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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1901

Chronique n° 1670
14 novembre 1901


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.


Le conflit franco-turc s’est dénoué, comme il devait le faire, par une pleine soumission du Sultan et de la Porte aux conditions que le gouvernement de la République leur a imposées. Nous avons dû, pour obtenir ce résultat, envoyer à Mitylène une division de notre escadre de la Méditerranée : il faut souhaiter que la Porte ne nous mette pas trop souvent dans l’obligation d’user envers elle de pareils procédés. Elle sait aujourd’hui à quoi elle s’exposerait, si elle montrait de nouveau envers nous la malveillance agressive qu’elle s’est permise dans ces derniers temps. Son attitude à l’égard des puissances européennes : était devenue presque insolente : s’il plaît à d’autres de la supporter, cela ne convient pas à la France. Non pas que la France soit animée d’aucun mauvais sentiment contre l’Empire ottoman : elle lui a témoigné au contraire, et à maintes reprises, le désir de vivre en bonne intelligence avec lui ; elle a toujours ménagé ses intérêts et contribué quelquefois d’une manière particulièrement efficace au maintien de son intégrité territoriale. Mais de pareils services comportent, ou plutôt exigent quelque réciprocité. Le Sultan, trop oublieux de la situation où il était hier et où il peut se retrouver demain, nous a fait des promesses, et ne les a pas tenues.

L’heure est venue où notre patience, mise à une trop longue épreuve, a brusquement pris fin. Nous avions attendu assez longtemps, trop longtemps même. Quand on part de Constantinople comme était parti notre ambassadeur, en faisant claquer la porte, ce doit être pour rentrer aussitôt avec effraction. On peut contester l’opportunité du départ de M. Constans au moment et dans les conditions où il s’est produit ; mais, le fait une fois accompli, il fallait agir tout de suite. Plus de deux mois se sont écoulés sans que nous soyons sortis de notre immobilité. C’était trop ! Notre silence et notre inertie ont entretenu les illusions de la Porte, qui s’est mise à chicaner sur le chiffre exact de nos créances avec sa lenteur et sa subtilité traditionnelles, comme si rien, ne pressait. Conduite ainsi, l’affaire aurait pu durer toute une année, et même davantage. Il fallait en finir.

Les noms désormais historiques de Tubini et de Lorando ont pesé sur la situation. Il s’en dégage un levantinisme inquiétant. Qu’était-ce que ce Tubini, qu’était-ce que ce Lorando dont on n’avait jamais entendu parler, et auxquels le silence semblait convenir si bien ? Étaient-ils même Français, et depuis quand ? Sur ce point, M. le ministre des Affaires étrangères a été très explicite. « L’aïeul de l’un, a-t-il dit, a reçu ses lettres de naturalisation de Louis XVI, et le grand-père de l’autre était député de la nation dès 1856, vingt ans avant les créances aujourd’hui en cause. » Il n’est donc pas vrai, comme on la dit ou du moins insinué, que nous nous soyons trouvés en présence de Français de fraîche date, qui ne se seraient fait naturaliser que pour exploiter notre protection. D’autre part, la légitimité de leurs créances était certaine ; elle a été reconnue et consacrée par les tribunaux ottomans eux-mêmes. La diplomatie est bien forcée de soutenir les intérêts de ce genre, et, si cette partie de sa tâche n’est pas la plus agréable, elle n’en est pas moins obligatoire. On reproche généralement à la nôtre de la trop négliger ; on lui oppose volontiers l’exemple de l’Angleterre ou de l’Allemagne qui prennent toujours en main, avec une vigueur efficace, les plus humbles intérêts matériels de leurs nationaux. Cela n’est pas toujours aussi vrai qu’on a l’habitude de le dire ; mais la légende existe, d’autant plus difficile à dissiper que, si notre gouvernement déploie un jour une énergie plus grande pour défendre de simples intérêts d’argent, une clameur s’élève contre lui. La France, lui crie-t-on alors de tous les côtés, ne doit se mettre en mouvement que pour des idées pures ! Elle doit faire fi des questions matérielles, et se réserver pour les nobles causes où l’honneur de l’humanité est engagé ! Cela prouve une fois de plus combien il est difficile de contenter tout le monde, et surtout des gens qui changent de langage suivant l’occasion.

