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Chronique de la quinzaine - 14 octobre 1843

Chronique n° 276
14 octobre 1843


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 octobre 1843.


Les prévisions du parti constitutionnel se réalisent en Espagne. Les électeurs reconnaissent par leurs suffrages la légitimité du dernier mouvement et sanctionnent la déchéance d’Espartero. L’insurrection de Barcelone et de l’Aragon n’a point trouvé d’appui dans les populations ni de complices dans l’armée. C’est une poignée de factieux qui ont compté sur l’attitude passive du pays et la faiblesse des autorités provinciales. L’Espagne a enfin retrouvé quelques hommes d’action, quelques hommes habiles et énergiques ; Narvaez à Madrid, Prim en Catalogne, ont sauvé la cause du parti constitutionnel et de la reine. Les cortès vont éteindre les dernières flammes d’un incendie qui ne trouve plus d’aliment. Une fois la reine reconnue majeure et investie du plein exercice de son autorité légale, l’insurrection n’a plus ni excuse ni prétexte. Les hommes égarés rentreront d’eux-mêmes dans le devoir ; les chefs et les instigateurs de l’émeute chercheront leur salut dans la fuite, jusqu’au jour où une amnistie pourra, sans danger pour la chose publique, ramener tous les Espagnols dans leurs foyers.

Notre ambassadeur en Espagne, s’il est désigné, n’est pas encore nommé. M. Bresson est encore à Berlin et n’a pas remis ses lettres de rappel. Notre gouvernement attend probablement les premières délibérations des cortès et la proclamation solennelle de la majorité de la reine. Il sera, en effet, convenable que notre ambassadeur se rende à Madrid dès que la majorité de la reine aura été portée officiellement à la connaissance des gouvernemens étrangers.

C’est alors que s’accomplira le mouvement diplomatique qui amènera M. le marquis de Dalmatie à Berlin et laissera la place de Turin vacante pour M. de Salvandy. M. de Dalmatie a honorablement terminé sa mission près de la cour de Sardaigne par un traité de commerce qui, sans établir entre les deux pays tous les rapports commerciaux qui devraient les unir, leur sera néanmoins fort utile. Sans doute ce n’est pas notre librairie qui peut en attendre un grand soulagement. Au-dessus des lois commerciales, existe en Piémont, comme dans presque tous les états italiens, une censure minutieuse, tracassière, inexorable ; ajoutons, pour être vrais, une censure qui aggrave la maladie qu’elle a la prétention de prévenir, car c’est une idée étrange de croire que l’Italie puisse être, comme un nouveau Paraguay, mise à l’abri de toute invasion de la pensée, de ce poison dont le nom seul met en alarme toutes les polices de la péninsule. La censure n’arrête pas les poisons les plus subtils et les plus délétères ; elle n’arrête que les livres, que les publications où se trouverait l’antidote. Ce ne sont pas les pauvretés dont la censure favorise l’impression qui peuvent neutraliser l’effet des doctrines perverses et subversives qui pénètrent toujours à travers les mailles des réseaux de la police. Ceux auxquels on défend la quantité et la variété recherchent avidement la qualité, c’est-à-dire tout ce qui paraît de plus incisif, de plus audacieux, de plus monstrueux. A-t-on jamais vendu sous le manteau que des choses horribles ? Il est tel livre que nous n’avons jamais lu ni vu, dont personne ne s’occupe en France, et dont l’existence ne nous a été signalée que par des étrangers qui l’avaient lu et relu avec délices dans leurs pays de censure. On se demande, en vérité, qu’est-ce que la censure prétend empêcher ? Qu’on n’apprenne qu’il est dans le monde des pays libres, des gouvernemens représentatifs, des institutions libérales ? Qu’on ne fasse remarquer que rien de pareil n’existe en Italie, bien qu’à coup sûr les Italiens n’aient rien à envier en fait de lumières et de progrès aux Belges, aux Bavarois, aux Badois, aux Grecs ? Qu’on ne démontre que, même toute idée de constitution à part, il est dans plus d’un état italien d’énormes abus à faire cesser, d’urgentes et décisives réformes à réaliser ? Grand Dieu ! qui ne sait tout cela ? Est-ce là un secret pour quelqu’un, même en Italie ? Croit-on que les Italiens l’ignorent, parce qu’il ne leur est pas permis de le crier tout haut ? Imagine-t-on que tous les muets sont à la fois sourds et aveugles ?

Parmi les dispositions de ce traité, il en est une dont on a exagéré l’importance : celle qui frappe le transit de la contrefaçon belge. Ce transit est en réalité très minime. Le grand débouché pour la Belgique en Italie, c’est Livourne : par là elle répand ses livres dans toute la péninsule et les envoie aux îles Ioniennes, en Grèce, à Smyrne, en Égypte, à Constantinople. Encore le midi de l’Europe n’entre-t-il que pour une médiocre part dans l’exploitation de la contrefaçon. C’est surtout le Nord, la Russie, le Danemark, la Hollande, l’Angleterre, puis les Amériques, le Brésil, qui alimentent les principaux comptoirs. Les journaux de Bruxelles se sont élevés contre le traité conclu avec la Sardaigne, moins parce qu’il attaque un grand intérêt actuel que parce qu’ils y voient une menace pour l’avenir. En effet, si la prohibition établie en Sardaigne s’étendait sur les états que nous venons de nommer, la librairie belge pourrait se trouver aux abois, et c’est là le juste sujet de ses craintes. Bien des obstacles s’unissent malheureusement pour retarder le jour d’une transaction entre les puissances que séparent tant d’intérêts divers et de préoccupations politiques. Il n’en faut pas moins se féliciter qu’on ait introduit dans le traité sarde le principe qui atteint le transit de la contrefaçon belge.

Au surplus, le traité qu’on vient de signer avec la Sardaigne est peut-être digne d’attention plus encore sous le rapport politique que sous le rapport commercial. On peut y voir le signe, l’annonce d’une politique nouvelle, d’une politique conforme à l’esprit de notre temps et à la situation des diverses puissances. L’Italie ne renferme, à vrai dire, que trois états importans, et dont l’indépendance puisse être réelle, le royaume des Deux-Siciles, le royaume de Sardaigne, les états du pape ; tout le reste est sous la domination ou sous l’influence directe de l’Autriche. Toutes les fois qu’un petit état fait acte d’indépendance, toutes les fois même qu’il ne cède à un ascendant irrésistible qu’avec mesure et dignité, il a d’autant plus droit à nos éloges que sa situation est plus difficile. Mais, après tout, peut-on croire que les princes qui règnent à Parme, à Modène, à Florence, rompront avec leurs traditions, leurs habitudes, leurs affections personnelles, leurs sentimens de famille ? Les causes de déférence et d’adhésion vis-à-vis de l’Autriche n’existent pas à Rome, à Naples, à Turin. Il n’est pas moins vrai qu’à partir de 1815 jusqu’à ces derniers temps, l’influence de l’Autriche sur ces trois cours était incontestable et presque sans bornes. Il n’y avait rien là d’étonnant. C’était une conséquence prévue de la position que les évènemens et le congrès de Vienne avaient faite à l’Autriche. Les princes rétablis n’étaient remontés sur le trône qu’en tremblant : ils avaient peur de tout ; ils regardaient les nations comme des volcans, et toute idée libérale comme un feu souterrain pouvant à chaque instant amener l’explosion. De crainte de se tromper et de tomber dans un piège, ils qualifiaient d’idée libérale, révolutionnaire, abominable, toute mesure un peu nouvelle, toute garantie d’une bonne et sage administration. L’Autriche n’avait garde de les rassurer. Leurs terreurs faisaient sa force ; c’est d’elle qu’ils attendaient aide et protection. Seulement elle s’appliquait alors, par une politique dont elle n’aurait pas dû se départir, à gouverner ses provinces italiennes avec une modération et une habileté qui rendaient plus frappantes les erreurs et les sévérités des administrations sarde et pontificale. Les commotions politiques de 1820 et 1821 modifièrent profondément cet état de choses. L’Autriche octroya aux gouvernemens absolus de la péninsule italienne une protection active, armée, qui ressemblait fort à un acte de suzeraineté. Jusque-là elle ne faisait que jouer son rôle ; elle le jouait habilement. On lui avait abandonné l’Italie ; elle en faisait à son gré. Il lui importait de prouver qu’en Italie tout se pouvait avec elle, et que rien n’était possible sans elle. L’abaissement des gouvernemens locaux rehaussait dans l’opinion des peuples la puissance autrichienne. Les hommes du Midi, avec leur vive imagination et leur amour des choses sensibles, résistent difficilement aux prestiges de la puissance, si elle sait se donner les apparences de la générosité et de la grandeur. L’Autriche pouvait préparer de grandes choses ; rien ne lui était plus facile : elle n’en fit rien. Sous les inspirations personnelles d’un monarque dont l’histoire dira un jour combien le cœur était dur, l’ame sans élévation et l’esprit étroit, l’administration autrichienne en Italie devint à son tour tracassière et violente. On vit un prince dont la bonhomie bourgeoise n’était sincère que pour ceux, peuples et individus, qui se prosternaient devant tous ses préjugés, se faire le geôlier impitoyable de l’élite de ses sujets. Les gouvernemens italiens gagnèrent ce jour-là leur procès. Tout le monde comprit en effet qu’il n’y avait rien à espérer de l’étranger, pas même une douce servitude, et qu’il fallait du moins pouvoir se consoler de l’absence de liberté par l’indépendance de son pays. Ajoutons, pour être justes, que d’ailleurs l’esprit de réforme a pénétré dans les administrations italiennes, en particulier à Naples, en Toscane, en Piémont. Le gouvernement pontifical est le seul qui n’ait pas suivi le mouvement général. Rome n’a pas su appliquer au gouvernement temporel cette habileté, cet esprit d’observation, cette prudence que nul ne lui refuse dans le¢gouvernement des choses de l’église. C’est là sans doute une des causes des troubles qui agitent incessamment les états du pape.

