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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1854

Chronique n° 542
14 novembre 1854


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.


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14 novembre 1854.

Il n’est personne aujourd’hui en Europe dont le regard ne reste obstinément, invinciblement fixé sur ce coin de terre orientale où s’agite la grande question du moment. Aussi quoi de plus émouvant ! quoi de plus propre à saisir l’attention universelle ! Parmi ces forces qui sont en présence et qui se heurtent chaque jour, sans compter les soldats de la Turquie, il y a les armées de trois des plus puissantes nations du monde. Le point qu’on attaque et que défend l’armée du tsar, c’est une place lentement créée, fortifiée par une longue préméditation d’une manière formidable ; c’est l’œuvre de prédilection de la politique russe dans la Mer-Noire ! Et cette citadelle elle-même, prix d’un combat acharné, cette citadelle de Sébastopol ne laissera que des ruines au vainqueur ! Tout contribue, comme on voit, à rehausser les événemens actuels de la Crimée, — et la nouveauté d’une telle guerre, et la grandeur du but, et l’importance des forces qui se mesurent, et les sanglantes péripéties qui accompagnent cette lutte, qui précèdent le dernier assaut livré à Sébastopol. Chercher à rabattre de l’énergie de la défense, à rabaisser les efforts des Russes, ce serait d’un singulier et bien étroit patriotisme ; — ce serait rabaisser en même temps les efforts et l’héroïsme des armées assaillantes. La vérité est que les Russes soutiennent la lutte avec une courageuse ténacité ; ils multiplient les diversions et les tentatives pour briser ce réseau de fer et de feu qui les enveloppe, et qui se resserre de plus en plus autour de la ville assiégée. Ils défendent Sébastopol mieux qu’ils n’ont attaqué Silistria. On voit qu’il s’agit d’un des plus inaccessibles asiles de leur puissance. Seulement, quelque désespérée que soit la résistance de l’armée russe, la vigueur de l’attaque égalera ici la vigueur de la défense, elle la surpassera par un dernier effort, nous n’en doutons pas, et les trois drapeaux victorieux iront flotter sur les murs de Sébastopol, comme ils flottent déjà sur les positions environnantes, chaque jour rapprochés du but poursuivi par nos soldats. Nous touchons donc, on peut l’espérer, au dénouement, non certes de la campagne, mais de cet épisode de la campagne, — le siège de Sébastopol, — auquel ont coopéré les flottes et les armées de terre, qui, indépendamment des opérations régulières, compte jusqu’ici plusieurs combats, et qui ne fera qu’attester une fois de plus la puissance des armes réunies de la France et de l’Angleterre. La dernière bataille qui vient d’être livrée le 5 novembre, quelque sanglante qu’elle ait été, quelque chèrement qu’il ait fallu acheter la victoire, ne peut par son issue même que confirmer cette espérance et hâter le dénouement.

Il eût été plus commode indubitablement pour nos généraux de pouvoir annoncer dans leurs bulletins un succès rapide, instantané, comme l’on s’en était fait un moment l’illusion. Malheureusement les opérations de la guerre ne se règlent pas sur les illusions et les impatiences de l’opinion : elles ont leurs conditions qu’il n’est au pouvoir d’aucun courage d’éluder, et ces conditions sont particulièrement laborieuses autour de Sébastopol, selon l’aveu du général Canrobert. Il y a des travaux de siège à poursuivre, des tranchées à ouvrir, un investissement méthodique à accomplir, et en même temps il faut toujours se tenir prêt à combattre, à repousser les sorties et les attaques combinées pour entraver le siège. Les armées alliées ont vigoureusement pourvu à tout dans leur situation difficile. Elles ont poussé leurs travaux et elles ont combattu, serrant chaque jour la place de plus près et opposant une fermeté en définitive invincible aux diverses tentatives dirigées contre elles par l’armée russe. C’est dans les premiers jours du mois dernier, après la bataille de l’Aima, que commençait le siège de Sébastopol, on s’en souvient. Le 17 octobre, les travaux étaient assez avancés pour que le bombardement pût s’opérer, et il s’exécutait par une première attaque combinée des flottes du côté de la mer et des armées de terre. Depuis ce moment, on peut le dire, la lutte est engagée corps à corps entre l’armée de siège et la place. Le feu répond au feu jusqu’au jour où la brèche ouvrira un passage à nos soldats et où l’assaut décidera des destinées de la ville. Que les pertes des Russes aient été jusqu’ici considérables, cela n’est point douteux malgré les efforts du prince Menchikof pour pallier le mal dans ses bulletins. Nous n’avons point certes à énumérer les forts ou les batteries réduits au silence, pas plus qu’à évaluer le nombre des morts ou des blessés. Parmi ceux-ci, du côté des Russes, on compte seulement deux des principaux chefs militaires, les amiraux Kornilof et Nachimof, qui par une coïncidence étrange avaient été, l’an dernier, les exécuteurs de l’affaire de Sinope.

