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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1902

Chronique n° 1694
14 novembre 1902


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.


Nous disions, il y a quinze jours, que la grève générale n’était pas encore finie, et que nous serions sans doute obligés d’en parler encore. Ces prévisions se sont réalisées. Les deux parties ayant accepté l’arbitrage, on a pu croire que tout était terminé ; mais c’était une erreur. Les ouvriers ont une conception particulière et très simple de l’arbitrage : ils le considèrent comme un moyen de leur donner raison. S’il sert à autre chose, ils n’en veulent plus. Et c’est pour cela que l’ordre du jour de la Chambre, recommandant au gouvernement d’user de son influence pour faire accepter l’arbitrage par les compagnies, nous avait paru un assez médiocre remède. On présente aux ouvriers, avec des airs entendus et profonds, des formules et des mots dont ils ne comprennent pas le sens ; un jour, c’est la grève générale, un autre, c’est l’arbitrage ; et on les leur donne comme des formules et des mots magiques, grâce auxquels ils pourront se passer toutes leurs fantaisies. Ils essayent, et alors ils s’aperçoivent que la grève générale donne peu de chose et que l’arbitrage ne donne rien. Comment leur déception ne serait-elle pas pénible et amère ? Leur premier mouvement est de dire qu’on les a trompés, et on les a trompés en effet. Mais qui l’a fait, sinon les politiciens qui vivent de leur crédulité ? Un moment vient où tout cet échafaudage de mensonges et d’illusions s’effondre dans un corps-à-corps avec la réalité ; et alors la situation apparaît encore plus grave. C’est là, en quelques mots, l’histoire de ces quinze derniers jours.

Qu’on ne se méprenne pas sur notre pensée ; nous sommes partisans de l’arbitrage ; mais, évidemment, l’éducation économique et morale de nos ouvriers n’est pas encore assez avancée pour qu’il donne dès aujourd’hui des résultats assurés. Les ouvriers n’attachent pas à leurs engagemens le même respect que les patrons, respect religieux, catégorique, absolu. Les patrons sont responsables dans tous les sens du mot ; les ouvriers ne le sont pas. Ils le sentent bien, et en abusent. Si une sentence arbitrale leur convient, ils s’inclinent devant elle ; si elle ne leur convient pas, ils la déchirent purement et simplement. C’est ce qu’ils viennent de faire dans le Pas-de-Calais. Ils avaient été pourtant les promoteurs de l’arbitrage ; ils l’avaient demandé et obtenu. Leurs syndicats dans le Pas-de-Calais et dans le Nord avaient nommé des délégués pour s’aboucher avec ceux des compagnies. C’était une tentative de conciliation directe ; il aurait été heureux qu’elle réussit ; mais il aurait fallu pour l’espérer pousser la confiance jusqu’à l’aveuglement. Les ouvriers poursuivaient et voulaient l’arbitrage : ils avaient même désigné M. le président du Conseil comme devant être l’arbitre unique et obligatoire des deux parties, ce qui était aller un peu vite en besogne. Dès lors, il était certain d’avance qu’on ne s’entendrait pas par un autre moyen.

