Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1892

Chronique n° 1452
14 octobre 1892


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre.

Au milieu des vulgarités du temps, des dépressions intellectuelles et des conflits de passions ou d’intérêts qui agitent le monde, ce n’est jamais sans une indéfinissable tristesse qu’on voit disparaître un de ces hommes qui ont représenté une part de l’idéalité humaine au-dessus ou en dehors du tumulte banal des choses. M. Ernest Renan, qui vient de s’éteindre, vaincu par la maladie, a eu la fortune d’être un de ces privilégiés qui captivent leur siècle par les dons de leur esprit, par la complexité même d’un génie formé loin du bruit, dans la solitude et la méditation, fait d’audace ingénue et de grâce. Il a connu la popularité, au moins une certaine popularité sans avoir rien de ce qui fait les hommes populaires ; il était plutôt un personnage d’aristocratie pensante et lettrée. Il a eu une action visible sur ses contemporains sans avoir une de ces doctrines précises et fortes qui saisissent les esprits et pénètrent la masse humaine. Peut-être est-ce justement par ce qu’il a eu d’insaisissable et d’indéfini, parce mélange de science et d’imagination, de philosophie, d’intuition historique et de poésie qui était en lui, peut-être est-ce par tout cela qu’il a le mieux répondu aux contradictions intimes d’un temps de transition. Il a été le héros spirituel d’une génération inquiète, troublée, impatiente d’échapper aux croyances positives pour chercher d’autres certitudes toujours fuyantes. Il a représenté, avec tout l’éclat et les nuances d’un incomparable talent, les doutes, les perplexités, les faiblesses, les désirs souvent impuissans de cette génération, dont M. le ministre de l’instruction publique, en disciple reconnaissant, s’est fait l’autre jour l’interprète, à ces funérailles officielles, — couronnement assez froid de cette éclatante existence.

Assurément, M. Ernest Renan aura eu une immense place dans les affaires religieuses et morales du temps et de la France. Il a été un grand remueur d’idées. Il a soulevé, avec une sorte de naïveté, des problèmes qu’il n’a pas toujours résolus, qu’il a plutôt embrouillés par la magie d’une imagination inventive. Il s’est exposé à troubler ou à froisser bien des croyances sincères et à provoquer des protestations véhémentes. Il a usé de son droit de penseur indépendant, de sa liberté : soit ! Ce serait aujourd’hui, on en conviendra, une pauvre manière d’honorer un mort illustre que de choisir, pour relever sa mémoire, tout ce qui reste l’objet des plus vives contestations. Le plus sérieux hommage qu’on puisse rendre à un esprit de ce vol, c’est de garder devant lui sa propre indépendance. On n’est pas obligé de suivre l’auteur de la Vie de Jésus et des Dialogues philosophiques dans ses interprétations de l’histoire religieuse ou dans les voyages de sa fantaisie. On n’est pas tenu de croire à l’infaillibilité du théosophe audacieux et subtil qui n’a fait après tout que donner une forme nouvelle à des idées assez vieilles ; mais lorsque l’ardeur des controverses contemporaines sera éteinte, lorsque le temps aura fait la révision de ses œuvres, il restera toujours, à côté de ce qui doit passer, des pages sans nombre, — les Souvenirs de jeunesse, l’étude sur la poésie celtique, les paysages de Galilée, les portraits d’histoire semés dans ses Origines du christianisme, — tout ce qui porte la marque indélébile d’un art raffiné et puissant. Il restera l’écrivain à la langue souple et savante, l’homme moral avec sa vivante originalité. Ce qui intéresse en M. Renan, ce n’est pas sa philosophie, c’est la manière dont il s’est formé, — comment d’une obscure et humble origine est sortie cette nature singulièrement compliquée, à la fois hardie et mesurée, méditative et déliée.