Quelle était pourtant la force réelle de la garnison de Sébastopol ? Qu’était devenue la masse de l’armée russe dans la Crimée ? De quels renforts avait-elle pu s’accroître ? Il était difficile de le savoir dans les premiers jours du siège. La tactique du prince Menchikof, qui paraît consister à harceler les alliés, à essayer de les attirer hors des positions puissantes qu’ils ont prises, a commencé de se révéler dans une attaque dirigée par le général Liprandi contre Balaclava. Il y avait en avant de la ligne de défense de Balaclava quelques redoutes gardées par les Turcs, lesquels n’ont point été, à ce qu’il semble, très-solides, n’étant pas d’ailleurs très-nombreux. Ces redoutes ont été emportées facilement par les Russes, et il a fallu un effort énergique des Anglais, appuyés à propos par la cavalerie française, pour rétablir les choses, de telle sorte que si le général Liprandi ; est resté en possession de quelques canons, il n’est pas resté maître du terrain. C’est tout ce qu’on peut conclure de cette affaire du 26 octobre, qui par son résultat n’avait rien de décisif. La véritable bataille qu’on devait attendre avant d’en venir à un assaut, c’est celle qui vient d’être livrée le 5 novembre sous les murs de Sébastopol même. L’armée russe, grossie cette fois de tous les renforts qui lui sont venus du Danube ou des provinces méridionales, ayant pour stimulant la présence des grands-ducs Michel et Nicolas, a attaqué l’armée anglaise dans ses position devant la place. Une partie de l’armée française est accourue pour prendre part au combat, et ce choc terrible s’est prolongé un jour entier pour finir par la retraite des Russes, qui ont éprouvé une perte de huit à neuf mille hommes. D’un autre côté, la garnison de Sébastopol tentait en même temps une sortie qui a été vigoureusement repoussée, et ici encore les Russes ont perdu un millier d’hommes. Ainsi, sur ces divers points, l’action se dénouait par un nouveau et sérieux succès pour les alliés. Malheureusement la longueur et l’acharnement de la lutte, les pertes mêmes des Russes indiquent assez ce que cette victoire a pu coûter à nos armées. Quelle sera maintenant la conséquence de cette bataille ? Hâtera-t-elle l’assaut ? N’est-elle que le prélude de tentatives nouvelles de la part des Russes pour chercher dans leur défaite même à prolonger la défense ? Quel que soit le résultat, quelques épreuves qu’aient encore à supporter ensemble les soldats de la France et de l’Angleterre, on ne peut détourner le regard de ce théâtre sanglant et glorieux sans observer la généreuse et virile émulation de ces deux armées, mettant en commun leurs qualités diverses : l’une son entraînante vigueur, l’autre son inexpugnable solidité. Chefs et soldats rivalisent d’intrépidité sous le feu, et comme ils s’entr’aident dans le combat, ils se rendent une justice mutuelle, sans songer à diminuer les services qu’ils se doivent. C’est là ce qu’on a pu toujours remarquer dans les rapports des généraux. Autrefois Anglais et Français apprenaient ce qu’ils valaient en se combattant ; aujourd’hui c’est en soutenant la même cause, le même droit, en se mêlant pour ainsi dire sous le même drapeau, qui est celui de la civilisation occidentale.

