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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1874

Chronique n° 1020
14 octobre 1874


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 octobre 1874.

On a beau se reposer dans la tranquillité de ce déclin de saison et se rassurer au spectacle des moissons nouvelles, du travail persévérant des populations françaises, de tous les efforts d’une nation obstinée revivre ; on a beau se dire qu’il ne faut pas trop demander, que tout ne vient pas en un jour, surtout après les grandes crises ; il faut bien oser s’avouer aussi que les querelles égoïstes, opiniâtres et confuses des partis, que les difficultés ajournées ou laissées en suspens ne sont pas le meilleur moyen de régulariser, d’activer cette patiente renaissance nationale, que l’incertitude des choses n’est ni une garantie pour le pays, ni une force pour le gouvernement en présence des incidens de toute sorte qui se succèdent.

La France vit au milieu de ces incidens prévus ou imprévus, qui, sans avoir une égale importance, sont pour elle la révélation incessante d’une condition laborieuse ; même dans ce calme d’automne les questions extérieures et intérieures viennent de temps à autre raviver le sentiment de la situation difficile qui nous est faite. Depuis quelques jours, c’était cette affaire de l’Orénoque qui intéressait toute notre politique, qui était un dernier poids laissé sur nos rapports avec l’Italie et qui a été heureusement conduite avec assez de prudence, avec assez de cordialité mutuelle, pour arriver à la solution la plus simple et la plus favorable. Aujourd’hui c’est l’Espagne qui en revient à ses réclamations, à ses récriminations et à ses plaintes, comme si elle n’avait attendu que l’arrivée de notre ambassadeur à Madrid pour réchauffer des controverses qu’on avait le droit de croire éteintes. Au moment où on lui donne des marques d’intérêt, le gouvernement de Madrid répond par des mémorandums qui resssemblent à des réquisitoires adressés à M. le ministre des affaires étrangères, et il faudra bien examiner ces réquisitoires pour montrer ce qu’ils valent ou ce qu’ils cachent. D’un autre côté, en même temps qu’elle a ces préoccupations, la France est depuis quelques semaines tout entière à ses élections de toute sorte, élections de conseillers-généraux dans tous les départemens, élections de députés dans le Pas-de-Calais, dans les Alpes-Maritimes, dans le département de Seine-et-Oise, après les élections de Maine-et-Loire. Une fois de plus, les partis se sont donné rendez-vous autour de ce scrutin multiple ; ils en sont encore à discuter sur la signification du vote d’hier, sur ce que sera le vote de demain. Ils bataillent sur les élections entre deux polémiques sur le rappel de l’Orénoque ou sur le mémorandum espagnol, et au demeurant, quand on regarde de plus haut, tous ces faits intérieurs ou extérieurs n’ont qu’un même sens, une même moralité. Ils sont la démonstration évidente, croissante, de la nécessité d’en finir avec ces conditions ambiguës où il n’y a ni sûreté pour le pays ni indépendance pour le gouvernement, où tout est faussé par des luttes ou des alliances de partis acharnés à se disputer un pouvoir éventuel en paraissant soutenir le pouvoir qui existe.

Le pays, lui, est intéressé pour son travail, pour ses affaires, à savoir où il en est, ce qu’il sera demain, sous quelle loi il est appelé à vivre. Les partis, quant à eux, sont intéressés à tenir le pays incertain et inquiet, en se réservant la liberté de l’agitation, la possibilité de mettre la main sur l’avenir. Au milieu de ces contradictions, quel régime politique est possible ? Que peut faire un gouvernement qui a besoin d’autorité pour conduire nos relations avec l’étranger aussi bien que pour intervenir dans nos luttes intérieures ? Que deviennent les institutions elles-mêmes, les modestes et élémentaires institutions qui nous restent ? C’est toujours la même question qui renaît à propos de tout, dans une élection de conseil-général ou de municipalité, comme dans une élection politique. Il s’agit d’avoir une manifestation, une majorité de parti. Supposez une situation plus régulière où tout serait à peu près fixé et défini, où la loi constitutionnelle mettrait un frein aux prétentions contraires : alors sans nul doute ce que le gouvernement désirait, et ce qu’il a exprimé avec une certaine naïveté dans une note officielle, aurait pu arriver dans ces 1,400 élections de conseillers-généraux qui viennent d’avoir lieu. On aurait choisi des hommes pour leur influence, pour leur notoriété, pour les services qu’ils pouvaient rendre, et une institution précieuse, utile, serait restée ce qu’elle doit être, la représentation sincère, efficace, des vœux et des besoins locaux. Aujourd’hui, c’était inévitable, la question constitutionnelle qu’on n’a pas voulu décider encore, qu’on a eu l’imprévoyance de laisser en suspens, s’est trouvée transportée dans près de 1,500 cantons de France. Elle n’a point été assurément résolue, elle reste même peut-être plus obscure qu’elle n’était avant le scrutin. Elle a simplement produit à la surface du pays une mêlée d’antagonismes locaux et de passions politiques, une multitude de petites luttes dont la plus curieuse est sans doute celle qui a un moment remué la Corse.