Né dans la vieille ville monastique de Tréguier, d’une modeste famille de marins bretons, élevé dans une atmosphère de piété simple, par d’honnêtes prêtres, dont il a gardé toujours le reconnaissant souvenir, appelé bientôt à Paris au séminaire de Saint-Nicolas sous M. Dupanloup, puis à Saint-Sulpice, ce jeune séminariste de Tréguier semblait fait pour la carrière ecclésiastique. C’est là cependant, c’est dans cette vie laborieuse et silencieuse que l’attendait la crise intime qui devait décider de sa destinée. Est-ce l’influence de sa sœur, personne d’élite qu’il a illustrée d’une touchante commémoration, est-ce cette influence qui éveillait en lui des sentimens nouveaux, quelque instinct endormi ? Est-ce l’air subtil de Paris et du temps qui pénétrait jusque dans la petite cellule de Saint-Sulpice ? Toujours est-il que, vers 1840 ou peu après, ce petit Breton taciturne et songeur se sentait pris de doutes dont il ne faisait pas mystère à ses maîtres, et qu’il se décidait à quitter le séminaire, non en défroqué, — en homme qui s’arrête avec probité au seuil du sacerdoce, parce qu’il sent la foi lui manquer. Il connaissait à son tour ces nuits d’angoisse morale que Jouffroy a si éloquemment décrites. Il sortait de Saint-Sulpice pour entrer dans le siècle, seul, sans appui, sans secours, réduit pour vivre aux plus ingrates besognes, — tranquillement résolu néanmoins et tout prêt à se vouer désormais avec opiniâtreté aux plus sévères recherches d’érudition, à l’étude de l’hébreu, des langues sémitiques, de la Bible comme à l’étude de la vieille littérature française et des Allemands. Il avait senti la foi s’éteindre en lui, il croyait trouver le dédommagement de ses croyances perdues dans d’autres cultes, surtout dans le culte de la science renouvelée et agrandie. C’est la clé de sa vie, — de cette vie qu’il a menée depuis un demi-siècle, poursuivant son labeur, mûrissant son talent aux fortes études, étendant la sphère de sa pensée à mesure qu’il se sentait grandir, passant des travaux les plus sévères à des écrits presque légers sans cesser d’être lui-même.

C’était l’homme de l’esprit nouveau, au moins par ses hardiesses d’exégèse, c’est bien certain, — et il y avait loin du petit séminaire de Tréguier ou même de Saint-Sulpice au Collège de France ; mais par un phénomène curieux, dans ce novateur intrépide des idées qui avait rompu avec les traditions, il y avait toujours l’homme ancien, l’homme de l’éducation première, des premiers cultes familiers qui avaient façon né son âme. Il y avait mêlé d’autres cultes, le culte de la « déesse aux yeux bleus, » de la beauté, de l’idéal, — il ne reniait pas le premier. Il aurait eu beau faire, il n’aurait pu effacer l’empreinte originelle, et à dire vrai, il ne cherchait pas à l’effacer. Ce contempteur du surnaturel et de la divinité de Jésus-Christ avait l’imagination naturellement religieuse. Loin de s’en défendre, il l’avouait, il l’a écrit lui-même en parlant des maîtres de sa jeunesse à qui il reconnaissait devoir ce qu’il pouvait y avoir de bon en lui : « Au fond, a-t-il dit, je sens que ma vie est toujours gouvernée par une foi que je n’ai plus. La foi a cela de particulier que, disparue, elle agit encore. » Et ailleurs : « L’homme vaut en proportion du sentiment religieux qu’il emporte avec lui de sa première éducation et qui parfume toute sa vie. » Il y a mieux : il avait gardé de son apprentissage sacerdotal le pli ecclésiastique, la langue et l’allure ecclésiastiques. Il avait lu profondément la Bible, les livres sacrés, il s’en était nourri, et jusque dans ses audaces il mettait des images ou des réminiscences bibliques, une sorte d’onction cléricale. C’était le vieil homme qui survivait en lui. Il était resté aussi Breton dans le fond de son être. Il l’était par sa manière d’entendre les choses de la vie, par son goût des rêves et des légendes, par ses idéalités mystiques, par l’émotion qu’il ressentait encore jusque dans sa vieillesse en parlant de l’angélus du soir courant de clocher en clocher, par ce qu’il appelle lui-même les « mélancolies infinies » du Breton. Il a été assurément recherché, fêté dans les salons de Paris où il avait tous les succès dus à sa renommée ; il est douteux qu’il y ait jamais pris autant de plaisir que dans ses séjours des dernières années en Bretagne, et il ne se sentait jamais plus à l’aise que dans ces dîners celtiques où il pouvait parler familièrement en bon Breton, de la vieille patrie. C’est justement tout cela qui a fait l’originalité de M. Renan, — cette originalité un peu compliquée où se retrouvent et se confondent la hardiesse du philosophe et le respect des croyances perdues, la précision de l’érudit et la grâce de l’imagination, les illusions d’un rêveur subtil, — et avec le temps l’ironie d’un désabusé.

