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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1894

Chronique n° 1500
14 octobre 1894


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.


Nous sommes à la veille de la rentrée des Chambres, et, bien que les débats qui s’annoncent paraissent devoir être très vifs, l’état général des esprits est des plus calmes. Il y a évidemment une grande disproportion entre les besoins du pays et ceux des politiciens. Le pays demande de la tranquillité et une bonne administration ; les politiciens ne peuvent se passer de mouvement et de bruit. Quand même elle ne serait pas positivement contagieuse, leur lièvre produit des effets de répercussion dont il faut bien s’occuper. Les vacances sont finies, la lutte va commencer, et on l’ait prévoir une telle avalanche d’interpellations que jamais encore il n’y en aura eu de pareille. Les bons esprits cherchent un moyen d’arrêter, ou du moins de canaliser ce flot envahissant ; nous ne sommes pas bien sûrs qu’ils l’aient encore trouvé. On a proposé un certain nombre de modifications au règlement ; mais aucune n’est sans inconvéniens. La question est-elle, vraiment, du domaine réglementaire ? Ne se rattache-t-elle pas plutôt aux mœurs mêmes de la Chambre et n’est-ce pas là qu’il faudrait porter la réforme ? Lorsque la Chambre le voudra, il lui sera facile, sinon d’écarter, au moins d’écourter les interpellations, et, d’accord avec le gouvernement qui peut y répondre pour la forme et en deux mots, de les réduire à presque rien. Mais il faut qu’elle le veuille sérieusement, d’une volonté permanente et qui s’applique à toutes les circonstances particulières. C’est déjà de la faiblesse ou du moins de la défiance envers soi-même, que de compter sur le règlement pour se protéger et de le hérisser artificiellement de chevaux de frise. Le débat qui aurait bleu à ce sujet serait des plus pénibles ; le résultat en serait incertain ; et quand même il aboutirait à un vote restrictif, rien ne prouverait que les dispositions nouvelles qu’on aurait introduites dans le règlement seraient appliquées dans l’esprit où elles auraient d’abord été conçues. Certaines victoires parlementaires jettent un profond désarroi parmi ceux qui les gagnent, et paralysent dans leurs mains les armes dont ils croient s’être assurés. Cela s’est vu pour des articles de loi : à plus forte raison pourrait-il en être de même pour des articles de règlement. Les interpellations prochaines auront tout juste l’importance que la Chambre leur accordera. Si la Chambre ne leur en accorde aucune, elles n’en auront aucune, et le ministère pourra les traiter en conséquence. La Chambre est toujours libre de clore une discussion : que n’use-t-elle plus souvent de cette faculté ? Il semble que le gouvernement soit obligé de répondre, puis de répliquer à tous les discours de ses adversaires, et, comme l’opposition peut fournir sans se fatiguer plus d’orateurs que le ministère, elle a finalement le dernier mot. Dès lors, ne vaudrait-il pas mieux le lui abandonner tout de suite, et laisser la majorité conclure ? C’est là, croyons-nous, qu’il faut chercher le moyen d’échapper à la prolongation et au renouvellement des débats inutiles, et, parmi ceux qu’on annonce, la plupart ont ce caractère.

