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Chronique de la quinzaine - 14 novembre 1832

Chronique n° 15
14 novembre 1832


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE



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14 novembre 1832.


Enfin, voici madame la duchesse de Berry tombée dans la souricière !

Pauvre femme, qui n’avait commis d’autre crime que de venir écorner et ronger un peu le gâteau de la quasi-légitimité, et dîner au buffet de la branche cadette ! Pauvre princesse amphibie qui vivait depuis six mois, moitié dans les greniers, moitié dans l’eau ! Pauvre salamandre qui se cachait sous le feu mal éteint de la Vendée ! Pauvre grillon qui se blotissait si bien derrière les plaques de cheminée ! — Pauvre grillon, te voilà pris.

Mais ce n’a pas au moins été sans peine. Pour opérer cette importante conquête, il a fallu que le banc et l’arrière-banc des brigades de sûreté fussent mis en mouvement. Il a fallu que la police ordonnât une levée en masse de ses commissaires, et les dirigeât de Paris sur Nantes, en colonne serrée.

La princesse, que cette justice lui soit rendue, n’avait pas mieux demandé que d’épargner à ces messieurs la fatigue et les frais du voyage. Chacun sait qu’elle était venue se livrer entre leurs mains dans la capitale, uniquement pourvoir à l’Opéra la Tentation, avec la scène du monstre. Pauvre princesse !

Qu’en pensez-vous, cher lecteur ? M. le secrétaire-général du nouveau ministère de l’intérieur n’aurait-il point dû tenir compte à la mère de lîenri V de ce dévouement ! Eh bien ! c’est lui cependant qui la fait arrêter. Le secrétaire-général ne se souvient pas du denier apporté par la veuve à la part de recette de l’auteur. Oh ! la poésie de la police est bien ingrate !

Que fera pourtant le juste-milieu de sa prisonnière ?

Ne le savez-vous donc pas ? Ne vous l’a-t-il pas dit lui-même ? Maintenant que la linotte est en cage, on la garde pour les chambres. C’est un cadeau qui va leur être offert, à l’ouverture de leur session. Nos excellens députés, qui se seraient, j’imagine fort bien, passés du présent, devront à leur arrivée statuer sur le sort de l’oiseau captif, s’il ne s’est envolé déjà.

Qu’en adviendra-t-il alors ? On ne le laissera probablement pas croquer au chat. On lui donnera plutôt légalement la clef des champs, en lui recommandant bien de ne plus venir faire son nid dans le blé du treize mars, et manger le grain de la doctrine.

D’ailleurs, ce curieux procès demandera du temps, et pour amuser d’abord l’opposition, on ne pouvait choisir un meilleur joujou.

Quant à la guerre, autre hochet que l’on prépare aux chambres, la représentation prochaine paraît en être définitivement arrêtée. Ce sera un mimodrame à grand fracas et à grand spectacle, et qui doit éclipser même celui qui, sous le titre de la République et l’Empire, se joue maintenant avec un si beau succès au Cirque Olympique.

On se battra par terre et par mer, malgré vent et marée, malgré la Prusse et la tempête. L’Angleterre nous amène ses comparses, et se met avec nous de la partie.

Et puis le général Chassé, s’imaginait nous faire pièce, parce qu’il avait quarante mortiers dans sa citadelle. Nous en avons amené quatre-vingts dans la ville. Voilà un gouverneur bien attrapé. Quant aux maisons d’Anvers, ce sera tout profit pour elles. Deux cents pour cent, — cent vingt bombes à la fois ; deux tiers de plus qu’au dernier bombardement.

Les frères Franconi n’auront jamais promis tant de bruit ; mais il faut l’espérer, quoi qu’il arrive, tout se passera comme chez eux en fumée.

Nos théâtres de Paris ont aussi déployé durant cette quinzaine une bien louable activité.

Voyant que la foule ne venait point à ses exhibitions de crapauds et de reptiles, la Porte-Saint-Martin s’est rejetée de nouveau sur le drame épileptique, qui paraît décidément mieux convenir à ses habitués. En conséquence, MM. Anicet et Lockroy se sont chargés de gâter, pour la scène de ce théâtre, d’excellens morceaux historiques que M. Alexandre Dumas avait publiés dans notre Revue. Cependant, si leur Perrinet Leclerc a réussi, c’est peut-être grâce à ses décorations et à ses costumes ; ce n’est nullement au moins par le mérite de l’ouvrage, non plus que par le jeu majestueusement étourdissant et monotone de mademoiselle Georges.