Soit, dirons-nous à notre tour : il y a eu quelque disproportion entre les moyens que notre gouvernement a employés et les intérêts qu’il a servis. S’il avait prévu, à l’origine, que nous serions amenés à ces moyens extrêmes, peut-être aurait-il bienfait de se montrer plus réservé. Mais est-ce bien nous qui avons pris l’initiative de la rupture, ou n’est-ce pas plutôt la Porte ? C’est la Porte incontestablement, et sa seule habileté dans cette affaire a été de rendre la rupture inévitable à propos de créances dont les désinences importunes devaient sonner assez mal aux oreilles françaises. Elle avait prévu qu’il en résulterait quelque incertitude dans l’opinion : voilà pourquoi elle n’a pas hésité à prendre l’attitude que l’on sait. Et alors il a bientôt cessé de s’agir uniquement de Tubini, de Lorando et de leurs créances ! En moins de vingt-quatre heures, la question avait complètement changé de face. C’était la France elle-même qui était en cause ; c’était son prestige dans un pays et sur un gouvernement où il n’est pas seulement un mot sonore, mais une force active et déterminante. Combien de fois n’arrive-t-il pas, au cours de la vie, que, dans la défense d’un intérêt auquel on n’attache en somme qu’une importance de second ordre, mais qu’on soutient tout de même parce qu’on n’a pas le droit de l’abandonner, on rencontre chez son adversaire une mauvaise volonté générale et des procédés désobligeans, signes chez lui d’intentions nettement offensives ? Le conflit prend aussitôt un autre caractère. Eh quoi ! dira un observateur superficiel, vous mettez pour si peu de chose la main sur la garde de votre épée ; vous la tirez même à demi du fourreau ! Jugement inexact : ce qu’on repousse ainsi, ce n’est pas une prétention discutable, mais un procédé intolérable. S’il n’était pas relevé aussi vertement qu’il doit l’être, c’en serait fait pour jamais de la considération ou de l’autorité de celui qui s’y serait soumis.

On peut être surpris que la Porte ait osé prendre à notre égard une pareille attitude. Cet étonnement a été partagé par tous ceux qui ne sont pas au courant de l’état d’esprit qui règne à Constantinople. Dans un autre temps, une menace aussi sérieuse que celle du départ de notre ambassadeur aurait suffi pour amener le Sultan à composition : pourquoi les choses, cette fois, ne se sont-elles pas passées de la sorte ? Il faut bien le dire, c’est que notre prestige a diminué en Orient, ce prestige dont les nations occidentales ont besoin pour se faire respecter, et auquel l’emploi de la force peut seul suppléer en attendant qu’il le rétablisse. Le fait n’est que trop réel. Il tient à des causes nombreuses, dont la principale n’est pas, comme on le répète si souvent, notre abstention lors des massacres d’Arménie. La France, quoi qu’on en ait dit, n’avait aucun devoir particulier à remplir au moment de ces massacres, et, puisque les autres puissances se sont abstenues également, il n’y a aucune raison de rejeter sur elle seule la responsabilité d’une conduite qui a été générale. On peut même remarquer que la puissance qui a conservé ou acquis une action prépondérante à Constantinople est l’Allemagne, c’est-à-dire celle de toutes qui s’est montrée le plus froidement indifférente au malheur des Arméniens. Mais nous aurons à revenir sur ce point. Si l’on dit que l’Europe tout entière a perdu alors aux yeux du Sultan quelque chose de sa force d’intimidation, nous le voulons bien, pourvu toutefois qu’on n’attribue pas arbitrairement à la France une place privilégiée dans cette déchéance. La vérité est ailleurs. Elle est dans l’incohérence de notre politique, incohérence qui rend toute diplomatie bien difficile, et que nos rivaux ne manquent pas d’exploiter contre nous. Nous leur fournissons des armes, ils s’en servent. Grâce à eux, l’opinion se répand de plus en plus dans les cercles levantins que le gouvernement de la France est, par sa nature même, incertain de son lendemain, incapable d’une action rapide et vigoureuse, profondément discrédité à l’intérieur et insuffisamment relevé à l’extérieur par une alliance où il accepte un rôle subalterne.

