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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1881

Chronique n° 1190
14 novembre 1881


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




14 novembre.

Elles sont donc venues, ces explications si universellement désirées, qui devaient tout à la fois régler les comptes du passé, offrir à une majorité l’occasion de se révéler et préparer une reconstitution de gouvernement dans des conditions nouvelles ? On les appelait depuis longtemps, et ce n’était pas sans raison, pour éclaircir les doutes, les confusions, les équivoques, les incohérences qui obscurcissaient et embarrassaient une situation, pour avoir, en un mot, un peu de lumière, et sur ces inextricables affaires de Tunisie, et sur la politique générale du pays.

Elles sont venues : pendant trois ou quatre jours la discussion s’est prolongée, les orateurs se sont succédé, tous les griefs se sont produits, toutes les justifications ont été présentées. Le chef du cabinet, M. Jules Ferry, s’est multiplié, et on pourrait dire qu’il a seul porté au nom du gouvernement le poids de la discussion, si M. le ministre de la guerre n’avait tenu, lui aussi, à intervenir comme pour montrer jusqu’au bout son insuffisance et faire son testament. De leur côté, des députés républicains, M. Naquet, M. Clemenceau, M. Le Faure, se sont chargés de mener l’assaut contre le ministère, d’instruire le procès de cette entreprise tunisienne. Les uns et les autres sont arrivés avec une ample provision de documens qu’ils ont versés à flots sur la tribune. Dire que de ces explications minutieuses et contradictoires une véritable lumière a jailli, qu’on a été plus éclairé après qu’on ne l’était avant, ce serait de la naïveté ou de la complicité. Le fait est qu’on s’est perdu dans les détails, que la chose la plus essentielle a manqué, l’art de resserrer et de simplifier une question en l’élevant, et que, par une suite naturelle d’un débat mal engagé, tout a fini par une confusion nouvelle, par une dernière équivoque. Qu’est-il arrivé, en effet ? À peine la discussion a-t-elle paru épuisée, les motions de tout genre ont éclaté à la fois : proposition d’enquête, ordre du jour pur et simple, ordres du jour de toutes les nuances accentuant ou mitigeant le blâme, donnant un bill d’indemnité, ou faisant des réserves. Deux heures durant, cette majorité nouvelle représentée comme si impatiente de se produire, de se manifester par quelque acte viril et décisif, cette majorité n’a plus su où elle en était, de quel côté elle devait se tourner. Heureusement, on est allé chercher M. Gambetta, et M. Gambetta est arrivé à propos pour tirer la majorité d’affaire en lui proposant une banalité destinée à sauver le parlement d’un « aveu d’impuissance. » Prétendre effectivement, pour rester dans les termes de l’ordre du jour de M. Gambetta, que la France était résolue à exécuter prudemment et intégralement le traité qui a constitué son protectorat à Tunis, c’était ne rien dire ; c’était s’abstenir de porter un jugement sur le passé, sur la manière dont le traité du Bardo a été exécuté jusqu’ici, et éviter de s’engager pour l’avenir. Ce que signifie réellement cet ordre du jour, celui qui l’a proposé le sait peut-être ; ceux qui l’ont voté ne le savent pas à coup sûr, de sorte que ces explications qui devaient tout éclaircir n’ont en définitive rien expliqué et rien résolu ; elle n’ont servi qu’à permettre à un ministère expirant de se retirer sans avoir été ni approuvé, ni blâmé, pour laisser la place libre à un pouvoir nouveau, au chef de cabinet sur qui tout le monde avait les yeux. La question même qui s’agitait a disparu en quelque sorte dans la question ministérielle. Voilà ce qu’il y a de plus clair dans cette discussion et dans ce vote sur une des plus sérieuses affaires du pays.