La politique de l’Angleterre et de la France heureusement est claire comme le jour. Après avoir inutilement essayé de tous les moyens de transaction diplomatique, de tout ce qui pouvait préserver la paix du monde, elle se résume aujourd’hui dans l’action, dans une action énergique et décidée. Nous plaignons l’Autriche, qui dans ses manifestations officielles ne juge point autrement la situation, de se sentir encore retenue dans les liens d’une politique différente. Nous ne savons s’il faut plaindre beaucoup la Prusse d’en être toujours à s’interroger sur ce qu’elle doit vouloir et sur ce qu’elle doit faire. Quant à l’Allemagne prise dans son ensemble, quelle est sa politique ? Est-il survenu quelque fait propre à l’éclaircir ? L’Allemagne, il faut l’espérer, aura une opinion sur la question d’Orient, quand la guerre sera finie. En attendant, sa politique ressemble un peu, en vérité, à quelqu’une de ces forêts noires où il est assez difficile de se retrouver et d’apercevoir la lumière. À travers cette confusion et cette obscurité, la question essentielle évidemment, celle qui doit décider du système de conduite des états germaniques, c’est la question des rapports entre l’Autriche et la Prusse. Les deux grandes cours allemandes sont-elles arrivées à un degré de dissidence complète ? Sont-elles au contraire sur le point de s’entendre de veau ? On a pu le remarquer récemment, il est impossible de différer plus que ne le faisaient les deux principaux cabinets de l’Allemagne dans leur manière d’envisager la crise actuelle et les devoirs de leur propre politique. Autant la Prusse employait d’efforts de subtilité et de zèle à compromettre l’Autriche dans son immobilité, autant la cour de Vienne mettait de netteté et d’insistance à affranchir sa situation des inextricables entraves qu’on cherchait à lui créer. Si rien n’est venu changer en fait l’attitude expectante que l’Autriche a prise depuis l’origine, et d’où elle n’est point matériellement sortie encore, elle ne soutenait pas moins avec une ferme décision les quelques principes essentiels qui la mettent en communauté de vues et de politique avec les cabinets de l’Occident. Elle répudiait hautement cette situation étrange d’une puissance qui d’avance se lie les mains et se condamne à l’inaction dans une affaire où tous ses intérêts sont engagés. Elle maintenait son droit d’agir et d’intervenir par les armes contre la Russie à son jour et à son heure. Elle restituait à son occupation des principautés son vrai caractère, qu’on dénaturait en transformant cette occupation en une neutralité armée. Elle interprétait enfin la convention du 20 avril dans le sens le plus large, celui d’une coopération éventuelle de l’Allemagne à la guerre. Il y a peu de jours encore, dans une dernière dépêche du 23 octobre au cabinet de Berlin, M. de Buol résumait ces considérations principales propres à définir nettement la situation du gouvernement impérial, en insistant pour que la Prusse comprît ses devoirs dans toute leur étendue. Qu’en faut-il conclure ? C’est que, s’il y a un rapprochement véritable entre les deux cours allemandes, ce ne saurait être sans doute par suite d’un désaveu que l’Autriche infligerait à ses déclarations précédentes, à une politique qu’elle a si récemment et si catégoriquement professée.

Est-ce de la Prusse que viendraient les concessions ? La Prusse n’est point, à ce qu’il paraît, à bout de médiations et d’interventions, qui l’engagent, il est vrai, aussi peu que possible. Le cabinet de Berlin a donc imaginé un dernier expédient, terme suprême de sa puissante initiative. Il a tenté un dernier effort à Saint-Pétersbourg pour faire accepter par le tsar les quatre garanties dites du 8 août, et en même temps il s’adressait à Vienne pour obtenir du cabinet impérial l’engagement de se contenter désormais de ces garanties. Il sollicitait de l’Autriche une conduite sage, inoffensive, en un mot de nature à ne point inquiéter la Russie sur le Pruth, moyennant quoi il n’était pas loin d’entendre la convention du 20 avril d’une manière un peu plus large relativement aux éventualités qui pourraient naître encore de l’occupation des principautés. En définitive, la cour de Berlin demandait au cabinet de Vienne ce qu’elle lui a toujours demandé, — de l’imiter, de ne rien faire dans le présent et de s’engager à ne rien faire dans l’avenir. Nous ne savons au juste ce qu’a répondu l’Autriche. La réponse cependant paraît bien simple, elle est dictée par le bon sens, et c’est probablement celle qui a été faite. Quant aux garanties du 8 août, comment déclarerait-on immuables des conditions de paix déterminées, lorsque la guerre est dans tout son feu, lorsqu’elle peut d’un instant à l’autre changer la face des choses ? N’y a-t-il pas une puérilité singulière à venir solliciter ces engagemens, qui consisteraient à dire d’avance à l’agresseur le prix auquel il peut troubler le repos du monde pendant des années, quelles que soient les chances de la guerre ? D’ailleurs que sont ces garanties en elles-mêmes ? Elles sont, qu’on nous passe le terme^ le sommaire d’un livre qui reste à écrire ; ce sont des principes généraux qu’il s’agit d’interpréter, de commenter, et dont l’interprétation peut varier étrangement suivant les circonstances. La Prusse, qui se rattache aujourd’hui avec une ardeur si nouvelle à ces garanties, est-elle en mesure de dire comment les entendrait la Russie, comment elle les entend elle-même ? Si l’Autriche, pour sa part, a une interprétation à donner de ces conditions, il n’est point douteux que ce ne sera point celle de la Russie et de la Prusse ; ce sera plutôt celle des puissances avec qui elle les a stipulées. Quant à un engagement nouveau de la part de l’Autriche de garder indéfiniment dans les principautés une position strictement défensive vis-à-vis de la Russie, la réponse, ce nous semble, est dans toutes les communications diplomatiques du cabinet de Vienne depuis deux mois.