En reproduisant ce langage, Dieu nous garde d’en reconnaître l’exactitude ! On vient de voir à quel point il était mensonger. Mais ne lui donnons-nous pas quelquefois quelque vraisemblance ? Il y a eu, à d’autres époques, une politique française qui savait prévoir les événemens, les préparer, les diriger, enfin agir à propos et se faire respecter de tous. Elle était assez nette pour frapper tous les esprits, et, au besoin, assez hardie pour imposer aux imaginations. Si nous n’en sommes plus là aujourd’hui, la faute ne peut en être imputée qu’à nous-mêmes. On fait courir contre nous de mauvais bruits, qui courent malheureusement très vite et se répandent très loin. On nous calomnie, certes ! mais la calomnie prend avec une facilité désespérante. Une circonstance récente a permis, surtout à Constantinople, de montrer ce qu’il y a de décousu et de heurté dans une politique qui dissout les congrégations religieuses au dedans et qui les soutient au dehors. On a beau répéter le fameux mot de Gambetta, que l’anticléricalisme n’est pas un article d’exportation, ce n’est là en somme qu’un mot spirituel, et, s’il nous suffît, à nous qui y mettons de la complaisance, on comprend qu’il ne suffise pas à tout le monde pour expliquer une aussi impertinente contradiction. En tous cas, nous commençons à nous apercevoir qu’il ne suffira pas toujours. Peut-être encouragée sous main par les puissances qui ont intérêt à nous supplanter auprès de notre clientèle religieuse, ou qui cherchent à développer la leur à nos dépens, la Porte a manifesté depuis quelque temps à notre égard un esprit d’indépendance auquel nous n’étions pas habitués. On dit que le Sultan a lancé un iradé pour interdire le territoire ottoman aux Jésuites venus de France : si le fait est vrai, c’est une énormité qui, dans un pays de Capitulations, témoigne d’une audace entreprenante dont il faut nous tenir pour avertis. Ce qui est sûr, c’est que la Porte s’est crue en mesure d’inaugurer à l’égard de nos écoles et de nos établissemens hospitaliers, c’est-à-dire des principaux instrumens de notre influence en Orient, une politique qui ne saurait se poursuivre sans la ruiner à bref délai. Nous avons construit et ouvert dans l’Empire des écoles que la Porte s’obstinait à ne pas reconnaître. Elles ont droit à de certaines exemptions d’impôts qui leur ont été refusées. Quant aux établissemens français, et ils sont nombreux, qui ont été détruits pendant les troubles arméniens, nous avons jusqu’à présent été empêchés de les relever. Enfin il n’est pas jusqu’à la reconnaissance du patriarche chaldéen, qui n’ait subi de longs retards : pourquoi ? parce que ce patriarche est notre protégé. Sur tous les points de l’Empire, nous avons rencontré la malveillance ou l’opposition formelle des autorités impériales, et, lorsque nous nous sommes adressés à la Porte pour lui demander justice, les dispositions qu’elle nous a montrées sont précisément celles qui sont devenues publiques dans l’affaire Lorando. Ab uno disce omnes : ce qui s’est passé dans un cas se passait dans tous. Et voilà comment, dans l’affaire Lorando, il s’agissait, ou du moins il s’est agi bien vite de tout autre chose que de Lorando. Quand une situation est mauvaise dans son ensemble, on la prend par le premier côté qui se présente, mais on la traite alors de manière à n’avoir plus à y revenir. C’est ce que nous avons fait.