Le gouvernement a fait si peu de choses pendant ces vacances, qu’on ne voit pas très bien sur quels points il y aurait lieu de l’interroger. Peut-être pourrait-on lui reprocher quelque inertie ; mais, toutes les fois qu’il a agi, il l’a fait dans un bon sens. Un certain nombre de fonctionnaires se sont livrés contre lui à des actes publics d’opposition : il les a frappés de disgrâce, avec beaucoup de mesure et d’indulgence, mais avec une suffisante résolution. Si c’est là-dessus qu’il doit être interpellé, sa réponse sera facile. Il faut même espérer que l’approbation de la Chambre l’encouragera à montrer dans l’avenir une fermeté plus grande encore, ou du moins à l’appliquer plus impartialement à tout le monde. Les fonctionnaires dont il s’agit étaient revêtus de mandats électifs : c’est ce qui explique l’attitude qu’ils ont cru pouvoir prendre. Les uns faisaient partie du Conseil général des Bouches-du-Rhône, et ils ont voté un blâme adressé non seulement au ministère, mais aux Chambres, pour avoir présenté et voté la loi contre les menées anarchistes. Les autres faisaient partie du Conseil municipal de Toulouse, et ils se sont associés à une protestation contre la dissolution, à leur avis illégale, de ce conseil. Un dernier enfin, qui venait d’être nommé professeur dans un des principaux lycées de Paris, a pris fait et cause pour M. Robin, le directeur de l’orphelinat de Cempuis, contre le gouvernement qui l’avait révoqué. Des actes pareils sont-ils tolérables dans une hiérarchie bien ordonnée, et peut-il y avoir un gouvernement sans une hiérarchie de ce genre ? Si, sous un prétexte quelconque, l’anarchie se met dans l’administration elle-même, que nous restera-t-il ? Le gouvernement, déjà si faible et qui a tant de peine à résister à ses adversaires politiques, ne sera même pas sûr de ses agens. Dans les momens difficiles, ses troupes tireront sur lui. C’est là un danger auquel il fallait couper court dès le début, sans attendre qu’il s’aggravât. Les fonctionnaires hostiles ne sont encore qu’une intime minorité. Dieu nous garde, par exemple, de confondre l’Université tout entière avec un petit nombre de ses membres ! Il n’y a peut-être pas un autre corps public où l’on trouverait plus de dévouement au devoir professionnel, plus d’application à la tâche quotidienne, ni, en un certain sens, plus de vertu. Mais n’est-ce pas une raison de plus pour le préserver des mauvais exemples et des entraînemens qui peuvent en résulter ? M. le ministre de l’Instruction publique l’a pensé : on ne saurait trop l’en féliciter. Il a donné des avertissemens plutôt qu’il n’a infligé des peines, car il s’est borné à opérer quelques déplacemens. Il aurait pu faire plus, il ne pouvait pas faire moins. Ces mesures, si on les rapproche de celle qui a été prise par M. le président du Conseil à l’égard de M. le préfet de la Haute-Garonne déplacé dans des conditions analogues, indiquent de la part du gouvernement la volonté de faire respecter et les lois et sa propre autorité.