Ici, il est vrai, il ne s’agissait plus de la république et de la monarchie, mise du premier coup hors de combat, aussi bien que les intérêts locaux, La lutte était positivement engagée entre deux figures du bonapartisme. L’élection de la Corse a eu cela de particulier qu’elle s’est passée en famille. Elle a été l’occasion ou la manifestation visible de la grande scission impérialiste. Du gouvernement et des autorités légales de la France, on s’en est peu occupé. L’affaire est restée jusqu’au bout une simple querelle bonapartiste. Dans ce duel, le prince Napoléon représentait l’empire démocratique, révolutionnaire, socialiste. Le prince Charles Bonaparte était le candidat officiel du prince impérial, qui, saisissant pour cette fois les rênes du gouvernement, avait envoyé son secrétaire chargé de porter aux habitans de la Corse « sa pensée » et ses recommandations. Les préliminaires du combat n’ont pas manqué d’une certaine âpreté, et la lutte elle-même a été chaude. La victoire est restée à l’empire orthodoxe, et voilà comment le prince Napoléon n’est plus conseiller-général malgré le secours que lui a porté un ancien ministre des beaux-arts sous le consulat de M. Émile Ollivier, M. Maurice Richard. Voilà aussi le spectacle intéressant et rassurant que l’empire offre à la France. Il trouble de ses dissensions le pays qui fut le berceau de la fortune napoléonienne. Le scrutin d’Ajaccio a du moins le mérite de révéler les implacables divisions d’un parti qui, après avoir disposé de notre pays pendant vingt ans, après l’avoir laissé au pouvoir de l’ennemi, se croit encore le droit de prétendre à le gouverner, de nous parler de la prospérité et de la gloire dont il a le secret !

En réalité, après ces élections des conseils-généraux, dont le vote d’Ajaccio n’est qu’un épisode, que tous les partis s’efforcent maintenant d’interpréter à leur profit, après ces élections du 4 et du 11 octobre, la question reste la même. Qu’on dénombre des suffrages, qu’on mette une étiquette à tous ces élus de nos modestes cantons, rien n’est essentiellement changé. Si on a cru pouvoir trouver dans la dernière mêlée électorale un indice, un trait de lumière, la manifestation d’un mouvement précis et prépondérant d’opinion, on s’est trompé. Aujourd’hui comme hier, républicains, monarchistes, bonapartistes, s’agitent dans la confusion, dans la poussière qu’ils soulèvent par leurs polémiques plus bruyantes que décisives. Il n’y a qu’un fait de plus en plus démontré, c’est que, si chacun des partis est assez fort pour neutraliser ou embarrasser ses adversaires, il est impuissant à triompher par lui-même, et que le gouvernement a de la peine à trouver une position au milieu de toutes ces discordances, dont il ne peut venir à bout qu’en les dominant, en imprimant une direction, en prenant l’initiative d’une action décidée. La seule politique possible aujourd’hui, M. le président de la république la résumait d’un mot, il y a quelques semaines, en faisant appel aux « hommes modérés de tous les partis. » Malheureusement on peut dire que cette politique n’est point arrivée encore à être une vérité, parce qu’entre la parole de M. le président de la république et la réalité il y a toutes les interprétations de ceux qui se disent les défenseurs privilégiés du gouvernement, qui semblent n’avoir d’autre préoccupation que d’élever une petite église du septennat, de se faire à eux-mêmes et d’imposer aux autres une certaine orthodoxie septennaliste. Veut-on une preuve de la manière dont ces défenseurs du gouvernement entendent la parole de M. le président de la république ? Pas plus tard que l’autre jour, M. le marquis de Noailles, notre ministre à Rome, s’est présenté pour le conseil-général à Bayonne, où il a été élu. Il a publié une circulaire aussi simple, aussi modérée que possible ; seulement il a prononcé le nom de la république ! Aussitôt de toutes les batteries des orthodoxes septennalistes est parti un feu roulant d’objurgations, et peu s’en est fallu qu’on n’ait réclamé la révocation de M. le marquis de Noailles. Il faut bien pourtant savoir où l’on va. Si on ne peut s’entendre avec des hommes comme M. Dufaure, M. Casimir Perier ou M. de Noailles, que veut-on ?