A la vérité, il y a des esprits difficiles, toujours prêts à se demander si sous cette universalité de goûts et d’aptitudes, il n’y avait pas quelque faiblesse, si ce philosophe qui était un poète, cet érudit, cet épigraphiste de tant d’imagination, n’était pas plus simplement un dilettante supérieur, se plaisant à jouer avec tout. C’est peut-être une subtilité un peu étrange. M. Renan était ainsi ! il s’est révélé dans ses œuvres tel que la nature, l’éducation et les circonstances l’avaient fait. On peut dire ce qu’on voudra des théories philosophiques et religieuses, des illusions historiques du brillant écrivain : c’est l’affaire de la critique. Dans tous les cas, celui qui au début de sa carrière quittait silencieusement le séminaire pour ne pas commettre une indélicatesse de conscience, et risquait de se perdre obscurément dans ce Paris qui a dévoré tant d’existences, celui-là était évidemment aussi sérieux que sincère et agissait sans calcul, sans intérêt. Il n’avait ni blessure d’orgueil à guérir, ni déception à venger, ni ambition à satisfaire ; il n’avait rien à attendre, — il n’était qu’un jeune inconnu ! le premier acte de sa vie spirituelle était certainement un gage de sa sincérité. Ce qui a pu depuis faire quelquefois illusion, c’est que M. Renan, avec le succès, avec l’expérience, s’était accoutumé à prendre un ton de bonhomie souriante et d’optimisme narquois qui a paru être le dilettantisme d’un homme heureux de vivre et assez disposé à ne rien prendre au sérieux, ou d’un sceptique revenu de tout. Au fond il est resté ce qu’il était. Il est toujours resté surtout parfaitement simple et digne dans sa vie.

Dernier problème enfin de cette étrange destinée ! M. Renan, dans les voyages de sa pensée et de son imagination, avait-il pris le temps d’avoir des opinions politiques un peu précises ? Chose assez singulière ! ceux qui l’ont le plus exalté et qui l’exaltent encore par fanatisme de secte, pour sa Vie de Jésus, éprouveraient peut-être une certaine confusion à la lecture de bien des pages toutes religieuses de l’audacieux penseur, — et les politiques qui lui font aujourd’hui des apothéoses seraient peut-être tout aussi embarrassés de s’accommoder avec ses idées sur les affaires publiques. Le fait est que M. Renan n’avait sans doute aucune répugnance pour la république pas plus que pour tout autre régime, qu’il avait généralement l’esprit libéral, — mais qu’il ressentait le dédain d’un lettré supérieur pour le pouvoir des multitudes, pour les foules, pour le suffrage universel, et qu’il ne cachait pas ses préférences pour ce qu’il appelait un « bon tyran, » — bien entendu, un tyran humain, éclairé et bienfaisant. Ce n’était peut-être encore qu’une ironie. En réalité, M. Renan n’a eu que des goûts passagers et peu justifiés ou mal récompensés pour la politique. Les travaux de l’esprit, l’étude, l’art, ont suffi à remplir sa vie et à user ses forces. Depuis quelque temps déjà il semblait s’affaiblir, s’affaisser par degrés, se disputer péniblement au mal qui l’envahissait. Sans que son intelligence parût atteinte et que son zèle au travail fût diminué, il pliait sous le poids de la vie et se hâtait vers le déclin. Il le sentait lui-même, il en éprouvait une sorte de lassitude mêlée d’un stoïcisme encore souriant. Il ne redoutait pas l’inconnu, quoique l’inconnu soit toujours redoutable, même pour ceux qui affectent de le dédaigner ; il ne le défiait pas non plus, ce qui eût été une autre faiblesse. Il l’attendait patiemment comme on attend ce qui va être le terme de tout. Il a vu aujourd’hui face à face la grande énigme. Il a disparu, laissant un nom retentissant, une philosophie contestée et des œuvres littéraires qui restent l’expression originale et séduisante d’un beau génie. C’est par là qu’il survivra.