En vérité, l’on ne saurait trop admirer l’inhumaine persévérance avec laquelle la direction de ce théâtre, sans pitié pour l’âge et les infirmités de cette reine douairière, magnifique jadis, mais dont le règne est depuis long-temps passé, s’obstine à nous la donner à toute pièce, et retient en séquestre l’admirable talent de madame Dorval, la seule actrice vraiment poétique et passionnée que nous ayons.

On nous promet pourtant de nous rendre enfin bientôt noire tragédienne dans Béatrix, ouvrage singulier, dit-on, qui, par la nature du sujet et le nom de son auteur, excite, déjà d’avance un intérêt si curieux. Vienne donc au plus vile Béatrix, et madame Dorval avec elle.

Vienne aussi, on nous l’annonce, un drame de M. de Vigny dont le sujet est encore un mystère. Espérons que le poète ne tardera pas à le produire. On a hâte de revoir au théâtre un talent dont la Maréchale d’Ancre a révélé la vérité et les ressources dramatiques. Dans le roman historique, dans le roman satirique, dans le poème, dans les genres divers où il s’est successivement appliqué, M. de Vigny a su être neuf et original ; il ne l’a pas moins été dans le drame. L’élite du public attend avec impatience le développement de cette branche, qui lui promet de si nobles fruits.

Et, à ce propos, puisque l’occasion s’en présente, faisons remarquer que, lorsque récemment il est échappé à la Revue de parler des écrivains qui relèvent d’un autre grand écrivain, il va sans dire que les maîtres en tout genre n’entraient pas dans notre pensée. Le grand écrivain dont il s’agissait serait le premier, nous en sommes certain, à repousser une telle prétention : lui-même, il a toujours fait la guerre à l’École. Les Lamartine, les de Vigny, les Mérimée, les Barbier, les Dumas, ne relèvent que de leur propre direction ; leur pensée n’appartient qu’à eux, ainsi que l’instrument par lequel ils l’expriment.

Aux Italiens, le début de mademoiselle Giuditta Grisi n’a pas été moins heureux que celui de sa sœur. Aussi une vogue égale à celle qu’obtint le Pirate, l’année dernière, semble-t-elle bien promise pour cet hiver à la Straniera, délicieux opéra de Bellini, dans lequel la débutante s’est montrée si merveilleusement secondée par Rubini et Tamburini.

À l’Opéra, le succès de Nathalie, le nouveau ballet de M. Taglioni, a été complet. Quelques journaux ont cependant blâmé le fond de cet ouvrage et discuté gravement sa choréographie. Nous, vraiment, nous n’aurons point ce courage. N’est-ce pas d’ailleurs une noire ingratitude que de chercher querelle au père de la sylphide à propos d’une pièce dans laquelle il nous montre sa fille à chaque scène ? Et puis qu’y a-t-il donc d’étrange à ce qu’un amant se fasse mannequin pour plaire à mademoiselle Taglioni ? À ce prix n’en ferions-nous donc pas autant, et bien d’autres folies encore ? Quoi qu’il en soit, et en dépit des scrupules et des chicanes de nos feuilletons, vous verrez que Paris ne fera pas une cour moins assidue à Nathalie qu’à la Bayadère et à la Sylphide.

Une planche importante, qui vient d’être récemment publiée, mérite à tous égards d’être recommandée. C’est Daphnis et Chloé dans la grotte des nymphes, par M. Richomme, de l’Institut, d’après le tableau de Gérard. Rien n’est pur et naïf, rien n’est suave et gracieux comme l’expression de cette belle gravure, dont l’exécution est d’ailleurs irréprochable. Jamais le burin consciencieusement classique de M. Richomme n’avait été plus heureux et mieux inspiré.