Non sans doute, il faut l’avouer, ces explications tant attendues et après tout devenues nécessaires n’ont pas été un brillant début pour une assemblée qui, du premier coup, en commençant sa carrière, a donné la mesure de son inexpérience et de ses faiblesses. Elles n’ont pas été non plus une fin brillante pour un ministère qui, après avoir eu la dangereuse fortune d’engager la France dans une grave entreprise, s’est trouvé réduit, pour couvrir sa retraite, à justifier bien des choses obscures, à expliquer bien des choses inexplicables, à rendre compte d’une sérié d’actes militaires, financiers qui ont ému l’opinion, qui devaient l’émouvoir et qui, en définitive, restent douteux. Il faut bien s’entendre : il y a deux points sur lesquels il n’y a pas à insister. Qu’on se plaise sans cesse à répéter que la situation de la Tunisie ne pouvait laisser la France indifférente, que notre pays, par ses traditions, par une juste préoccupation de sécurité, était intéressé à maintenir son ascendant à Tunis, que notre gouvernement a été conduit par les circonstances à donner à cet ascendant la forme d’un protectorat, soit, ce n’est pas là la difficulté. Ceux-là mêmes qui ont pu croire que l’influence française aurait pu se manifester utilement, comme elle s’est manifestée plus d’une fois dans le passé, par d’autres moyens et sous d’autres formes, ceux-là mêmes ne mettent pas en doute la nécessité de maintenir ce qui a été fait ; ils ne demandent pas qu’on désavoue la signature de la France inscrite sur un traité, et c’est précisément pour cela que l’ordre du jour proposé avec tant d’apparat par M. Gambetta n’est qu’une banalité affirmant ce que personne ne conteste, déguisant à peine un acte d’ostentation personnelle. D’un autre côté, il y a eu, il y a toujours dans un tel débat un amas d’élémens subalternes, rumeurs, accusations avilissantes, soupçons injurieux, insinuations qui ne peuvent qu’obscurcir, altérer ou diminuer le caractère d’une affaire d’intérêt public et qui n’ont point de place dans une discussion sérieuse ; mais si la nécessité de sauvegarder l’influence française à Tunis n’est nullement contestée, si les diffamations, les bruits déshonorans n’ont que faire dans un débat sérieux, la question essentielle, la question de politique, de conduite reste entière. Le chef du dernier cabinet, M. Jules Ferry, a eu beau déployer son éloquence, se complaire dans le sentiment imperturbable de son habileté et prodiguer à ses coopérateurs, se prodiguer à lui-même tous les témoignages possibles de satisfaction, il n’a pas réussi à prouver qu’on ne s’était pas engagé à la légère dans cette affaire tunisienne ; il n’a pas pu effacer cette impression que, depuis le commencement jusqu’à la fin, on avait incessamment placé les chambres en face d’actes accomplis et irrévocables ; il n’a pas détruit cette série de faits, la désorganisation de l’armée par M. le ministre de la guerre, la contradiction et l’imprévoyance dans l’envoi, dans la composition des forces expéditionnaires, la subordination des opérations militaires à des calculs de parti, à des intérêts parlementaires ou électoraux, l’irrégularité des procédés financiers. Il a voulu trop prouver, trop triompher, et dans ces deux discours parfois habiles, nous ne le méconnaissons pas, le plus souvent spécieux ou prétentieux, par lesquels il s’est défendu, ce qu’il y a peut-être de plus curieux et de plus imprévu, c’est la manière même dont il entend justifier ou expliquer certains faits, certaines libertés que le ministère a prises avec les droits du parlement, avec les règles traditionnelles de l’administration. Pour un ministre de la république, il a des principes hardis !