L’influence des évènemens de 1815 et de 1821 commençait à s’affaiblir. Les gouvernemens italiens éprouvaient quelques velléités d’indépendance. Si l’Autriche n’avait pas perdu de terrain, il est sûr du moins qu’elle n’en avait point gagné. Quinze ans s’étaient écoulés sans profit pour elle, lorsque le tocsin de la révolution de juillet serra de nouveau autour de l’Autriche tous les gouvernemens de l’Italie. Au-delà des Alpes et au-delà du Rhin, la haute police ne cherchait qu’à réveiller les anciennes méfiances contre la France, qu’on représentait comme voulant, à tout prix et sous tous les rapports, recommencer l’ère de 1792. On aura peine à croire un jour que ce ridicule épouvantail ait pu, pendant quelques années, servir de moyen efficace dans les combinaisons de la politique européenne. Aujourd’hui, sauf quelques incorrigibles badauds, tout le monde sait et reconnaît que la France n’a nulle envie de guerre et de conquête ; que, loin de songer à aucune agression, elle ne s’est occupée que de rendre impossible toute agression contre elle-même. Qu’on juge la politique française comme on voudra, nul ne peut nier qu’elle ne soit essentiellement pacifique, éloignée de tout empiétement, de toute violence, et toujours convaincue que l’habileté, l’équité et la patience peuvent résoudre par les voies de la paix les questions même les plus ardues et les plus compliquées. Les faits ont abondamment prouvé que ce ne sont pas là dans la bouche du gouvernement français de vaines paroles. Il a bien montré que rien ne pouvait le détourner des voies pacifiques, ni les tentations les plus irritantes ou les plus séduisantes, ni les plus amères critiques.

À la lumière de ces faits se dissipe cette ténébreuse politique de craintes, de méfiances et de rancunes dont on avait, je dirais presque enveloppé les cabinets allemands et italiens après la révolution de 1830. Les princes de ces états retrouvent aujourd’hui leur liberté d’esprit. Le vasselage vis-à-vis de l’Autriche pouvait leur être bon lorsqu’ils redoutaient les attaques de la France. Primo vivere. Aujourd’hui que ce vasselage ne serait qu’un abaissement sans but, nous sommes convaincus qu’ils songent à leur émancipation, et nous aimons à penser que le traité que nous venons de conclure avec la Sardaigne en est un symptôme. Ils peuvent aujourd’hui s’élever de la politique autrichienne à la politique européenne ; car il ne s’agit pas de changer de maître, de transporter à l’Angleterre et à la France l’influence qu’exerçait l’Autriche ce qui leur importe, c’est d’être eux-mêmes, d’avoir leur libre action, de pouvoir sans crainte se décider dans chaque question, conformément aux intérêts de leur pays. Cette politique sera aussi nouvelle qu’elle est équitable et digne. Le gouvernement autrichien ne pourra point ne pas s’y résigner. Les populations italiennes s’attacheront d’autant plus à leurs gouvernemens, qu’elles les verront affranchis de l’étranger. Qu’on se persuade une fois qu’on ne peut aujourd’hui refuser impunément toute satisfaction aux sentimens moraux des peuples qu’on gouverne. Si on leur refuse la liberté, qu’on leur permette du moins de penser qu’ils obéissent à un gouvernement indépendant et digne.

La grande affaire des soufres de Sicile vient d’avoir un dénouement peu en rapport avec le bruit qu’elle a fait dans le monde. Les réclamations des négocians anglais qui se prétendaient lésés par l’établissement du monopole ont été examinées par un comité spécial, et l’indemnité qui leur était due a été fixée à cent trente mille ducats napolitains. C’est pour cette modique somme qu’on a failli allumer la guerre entre l’Angleterre et le royaume de Naples. Les négocians anglais n’ont pas borné là le calcul des bénéfices qu’ils espéraient tirer de cette affaire. Ils ont demandé que l’intérêt de leurs cent trente mille ducats fût fixé à six pour cent, prétendant qu’ils n’en seraient payés que dans plusieurs années. Le chevalier Ferri, ministre des finances du roi de Naples, leur a répondu en donnant l’ordre au chef du trésor de payer immédiatement la somme totale. Aussi le Times disait-il récemment que les Anglais qui ont eu affaire au gouvernement napolitain n’ont à se plaindre que d’avoir été payés trop tôt. Déjà ce même ministre avait donné, dans cette même affaire des soufres, un exemple plus frappant du bon état des finances napolitaines. La compagnie Taix, à laquelle a été allouée une somme de trois millions de ducats, insistait aussi pour que l’intérêt lui fût payé à six pour cent. Le chevalier Ferri a mieux aimé payer comptant ces trois millions de ducats, moitié la première année, moitié la seconde. De tels faits font honneur à l’administration du chevalier Ferri et au bon ordre.que le roi Ferdinand a introduit dans les finances de son royaume.

L’Angleterre vient d’accomplir son œuvre avec la Chine, et cette œuvre est une grande chose. Voilà donc un immense empire, un marché de trois à quatre cents millions d’hommes ouvert sous des conditions très équitables au commerce et à l’industrie de l’Europe. Si le génie fiscal, et, ce qui est mille fois plus absurde et plus malfaisant, le système prohibitif, ne viennent pas rendre illusoires les succès de la politique, il peut y avoir là comme la découverte d’un nouveau monde pour l’Europe. Ajoutez que les Chinois ne sont pas des sauvages. Ils sont déjà des producteurs, aidés dans leurs travaux par un climat qui les met à même de produire ce que l’Europe ne produit pas ; mais aussi il importe de ne pas oublier que les travailleurs ne manquent pas à la Chine, et que, si la race mongole rencontre plus vite que la race caucasienne les bornes de sa puissance d’invention, elle est en revanche douée d’un rare talent d’imitation, d’une patience et d’une persévérance à toute épreuve. En lui inspirant le goût des choses européennes sans lui offrir les moyens de se les procurer par l’échange de ses propres denrées, on ne ferait qu’encourager en Chine l’imitation de nos produits. Nous aimons à croire que la légation française ne tardera pas à mettre à la voile.

