Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1909

Chronique n° 1862
14 novembre 1909


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La Chambre des députés s’est débarrassée du cauchemar que faisait peser sur elle le scrutin de liste avec représentation proportionnelle ; mais l’opération a été aussi mal faite que possible. En toutes choses « il y a la manière, » dit un personnage de comédie dont le mot a fait fortune : la manière de la Chambre n’est pas de nature à augmenter sa considération. Pour se sauver de la représentation proportionnelle sans la désavouer trop formellement, car elle est populaire ; pour se tirer d’un danger immédiat tout en se prémunissant contre une menace à venir ; pour aller aux élections avec le scrutin d’arrondissement actuel, sans fermer la porte à la représentation proportionnelle qui paraît être la solution de demain, la Chambre s’est livrée à une série de désarticulations qui feraient honneur à nos clowns les plus réputés, et le gouvernement l’a aidée de tout son pouvoir dans ces exercices de haute ou de basse école, comme on voudra.

L’anarchie est d’ailleurs dans le gouvernement comme partout, au point qu’on a vu un ministre, M. Millerand, s’abstenir dans un vote où M. le président du Conseil avait posé la question de confiance. La fidélité gardée par M. Millerand à une opinion qu’il avait exprimée en dehors de la Chambre l’honore sans doute : il n’en est pas moins vrai que son abstention à un moment où l’existence du cabinet était en jeu est un spectacle rare et troublant. M. Briand, dans un de ses discours, a dit que la majorité radicale était « effilochée ; » le ministère ne l’est pas moins. Dans le même discours, M. Briand s’est demandé s’il ne serait pas prudent, de la part des ministres, de ne parler désormais que devant la Chambre. C’était se raviser un peu tard. La vérité est qu’il n’y a aucun inconvénient et qu’il peut même y avoir des avantages à ce que les ministres parlent au Palais-Bourbon et ailleurs, à la condition de tenir partout le même langage ; mais s’ils en tiennent, ici et là, de différens et même contraires, cette cacophonie est incontestablement du plus mauvais effet. Où M. Briand a-t-il dit sa pensée véritable, à Périgueux ou au Palais-Bourbon ? Tout porte à croire que c’est à Périgueux, et la Chambre ne s’y est pas trompée, car elle continue de garder rancune à l’orateur, malgré toutes les concessions qu’il a multipliées depuis. M. Briand fait tout ce qu’il peut pour effacer la première impression qu’il a produite ; mais elle persiste, et de là vient la mauvaise humeur générale. Chacun est mécontent de soi et des autres, à l’exception pourtant des proportionnalistes déclarés, qui ont le droit de l’être seulement des autres, car, pour leur compte, ils n’ont pas varié un seul instant dans l’expression de leur pensée, et s’ils ont perdu la partie devant la Chambre, ils sont en passe de la gagner devant le pays. C’est pourquoi la majorité a pris la précaution de se réfugier dans un scrutin équivoque, afin de pouvoir dire sur le terrain électoral qu’elle a voté la réforme et qu’elle en a seulement ajourné l’exécution. La faire échouer tout en la votant, tel était le problème : la Chambre l’a résolu sans élégance.