C’est ainsi que la Prusse arrive toujours trop tard. Il faudrait bien cependant dégager le dernier mot de tous ces faux-fuyans de la politique prussienne. L’empereur Nicolas acceptât-il aujourd’hui les conditions du 8 août, dans le cas où les puissances occidentales ne les trouveraient plus suffisantes, comme cela est fort probable, la Prusse se rangerait-elle du côté de la Russie ? Elle se croira fondée, dira-t-on, à se renfermer plus que jamais dans la neutralité, et c’est là peut-être le grand mot de l’énigme. Soit donc, la lutte continuera entre les puissances occidentales et la Russie, et la Prusse restera neutre ; mais comme le cabinet de Berlin a solennellement déclaré dès l’origine que les intérêts de l’Allemagne étaient engagés dans la guerre actuelle, si à la paix il n’est point tenu compte de ces intérêts, la Prusse se résignera-t-elle, ou bien songera-t-elle alors à couvrir de son épée ce qui ne vaut point aujourd’hui à ses yeux une active intervention ? Telles sont les dernières conséquences de la politique prussienne : elle aboutit à un non-sens ou à une véritable abdication du rôle d’une puissance sérieuse. C’est en quoi justement la politique autrichienne diffère de la politique de la Prusse. L’Autriche a maintenu sa liberté d’action, son droit d’intervenir ; il lui reste à user plus complètement de ce droit et de cette liberté. Ce n’est point seulement son intérêt, c’est l’intérêt de l’Allemagne tout entière, qui marchera là où elle apercevra une pensée résolue. On a vu récemment ce qu’a produit un peu de décision du cabinet de Vienne : la plupart des états secondaires se montraient disposés à suivre l’Autriche. Un moment d’incertitude ne ferait aujourd’hui que rejeter l’Allemagne dans ses fluctuations, en la livrant aux directions et aux conseils vulgaires.

La question est nettement posée aujourd’hui au-delà du Rhin entre ceux qui ne veulent rien faire, prêtant ainsi indirectement leur appui à la politique russe, et ceux qui veulent assurer à l’Allemagne un rôle digne d’une grande puissance dans les complications actuelles. Cette question, c’est le cabinet de Vienne seul qui peut la résoudre, et nous doutons fort que les récentes pérégrinations diplomatiques du premier ministre de Saxe et du premier ministre de Bavière puissent avoir une bien sérieuse influence. N’importe, M. de Beust et M. von der Pfordten, pour peu qu’on se veuille prêter à leur illusion, n’en sont pas moins depuis quelque temps les deux Atlas de la politique allemande, ils se sont de leur chef institués les messagers de toute sorte de combinaisons, cachant dans leur portefeuille la paix et la neutralité de l’Allemagne, mais en réalité trop semblables à l’éternelle mouche du coche. Nous ne parlons pas de M. de Beust, dont l’ambition parait se borner à bien servir la Russie, et qui s’est donné une assez bizarre importance ; mais M. von der Pfordten n’a point, que nous sachions, le même genre d’ambition. Il vise à stipuler pour les états secondaires de l’Allemagne ; il est allé de Berlin à Vienne, et on s’est généralement demandé quel était le secret de cette mission, sans laquelle le monde allait sans doute péricliter ! Nous inclinerions fort à penser que M. von der Pfordten n’avait de mission d’aucune espèce, qu’il n’avait d’autre mission que celle qu’il s’était donnée à lui-même, d’aller visiter les cours de Prusse et d’Autriche. Tout au plus le président du conseil de Bavière a-t-il pu se faire à Vienne le défenseur officieux des propositions récemment émanées de Berlin, et s’il l’a fait, il a certainement reçu la réponse qui a été adressée à la Prusse elle-même. Que si M. von der Pfordten a jugé à propos d’élever la question des états secondaires, il est à croire qu’il aura su promptement à quoi s’en tenir ; — après quoi il sera revenu à Munich, et il aura sauvé l’Allemagne ! Pour tout dire, si le premier ministre de Bavière eût été un homme d’état sensé, pratique et net, il ne serait point allé peut-être à Berlin et à Vienne, où on ne l’appelait pas et où il n’avait rien à faire ; mais il se serait montré prêt à toute intervention sérieuse et utile de l’Allemagne. C’est là du reste le problème qui ne cesse de peser sur la politique germanique jusqu’au jour où elle se dessinera, bien que tardivement, dans une question qui est celle de tous et pour laquelle meurent chaque jour les soldats de l’Occident, sans que l’Allemagne soit intervenue autrement que par des protocoles inutiles, des traités controversés et des dissidences intérieures.