Aussitôt, en effet, que les conférences ont été ouvertes, les délégués des ouvriers ont posé une question, ou pour mieux dire une condition préalable : ils ont demandé aux délégués des patrons s’ils acceptaient le principe de l’arbitrage. Ceux-ci ont répondu affirmativement : à partir de cette minute, l’arbitrage était acquis. La même procédure a eu bleu à Arras et à Lille, pour le bassin du Pas-de-Calais et pour celui du Nord. Patrons et ouvriers ont choisi leurs arbitres en toute liberté, et les deux sentences ont été successivement rendues : elles ont repoussé les prétentions des ouvriers à une augmentation de salaires. Nous avons déjà dit sur quoi ils appuyaient leurs prétentions. Les conventions d’Arras leur avaient attribué, pour un temps limité, une prime de 40 pour 100 sur leurs salaires. Il était entendu qu’à l’expiration du terme fixé, la prime deviendrait variable pour rester proportionnelle aux cours des marchés du charbon. La question était donc très simple, et un bon élève de l’enseignement primaire aurait pu la résoudre : il s’agissait de savoir si les primes, qui avaient été réduites à 30 pour 100, étaient, oui ou non, proportionnelles au prix de vente du charbon. Elles l’étaient rigoureusement. Les arbitres, quels qu’ils fussent, ne pouvaient donc que reconnaître le bon droit des compagnies. Celles-ci ne se refusaient d’ailleurs pas à toute concession : ne croyant pas pouvoir en faire sur les salaires, elles en avaient spontanément offert sur un autre point, en proposant d’améliorer les pensions de retraites de leurs ouvriers. L’offre en avait été faite avant l’arbitrage, elle a été maintenue après, de sorte qu’un avantage appréciable restait en tout état de cause aux ouvriers. Mais ce n’est pas celui qu’ils avaient demandé, et qu’ils avaient mis leur amour-propre à obtenir. Ils ont considéré la sentence arbitrale comme une défaite, c’est-à-dire comme une iniquité. Pendant quarante-huit heures, on a senti peser sur la situation le calme qui précède la tempête : puis celle-ci a éclaté.

Et cependant les patrons, le gouvernement et les arbitres eux-mêmes avaient usé des formes les plus propres à flatter les grévistes dans quelques-uns de leurs sentimens les plus vifs. Nous avons suivi depuis quelque temps avec intérêt le mouvement syndical qui s’est manifesté par la création des syndicats jaunes. Les syndicats jaunes, issus de la même loi que les syndicats rouges, avaient exactement les mêmes droits qu’eux, et ils pouvaient rendre service en limitant et en modérant leur toute-puissance dans le monde du travail. Peut-être les jaunes ne se sont-ils pas toujours montrés aussi habiles qu’il aurait été désirable ; mais la question n’est pas là. Ils avaient, eux aussi, un apprentissage à faire, et on aurait dû les y aider. Les rouges sont dispensés d’habileté, puisqu’ils ont la violence. Au cours des conférences qui ont précédé l’arbitrage et de l’arbitrage lui-même, les jaunes ont demandé à être entendus. Leur désir était parfaitement légitime : pourquoi a-t-on refusé d’y accéder, sinon parce que M. Basly y a mis impérieusement son veto, en déclarant que, si les jaunes jouaient un rôle quelconque dans l’affaire, tout était rompu ? Le président des syndicats jaunes, M. Lanoir, s’est présenté au ministère de l’Intérieur et a demandé à être reçu : l’huissier de service lui a déclaré qu’il avait ordre de lui fermer toutes les portes, en ajoutant toutefois qu’il pourrait repasser dans quatre ou cinq jours, quand tout serait terminé. M. Lanoir n’a pas été plus heureux auprès des arbitres. C’est une triste odyssée que la sienne ! Les syndicats jaunes auront de la peine à se relever du coup qu’ils viennent de recevoir. Ils ont été sacrifiés aux intérêts du présent ; on n’a peut-être pas assez songé à ceux de l’avenir.

Mais, au moins, a-t-on sauvé les intérêts du présent ? A-t-on donné aux syndicats rouges du Pas-de-Calais et du Nord, qui étaient, en somme, d’assez bonne composition, une force sur laquelle on pût s’appuyer pour mettre fin à la grève ? Cela est douteux. La grève a été le produit d’une sorte d’éclosion spontanée : elle a éclaté sans que les syndicats, ni même que le Comité national des mineurs la voulussent. Comité national et syndicats ont été entraînés pêle-mêle dans le mouvement, et ils ont couru à sa tête avec l’arrière-pensée de le diriger, de l’endiguer et de le modérer. Peut-être cette intention n’a-t-elle pas été aussi nette de la part du Comité national que des syndicats : à dire vrai, nous n’en savons rien, car le Comité national a si complètement disparu dans la tourmente qu’il serait téméraire de lui attribuer une intention quelconque. Après avoir constaté la grève plutôt qu’il ne l’a proclamée, il a solennellement affirmé qu’elle ne devrait prendre fin que sur son ordre formel, — après quoi, personne ne s’est préoccupé de lui. M. Basly, directeur tout-puissant des syndicats de la région du Nord, n’en a fait qu’à sa tête. La vérité est que, dans les momens de crise, on ne va qu’aux forces réelles et consistantes : par malheur, les forcer qui paraissent consistantes un jour cessent de l’être le lendemain.