Après cela, après ces obsèques qui lui ont été faites au Collège de France, et où les généreux discours de M. le ministre de l’instruction publique, de M. Gaston Boissier, de M. Gaston Paris, n’ont pas réussi, il faut le dire, à échauffer cette morne fête funèbre, va-t-on le porter au Panthéon comme on l’a proposé ? Si on porte M. Renan au Panthéon, il faudra accorder les mêmes honneurs à bien d’autres, — et quels seront ces autres élus ? Ne voit-on pas qu’en multipliant ces cérémonies et ces honneurs suprêmes, on risque d’en dénaturer le caractère et d’en affaiblir l’effet ? Ce n’est pas que l’idée ait par elle-même rien de choquant : presque tous les pays ont de ces asiles augustes où ils recueillent leurs morts illustres. Le dernier grand poète de l’Angleterre, le poète-lauréat, lord Tennyson, qui passait depuis longtemps sa vie dans la solitude et qui vient de s’éteindre chargé d’années, presque en même temps que M. Renan, va lui aussi avoir les honneurs publics. Il a sa place marquée à l’abbaye de Westminster, où l’attendent les ombres de tous les grands Anglais qui ont figuré dans la politique, dans les lettres et dans les arts. Mais lorsque lord Tennyson va à Westminster, il est accompagné du sentiment national, ce n’est point une vulgaire manifestation de parti. Malheureusement, en France, tout est manifestation de parti ou de secte. Une simple question : Si M. Ernest Renan n’était pas l’auteur de la Vie de Jésus et n’avait pas aiguisé ses polémiques contre le dogme, contre la divinité du Christ, s’il s’était borné à être un des premiers écrivains du siècle, aurait-on songé à le porter au Panthéon ? De sorte que, sous prétexte de relever un penseur, on ne songe réellement qu’à mettre le sceau de l’esprit de secte sur l’homme et sur le monument. Voilà de beaux honneurs pour les morts illustres !

La politique, disions-nous, ne fut jamais favorable pour M. Renan, qui n’y a jamais brillé ni par ses candidatures ni par ses idées. Aussi bien, qu’irait faire un homme comme lui dans les banalités et les contradictions de la politique de nos jours ? Il s’y perdrait sans être même écouté, il y serait dépaysé, à moins qu’il ne bornât son ambition à vouloir figurer dans un sénat, comme le disait un jour ce précieux esprit dans une saillie d’ironie, « pour avoir, — sans tarder peut-être, — de belles occasions de se faire assommer, fusiller… » M. Renan, avec ses goûts nobles, aurait préféré un « beau trépas » sur une chaise curule, à la mort par la vulgaire maladie : il n’était pas dégoûté ! Il oubliait seulement qu’il voyait un peu la politique en artiste, et que dans ces scènes d’invasions brutales où un sénateur risque de « se faire assommer, » il y a toujours une autre victime, le pays, qui, lui, ne périt pas, mais qui porte longtemps la marque de ces sanglans excès de multitudes déchaînées. Heureusement, on n’en est plus là, ou on n’y est pas revenu, et nos assemblées, notre sénat, notre chambre des députés, qui vont se réunir dans trois jours, n’ont pas sans doute à redouter d’avoir à soutenir des assauts dans leurs palais. On n’en est pas provisoirement à ces sombres perspectives. Il n’est pas moins vrai que depuis quelque temps, il y a, comme on dit, du trouble dans le royaume de Danemark, — que l’incohérence s’accroît dans la politique du moment, que, loin de se simplifier et de se fixer, tout se complique encore une fois et a l’air de se détraquer dan& nos affaires intérieures.