L’appel réitéré fait par le père suprême à la femme, n’a pas été stérile, nous sommes heureux de pouvoir enfin annoncer cette grande nouvelle à nos lecteurs. La femme libre commence à poindre, et ce qui est une heureuse préparation, ce qui assure l’avénement prochain de la messie, la femme nouvelle, a déjà surgi, l’apostolat des femmes est fondé.

Oui, je vous le dis en vérité, l’apostolat des femmes à été fondé tout récemment rue du Caire, 17, à l’entresol, par Jeanne-Désirée, Suzanne, Joséphine-Félicité, et Christine-Sophie, toutes femmes jeunes et prolétaires, dévouées à l’amélioration du sort de leur sexe, sous la présidence de Marie-Reine. Ce sont là les noms des dames fondatrices qui ont élevé la bannière de la Femme nouvelle, leurs noms de baptême au moins ; les seuls auxquels elles répondent.

Lesdites dames ne se sont pas d’ailleurs bornées à élever cette bannière, elles ont aussi publié divers manifestes, dans lesquels elles préviennent le monde de leur constitution définitive, et lui révèlent le but de leur mission.

L’héritier de Saint-Simon, le père suprême avait dit : femmes vous êtes libres ; cherchez donc avec moi, les nouveaux rapports qu’il convient d’établir entre vous et moi.

Les femmes nouvelles ne se le sont pas fait dire deux fois par le père. Elles ont pris au bond la liberté qu’il leur envoyait, et se mettant d’abord à chercher quels nouveaux rapports, il convenait d’établir entr’elles et l’homme, voici ce qu’elles ont trouvé de mieux pour le moment, ainsi que cela résulte de leurs manifestes.

La mère Marie-Reine, la présidente, déclare, avant tout, que les femmes nouvelles ont fondé l’apostolat, sans autre ressource que celle de leur aiguille, ce qui ne laissait pas d’offrir beaucoup de difficultés.

Je le crois de reste. Il eût été, sans doute, bien plus aisé pour elles de fonder un magasin de lingerie. Mais ces femmes nouvelles sont d’habiles ouvrières. Elles ont conquis leur indépendance à la pointe de l’aiguille. Elles se sont affranchies de la domination de l’homme, en lui faisant des chemises.

Après la mère Marie-Reine, voici venir la mère Christine-Sophie, autre fondatrice, qui annonce plus explicitement que la société doit se reconstituer et formuler une morale nouvelle, propre à la satisfaction des besoins, et à l’accomplissement des désirs de chacun et de chacune. Les hommes et les femmes, selon le vœu de la mère Christine-Sophie, seront tenus de travailler conjointement à cette œuvre. La femme y apportera spécialement sa face aimable et attrayante, et toute la bonne volonté dont elle est capable. Quant aux hommes nos anciens maîtres, ajoute Christine-Sophie, qui d’ailleurs on le voit, a complètement secoué leur joug, ils ne nous refuseront pas, je l’imagine, leur concours, et je revendique hautement leur coopération.

S’occupant ensuite de l’éducation des jeunes filles, Christine-Sophie observe avec beaucoup de raison et de sagacité, qu’on ne saurait leur inculquer trop tôt la morale nouvelle.

Mais est-ce donc assez de leur donner des notions d’histoire, de calcul et de géographie ? est-ce donc là tout ce qu’il leur faut enseigner ? s’écrie alors Christine-Sophie : n’avons-nous pas aussi à leur apprendre une autre science tout aussi importante, et sur laquelle on les laisse dans l’ignorance la plus complète.

La mère Christine-Sophie ne dit pas précisément quelle est cette autre science si nécessaire aux jeunes filles ; ce ne peut-être pourtant, si je ne me trompe, que la morale nouvelle ci-dessus exposée, avec tous ses privilèges et toutes ses franchises.

La mère Joséphine-Félicité, prenant à son tour la parole, ne s’exprime pas avec moins d’énergie et d’éloquence.

Elle se proclame également libre. Assez long-temps, dit-elle, les hommes nous ont dirigées et dominées. À nous maintenant de marcher à notre guise ! à nous maintenant le haut du pavé ! à nous de travailler corps et âme ! à nous de travailler par nous-mêmes, et sans le secours de nos anciens maîtres !

