sec et aussi nul que celui qu’il publia, il y a deux ans.

M. Fontaine, le maçon du roi, a agi envers M. Chenavard, le plus distingué, sans contredit, de nos peintres d’ornemens, tout comme M. Cousin a agi à l’égard de M. Saint-Marc Girardin. Il s’agissait de la décoration du théâtre Français. Les chefs de division, le ministre, tout le monde avait approuvé les dessins de M. Chenavard, et ces dessins étaient charmans en effet. Ils promettaient une décoration digne d’un meilleur théâtre que le théâtre Français, et on reconnaissait qu’ils étaient conçus sur un plan noble et ingénieux. D’après les dessins de M. Chenavard, la décoration de la salle Richelieu eût reproduit l’histoire complète du théâtre. Le plafond était divisé en trois parties où dominaient les figures colossales d’Eschyle, d’Euripide et de Sophocle. Aux pieds de ces trois personnages gigantesques, on voyait une foule pressée qui déposait des couronnes sur l’estrade où ils étaient placés. C’étaient leurs contemporains et leurs rivaux, plus ou moins illustres, mais tous dépassés par eux, Phrinicus, Yon, Agathon, Asclépiades, Denis, Phyloxènes, etc. Dans l’autre partie du plafond, au-dessus de l’orchestre, en regard de la tragédie antique ainsi personnifiée, eussent figuré la comédie grecque et sa fille la comédie latine. Là, s’élevaient encore trois grandes figures, celles d’Aristophanes, de Térence et de Plaute. Des scènes tirées de leurs ouvrages, dessinées avec finesse et esprit, remplissaient des médaillons sous lesquels on lisait les noms des comiques moins célèbres, Cratinus, Cratès, Ennicus, Ménandre. Les loges offraient des médaillons ornés de sujets pris dans les théâtres étrangers, et sur le rideau qui représentait une tapisserie, se trouvaient brodées les scènes de notre ancien théâtre, des processions, des moralités, des mystères, des sotties jouées par les confrères de la passion, les bazochiens, les enfans sans-souci, etc. Des bas-reliefs, placés sur l’avant-scène, reproduisaient les principaux personnages du théâtre de l’hôtel de Bourgogne, sous le costume qu’ils affectaient ; c’étaient Guillot Gorju, Pierrot, Jodelet, dame Ragonde, Gros-Guillaume, Pascarel, Gaultier Garguille ; sur les écussons, les noms des auteurs dramatiques du quinzième et du seizième siècles, Simon Greban, Jehan Bouchet, Alex. Hardi, Jodelle, Jehan d’Abumdance, Pierre Gringore ; enfin le balcon et la première galerie étaient réservés à reproduire des scènes de nos chefs-d’œuvre. On voit que ce plan était complet, trop complet ; car au moment de l’exécuter, M. Fontaine vint armé de sa canne, et réclama, du même ton que M. Cousin, le monopole des ornemens et décorations du théâtre royal. Le ministre du commerce et ses bureaux eurent beau s’opposer à cette prétention de M. Fontaine, M. Fontaine est plus puissant encore que M. Cousin ; il fallut bien subir ses prétentions, et repousser M. Chenavard. Encore si on donnait à M. Chenavard une place d’inspecteur de l’agriculture ! mais il y a lieu de croire qu’il en sera pour ses frais d’imagination et ses dessins. Cependant M. de Montalivet fait des rapports au roi où il le loue de la protection éclairée qu’il accorde aux arts, avec une emphase qui eût fait rougir Louis XIV, l’homme le moins modeste de son royaume. Le rapport de M. de Montalivet, sur le château de Versailles, restera comme un monument d’une autre nature que l’édifice qu’il propose de restaurer. — Il était digne de Votre Majesté de s’occuper du château de Versailles. — — Votre Majesté a daigné développer un plan qui est une haute pensée. — Le vaste projet conçu par Votre Majesté, est le plus vaste, etc. — Telles sont les phrases qui se heurtent harmonieusement dans le rapport de M. de Montalivet ; rapport qui n’a d’autre but que de soumettre au roi Louis-Philippe les idées conçues par le roi Louis-Philippe, et de le prier audacieusement de vouloir bien leur accorder son approbation. Et le roi Louis-Philippe, toujours bon et clément, s’est empressé d’écrire de sa main au bas du rapport : APPROUVÉ. Le roi approuve le roi. Vive le roi !