Il semble bien que ce soit un peu ce qui est arrivé aux syndicats rouges eux-mêmes. S’ils se sont crus maîtres du mouvement, à leur tour ils se sont trompés, et ce qui nous inquiète le plus dans la situation actuelle, c’est qu’on ne distingue plus nulle part une autorité quelconque qui soit respectée. Un Congrès s’est réuni le 8 novembre à Lens pour discuter ce qu’il convenait de faire après les sentences arbitrales. La question n’aurait même pas dû être posée, les délégués des ouvriers ayant reconnu d’avance que les sentences seraient souveraines. Le Congrès n’en a pas moins décidé que la grève continuerait jusqu’à nouvel ordre. Il a nommé de nouveaux délégués pour s’aboucher avec ceux des patrons, et préparer un nouvel arbitrage. La manière dont le premier a échoué doit dégoûter d’en essayer un second : c’est un instrument brisé, sinon pour toujours au moins pour quelque temps. Le Comité de la grève de Carmaux l’a senti. Probablement inspiré par M. Jaurès, il a envoyé une adresse aux camarades du Pas-de-Calais pour les supplier de s’incliner devant la sentence arbitrale qu’ils avaient provoquée. « Si vous refusez, dit-il, d’accepter cette sentence, après avoir promis solennellement de vous y conformer, vous portez au principe de l’arbitrage un coup funeste. » Rien de plus vrai ; mais, de quelque côté qu’on se tourne aujourd’hui, on ne voit que des coups funestes portés avec une égale inconscience, tantôt à une institution tutélaire, tantôt à une autre ; et ce n’est pas le gouvernement dont nous jouissons qui remettra un peu d’ordre là où il a si puissamment contribué lui-même à porter le désordre.

Quant à la Chambre des députés, elle continue de pourvoir au danger avec la même inconscience. Elle a décidé de nommer une commission de trente-trois membres pour faire une enquête sur les causes de la grève et sur les conditions d’exploitation du domaine minier. On peut juger, d’après l’esprit de la majorité, de celui qui présidera à cette délicate opération. Une enquête de ce genre serait peut-être utile si elle était faite avec une entière impartialité, sans prévention, ni parti pris ; mais la Chambre actuelle ne saurait communiquer à sa commission des qualités qu’elle ne possède pas elle-même. Il y avait pourtant une chance que les bureaux, composés par le sort, fissent entrer dans cette commission quelques hommes dont la compétence et le caractère auraient offert certaines garanties. Contre cet inconvénient, car c’en est un à ses yeux, la majorité a pris des précautions en décidant que l’élection aurait lieu au scrutin de liste. Une expérience récente a montré comment on peut par ce procédé faire une commission dont on soit tout à fait sûr. La Chambre l’a appliqué à la commission des congrégations religieuses. Il fallait là aussi trente-trois membres : le « bloc » ministériel a décidé d’en prendre vingt-cinq pour lui seul et d’en laisser 8 aux progressistes et à la droite. Les progressistes ont repoussé un cadeau qu’on leur abandonnait si parcimonieusement, et la commission s’est trouvée composée à l’unanimité de socialistes et de radicaux. On fera quelque chose de semblable pour celle qui est maintenant en cause, et non pas seulement pour celle-là, mais pour beaucoup d’autres encore, si le même vent continue de souffler. Aussi les journaux socialistes annoncent-ils déjà quel sera le résultat inévitable des travaux de la commission d’enquête. « On va donc, écrit La Lanterne, éplucher au grand jour les bilans, rechercher de quels élémens sont faits les bénéfices scandaleux et les fortunes inouïes des grands capitalistes des mines… Et la conclusion est facile à prévoir : elle démontrera la nécessité urgente de rendre à l’État la propriété des mines. Ce sera le juste châtiment de la rapacité et de la mauvaise foi. » C’est le jour même où les ouvriers repoussent une sentence arbitrale, qu’ils avaient promis d’accepter, que La Lanterne parle de la mauvaise foi des compagnies. Toutes ces menaces, qui ne seront pas toutes réalisées, mais dont on réalisera certainement quelques-unes, tiennent à un plan d’intimidation et de violence que nous voyons se dérouler sans que le gouvernement fasse même un geste pour la protection et la défense des grands intérêts dont il a la charge. Sentant peut-être mieux que personne son impuissance, il laisse aller les choses, et y assiste en spectateur résigné.