Évidemment, si, le lendemain même du départ de notre ambassadeur, la Porte nous avait donné satisfaction, les choses n’auraient pas été plus loin. N’ayant eu à employer qu’un moyen de pression pacifique, nous n’aurions pas étendu nos premières exigences : l’incident aurait été immédiatement terminé. Il semble bien qu’on s’attendait à ce prompt dénouement au quai d’Orsay ; mais on se trompait. Le Sultan, ayant cessé de subir l’ascendant moral de la France, ne pouvait plus être sensible qu’à la force : le mieux aurait donc été de la lui faire sentir tout aussitôt. On a préféré attendre, et il s’est mis encore plus dans son tort. Enfin, nous nous sommes décidés à envoyer nos vaisseaux à Mitylène. Le Sultan s’était fait, ou on lui avait suggéré une telle opinion de la France, que la nouvelle du départ de notre flotte n’a pas suffi à le convaincre de ce qu’il y avait de décisif dans nos intentions. Ne croyant pas que nous irions jusqu’au bout, il n’a pas encore cédé. Bien plus, lorsqu’il a appris que l’amiral Caillard était arrivé devant Mitylène, il a suffi que le mauvais temps nous ait empêchés de débarquer le premier jour et que l’amiral ait jugé utile de faire au préalable quelques reconnaissances le long des côtes pour que le Sultan, toujours sceptique, ait persévéré dans son immobilité. Quelle étrange idée se faisait-il donc de nous ! Comment avait-il pu espérer que nous nous arrêterions à moitié route ? Ce naïf réaliste n’a cru à notre résolution que lorsqu’il en a vu l’effet : mais alors la sienne n’a pas été longue à prendre. Aussitôt qu’il a appris que nous avions occupé les douanes de Mitylène, il s’est incliné, non pas toutefois sans avoir fait de nouvelles et de vaines tentatives auprès des gouvernemens étrangers pour leur demander un appui, que tous lui ont refusé. Dans l’état d’instabilité où est son empire, c’était une chose très grave pour lui de voir une puissance européenne en occuper une parcelle quelconque : le moindre ébranlement pouvait en détacher non seulement celle-là, mais d’autres encore.

Ce n’est pas ce que nous cherchions. Nous n’avons aucun intérêt à rouvrir en ce moment la question d’Orient, et, si, à la suite de notre intervention militaire, l’aveuglement persistant d’Abdul-Hamid avait entraîné des conséquences aussi périlleuses, nous l’aurions regretté, sans que cette considération nous arrêtât cependant dans la défense de nos droits. Tout ce que nous pouvions faire, et nous l’avons fait, était de restreindre nos revendications à des intérêts français, au lieu de les étendre à des intérêts généraux : dans ces limites, nous ne devions rien négliger, rien oublier d’important. On nous avait obligés à user de moyens qui, comme on l’a tant répété, étaient hors de proportion avec l’affaire Lorando : pour rétablir la proportion, nous n’avions qu’une chose à faire, qui était de mettre nos exigences nouvelles en rapport avec les moyens employés. Lorsque le médecin a échoué avec les remèdes lénitifs qui lui sont propres, et qu’on a recours au chirurgien, celui-ci vide l’abcès tout entier. En conséquence, nous avons demandé la reconnaissance de toutes nos écoles actuellement existantes, l’attribution à ces écoles ou maisons hospitalières de tous les privilèges que les traités et les traditions devaient leur assurer, l’autorisation de reconstruire tous ceux de nos établissemens qui avaient été détruits pendant les troubles arméniens, l’investiture du patriarche arménien, en un mot le règlement immédiat de toutes les affaires en suspens. Le Sultan a tout accordé : ses yeux enfin s’étaient ouverts. Mais, a-t-on dit, qu’aurions-nous fait s’il n’avait pas cédé ? Nous aurions fait quelque chose de plus, et toute notre escadre de la Méditerranée était prête à rejoindre l’amiral Caillard : puis nous aurions élevé une fois encore nos revendications à la hauteur de la démonstration qu’on nous aurait forcés de faire. Le Sultan l’a prévu, car ce n’est pas, tant s’en faut, l’intelligence qui lui manque, et il s’est dépêché d’accorder tout ce qu’il avait jusqu’à ce jour si imprudemment marchandé. Il ne nous restait qu’à obtenir des garanties sérieuses de l’exécution de ses promesses. Cela fait, nous sommes partis de Mitylène. Ceux qui avaient trouvé mauvais que nous y allions ont trouvé encore plus mauvais que nous en revenions si vite. N’ayant pas partagé leur avis sur le premier point, nous ne le partageons pas sur le second. Notre œuvre était terminée, et, si nous avions prolongé notre séjour à Mitylène, nous aurions peut-être été embarrassés plus tard pour nous en aller avec plus d’opportunité.