On a dit quelquefois que le dernier président du conseil avait l’ambition d’être un des représentans de la politique modérée, de passer pour un homme de gouvernement, et il a lui-même du reste avoué cette ambition. Il n’a pas toujours prouvé par ses actes, il est vrai, qu’il avait une idée bien nette du rôle auquel il prétend. Il met du moins un zèle chaleureux à revendiquer dans son langage et pour la circonstance les prérogatives du gouvernement. — Vient-on lui demander des comptes ? Désire-t-on savoir pourquoi le ministère a engagé une affaire des plus sérieuses en laissant ignorer aux chambres ce qu’il méditait ou en n’avouant ses projets que par degrés ? M. le président du conseil a une réponse toute prête, la réponse de l’homme de gouvernement : il fait avec autorité la leçon aux radicaux ! « Il y a des momens dans les affaires délicates et surtout dans les affaires extérieures, dit-il, où le silence est chose patriotique. » Un instant après il reprend : « Votre patriotisme devrait vous imposer le silence. » Puis enfin il répète plus que jamais, non sans une certaine naïveté : « Il y a des choses qu’on ne peut faire en politique étrangère qu’à la condition de ne pas les crier sur les toits. Et il faudra bien, si la France républicaine veut avoir une politique extérieure, que le silence patriotique qui, vous le savez tous, fut gardé par tout le monde dans la chambre à ce moment-là, — au moment où s’engageait l’expédition, — soit la règle dans tous les cas analogues… » Fort bien ! Voilà à peu près des idées que pourraient accepter ceux qui ont pour règle d’allier au libéralisme le respect des habitudes et des traditions de gouvernement ; mais pour parler le langage que le chef du dernier cabinet parlait l’autre jour en s’adressant à ses adversaires, qu’aurait dit M. Jules Ferry lui-même si, dans d’autres circonstances on lui avait fait cette observation, si on lui avait dit qu’il fallait savoir se taire patriotiquement et ne rien demander ? Il se serait probablement révolté contre cette tyrannie, contre ce système de réticences de nature à abuser le pays, à égarer la représentation nationale. Aujourd’hui, il est au gouvernement, et ce droit du silence qu’il aurait refusé à d’autres, même peut-être sous la monarchie constitutionnelle représentée par des ministres responsables, il le revendique pour lui. Il en vient à reconnaître qu’il y a des nécessités invariables de gouvernement sous la république comme sous la monarchie. Soit ! Malheureusement, M. Jules Ferry, est un converti de récente date ; il a les excès ou les ardeurs du néophyte, et il est bien certain que de simples libéraux, sans être des radicaux, ne prendraient pas aussi aisément leur parti du « silence patriotique, » qu’ils ne feraient pas aussi bon marché des droits du parlement, qu’ils auraient notamment de la peine à admettre la possibilité de puiser discrétionnairement dans le budget pour subvenir à toutes les entreprises. Car enfin il faut en venir là. Quand on fait la guerre sans la déclarer, il ne faut pas moins la payer, et quand on a évité de demander des crédits suffisans pour ne pas se départir du « silence patriotique, » il faut bien prendre l’argent là où il est.

Oh ! assurément sur ce point encore M. Jules Ferry a des théories toutes prêtes pour pallier ou pour expliquer ce que le ministère a fait, et ce n’est pas la partie la moins curieuse de ses discours. Le chef du dernier cabinet a une série d’euphémismes pour caractériser les opérations financières auxquelles il a fallu recourir pour suffire à tout avec les premiers crédits extraordinaires, qui n’étaient que de 17 millions. Tantôt il appelle les crédits primitifs une simple « provision qui n’avait rien de limitatif ; » tantôt il donne au vote des chambres la portée d’un « blanc-seing. » C’est un langage aussi nouveau que l’acte lui-même. M. Jules Ferry serait bien embarrassé de dire ce que c’est, en matière de budget, qu’une provision qui n’a rien de limitatif, en quoi consiste un blanc-seing financier, à moins que ce ne soit la dictature, qui a tous les droits, même celui de disposer de toutes les ressources de l’état. Sous tous ces mots, en y ajoutant un autre euphémisme, celui d’imputation provisoire sur le budget, se déguise une opération qui, dégagée de toutes les subtilités, est vraiment des plus élémentaires. Des viremens, non certes on n’a pas fait des viremens. Voici ce qu’on a fait : on a pris dans les divers chapitres du budget ordinaire de quoi suffire aux dépenses de l’expédition de Tunisie en ayant soin d’attribuer à la solde ce qu’on prenait dans le chapitre de la solde, aux vivres ce qu’on prenait dans le chapitre des vivres, et ainsi de suite : moyennant quoi tout a paru régulier, il n’y a pas eu virement d’un chapitre à un autre chapitre ! Tout est irrégulier, au contraire : il y a toujours changement dans la destination d’un crédit, affectation d’un crédit ordinaire à des dépenses extraordinaires et c’est en cela que consiste l’irrégularité ! Sait-on où l’on irait avec ces subterfuges ? On entrerait dans une voie où tout serait possible, car enfin il n’est pas de cas où un gouvernement ne pût prendre, au moins provisoirement, dans le budget ordinaire pour suffire à toutes les entreprises. Le chef du dernier cabinet s’indignait l’autre jour que l’on rappelât le Mexique à propos de l’expédition tunisienne, et malheureusement cependant il y a plus d’une ressemblance. Plus d’une fois, en entendant M. Jules Ferry, on aurait cru entendre les ministres de l’empire. — Comment l’affaire du Mexique s’engageait-elle d’abord ? Pour la défense des intérêts de nos nationaux. Comment se développait-elle ? Par une série de surprises qui conduisaient à des faits accomplis. Lorsqu’on contestait la grandeur de l’entreprise mexicaine, les représentans de l’empire répondaient comme M. Ferry a répondu l’autre jour : « Ce ne sont point des choses de l’heure et du moment, ce sont des choses et des œuvres d’avenir. » Et cet argument des ministres impériaux reprochant aux orateurs de l’opposition de fournir des armes aux Mexicains de Juarez, il s’est reproduit l’autre jour.. M. Ferry a dit, lui aussi, à ses adversaires. « Ces dispositions, — contre l’expédition de Tunisie, — sont connues, escomptées. Croyez bien que ce monde arabe est au courant de tout ce qui se dit. » Faut-il donc recommencer toujours ? Faut-il, pour une entreprise qui a une bien autre importance pour nous, qui ne peut être abandonnée, renouveler les mêmes fautes, les mêmes procédés, et pour couvrir ces fautes et ces procédés invoquer des théories qui seraient la diminution des droits d’une nation libre ? Ce serait un étrange exemple de politique républicaine que le dernier cabinet laisserait en se retirant devant le pouvoir nouveau qui n’attendait que ces récens débats pour entrer en scène.