Il importe de remarquer qu’en ce point la mère Joséphine-Félicité diffère essentiellement de l’avis de la mère Christine-Sophie. La mère Christine-Sophie veut en effet travailler conjointement avec l’homme, tandis que la mère Joséphine-Félicité veut travailler toute seule. Elle insiste même là-dessus fortement ; puis, exhortant plus loin les femmes nouvelles à briser sans retour avec l’homme, elle leur promet qu’en s’éloignant de lui, elles seront bien dédommagées des plaisirs mesquins qu’il leur offre.

Je ne nie point que ce mode d’affranchissement, proposé par la mère Joséphine-Félicité, ne soit le plus complet de tous. Je doute fort cependant qu’il obtienne l’assentiment du père suprême. Ce n’est pas, que je sache, à cette liberté là qu’il a prétendu appeler la femme.

La mère Jeanne-Désirée s’adresse à nous dans un langage plus mystique et plus inspiré. Elle prophétise une réforme industrielle et ménagère, accompagnée de la venue de l’élue de Dieu, de la Messie dont la bouche ne restera pas close, ainsi que l’établissement de la religion de l’avenir, belle de l’amour universel.

La mère Susanne, esprit positif et décidé qui ne s’envole pas ainsi par les nuages, s’est chargée de la polémique de l’Apostolat.

Elle censure donc vivement d’abord une madame Laure, qui aurait conseillé lâchement aux femmes nouvelles de garder leur esclavage tel qu’il est.

Elle ne tance pas moins vertement le mari d’une de ses amies, personnage brutal et mal appris qui, fatigué d’entendre parler d’émancipation de la femme, aurait un jour déclaré formellement à la sienne qu’il la regardait comme sa chose, sa propriété, et qu’il donnerait sur elle les étrivières, à toutes les femmes libres ou nouvelles du monde.

Entr’autres concessions préalables et provisoires, la mère Susanne réclame avec insistance et comme palliatif seulement, en premier lieu le divorce à volonté, puis bientôt après l’abolition entière du mariage.

La mère Susanne est une maîtresse femme et jusqu’à ce que le mariage soit aboli, je ne voudrais assurément pas être chargé d’en exercer les droits vis-à-vis d’elle.

J’accorderai, dit-elle, une prime d’encouragement à celui qui me démontrera le pourquoi qui fait que nous devons être soumises à nos maris. Est-ce parce qu’ils sont plus grands (de taille) que nous ? Est-ce parce qu’ils sont plus gros ? Est-ce parce qu’ils sont plus forts ?

Si grand, si gros, si fort que vous soyez, avisez-vous donc en effet de démontrer cela à la mère Susanne, et vous me direz quelle prime d’encouragement vous aurez reçue d’elle.

Ces pauvres hommes ! s’écrie au surplus en terminant la mère Susanne, qu’ils cessent donc de se montrer si récalcitrans, et se hâtent de nous octroyer notre affranchissement définitif ; autrement nous allons le leur demander si haut et d’une voix si étourdissante, nous allons tant crier, si nous ne faisons mieux, qu’ils seront bien contraints de nous l’accorder. Autant vaudrait pour eux s’exécuter de bonne grâce.

En ce qui me concerne, du moins, je me hâte de le déclarer, je m’exécute ; j’abdique ma part de souveraineté, j’affranchis la femme ; car je n’ai nulle envie de me faire tirer l’oreille par la mère Susanne.

Nous ne pouvons mieux compléter l’exposition de l’Apostolat des femmes qu’en donnant quelques extraits d’une lettre adressée à la mère Jeanne Désirée, fondatrice, par la demoiselle Juliette, qui n’est pas encore femme nouvelle, mais qui semble aspirer à le devenir.

Votre œuvre vous met hors la loi, dit en commençant mademoiselle Juliette, je ne dois point vous le dissimuler ; et, pour vous seconder, il faut sentir tout ce qu’il y a d’intimement utile au fond de votre nouvelle morale. Mais, si vous pouviez joindre là forme au fond ; en d’autres termes, si vous pouviez être femmes nouvelles et femmes d’ordre, beaucoup d’hommes viendraient à votre aide.

Mademoiselle Juliette appelle ensuite les dames fondatrices ses chères enfans ; puis, après les avoir charitablement prévenues qu’elles sont loin de la perfection, et que le désordre de leurs idées est bien grand, elle se déclare leur mère en expérience.