Depuis quelque temps en vérité, on semble jouer une singulière et peut-être une dangereuse comédie, qui se reproduit dans les élections comme dans les polémiques. Au fond, on sait bien que cette union de tous les partis modérés dont a parlé M. le président de la république implique nécessairement une action commune avec le centre gauche, et on n’a pas la puérilité de mettre en doute les sentimens conservateurs de M. Dufaure ou de M. Casimir Perier. Ce qu’on demande aux chefs du centre gauche, c’est de se désister de leurs opinions, de renoncer à leurs idées, à leurs alliances parlementaires, de passer au gouvernement sans leur programme, et comme les chefs du centre gauche se refusent à une abdication, qui d’ailleurs ne servirait à rien, ils ne sont plus que des radicaux, des otages du parti révolutionnaire qui les domine, des ennemis du gouvernement et du maréchal ! Que fait-on cependant d’un autre côté ? À l’occasion, cela s’est vu et cela se voit encore dans les élections, on accepte ou l’on subit les alliances bonapartistes, on va même jusqu’à les provoquer. Or les bonapartistes sont à coup sûr les plus audacieux contempteurs du septennat ; ils se moquent du septennat et ils s’en cachent à peine. Ils disent assez haut qu’à leurs yeux le pouvoir du maréchal de Mac-Mahon n’est qu’un moyen d’arriver paisiblement, graduellement, à l’empire. C’est là ce qui s’appelle continuer la politique du 24 mai et rester dans les limites de l’orthodoxie septennaliste ou conservatrice, de sorte que pour éluder le programme de M. Casimir Perier, qui n’était après tout que l’organisation constitutionnelle du pouvoir créé le 20 novembre 1873, on fait cause commune avec ces étranges conservateurs, les bonapartistes l On se réduit à une véritable, impossibilité de vivre qui se déguise quelquefois sous l’apparence d’une laborieuse et difficile neutralité dont les bonapartistes seuls profitent. Tout récemment, à Versailles, M. le duc de Padoue a essayé de se faire une protection de cette neutralité, de quelques paroles courtoises d’homme du monde que M. le président de la république a pu lui adresser dans une visite. Il a fallu que M. le préfet de Versailles déjouât cette habile tactique en déclarant que le ministère ne poussait pas la neutralité jusqu’à être le protecteur du candidat bonapartiste dans les élections qui doivent avoir lieu dimanche prochain.

Le gouvernement en est peut-être lui-même à sentir ce qu’il y a de périlleux pour lui, pour le pays, à laisser se propager ces confusions, et, sans prendre ostensiblement couleur, il semble du moins éviter tout ce qui ressemblerait à un acte d’hostilité contre les candidatures du centre gauche qui viennent de se produire dans le Pas-de-Calais, dans les Alpes-Maritimes. En définitive, de quoi s’agit-il désormais ? Le gouvernement n’est contesté ni dans sa durée ni dans son caractère ; seulement il est clair qu’il ne peut avoir toute son autorité, son efficacité, que par cette organisation qu’il a lui-même réclamée plus d’une fois en termes pressans, témoin le message du 9 juillet. Cette organisation nécessaire, elle n’est évidemment possible que dans les conditions où nous vivons depuis plus de trois ans, sur le terrain où les circonstances nous ont placés et par cette union des partis modérés, dont M. le président de la république a parlé dans ses derniers voyages. Si la proposition de M. Casimir Perier eût été acceptée, si elle n’avait pas rencontré devant elle la déclaration de M. le général de Cissey, vice-président du conseil, venant en quelque sorte désavouer, à quelques jours d’intervalle, le message de M. le président de la république, tout serait déjà fait. La France aurait des institutions que l’avenir sans doute pourrait toujours réviser pour les adapter à des circonstances nouvelles, mais qui dans tous les cas, dès ce moment, assureraient une fixité qui est dans l’instinct public, qui devient plus que jamais une nécessité impérieuse. Ce qui n’a point été fait au mois de juillet reste maintenant encore le programme à réaliser aux premiers jours de la session prochaine, et ce qu’il y a de mieux, c’est de ne pas trop se fier à des tactiques plus ou moins habiles, c’est d’aborder la difficulté sans hésitation et sans détour, sans prétendre imaginer des combinaisons subtiles qui échapperaient à toute dénomination comme à toute définition. Qu’on y prenne bien garde, puisqu’il reste encore quelques semaines pour y songer et pour préparer une solution conforme à tous les intérêts. C’est avec des subtilités et des tactiques qu’on finit par arriver à ces situations sans issue où l’on ne sait plus de quel côté se diriger. La France a besoin de clarté, de netteté dans ses affaires ; elle en a besoin pour se remettre courageusement à l’œuvre, pour retrouver sa sève et sa vivacité généreuse dans une réorganisation intérieure à peine ébauchée, comme elle en a besoin aussi pour la sauvegarde de tous ses intérêts extérieurs, de sa position dans le monde.