Chose étrange ! ce n’est point que la situation générale du pays semble en elle-même menacée, exposée à ces crises qui naissent de la force des choses, de la tension des esprits. Jamais les apparences n’ont été plus rassurantes. L’instinct public n’est certes point pour toutes ces agitations ou ces excentricités révolutionnaires dont on cherche à l’étourdir. Les partis, las de combattre, désarment et font leur paix avec les institutions. M. de Mackau lui-même, un des anciens chefs de l’opposition conservatrice, vient de se rallier à la république après bien d’autres. Les paroles de prudence et de conciliation tombées du haut du Vatican produisent visiblement leur effet dans la masse du pays et dans le monde religieux. De résistance il n’y en a plus réellement, sauf ces résistances de position et d’honneur auxquelles M. d’Haussonville prêtait l’autre jour l’appui de son éloquence. On dirait cependant que plus les gages de paix publique et de stabilité se multiplient, plus le doute et l’insécurité rentrent dans les esprits, que toutes ces chances heureuses, qui se sont réunies un instant, risquent encore une fois de se perdre sans profit, faute d’une direction, faute d’une idée supérieure et d’une volonté là où elles devraient être. On dirait qu’à ce mouvement de pacification intérieure et de ralliement qui se manifeste un peu partout, répond un autre mouvement de désorganisation et de désarroi dans le gouvernement, qui laisse parler M. le président de la république et s’efface le plus qu’il peut, qui réduit son rôle à jouer son jeu éternel entre les partis et, en craignant de se compromettre avec les uns ou les autres, finit par s’affaiblir devant tous. Le fait est qu’on en est là, et qu’au moment où les chambres vont se réunir, on recommence à voir toute sorte de signes de crises prochaines, de menaces pour le ministère. Il y a les difficultés de ces agitations ouvrières et de cette anarchie des municipalités socialistes, auxquelles le ministère n’a su opposer que son inertie ou ses ambiguïtés ; il y a les difficultés de cette convention commerciale avec la Suisse que le gouvernement a signée, qu’il a eu raison de signer, — et qu’il aura peut-être de la peine à soutenir jusqu’au bout contre les protectionnistes, parce qu’il n’a plus assez d’autorité. Bref, il y a cela et bien d’autres choses à ce début de session où toutes les surprises redeviennent possibles ; les embarras sont évidens, — et le secret, tout le secret de cette situation, c’est qu’il n’y a pas de gouvernement.

Rien certes ne le prouve mieux, rien n’est plus caractéristique et plus curieux, que cette triste et interminable grève de Carmaux qui aurait pu n’être rien et qui finit par être une sorte d’événement, une crise sans raison, sans profit et sans issue. Où veut-on cependant en venir, et comment cela finira-t-il ? — Comment elle est née, cette grève, on le sait. Parce que la compagnie des mines de Carmaux, usant du plus simple des droits, a cru devoir congédier un ouvrier qui s’occupait fort peu de son travail, mais qui s’est trouvé être conseiller municipal, maire de sa commune, une population tout entière a été enlevée à ses labeurs, à la vie régulière, à la sécurité. Au fond, ce n’était qu’une assez petite affaire toute personnelle, qui ne touchait en rien aux relations permanentes entre la compagnie et ses ouvriers, aux conditions du travail ; elle a été grossie par les excitations, par les immixtions d’agitateurs étrangers au pays, — parce que là où il n’y avait qu’un incident peu grave, on s’est plu à susciter un conflit plus ou moins politique, une lutte organisée, compliquée de toutes les passions. Aujourd’hui, il s’est établi à Carmaux une sorte de régime révolutionnaire avec une municipalité complice, des ouvriers enrégimentés et manœuvres par les syndicats, sous la protection de quelques députés qui sont accourus comme à un rendez-vous de trouble et se sont hâtés de faire de la malheureuse petite ville une façon de quartier-général de guerre sociale.