Ainsi, de jour en jour, les affaires générales de l’Europe se montrent sous Jieurs aspects divers. Les armées concentrées en Crimée combattent sur cette sorte de promontoire de l’Euxin, devenu le théâtre d’un choc gigantesque ; la diplomatie, là où elle peut trouver sa place encore et renouer ses fils mille fois rompus, la diplomatie s’agite en se croyant fort habile, et en n’étant qu’impuissante. En un mot, c’est une situation qui suit son cours avec ses incidens, ses perspectives, ses incertitudes, parfois ses contradictions, et cela suffit pour tenir le sentiment public attentif et inquiet. On ne doute pas du succès prochain de nos armes devant Sébastopol ; on en mesure mieux peut-être le prix et la portée réelle. S’il y a eu à l’origine des esprits peu accoutumés à considérer la gravité des choses, ou trop prompts à l’illusion, qui ont imaginé qu’une telle guerre pouvait se dénouer par une campagne heureuse, par un coup de foudre, le nombre en est considérablement réduit, pensons-nous. Ce que les plus clairvoyans ont toujours aperçu, la masse de l’opinion commence à le pressentir : c’est que nous sommes dans une crise dont la durée sera probablement proportionnée à sa gravité et aux intérêts qu’elle embrasse, comme aussi à la puissance des nations engagées dans la guerre. Et alors naturellement on en vient à se demander quelles seront les conséquences de cette lutte formidable, par quelles phases elle devra passer encore, quelle sera son influence sur l’ordre général des événemens, sur le commerce, sur l’industrie, sur toutes ces questions d’approvisionnement public et d’alimentation que l’infidélité des saisons rend parfois plus pressantes. On entrevoit les efforts nouveaux, les difficultés, les charges, les sacrifices inhérens à une guerre prolongée. Il ne faut point s’étonner de ces dispositions partout où elles existent, en France comme en Angleterre ; elles naissent du plus simple instinct de conservation et de prévoyance, et il y a moins à les combattre qu’à les éclairer et à les diriger. Quoi qu’il en soit, c’est sous l’empire de cette préoccupation unique que nous entrons dans cette saison d’hiver, où renaissent d’habitude et la vie sociale et la vie politique intérieure, — vie peu accidentée toutefois, et où il n’y aurait à noter aujourd’hui que la nomination de M. le comte de Morny à la présidence du corps législatif. Parce que tous les esprits cependant sont tournés vers un but unique, qui est devenu la grande affaire de l’Occident, parce que ce qui reste d’attention s’absorbe sans effort dans les questions matérielles, parce que dans le domaine des choses politiques rien ne remue et ne s’agite, ce ne serait point un motif de croire qu’il n’y ait aucune place, au sein de cette société française toujours si prompte à se réveiller, pour une certaine vie morale et intellectuelle qui retrouve naturellement sa puissance et son attrait. La vie intellectuelle peut avoir ses trêves, ses intermittences, ses éclipses ; elle a aussi ses momens où l’on sent que le goût des choses de l’esprit survit, et où un intérêt nouveau s’attache à un livre bien inspiré, à un discours généreux, à une manifestation élevée et pure. C’est cet intérêt qui rassemblait l’autre jour à l’Institut tout un monde illustre ou choisi, et qui faisait une sorte d’événement de la réception de Mgr l’évêque d’Orléans à l’Académie française. M. Dupanloup était le premier évêque élu depuis longtemps ; il venait, si l’on nous passe le mot et comme on l’a dit d’ailleurs, renouer l’alliance de l’épiscopat et de l’Académie. Or sa présence seule dans l’enceinte de l’Institut réveillait naturellement toute sorte de questions qui sont devenues le plus singulier aliment de polémique. Quelles sont justement les conditions de cette alliance des lettres et de l’église ? quelle part fait l’église aux lettres humaines ? comment les considère-t-elle dans leur essence, dans leur but, dans les diverses périodes de leur histoire ? Questions bien simples, peut-on dire ; elles ne sont pas si simples, puisqu’elles ont été si étrangement dénaturées, puisqu’on s’est trouvé soulagé et charmé à la fois par la parole persuasive de M. Dupanloup, venant offrir une pensée de bon sens enveloppée de grâce et d’éloquence. Il y a par malheur des esprits qui ne s’arrêtent point sur la pente d’un paradoxe ou d’une idée extrême. Le christianisme luit sur le monde, diront-ils ; il est l’essence et la loi de la civilisation. Pourquoi aller demander au paganisme son éloquence, sa poésie, sa littérature ? La raison est bien claire, c’est qu’Homère et Virgile ne sont point seulement des païens ; ils sont de grands esprits exprimant quelques-unes des vérités les plus instinctives et les plus naturelles de l’âme humaine, et par là ils ne s’adressent pas seulement à l’homme d’un temps, ils s’adressent à l’homme de tous les âges et de toutes les civilisations. M. Dupanloup n’est point heureusement de ces esprits qui entendent abolir l’antiquité comme une école de corruption. Bien loin de proscrire le génie d’Homère et de Platon, il veut recueillir, partout où il les trouve, tous ces fragmens épars de la lumière immortelle. Bien loin de rabaisser sans cesse l’intelligence et la parole humaine, il les relève et les honore comme ce qu’il y a de plus grand après la parole de Dieu. Sans manquer à son caractère et à sa mission, Mgr l’évêque d’Orléans a pu parler des lettres antiques avec le sentiment épuré, avec la douceur pénétrante de Fénelon, qu’il semblait rappeler. Si l’on observe bien ce qu’il y a surtout de remarquable dans le discours de M. Dupanloup, ce qui lui a donné ce caractère d’un événement qu’on s’est plu à lui attribuer, c’est ce grand et sincère esprit de tolérance qui l’anime, cette bonne grâce évangélique qui cherche ce qui rapproche et non ce qui divise, qui ne livre pas le sanctuaire, mais qui l’ouvre à tout ce qui peut légitimement y pénétrer. M. Dupanloup a fait même une spirituelle application de cet esprit de tolérance au sujet de son prédécesseur, M. Tissot, avec lequel il serait parvenu à s’entendre, dit-il, ne fût-ce que sur un vers de Virgile, sauf à marcher par là vers un accord plus parfait. Mgr l’évêque d’Orléans d’ailleurs n’a point voulu recevoir le baptême académique sans entrer tout de suite dans les devoirs de son rôle, et il s’est livré à la plus ingénieuse dissertation sur la grammaire et le dictionnaire, qu’il appelle les deux colonnes de la société. M. Dupanloup allait peut-être un peu loin, car enfin l’une de ces colonnes, le dictionnaire, n’existe point encore ; l’Académie s’en occupe à loisir. Il n’en reste pas moins une grande vérité dans cette idée : c’est que les altérations de la langue sont le symptôme d’altérations bien autrement profondes. Quand on ne s’entend plus sur les mots, c’est qu’on ne s’entend plus sur les choses. M. Dupanloup a parcouru ainsi bien des sujets, multipliant les traits éloquens ou les aperçus pleins de finesse, et ne laissant partout qu’une impression dont M. de Salvandy s’est fait l’organe à son tour en le recevant au nom de l’Académie.