Les nouvelles d’Afrique sont depuis long-temps rassurantes. D’un côté, Abd-et-rader est hors d’état, en ce moment du moins, de rien entreprendre de grave contre notre domination dans le pays ; de l’autre, l’œuvre de la colonisation, sans avoir atteint le point auquel on aurait pu la conduire, a cependant fait quelques pas, et laisse concevoir aujourd’hui d’assez brillantes espérances. On entre enfin avec quelque résolution dans le système dont nous n’avons cessé de demander l’application. Il n’y a pas de mezzo termine en Algérie : ou abandonner un territoire dont on ne saurait que faire, ou le coloniser. Le système d’une guerre qui absorbe des sommes énormes et retient sur le rivage africain une partie si importante de notre armée, ne peut être que temporaire, passager. Le prolonger indéfiniment serait une folie. Une vaste et forte colonisation peut seule nous permettre de limiter nos sacrifices annuels sans compromettre la dignité de la France et la sûreté de nos possessions.

A l’intérieur, rien de nouveau, tout est calme ; le calme vient souvent de la santé ; souvent aussi il y conduit : comme cause ou comme effet, il faut donc toujours s’en féliciter. Le calme ne nuit qu’aux journaux. C’est une rude besogne que d’avoir à émouvoir un public qui n’est plus émouvable :

Et la rame inutile
Fatigue vainement une mer immobile.

Dans ces momens de tranquillité stagnante, il n’y a de ressource pour la curiosité publique que dans les petites querelles qui ne manquent jamais de s’élever entre les partis ou entre les hommes. Lorsque rien ne préoccupe vivement la pensée publique, on dirait qu’il y a des hommes empressés à saisir ce moment de trêve pour se montrer, espérant que le public alors aura le temps de s’occuper d’eux, faute de mieux. Pendant le spectacle, ils se taisent et ils font bien ; l’entr’acte venu, ils vont se poser au foyer, et ils y jouent je ne sais combien de petites pièces, mais il faut à ces petites pièces leur auditoire particulier : elles plaisent peu au vrai public.

Voulez-vous aujourd’hui vous mettre au régime des petites villes ? Oh ! alors vous n’aurez que l’embarras du choix. Les petites querelles abondent, les débats minutieux pleuvent de tous côtés ; on se dispute à droite, à gauche, au milieu, partout. Querelle entre les journaux légitimistes et républicains, et question de savoir si, en 1815, à Grenoble, M. de Genoude a cassé son sabre contre la baïonnette d’un de nos soldats ; à quoi M. de Genoude répond qu’en 1813 il priait pour détourner l’invasion étrangère loin du sol français. A Dieu ne plaise que nous voulions entrer dans cette querelle ! M. de Genoude nous écrirait quelque longue lettre ; nous dirons seulement que, pour notre compte, nous savons gré aux journaux républicains de n’avoir pas pu supporter plus long temps les équivoques et les réticences que contenait leur prétendue union avec les légitimistes. Il faut pour unir deux partis opposés, il faut mieux que les finesses de quelques intrigans, il faut même plus que l’estime réciproque que peuvent avoir les uns pour les autres les honnêtes gens des deux partis, il faut un but commun ; or, les uns ont pour but la république et les autres Henri V. L’accord réel est donc impossible, et, quant à singer l’amour et l’amitié, cela ne peut convenir qu’à ceux qui se sont habitués à porter un masque. Tel n’est pas le parti républicain : il vise à une chimère et à un malheur ; mais il y vise franchement.

Nous avons parlé d’Henri V. Le duc de Bordeaux a été passer quelques jours à Berlin ; il est en ce moment en Angleterre. Il a été et il sera partout reçu en prince, nulle part en prétendant. Nous ne savons pas si le duc de Bordeaux a de l’ambition ; nous sommes plutôt disposés à croire qu’il a du bon sens, et les voyages qu’il a déjà faits, ceux qu’il fait en ce moment ont dû singulièrement l’éclairer sur sa situation. Il ne voyage pas au hasard ; il a soin de faire savoir où il veut aller, afin de pressentir l’accueil qu’il recevra. Il a dû remarquer que personne aujourd’hui n’était embarrassé de le recevoir, parce que personne ne songe à le recevoir comme un prétendant. Il n’y a à cet égard dans les princes dont il visite les états aucun doute, aucune irrésolution. Fort décidés à vivre en bonne intelligence avec la France et à tenir le roi Louis-Philippe pour très légitime roi des Français, ils reçoivent le duc de Bordeaux de manière à bien lui montrer que leur décision est prise. Ils rendent à l’homme et à son rang tout ce qu’ils lui doivent ; mais ils n’accordent rien à ses prétentions, s’il en a. Enfin, ce qui doit achever d’éclairer le duc de Bordeaux sur sa fortune, c’est que le seul prince qui, sans avoir rompu avec la France, passe pour avoir peu d’affection pour la monarchie de juillet, l’empereur de Russie, est le seul que le duc de Bordeaux n’a jamais pu rencontrer, quoiqu’il l’ait désiré, dit-on, le seul aussi dont il n’ait pas encore visité les états, et nous concevons la réserve de l’empereur de Russie. Il ne veut pas recevoir le duc de Bordeaux comme prétendant : ce serait se séparer de l’Europe ; il ne veut pas non plus le recevoir seulement comme prince, ce qui serait accepter d’une manière personnelle l’état de choses établi en France ; il aime mieux l’éviter.

Quoiqu’il s’agisse de princes, tous ces manèges, plus ingénieux que grands, n’ont rien qui puisse intéresser vivement le public. Nous ne trouvons pas non plus que la mauvaise humeur que quelques journaux allemands ont montrée du voyage que la reine d’Angleterre a fait à Eu soit bien noble et bien digne. La reine Victoria aurait bien fait, disent ces journaux, de se souvenir de la visite que le roi de Prusse lui a faite à Londres, au moment du baptême du prince de Galles, et elle aurait dû rendre à Berlin la visite reçue, avant d’en faire une à Eu. On espère même que, l’année prochaine, la reine viendra, sur son beau yacht, jusqu’à Cologne rendre hommage au Rhin allemand, et que là elle sera reçue sur la terre prussienne par le roi de Prusse. Les choses qui touchent aux souverains ont aussi, comme on le voit, quelque arrière-goût de commérage. C’est l’effet de la saison. Tout le monde est en villégiature, et les médisances de châteaux remplacent les débats des chambres.

Pour nous faire prendre patience sans doute jusqu’à l’ouverture des débats parlementaires, nous avons les séances du conseil municipal d’Angers. Là, on joue à qui mieux mieux au gouvernement représentatif. Le conseil municipal refuse au maire son concours, comme la chambre des députés de 1830 refusait son concours au ministère nommé par Charles X, et un légitimiste, M. Freslon, membre de ce conseil municipal, trouve que cela se ressemble si bien, qu’il triomphe de cette revanche que le conseil municipal d’Angers, en 1843, prend sur la chambre libérale de 1830, la battant par ses propres armes et la convainquant par ses propres argumens. Nous espérons que cette terrible expiation imposée à la révolution de juillet vaudra au moins à cette révolution le pardon de M. Freslon. Elle n’y peut pas gagner moins.

Nous devons parler plus sérieusement, non plus des querelles qui s’élèvent entre le clergé et l’université (la question a fait un pas), mais des querelles ou des dissentimens qui s’élèvent entre les membres du clergé. M. l’archevêque de Paris avait, comme on sait, blâmé et désavoué le pamphlet intitulé : le Monopole universitaire. Ce blâme et ce désaveu ont excité la bile de M. l’évêque de Chartres, qui a fait fort aigrement la leçon à M. l’archevêque de Paris, lui reprochant de prendre des airs de chef et de patriarche.