Nous savons moins que jamais où nous allons ; mais il y aurait une grande injustice à l’accuser de nous y conduire, car les rênes flottent dans ses mains, et on se demande même s’il les tient encore. Au surplus, ne nous a-t-il pas averti que sa grande, sa seule affaire était d’appliquer la loi sur les congrégations ? Et ne voit-on pas plus clairement que jamais que c’est de ce côté seulement qu’il y a un danger pour la république ?

Mais enfin, M. Combes est un peu déchargé, pour le moment, de veiller à ce danger, puisque la commission dont nous avons parlé plus haut, la grande commission des congrégations, est enfin élue et qu’elle fonctionne. Le gouvernement lui a remis tous les dossiers des congrégations d’hommes : il y en a, paraît-il, soixante-deux. Sur ce nombre de congrégations, combien ont-elles trouvé grâce devant M. le président du Conseil, ministre de l’Intérieur et des Cultes ? Cinq ou six, qui sont, paraît-il, des congrégations contemplatives ou occupées à des travaux agricoles. A toutes les autres sans exception, il propose de refuser l’autorisation. L’hécatombe prendra donc des proportions considérables. Nous voilà loin des assurances que donnait M. Waldeck-Rousseau, lorsqu’il protestait avec quelque énergie, au cours de la discussion de la loi, contre toute idée de tendre un piège aux congrégations et leur conseillait de demander à être reconnues. Leurs demandes devaient être l’objet d’un examen impartial, et il ressortait du langage de M. le président du Conseil de cette époque qu’un nombre raisonnable d’entre elles seraient accueillies favorablement. Qui peut savoir aujourd’hui quelle était la véritable pensée de M. Waldeck-Rousseau ? Et comment la lui demander, puisque, après avoir vogué dans les mers du Nord pendant l’été, il vogue dans les mers du Midi pendant l’automne, laissant amis et adversaires se dépêtrer comme ils pourront de l’embarras où il les a mis ? Nous serions très étonnés si, à son retour, il trouvait tout parfait, et s’il félicitait M. Combes d’avoir été son interprète et son continuateur fidèle : mais il sera un peu tard pour parler, quand le mal sera fait.