C’est donc une journée heureuse pour l’intelligence et pour les lettres, relevées au nom même de la foi religieuse et ramenées aussi à leur mission supérieure, qui est d’éclairer ou d’émouvoir les âmes par l’expression du vrai, du beau et du bien. Qu’on étende, qu’on multiplie ou qu’on renouvelle cette expression, le champ est assez vaste ; par malheur il n’a pas toujours la même fécondité, et c’est assurément un des phénomènes littéraires les plus remarquables aujourd’hui que l’indigence de la poésie ou l’insignifiance de ce qui prend trop souvent ce nom. Quoi ! nous objecte-t-on parfois en ayant soin de nous indiquer des volumes nouveaux, les livres manquent-ils ? Il en est de tous les titres et de tous les genres. Il y a des poésies religieuses et des poésies sociales, des poésies mélancoliques et des poésies cavalières, des poésies humoristiques et des poésies champêtres. Oui, sans doute, il y a toutes ces poésies ; il n’y manque qu’une chose : c’est l’inspiration et l’originalité, c’est-à-dire la poésie elle-même. Nous assistons au dernier résultat du mouvement de rénovation accompli il y a trente ans. Dans son premier essor, ce mouvement a produit des œuvres qui ont conservé leur jeunesse et leur puissance émouvante. De déclin en déclin, d’imitation en imitation, il n’est plus resté qu’un vain assemblage de mots, le bruit assoupissant des antithèses, les lieux-communs d’une sensibilité factice, le puéril mélange de toute sorte de couleurs et d’images. Bien des vers contemporains ressemblent à un écho lointain et affaibli, où on ne reconnaît plus le son primitif. Aussi n’y a-t-il pas entre eux souvent une différence sensible ; il sont empreints d’une désespérante uniformité. Ce n’est pas que quelques-uns de ces vers n’aient par instant de la grâce, de la facilité ; mais ceux-là mêmes ne font d’habitude que reproduire ce qui a reçu déjà une expression plus puissante, et en répétant une strophe nouvelle, on retrouve parfois dans sa mémoire la strophe ancienne qui lui a donné naissance.