Il semble pourtant qu’à la veille de la rentrée du Parlement cette autorité ne soit pas aussi grande qu’on pourrait le souhaiter. Peut-être y a-t-il, dans la manière même dont le cabinet actuel est venu au monde et s’est présenté à l’opinion, quelque vice originel qui pèse toujours sur lui. Bien qu’il ait des principes de gouvernement, et qu’il les ait appliqués dans certaines circonstances, il les a, dans d’autres, plus ou moins atténués ou amoindris. Il a voulu faire de la conciliation avec des gens qui ne cherchent qu’à le compromettre ; il a essayé de prendre une moyenne entre des idées divergentes, au lieu d’en avoir à lui et d’y rester inébranlablement fidèle ; il a cherché le vent et ne l’a pas toujours trouvé ; il a agi par boutades, suivant l’inspiration du moment, bonne ou mauvaise, au hasard des circonstances ; enfin l’impression qui se dégage de toute sa conduite reste douteuse et il est assez difficile de tirer de son passé la prévision de son avenir. Dans la plupart des groupes politiques, l’opposition n’est pas nettement dessinée ; mais, dans ceux mêmes où elle subsiste, la confiance est mitigée et expectante. L’hésitation du gouvernement s’est reflétée, comme il arrive toujours, dans sa majorité. Personne ne pourrait dire au juste où nous en sommes, et si le cabinet actuel nous a fait faire une étape dans un sens quelconque. Sans doute tout cela se débrouillera dès la rentrée de la Chambre : en attendant, les vacances n’y ont apporté aucune lumière. Si on excepte les quelques actes très louables que nous avons rappelés et approuvés, mais qui se rattachent, après tout, à des faits accidentels, il est rare qu’un gouvernement ait pratiqué l’abstention politique avec autant de résolution que celui-ci depuis trois mois. Un seul discours officiel a été prononcé, qui mérite d’être relevé : c’est celui de M. le ministre des Finances à Commercy. Il est d’ailleurs remarquable à beaucoup d’égards. M. Poincaré peut se tromper quelquefois et nous croyons bien qu’il se trompe sur plus d’un point de ses conceptions financières ; mais la partie purement politique de son discours est excellente. La question des fonctionnaires et de l’obéissance qu’ils doivent au gouvernement dont ils dépendent y est traitée et résolue dans le meilleur esprit. Seulement ce n’est là, en quelque sorte, qu’une condition intérieure du bon fonctionnement d’un gouvernement. Cette question une fois réglée, il en reste beaucoup d’autres. La première de toutes est de savoir quelle attitude le ministère compte prendre à l’égard des théories socialistes et collectivistes qui font tant de bruit sur les bancs de l’extrême gauche au Palais-Bourbon. Là est le danger de l’avenir. M. Poincaré a mis une vigueur extrême à repousser ces doctrines funestes, et il s’est élevé jusqu’à l’éloquence pour défendre la propriété individuelle contre les sophismes de la nouvelle école. Il a déclaré que c’en était fait de la civilisation et de la patrie si ces systèmes venaient à prévaloir. On peut donc croire que le gouvernement les combattra, les réfutera, les repoussera lorsqu’ils se produiront devant la Chambre, où ils ont pu jusqu’à ce jour s’étaler presque impunément. Il faut savoir gré à M. le ministre des Finances de ce qu’il y a eu de décidé et de décisif dans ses paroles. C’est sur lui, si le cabinet échappe, comme cela est probable, aux premiers assauts dont il va être assailli, que portera le poids des principales discussions qui vont se poursuivre jusqu’à la fin de l’année, et même après cette date si le budget n’est pas encore voté le 31 décembre. Il aura besoin de beaucoup de forces, de présence d’esprit et de courage. Le budget de 1895 est le premier que la Chambre actuelle est appelée à discuter : aussi est-il naturellement devenu le rendez-vous de toutes les chimères qui s’agitent dans les esprits sans avoir encore pu se faire jour à la tribune. Chaque ministre devra donner à tour de rôle, mais le ministre des Finances sera continuellement sur la brèche. Lui aussi aura des conceptions personnelles à défendre, et il a annoncé qu’il les défendrait contre toutes les résistances et contre toutes les surenchères. C’est l’attitude qui convient à un ministre digne de l’être. Mais M. Poincaré triomphera-t-il de toutes les objections qui se dressent déjà devant lui ? Il a essayé de réfuter dès maintenant celles que M. Léon Say a présentées ici même, dans un article qui a produit une grande impression : on nous permettra de croire qu’il n’y a pas réussi. Au surplus, le moment n’est pas venu d’analyser et de discuter son budget. Disons seulement qu’il contient deux réformes importantes. L’une provient de l’initiative personnelle de M. Poincaré : c’est celle qui introduit l’impôt progressif en matière successorale ; elle appelle toutes les critiques dont ce genre d’impôts a toujours, et très justement, été l’objet. L’autre est un legs non exécuté des assemblées et des ministres précédens : c’est la réforme de l’impôt des boissons. M. Poincaré, en la présentant, sera-t-il plus heureux que ses devanciers ? Souhaitons-le, car il serait temps d’en finir avec cette question éternellement pendante sur tous nos budgets, et qui en encombre ou même en obstrue la discussion. Mais, ici encore, il faut s’attendre à de grosses difficultés. La réforme des boissons ne peut se faire qu’avec un accroissement notable de la taxe sur l’alcool, et M. Poincaré propose en effet de l’élever d’un quart. C’est donner une prime énorme à la fraude, si on ne prend pas contre elle des précautions plus efficaces, en un mot si on ne supprime pas le privilège des bouilleurs de cru, ou du moins si on ne le réglemente pas comme MM. Rouvier et Burdeau avaient voulu le faire. Or, il n’y a rien de tel dans le projet de budget. M. Poincaré risque donc de perdre par l’augmentation de la fraude l’augmentation de rendement qu’il demande à l’impôt. Sur ces deux points, l’un théorique, l’autre pratique, il rencontrera certainement une vive opposition. Voilà ce qu’il faut prévoir : reste l’imprévu, qui est plus considérable encore. Un incident récent a montré, par les commentaires qu’il a soulevés, ce que la situation actuelle a de précaire : nous voulons parler de l’élection au Sénat de M. Waldeck-Rousseau. M. Waldeck-Rousseau a quitté volontairement la vie politique en 1889. La manière dont il en est sorti a montré qu’il n’était pas un de ces politiciens de profession, qui, n’étant plus rien lorsqu’ils perdent leur mandat électoral, sont prêts à tous les sacrifices pour le conserver. Il n’a pas sollicité le renouvellement du sien, et le prétexte qu’il en a donné à ses amis est qu’il ne voyait pas le moyen de servir utilement, dans les circonstances où on était alors, les intérêts politiques auxquels ses convictions l’attachaient. On lui a proposé plusieurs candidatures : il les a toujours et obstinément déclinées. Cette attitude était plus qu’originale ; elle était unique ; aussi a-t-elle produit une surprise dont l’impression subsiste encore et a été favorable à M. Waldeck-Rousseau. On ne pouvait pas soupçonner l’ancien ministre de MM. Gambetta et Jules Ferry d’avoir éprouvé des déceptions. Il a pu en avoir pour ses idées, mais non pas pour sa personne. À peine élu député, son talent de parole lui a assuré au parlement une place aussi considérable que celle qu’il s’est faite depuis, et non moins rapidement, au barreau de Paris. Ce talent, qui est de l’ordre le plus relevé et, à quelques égards, le plus raffiné, n’a jamais eu de défaillances. L’indifférence de M. Waldeck-Rousseau pour des succès au-dessus desquels il se plaçait en y renonçant, le détachement philosophique et un peu dédaigneux avec lequel il prenait congé des luttes parlementaires ont fait de lui un homme à part, et, pendant que d’autres s’usaient, ou n’arrivaient à la pleine lumière que pour y paraître un peu ternes, le souvenir qu’il avait laissé a pris, par comparaison, plus d’ampleur et d’éclat. Ce phénomène n’est pas rare. Il est arrivé assez souvent dans l’histoire qu’un homme, après s’être fait une situation considérable, ait eu intérêt à une retraite momentanée : Major e longinquo reverentia. Seulement, il faut être sûr de n’être pas oublié. M. Waldeck-Rousseau ne l’a pas été. Il n’a certainement fait aucun de ces calculs : son caractère seul et sa bonne fortune l’ont heureusement servi. Tout d’un coup les électeurs sénatoriaux de la Loire ont eu besoin d’un sénateur et ils ont songé à lui. Bientôt, ils n’ont pas voulu en avoir un autre. Il a eu beau protester, se refuser, se défendre, leur obstination a vaincu ses résistances. Il a été obligé de subir une candidature à laquelle il ne pouvait plus se soustraire, et il a été élu à une majorité qui ressemble à l’unanimité. C’est le sénateur malgré lui. On ne lui a pas donné un mandat, on le lui a infligé.