Tout ceci n’aurait rien d’absolument flatteur pour les femmes nouvelles, si mademoiselle Juliette n’ajoutait en finissant : Comme vous avez besoin, mes chères enfans, d’être soutenues dans votre apostolat, désirant concourir à votre œuvre et vous donner un haut témoignage de mon affection, je vous fais passer ci-joints 25 francs. Ces 25 francs arrivent à propos pour dorer les objections quelque peu dures et incisives de mademoiselle Félicité ; aussi les dames fondatrices, dans leur quittance qui suit, déclarent-elles recevoir avec une vive reconnaissance les avis maternels et les 25 francs de mademoiselle Juliette.

Que si quelqu’un de nos lecteurs désirait aussi concourir à l’œuvre des femmes nouvelles et leur donner quelque témoignage de son affection, il devrait s’adresser au bureau de l’Apostolat, rue du Faubourg Saint-Denis, n° 11, ou à madame Voilquin, rue Cadet, n° 26.

Il est bien recommandé d’affranchir non-seulement la femme, mais encore les lettres et paquets.




M. DOUVILLE. — PIECES JUSTIFICATIVES.

La Revue des Deux Mondes, en admettant dans sa dernière livraison une grave accusation contre M. Douville, a toujours eu l’intention de concilier, d’une manière franche et loyale, ce qu’elle devait d’une part aux intérêts de la vérité, et de l’autre à la défense de la personne inculpée. Elle a donc accueilli sans difficulté la lettre suivante que lui a adressée M. Douville le 10 courant, bien qu’elle porte la date du 6, par erreur sans doute. Cette lettre n’est, quant aux moyens de défense qu’elle contient, que la répétition exacte de celle que son auteur a insérée le 7 courant dans le Messager des Chambres, et à laquelle j’ai répondu le lendemain dans le même journal, en promettant de donner aujourd’hui les preuves écrites de toutes les assertions que j’ai avancées.

A M. le Directeur de la Revue des Deux Mondes.


Paris, le 6 novembre 1832.


Monsieur,

Les nouvelles pièces dont vous menacez de m’accabler ne m’effraient point ; elles ne me causent même pas la moindre inquiétude, puisqu’elles ne m’empêchent point d’entreprendre un petit voyage que je projette depuis long-temps. Pendant mon absence, exhalez tout votre venin ; à mon retour, je répondrai dans une brochure à tous les argumens, quels qu’ils puissent être, que vous aurez allégués contre moi.

Pour le moment il me suffit de prouver que le voyage au Congo n’est pas une fiction.

L’auteur de l’article inséré dans le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes, prétend m’avoir vu au Brésil dans le mois de mars 1828, qu’alors je ne possédais pas la somme de 3,000 francs et étais par conséquent hors d’état de faire les dépenses indispensables pour un voyage en Afrique.

Voilà, je crois, les argumens donnés contre l’authenticité de mon voyage.

Admettons que l’auteur de cet article n’ait point été poussé par une noire méchanceté, il lui faudra au moins convenir qu’il s’est trompé, quant à la date de l’époque à laquelle il dit m’avoir vu au Brésil.

Voici ma réponse aux assertions avancées contre le voyage au Congo. Elle est, je pense, de nature à ne pas être récusée.

J’ai retrouvé dans mes papiers les documens suivons, portant l’empreinte des armes et les cachets d’autorités constituées et reconnues par la France, ce qui leur donne un caractère d’authenticité.

I° Un passeport qui me fut délivré à Loanda le 16 février 1829, lors de mon départ de cette ville pour mon second voyage dans l’intérieur de l’Afrique, lequel passeport, ainsi qu’il est consisté, me fut délivré sur le dépôt d’un passeport brésilien daté du 9 octobre 1827, et avec lequel j’étais arrivé en Afrique le 15 décembre de la même année.

1° Deux lettres avec les armes de Portugal sur l’enveloppe, à moi adressées dans le Golungo Alto, à plus de cent lieues dans l’intérieur de l’Afrique, et écrites par le gouverneur portugais, M. Abren de Castello Branco, et datées, l’une du 1er mars et l’autre du 20 avril 1828.