Ainsi sont une foule de ces livres, qui voient le jour pour disparaître avant même les feuilles d’hiver. Dans les pages qu’il met sous le titre d’Amour et Poésie, M. Éliacin Greeves ne dépasse point les limites d’une inspiration intime, gracieuse et peu nouvelle. Il n’en est point tout à fait de même des Bordelaises ou Poésies de Jacques Durand, publiées par M. Théodore Durand. L’auteur mêle un peu tous les tons ; il fait des vers aux amis du progrès, sur la guerre d’Orient, à Amelina Ninette ou sur une étude de corps, donnant une suffisante idée de l’incohérence de sa poésie. Quant à l’auteur de la Plume et l’Épée, Mme Claudia Bachi, il semble parfois qu’elle veuille suivre les traces de M. de Musset, comme dans le conte du Quatrain ; puis son esprit s’échappe au hasard vers un autre ordre d’inspirations, et le livre finit par une série de pensées morales qui ne manquent pas quelquefois d’une certaine vigueur, sans atteindre à un relief bien original. Il est cependant un de ces livres qui, en se présentant sans prétention, en affectant même l’absence de toute prétention, contient plus d’un vers qui n’est point vulgaire. Il porte ce simple titre : Rimes légères, Chansons et Odelettes. L’auteur a, dit-on, un nom connu dans la poésie, et s’il en est ainsi, on ne saurait certes imaginer un plus frappant contraste que celui de ces vers nouveaux et du mode énergique des ïambes ou du Pianto. Comme le dit l’auteur, les Rimes légères sont quelques petites fleurs cueillies çà et là dans une heure de caprice et d’oubli. Le poète s’est fait à lui-même une petite anthologie placée sous l’invocation d’Anacréon. C’est ici au surplus le seul point par lequel l’auteur des Odelettes rappelle le poète grec. Il a beau affecter la forme antique, on retrouve l’inspiration toute moderne dans les meilleurs de ces fragmens, notamment dans le plus remarquable peut-être, les Bords de la Mer. Il ne faudrait point d’ailleurs attacher plus d’importance que ne fait l’auteur lui-même à ces chansons légères : c’est un badinage d’imagination. Il reste à retrouver la véritable source d’où jaillira une poésie nouvelle, originale par l’expression comme par la force des sentimens et des inspirations.

Que les lettres parcourent toutes les phases ordinaires de déclin ou de rajeunissement, c’est l’œuvre de l’esprit critique de les suivre dans leurs transformations ; elles ont aussi un côté plus saisissant pour ainsi dire, quand on les observe de près, quand on considère combien d’hommes elles voient passer, qui les quittent ou reviennent vers elles, selon le hasard d’une carrière agitée. Récemment encore il mourait ici, à Paris, un homme qui était un diplomate aujourd’hui, et qui compta, il y a vingt ans, parmi les écrivains les plus brillans, mêlé à toutes les polémiques de la politique et de la littérature : c’est M. Loève-Veimars, qui entre deux missions dans l’Amérique du Sud est venu finir tristement parmi nous. Esprit pénétrant et actif, plein de souplesse et de ressources, M. Loève-Veimars avait produit plus qu’on ne pourrait dire. C’est lui qui avait popularisé en France les contes d’Hoffmann. Dans cette Revue surtout, il fut un temps où M. Loève-Veimars multipliait son activité, suivant avec une sagacité singulière et un instinct rare tous les mouvemens de la politique, toutes les crises ministérielles ou parlementaires ; et comme il avait un esprit prêt à tout, un trait rapide et net, il faisait de ses récits périodiques des tableaux pleins d’animation. Une de ses plus remarquables études fut sur la Russie, et elle n’a point encore perdu son intérêt. M. Loève-Veimars avait quitté la vie littéraire pour la diplomatie en 1840, et il avait porté dans sa nouvelle carrière toutes les ressources de son intelligence. C’était un de ces hommes, on peut le dire, qui sont faits pour toutes les situations. Il était récemment à Caracas comme chargé d’affaires, et il allait partir pour Lima au moment où une mort prématurée est venue éteindre ce vif esprit, qui a tant semé de sa verve un peu partout, et qui ne laisse peut-être qu’un livre, recueil de quelques-uns de ses articles, — le Népenthès. Bien que devenu diplomate et livré à d’autres travaux, M. Loève-Veimars n’en a pas moins sa place dans ce mouvement confus de la génération émancipée en 1830, et il a laissé son souvenir particulièrement ici même, où il a pu observer l’histoire contemporaine à une époque plus agitée pour la France, et qui ne l’était pas moins pour l’Espagne, déjà engagée dans le labyrinthe étrange de ses révolutions.