Et il se passe, en vérité, des choses étranges dans ce petit coin du midi, où le chômage règne, où il n’y a plus par le fait ni lois respectées, ni autorités régulières, ni liberté du travail. C’est la municipalité qui fait la police pour la grève avec ses patrouilles, sans tenir compte de rien, ni des règlemens, ni de la présence des agens de l’État. Les députés qui se sont institués, sans mandat, sans titre, les patrons de l’agitation gréviste, ne sont occupés qu’à souiller les colères, à entretenir par leur langage les illusions, les fausses espérances d’une population abusée. Ils se démènent, dictent des conditions et rédigent des ultimatums, avec la prétention de réduire la compagnie à merci. Ils interpellent bruyamment le gouvernement, ils protestent contre les plus simples mesures de défense publique, contre les arrêts de justice punissant des violences. Tout ce qu’ils craignent le plus, c’est que la grève cesse. Ces jours passés encore, nombre d’ouvriers fatigués du chômage, justement inquiets des perspectives de la misère, ont paru disposés à rentrer à la mine, à reprendre leur labeur. Aussitôt, sous la paternelle direction de la municipalité et des députés, on s’est mis en devoir de faire marcher les patrouilles pour surveiller les maisons des « suspects, » c’est-à-dire des ouvriers qui voulaient travailler, pour garder les avenues des mines et empêcher à tout prix le retour au travail. Et ces députés, qu’on pourrait appeler les entrepreneurs ou les régisseurs de la grève de Carmaux, se croiront quittes parce qu’ils auront interpellé les ministres dans le parlement ou parce qu’ils se seront occupés à recueillir quelques secours pour venir en aide à une population victime de leurs décevantes excitations. Qu’ils imposent à la compagnie elle-même une épreuve difficile par cette guerre organisée contre elle, c’est possible ; mais les ouvriers qu’ils ont poussés à la grève, qu’ils abusent en prétendant défendre leur cause, ces ouvriers seront-ils moins épuisés par le long chômage qu’ils auront eu à subir ?

Voilà bien, en effet, près de deux mois que cela dure, et ce n’est pas fini : rien ne semble finir à Carmaux. Que fait cependant le gouvernement ? Ah ! c’est justement ici la question délicate. Il faut dire simplement ce qui est. Il n’est point douteux que, si dès l’origine le gouvernement avait pris l’attitude qu’il devait prendre, non pas une attitude menaçante ou cassante, mais l’attitude tranquille, mesurée et résolue d’un gouvernement qui sait ce qu’il veut, qui est décidé à faire respecter la paix publique, les lois, la liberté du travail, — non, il n’est pas douteux que, si le ministère eût agi ainsi, on n’en serait pas là. Tout aurait pris une autre tournure. Le gouvernement a cru plus habile ou plus commode de ne pas se compromettre. Il n’a rien fait que d’une façon décousue ou intermittente ou tardive ; il a temporisé ou éludé, tantôt ayant l’air d’envoyer des forces, tantôt arrêtant les troupes en chemin, livrant l’ordre d’une petite ville industrieuse au hasard de toutes les excitations, retenant ses gendarmes devant les patrouilles grévistes, dialoguant avec les députés qui ont abusé de sa longanimité ou de ses confidences, — et en définitive laissant les passions s’irriter, le mal s’aggraver. Il s’est effacé, disions-nous, le plus qu’il a pu ; nous nous trompons : il s’est réveillé un jour pour annoncer solennellement qu’il allait délibérer sur la nécessité « de modifier la législation sur les mines et d’armer davantage l’État à l’égard des compagnies : » c’est-à-dire que pour apaiser les passions, il leur donnait un nouvel aliment par une menace indirecte adressée à la compagnie. En réalité, il ne pouvait rien avec sa menace d’une intervention de l’État qui susciterait bien d’autres problèmes, qui soulèverait toutes les grandes industries troublées dans leur sécurité ; mais il déguisait pour le moment une défaillance de plus. Le gouvernement a fait à Carmaux ce qu’il fait avec toutes ces indociles municipalités socialistes qui le bravent, réunissant des congrès, multipliant les règlemens contre les lois, — et qu’il laisse faire.

Qu’est-il arrivé ? Est-ce que le gouvernement a rien gagné par cette politique d’évasion et d’impuissance ? Il n’a réussi ni à rassurer le sentiment public, ni à désarmer les agitateurs. Il n’a réussi qu’à s’affaiblir lui-même, et aujourd’hui il est aussi embarrassé pour en finir avec ces affaires de Carmaux que pour maintenir un acte légitime, sa convention commerciale avec la Suisse, contre les protectionnistes qui le menacent. Il se sent pris entre les radicaux, qui vont le mettre sur la sellette pour ce qu’il a fait ou pour ce qu’il n’a pas fait à Carmaux, et les protectionnistes qui vont lui demander compte d’un essai pourtant assez timide de libéralisme commercial.