Et maintenant, en effet, dans cette succession d’expériences ministérielles qui, depuis trois ou quatre ans, forment la vie de la république, c’est le tour du ministère décisif, prédit, annoncé et appelé comme le ministère nécessaire. La place est libre. Le dernier cabinet, après s’être expliqué devant la chambre des députés, qui ne l’a ni congédié ni retenu, s’est définitivement éclipsé. L’homme du jour, M. Gambetta, a été immédiatement appelé par M. le président de la république et il a reçu tout pouvoir pour constituer une administration selon ses idées, selon ses vœux, pour choisir ses collègues, pour se faire lui-même président du conseil avec un portefeuille ou sans portefeuille. C’est un ordre nouveau qui commence ; c’est peut-être aussi une aventure ! Là est la question. Tout dépend évidemment de la composition du cabinet, du programme qu’on se propose de suivre ; mais c’est ici justement que la situation se complique.

Tant que le pouvoir n’est qu’une éventualité entrevue à distance, à l’horizon, dans une perspective encore indécise, tout est pour le mieux : on se laisse porter par le courant, par la popularité, par les flatteries. Le jour où il faut décidément dire ce qu’on veut, mettre la main à l’œuvre, la question change de face. Il s’agit d’aborder les points épineux, de choisir les hommes, de concilier des incompatibilités, de prévoir des antagonismes, de satisfaire des ambitions ; il s’agit de mettre au monde ce phénomène qu’on a longtemps appelé ou laissé appeler avec complaisance « un grand ministère, » — et il faut bien que cela ne soit pas aussi aisé qu’on l’avait dit, il faut bien que le dénoûment ne fût pas tout préparé comme on l’aurait cru, puisque la crise d’aujourd’hui ressemble ni plus ni moins à toutes les crises, puisque l’enfantement est assez laborieux. Voici déjà quelques jours que M. Gambetta a passés à délibérer, à négocier, à tâtonner, allant d’une combinaison à une autre combinaison. Tantôt, à ce qu’il parait, il aurait voulu réunir au gouvernement quelques-uns des membres du dernier cabinet, et même des anciens cabinets ; tantôt il est revenu à l’idée de former un ministère entièrement nouveau qui ne serait, en définitive, qu’une réunion de collaborateurs apprentis, de sous-secrétaires d’état agissant sous la direction unique et exclusive. Ah ! M. Gambetta commence peut-être à s’apercevoir que c’était bien plus commode d’être une grande influence au Palais-Bourbon, de dominer le gouvernement sans subir tous les jours les ennuis du gouvernement, d’avoir dans les cabinets successifs des représentans, des ministres qui vivaient par lui ou tombaient devant sa volonté. À l’heure qu’il est, c’est lui qui est le personnage dans l’embarras, le pouvoir à qui on demande compte de ses actions et de ses promesses, de ce qu’il fera ou de ce qu’il ne fera pas. Il faut qu’il se décide, et les difficultés qu’il éprouve ne laissent pas d’être un premier signe des contradictions de son esprit, des embarras bien autrement graves qu’il se prépare lui-même, selon toute apparence, dans le gouvernement et dans le parlement.