Les défenseurs du scrutin de liste avec la représentation proportionnelle ont eu incontestablement tous les honneurs de la discussion. Rien n’égale l’indigence d’argumentation de leurs adversaires. Nous ne faisons pas d’exception pour M. Camille Pelletan, qui a paru mal à l’aise dans la thèse qu’il avait adoptée. Sans doute il n’a pas été au-dessous des autres, mais il a été au-dessous de lui-même, et il en a si bien eu le sentiment qu’il est allé demander du renfort à M. Combes. Celui-ci, du fond de sa retraite, lui a envoyé un télégramme dans lequel il conseillait à la Chambre de voter le scrutin d’arrondissement pur et simple. M. Pelletan en a lu le texte à la tribune avec la solennité que méritait un document venu de si haut. La majorité a couvert l’orateur d’applaudissemens. Il s’en est même peu fallu qu’elle n’ordonnât l’affichage de son discours ; elle s’en est cependant abstenue au dernier moment. Peut-être a-t-elle pensé qu’elle avait eu tort, quelques jours auparavant, de faire afficher un autre discours, celui de M. Briand. Elle n’y avait vu d’abord qu’une chose, à savoir que M. le président du Conseil ajournait la réforme ; elle s’était aperçue depuis qu’il y en avait quelques autres dont elle n’avait nullement lieu d’être flattée. On ne saurait trop se défier des discours des gens d’esprit : ils paraissent quelquefois excellens à première audition, et on y trouve ensuite, y regardant mieux, toutes sortes de pointes que le débit de l’orateur avait habilement dissimulées. Tel avait été le cas de M. Briand. Il y avait dans son discours. par momens, des réminiscences de Périgueux ; cela était peu marqué, mais pourtant sensible ; M. le président du Conseil manifestait en somme peu d’estime pour la majorité sur laquelle il s’appuyait. En la qualifiant d’« effilochée, » il entendait dire qu’elle manquait de cohésion et n’était pas capable de se tenir convenablement sur le terrain électoral, si elle n’était pas soutenue par la charpente plus solide de l’administration préfectorale et sous-préfectorale dont les arrondissemens sont les cadres d’action naturels. C’est d’ailleurs un singulier tableau de la France politique qu’a décrit M. Briand ! Est-il vrai, comme il l’a dit, que les partis d’opposition soient aujourd’hui puissamment organisés, qu’ils obéissent à une discipline très forte et qu’ils ont admirablement préparé leur mobilisation électorale ? Nous n’en croyons rien. En revanche, M. Briand a eu tout à fait raison dans ce qu’il a dit de la majorité ; elle ne se suffit pas à elle-même ; elle tombera en déliquescence, si le gouvernement ne met pas toutes ses ressources à sa disposition. Voilà pourquoi il faut conserver le scrutin d’arrondissement. Si M. Briand ne l’a pas expliqué aussi nettement que nous le faisons nous-même, il s’en est fallu de peu. Il a assuré que la réforme n’était pas mûre, que le pays n’y avait pas été préparé, qu’elle se produirait comme une surprise, qu’il fallait donner aux esprits le temps de s’y habituer, et aux partis « effilochés, » celui de resserrer les fils de leur trame. Les partisans de la représentation proportionnelle reconnaissent que tous les partis, — non seulement les partis gouvernementaux, mais les partis d’opposition eux-mêmes, — sont tombés dans un état de confusion et de désordre qui rend difficile le jeu normal de nos institutions ; mais le remède, à leurs yeux, est précisément dans la représentation proportionnelle de sorte qu’ajourner la réforme est aggraver le mal. C’est à cette conclusion qu’aurait dû, lui aussi, aboutir M. Briand s’il avait été logique. Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? C’est parce qu’il a craint d’être renversé. Nous n’entendons pas dire par-là que M. Briand ait obéi à un égoïste calcul d’intérêt personnel ; mais il a cru qu’après avoir accepté la responsabilité du gouvernement, après avoir tenu un langage qui a été applaudi par beaucoup de bons citoyens, après avoir suscité d’assez hautes espérances, il ne devait pas s’exposer à butter contre la première pierre du chemin et à tomber. Serait-il tombé s’il avait défendu la représentation proportionnelle ? Le fait est douteux. En tout cas, s’il était tombé aujourd’hui, il se serait relevé demain, c’est-à-dire après les élections, avec une force nouvelle. Il a préféré vivre au jour le jour, et il vit ; mais la base de son gouvernement reste chancelante. Avec des formes beaucoup plus douces et plus courtoises que celles de M. Clemenceau, il a donné à sa majorité la même impression que son prédécesseur, à savoir qu’il l’estimait peu. Médiocrité, indignité, impuissance de la majorité radicale, et néanmoins nécessité de situation pour le ministère de la faire vivre, de la faire sortir de nouveau du scrutin d’arrondissement avec les mêmes tares congénitales qu’autrefois, il y a tout cela dans le discours de M. Briand. Et la majorité en a sottement ordonné l’affichage ! Inadvertance un peu forte, car ce discours la déconsidère en même temps qu’il lui donne un certificat de vie.