C’est bien assez pour lui créer peut-être d’assez sérieux ennuis à cette rentrée de session où on l’attend, et c’est justement pour suffire à sa tâche qu’il aurait eu besoin de garder un peu de cette autorité qu’il a trop légèrement gaspillée en détail depuis quelque temps. Qu’en sera-t-il réellement de cette convention commerciale avec la Suisse, qui va être un des premiers objets de discussion dans les chambres ? Voilà une question qui n’est pas la moins sérieuse du moment. Évidemment le ministère français, en prenant une initiative qui engage sa responsabilité, en négociant avec la Suisse, le ministère est resté strictement dans son droit constitutionnel. De plus, en se dégageant à demi de ce terrible étau du tarif maximum et du tarif minimum où la dernière loi de douanes a voulu l’enfermer, en faisant à la Suisse des concessions sur un certain nombre, un bien petit nombre d’articles, il n’a pas seulement consulté des raisons commerciales, il a encore plus obéi à des considérations politiques. Il s’est inspiré de l’intérêt de nos approvisionnemens, de nos débouchés ; il s’est aussi, et surtout, inspiré de l’intérêt de nos relations avec un pays qui est lié à la France par une amitié traditionnelle, qui est notre rempart sur une de nos frontières. De toute façon le ministère français a fait une œuvre sensée, réfléchie, prévoyante, et M. le ministre du commerce, dans un banquet qui lui a été offert l’autre jour à Saint-Étienne, M. Jules Roche n’a point hésité à défendre le nouveau traité. Il l’a défendu avec un sentiment libéral des intérêts des deux pays, avec résolution, et il a de plus ajouté que le traité franco-suisse n’était pas seulement son œuvre à lui, qu’il était l’œuvre du ministère tout entier : ce qui implique que le gouvernement est résolu, — qu’il était au moins résolu, au moment où parlait M. Jules Roche, — à livrer une bataille décisive dans les chambres. Fort bien ! Mais au moment où parlait M. Jules Roche, le chef du protectionnisme français dans le parlement n’avait pas dit son mot, — et il vient de le dire à Remiremont. M. Méline a parlé, et il n’a point hésité à son tour à déclarer qu’il était résolu à réclamer, même avec la Suisse, l’intégrité des tarifs récemment votés. C’est ici justement que commencent les complications, que se dessine une menace de conflit parlementaire qui n’est peut-être pas déjà sans avoir eu son retentissement et son influence dans le conseil.

La question est de savoir si le ministère ne va pas se diviser, s’il ne reculera pas devant la bataille à laquelle il semblait marcher si fièrement. Il peut sûrement y rester, d’autant plus qu’il ne soutiendra la lutte qu’avec une autorité encore plus diminuée par des faiblesses de politique intérieure ; mais, en dehors de ce qui peut arriver d’un ministère, il y a une question bien autrement grave. Il est bien clair que, si le parlement désavoue son gouvernement dans un de ses actes les plus prévoyans, la France se trouve plus que jamais rejetée dans l’isolement commercial qui peut si aisément se confondre avec l’isolement politique. Ce désaveu du traité avec la Suisse, si on va jusque-là, a plus d’importance qu’il n’en a l’air. Il referme sur notre pays toutes les portes gardées par un protectionnisme jaloux ; il coupe encore une fois les communications, décourage et éloigne les nations voisines, prêtes à se rapprocher de nous ; il désarme enfin notre gouvernement de tout moyen d’action, en le laissant sans autorité et sans crédit pour rouvrir des négociations nouvelles. Et ce n’est peut-être pas le moment pour la France de décourager ses amis, de se désarmer dans une Europe où tant d’intérêts s’agitent, où la guerre ne se fait pas toujours à coups de canon, — où la victoire peut rester aussi aux plus prévoyans.


CH. DE MAZADE.