On n’en peut douter. M. de Bismarck a sa manière à lui de conduire la politique. Il ne se refuse rien, il se plaît aux complications et semble mettre à les rechercher autant de zèle que d’autres en mettent à les éviter. Avec le chancelier allemand, on peut s’attendre à de l’imprévu. Il lui faut du bruit, de l’agitation, des luttes, des ennemis. Que la France ait toujours l’honneur de garder une certaine place dans ses calculs, on s’en douterait un peu à voir le soin avec lequel il veut bien s’occuper de nous, et même à écouter le langage de ceux qui se piquent de l’imiter : témoin le toast récemment porté par le président du conseil de Bade dans une réunion de vétérans allemands, et l’espoir exprimé par cet honnête ministre d’avoir prochainement à « se ruer » de nouveau sur ses ennemis, sous prétexte qu’il serait sans exemple que le vaincu se résignât à sa défaite après une seule campagne ! Que voulez-vous ? Si le monde se sent mal à l’aise, c’est que nous ne sommes pas résignés, et c’est notre faute. La France a beau mesurer ses mouvemens, être tout entière à ses affaires intérieures, à ses élections, à ses discussions sur le septennat, c’est elle évidemment qui est l’éternel trouble-fête, elle n’est point résignée ! Sa tranquillité est une provocation. Heureusement M. de Bismarck a le temps de s’occuper de tout du fond de sa retraite de Varzin. Il s’occupe de la France, du Danemark, de l’Espagne, d’une brochure sur la Révolution par en haut, qui doit paraître à Genève, et quand il n’est point à batailler avec les prêtres, il bataille avec ses ambassadeurs. Le tout-puissant et irascible chancelier a sa façon d’être impartial : il a une prison pour tous ceux qui le gênent, pour M. le comte d’Arnim aussi bien que pour l’archevêque de Cologne, et l’autre jour les juges de Berlin ont fait enlever par délégation sur ses domaines du côté de Stettin l’ancien ambassadeur d’Allemagne à Paris, qui se trouve aujourd’hui au secret, soumis à une instruction rigoureuse, menacé d’une condamnation. Ce n’est point à coup sûr l’incident le moins curieux, le moins caractéristique des affaires allemandes du moment.