Tout cela ne serait qu’une anecdote électorale, sans l’impression tout à fait imprévue qui lui est résultée. Nul ne peut dire quel avenir attend M. Waldeck-Rousseau, et rien ne serait plus téméraire que de vouloir le prophétiser. Il a paru lui-même, dans une lettre adressée à ses électeurs à la veille du scrutin, vouloir échapper aux responsabilités plus hautes qu’on chercherait à lui imposer par la suite. Cela prouve précisément qu’il sentait déjà monter autour de lui une confiance qui pouvait, à brève échéance, le mettre en présence de devoirs nouveaux. En toutes choses, M. Waldeck-Rousseau tranche sur l’ordinaire : on a rarement vu un candidat avertir ses futurs commettans qu’il ferait les plus grandes difficultés à se laisser nommer président du Conseil. Ce sont des éventualités qu’on n’a pas l’habitude de prévoir tout haut, et on ne peut le faire avec la parfaite simplicité qu’y a mise M. Waldeck-Rousseau, que lorsqu’on se conforme à un sentiment si général que l’expression en parait toute naturelle, même chez le principal intéressé. Le fait est que l’élection de M. Waldeck-Rousseau a pris, dans la presse, les proportions d’un événement considérable, et que le nouveau sénateur, avant même d’être élu, s’est trouvé désigné à un grand rôle. Inconsciemment, on cherche autre chose que ce qu’on a, et déjà des combinaisons nouvelles s’esquissent avec plus ou moins de précision dans les esprits. Il ne faut pas donner à ce symptôme trop d’importance, mais il ne faut pas non plus le négliger, car il est significatif. La situation actuelle n’apparaît pas bien solide, puisque chacun en a une autre en vue ; elle peut toutefois se maintenir assez longtemps encore. Que de pronostics de ce genre n’avons-nous pas vu déjoués ! Tout ce qu’on peut dire, c’est que le ministère de M. Dupuy trouve en face de lui une situation assez confuse, peut-être par sa faute et parce qu’il n’a pas su prendre une assiette parlementaire bien déterminée. Mais rien n’est encore perdu, et son sort est entre ses mains.