Ce qui est certain, c’est que, si le résultat définitif n’est plus forcément désormais que l’affaire de quelques heures, il y a déjà des indices qui laisseraient prévoir que ce ministère nouveau, fait plus que jamais sous une inspiration de parti, pourrait bien ouvrir pour le pays une ère laborieuse, agitée, et singulièrement dangereuse. Ainsi il n’est point douteux qu’au premier moment, M. Gambetta a eu la pensée d’offrir le ministère des finances à M. Léon Say, et il n’est point douteux non plus que l’accord a été impossible, que M. le président du sénat, en financier expérimenté et éclairé, a refusé d’entrer dans un cabinet arrivant aux affaires avec l’idée de soulever les problèmes les plus graves, notamment celui du rachat des chemins de fer. Il est également admis qu’un instant, M. de Freycinet, qui est tombé l’an dernier devant l’influence de M. Gambetta, a dû entrer dans le cabinet, aux affaires étrangères, et qu’il aurait cessé depuis de figurer parmi les ministres éventuels pour rester fidèle à ses opinions. Si M. Jules Ferry, par accident, a dû rester d’abord au ministère de l’instruction publique, il a été bientôt écarté. D’élimination en élimination, M. Gambetta se trouverait par conséquent ramené dans ses choix à des hommes qui sont prêts à tout accepter de lui ou dont il accepterait lui-même les idées. Les comparses ne manquent pas pour compléter la combinaison. Quant au programme, il découlerait naturellement de l’ordre d’idées dans lequel M. Gambetta a conçu ses choix. Si c’est le dernier mot, l’expérience ne va pas laisser d’être décisive.

Voilà donc, pour commencer, la révision constitutionnelle mise plus que jamais à l’ordre du jour, les institutions ébranlées, livrées à l’ardeur des controverses passionnées, le sénat mis en doute, menacé d’être dépouillé de ses droits, de son autorité en attendant d’être plus ou moins sommairement supprimé. Non content de livrer la constitution elle-même aux passions de parti, M. Gambetta se propose, bien entendu, de poursuivre avec plus de violence que jamais la guerre religieuse, et s’il a M. Paul Bert comme collaborateur à l’instruction publique, on peut s’attendre à voir l’esprit de secte dans ce qu’il a de plus étroit, de plus vulgairement fanatique, tenter un violent effort sur l’enseignement national. Ce n’est pas tout : on ne se bornerait pas à toucher aux institutions, à l’enseignement, à l’église, à la magistrature, qui n’est pas naturellement oubliée, — il y a un autre projet qui ne tendrait à rien moins qu’à une révolution des plus graves dans l’ordre économique et financier. On se proposerait, entre autres choses, sans parler de l’exécution des grands travaux publics, d’entreprendre le rachat des chemins de fer, au risque de charger l’état de 10 milliards de dette, de créer une véritable perturbation financière et de lancer la France dans la plus ruineuse des aventures. Il est certain qu’avec tout cela le programme est complet. Ébranler les institutions, provoquer les croyances religieuses, menacer la magistrature et l’enseignement sous prétexte de réformes, troubler tous les intérêts engagés dans les chemins de fer, c’est ce qui s’appelle bien commencer et se donner la tâche d’un « grand ministère. » Il faut bien faire quelque chose pour ses amis, dira M. Gambetta ; on ne peut avoir qu’à ce prix une majorité. Aura-t-il, comme il le croit, une majorité pour suivre cette politique, pour soutenir le ministère qu’il paraît disposé jusqu’ici à offrir au parlement et au pays ? C’est ce qui est fort douteux ; mais ce qui est clair dès aujourd’hui, c’est que, si M. Gambetta veut aller jusqu’au bout des projets qu’on lui prête, il peut s’attendre à des luttes où il trouvera bientôt devant lui la France elle-même.

Le monde d’aujourd’hui marche laborieusement à travers tous ces incidens qui s’appellent des élections, des crises ministérielles, des évolutions d’alliances, des entrevues princières et qui ressemblent parfois à des énigmes, qui peuvent prendre du moins un tour assez imprévu. Quel est décidément le caractère général, quelles seront les conséquences des élections qui viennent de s’accomplir en Allemagne pour le renouvellement du Reichstag ? Que va faire ce parlement élu d’hier et appelé à se réunir à courte échéance, d’ici à trois ou quatre jours ? Évidemment, sans parler de l’Alsace-Lorraine, qui reste une région à part dans l’empire et où les résultats du scrutin sont aussi nets que possible, les élections récentes de l’Allemagne ont dans leur ensemble une assez sérieuse signification. Elles révèlent, au milieu d’une certaine confusion si l’on veut, des déplacemens d’opinion, des antagonismes, des velléités de résistance et d’opposition qui peuvent préparer au gouvernement, au chancelier qui représente le gouvernement, de singulières difficultés parlementaires.