5° Un reçu de la Banque de Buenos-Ayres, avec les armes et le timbre de cette république, lequel reçu est imprimé et signé du président, du trésorier et du secrétaire de la Banque, et adressé au correspondant que j’avais laissé à Puo-de-Janeiro, constatant que je possédais le 15 avril 1828 et possède encore, dans les fonds publics de cette république, la somme de 45,000 fr. Voilà, je crois, une réponse positive à l’assertion que je ne possédais pas, à l’époque mentionnée par l’auteur de l’article, la somme de 3,000 francs.

Dans une brochure que je prépare, je répondrai article par article au reste de ce que vous avancez ; pour le moment je me borne à ce que je viens de dire.

Les documens mentionnés dans ma lettre sont en ma possession ; je les ai montrés à bien des personnes et je les reproduirai en temps et lieu.


DOUVILLE En attendant la brochure que M. Douville promet au public au retour de son voyage, je vais apprécier à leur juste valeur les pièces dont il parle dans sa lettre, et qu’il aurait dû, ce me semble, déposer en mains tierces, afin que tous pussent en prendre connaissance ; mais auparavant je dois faire disparaître de cette affaire la plus légère trace d’intérêt personnel de ma part, s’il restait encore quelque doute à ce sujet dans l’esprit de certaines personnes. Tout homme qui livre au public des faits, en qualité d’historien ou de voyageur, engage en même temps sa réputation d’écrivain et son honneur comme homme privé en garantie de leur authenticité. La critique a le droit de lui demander ses preuves, de les discuter comme bon lui semble, et à défaut de celles-ci, d’examiner quel il est, et s’il mérite croyance. Ce principe, reconnu vrai en thèse générale, ne doit-il pas recevoir son application incontestable lorsqu’il s’agit de l’auteur d’un ouvrage qui porte à chaque page l’empreinte palpable de la fiction la plus déboutée, où tout est en dehors des règles ordinaires, entreprise en elle-même, moyens d’exécution, aventures, etc. ? La critique devra-t-elle reculer, parce qu’en examinant de près le narrateur de ces faits étranges, elle découvre dans sa vie des circonstances de la nature la plus grave ? et si cet homme a usurpé dans la société des récompenses, des honneurs, un rang en un mot qui ne lui appartenaient pas, la critique ne doit-elle pas à l’opinion publique de le faire retomber à la place qu’il n’aurait jamais dû quitter ? Tel est le point de vue unique sous lequel j’ai envisagé cette affaire. Si j’eusse entretenu le plus léger sentiment d’inimitié contre M. Douville, je n’avais qu’à ouvrir la main et en laisser tomber tous les faits qu’elle contenait, les témoins ne m’auraient pas manqué pour les appuyer ; loin de le faire, j’ai tu la majeure partie de ce que je savais, pensant qu’il était inutile d’accumuler les preuves là où un petit nombre suffisait. — Pourquoi d’ailleurs M. Douville ne m’a-t-il pas traduit devant les tribunaux ou toute autre réunion de personnes qu’il aurait choisies lui-même : je le lui ai proposé ; s’il ne l’a pas fait, c’est qu’il a sans doute de graves raisons pour s’en abstenir, et ces raisons, je crois les connaître,

M. Douville, en s’attachant seulement à prouver qu’il a été au Congo, prend une peine inutile ; personne ne lui a contesté qu’il ait réellement mis les pieds dans ce pays, et je l’ai même reconnu positivement. Je lui accorderai encore, s’il le veut, son premier voyage tout entier, ainsi que l’a fait le Foreign Quarterly Review ; mais a-t-il été au-delà des possessions portugaises ? y a-t-il été aux époques qu’il indique, avec une armée à ses ordres, etc. ? Voilà le véritable point de la question. Examinons, en attendant, ses preuves telles qu’il les donne.