Ce qui a achevé de déterminer et même de précipiter les résolutions du Sultan, c’est la séance que la Chambre des députés a tenue le 4 novembre et l’ordre du jour qui l’a terminée. On lui avait dit qu’une intervention qui se présenterait à la Chambre sous les espèces et apparences de Tubini et de Lorando ne manquerait pas de produire sur elle une détestable impression, et qu’il y avait beaucoup à attendre de cette impression. En effet, elle n’a pas été très bonne, et M. le ministre des Affaires étrangères aurait bien fait de glisser rapidement sur des créances qui, au point où l’on en était, ne devaient plus occuper dans le débat qu’une place subsidiaire. « Il faut, avait dit M. Denys Cochin, que les engagemens pris envers des Français soient tenus. Est-ce le cas ? Je n’ai pas à le rechercher et ne veux pas faire au gouvernement, en pareilles circonstances, l’énorme injure de douter de la légitimité de la cause. S’il dédaignait de répondre à ce sujet, j’estimerais qu’il a raison. » Le gouvernement n’a pas dédaigné de répondre, et peut-être a-t-il eu tort. L’auteur de l’interpellation, M. Sembat, socialiste révolutionnaire, n’avait rien négligé pour jeter le discrédit sur les créances dont il s’agissait, et la déconsidération sur les créanciers. La réserve de M. Cochin était plus patriotique. Toute cette partie du débat a été lente et pénible. Mais, lorsque M. le ministre des Affaires étrangères a affirmé avec force que tout se tenait et, comme on dit, formait un bloc dans nos affaires d’Orient, affaires privées et affaires publiques, situation des particuliers et situation de la France elle-même ; lorsqu’il a montré l’œuvre entière, si glorieuse et si vaste, que nos pères ont créée et qu’ils nous ont laissée en héritage pour que nous la transmettions intacte à nos propres héritiers, compromise par des attaques incessantes, tantôt indirectes et tantôt directes, un jour violentes et le lendemain sournoises, toujours perfides et trop souvent efficaces ; lorsqu’il a dénoncé cette conspiration menaçante et qu’il a fait appel à toute la Chambre pour la déjouer ; enfin, lorsqu’il a dit que la moindre défaillance, la moindre hésitation sur un point amèneraient l’effondrement de tout l’édifice, alors, certes, il était dans le vrai et il parlait le langage qui convenait aux circonstances. Nous le louons aussi, au risque de nous mettre en opposition avec un courant qui semblait général, de n’avoir parlé qu’au nom d’intérêts français et de ne s’être pas laissé entraîner, sous prétexte d’élargir le débat ouvert avec la Porte et de l’ennoblir, à mettre en cause d’autres intérêts encore, très respectables à coup sûr, mais dont nous n’avons pas la charge exclusive, et que nous n’aurions pas pu évoquer sans nous exposer au danger ou de rester isolés, ou de faire naître des complications pour lesquelles personne n’était prêt.