Il est malaisé de se rendre compte de ce qui se passe depuis quelques jours en Extrême-Orient. Les premières victoires des Japonais sur les Chinois n’étaient pas bien difficiles à prévoir, étant donnée l’organisation militaire des deux pays : toutefois, elles ont marqué d’une manière si décisive ; la supériorité des premiers sur les seconds, que la situation générale s’en est trouvée aussitôt modifiée. Les télégrammes qui arrivent en Europe sont naturellement incomplets ; les correspondances mettent longtemps à venir ; on ne peut raisonner, du moins en partie, que sur des hypothèses. Mais quelques-unes sont assez vraisemblables pour qu’on les regarde comme certaines. Les Japonais comptaient sur la victoire, et la preuve en est dans la manière dont ils ont déclaré la guerre : cependant, elle a dépassé leur espérance et provoqué parmi eux un enthousiasme qui ne connaît plus de bornes. Ces peuples d’Extrême-Orient sont à la fois très vieux et très jeunes. Ils ont accumulé, pendant des siècles, de longues réserves d’activité, et lorsqu’ils sortent de leur sommeil, comme l’a fait le Japon, ils montrent les qualités et les défauts des races pour lesquelles tout est nouveau. Ils ont une vivacité d’impressions extrême ; ils croient tout gagné dès qu’ils ont renversé les premiers obstacles, et il devient également impossible de mesurer la portée de leur action future et la force de résistance qu’ils pourront rencontrer. Cette résistance viendra surtout de la mauvaise saison : on est à l’entrée de l’hiver, et l’hiver est très rigoureux dans la Chine du Nord et du Centre. Si le climat ne devait pas opposer bientôt aux Japonais des difficultés peut-être insurmontables, ils n’hésiteraient certainement pas à marcher sur Pékin. Il y a bien l’armée de Li-Hong-Tchang, mais elle est peu nombreuse, et on pourrait la tourner. D’ailleurs, la confusion est partout en Chine, et cet immense mais immobile empire, atteint d’un choc inopiné, ne s’est pas encore remis de l’émotion qu’il en a éprouvée. Le prince Kong, qu’on a, rappelé à la tête des affaires, a montré autrefois de l’habileté et de la vigueur : malheureusement il est vieux, Li-Hong-Tchang l’est aussi, et ce n’est pas au milieu d’événemens aussi graves qu’on improvise des moyens de salut, lorsqu’on a négligé d’avance de rien prévoir et de rien préparer. L’hiver seul pourra sauver le gouvernement chinois d’une infortune plus grande. On avait annoncé, il y a quelques jours, l’embarquement d’une seconde armée japonaise qui menaçait un point indéterminé de la Chine. Où allait-elle débarquer ? Tout le monde se le demandait avec anxiété. Mais on n’en a plus entendu parler, ce qui donne à croire qu’elle a été dirigée sur la Corée, afin de renforcer les premières troupes qui ont déjà remporté de si brillans succès. Ce n’est plus Pékin qui est menacé, mais Moukden. Moukden, capitale de la Mandchourie, est une ville très importante par elle-même, et plus encore par le prestige des souvenirs qui s’y rattachent. Contenant le berceau et les tombeaux de la dynastie actuelle, elle est revêtue, à ce titre, d’un caractère religieux. Un coup porté sur Moukden n’aurait pas les conséquences matérielles d’une agression directe sur Pékin, mais l’effet moral n’en serait pas moins très considérable. Or, on ne voit pas aujourd’hui ce qui empêcherait les Japonais d’y parvenir.

Les nouvelles d’Extrême-Orient ont produit en Occident une double impression : sur les imaginations, qui se sont un peu exaltées, et sur les intérêts qui se sont assez sérieusement alarmés, au moins dans certains pays.