Quoi qu’il en soit, la commission de la Chambre s’est trouvée en présence d’une grande difficulté. La loi ayant décidé que les demandes d’autorisation seraient accordées ou rejetées par le Parlement, et le Parlement ne pouvant lui-même procéder que par des lois, il en faut soixante-deux pour fixer le sort de toutes les congrégations postulantes. C’est beaucoup, nous en convenons. Il y a là une première difficulté ; mais ce n’est pas la plus grave, et le gouvernement a essayé de l’atténuer. Il a divisé les congrégations en plusieurs catégories suivant leurs traits généraux, de façon à n’avoir à présenter qu’un exposé des motifs pour chacune d’elles ; et la commission, de son côté, ne présentera qu’un rapport, afin qu’il n’y ait qu’une discussion. Néanmoins, il y aura un vote séparé pour chaque congrégation. Nous ne voyons pas, en effet, comment on pourrait faire autrement sans violer la loi, et même le décret par lequel le Conseil d’État en a organisé l’exécution. Mais alors nous ne voyons pas non plus comment on pourrait empêcher une discussion sur chaque congrégation, tout député ayant le droit d’expliquer son vote : il aura donc celui, avant de voter pour une congrégation, de faire valoir ses mérites et ses services. Tout cela pourra être très long. La mort sans phrases serait préférable aux yeux de la majorité ; mais comment faire ? On a d’abord proposé de renvoyer la loi au Conseil d’État, auquel on demanderait, ou mieux auquel on enjoindrait d’en donner une interprétation différente, et de dire que le gouvernement n’est obligé de déposer un projet de loi que lorsqu’il propose d’autoriser : dans le cas contraire, il n’aurait rien à déposer, et la Chambre rien à voter. Malheureusement la loi est si claire, au moins sur ce point, qu’on ne peut pas compter beaucoup sur le Conseil d’État pour l’interpréter de travers : il faut une décision législative particulière pour chaque congrégation. Qu’à cela ne tienne, a dit M. Godet ; il n’y a qu’à changer la loi, et c’est ce qu’il a proposé. Mais, comme on ne peut changer une loi que par une loi, et qu’il faut longtemps pour faire une loi, il est à craindre que la proposition de M. Codet ne renvoie le tout à une date indéterminée. Enfin, le Sénat se laissera-t-il annihiler ? « Sont dissoutes de plein droit, propose M. Codet, les congrégations auxquelles l’autorisation aura été refusée par l’une ou par l’autre des deux Chambres. » Les deux Chambres, en principe, sont traitées sur le même pied ; mais, en fait, comme toutes les demandes ont été soumises en premier lieu à la Chambre et qu’aucune ne l’a été au Sénat, c’est la Chambre seule qui, en cas de refus, se serait prononcée sur la question et l’aurait tranchée souverainement. Le Sénat aurait disparu. Nous reconnaissons d’ailleurs que l’affaire est compliquée, et que le législateur de 1901, comme on dit, a enrichi la casuistique parlementaire d’un cas tout à fait nouveau. On croyait avoir tout vu depuis si longtemps déjà qu’il y a des Chambres, et qui discutent, et qui votent, mais on se trompait : il était encore possible de faire faire quelques progrès à l’embrouillamini. Le moyen a consisté à déposer des projets de loi qu’on ajustement appelés négatifs, puisque c’est une négation que le gouvernement propose de voter. Une congrégation demande à être autorisée, le gouvernement propose de le lui refuser, voilà toute la loi. Ordinairement, quand une loi est votée par la Chambre à qui on l’a présentée la première, on la porte devant la seconde ; mais quand la première ne l’a pas votée, comme on n’a rien à apporter devant l’autre, on en reste là. Cette fois, ô merveille ! c’est quand une Chambre a repoussé la loi qui propose de rejeter l’autorisation qu’il reste quelque chose à apporter à l’autre, à savoir la demande d’autorisation demeurée intacte ; et, au contraire, quand elle a voté la loi, c’est-à-dire quand elle a rejeté la demande de la congrégation, le projet est sauf, mais il est en quelque sorte vidé. Comme il faut le vote affirmatif des deux Chambres pour accorder une autorisation, le refus de l’une frappe d’avance de nullité l’adhésion possible de l’autre. Cependant, le projet ayant été voté, reste un papier : que doit-on en faire ?