1° Les lettres à lui adressées dans le Golungo Alto, en mars et avril 1828, par le gouverneur de Loanda, seraient des pièces du plus grand poids, si les dates étaient de la même écriture que le corps de la lettre ; mais je tiens d’un des membres les plus connus et les plus honorables de la Société de Géographie qui les a vues, qu’elles présentent cette différence singulière et suspecte, qui ne se trouve plus dans celles de dates postérieures. Interpellé de s’expliquer là-dessus, M. Douville a répondu que tel était l’usage de la chancellerie du Congo. Si tel est l’usage de la chancellerie du Congo, on sent que je n’ai plus rien à dire. Je renverrai seulement le lecteur aux pièces justificatives ci-dessous.

2° Un passeport n’a jamais prouvé la date du départ d’un voyageur. Lorsque je partis de Buenos-Ayres pour Rio-Janeiro, le 27 août 1827, mon passeport était daté du mois de juin précédent, et pareille chose m’est arrivée plusieurs fois. Il faudrait d’ailleurs voir le passeport de Loanda, où se trouve mentionné le dépôt de celui de Rio-Janeiro, pour juger si le tout est bien en règle.

3° Quant aux 45,000 fr. (M. Douville a dit dans le Messager 9,000 piastres, ce qui est plus exact et très-important) que possédait en avril 1828, et que possède encore notre voyageur dans les fonds de la Banque de Buenos-Ayres, ceci exige une courte explication. En 1824, une banque nationale fut fondée à Buenos-Ayres, avec des attributions pareilles à celles de la Banque de France, ou à peu près ; son papier se maintint au pair, c’est-à-dire que pour 17 piastres de ce papier on obtenait couramment une quadruple ou once de 85 fr., jusqu’au mois de décembre 1825, époque où la guerre éclata entre le Brésil et la République Argentine. Le papier de la banque se ressentit de cet événement, et baissa d’une manière effrayante, lorsqu’elle commença à prêter au gouvernement, qui eut recours à elle après avoir épuisé 3 millions de piastres qu’il lui avait confiés. Cette dépréciation a toujours été en augmentant, et à l’heure qu’il est, il faut donner 120 piastres en papier pour une once. En avril 1828, il fallait en donner 75, ce qui met la valeur de la piastre à 80 centimes et les 9,000 piastres de M. Douville à 7,200 fr. Ensuite, cette somme étant placée dans les fonds publics, qui à la même époque étaient tombés à 50, elle perd encore de sa valeur suivant le taux et l’époque à laquelle M. Douville a acheté les fonds en question. La différence n’est pas petite, comme on voit, et que serait-ce si le reçu en question était soumis à des yeux expérimentés ?

Je passe maintenant aux preuves que j’ai promises de mon côté. Il existe actuellement à Paris, à ma connaissance, dix-neuf personnes qui ont connu M. Douville à Buenos-Ayres, et en cherchant mieux, on en trouverait certainement le double. En tête de ces témoins, je placerai l’honorable M. Rivadavia, qui était président de la république, lorsque notre voyageur arriva à Buenos-Ayres, et qui possède des anecdotes fort curieuses sur ce qui se passa dans les diverses audiences qu’il voulut bien lui accorder. Mon intention n’est pas de reproduire ici en entier toutes les pièces que j’ai entre les mains. Des faits sur lesquels je voudrais pouvoir jeter un voile officieux s’y trouvent relatés avec une nudité que je veux épargner à la personne qu’ils concernent, ainsi que les épithètes peu honorables qui se trouvent accolées à son nom. Je me contente, en conséquence, de déposer dans les bureaux de la Revue des Deux Mondes, à la disposition de toutes les personnes qui voudront en prendre connaissance, les pièces suivantes :

1" Dix numéros de la Cronica politica y literaria de Buenos-Ayres, du 26 mars au 19 juin 1827, contenant des annonces commerciales de Douville et Laboissière, et l’article que ce journal publia en réponse à la Gaceta mercantil, au sujet de la contrefaçon des billets de la banque nationale.

2° Une lettre signée de cinq des témoins dont j’ai parlé plus haut et dont j’extrais les passages suivans :

Paris, 5 novembre 1832.


M. THEODORE LACORDAIRE.

Monsieur, nous avons lu, dans la Revue des Deux Mondes du premier de ce mois, l’article que vous y avez inséré sur M. Douville. Le voyageur de ce nom, parti du Havre le 7 août 1826 sur le brick le Jules ; capitaine Decombes, est bien le même que nous avons connu à Buënos-Ayres. Les faits que vous rapportez sont tous de notoriété publique dans cette ville, et vous les avez plutôt adoucis qu’exagérés. Ainsi, vous avez omis de dire =........