On s’est demandé quelles conséquences les succès foudroyans des Japonais ne manqueraient pas d’avoir sur l’Asie, et plus tard sur l’Europe. Si la Chine avait été victorieuse, ces questions ne se seraient pas posées, ce qui, à certains égards, aurait peut-être mieux valu. Sa victoire aurait été, en effet, celle de la plus antique routine dont aucun pays ait encore donné l’exemple, et lorsque la routine est victorieuse, elle se trouve justifiée et n’a plus qu’à persévérer. On en aurait conclu que les peuples asiatiques ne sont pas faits pour la civilisation européenne, qu’ils ont tort de vouloir s’y adapter, et qu’ils n’aboutissent qu’à des contrefaçons impuissantes. On se serait un peu moqué des Japonais, et le désespoir les aurait peut-être ramenés à leurs anciennes mœurs. Mais les choses ont tourné autrement : elles ont donné raison aux Japonais, et on ne peut pas dire aujourd’hui que ces races lointaines soient inaptes à s’assimiler notre civilisation. La tendance serait plutôt à exagérer en sens inverse, et parce que les Japonais ont fait preuve d’intelligence et d’activité dans l’imitation de nos procédés, on est prêt à croire qu’ils seront prochainement nos égaux, si même ils ne le sont pas déjà. C’est aller un peu vite à des conclusions qui seront peut-être réalisées dans des siècles futurs, mais qui ne le sont pas encore. L’armée et la flotte japonaises n’ont eu en face d’elles que l’armée et la flotte chinoises, c’est-à-dire des valeurs militaires extrêmement faibles : elles n’ont pas eu beaucoup de peine à établir leur supériorité, mais cela ne veut pas dire qu’elles soient à même de tenir devant une armée et une flotte européennes. L’importance des victoires japonaises n’est pas là où on la place. Elle est surtout dans la secousse que leur contre-coup produira sur tout l’Orient endormi. La Chine, battue comme elle l’est, et comme elle le sera probablement encore, ne manquera pas de faire des réflexions sur les causes de sa défaite : elle voudra soit la réparer, soit se mettre pour l’avenir à l’abri d’accidens nouveaux. La Chine peut être plus ou moins entamée par le Japon, mais elle ne risque à aucun degré d’être détruite : son immensité la sauvera longtemps des conséquences que pourraient produire ailleurs des désastres analogues. Ce qu’a fait le Japon, elle cherchera à le faire à son tour. Elle s’ouvrira à la civilisation occidentale, après y être restée si longtemps fermée. Des hommes d’un esprit supérieur et d’un grand caractère, comme Li-Hong-Tchang, avaient essayé de la faire entrer dans cette voie : ils n’avaient pas pu l’y pousser bien loin, et ils laisseront, avec une œuvre incomplète, le souvenir de précurseurs incompris. Pendant plusieurs années la Chine achètera à l’Europe des fusils, des canons, des vaisseaux ; elle construira des chemins de fer ; elle fera venir des instructeurs et des ingénieurs étrangers ; elle contractera des emprunts. Ce sera pour l’Europe une période fructueuse ; mais celle qui viendra ensuite le sera peut-être moins. Il faudra longtemps sans doute, plus longtemps qu’on ne saurait le dire, pour que l’Extrême-Orient sorte de sa torpeur millénaire : cependant ce jour viendra, et alors l’équilibre du monde sera sensiblement modifié. Lorsqu’on songe à la quantité d’bommes que contient l’Asie centrale, il est permis d’être préoccupé des problèmes que l’avenir verra se poser. Les qualités qu’on demande aux armées modernes consistent presque uniquement dans le nombre des soldats et dans leur impassibilité devant les fatigues, les privations et la mort. Que l’on compare à ce point de vue l’Europe à l’Asie : de quel côté la balance devra-t-elle finalement pencher ?

Mais la génération actuelle n’a rien à voir avec ces dangers, et ce n’est pas encore de ceux-là que les intérêts se sont montrés préoccupés. L’inquiétude a été assez grande en Angleterre pour provoquer la réunion d’un Conseil des ministres en pleines vacances. On a fait revenir à la hâte les ministres, dispersés un peu partout, quelques-uns même sur le continent. Le fait était si anormal que l’opinion publique en a été sérieusement troublée, et tout d’abord, elle a pris le change : elle a cru qu’il s’agissait d’un conflit imminent avec la France, probablement à cause des affaires de Madagascar. Les fonds publics s’en sont ressentis sur les principaux marchés du monde. Heureusement, on s’est vite remis d’une alarme si chaude. Le gouvernement anglais a fait dire partout que le but de sa réunion était de rechercher les meilleurs moyens de protéger ses nationaux, et un certain nombre de navires ont été effectivement dirigés sur l’Extrême-Orient. Nous avons nous-mêmes suivi cet exemple, et notre gouvernement a envoyé quatre navires dans les mers et dans les fleuves de Chine. On sait qu’en outre des concessions qu’elles ont obtenues sur un certain nombre de points, les grandes nations européennes se sont fait ouvrir par traité plusieurs ports chinois : elles y ont les unes et les autres des nationaux dont la sécurité pourrait être compromise. Sans parler des obligations de prévoyance qui en résultent pour toutes, la France en a d’autres encore qui lui viennent de son protectorat sur les missions catholiques, et ces missions sont le plus souvent sur les grands fleures à l’intérieur des terres. Nous avions donc, nous aussi, des intérêts à garantir. Mais comme nos ministres se réunissent fréquemment pendant les vacances, et qu’au surplus les mesures à prendre n’ont pas besoin d’une autorisation spéciale, tant elles sont naturelles, nous n’avons pas eu besoin de la même mise en scène que le gouvernement anglais. Celui-ci, une fois réuni, s’est-il occupé seulement de la sécurité de ses nationaux ? N’a-t-il pas envisagé d’autres questions ? N’a-t-il pas arrêté ses idées sur ce qu’il pourrait être amené à faire dans telle ou telle hypothèse ? C’est son secret, et rien n’a transpiré de ses délibérations.