La séance finale dans laquelle la représentation proportionnelle a été votée, puis rejetée, au milieu de manœuvres parlementaires où le pays aura de la peine à se retrouver, a eu lieu le 8 novembre et s’est prolongée jusqu’à 10 heures et demie du soir. La discussion étant enfin épuisée, quatre ou cinq députés radicaux-socialistes, braves gens sans malice, ont déposé des motions dont l’objet commun était de renvoyer le projet à la Commission. Il aurait été plus franc, plus loyal de le mettre aux voix et de le repousser puisqu’on n’en voulait pas. Mais qu’aurait dit le pays ? Il ne fallait pas s’exposer à son mécontentement. Le procédé du renvoi, quoique détourné, était encore trop simple. En conséquence, les motions d’ajournement ont succombé sous le poids de très fortes majorités. Alors, le président a mis aux voix le passage à la discussion des articles, qui a été voté par 383 voix contre 143. La Chambre semblait donc accepter le principe de la loi, sauf à en discuter les détails d’application. Cependant on aurait eu tort de le croire, et on n’a pas tardé à s’en apercevoir. Non pas tout de suite : il y a eu encore deux votes : l’un, en faveur du scrutin de liste, a réuni 379 voix contre 142 ; l’autre, en faveur de la représentation proportionnelle, 281 voix contre 235. Encore une fois, la réforme l’emportait. Un grand trouble, ou du moins un grand bruit a suivi la proclamation du scrutin. Était-ce vrai ? Était-ce possible ? Il serait plus juste de demander : Était-ce sincère ? Non, ce n’était pas sincère. La majorité, qui avait successivement voté les deux parties essentielles de la réforme, était décidée à voter contre l’ensemble. Elle voulait pouvoir dire aux électeurs qu’elle avait voté la réforme, mais que le gouvernement s’y était opposé pour de sérieuses raisons d’opportunité et qu’elle avait dû reculer. Aussi se tournait-elle, éperdue et confiante, du côté de M. Briand. Celui-ci a compris qu’il y avait là pour lui un moyen de rentrer en grâce : il s’est opposé au vote de l’article premier dans son ensemble, et a posé la question de Cabinet, M. Charles Benoist et M. Sembat ont protesté avec force ; ils ont brûlé, en faveur de la représentation proportionnelle, les dernières cartouches. Le second a reproché à M. le président du Conseil, puisqu’il devait poser la question de Cabinet, de ne l’avoir pas fait plus tôt. Évidemment, cela aurait été plus digne, mais il s’agissait bien de dignité ! La Chambre voulait voter la proportionnelle, et elle voulait en même temps que son vote restât platonique. C’est le fin du fin du gouvernement parlementaire, tel qu’on le pratique aujourd’hui : il y en avait ainsi pour tous les goûts. Résultat : l’ensemble de l’article premier, qui avait été voté en détail, a été repoussé par 291 voix contre 225. Quelle comédie ! Nous doutons qu’elle augmente la considération de la Chambre. Le pays lui reprochera également son premier acte et son dernier. Le premier est le vote des quinze mille et la manière subreptice dont il a été escamoté. Le second est le vote contre la représentation proportionnelle et la manière oblique, détournée, louche, sournoise, mensongère, dont il a été émis. Dieu nous garde de rendre le gouvernement parlementaire responsable des dégradations qu’on lui inflige ! C’est un noble gouvernement, et celui de tous qui offre le plus de garanties à un pays, mais à la condition qu’il y ait des partis constitués, organisés, disciplinés, et que chacun d’eux prenne loyalement la responsabilité de son opinion. De ce gouvernement nous n’avons que la caricature, des partis « effilochés » qui ne tentent rien pour se reformer, une majorité qui se cache pour faire ce qu’elle fait, un gouvernement désireux de bien faire, mais faible, qui s’arrête aux intentions et qui, après les avoir énoncées, s’applique à se les faire pardonner. Ce n’est pas ainsi qu’on marche vers la régénération el le progrès.