Il y a certainement de quoi se prendre la tête à deux mains pour s’assurer qu’elle ne vous échappe pas. On a beau retourner l’affaire dans tous les sens, on n’aperçoit que des chinoiseries nouvelles. Ainsi, l’article 13 de la loi de 1901 dit qu’« aucune congrégation religieuse ne peut se former sans une autorisation donnée par une loi, » et l’article 16 que « toute congrégation formée sans autorisation sera déclarée illicite. » Il semble donc que toute congrégation qui n’aura pas obtenu une autorisation des deux Chambres doive être dissoute. Mais, d’autre part, l’article 18 dit : « Les congrégations existantes au moment de la promulgation delà présente loi, qui n’auraient pas été antérieurement autorisées ou reconnues, devront, dans le délai de trois mois, justifier qu’elles ont fait les diligences nécessaires pour se conformera ses prescriptions. A défaut de cette justification, elles seront réputées dissoutes de plein droit. » Soit ; mais si elles justifient qu’elles ont fait les diligences voulues ? Alors, elles ne seront pas dissoutes de plein droit, elles ne le seront qu’après avoir vu leur demande rejetée par le Parlement. Mais le Parlement se composant de deux Chambres, s’il faut leur concours pour accorder l’autorisation, il le faut aussi pour la refuser. Sans doute, la loi dit encore que « la dissolution de la congrégation ou la fermeture de tout établissement pourront être prononcées par décret rendu en conseil des ministres, » et par conséquent M. Combes reste maître de la situation : il peut dissoudre par un simple décret toutes les congrégations qu’il voudra. Mais encore est-il nécessaire qu’il prenne un décret, et le décret qu’il aura pris pourra être retiré un jour. S’il est retiré la congrégation se retrouvera placée ipso facto dans la situation où elle était auparavant. Le vote du Sénat conserve donc sa valeur, même après le refus d’autorisation prononcé par la Chambre, et on aurait tort de lui attribuer un caractère tout platonique. C’est sans doute pour cela que la commission de la Chambre fait de si grands efforts en vue de supprimer le Sénat. Aux dernières nouvelles, elle revenait à l’idée de forcer la main au Conseil d’État. Elle hésite sur la marche à suivre, mais non pas sur le but à atteindre.

Nous raisonnons d’ailleurs, ou plutôt nous argumentons en théorie et pour l’honneur des principes : il est, en effet, peu probable que les congrégations trouvent actuellement une humeur plus clémente au Sénat qu’à la Chambre. Tous les orateurs qui y ont pris la parole dans ces derniers temps se sont déclarés partisans de la liberté d’enseignement, et l’un d’eux l’a même fait avec un éclat, c’est M. Clemenceau : mais ils ont tous ajouté, et M. Clemenceau tout le premier, qu’il fallait commencer par dissoudre les congrégations. Sus aux congrégations ! est le mot d’ordre. Nous ne savons pas si les quatre ou cinq d’entre elles que le gouvernement propose de sauver survivront au vote de la Chambre : si elles y survivent, elles passeront un mauvais quart d’heure au Sénat.

En ce qui touche la liberté d’enseignement, cette liberté que tout le monde professe du bout des lèvres, sauf à supprimer tous ceux qui se sont permis d’en user jusqu’ici, M. le ministre de l’Instruction publique a déposé un projet de loi. Il serait prématuré d’en parler dès aujourd’hui d’une manière complète ; nous aurons l’occasion de l’étudier de plus près lorsqu’il sera discuté par le Sénat, car c’est au Sénat qu’il a été présenté en premier lieu. On a trouvé, non sans raison, que l’autre Chambre avait assez d’affaires sur les bras. Le projet de M. Chaumié est né de la clameur qui s’est élevée dans le camp radical socialiste contre la loi Falloux. Le gouvernement s’est cru obligé de supprimer ce qui reste de cette loi : comme il n’en reste rien qu’il ne faille reprendre à peu près dans les mêmes termes et remettre sur pied, cet exercice n’a pas dû le fatiguer beaucoup. Nous parlons dans l’hypothèse où le gouvernement est, comme il le dit, partisan de la liberté de l’enseignement. Dès lors, la loi Falloux, réduite à ses proportions actuelles, n’avait pas grand’chose à craindre de lui. Mais peut-être avons-nous tort de tenir ce langage ; peut-être vaudrait-il mieux, pour causer quelque satisfaction aux radicaux socialistes et désarmer leurs colères, déclarer que cette fois la loi Falloux est bien frappée à mort et que les derniers vestiges vont en disparaître. Nous aimons mieux parler sincèrement. Il n’y a que deux choses nouvelles dans le projet de M. Chaumié, et l’une d’elles ne soulèvera de notre part aucune critique, c’est l’obligation imposée aux membres de l’enseignement libre de se pourvoir des grades exigés dans l’enseignement public à chaque degré de l’échelle pédagogique. Cela ne servira sans doute pas à grand’chose, mais il n’en résultera non plus aucun mal, et les établissemens libres pourront, s’ils le veulent, écrire sur leur fronton : Avec la garantie du gouvernement. Les délais accordés aux directeurs et aux maîtres pour se pourvoir de ces diplômes sont insuffisans : sur ce point nous avons des réserves à faire, sans mettre d’ailleurs en doute que, dans un temps assez court, directeurs et maîtres auront tous les diplômes qu’on voudra. Que leur enseignement en soit sensiblement amélioré, c’est une autre affaire. Le principal reproche qu’on adresse à l’enseignement libre n’est pas d’être insuffisant ; on lui en veut pour de tout autres motifs. Mais si le but qu’on semble poursuivre est atteint, et si l’enseignement libre devient encore plus fort, ce sera tant mieux pour tout le monde, même pour l’Université, qui sera obligée de lutter contre une concurrence plus sérieuse. Sur ce point donc, en principe, pas d’objection.