On comprend, sans qu’il soit besoin d’y insister davantage, qu’il s’agit ici de la question arménienne. M. Sembat et M. Denys Cochin ont mis cette fois une égale chaleur à la traiter, et cette chaleur a été si communicative que la Chambre a subitement pris feu pour les Arméniens. Elle a d’abord voté la priorité d’un ordre du jour qui, oubliant tout le reste, ne visait plus que le problème arménien et chargeait expressément le gouvernement de le résoudre. Où allions-nous ? Nul n’aurait pu le dire. Par bonheur, la Chambre s’"est arrêtée à temps. Mais le Sultan lui-même fera bien de prendre garde, en présence de ces entraînemens de l’opinion, au danger qu’il courrait, s’il faisait renaître des incidens qui auraient dès lors une tendance irrésistible à se transformer en questions générales.

Non pas, encore une fois, que nous cédions aveuglément à cette tendance. Les Arméniens sont sans doute très intéressans, parce qu’ils ont beaucoup souffert. Il y a quelques années, la fibre humaine a été profondément remuée dans toute l’Europe, lorsqu’on a appris les odieux massacres dont ils étaient victimes : à partir de ce moment, il y a eu dans leur cause quelque chose de sacré. La France a été particulièrement émue par ces abominables hécatombes, et, toutes les fois que le souvenir s’en présente à sa mémoire, elle éprouve un sentiment qui n’est pas exempt de quelque remords. Mais a-t-elle vraiment un reproche à se faire ? A-t-il dépendu d’elle d’empêcher le sang de couler, comme il l’a fait, hélas ! avec une cruelle abondance ? Enfin, est-il équitable de rejeter sur elle seule une responsabilité qui, à supposer qu’elle existe, appartient à tous ? Certes, nous sommes aussi sensibles que personne à ce qu’a eu autrefois de noble et de chevaleresque l’attitude de la France à l’égard des nationalités opprimées ; c’est une des gloires les plus pures de son passé ; et, bien qu’abandonnée par tous lorsqu’elle a été à son tour malheureuse, elle ait pu se demander si ses malheurs ne lui venaient pas en partie d’une politique où elle avait trop souvent oublié ses propres intérêts pour ne songer qu’à ceux d’autrui, nous sommes loin de lui déconseiller désormais les dans généreux auxquels elle s’est abandonnée si souvent. Mais peut-être, instruite par de dures épreuves, doit-elle y mettre plus de mesure et de réflexion. S’il est une nation qui ait acquis chèrement le droit de songera elle-même, tout le monde conviendra que c’est elle. On la trouvera toujours au premier rang pour défendre la cause de l’humanité, à la condition toutefois de n’y être pas seule, de s’y sentir entourée et suivie, et d’avoir pris certaines précautions qu’il ne faut jamais négliger, lorsqu’on est une grande nation politique, et qu’on a affaire à d’autres qui ne le sont pas moins. Ne voir dans la question arménienne que les massacres qui ont ensanglanté l’Orient, c’est n’en voir qu’un côté, le plus facile à voir assurément, celui que tout le monde voit, qui est accessible à toutes les intelligences, et qui produit dans tous les cœurs les mêmes sentimens d’indignation et de pitié. Les questions les plus complexes, et la question arménienne est de ce nombre, deviennent d’une simplicité merveilleuse, lorsqu’on les réduit ainsi à l’élément sentimental. Combien de fois dans notre histoire n’avons-nous pas été les dupes de cette simplification ! Le peuple y cède volontiers, et l’on a eu raison de dire que toute assemblée était peuple : il en sort des voix qui parlent puissamment et qui doivent toujours être entendues, mais qui ne sont pas les seules à mériter qu’on les écoute. La question arménienne, avons-nous dit, est très complexe. Suivant la manière dont on la traitera, et elle peut l’être de manières très diverses, on touchera à des intérêts qui sont eux-mêmes très divers. Si toutes les Puissances se laissaient guider jusqu’au bout par les premières suggestions de leur cœur, elles seraient facilement d’accord : encore faudrait-il s’assurer qu’après les suggestions du cœur, qui leur sont communes à toutes, elles n’en suivraient pas d’autres, celles de l’esprit purement politique, qui pourraient amener entre elles de regrettables divergences. On a fait, dans ces dernières années, plusieurs essais, plusieurs applications du concert européen ; elles n’ont pas, trop mal tourné, et c’est tout ce qu’on peut en dire de mieux ; mais ceux qui ont suivi les modulations du concert avec une attention soutenue et une oreille exercée ont tremblé tout le temps de les voir aboutir à un désaccord absolu, et n’ont pas été sans y relever parfois des dissonances. Ce sont des épreuves qu’il ne faut recommencer qu’à bon escient. Nous entendons par là qu’une longue préparation y est indispensable, afin de s’assurer, autant qu’on peut arriver à une certitude en pareille matière, qu’on a éliminé entre soi toutes les causes de mésintelligence et de conflit.