Un seul grand exemple a été donné dans cette législature : l’honneur en revient à M. Charles Benoist. Sans lui, il n’aurait pas été sérieusement question de la représentation proportionnelle : lui seul l’a mise en mouvement, en action, a fait campagne pour elle, a organisé à son profit une propagande dont les sceptiques souriaient au début, mais dont on voit aujourd’hui l’effet : l’opinion entraînée ; la Chambre troublée, inquiète, incertaine ; le gouvernement moralement conquis, divisé, hésitant ; l’avenir assuré, autant du moins qu’il peut l’être chez nous. Comment M. Charles Benoist a-t-il fait ces demi-miracles ? En s’adressant à l’opinion ; où sont toutes les forces, et non pas à la Chambre, où sont toutes les faiblesses, et en mettant enfin la Chambre craintive et désorientée en face de l’opinion qui, ayant pris conscience d’elle-même, devient de jour en jour plus exigeante. C’est un bon exemple, et c’est aussi la vraie méthode. D’autres ont parlé de réalisations ; M. Charles Benoist a pris la grande route qui y conduit.


Nous avons déjà, à plusieurs reprises, fait allusion à une lettre que les cardinaux, évêques et archevêques de France ont adressée aux pères de famille au moment de la rentrée des classes, pour leur indiquer leurs droits et leurs devoirs au sujet de l’école où ils envoient leurs enfans. Il était facile de prévoir que la manifestation de l’épiscopat produirait une grande effervescence dans les milieux non catholiques, et qu’elle serait exploitée à la veille des élections prochaines dans un intérêt tout politique, ou plutôt tout électoral. Sans même attendre la lettre épiscopale, nous avions annoncé comme un fait à peu près certain que les radicaux chercheraient à masquer l’inanité et le vide de leurs programmes en cherchant à réveiller les passions antireligieuses et les luttes anticléricales. C’est ce qui n’a pas manqué d’arriver. Si les évêques s’étaient seulement inspirés des motifs d’opportunité, ils auraient ajourné leur avertissement aux pères de famille : ils ont cru préférable de le faire entendre au début de l’année scolaire, et peut-être ont-ils eu raison. A quelque moment qu’ils eussent parlé, ils auraient soulevé des tempêtes.

Les outres de l’Eole radical sont, en effet, tellement gonflées qu’il suffit d’une piqûre d’épingle pour en faire sortir la rafale. Elle fait rage en ce moment. On croirait, à lire les journaux radicaux et socialistes, et même à entendre M. le président du Conseil, que les évêques ont attaqué la République elle-même, et cela étonne toujours un peu, quelque vieille habitude qu’on ait de voir confondre la République avec toutes sortes de choses qui n’ont rien à faire avec elle. La nécessité de l’école laïque et neutre ne provient nullement de la République ; elle serait tout aussi grande sous une autre forme de gouvernement ; elle est la même dans les pays monarchiques que chez nous, et elle y trouve la même satisfaction. Les évêques, s’ils ont attaqué l’école laïque, n’ont donc pas attaqué en elle la République. Mais ont-ils même attaqué l’école laïque ? Lisons leur lettre. « Pères et mères, disent-ils, vous avez d’abord le droit et le devoir de choisir pour vos enfans une école où ils puissent être élevés comme vos croyances le réclament. » Les évêques ont raison de parler ainsi ; mais la liberté qu’ils réclament pour les pères de famille catholiques, d’après le même principe, appartient aussi aux autres : ceux-ci ont un droit égal à pouvoir élever, ou faire élever leurs enfans conformément à leurs propres croyances. La solution, si elle était possible, — malheureusement elle ne l’est pas, — serait d’avoir dans toutes les communes, ou dans tous les groupes de population importans, une école laïque et une école libre : alors, chacun serait libre d’envoyer ses enfans où il voudrait.