Nous avons pu croire pendant quelque temps qu’il n’y avait que la queue du parti ecclésiastique qui prenait fait et cause pour ce triste pamphlet ; mais voici M. l’évêque de Chartres qui l’érige en évangile de vérité : où en sommes-nous ? Et ce qui nous frappe en tout ceci, ce n’est pas seulement l’incurable aveuglement des exaltés du parti ecclésiastique ; ce qui nous frappe surtout, nous le disons avec une profonde tristesse, c’est que le clergé devient un parti. Il en prend les déplorables allures, nous voulons dire, l’esprit d’indiscipline et de discussion, la domination des exaltés, l’ascendant de la queue sur la tête et de la passion fanatique sur le zèle prudent et modéré. Il change son admirable hiérarchie, qui faisait sa force, contre l’organisation violente et tumultueuse des partis. Hélas ! le clergé se vantait d’avoir conquis l’esprit du siècle ; nous craignons bien plutôt que ce ne soit l’esprit du siècle qui ait conquis le clergé, et nous ne nous en félicitons pas, car, en faisant cette conquête, le siècle a perdu un des remèdes qui lui étaient préparés : le malade a donné son mal au médecin qui devait le guérir. Il y avait en effet, nous l’avons cru pendant dix ans, il y avait un corps en France, un corps autre que l’armée, qui gardait le secret de l’obéissance hiérarchique, secret perdu partout ailleurs. Le clergé avait le dépôt de la discipline morale, comme l’armée a celui de la discipline matérielle. Plaise à Dieu que le clergé n’ait pas encore dissipé ce dépôt sacré ! Plaise à Dieu qu’il puisse encore se retirer des pièges où il s’est venu prendre ! Voici des évêques qui se blâment et qui se désavouent ; voici un prêtre de la congrégation de Saint-Joseph qui se met à la tête de je ne sais quelle entreprise d’éducation sans avoir consulté son supérieur, et que son supérieur est forcé aussi de désavouer. Ce sont là des symptômes dangereux. L’orgueil individuel, l’esprit de secte ne peut tendre à se substituer au principe de la hiérarchie catholique. Il y a des gens qui appellent cela une régénération ; nous y voyons une métamorphose, et c’est le sort de toutes les métamorphoses de faire toujours perdre quelque chose au métamorphosé. Nous savons quel clergé nous avions ; nous craignons de savoir déjà quel clergé nous aurons quand il sera changé en un parti.

Il paraît que nos chambres ne seront convoquées que vers la fin de décembre. On commence cependant déjà à se demander quels pourront être les gros évènemens de la session, ce qu’elle produira pour les partis, pour le ministère, pour le pays. Des pronostics faits trois mois à l’avance sont, à vrai dire, une trop grande témérité. Le courage nous manque pour nous aventurer ainsi. A cette heure, la question de la liberté de l’enseignement est la seule question importante qu’on aperçoive surgir à notre horizon politique. Or, sur cette question, si le débat s’ouvrait dans ce moment, il y aurait une mêlée probablement bizarre, une confusion inextricable. En sera-t-il autrement dans trois ou quatre mois ? La réponse dépend, en partie du moins, du projet que M. le ministre de l’instruction publique élabore en ce moment. Sans doute, quoi qu’il propose, il ne donnera jamais pleine satisfaction à ces opinions extrêmes qui ne servent, dans tous les débats d’un gouvernement régulier, qu’à donner du relief aux opinions sensées et praticables ; mais il y aura beaucoup d’hommes, de toutes les nuances d’opinion, qui, dans une question si délicate et qui touche de si près à l’avenir de nos enfans, aux devoirs les plus sacrés du père de famille, oublieront complètement, et nous le disons à leur honneur, les querelles et les intérêts de parti, pour chercher de bonne foi la solution la plus propre à garantir les droits de l’état, et l’avenir moral et politique de la jeunesse française. C’est à ces hommes que s’adressera, nous en sommes certains, le projet de M. Villemain. Nous comptons sur sa longue expérience et sur sa profonde connaissance des choses de l’enseignement. Il ne s’agit pas de gagner une bataille, mais de concilier en homme grave et consciencieux de grands intérêts, des forces sociales qui devraient toujours s’entr’aider et ne jamais se combattre.


A mesure que la France agrandit la sphère de son activité commerciale, elle se met dans la nécessité d’augmenter ses forces maritimes. Fonder des établissemens coloniaux, ouvrir des marchés extérieurs sans proportionner la puissance navale d’un pays au développement de ses spéculations lointaines, ce serait une déplorable contradiction. Notre ministère de la marine doit donc, par la force des choses, devenir une de nos administrations les plus considérables et les plus actives. Les mesures, qui ont signalé l’avènement du nouveau ministre nous font espérer que M. de Mackau ne faiblira pas sous la responsabilité qu’il accepte. Ce serait peu que la connaissance exacte de la spécialité qui a dignement occupé sa vie, si elle n’était éclairée par une expérience générale des hommes et des affaires de son temps. M. de Mackau sait qu’une légitime défiance accueille aujourd’hui ces grands programmes de réformes dont le premier effet est d’imposer au budget un surcroît de charges, et qui n’aboutissent trop souvent qu’à la création d’un service nouveau en faveur de quelques protégés. Les améliorations qu’il annonce dans sa circulaire du 9 octobre, adressée aux préfets maritimes, sont de celles qui, pour être réalisées, n’exigent que de l’énergie et de la vigilance. A une époque où l’on est trop porté à s’exagérer la puissance de l’argent, il faut applaudir à cette neuve et féconde parole de M. de Mackau : « L’économie est une puissance. »

Malgré la réserve qui distingue le rapport adressé au roi en date du 9 septembre, sur l’état financier du département de la marine, le simple énoncé des faits trahit une situation assez embarrassée. Les dépenses, qui depuis long-temps excèdent les prévisions du budget, ont constitué un déficit permanent auquel on a remédié jusqu’ici en amoindrissant les approvisionnemens qui devraient exister dans les magasins. L’effectif des bâtimens en service ou en disponibilité a été constamment au-dessus du nombre que les chambres ont pris pour base de leurs allocations. Par exemple, en 1843, au lieu de 164 bâtimens armés ou désarmés, dont mention est faite au budget, nous en avons 207, dont 192 armés ; l’excédant de dépenses occasionné par ce surcroît d’armement est évalué, pour la présente année, à 5,600,000 francs. La construction des paquebots transatlantiques, les frais de premier établissement pour l’organisation de ce service, dépassent de plusieurs millions les sommes accordées à cet effet par les chambres. Les rapports qu’il s’agit d’établir avec la Chine, la protection des intérêts français au Sénégal, ont également nécessité des dépenses exceptionnelles. En somme, au dernier renouvellement du ministère, le déficit avoué était de 13,163,000 francs. Or, M. de Mackau déclare, dans son rapport au roi, qu’on ne doit, en aucun cas, essayer de rétablir l’équilibre en affaiblissant notre état maritime, en désorganisant les escadres ; il met un terme à ces anticipations sur les approvisionnemens qui finiraient par épuiser les réserves de nos magasins ; il fait face aux besoins urgens au moyen d’un crédit extraordinaire dont l’emploi devra être contrôlé à la première session, crédit affecté à l’établissement définitif des services transatlantiques, à l’expédition en Chine, à la station du Sénégal. Quant au surplus du déficit, espérons qu’il sera atténué avec le temps par ces modestes réformes qui tendent à utiliser toutes les ressources, à prévenir les abus dans le service personnel et le gaspillage dans l’administration. La condamnation des bâtimens trop détériorés pour être refondus avec avantage, la démolition de ceux qui sont laissés à flot, quoique depuis long-temps condamnés, le remplacement des magasins flottans par des magasins à terre, plus sûrs et moins dispendieux, la réduction des bâtimens affectés au service intérieur des ports, sont assurément des mesures de bonne économie. C’est encore une heureuse idée que celle d’employer autant que possible les navires de commerce aux communications et aux transports de l’état : ce serait du même coup fournir du travail à notre marine marchande, trop souvent désœuvrée, et bénéficier sur la suppression d’un grand nombre de ces bâtimens de charge dont l’utilité est loin d’être en rapport avec les frais qu’ils occasionnent.