On a beau être un tout-puissant, un rabroueur de parlement, il faut s’entendre avec quelqu’un, il faut avoir un point d’appui, et c’est là justement la difficulté dans le nouveau Reichstag. En réalité, dans cette chaude bataille qui vient de se livrer, les opinions moyennes, avec lesquelles il est toujours plus facile de nouer alliance, sont les plus maltraitées. Les vieux-conservateurs et les conservateurs-libéraux, qui forment un bataillon toujours à la disposition de M. de Bismarck, reviennent moins nombreux qu’ils ne l’étaient dans le dernier parlement. Les nationaux-libéraux qui, sous l’inspiration et la direction de M. de Bennigsen, sont restés fidèles au chancelier, ont essuyé une véritable défaite ; ils sortent de la lutte singulièrement diminués. En revanche, les nationaux-libéraux dissidens, qui marchent avec M. de Forckenbeck, M. Lasker, qui ont fait acte d’opposition, se sont fortifiés ; ils ont gagné un certain nombre de sièges. Les progressistes et, à leur tête M. Richter, ont obtenu des avantages encore plus marqués. Les démocrates, les socialistes, à leur tour, ont eu quelques victoires et viennent de conquérir quelques nouveaux sièges dans le dernier ballottage. Enfin le groupe le plus compact, qui n’a pas beaucoup gagné numériquement, il est vrai, mais qui n’a rien perdu et qui garde toute sa force, c’est le centre catholique, habilement conduit par M. Windthorst. Le centre est toujours le plus gros bataillon, il compte plus de 100 membres, 110 membres à peu près, marchant d’un même pas : de sorte qu’au lendemain de ces élections, dans cette mêlée ou cette confusion de partis, M. de Bismarck peut se trouver réellement assez embarrassé. Il a même été atteint personnellement dans son fils, qui n’a pas pu se faire élire à Mulhausen, et, chose plus bizarre, M. de Moltke, malgré le prestige de sa glorieuse vieillesse, n’a pas moins échoué à Essen. L’aventure est assurément étrange et un peu imprévue.

Est-ce à dire que ces jeux de scrutin puissent avoir en Allemagne toute la portée qu’ils auraient dans un pays comme l’Angleterre, et que M. de Bismarck, dans un moment d’ennui superbe ou d’irritation, ait songé à se retirer devant cette manifestation d’opinion ? On l’a dit, sous le coup des élections on a exhumé ce fantôme de la démission de M. de Bismarck, et ce ne serait pas la première fois que le chancelier aurait menacé d’abdiquer. Il a répété assez souvent qu’il se sentait excédé des embarras qu’on lui créait ; mais il n’y a pas longtemps encore, il disait aussi « qu’un brave cheval devait mourir sous le harnais, » qu’on n’aurait pas raison de lui. Il n’a jamais caché qu’il cherchait sa force dans la confiance de l’empereur, et cette confiance n’est pas près de lui manquer. Il sait bien qu’il n’est pas un ministre soumis aux variations de la fortune parlementaire, qu’après avoir été le principal ouvrier de l’unité de l’empire, il en reste le gardien, comme M. de Moltke, en dépit des votes d’Essen, est destiné sans doute à rester jusqu’à sa dernière heure le major-général de l’armée allemande. Cette opposition qu’il rencontre d’ailleurs n’atteint pas en lui le représentant de l’empire, le chef de la diplomatie allemande ; elle n’atteint qu’une partie de sa politique intérieure, et il en sera quitte pour déployer une fois de plus ses talens stratégiques dans l’intérêt de ses projets économiques, de son monopole du tabac, de ses i assurances ouvrières, de son socialisme d’état. Ce ne sera pas à la vérité très facile, même pour un chancelier d’Allemagne ; mais il est bien de force à se tirer d’affaire. La question pour lui est de savoir comment il arrivera à se faire une majorité telle quelle, dont il ne lui est pas possible après tout de se passer. Avec ceux qui seraient disposés à le suivre en tout et partout, il n’aurait qu’une minorité qui ne le conduirait à rien si ce n’est à des défaites de tous les jours. Il ne peut pas se tourner de nouveau vers les libéraux avancés, aller jusqu’aux progressistes : les progressistes ont le privilège d’exciter particulièrement ses irritations ; il les appelait hier encore les plus grands ennemis de l’empire ; il quitte le parlement quand M. Richter prend la parole. La vue des progressistes lui rend le séjour de Berlin insupportable. Il n’a donc pour le moment d’autre tactique possible ou d’autre ressource que de rechercher l’alliance du centre catholique. Seulement il y a deux difficultés qui compliquent le problème. D’un côté, les hommes du centre, et à leur tête M. Windthorst, sentent assez les avantages de leur position pour faire leurs conditions, pour ne point donner leur appui sans avoir notamment des garanties complètes de pacification religieuse. D’un autre côté, ce système de guerre religieuse qui s’est appelé le Culturkampf, auquel il s’agit aujourd’hui de mettre un terme, est une affaire, non pas allemande, mais toute prussienne, et c’est à la Prusse de s’exécuter, de payer par une rétractation plus ou moins complète des lois de mai les frais de la réconciliation.