Ainsi voilà un homme d’une des premières familles de Prusse, apparenté jusqu’à la cour, désigné pour les plus hautes fonctions, ayant représenté jusqu’à ces derniers temps son souverain à Rome et à Paris, qui se voit un jour brusquement saisi dans sa demeure et conduit en prison ! Qu’a-t-il fait pour être traité comme un criminel d’état ? C’est ici que commencent toutes les versions, tous les bruits sur un événement qui ne laisse pas d’émouvoir l’Allemagne, qui met dans un jour singulier l’autocratie de M. de Bismarck. Le prétexte de l’arrestation du comte d’Arnim aurait été, à ce qu’il semble, la disparition de certaines pièces de diplomatie, notamment d’un mémorandum que l’ancien ambassadeur d’Allemagne à Paris aurait adressé au chancelier, que celui-ci aurait renvoyé avec des annotations assez vives, et que l’auteur aurait gardé comme sa propriété. Le comte d’Arnim aurait ainsi entre ses mains, dit-on, des documens qui ne lui appartiendraient pas, qu’il ne devait pas retenir. À part le mémorandum venu de Paris, il y aurait parmi ces documens des lettres de M. de Bismarck dont le chancelier ne serait probablement pas fâché de reprendre possession, et dont l’ancien ambassadeur, sans doute pour la même raison, ne voudrait pas se dessaisir. C’est là le prétexte, car il est bien clair que, s’il n’y avait eu que ce fait, la question aurait pu être tranchée autrement que par un acte sommaire de justice et par la prison préventive. Le comte d’Arnim n’est pas un personnage à disparaître clandestinement. Au fond, cet étrange incident n’est, selon toute apparence, que le dénoûment d’une longue et violente hostilité qui existait depuis quelques années entre le chancelier et l’ancien ambassadeur. À quelle date précise et à quelle circonstance particulière remonte cette animosité ? Elle est née peut-être de dissentimens assez légers, elle s’est surtout aggravée pendant l’ambassade de M. d’Arnim à Paris. Il est notoire que le chancelier et le représentant de l’Allemagne en France ne voyaient pas toujours nos affaires de la même façon. Naturellement l’antagonisme avait pris un caractère plus implacable au moment du rappel de l’ambassadeur. M. d’Arnim n’était pas homme à supporter ce qu’il considérait comme une offense, pas plus qu’il n’était d’humeur à s’effacer absolument devant M. de Bismarck, dont il blâmait la politique, surtout dans les affaires religieuses. Avec sa position et ses relations, avec son expérience et son talent, il pouvait devenir un adversaire incommode, d’autant plus dangereux qu’il aurait pu, en certains momens, rallier les anciens conservateurs que les hardiesses du chancelier mettent souvent à de rudes épreuves. M, d’Arnim se disposait à se présenter aux élections pour le parlement ; c’est alors qu’il a été arrêté pour être mis en jugement !

Que l’ancien ambassadeur d’Allemagne à Paris soit exposé à essuyer les rigueurs de la justice de Berlin, ce n’est point impossible ; il peut être condamné. Et après ! le chancelier aura-t-il les pièces qu’il désire, qui ont échappé jusqu’ici à toute perquisition ? Est-il bien certain de n’avoir point ainsi rehaussé l’importance de celui qu’il reconnaît pour un adversaire dangereux, puisqu’il le poursuit avec cet acharnement, et de ne lui avoir point assuré le bénéfice de cette réaction d’opinion que provoquent tous les actes violens ? Assurément il y a dans tout cela quelque mystère. Notez que M. de Bismarck peut avoir raison en prétendant maintenir la discipline diplomatique et défendre l’inviolabilité des archives d’état ; mais il s’est donné tort par l’excès de ses procédés, et de plus il autorise toutes les conjectures ; il laisse croire que les pièces auxquelles il attache un si grand prix doivent être en effet assez compromettantes, puisqu’il ne craint pas de recourir à de tels moyens contre un personnage considérable. M. de Bismarck aurait été, dit-on, préoccupé des révélations que devrait contenir la brochure dont la publication se prépare à Genève, qui a pour titre : la Révolution par en haut, et qui aurait la prétention de mettre dans tout son jour la politique du chancelier. S’il y avait quelque divulgation des secrets de la chancellerie prussienne, ce serait un manquement, c’est possible ; mais qui donc a donné l’exemple des indiscrétions intéressées ? Est-ce qu’au commencement de la guerre de 1870 M. de Bismarck se faisait scrupule de divulguer les négociations les plus secrètes, des négociations où il avait eu sûrement plus de part qu’il ne le disait ? Est-ce qu’il savait imiter la prudente réserve de l’Angleterre, ne se décidant qu’à contre-cœur et sur une véritable provocation de l’empereur Nicolas à faire connaître en 1855 des négociations intimes qu’elle avait cachées jusque-là, même à la France, son alliée ? M. de Bismarck a eu des indiscrétions à l’égard des autres quand il y a vu son intérêt, il s’est exposé à voir les indiscrétions se tourner contre lui.