Nous sommes prêts, monsieur, à témoigner, quand vous le désirerez, de l’authenticité de tous les faits que vous avez mentionnés dans votre article.

Agréez, etc.

H. DOINNEL, boulevart Montmartre, n° 10.

MEURICE, rue de Bondy, n° 17.

G. SANDRIE, rue de la Chaussée-d’Antin, n° 37.

GUERET-BELLEMARE, rue et hôtel Coquillière.

CHAUVET, rue Pigalle, n° 20.

3° Copie d’une lettre adressée le 6 courant, par M. Gueret-Bellemare, l’un des signataires de la précédente, à M. Guizot, ministre de l’Instruction publique, pour le prier de faire vérifier si un diplôme de naturaliste, signé par MM. les professeurs du jardin du roi, que plusieurs personnes ont vu entre les mains de M. Douvilic, à Buenos Ayres, en 1827, est bien authentique. Cette lettre contient, en outre, d’autres faits que, pour les raisons exposées plus haut, je ne peux reproduire ici.

4° La lettre suivante attestant que notre voyageur tenait un encan public, ou leilao, à Rio-Janeiro, à la fin de 1827 et au commencement de 1828. Cette lettre est signée, comme les précédentes, mais son auteur répugnant à livrer son nom à la publicité, je ne peux que me conformer à ses intentions.


Paris, 9 novembre 1832.

Monsieur, en réponse à la lettre que vous m’avez adressée, je ne puis que vous dire qu’à la fin de 1827 et au commencement de 1828, un certain M. Douville, arrivé de Buenos-Avres, tenait un encan public à Rio-Janeiro. Sa maison fut bientôt fermée par je ne sais quels motifs [1]. Je regrette que ma mémoire ne me fournisse pas d’autres renseignemens que je me serais fait un devoir de vous communiquer. J’ai d’ailleurs quitté Rio-Janeiro le 10 février 1828.

Recevez, etc. M

5° Un numéro du journal brésilien, le Diario fluminense, du 19 décembre 1827, contenant une annonce d’encan public de Douville et Laboissière. Ce numéro a été retrouvé à grande peine dans les archives de la légation du Brésil, à Paris, parmi une suite incomplète du journal ci-dessus. Il suffira pour prouver que M. Douville n’est pas parti pour le Congo, le 15 octobre 1827, comme il le prétend. Si l’on m’objectait, comme on l’a déjà fait, qu’une annonce commerciale peut être insérée dans un journal après le départ d’un négociant, je ferai observer que cela ne peut avoir lieu pour celle d’un encan qui donne rendez-vous au public pour un jour et une heure fixes, et que deux mois sont un temps trop considérable pour qu’une pareille erreur échappe à un journal, qui a, d’ailleurs, intérêt à ne pas la commettre. De mon côté, je maintiens toujours avoir vu M. Douville à Rio-Janeiro en mars 1828. Son magasin était alors fermé, et c’est par erreur que dans mon article j’ai paru dire le contraire.

Outre ces pièces, j’en dépose plusieurs autres non moins importantes, mais dont il est inutile de donner la liste.

Enfin, si ces preuves ne paraissent pas suffisantes, la même fatalité qui a empêché M. Douville de réaliser ses projets à Buenos-Ayres et à liio-Janeiro, vient d’amener à Paris un voyageur brésilien qui se trouvait au Congo à la même époque que lui, et qui l’a connu d’une manière particulière à Loanda et autres lieux. Les personnes qui désireront s’éclairer davantage, peuvent consulter ce voyageur, qui se nomme M. Damarral, et qui démeure rue Chantereine, n° 19.

Je crois n’être resté en arrière de rien de ce que j’avais promis au public. J’ai payé à la société ce que je regardais, à tort ou à raison, comme une dette, et me sentant mal à l’aise en face d’un pareil adversaire, désormais je laisse le champ libre à M. Douville.


THEODORE LACORDAIRE.

  1. Ces motifs, que je connais, sont du nombre des faits que je crois devoir taire. T. L.