Il y en a une à faire contre la seconde innovation de la loi, c’est-à-dire contre ce certificat d’aptitude, qui sera désormais imposé dans l’enseignement libre. Le projet de loi ne dit pas s’il le sera aussi dans l’enseignement public ; mais nous n’en doutons pas. Ce certificat d’aptitude spéciale nous laisse rêveur. Lorsqu’il s’agit des autres diplômes, nous savons d’avance, soit par la lecture des programmes, soit par l’expérience des examens, que les candidats sont interrogés sur des matières définies et concrètes : mais un certificat d’aptitude spéciale est une chose très vague. On nous dit qu’un décret d’administration publique déterminera ultérieurement ce que sera ce certificat : cela ne diminue pas notre incertitude, et prouve au contraire qu’elle est fondée. L’exposé des motifs du projet de loi s’en réfère au passage du célèbre rapport que le duc de Broglie a présenté, en 1844, à la Chambre des pairs. Nous y lisons que, pour diriger un établissement scolaire il ne suffit pas d’être instruit, « il faut avoir étudié sérieusement les principes généraux de l’éducation, les méthodes approuvées, les ouvrages qui font autorité en cette matière ; il faut posséder les qualités de l’esprit qui rendent propres à exercer sur la jeunesse un salutaire ascendant ; il faut être soi-même un homme bien élevé. » Nous ne sommes pas beaucoup plus avancés après avoir lu ce passage, et même quelques-unes des expressions dont use le duc de Broglie nous causent de l’inquiétude. Qu’il faille être un « homme bien élevé » pour élever les autres, soit ; mais on n’a pas remarqué jusqu’ici que les élèves de l’enseignement libre fussent plus mal élevés que les autres. Pour ce qui est des qualités d’esprit qui rendent propres à exercer sur la jeunesse un ascendant salutaire, il n’y a certainement pas d’examen qui puisse les rendre manifestes chez un candidat, et l’examinateur sera libre de les reconnaître en lui ou de les lui contester à son gré. Mais ce qui nous semble le plus sujet à critique, c’est l’interrogation qui sera adressée aux candidats sur « les méthodes approuvées, les ouvrages qui font autorité en cette matière. » La liberté de l’enseignement consiste précisément dans celle des méthodes, et nous avons vu d’ailleurs avec satisfaction que l’inspection ne portera pas sur ces dernières. Mais alors, pourquoi les soumettre à un examen ? Demandera-t-on seulement au candidat de connaître ces méthodes, ou encore de les admirer ? L’obligera-t-on à avoir lu tous les livres qui font autorité en cette matière ? Ce qui fait autorité pour les uns ne le fait pas pour les autres.