Cet étrange incident, qui ne laisse pas de montrer un certain état d’esprit, une certaine agitation chez le chancelier allemand, cet incident a, si l’on veut, une autre moralité. Depuis quelques années, il s’est introduit dans la diplomatie d’assez singuliers usages. Sous prétexte d’avoir plus de liberté, on traite les affaires publiques sous la forme de lettres particulières. On garde les lettres et on en dispose pour son intérêt ou pour son amour-propre. Après les premiers ministres, ce sont les ambassadeurs. Les provocations appellent les réponses, et tout finit par y passer. Ce que devient en tout cela la sûreté des rapports entre les gouvernemens, on ne le sait plus. Il est peut-être temps de s’arrêter dans l’intérêt des peuples dont la diplomatie est censée conduire les affaires. S’il y a des momens favorables pour certaines publications, il y a aussi des momens où il faut laisser parler les autres.

Voilà donc la France et l’Italie délivrées, non pas d’une complication sérieuse, mais de ce qui pouvait être une occasion de malaise ou un prétexte entre des mains ennemies ! Voilà cette question de l’Orénoque définitivement résolue. Une note officielle vient de le dire : l’Orénoque rentre à Toulon. Il n’avait été laissé à Civita-Vecchia depuis le mois d’août 1870 que pour rester à la disposition du pape dans le cas où Pie IX, « contrairement aux désirs de la France, » se déciderait à quitter l’Italie. Maintenant c’est un autre bâtiment français, stationnant dans un port français, qui reste affecté à la même destination, prêt à se rendre au premier appel, sans avoir à rencontrer le moindre obstacle. C’est une marque du sentiment affectueux de la France pour le saintpère bien plus qu’une précaution nécessaire. Le pape lui-même, informé de ces arrangemens, auxquels il avait été préparé, en a reçu la nouvelle « avec confiance, » de sorte que la question se trouve résolue dans les conditions les plus satisfaisantes. Elle aurait pu se terminer plus tôt ; rien n’est plus clair. Le gouvernement français, n’écoutant que l’intérêt de notre pays, pouvait depuis longtemps donner à un navire inutile l’ordre de rentrer dans nos ports. On a préféré tout ménager, préparer avec patience une solution dont la nécessité n’était point douteuse, et, cette voie étant donnée, tout le monde y a mis certainement la meilleure volonté. Le gouvernement italien, pour sa part, pouvait désirer le rappel du navire français ; mais il n’a rien fait pour hâter le moment décisif par des démarches ou par des communications qui auraient pu être un embarras de plus, et, à vrai dire, il était lui-même dans une situation assez singulière. À son arrivée à Rome, il avait trouvé l’Orénoque dans le port de Civita-Vecchia, et depuis ce moment il n’y avait eu ni notification ni avis d’aucun genre, si bien qu’à la rigueur le cabinet italien était censé ignorer la présence d’un navire qui ne relevait pas de notre légation auprès du roi, qui ne dépendait que de l’ambassadeur de France auprès du saint-siége.

Le fait était certainement irrégulier et peut-être plus embarrassant encore pour nous que pour les Italiens ; il ne s’expliquait que par des considérations intimes que le cabinet de Rome a été le premier à respecter en s’abstenant de toute réclamation. Le ministre des affaires étrangères du roi Victor-Emmanuel n’a peut-être jamais dit un mot à ce sujet. Il a laissé la France choisir son moment, bien sûr que ce moment viendrait, et il l’a lui-même préparé par la délicate et habile prudence d’une diplomatie sympathique dont M. Nigra restait le représentant naturel à Paris. Le gouvernement français de son côté n’en était plus depuis longtemps à méconnaître l’irrégularité et l’inutilité de ce stationnement d’un navire français dans un port italien. Il sentait surtout la nécessité d’en finir depuis que les rapports des deux pays avaient repris un caractère de cordialité complète, et en réalité c’est au mois d’avril dernier que la question s’est posée pour lui ; seulement, c’était sa politique, il désirait procéder avec tous les ménagemens possibles. Il savait bien que dans tous les cas il aurait à essuyer les foudres de ceux qui tenaient à laisser l’Orénoque à Civita-Vecchia comme une protestation contre ce qu’ils appellent encore l’usurpation italienne. Pour ces champions intraitables de la légitimité et du cléricalisme, il était décidé à les braver. Il voulait du moins concilier autant que possible ses propres désirs et les dispositions de ceux qui pouvaient l’aider, qui n’étaient point au premier moment sans s’émouvoir d’une résolution dont ils s’exagéraient l’importance. Tout est bien qui finit bien. M. le duc Decazes a réussi, il est arrivé à pouvoir accomplir un acte utile pour la France, pour notre dignité, pour l’avenir de notre action diplomatique. Il a compris que la bonne volonté de l’Italie pour la sûreté du saint-siége et même pour le séjour du saint-père à Rome était la meilleure garantie. Le gouvernement italien du reste, quand il a été interrogé au dernier moment, n’a point hésité à déclarer que la France restait toujours libre de remplir la mission à laquelle elle attachait du prix. M. le duc Decazes est arrivé à conduire jusqu’au bout une œuvre qui n’était compliquée, il est vrai, que par toutes les considérations dont on a cru devoir tenir compte, et à laquelle en définitive le pape lui-même se trouve avoir concouru. À la lettre que M. le maréchal de Mac-Mahon lui a écrite, le pape n’a point répondu sans doute par de l’enthousiasme ; peut-être même a-t-il montré quelque réserve au sujet de ce navire qu’on met à sa disposition — de loin. Il a du moins compris qu’il ne pouvait demander à la France de prolonger une situation compromettante, et par sa réponse il a donné l’exemple de la modération à ceux qui voudraient être plus papistes que le pape, au risque de méconnaître les intérêts les plus évidens de leur pays.