Il va bientôt devenir urgent de remplacer les matériaux employés par anticipation, Comme nous l’avons dit, pour remédier à l’insuffisance des fonds alloués par les chambres. La décroissance des approvisionnemens en bois de construction, signalée depuis plusieurs années par les commissions du budget, est alarmante. En 1820, avec une marine moins considérable qu’aujourd’hui, il existait dans les arsenaux 168,000 stères de bois de construction ; maintenant les inventaires n’en accusent plus que 111,111, et on assure que le quart, le tiers peut-être de cette réserve, est de mauvaise qualité, et impropre à l’usage auquel on la destine. La construction des bateaux à vapeur devant augmenter encore la consommation de ces matériaux, il faudrait moins de dix ans, si l’on n’y prenait garde, pour épuiser nos approvisionnemens. Cette pénurie, en cas de guerre, mettrait notre marine dans l’impuissance de réparer ses pertes ; elle nous livrerait à la discrétion des négocians étrangers, ou, ce qui est pis encore, à la merci de ces agioteurs qui ne sont d’aucun pays. Le nouveau ministre de la marine a sondé le mal pour en préparer le remède ; il médite, assure-t-on, un ensemble de mesures qui doivent relever, sur un pied respectable, notre approvisionnement de prévoyance. Il y aura lieu alors de rechercher si le mode actuel d’adjudications et de fournitures n’entraîne pas de graves abus. Nous nous promettons de revenir avec détails, lorsqu’il en sera temps, sur toutes les tentatives qui seront faites par M. de Mackau au profit de notre puissance maritime. Le premier devoir de la publicité n’est-il pas d’appeler l’attention sur les actes des hommes d’état bien intentionnés, afin qu’ils puisent, au besoin, les forces qui leur seraient nécessaires, dans la sympathie de ceux qui ont à cœur les intérêts du pays ?


V. DE MARS.

LE PARTI RUSSE EN GRÈCE

La courte révolution qui vient de s’accomplir en Grèce mérite une attention plus sérieuse que celle qu’on paraît disposé à lui accorder. On semble généralement la considérer comme terminée ; il se pourrait bien qu’elle ne fût que commencée, et, comme les conséquences qu’elle produira seront peut-être de nature à amener de graves complications dans les relations des puissances européennes, il ne saurait être sans intérêt de rechercher les causes qui l’ont provoquée.

On soupçonne généralement que le gouvernement russe est loin d’avoir été étranger à ces évènemens. Sans vouloir chercher le dessous des cartes, ce qui est toujours un travail très problématique, il suffit d’avoir recours aux faits et aux documens écrits pour voir que les procédés acerbes de la cour de Saint-Pétersbourg ont certainement contribué à compléter la déconsidération du gouvernement du roi Othon, et à précipiter le mouvement du 3 (14) septembre. Ainsi c’est le cabinet russe qui le premier a signalé publiquement et officiellement à l’Europe le gouvernement grec comme un débiteur insolvable. Au commencement de cette année, le ministre russe remit au ministre des affaires étrangères de Grèce une note conçue dans les termes les plus durs, et dans laquelle il était dit que les trois puissances protectrices allaient prendre les mesures nécessaires pour s’assurer le paiement des intérêts de l’emprunt. Le gouvernement grec répondit en demandant de nouveaux délais, et en déclarant l’impossibilité absolue où il se trouvait de satisfaire à ses engagemens.

A cet appel pressant, presque désespéré, le gouvernement français répondit seul d’une manière bienveillante. Le gouvernement grec avait payé jusqu’en 1838 les intérêts de l’emprunt de 60 millions ; en 1838, la France avait changé le mode paiement ; elle avait payé de ses propres fonds les intérêts, en comptant pour débiteur direct le gouvernement grec. La France seule avait agi ainsi ; c’était un témoignage de bienveillance envers la Grèce, c’était aussi un moyen d’action que nous conservions sur ce royaume. Nous y perdions de l’argent, mais nous pouvions y gagner de l’influence. Cette protection fut continuée à la Grèce, et on peut se rappeler qu’au mois de juillet dernier, le gouvernement vint demander aux chambres un crédit de 527,000 francs pour pourvoir, à défaut du gouvernement de la Grèce, au semestre échu des intérêts et de l’amortissement de l’emprunt. Néanmoins, comme les désordres de l’administration des finances grecques menaçaient de se perpétuer, et comme une plus longue tolérance eût été une duperie, le gouvernement français, tout en se résignant encore à payer, se joignit aux deux autres puissances pour imposer au gouvernement du roi Othon l’adoption de réformes indispensables.

On ne peut se dissimuler que de la manière dont les finances de la Grèce étaient administrées, la garantie des trois puissances était singulièrement compromise. Il est vrai qu’ayant voulu créer un royaume, elles n’avaient pu se dispenser de lui prêter une dot pour s’établir, mais il était bien naturel qu’elles prissent leurs précautions pour pouvoir plus tard rentrer dans leurs fonds. Aussi, par l’article 6 du traité de 1832, il avait été stipulé que la Grèce appliquerait au paiement des intérêts et à l’amortissement de l’emprunt les premières recettes de l’état. Au lieu de cela, que fit le gouvernement grec ? Il paya l’intérêt d’une portion de l’emprunt avec une portion nouvelle de l’emprunt même, et arriva ainsi à une complète insolvabilité.

Et cependant, le nouveau royaume prospérait, ses ressources augmentaient, et ses recettes étaient en progrès. D’où provenait donc cette dilapidation qui le réduisait à de pareilles extrémités ? Des vices de l’administration, et des abus de l’invasion bavaroise. Le fils du roi de Bavière avait été choisi par les trois puissances protectrices, ou du moins par la France et l’Angleterre, pour deux raisons, d’abord, parce qu’il vivait sous un gouvernement constitutionnel, et qu’il devait être ainsi mieux préparé qu’un autre à l’exercice des institutions parlementaires, et, en second lieu, parce qu’il était très jeune, et devait avoir plus de facilités pour se façonner aux mœurs de sa nouvelle patrie que n’en aurait eu un prince déjà formé. Malheureusement, le roi Othon ne paraît avoir, jusqu’à présent, justifié ni l’une ni l’autre de ces espérances. D’un côté, la Grèce n’a pas été dotée des institutions libres qui lui avaient été solennellement promises ; de l’autre, le roi, ou du moins son gouvernement, ne s’est pas nationalisé, et il est resté bavarois au milieu de la Grèce. C’est cette transplantation d’une colonie allemande à Athènes qui a été la plaie du jeune royaume. Sauf les douze millions consacrés à l’indemnité turque, le reste de l’emprunt fut presque entièrement absorbé par le bagage germanique du roi Othon. Seize millions furent dépensés pour le transport, l’entretien, et le renvoi de l’armée bavaroise qui occupa le pays pendant quatre ans. La Grèce paya pour avoir des Allemands, elle paya encore pour ne plus en avoir. Ce n’est pas tout ; le roi Othon, se méprenant un peu sur la portée de son royaume nouveau-né, mit son petit ménage royal sur le pied d’une grande maison. Il importa à Athènes une administration toute faite, à compartimens, sur le modèle occidental, à peu près comme ces maisons à plusieurs étages, qui se démontent à volonté, et qu’on transporte maintenant dans les colonies. Il se donna une cour sur la proportion de celle des anciens empereurs byzantins, et des sommes énormes passèrent en traitemens de fonctionnaires inutiles. La bureaucratie, ce produit de la centralisation, s’abattit avec tous ses apanages sur un pays dont toute la vie administrative était dans les municipalités, et le papier timbré s’étendit comme un crêpe sur toute la surface du sol.

Ce fut ce défaut d’assimilation qui indisposa surtout les Grecs contre leur gouvernement. Depuis le moment où ils ont été constitués en peuple libre, ils n’ont pas eu une seule administration véritablement autochtone. Les partis eux-mêmes n’avaient que des dénominations étrangères ; il y avait le parti français, le parti anglais, le parti russe ; il n’y avait pas le parti grec. C’est la fatalité des puissances secondaires ; elles subissent toujours forcément une tutelle. Avec la régence de M. Capo-d’Istrias, ce fut le parti russe qui domina ; avec le général Coletti, ce fut le parti français qui triompha ; avec M. d’Armansperg, le parti anglais. Ce n’est point qu’il faille déprécier la dette de reconnaissance que la Grèce a contractée envers les trois puissances protectrices. C’est, après tout, à leur intervention autant qu’à ses propres efforts, qu’elle dut son émancipation ; on se souvient que, lorsque l’Europe mit fin à la guerre de Grèce, les Turcs avaient résolu de transporter la population entière en Afrique pour l’y vendre comme esclave. Mais les trois puissances n’avaient sans doute pas entendu que la Grèce payât son indépendance du prix de ses libertés, et, en lui donnant une monarchie héréditaire, elles lui avaient aussi solennellement promis une monarchie constitutionnelle.