Tout cela est vague, avons-nous dit ; et nous ajoutons que tout ce qui est vague prête à l’arbitraire. Nous accordons que le projet de M. Chaumié est moins mauvais qu’il n’aurait pu l’être ; , néanmoins, il gagnerait beaucoup à être émondé de certaines parties encombrantes et dangereuses. Nous y reviendrons : il suffit aujourd’hui d’en donner une idée générale, car il sera probablement le champ clos d’une grande bataille.

L’espace nous manque pour parler des élections américaines avec les développemens qui conviendraient. Non seulement la Chambre des représentans, mais un grand nombre de législatures des divers États viennent d’être renouvelées. Nous devons nous borner aux élections de la Chambre des représentans, quelque importance que les autres puissent avoir au point de vue des futures élections de sénateurs.

Le bilan des partis est facile à faire : le parti républicain actuellement au pouvoir, et qui y est depuis si longtemps déjà, a perdu une vingtaine de voix. Il en reste encore quelques-unes de douteuses. Il y a là pour les républicains un avertissement dont ils feront bien de tenir compte. Ce n’est pas la défaite, sans doute, mais c’est le déclin, et ce déclin est dû à des causes que tout le monde signalait d’avance. Tous les partis, en Amérique, ont le culte des intérêts matériels, et on ne saurait leur en faire un crime ; toutefois, ce culte est encore plus accentué peut-être dans le parti républicain que dans l’autre, et les intérêts auxquels il s’attache sont de moins en moins populaires, parce que ce sont des intérêts privés et non pas des intérêts généraux. Il semble que le président Roosevelt en ait eu l’intuition lorsqu’il s’est attaqué aux trusts en disant qu’il y avait là une réforme à faire ; ou encore lorsqu’il a jugé excessifs les tarifs de douane établis autre : fois par Mac-Kinley, et qu’il a demandé notamment qu’ils fussent abaissés dans une proportion sensible devant les produits de Cuba. On sait que Mac-Kinley lui-même, la veille de sa mort, a prononcé à Buffalo un discours qui n’était pas un mea culpa, mais qui ressemblait pourtant un peu à un examen de conscience. Mac-Kinley, revenant sur les exagérations de son tarif, recommandait, au point de vue économique, une politique de réciprocité, c’est-à-dire de concessions réciproques entre les États-Unis et d’autres nations. Sa mort a coupé court à ces velléités, qu’il n’aurait peut-être pas poussées bien loin. Son successeur les a reprises, surtout en ce qui concerne Cuba. Ici, le mot de velléités ne suffirait plus ; M. Roosevelt a mis une énergie extrême, quoique inutile et vaine, à demander des tarifs réduits pour les produits cubains. Les producteurs et fabricans de sucre des États-Unis s’y sont opposés avec violence, et, quelle que soit la force bien connue de sa volonté, M. Roosevelt n’a pas réussi à vaincre la résistance qui s’est dressée devant lui. Cuba, qui a perdu le marché espagnol sans voir s’ouvrir pour elle le marché américain, continue de souffrir. Cette politique, faite d’égoïsme, et de l’égoïsme le plus inflexible, a ses partisans ; mais elle a aussi ses adversaires, et le nombre de ces derniers augmente tous les jours. Le seul côté par lequel la politique républicaine ait parlé à imagination est l’impérialisme. L’impérialisme a été populaire, il l’est encore ; néanmoins les esprits perspicaces en aperçoivent et en signalent le danger. Pour toutes ces causes, le parti républicain traverse une crise. Il est difficile de dire si les pertes qu’il vient de faire sont l’exacte mesure de son intensité ; l’avenir seul le montrera. Au surplus, les démocrates ont, eux aussi, commis bien des fautes ! Quoi qu’il en soit, une perte de vingt voix dans une majorité de quarante est un symptôme significatif, et les républicains auraient tort de le négliger.


FRANCIS CHARMES.

Le Directeur-Gérant, F. BRUNETIERE.

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