Les évêques, au cours de la partie doctrinale de leur Lettre, ont dit que l’Église condamnait l’école laïque et neutre dans son principe. C’est le droit de l’Église de penser ainsi, et c’est celui des évêques de le dire. M. Briand, dans un discours récent qu’il a prononcé à l’inauguration d’un nouvel hôtel de la Ligue de l’enseignement, s’est exprimé comme il suit : « L’école laïque est la pierre d’assise des institutions républicaines… C’est par l’école que se forme l’esprit républicain, que se forment les citoyens, les femmes de notre démocratie. C’est là l’espoir, la sécurité de l’avenir. Si nos adversaires arrivaient à affaiblir l’école, c’est la République elle-même qui serait affaiblie. » Après cela, comment pourrait-on reprocher aux évêques d’avoir dit de leur côté : « La construction d’une école catholique est aussi nécessaire que celle d’une église. Il importe peu d’avoir des églises quand elles restent vides, et les nôtres ne tarderaient pas à se vider si les écoles d’où l’enseignement religieux est banni continuaient à se remplir ? » En conséquence, les évêques affirment que les pères de famille catholiques ont le devoir d’envoyer leurs enfans à l’école libre. O intolérance ! s’écrie-t-on aussitôt. Pourquoi intolérance ? N’est-il pas naturel que les évêques, s’adressant aux catholiques, leur recommandent l’école chrétienne ? Mais, dit-on, ils condamnent l’autre. S’il la condamnent en effet dans son principe, combien de ménagemens n’y apportent-ils pas dans la pratique ? Ils exemptent les pères de famille de l’obligation générale qu’ils ont énoncée, s’il doit en résulter « un grave inconvénient » pour eux ou pour leurs enfans, et, un peu plus loin, ils ajoutent en termes encore plus formels : « L’Église tolère qu’on fréquente l’école neutre, quand il y a des motifs sérieux de le faire. » Si c’est là de l’intolérance, c’est de l’intolérance tempérée. En réalité, les évêques demandent que l’école neutre soit vraiment neutre, et que l’enseignement qui y est donné par les leçons du maître ou par les livres qu’il met entre les mains des enfans ne porte aucune atteinte aux croyances religieuses. Voilà ce que dit leur Lettre, rien de plus, rien de moins.