Mais l’émotion nerveuse qui s’est emparée des esprits presque partout en même temps, à la nouvelle de la convocation des ministres anglais, est un fait qui a sa gravité. Il montre que la situation ne paraît pas à tout le monde aussi dénuée de dangers que nous l’avions cru. Un conflit avec l’Angleterre serait en lui-même un événement si redoutable pour les deux pays, et si contraire à l’intérêt général de la civilisation, que personne en France ne l’avait encore envisagé comme possible. Il y a, entre les deux gouvernemens, un certain nombre de questions pendantes, mais aucune ne semble susceptible de provoquer un pareil dénouement, et il faudrait que nos diplomates respectifs fussent bien maladroits pour en venir là. Évidemment, ni lord Rosebery et M. Dupuy, ni lord Kimberley et M. Hanotaux, n’ont jamais rêvé rien de pareil, et comme l’Angleterre est représentée chez nous par lord Dufferin et que nous le sommes chez elle par M. le baron de Courcel, après l’avoir été non moins dignement par M. Decrais, on ne voit, du côté des personnes comme du côté des choses, que des motifs de se rassurer. La nomination toute récente de M. de Courcel à l’ambassade de la République à Londres est une preuve nouvelle des bonnes intentions de notre gouvernement, et c’est bien ainsi qu’elle a été appréciée : ce choix fait grand honneur à M. Hanotaux. Plus on cherche les motifs qui auraient pu amener un conflit, et moins on les trouve. Il n’en est pas moins vrai que pour beaucoup de monde en Angleterre, et même ailleurs, il y a eu un moment d’angoisse, et cela prouve avec quelle délicatesse attentive on doit veiller sur les relations de deux grands pays. Peu de chose suffit parfois, sinon pour les troubler, au moins pour y jeter l’alarme.

Dans le cas actuel, le mal vient surtout du ton que depuis quelque temps les journaux, — non pas tous, mais un trop grand nombre, — ont affecté d’employer des deux côtés de la Manche. Ce ton n’était rien moins qu’amical, et parfois même il a pu paraître agressif ; mais ce sont là des entraînemens de la plume, qui ne correspondent pas toujours à un sentiment réfléchi. Le malheur est qu’ils agissent sur l’opinion et qu’ils l’égarent. Nombre de gens en Angleterre croient sincèrement que la France est prête à se porter aux dernières extrémités, et il en est de même de nombre de gens en France à l’égard de l’Angleterre. Il en est résulté peu à peu un état d’esprit réciproque que l’on ne constate pas sans étonnement lorsqu’on se met à l’envisager de sang-froid. Tout est bien qui finit bien. Cette fausse alerte a eu un bon résultat : elle a amené les journaux des deux pays à faire leur examen de conscience, un peu même celui des autres, mais enfin à s’expliquer, et cette explication a été satisfaisante. On a reconnu qu’on ne se voulait mutuellement aucun mal. Qu’une entente soit possible sur les questions pendantes, personne n’en a jamais douté : peut-être suffit-il de s’y engager avec confiance et loyauté. L’a-t-on fait suffisamment jusqu’ici ? Nous n’oserions pas en répondre, et peut-être, pour le faire, faudra-t-il changer de vieilles habitudes. Il y a quelques semaines, au moment de la clôture du Parlement britannique, on a mis dans la bouche de la Reine un discours dont le ton a paru légèrement comminatoire. Ce n’était qu’une nuance ; pourtant elle a été sentie. Nous n’avons pas très bien compris de quoi le gouvernement anglais pouvait avoir à se plaindre, mais nous avons remarqué le désir hautement exprimé par la Reine de voir les questions qui nous divisent abordées sans aucun délai inutile. Ce sont là, si nous ne nous trompons, les propres termes du discours. Le gouvernement anglais a-t-il donné suite à ce désir ? A-t-il fait tout ce qui dépendait de lui pour éviter tout retard nouveau ? Est-il prêt, s’il y a eu du temps perdu, à le réparer ? En tout cas, nous sommes convaincu qu’il trouvera de notre côté des dispositions aussi empressées que les siennes. On vient de voir qu’il n’est pas sans inconvénient, ni peut-être sans danger, de laisser les questions s’accumuler et s’éterniser sans même essayer de les résoudre. On se trouve tout d’un coup en face d’un stock formidable, qui effraie rien que par sa masse, et qui décourage les volontés ordinaires. Alors chacun s’enferme dans ses prétentions sans même les exprimer ; on s’aigrit, on s’irrite, et on arrive insensiblement à l’état d’opinion qui vient de se manifester.