C’est là le nœud de la situation parlementaire. M. de Bismarck, depuis quelque temps déjà, s’est visiblement avancé dans cette direction, vers cette réconciliation. Il a donné des gages évidens, et par ce qu’il a fait pour le rétablissement des relations avec le Vatican, et par la nomination des évêques, par les facilités accordées à la réorganisation du culte catholique. Qu’il ne soit pas disposé à subir toutes les conditions, à « aller à Canossa » jusqu’au bout, pour ainsi parler, c’est possible ; il est parfaitement homme à s’arrêter brusquement si on prétendait lui faire une loi trop dure. Il n’est pas moins clair qu’il est pour le moment engagé dans cette voie, et ce qui fait supposer qu’il ne s’y est point engagé à la légère, c’est que, dans le fond, ses combinaisons parlementaires répondent à une certaine situation générale, c’est que ces nécessités intérieures, auxquelles il paraît obéir, se rattachent peut-être à un autre ordre de nécessités supérieures et plus universelles. En réalité, M. de Bismarck est aujourd’hui dans une phase conservatrice ou réactionnaire, peu importe le mot. Lorsque l’empereur Guillaume et le tsar Alexandre III se sont donné rendez-vous cet automne à Dantzig, ils ne se sont sûrement pas rencontrés pour se concerter sur les moyens de sauvegarder les intérêts libéraux dans les deux empires. Les rapports d’intimité que M. de Bismarck a réussi à renouer, qu’il se plaît à entretenir avec l’Autriche, sont d’un ordre tout conservateur. Si les trois puissances du Nord, malgré tout ce qui les divise, semblent, depuis quelque temps, assez disposées à se rapprocher, évidemment, c’est dans la pensée de se tenir en garde contre des perturbations nouvelles ; elles sont d’accord sur certains points, et ce n’est pas l’accession de l’Italie au système des cours de Vienne et de Berlin qui peut changer la nature d’une alliance formée pour maintenir la paix en Europe, on peut le croire, fondée aussi sur des nécessités de préservation, de défense commune contre des éventualités ou des dangers révolutionnaires. Quand donc M. de Bismarck, dans ses combinaisons parlementaires, s’éloigne des libéraux et se rapproche des conservateurs » des catholiques du centre, il ne fait qu’obéir à la logique de la situation qu’il a prise ; il suit pour ainsi dire le courant de ses préoccupations. Il ne s’enchaîne sûrement pas à un système ? il prétend s’en servir pour en tirer tout le parti possible dans l’intérêt de ses projets, en se réservant la faculté de toutes les évolutions utiles. Ce qui est certain, c’est qu’après avoir engagé toute sa politique dans un sens, comme il l’a fait, il ne pourrait plus facilement peut-être modifier d’un jour à l’autre sa stratégie, et les prochains débats du Reichstag, du parlement prussien, qui suivra de près, vont avoir cela de curieux qu’ils laisseront sans doute entrevoir avec plus de précision les idées de M. de Bismarck ; ils permettront de mieux distinguer comment le chancelier entend se tirer de cette crise du moment, quelle direction il se propose de donner aux affaires intérieures et extérieures de l’Allemagne.