L’Espagne a cet avantage d’être revenue aujourd’hui au point où elle était à cette époque. Depuis trois mois, elle a vécu certainement dans des circonstances très hasardeuses. Elle vient d’arriver enfin au jour de la réunion des cortès. Le 8 novembre, l’assemblée constituante a été inaugurée à Madrid solennellement, et elle a même déjà nommé un président provisoire : c’est le général Evaristo San-Miguel qui a été élu. Ce n’est point sans peine que l’Espagne a pu atteindre ce jour où la représentation nationale se trouve avoir, elle aussi, sa part de responsabilité dans les destinées qui vont être assurées au pays ; ce n’est pas sans avoir vu se produire jusqu’à ces derniers temps quelques-uns de ces incidens où se révèlent toutes les perturbations des esprits et toutes les incertitudes de la situation qui se prolonge depuis quelques mois. Un des plus caractéristiques de ces incidens à coup sûr, c’est ce qui est arrivé au sujet de la présentation d’une députation de la milice nationale à la reine par le général San-Miguel. C’était indubitablement une démarche assez simple. Le général San-Miguel avait choisi le moment où la milice nationale était définitivement habillée et équipée, pour présenter les officiers à Isabelle. Qu’arrivait-il cependant ? D’une part, on attribuait à cette démarche le sens politique d’un acte de dévouement envers la reine, et c’est à ce titre surtout qu’elle apparaissait comme une garantie d’ordre et de conservation. D’un autre côté, on accusait gravement le général San-Miguel de se constituer le chef des prétoriens, de jeter l’épée des miliciens dans la balance, et de préjuger la question monarchique, que les cortès seules pouvaient résoudre. Le général San-Miguel s’est vu même obligé d’écrire plusieurs lettres pour se défendre, fort naïvement ce nous semble, du rôle qu’on lui attribuait. La présentation n’en a pas moins eu lieu ; mais, pour balancer l’effet de cette démonstration, les officiers de la milice, au sortir du palais, se sont rendus aussitôt chez le duc de la Victoire, et Espartero les a harangués en protestant que la volonté nationale s’accomplirait : mot d’ordre énigmatique sous lequel se cachent tous les projets ! Un autre épisode qui n’est pas moins étrange, c’est une allocution adressée par le ministre de la marine, le général Allende Salazar, aux provinces basques, qui l’ont nommé député. Ministre d’Isabelle II, M. Attende Salazar disait tout simplement à ses compatriotes qu’ils n’avaient point à s’occuper de question dynastique, de république ou de monarchie, quelque forme de gouvernement qu’il plût à la nation de se donner, qu’ils ne devaient tenir qu’à leurs fueros. Il eût semblé naturel, puisque M. Allende Salazar faisait si bon marché de la monarchie et de la dynastie actuelle, qu’il ne continuât pas à exercer le pouvoir au nom de cette monarchie et de cette dynastie même.

Ce qu’il y a de plus grave, comme on ne l’ignore pas, c’est que le général Attende Salazar est le confident, le conseiller actif et dévoué du duc de la Victoire. Ainsi au bout de toutes ces démonstrations, qui semblent mettre la monarchie en interdit, se retrouve le nom d’Espartero, complaisant ou complice. Le duc de la Victoire, selon son habitude, laisse faire autour de lui. Il serait fort inutile de prétendre pénétrer ce qu’il veut ; il se laissera conduire par les circonstances et par ceux qui sauront s’emparer de sa volonté flottante. La réunion des cortès mettra-t-elle fin à ces doutes et à ces problèmes, qui pèsent sur la situation de l’Espagne ? L’assemblée n’a point commencé ses travaux. Déjà cependant quelques symptômes indiquent que la plus grande influence appartient à la fraction du parti progressiste la plus modérée. Le jour de l’ouverture des cortès, après avoir lu son discours, ia reine a été accueillie par de vives acclamations, qui sont devenues plus vives au dehors. Depuis ce moment, le général San-Mignel a été nommé président provisoire de l’assemblée. Or le général San-Miguel, sans abdiquer ses idées libérales, passe pour être dévoué à la reine. Il n’est donc point impossible que toute question de monarchie ou de dynastie ne se trouve définitivement tranchée par ces premières manifestations spontanées, quelques efforts que puisse faire un petit nombre de démocrates exaltés pour appeler la discussion sur ces points redoutables. Dans le fond, de quoi s’agit-il donc ? Est-ce que la Péninsule n’est point profondément monarchique ? Le mal de l’Espagne aujourd’hui, c’est l’incertitude où elle est sur les fondemens mêmes de son existence. C’est cette incertitude que l’assemblée de Madrid doit se hâter de dissiper en laissant à la monarchie sa place dans les lois, comme elle l’a dans les mœurs, en votant une constitu tion suffisante et en rétablissant partout la sécurité absente. Si elle se livre à de stériles et irritans débats, il est fort à craindre pour elle qu’elle ne finisse misérablement, pour avoir eu trop de pouvoir et pour n’en avoir pas su faire un usage utile, comme finissent la plupart des assemblées de ce genre. ch. de mazade.