Nous ne saurions trouver que ce soit trop exiger, puisque c’est ce que nous ne cessons de demander nous-mêmes. Les évêques n’ont garde de généraliser ; cependant, ils disent que, dans beaucoup d’écoles, la neutralité n’est pas observée, et, ne pouvant pas le prouver en citant des leçons orales qu’on déclarerait tout de suite avoir été mal entendues ou mal comprises, ils énumèrent un certain nombre de livres scolaires contre lesquels ils jettent l’interdit. Leur Lettre, dont on a fait et dont on continue de faire tant de bruit, ne va pas plus loin. Ce n’est pas la République qui y est en cause, ce sont certains livres, et dès lors toute la question est de savoir si ces livres méritent ou non le jugement sévère dont ils ont été l’objet. S’ils le méritent, si de mauvais livres ont été effectivement introduits dans l’école publique, non pas par suite d’un dessein prémédité des autorités universitaires auquel il serait absurde de croire, mais par suite d’une coupable négligence de leur part, il faut le dire, les évêques ont rendu un service. A qui ? A l’Université elle-même qui, on peut en être sûr, sera désormais plus attentive et plus prudente. On pousse en ce moment des cris aigus contre les évêques, on déclare qu’on ne supportera pas leur tutelle sur les instituteurs, on s’indigne de leur audace, on se prépare à des représailles, on les annonce. Soit ; mais, au milieu de tout ce tapage, on sent bien qu’une faute a été commise, et on s’arrangera sans doute pour quelle ne le soit pas de nouveau. Au surplus, qu’on le veuille ou non, les deux enseignemens se surveilleront l’un l’autre, et se feront valoir l’un au détriment de l’autre ; on aura beau faire, on n’empêchera pas qu’il en soit ainsi ; et ce n’est pas nous qui nous en plaindrons, si cette surveillance réciproque ne dépasse pas la mesure des convenances, c’est-à-dire si elle s’inspire de la tolérance, car alors, les deux enseignemens ne peuvent qu’y gagner. M. Briand, dans le discours dont nous venons de parler, a dit : « Certains hommes allèguent des devoirs de conscience pour justifier leur appel à la désertion de l’école laïque. Mais je suis bien obligé de faire remarquer que l’école laïque n’existe pas seulement depuis que ce pays vit sous le régime de la Séparation ; elle existait aussi sous le Concordat. Comment se fait-il que les adversaires de l’école laïque n’aient pas senti alors les suggestions de leur conscience ? » M. Briand est-il sûr qu’ils ne les aient pas senties, ni suivies ? Avant la Séparation, les évêques étaient gênés pour accomplir des actes collectifs, mais ils n’ont pas cessé de se préoccuper de l’école laïque ; cela s’est vu sous la République, et aussi sous l’Empire, et si M. Briand veut bien remonter au règne de Louis-Philippe, qui s’est écoulé apparemment sous le Concordai, il y verra que les évêques d’alors ont mené contre l’école laïque un combat autrement vif, et nous ajouterons autrement injuste que celui de maintenant. Pourquoi ? Parce qu’à cette époque existait le monopole qu’on veut aujourd’hui rétablir comme une garantie de pacification. La pacification a été le résultat de la liberté de l’enseignement. Le jour où cette liberté a été limitée par la destruction des congrégations enseignantes et menacée dans son principe même, le combat a recommencé. Que M. Briand ne cherche pas ailleurs l’explication de ce qui se passe : elle est là.

Revenons à la vraie question : les livres dénoncés par l’épiscopat sont-ils répréhensibles ? Nous avouons ne les avoir pas lus, mais un journal s’est chargé vaillamment de cette tâche, et ce journal n’est pas suspect, car c’est le Temps. Le Temps déplore, réprouve, condamne, foudroie la démarche des évêques ; il y met par momens une rudesse qui doit réjouir la Lanterne. Il n’en a pas moins étudié avec impartialité les livres dénoncés, et voici le jugement qu’il en porte ; nous nous ferions un reproche de ne pas citer textuellement : « Plusieurs nous ont paru faits de main d’ouvrier, exacts, mesurés, intéressans pour le jeune âge, éducatifs et respectueux à la fois de la tradition nationale comme de la conscience des enfans. Mais d’autres sont tendancieux jusqu’à l’intolérance… On connaît, en histoire, la manière. Elle consiste à faire dater la France de la Révolution et même de la Terreur, et même, en ces derniers temps, du bloc cher à M. Combes. Charlemagne et Louis XIV y sont traités de Turc à Maure ; Napoléon y marche de pair avec Bazaine. C’est la plus partiale polémique mise à la portée des enfans de douze ans. Ici, l’on fait une large part aux luttes de classes pour aboutir à la question du patronat. Ailleurs, on prononce que la « France a perdu l’espoir et le désir même de la revanche, » ou, avec un rare esprit d’à-propos, que « les prêtres manifestaient leur intolérance en rendant obligatoire le repos du dimanche. » Quand le texte ne suffit pas à cette besogne, on utilise la gravure. Tels cours de morale et de lecture sont aussi, comme ceux des bons Pères, soigneusement expurgés. On les a débarbouillés des mots : Dieu, âme, croix. Et il n’est pas jusqu’à je ne sais quelle grammaire (ô ingénieuse intrépidité des philologues ! ) dont une nouvelle édition ne remplace des croix des tombeaux par un paradigme plus excellemment rationnel : les feux des fourneaux. Car ce savoir et cette morale primaires, du moins dans les livres dont il s’agit, sont tout relatifs et en un continuel devenir. Tel qui avait fait un récit de la mort de Bayard et l’avait illustré d’une image, la supprime dans la suite, et laisse en vente les deux éditions, l’une pour les patriotes et la seconde pour les hervéistes. Un autre qui, sous un ministère pacifiste, raye à la fin de son ouvrage les mots : « Vive la France ! » modifie également sa conclusion de telle manière que, dans sa première édition, nous pourrons, devenant plus forts, « espérer fermement recouvrer les chères provinces que nous avons perdues, » au lieu qu’il nous suffira, dans la seconde, de contribuer, « comme l’ont l’ait nos pères à la gloire et à la prospérité de notre pays, en même temps qu’au bonheur de l’humanité. » Et toutes ces variantes ou variations feraient sourire, si d’ailleurs les suites n’en étaient pas graves et si l’on n’y voyait à plein la passion ou l’inconsistance-politique connivant aux habiletés commerciales. »