Nous souhaitons que le gouvernement britannique partage ce sentiment. Mais, puisque de part et d’autre on est en veine de franchise, il faut la pousser jusqu’au bout. De toutes les questions qui pèsent sur la politique des deux pays, il n’y en a qu’une de grave, ou qui risque de le devenir : c’est la question d’Egypte. La mauvaise humeur qui règne entre nous vient presque exclusivement de là. Tout le reste aurait été ou redeviendrait facile le jour où cette affaire serait réglée ; mais nous réglerions toutes les autres que la situation ne serait pas modifiée dans une proportion sensible, si celle d’Egypte demeurait en suspens. Les difficultés qu’on croirait avoir résolues renaîtraient presque aussitôt sous une autre forme et sur un autre point, et c’est le cas de dire qu’on n’aurait rien fait si cela restait à faire. Peut-être ne s’en rend-on pas très bien compte en Angleterre. Le Times disait l’autre jour que la question d’Egypte ne devait pas être mêlée aux autres, ni traitée avec elles. Qu’elle soit traitée séparément ou conjointement, peu importe, pourvu qu’elle soit traitée ; mais, qu’on le veuille ou non, on n’arrivera pas à l’éliminer, ni même à faire croire qu’elle n’a aucun rapport avec l’ensemble de la situation. Le Times lui-même en donnait une preuve piquante en disant que l’Angleterre n’évacuerait jamais l’Egypte si la France mettait le pied dans le Bar-el-Ghazal : il serait trop facile de renverser l’alternative, et de dire que, si on ne veut pas que nous allions dans le Bar-el-Ghazal, il faut d’abord évacuer l’Egypte. Les deux questions sont liées et ce sont les journaux anglais qui en ont précisé la corrélation. Le Bar-el-Ghazal fait partie de l’Égypte du Haut-Nil : pouvons-nous admettre que les Belges soient sur le Nil à Lado, que les Italiens y soient presque à Kassala, que les Anglais occupent les deux rives du grand fleuve dans la Basse-Egypte, et que seuls nous n’ayons pas le droit d’y accéder ? Il y a là tout un ensemble de questions qui forment un faisceau indivisible, et qui se rattachent à l’équilibre des puissances européennes dans l’Afrique centrale et orientale. Vouloir résoudre les unes sans les autres est un non-sens. En vérité, lorsque le Times répète que l’Egypte est le chemin de l’Inde, il ne dit rien que tout le monde ne sache ; mais l’Egypte était, comme aujourd’hui, le chemin de l’Inde lorsque l’Angleterre a promis de l’évacuer. Elle ne conteste pas sa promesse, soit ! que fait-elle pour en préparer l’exécution ? Si elle ne fait pas plus aujourd’hui et demain qu’hier et qu’avant-hier, la situation sera la même dans cinquante ans, et le Times continuera à rééditer cet argument déjà bien vieux que, l’Egypte étant le chemin de l’Inde, l’Angleterre ne peut l’évacuer qu’après y avoir assuré une sécurité complète. Cela est-il sérieux ? Cela est-il sincère ? L’Egypte est parfaitement tranquille ; jamais elle ne le sera davantage ; il ne reste plus qu’à la neutraliser comme on a déjà neutralisé conditionnellement le canal de Suez. Il suffira alors de prendre quelques dispositions d’ordre intérieur pour en finir avec cette malencontreuse question que des gens habiles et intéressés entretiennent comme un foyer de discorde entre l’Angleterre et la France. Le veut-on ? Alors les questions du Niger, du Congo, du Mékong seront résolues comme par enchantement. Ne le veut-on pas ? Alors tous les arrangemens qu’on pourra faire ailleurs resteront incomplets et boiteux. La même mauvaise humeur persistera entre les deux pays, et continuera de projeter des reflets maussades sur leurs rapports. Les partisans d’une entente anglo-française durable et féconde sont plus nombreux en France qu’on ne l’imagine, et bien souvent, dans les vivacités de polémique qu’on relève à Londres comme des marques d’hostilité, il y a le dépit de sentimens méconnus et froissés. Le jour où on désirera un rapprochement véritable, il sera facile de l’obtenir ; mais qui veut la fin doit en vouloir les moyens.

Francis Charmes.
Le Directeur-gérant,
F. Brunetière.

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