L’essentiel est que cette question, qui en certains momens pouvait être une arme aux mains des partis, aux mains de nos ennemis, a cessé d’exister. C’était une anomalie, une combinaison qui ne répondait désormais à rien. Entre les deux nations, il ne reste plus que des raisons de sympathies, d’alliance, et pas un prétexte de froissement sérieux. Certainement M. Thiers, qui voyage en ce moment au-delà des Alpes, qui vient de visiter Turin, Milan, Venise, Bologne, Florence, M. Thiers a raison de le dire et de le répéter sur son passage : la France ne peut songer à inquiéter l’Italie dans la souveraine possession d’une indépendance nationale qu’elle l’a aidée à conquérir. Que les Italiens commentent ou reproduisent à leur façon ces paroles de bonne amitié répandues par le plus illustre messager, peu importe. Le voyage de M. Thiers aura cet effet utile de démontrer à l’Italie la force des liens qui ne peuvent que se resserrer entre les deux peuples. Les Italiens le sentent bien, et la manière dont ils reçoivent M. Thiers est aussi habile que naturelle. C’est à la France qu’ils témoignent leurs sympathies en accueillant comme un hôte ami celui qui a été le chef de notre pays dans les circonstances les plus douloureuses, et en même temps ils mettent leur finesse dans ces hommages rendus à celui dont la présence est la preuve la plus décisive de l’irrévocable accomplissement de l’unité nationale. Tout se réunit donc pour fixer dans des conditions de régulière et permanente cordialité les rapports des deux nations, et c’est sous cette influence que vont se faire les élections italiennes, décrétées pour le 8 novembre. Les événemens ont jusqu’ici donné raison au parti libéral modéré et à sa poUtique de sympathie pour la France, au cabinet actuel qui vient de se fortifier par l’entrée au ministère de l’instruction publique d’un des esprits les plus libres et les plus savans de la péninsule, M. Ruggiero Bonghi, On peut donc dire que cette lutte électorale va s’engager sous de favorables auspices. Elle a été ouverte l’autre jour par un habile et lumineux exposé financier que le président du conseil, M. Minghetti, est allé faire devant ses électeurs de Legnago. Il est vrai, du fond de sa retraite de Caprera, le vieux Garibaldi vient de rompre le silence pour fulminer contre ce qu’il appelle les corruptions officielles et pour conseiller à ses compatriotes d’envoyer au parlement des condamnés politiques ! Les conseils de l’oracle n’auront pas vraisemblablement un effet bien décisif. L’opposition de gauche, bien qu’assez désorganisée et manquant de chef reconnu, garde peut-être encore quelques chances à Naples, le pays de l’opposition ; elle aura de la peine à balancer les forces ministérielles dans les autres parties de l’Italie. La question ne semble pas même être là précisément ; elle est plutôt dans la nature de la majorité sur laquelle on compte. Cette majorité nouvelle aura-t-elle assez d’unité et de cohésion pour offrir à un ministère un point d’appui invariable et sûr qui a manqué dans l’ancienne chambre ? C’est une condition du régime parlementaire, a dit l’autre jour M. Minghetti dans son brillant discours de Legnago. C’est la question que l’Italie va résoudre dans ses élections.