Nous n’avons pas l’habitude des longues citations, mais on nous pardonnera celle qui précède. Les premiers et les derniers traits relevés par le journal le Temps sont dirigés contre le sentiment patriotique ; d’autres, entre les deux, contre l’idée religieuse. Eh bien ! la cause est entendue. Les évêques ont raison, au moins contre quelques-uns des livres qu’ils ont dénoncés, et aucune diversion n’obscurcira cette vérité. On cherchera peut-être dans les livres scolaires catholiques, et on y trouvera des propositions qu’une saine critique ne saurait approuver ; nous assisterons à un grand combat entre M. Homais et le Père Loriquet ; mais, en somme, les instituteurs catholiques sont libres de choisir leurs livres comme ils veulent, et ils ne se vantent pas de faire œuvre de neutralité ; l’Université a d’autres devoirs, et il semble bien qu’elle ne les a pas toujours remplis. Comment a-t-elle laissé se produire le désordre que les évêques ont dénoncé ? Il y a, sur les livres employés dans nos écoles primaires, des organes de surveillance qui s’échelonnent depuis le canton et le département jusqu’à l’Académie. Les journaux ont énuméré soigneusement ces conseils, mais ils ont ajouté qu’aucun ne fonctionne et que, en fait, chaque instituteur choisit les livres qui lui conviennent : les conseils superposés approuvent sans y regarder de plus près. Quand la surveillance n’est pas où elle doit être, il est naturel et inévitable qu’elle se produise ailleurs, chez le voisin, chez le concurrent : c’est une loi aussi sûre que celles de la physique, et l’indignation des radicaux et des socialistes n’y changera rien. On parle de reprendre et de faire voter des projets de loi, d’ailleurs fort mal faits, que le gouvernement a déposés autrefois pour garantir les instituteurs contre les plaintes des pères de famille. Nous en parlerons quand il en sera temps, bientôt sans doute ; mais dès aujourd’hui nous pouvons dire que rien n’y fera et que, sous une forme ou sous une autre, toutes les fautes se paieront : aucune n’échappera à la publicité.