Il résulte de ce rapport que le château de Versailles sera érigé en musée, et qu’on y placera des tableaux représentant tous les évènemens militaires de notre histoire, depuis la bataille de Tolbiac jusqu’au siège de la citadelle d’Anvers, dit le rapport, c’est-à-dire, depuis le partage équitable du vase de Soissons jusqu’aux affaires de fournitures et aux marchés de la campagne de Belgique. L’idée est on ne peut plus heureuse.

Ce qui semble plus certain, d’après ce rapport, c’est qu’on va porter la pioche et la truelle dans le château de Versailles, qui se flattait vainement, dans son coin, d’échapper au sort que vient de subir le palais des Tuileries. — « Pour réaliser le magnifique ensemble que Votre Majesté a conçu, dit en effet le rapport, il faudra supprimer les planchers de l’étage en attique, son comble, tous les murs de la partie supérieure de l’aile, etc. » — Vous l’entendez, nymphes de Versailles, fuyez vos paisibles bosquets, vos eaux tranquilles ! la royauté de juillet accourt avec son marteau : elle va faire rouler les pierres sur vos gazons, renverser sur leur face vos statues de marbre, et Dieu sait quand elles se relèveront ! car le rapport, qui est un chef-d’œuvre de précision, annonce à l’auguste auteur des ruines qui se préparent, que son projet n’avancera que très lentement, et qu’il n’aura pas, sans doute, la satisfaction de le finir. — Il est gros de choses, ce curieux rapport.

Le but de ce rapport, comme de toutes les choses de ce temps-ci, est tout autre qu’il ne paraît être.

D’abord, l’honneur en revient au roi lui-même, on ne peut en douter après avoir lu le morceau de M. de Montalivet. M. l’intendant de la liste civile n’a pas tout dit. Le roi a daigné corriger de sa main, à Cherbourg, ce rapport qu’il avait commandé avant son départ ; chaque mot a été soigneusement pesé par l’habile et sagace correcteur, et on ajoute que quelques petites négligences grammaticales ont été redressées par son auguste plume. Ce rapport était en effet d’une haute importance et méritait bien tous ces soins. On se souvient, sans doute, de ces dix-huit millions demandés avec tant d’instance par la liste civile, pour l’achèvement du Louvre, qu’elle avait pris l’engagement d’achever, sans augmentation de subsides ; on se souvient aussi que la chambre refusa assez durement cette allocation à M. Thiers. M. Thiers montra, à cette occasion, beaucoup d’humeur à la chambre. Il est vrai qu’on avait montré beaucoup d’humeur à M. Thiers en très haut lieu. Ce qu’on n’a pu obtenir pour le Louvre, on espère l’obtenir, à la session prochaine, pour le château de Versailles. Comment résister, en effet, à la bataille de Tolbiac et à la citadelle d’Anvers ! Eh quoi ! dira-t-on, aux députes récalcitrans, n’avez-vous pas lu dans notre rapport que Versailles sera rempli de bleaux destinés à éterniser la gloire de la France, et que ces tableaux seront commandés à nos peintres ? Voulez-vous nous empêcher de montrer encore une fois notre sollicitude pour les grands travaux des arts, comme nous le disons dans ce rapport qui répond à tout ? N’avez-vous pas lu, dans ledit rapport, que la prospérité des habitans de Versailles tient à notre projet ? Notre rapport ne vaut-il pas dix-huit ou vingt millions ? Vous ne nous refuserez pas cette bagatelle, quand il s’agit de la gloire de la France.