Qu’en est-il, d’un autre côté, cependant, de ce voyage que le roi Humbert vient de faire à Vienne et qu’il n’a pas poussé jusqu’à Berlin, sous prétexte que ce serait inutile ou qu’une telle démarche pourrait être mal interprétée ? Sans nul doute le roi Humbert, avant de partir pour Vienne, était bien assuré d’être reçu avec une parfaite courtoisie à la cour de l’empereur François-Joseph ; il a trouvé de plus, à ce qu’il paraît, l’accueil le plus gracieux dans la population viennoise. La ville et la cour ont été d’accord pour fêter sa présence, pour lui rendre agréable son passage dans la capitale autrichienne. L’entrevue des souverains a même offert cette particularité que, pour la première fois, le roi et la reine d’Italie se sont rencontrés avec l’impératrice d’Autriche, qui est une sœur de l’ancienne reine de Naples, et qui s’était dérobée à l’éclat des visites échangées il y a quelques années entre l’empereur et le roi Victor-Emmanuel. Cette fois, tout s’est passé pour le mieux. Le roi Humbert n’a pu donc être que satisfait ; ses ministres, M. Depretis et M. Mancini, ont été aussi satisfaits que lui, et le ministre des affaires étrangères, M. Mancini, a même trouvé l’occasion d’épancher son contentement dans une conversation avec un journaliste de Vienne en déclarant que tous les partis en Italie, sauf une fraction minime, approuvent une politique de complet accord avec l’Autriche et l’Allemagne pour « assurer la paix universelle. » Les Italiens, à leur tour, se sont réjouis de l’accueil fait à leur roi et ils se sont hâtés de célébrer un événement auquel leur imagination attribuait déjà peut-être une importance et des conséquences un peu démesurées ; mais au moment où les Italiens s’applaudissaient du voyage royal à Vienne comme d’un coup de maître de leur diplomatie, voici un incident malencontreux qui a failli tout gâter, un incident où le télégraphe, qui n’en fait jamais d’autres, a eu son rôle. Le chef de section aux affaires étrangères de Vienne, M. de Kallay, qui dirige la diplomatie autrichienne depuis la mort du baron Haymerlé, aurait déclaré, dit-on, devant la délégation hongroise, que ce voyage du roi Humbert était dû exclusivement à l’initiative italienne et qu’il était incompétent pour en expliquer les motifs. M. de Kallay aurait ajouté que, dans sa situation intérieure et extérieure, l’Italie avait du principalement considérer son propre intérêt, que pour l’Autriche elle « n’avait rien à demander à l’Italie et rien à craindre d’elle. » Chose tout aussi significative ! le comte Andrassy lui-même aurait approuvé et confirmé les paroles de M. de Kallay en disant à son tour, qu’après tout les irrédentistes étaient plus dangereux pour la monarchie italienne que pour l’Autriche. C’était singulier au lendemain de la visite de Vienne, et fait pour tempérer les illusions italiennes. Heureusement le télégraphe s’est chargé de se rectifier lui-même en transmettant une autre version des discours de M. de Kallay et du comte Andrassy. Les paroles ont été revues, corrigées et atténuées ; la pensée elle-même n’a peut-être pas beaucoup changé, parce qu’en définitive elle est assez conforme à la réalité des choses, et ce qui reste vrai ou très vraisemblable, c’est que, s’il y a eu un échange de courtoisies sincères entre les souverains à Vienne, le voyage du roi Humbert n’a pu conduire à aucun acte sérieux et précis.

Au fond, que se sont proposé les Italiens par une démarche qui n’aurait eu rien que de naturel et de simple dans d’autres circonstances et qui a pu paraître un peu affectée aujourd’hui ? S’ils ne veulent que concourir au maintien de la paix universelle, selon le mot de M. Mancini, c’est à coup sûr le meilleur des sentimens : ils n’ont qu’à joindre leurs efforts à ceux de toutes les puissances qui, indistinctement, incontestablement aujourd’hui, désirent la paix, et une démonstration d’apparat était peut-être inutile. S’ils se sont promis quelque appui pour des desseins moins avoués, comme le laisseraient croire parfois leurs projets d’armemens, ils pourraient être les dupes d’une illusion ; ils ne trouveraient probablement dans l’alliance austro-allemande qu’un appui tout défensif, une garantie contre des agressions qui ne les menacent d’aucun côté, et ce qu’il y a de plus grave, c’est que, pour se mettre en garde contre des menaces extérieures qui n’existent pas, ils seraient obligés de commencer par aliéner jusqu’à un certain degré, sur certains points, leur politique intérieure. Ce serait du reste curieux et édifiant de voir l’évolution conservatrice italienne conduite par un ministère de la gauche ! À parler franchement, l’erreur des Italiens est de mettre parfois trop de raffinemens dans leurs combinaisons et de ne pas voir que, dans une situation où ils n’ont rien à craindre, la meilleure politique pour eux est de s’occuper de leurs affaires, du développement moral, économique de cette patrie italienne qui a besoin de leurs efforts, de leur sagesse, bien plus que d’alliances mystérieuses.

Ch. de Mazade.