La note comique ne manque pas à cette affaire. Les instituteurs ont une si faible confiance dans les lois tutélaires qu’on leur promet qu’ils ont résolu de se défendre eux-mêmes et qu’ils ont envoyé aux évêques des assignations à comparaître devant le tribunal correctionnel de l’arrondissement pour s’entendre condamner à payer chacun une indemnité pécuniaire de 5 000 francs aux instituteurs qu’ils ont diffamés. Les évêques leur ont causé un préjudice. « Ce préjudice consiste, disent-ils, dans l’atteinte portée au crédit et au prestige que doit posséder chaque instituteur au regard des enfans qui lui sont confiés et des parens de ces enfans. » En conséquence, à la lettre collective des évêques répond l’assignation de la Fédération des Amicales des instituteurs et des institutrices. Les évêques peuvent trembler, car à cette Fédération se rattachent, dit-on, 200 000 instituteurs. C’est un beau chiffre, mais ce n’est qu’un chiffre. Dans le discours auquel nous avons déjà fait quelques emprunts, M. Briand a raconté qu’à sa connaissance, des prêtres, dans les communes, n’avaient pas obéi sans tristesse à certaines injonctions : il est encore plus probable que beaucoup d’instituteurs qui sont des gens simples, modestes, appliqués à leurs devoirs, n’ont pas vu sans tristesse, ni sans confusion, à quelle œuvre on les associait. Si la Fédération des Amicales a 200 000 adhérens, la décision de poursuivre les évêques y a sans doute été prise par un Comité composé de quelques personnes. Mais qu’importe ? La question n’est pas là, elle est dans la prétention des instituteurs, ou du moins de quelques-uns d’entre eux, d’habiter un domaine supérieur où ils échapperaient à toute critique. La critique, elle est partout aujourd’hui ; elle coule à pleins bords, comme on disait autrefois de la démocratie ; elle ne ménage rien, on serait tenté de dire qu’elle ne respecte rien ; nous vivons sous un régime de liberté presque absolue où chacun dit ce qu’il pense sur tout et sur tous. Les instituteurs seuls, gens susceptibles et chatouilleux, seraient-ils exceptés de cette règle générale, et quand on peut avec impunité attaquer nos lois, nos institutions, les personnes qui les représentent, n’y aurait-il de privilège que pour eux ? Faudra-t-il bientôt rétablir à leur profit la loi de lèse-majesté, ou peut-être la loi du sacrilège ? Sont-ils donc intangibles ? On les a un peu habitués à cette idée, en leur annonçant qu’on ferait pour les protéger des lois d’exception que, d’ailleurs, ils n’ont même pas pu attendre. Il est temps qu’ils descendent de l’empyrée où ils planent et qu’ils se remettent au niveau des autres humains. S’ils ne s’y remettent pas eux-mêmes, les tribunaux les y remettront. On peut discuter l’à-propos de la Lettre des évêques, mais elle n’attaque individuellement personne ; elle est modérée dans la forme et ne tombe certainement sous le coup d’aucun article du Code. Le bruit court que les auteurs des livres condamnés feront eux aussi un procès aux évêques. Pourquoi l’auteur d’un livre ou d’une pièce de théâtre n’en ferait-il pas à son tour au critique qui l’a malmené ? Où irait-on dans cette voie ? Au ridicule, évidemment. Les instituteurs en ont ouvert la voie et l’ont parcourue d’un seul bond ; d’autres le feront à plus petits pas, si les premiers obtiennent gain de cause. Mais une pareille hypothèse ne mérite pas de nous retenir.

Non seulement il ne faut pas prendre au tragique, mais il ne faut même pas prendre au sérieux l’assignation de la Fédération des Amicales : il faut se contenter d’y voir un nouveau symptôme d’anarchie. L’Université n’est pas encore séparée de l’État, — bien que quelques-uns de ses membres commencent à agir comme un pouvoir autonome, — et si nous avions un gouvernement vigilant, ferme, énergique, ayant un peu du prestige que les instituteurs revendiquent ou, pour mieux dire, de l’autorité sur ses subordonnés, de pareilles excentricités ne se produiraient pas. Ce n’est pas devant les tribunaux qu’on peut discuter utilement de la valeur d’un enseignement ; ils n’ont pas qualité pour en connaître ; ils ne sauraient se substituer aux pères de famille auxquels les évêques ont fait légitimement appel, ou, pour employer un terme plus général, à l’opinion. C’est l’opinion qui jugera en dernier ressort, et les instituteurs n’auront peut-être pas à se louer beaucoup qu’on ait, devant elle, avec le retentissement du prétoire, épluché quelques-uns de leurs livres de classe. Mais ils l’auront voulu.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, FRANCIS CHARMES.

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