Quand on parlera de la sorte aux chambres, la pioche aura déjà abattu quelques pans de murailles, mis à découvert quelques plafonds ; il faudra bien céder, sous peine de voir Versailles en ruines, et chaque année ce sera le motif de quelque allocation nouvelle, dont on peut trouver déjà le germe dans cette phrase du rapport qui le termine si heureusement : « Il est pénible de reconnaître que l’on ne pourra avancer que très lentement ; du moins Votre Majesté aura tracé une noble voie dans laquelle il sera beau de la suivre. » Avis à l’héritier du trône, qui pourra exploiter, à son tour, la mine ouverte avec tant d’habileté, dans le rapport de M. de Montalivet.

M. de Montalivet nous amène à M. Pépin, auteur de Deux ans de Règne, qui nous a adressé une réclamation au sujet des explications que nous avons données sur son livre. M. Pépin nous écrit qu’il a en effet travaillé sur des matériaux qui lui ont été fournis, mais que le livre est bien de lui, et qu’il en est auteur. Nous sommes loin de contester à M. Pépin la propriété de son style ; quant aux matériaux, nous en avons indiqué les sources, et nous avons, plus que jamais, lieu de croire à l’exactitude de nos renseignemens.

Les théâtres ont été très actifs pendant cette quinzaine. Louis XI, André Chénier, Paul Ier, Philippe d’Orléans, l’abbé Dubois, la maréchale de Luxembourg, ont été les principales victimes de nos auteurs. Au Gymnase, Louis XI, amoureux de deux jeunes filles, et berné par un page, a paru avec raison fort ridicule ; le malheureux poète André n’a pas été mieux traité à la Gaîté. Cette figure virginale et antique, affublée de grandes phrases de mélodrames, faisait peine à voir sur les tréteaux du boulevard. Un Pont-Neuf, au Vaudeville, est une comédie spirituelle. On a beaucoup ri de la vieille maréchale de Luxembourg, que haïssait si cordialement Jean-Jacques, et qui devint si dévote après avoir été si galante sous le nom de comtesse de Boufflers. Les Roués, grand vaudeville en trois actes, où figurent Dubois et le régent, est une bouffonnerie très curieuse, qui attirera des spectateurs à l’Ambi-Comique. Pour l’Opéra, où ont reparu mademoiselle Taglioni dans la Sylphide, et Nourrit dans Ali-Baba, son éclat augmente chaque jour, et la foule est à ses portes. Enfin, le théâtre Italien s’ouvrira le 1er septembre aux amateurs, avec Tamburini et Rubini. Bellini, l’auteur de la Straniera, et de Norma, est venu à Paris pour monter plusieurs ouvrages. Il raconte qu’après avoir assisté, il y a quelques jours, à une représentation de Gustave, il fut si frappé de l’ensemble des chœurs et de la grandeur de l’orchestre de l’Opéra, qu’il lui prit un tremblement nerveux qui dura toute la nuit. Bellini, qui n’a vu que les artistes de Naples, de Florence et de Milan, exprime partout son enthousiasme, et s’écrie que Rossini est bien fou de ne pas écrire toute l’année pour l’Opéra. Rossini, qui est riche, gros, paisible et blasé, dit que Bellini est bien fou d’écrire, et ne vient même pas à l’Opéra. Au reste, il est curieux de remarquer que l’ouverture de l’opéra Italien a lieu le jour de l’anniversaire séculaire de la première représentation du premier opéra de Rameau. Ce fut le 1er octobre 1733, et non le 1er septembre 1733, comme un journal l’a annoncé par erreur.