L’introduction du système représentatif en Grèce n’y eût point été une importation exotique ? comme celle d’une cour allemande. Le pays en avait tous les élémens dans ses institutions et ses franchises municipales, qui n’avaient pas cessé d’être en vigueur, même sous le régime absolu des pachas turcs. Ce n’est pas sans raison que, sous ce rapport, on a comparé la Grèce à l’Espagne. Toutes deux, sous la forme de gouvernement la plus tyrannique, conservaient une très grande part d’indépendance locale. Le village grec était, financièrement et judiciairement, sous l’autorité de ses notables, qui levaient les tributs et jugeaient les contestations à peu près comme les alcades et les ayuntamientos en Espagne. Ce fut à ces institutions que les deux peuples durent de pouvoir traverser des siècles de gouvernement absolu en conservant des habitudes de gouvernement libre.

La cour d’Athènes, sous la direction des trois cours protectrices, semble avoir eu pour système de n’accorder aux Grecs des constitutions libres que une à une, avec une sorte de parcimonie prudente, comme s’il se fût agi d’un peuple entièrement novice dans l’usage de la liberté. Ainsi, on leur laissa leurs corporations municipales et leurs assemblées provinciales, on leur donna la liberté de la presse, le jugement par jury, la publicité des débats judiciaires, et, au milieu de tout cela, la prérogative royale resta sans contrôle. On leur donna presque tout ce qui fait le régime constitutionnel, excepté une constitution ; et même lorsque, il y a deux ans, les trois cours de France, d’Angleterre et de Russie, voyant enfin que le gouvernement hellénique marchait droit à la banqueroute, lui présentèrent d’un commun accord un projet de réformes, elles n’allèrent pas jusqu’à y prononcer le mot de constitution. Elles indiquaient seulement des changemens à faire dans l’ordre administratif, et abordaient à peine ce qui touchait à l’ordre politique.

Le tort qu’eurent les trois puissances protectrices, ce fut de vouloir retenir le nouveau royaume hellénique dans un état prolongé de minorité, qui devait être plus favorable à leurs desseins respectifs. L’influence extérieure avait naturellement plus de prise sur un roi presque enfant et sur une cour besogneuse qu’elle n’en aurait eu sur des assemblées délibérantes. La France et l’Angleterre oublièrent trop que tout ce qui tendrait à développer la nationalité grecque ne pouvait qu’être favorable aux intérêts des puissances constitutionnelles de l’Occident, et, par la même raison, contraire aux projets secrets de la Russie. C’était là le lien qui devait rattacher l’une à l’autre la France et l’Angleterre, car la Russie avait tout à gagner à leur rivalité. Par malheur, aucun des trois partis ne songeait à réclamer la constitution tant de fois promise et si long-temps différée que lorsqu’il n’avait plus la prépondérance, et celui des trois qui avait momentanément la haute main dans la direction des affaires trouvait naturellement qu’une constitution était une chimère.

C’est ce qui explique la part qui est attribuée aux manœuvres du cabinet de Saint-Pétersbourg dans le dernier mouvement. Tant que la Russie avait disposé en Grèce d’une influence exclusive, comme sous le gouvernement de M. Capo-d’Istrias, elle avait été plus royaliste que le roi ; quand elle vit le pouvoir lui échapper, comme dans ces dernières années, elle se fit plus nationale que la nation. Ses émissaires travaillèrent le peuple en tout sens, et exploitèrent sans relâche les antipathies dont l’entourage du roi était l’objet. La Russie avait d’ailleurs le plus puissant moyen d’action dans la religion ; c’était par là qu’elle avait le plus de prise, et elle inondait la Grèce de prédications soit par des brochures, soit par la presse de Constantinople, dont elle disposait. Il y a deux ans, elle ne s’était jointe qu’après une longue résistance aux représentations modérées que les cours de France et d’Angleterre voulaient adresser au gouvernement du roi Othon. Elle voulait la constitution, et rien que la constitution. M. Guizot, sur les avis toujours prudens de M. de Metternich, penchait alors pour l’établissement d’un sénat ; il est probable que ce projet fut remis en avant dans les dernières conférences qui ont eu lieu sur les affaires de la Grèce, car tout récemment les journaux d’Orient dévoués à la Russie le dénonçaient avec la plus grande violence.

C’était surtout contre le roi Othon qu’étaient dirigés tous les efforts du parti russe. La camarilla était incessamment signalée à la haine et à la jalousie du peuple. Quelque temps avant la dernière révolution, une brochure publiée à Constantinople avait été répandue à profusion parmi les Grecs. Elle avait pour titre : La Providence veille toujours sur la Grèce. On y demandait le renvoi des étrangers, une constitution libérale, et enfin un roi d’origine hellénique et de religion grecque. La Servie, la Moldavie et la Valachie, y disait-on, bien qu’elles ne fussent pas des principautés souveraines, étaient cependant gouvernées par des princes de leur religion et de leur nation. Il existait encore, dans différentes contrées de l’Europe, des descendans de la famille impériale byzantine ; c’était l’un d’eux qu’il fallait choisir pour roi de la Grèce. Dans d’autres écrits, le parti russe excitait contre le roi les préjugés religieux. C’est ainsi qu’il répandait le bruit qu’après avoir fait bénir publiquement son nouveau palais par l’archevêque grec, il l’avait fait bénir secrètement une seconde fois par son chapelain catholique pour le purger de sa première bénédiction. De pareilles choses étaient lues avec avidité en Grèce, et le peuple y ajoutait foi. C’était encore le parti russe qui s’élevait le plus violemment contre les folles dépenses de la cour, qui n’y prêtaient que trop, du reste, et contre la dilapidation des finances. Il rappelait alors la manière dont M. Capo-d’Istrias avait refusé le traitement de 180,000 f. qui lui était offert, et citait une réponse célèbre qu’on avait mise dans sa bouche à cette occasion. Tout enfin s’accorde à prouver que la Russie, et par des moyens détournés, et par des moyens directs, a fait tous ses efforts pour provoquer la révolution du 3 septembre.

Maintenant, cette révolution a-t-elle tourné à son avantage ? nous ne le croyons pas.

Le but du parti russe était une révolution dynastique et non pas une simple révolution constitutionnelle. Déjà quelque temps avant que le mouvement éclatât, les correspondances de la Grèce disaient que le peuple ne voulait plus accepter une constitution, et qu’il était déterminé à se débarrasser de la dynastie bavaroise. C’est ce qui explique le bruit qui courut tout d’abord que le roi Othon avait été forcé de s’embarquer avec sa suite d’Allemands, et de dire adieu à son royaume.

Ces prévisions furent déjouées. Le parti russe ou nappiste, comme on l’appelle en Grèce, avait compté que le peuple, selon une expression bien connue, traverserait la liberté ; mais le peuple a eu le bon esprit de s’arrêter. Il avait peut-être aussi compté que le roi refuserait obstinément toute concession, mais le roi a eu le bon sens de céder. Double désappointement. La politique des nappistes avait été de développer en même temps chez le peuple un sentiment exalté de la liberté, et chez le roi une idée aveugle de sa propre prérogative, afin d’amener tôt ou tard une collision. Ils ont cru le moment favorable, et pendant qu’ils travaillaient activement les esprits en Grèce, le cabinet de Saint-Pétersbourg, de son côté, a pris tout à coup l’initiative des mesures les plus rigoureuses envers le gouvernement du roi Othon. Les cours de France et d’Angleterre se sont associées, un peu légèrement peut-être, à ce redoublement de sévérité. Déclarer le gouvernement grec en état de banqueroute n’était pas un moyen de lui concilier le respect de son peuple. Le protocole de la conférence de Londres fut rendu public à Athènes cinq jours avant la révolution, et il est indubitable qu’il contribua beaucoup à la précipiter.