En étions-nous là, l’autre jour, à la Chambre des députés, lorsque des orateurs éloquens ou passionnés ont fait au gouvernement le reproche d’avoir oublié les Arméniens dans les revendications qu’il avait adressées à la Porte ? Eh quoi ! les Arméniens sont-ils donc Français ? sont-ils même protégés français ? Pas le moins du monde. Mais on a si souvent et si bien parlé d’eux qu’ils sont devenus en quelque sorte un sujet noble, et qu’en ajoutant leur cause à celles de Tubini et de Lorando, on espérait effacer ce que ces dernières avaient d’un peu terre à terre. Ainsi, parce que la France s’était engagée dans une démarche qui pouvait ressembler à une aventure, il aurait fallu que toutes les autres puissances s’engageassent avec elle dans une aventure beaucoup plus certaine ! Ainsi, parce qu’elle avait pris en main des intérêts français, et que ces intérêts, n’étant que français, n’étaient pas de qualité suffisante aux yeux de tous, il aurait fallu que l’Europe, et sans doute l’Amérique, accourussent pour lui faire cortège en apportant de nouvelles revendications ! Singulière conception politique ! Encore une fois, rien n’avait été préparé, aucun échange de vues n’avait eu lieu, aucun accord n’avait été établi : n’importe, nous avions besoin de frotter notre cause à la cause arménienne afin de la faire reluire, nous devions dès lors sonner la diane et appeler tout le monde autour de nous. En quoi nous nous serions exposés pour le moins à deux dangers, dont le premier aurait été de rester seuls, ce qui aurait été ridicule ; et le second, de ne voir accourir à nous que ceux qui auraient eu peut-être intérêt à se servir de la question arménienne pour leurs propres affaires, ce qui aurait été embarrassant.

Pourquoi ne pas parler en toute franchise ? On a dit que la Russie, au moment des massacres et en présence des émotions généreuses auxquelles d’autres nations semblaient ne pas pouvoir résister, avait montré dans sa propre action une réserve qui a paralysé la nôtre. Nous ne voulons pas rechercher aujourd’hui si les choses se sont passées comme on le raconte ; mais, à supposer qu’il en ait été ainsi, qu’est-ce que cela prouverait, sinon que la question n’est pas aussi simple qu’on l’imagine, et que les Russes y ont peut-être des intérêts très sérieux à ménager ? Devons-nous faire fi de ces intérêts des Russes ? En 1862, nous étions presque leurs alliés ; il y avait, en tous cas, une grande intimité entre leur politique et la nôtre, et M. de Bismarck, qui venait d’arriver aux affaires, le constatait avec d’autant plus d’appréhension et d’impatience que tous les projets politiques qu’il portait dans sa tête risquaient de ne pas pouvoir en sortir, si cet état de choses n’était pas modifié. À ce moment, grâce à sa bonne fortune, nous avons jugé à propos de nous brouiller avec la Russie au sujet des Polonais : lui, au contraire, s’est empressé de l’aider contre l’insurrection. Toute l’histoire de l’Europe depuis quarante ans, et la nôtre en particulier, s’en sont ressenties. Les Polonais étaient, à coup sûr, plus intéressans que les Arméniens, et nous avons dépensé pour eux beaucoup d’éloquence qui ne les a pas empêchés d’être massacrés : mais la Russie ne nous l’a pas pardonné, et nous nous en sommes cruellement aperçus en 1870. Tant d’autres expériences non moins lumineuses ne nous ont-elles point éclairés ? Alors, il faut en désespérer. Après les Grecs, les Italiens ; après les Italiens, les Polonais ; après les Polonais, les Arméniens : décidément, c’est une vocation. M. le ministre des Affaires étrangères a prononcé le mot de don quichottisme, qui était peut-être déplacé à la tribune ; mais la chose le serait encore bien plus dans notre politique. Notre intérêt actuel, présent, immédiat, était d’éviter avec soin des complications générales et de borner notre action à la défense de nos seules affaires. M. Ribot a dit le mot de la situation : « Je suis décidé, a-t-il déclaré, à soutenir la cause des Arméniens avec l’Europe, si l’Europe veut bien se souvenir de son devoir. » Pour le moment, il s’agissait d’un intérêt plus restreint sans doute, puisqu’il n’était que français : nous n’avions nul besoin, pour le défendre, et il n’aurait pas été sans inconvéniens, de nous entourer d’un imposant décor européen.