L’ÂME ET LA SOLITUDE, POÉSIES PAR M. ACHILLE DU CLÉSIEUX. [1]

Nous annoncions tout récemment les vers de M. Turquety, poète breton et catholique ; voici un autre poète de la même contrée et de la même foi qui prend son rang aujourd’hui. M. du Clésieux, pour ceux même qui ne connaîtraient de lui que son volume, est évidemment une de ces âmes rares, mais non pas introuvables en nos temps, un de ces jeunes hommes qui, de bonne heure, ont cherché le port dans l’antique croyance. C’est un spectacle assurément mémorable, au milieu de tant de scepticisme et de tant d’écarts dont on est entouré, que de voir combien l’élite de ces vierges et vertueux esprits ne diminue pas, comment elle se recrute et se perpétue, conservant, pour ainsi dire, dans toute sa pureté, le trésor moral. Quelles que soient les formes sous lesquelles doive se reconstituer (nous l’espérons) l’esprit religieux et chrétien dans la société, cette vertu avancée de quelques jeunes cœurs, cette foi et cette modestie, tenues en réserve, aideront puissamment au jour de l’effusion. M. du Clésieux, nous dit-on, après de bonnes études, et quelques années passées à Paris dans sa première jeunesse, s’est bientôt retiré, et comme enfui dans sa Bretagne ; les plaisirs l’avaient effleuré un moment, et il s’y dérobait avec une sorte d’effroi. Dans un domaine rural, voisin de la mer, six pleines années se sont écoulées pour lui à méditer, à prier, à se guérir et à s’affermir. Et l’amour de l’humanité ! nous crieront nos maîtres intellectuels ; et le service que tout homme doit aux autres ! et la part que réclame de chacun l’action commune ! En réponse à ces excellentes exigences, nous n’avons rien à opposer, sinon que M. du Clésieux, nous a-t-on dit encore, n’a pas employé ces six années de retraite, dont nous parlons, à de pures extases de cœur, à de simples élévations d’intelligence ; il a fait le bien, et a beaucoup amélioré les hommes autour de lui : combien d’agitations bruyantes sont moins effectives ! Au milieu de ces œuvres pratiques et dans les intervalles solitaires, sa pensée a quelquefois cherché, par instinct, la mélodie. La lecture de M. de Lamartine était toute son étude d’art ; c’est aussi dans cette forme libre et facile que se sont modulés ses premiers chants. Le volume que nous avons sous les yeux laisse certainement à désirer pour l’art, pour la composition et l’expression ; souvent, quand il parle du jour des Morts, quand il nous peint sa paisible et assise existence sous le toit qui est à lui, quand, dans le silence de son vallon, il entend et nous raconte la voix de son cœur ; en ces endroits, tout en étant lui-même, le poète nous rappelle un peu trop le maître harmonieux dont l’inspiration l’a éveillé. Mais le mouvement intérieur n’est jamais emprunté, même quand les mots le sont ; ce que disent ces lèvres pieuses, sort toujours d’une poitrine oppressée. Je ne sais quel souffle vif et quelle fraîcheur qui s’exhale nous décèle, là auprès, une source naturellement courante. Les dernières pièces du volume, qui sont d’une date plus récente, ont aussi plus de vigueur et de fermeté. Celle qui a pour titre, à mon Père, est d’une belle haleine et d’une sensibilité pénétrante. Celle à M. Victor Hugo offre du vague et un ton mystiquement exagéré dans la partie des reproches : la fin a de l’onction et de la beauté. L’ode à M. de La Mennais est pleine d’essor ; mais nous trouvons, et nous osons croire que l’illustre prêtre trouvera comme nous, qu’elle est trop prise du côté de la gloire humaine : il ne fallait pas clore une pièce à M. de La Mennais par des fleurons. Dans la Vocation du poète, le voile de la pensée ne se lève nulle part nettement. En abordant, comme il le fait dans ses derniers morceaux, une poésie plus soutenue et plus figurée, M. du Clésieux aura à se garder de perdre la clarté simple de ses premiers essais. Quoi qu’il en soit de nos critiques sincères, ce volume, qui vient de l’âme, et qui est une douce émanation, charmera les lecteurs dispersés de la même famille ; les lecteurs plus artistes et plus difficiles y verront au moins les promesses d’un poète.

S.-B.

  1. Renduel, rue des Grands-Augustins.