Nous ne reviendrons pas ici sur les évènemens déjà connus du 3 septembre. On sait que le roi Othon n’a cédé qu’à la dernière extrémité, et en versant des larmes de colère ; mais on dit qu’avec un caractère faible, il a le cœur droit et honnête, et qu’ayant donné sa parole, il la tiendra. C’est la seule chance qui lui reste de conserver son trône, car toute tentative de réaction lui serait très probablement fatale. Déjà il tient par bien peu de racines au sol de la Grèce. Le bruit qui avait été répandu de la grossesse de la reine s’est trouvé être faux ; le jeune roi n’a pas encore de dynastie, et, selon toute apparence, n’en aura pas. Il ne faudrait donc pas une bien grande secousse pour achever la ruine de ce trône improvisé.

Dans tous les cas, le rôle de la France et de l’Angleterre est bien clairement tracé. C’est à elles surtout qu’il appartient de veiller sur la Grèce. Que la Russie se trouve au nombre des puissances protectrices, ce n’est qu’un accident diplomatique, un paradoxe. La Russie est l’ennemie naturelle, nécessaire, de la Grèce. Elle a en Orient une politique constante qu’il est facile de suivre dans la part qu’elle a toujours prise à l’émancipation successive des provinces slaves : c’est de créer autant que possible des principautés indépendantes, en ayant soin de les créer trop faibles pour qu’elles puissent se passer d’un protectorat. Ainsi a-t-elle fait pour la Servie, la Moldavie, la Valachie ; ainsi voudrait-elle faire pour la Grèce. Elle a un intérêt si évident, si forcé, à empêcher que la Grèce ne devienne un royaume fort, que les intérêts contraires de la France et de l’Angleterre en ressortent tout naturellement. Les deux grandes puissances constitutionnelles de l’Europe ne doivent pas oublier qu’elles sont autant les protectrices du peuple hellène que de la royauté qu’elles ont contribué à lui donner ; elles ont un intérêt commun, celui de soustraire la Grèce à l’influence de la Russie, et par conséquent elles doivent avoir un but commun, celui de développer et de fortifier la nationalité grecque.




Ce sont les affaires d’Irlande qui, en dernier lieu, ont absorbé l’intérêt du public. On s’en est occupé parmi nous presque autant que s’il se fût agi de la Vendée. Cette préoccupation a redoublé par suite de l’excursion qu’O’Connell a jugé à propos de faire sur le territoire français. Il faut le dire, sa campagne a eu peu de succès. Certes, s’il est un pays en Europe où les plaintes de l’Irlande aient toujours trouvé de l’écho, et où ses maux aient toujours rencontré de la sympathie, ce pays est la France ; mais enfin l’intérêt qu’inspirait à juste titre l’Irlande ne pouvait pas empêcher les gens sensés de voir et de dire qu’O’Connell dépassait le but, et poussait fatalement son pays à un acte de désespoir et de folie. Indè irae. O’Connell a pris texte de quelques critiques de la presse française pour lancer les plus violentes et les plus ridicules diatribes contre la France, son gouvernement et ses institutions. Malheureusement pour lui, il s’y est pris de telle façon, qu’il a blessé tout le monde, et cela devait être, puisqu’il n’épargnait personne. Les insultes inqualifiables qu’il a adressées à la personne du roi ont été en général fort mal accueillies ; le parti radical, qui aurait pu lui en savoir gré, avait encore sur le cœur la manière très peu reconnaissante avec laquelle ses avances avaient été reçues ; il ne restait donc à O’Connell que la ressource du parti légitimiste. De ce côté, tout était le bien-venu : les attaques contre l'usurpateur et contre l’université impie, et l’offre burlesque d’une brigade irlandaise pour rétablir Henri V sur le trône de ses pères. Il est vrai que le panégyrique du prétendant était fait un peu aux dépens de son aïeul, le roi Charles X, mais on a fermé les yeux là-dessus. On a bien aussi trouvé singulier que le parti qui se défendait avec tant d’horreur de vouloir jamais accepter une intervention étrangère, montrât tant de gratitude pour l’offre d’une brigade irlandaise, et qu’O’Connell offrît aux autres une coopération dont il ne voulait pas lui-même ; mais il est avec la Gazette des accommodemens, et l’ancienne constitution française, que la fameuse brigade devait apporter dans ses bagages, lui a servi de lettres de naturalisation.

M. O’Connell a dû regretter depuis lors cette sortie malheureuse, et reconnaître qu’il avait été injuste envers la France, car cette dissension passagère n’a point altéré les sympathies que la cause de l’Irlande rencontre universellement dans notre pays. Depuis quelques jours, les affaires du rappel ont pris subitement une face nouvelle. Le gouvernement anglais s’est décidé à sortir de sa longue réserve, et a fait un soudain déploiement de forces. Les dernières mesures prises par O’Connell étaient un empiètement trop direct sur la prérogative royale pour qu’elles pussent être tolérées sans danger. Aussi la détermination du gouvernement se trahissait-elle depuis quelque temps par des signes qui n’échappaient pas à O’Connell lui-même. Il s’y préparait ; il attendait l’attaque, sans savoir à quel moment elle serait faite. Sa résolution, à lui aussi, était bien prise. Qu’il eût jamais eu la pensée de repousser la force par la force, c’est ce qu’il serait déraisonnable de croire. Les défis multipliés qu’il avait lancés au gouvernement avaient pu tromper là-dessus ses auditeurs, mais ne l’avaient pas trompé lui-même. Seulement, il jouait gros jeu en risquant d’être cru trop aveuglément, et ce n’est pas sans raison qu’il a dit que dimanche il avait passé une journée affreuse en songeant que peut-être il n’aurait pas le pouvoir de prévenir une collision.

On a dit que le gouvernement anglais rendait un véritable service à O’Connell en l’arrêtant dans sa marche, car il ne savait plus comment s’arrêter lui-même. Il est certain, en effet, qu’il était à bout de ses voies et moyens, et qu’il se trouvait très embarrassé de sa position. Il a maintenant une raison pour se tenir tranquille, il est probable qu’il en profitera. Il usera de toutes les ressources fécondes de son esprit pour éluder la loi, mais dès qu’il la rencontrera devant lui, il s’arrêtera. Il sait mieux que personne que le gouvernement, une fois entré dans la voie de la répression, ne peut plus reculer. On parle déjà de poursuites judiciaires dont O’Connell et ses principaux adhérens seraient l’objet. Nous croyons cependant que le gouvernement n’en viendra là qu’à la dernière extrémité, car il aurait lui-même, dans ce cas, des chances à courir. Si un jury acquittait O’Connell, ce serait un échec grave qui pourrait donner une nouvelle force à l’agitation. Au fond, il est probable que ni le gouvernement ni O’Connell n’ont envie d’aller plus loin ; si la chose ne dépendait que d’eux, ils en resteraient là jusqu’à la prochaine session du parlement ; malheureusement la popularité a aussi sa tyrannie, et le tout est de savoir si O’Connell, après avoir tant parlé, pourra toujours se dispenser d’agir.

La presse s’est beaucoup occupée ces jours-ci d’une controverse des plus déplorables qui s’est élevée à Macao entre deux agens français, M. le comte de Ratti-Menton, consul de France, et M. Dubois de Jancigny, qui depuis 1841 remplit en Chine une mission dont il a été chargé par le gouvernement. A peine arrivé à Macao, M. de Ratti-Menton s’est empressé de dénier publiquement à M. de Jancigny la qualité d’agent français, en le menaçant des articles du code pénal qui s’appliquent à l’usurpation de titres ; M. de Jancigny a répondu par la même voie en annonçant qu’il poursuivrait le consul de France comme calomniateur devant les tribunaux de son pays. On a été à peu près unanime pour convenir que M. de Ratti-Menton avait, en cette occasion, commis la double faute de provoquer le débat, et de le rendre public. Que tous les torts soient en effet du côté du consul, c’est ce qu’un simple exposé des faits suffit pour prouver. Un journal de Macao, sept mois avant l’arrivée de M. de Ratti-Menton, avait donné à M. de Jancigny un titre reconnu par le gouvernement français, le titre fort simple d’agent commercial ; mais il avait commis l’erreur de le comprendre dans la liste des personnes attachées au consulat de France. C’est cette qualification erronée que M. de Ratti-Menton a cru devoir rectifier, on sait de quelle façon et en quels termes. En présence d’une provocation aussi gratuite et aussi inattendue, M. de Jancigny n’avait d’autre alternative que de suivre son adversaire sur le terrain qu’il avait lui-même choisi, et les expressions justement sévères de sa réponse ne présentent rien que de très naturel.