En restant dans ces limites, nous avions aussi le droit d’espérer que nous conserverions jusqu’au bout l’adhésion morale de l’Europe, et cette espérance n’a pas été déçue. Les encouragemens nous sont venus de partout, excepté toutefois d’Allemagne. Il ne faut pas trop en vouloir à l’Allemagne : elle est engagée avec la Porte dans une politique qui l’obligeait à plus de réserve que les autres puissances. Mais enfin elle ne nous a pas gênés. C’est que tout le monde en Europe a le sentiment que la Porte avait besoin de recevoir une leçon : la France ayant pris l’initiative de la lui administrer, ou souhaitait unanimement le succès de l’opération. Et en effet, bien qu’il y ait eu quelques nuances dans l’arrogance ottomane à l’égard de telle ou de telle puissance, toutes ont eu à en souffrir et toutes commençaient à la supporter avec impatience. Si nous avions montré, une fois l’entreprise engagée, quelque hésitation ou quelque faiblesse, sans doute nous en aurions pâti plus que les autres, et toutes nos œuvres d’Orient, soit privées, soit publiques, auraient périclité ; mais les autres auraient subi le contre-coup de notre échec, jusqu’au jour où l’un d’eux aurait relevé les armes tombées de notre main. Heureusement rien de pareil n’était à craindre. Nous avons produit sur le Sultan tout l’effet que nous désirions. À ce succès matériel est venu s’ajouter un succès moral que nous n’apprécions pas moins : tout le monde a eu confiance dans notre loyauté. Nous avons dit que nous n’avions aucune idée de conquête ; que nous ne poursuivions aucun avantage particulier propre à détruire en notre faveur l’équilibre méditerranéen ; que nous ne recherchions pas un agrandissement ; que nous entendions seulement ne pas déchoir. On nous a crus. Nulle part, le moindre doute ne s’est élevé sur nos intentions, pas plus à Londres qu’à Rome, pas plus à Rome qu’à Berlin même. Les susceptibilités, si éveillées d’ordinaire, et parfois si jalouses, de l’Europe, se sont effacées devant la légitimité de notre cause et la confiance qu’inspirait notre modération. Cette affaire s’est mieux terminée qu’elle n’avait été engagée. Puissions-nous n’avoir plus besoin de recommencer un pareil effort ! Il faut pour cela qu’on le sache bien à Constantinople : un gouvernement français, quel qu’il soit, trouvera le concours et l’appui d’un Parlement, quel qu’il soit aussi, pour la défense des intérêts de nos nationaux et des droits particuliers que nous assurent les conventions et les traités. Notre action sera assez prudente pour qu’aucune autre puissance ne doive en prendre ombrage ; mais cela ne l’empêchera pas d’être vigoureuse et efficace. La Porte a bien fait, par un retour tardif de prudence, de ne pas nous imposer l’obligation de lui donner des développemens nouveaux.


Francis Charmes.
Le Directeur-Gérant,
F. Brunetière.

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