L’Espagne serait heureuse, si elle n’avait pas d’autres problèmes, et si aux problèmes inévitables on ne semblait prendre à tâche d’ajouter des complications au moins inutiles. Que se passe-t-il donc depuis quelque temps au-delà des Pyrénées ? Il y a nécessairement quelque chose d’extraordinaire et d’énigmatique. Tout paraissait simplifié par cette reconnaissance qui a été un moment l’affaire de l’Europe. Après les représentans d’Allemagne et d’Autriche, l’ambassadeur de France, arrivé plus tard, M. de Chaudordy, a été reçu, il y a quelques jours, par le président du pouvoir exécutif espagnol, et il a parlé simplement, correctement, en homme qui n’a point à démontrer par des phrases les vieilles traditions d’amitié qui existent entre les deux pays. À son tour, le ministre d’Angleterre, M, Layard, a eu son audience, et, après avoir sauvé l’an dernier le général Serrano d’une échauffourée à Madrid, il avait certes toute sorte de titres particuliers pour donner amicalement au président espagnol le conseil de ne se fier qu’à une « complète indépendance et à la libre expression de la volonté populaire. » On aurait dit après cela que tout était fini, qu’il ne restait plus qu’à entretenir des rapports de bonne intelligence, à dénouer amicalement et sans bruit ces « difficultés passagères » dont le général Serrano et notre ambassadeur ont parlé dans leur première entrevue ; mais non, à peine les rapports officiels ont-ils été rétablis, M. l’ambassadeur d’Espagne à Paris n’a eu rien de plus pressé que de présenter à notre ministre des affaires étrangères un nouveau factum, énumérant toute sorte de griefs, destiné, paraît-il, à démontrer comme quoi, si le gouvernement de Madrid n’est point encore parvenu à se rendre maître de l’insurrection carliste, c’est la faute de la France. Il y a là un procédé assez étrange pour avoir causé une certaine surprise dans le public européen, qui s’est trouvé saisi de ces plaintes prolixes à peu près aussitôt que le gouvernement français. Le fait par lui-même ne peut pas avoir des conséquences bien graves ; il dénote néanmoins des dispositions assez singulières, et il est peut-être permis de s’étonner d’une attitude si peu conforme aux véritables intérêts comme aux vrais sentimens des deux pays.

De quoi peut donc se plaindre le gouvernement de Madrid ? Est-ce qu’on lui a fait démesurément attendre une reconnaissance qu’on avait refusée et qu’on avait eu tort de refuser à M. Castelar, qui, lui pourtant, était président légal, qui avait préparé la défaite de l’insurrection par un commencement de reconstitution de l’armée, qui avait fait les premiers efforts pour arracher l’Espagne à l’anarchie démagogique ? Nullement, on a vu dans le gouvernement de Madrid la dernière représentation de l’Espagne libérale, et on l’a reconnu sans lui demander même s’il avait obtenu cette consécration populaire que lui recommandait l’autre jour M. Layard. La France, prétend le gouvernement de Madrid, ne fait pas une garde suffisante sur la frontière, et pour le démontrer on remonte jusqu’à deux ou trois ans, on ramasse toutes les anecdotes connues ou inconnues. Le gouvernement français, nous n’en doutons pas, est disposé à remplir tous ses devoirs de bon voisinage ; mais c’est une étrange idée de croire que cela peut suffire. Il y a quarante ans, pendant la première guerre carliste, la France n’était point apparemment suspecte. Elle avait fait alliance avec l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal ; elle avait un corps d’observation sur la frontière. Et cependant la guerre durait jusqu’en 1840, elle ne finissait même que par un traité. Est-ce bien sérieusement qu’on vient demander à la France de joindre des « forces considérables » aux forces espagnoles, de mettre les autorités de la frontière au service de la police espagnole ? Pourquoi ne nous demande-t-on pas de livrer notre frontière ou d’aller sur les côtes de Biscaye empêcher les débarquemens d’armes qui échappent aux croiseurs espagnols et allemands ? Il y a dans tout cela de telles exagérations ou de telles puérilités qu’on en est à se demander ce que veut le gouvernement de Madrid, à quelle inspiration il obéit. Quant à la France, elle n’a évidemment qu’à prendre note des mémoires qu’on lui adresse, à faire son devoir sur la frontière sans s’émouvoir, et à garder cette conviction que ses rapports de sympathie, d’amitié avec l’Espagne, avec la véritable Espagne libérale, ne sont pas à la merci d’un incident de diplomatie plus ou moins énigmatique. ch. de mazade.