On a dit qu’au mois de décembre, le ministre des affaires étrangères avait expédié à M. de Jancigny des instructions qui lui enjoignaient de quitter la Chine, pour aller remplir ailleurs la seconde partie de sa mission, et qui mettaient à sa disposition la corvette la Favorite, pour le transporter sur les divers points indiqués par son itinéraire. Ce fait est parfaitement exact ; seulement, ce qu’on ne sait pas, c’est qu’au 29 mars ces instructions n’étaient pas encore parvenues à M. de Jancigny, et qu’à cette époque la corvette la Favorite avait depuis long-temps déjà quitté les mers de la Chine. M. de Jancigny, en admettant que les dépêches du gouvernement lui soient parvenues, se trouvait donc forcé d’attendre qu’on lui procurât un autre bâtiment, et il employait la prolongation obligée de son séjour en Chine à établir avec les autorités chinoises, aidé du concours de M. Challaye, gérant du consulat de France, les bases d’un traité avantageux pour son pays. Si M. de Jancigny eût voulu, après l’arrivée de M. de Ratti-Menton, continuer sans son concours ou sans son aveu, ces négociations, on pourrait comprendre le mécontentement de M. le consul de France, sans comprendre pour cela la forme inconvenante et le procédé inqualifiable par lesquels il a cru devoir l’exprimer ; mais ce que nous pouvons dire, c’est que dès que M. de Jancigny apprit l’arrivée du nouveau consul, il lui fit offrir de le mettre au courant de tout ce qui avait été fait sans lui, et que M. de Ratti-Menton ne répondit à ces offres que par l’étrange lettre qui a été l’origine d’un débat dont tout le scandale doit retomber sur lui.

Dans tous les cas, M. de Jancigny eût-il réellement outrepassé ses pouvoirs, ce qu’il n’a pas fait ; eût-il cédé au désir d’exagérer son importance en exagérant sa qualité, ce qu’il ne paraît pas avoir fait davantage, le sens politique le plus vulgaire, à défaut du plus simple sentiment des convenances, commandait à M. de Ratti-Menton de ne pas compromettre le nom français par une publicité scandaleuse qui ne pouvait qu’affaiblir le crédit et l’autorité du pays qu’il représente. M. de Jancigny a positivement refusé, et avec raison, d’admettre la singulière distinction que M. de Ratti-Menton prétend établir entre des agens sérieux et des agens non sérieux. M. de Jancigny est parti sur la corvette de l’état la Favorite, chargé d’une mission du ministère des affaires étrangères, et on ne saurait croire que M. Guizot, qui a eu de nombreuses conférences avec M. de Jancigny avant son départ, ne l’eût envoyé en Chine que pour faire un voyage d’agrément. M. de Jancigny parle les langues orientales ; il a fait un long séjour dans l’Inde ; les lecteurs de la Revue peuvent se souvenir de ses travaux sur l’extrême Orient, et ce fut, si nous ne nous trompons, cette série d’articles qui attira sur M. de Jancigny l’attention de M. le ministre des affaires étrangères. On a pu, à cette occasion, se livrer à certaines attaques contre le système des missions particulières ; pour nous, nous croyons que rien n’est plus aisé à justifier, en principe, que ces missions confiées à des hommes instruits, intelligens et capables. On se plaint souvent de l’ignorance où est tout le monde en France, à commencer par le gouvernement, de beaucoup des choses les plus importantes qui se passent dans les pays étrangers, et que n’ignorent pas d’autres gouvernemens que le nôtre. Ces plaintes ne sont malheureusement que trop justes. Il est bien certain que si en 1840, par exemple, nous avions eu en Syrie des agens moins officiels que des consuls, nous ne serions pas tombés dans les illusions que nous nous étions formées sur les forces de la jeune puissance égyptienne. Le gouvernement anglais en savait plus long que nous sur ce sujet, parce qu’il y a des Anglais partout, et qu’il y en avait dans le Liban. Sous ce rapport, les Anglais ont sur nous un incontestable avantage ; ils ont une aristocratie ils ont des oisifs, et des oisifs intelligens et entreprenans, qui voyagent sur tous les points du globe et rapportent dans leur pays le fruit de leurs observations. Voilà ce que nous n’avons pas, et voilà pourquoi il est de bonne politique au gouvernement de confier des missions particulières à des agens qui n’en sont pas moins sérieux pour cela.


Un ouvrage important, le Commentaire de Joseph Story sur la constitution fédérale des États-Unis d’Amérique, vient d’être traduit par M. Paul Odent[1]. Si la traduction du commentaire de Story eût paru immédiatement après la révolution de 1830, elle fût venue merveilleusement en aide à la curiosité de ceux qui voulaient connaître les institutions américaines pour les comparer à notre propre organisation politique. Le docteur Joseph Story, juge à la cour suprême des États-Unis, professeur et doyen de l’université de Harvard, a fait pour le droit politique américain ce que William Blackstone a fait pour les lois anglaises. Le jurisconsulte américain a divisé son livre en trois grandes parties. La première contient une esquisse de l’histoire constitutionnelle et de la jurisprudence des colonies antérieure à la révolution ; la seconde embrasse l’histoire de chaque état pendant la révolution ; enfin la troisième présente l’histoire de l’origine et de l’adoption de la constitution actuelle, avec l’explication doctrinale de son texte, avec l’examen des motifs sur lesquels sont fondées ses dispositions et des objections qui ont été faites. Le traducteur, M. Paul Odent, nous apprend que les commentaires de Story sur la constitution, toujours d’accord avec les décisions du grand juge Marshall, sont devenus le guide de tous les jurisconsultes américains. Sans avoir en France cette importance pratique, l’ouvrage de Story sera pour nous une systématisation précieuse qui nous permettra d’embrasser d’un œil sûr l’ensemble des institutions américaines. L’auteur de la Démocratie en Amérique s’est souvent appuyé de Story, surtout dans la première partie de son travail. M. de Tocqueville a eu l’avantage de trouver dans le commentaire du Blackstone américain un tableau complet de la légalité des États-Unis. Story donne une grande place dans son travail à l’appréciation des pouvoirs du congrès. On reconnaît à son insistance que C’est là pour les États-Unis la question vitale. Quand il arrive à s’exprimer sur la nature de la constitution fédérale, Story refuse d’y voir une transaction entre divers états ; il y reconnaît une loi permanente, obligatoire, émanant de la volonté générale du peuple entier de l’Amérique. Au surplus, il ne perd jamais de vue l’harmonie nécessaire du gouvernement central avec les pouvoirs des états de l’Union. Jusqu’à présent, l’expérience nous a démontré, dit-il quelque part, combien les états sont heureux et libres sous l’action bienfaisante de la constitution. Le jurisconsulte américain a foi dans l’avenir de son pays, s’il continue d’exécuter fidèlement la foi fédérale, qui ne compte encore que cinquante ans d’existence. M. Paul Odent, qui a eu soin d’ajouter à sa traduction des notes, des observations, des citations intéressantes, ne pouvait mieux commencer que par le commentaire de Story ses publications sur le droit public des états modernes. Il annonce une autre série qui contiendra le droit public de la confédération germanique d’après Eichhorn, Klüber et Poelitz. Il ne s’agira plus ici d’une simple traduction, car il sera nécessaire de coordonner d’une manière claire et méthodique d’innombrables matériaux. Nous engageons M. Paul Odent à ne rien négliger pour réussir dans ce travail, dont la difficulté égale l’importance.




  1. 2 vol. in-80 ; chez Joubert, rue des Grés, 14. 1843.