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Chronique de la quinzaine - 14 mars 1920

Chronique n° 2110
14 mars 1920


CHRONIQUE DE LA QUINZAINE.




La Revue des Deux Mondes a bien voulu m’offrir l’occasion d’entretenir périodiquement ses lecteurs des graves questions politiques et sociales qui, après les terribles secousses de ces dernières années, demeurent posées devant le gouvernement de la République et dont la solution peut avoir une influence décisive sur l’avenir de la France. En accueillant avec reconnaissance la proposition qui m’était faite, je ne me suis pas dissimulé, que les charmants écrivains qui ont rédigé avant moi cette chronique de quinzaine avaient rendu, par avance, ma tâche très difficile. Même ceux d’entre eux qui siégeaient au Sénat, comme mon regretté ami Francis Charmes, ou à la Chambre, comme M. Charles Benoist, étaient surtout, dans les assemblées, des témoins attentifs et impartiaux des hommes et des choses. La vie politique ne les avait jamais pris tout entiers ; ils avaient la bonne fortune, assez rare chez les membres de la représentation nationale, de n’avoir pas été ministres et de ne pouvoir être suspects de défendre, sous couleur de thèse générale, leur cause personnelle. Ils étaient libres d’exprimer, avec une ironie discrète, sur les débats parlementaires, des jugements qui gardaient le plus souvent un caractère académique et sur lesquels ne se projetait pas l’ombre de leur propre passé. Non seulement ils étaient détachés des luttes qu’ils observaient, mais leur désintéressement était garanti par ce rôle de spectateurs amusés, qu’ils avaient volontairement choisi. J’ai ressenti quelque inquiétude à penser qu’en touchant à des choses d’hier ou d’autrefois, je ne serais peut-être pas bien placé pour conserver la même sérénité. Je me suis également demandé si, dans l’exposé de quelques-unes de mes idées, je ne me trouverais pas parfois en désaccord avec une partie de la nombreuse clientèle de la Revue. Ce qui m’a, sinon tout à fait rassuré, du moins empêché de [1] me laisser arrêter par ces appréhensions, c’est la conscience d’avoir, pendant sept ans, essayé de demeurer, au milieu des partis, un arbitre dépouillé de toute préoccupation intéressée. Les fonctions mêmes dont j’avais alors la charge m’ont accoutumé à faire silencieusement, lorsqu’il le fallait, le sacrifice de mes opinions A cette école un peu rude, on s’habitue vite à prendre une mesure assez exacte des incidents quotidiens, à tout considérer sous l’aspect national et à tâcher de discerner, par-delà les batailles éphémères, les règles permanentes de la vie publique.

Si, le jour où la guerre nous a été déclarée, l’union de tous les citoyens est immédiatement apparue, à mes yeux, comme la condition essentielle de la victoire, il n’est pas un esprit clairvoyant qui, aujourd’hui encore, ne la juge aussi indispensable à notre relèvement. La conviction de cette nécessité primordiale dominera toutes les appréciations qu’il m’arrivera de porter sur les individus ou sur les faits; et c’est là, sans doute, la meilleure assurance que je puisse donner à ceux qui garderaient quelques préventions contre un revenant de la politique. Devant l’ennemi, nous avons tous réussi à faire taire nos préférences, à oublier nos animosités, et à reconnaître des frères dans des adversaires de la veille. Est-ce pour nous entretuer maintenant que nous avons su offrir hier à l’admiration du monde ce magnifique exemple de concorde? N’avons-nous, en présence d’un péril mortel, cherché et trouvé le salut dans l’unité de la patrie que pour laisser aujourd’hui morceler et décomposer la patrie victorieuse? La victoire elle-même ne résisterait pas à cette épreuve et nous préparerions de nos propres mains à l’Allemagne la plus prompte et la plus éclatante revanche.

Certes, lorsque l’ennemi foulait le sol de dix de nos départements, nous avions tous un devoir élémentaire et précis : expulser l’envahisseur et, puisqu’il nous avait attaqués, le forcer à nous restituer les provinces qu’il nous avait prises. Toutes les volontés étaient tendues dans le même sens et les imaginations n’avaient plus le loisir de s’attarder aux sujets qui nous avaient autrefois divisés. La paix signée, il n’est pas possible que les partis ne se reconstituent pas et ne reprennent pas leurs programmes respectifs. Ce réveil est un signe d’activité nationale et personne ne peut souhaiter que la France tombe en léthargie politique. Mais quiconque réfléchit à l’énormité de la tâche qui nous reste à accomplir comprend sans peine que si, en se reformant, les partis refusaient de se rapprocher, dans la République, pour une action commune, la France serait incapable de tirer du traité de Versailles les moindres avantages et d’entreprendre la restauration économique et financière dont l’urgence se fait sentir tous les jours plus impérieusement.

Chaque fois que, depuis le 18 février, M. Paul Deschanel a eu l’occasion de parler au nom du pays, il a fortement insisté sur ces vérités essentielles. Les belles fêtes de Bordeaux, réplique triomphale à la douloureuse séance du 1er mars 1871, ont permis à M. le Président de la République de donner à sa pensée favorite une forme particulièrement heureuse ; et cet appel à l’union, à la discipline patriotique et au travail coordonné, était d’autant plus émouvant qu’il se faisait entendre au milieu d’une grève où des éléments révolutionnaires avaient, une fois de plus, essayé de conduire à leur fantaisie les groupements corporatifs. Nul n’a plus d’autorité que M. Deschanel pour répéter au pays, aussi longtemps et aussi souvent qu’il le faudra, cet avertissement solennel. Il a été lui-même, par bonheur, l’élu de la presque unanimité de l’assemblée nationale. Il n’a été choisi, ni comme représentant d’un groupe, ni comme défenseur d’une doctrine particulière. Il n’est l’homme de personne et il n’est l’ennemi de personne. Il est vraiment la voix de la France. Ce serait, pour la nation, une force incomparable que de savoir maintenir au-dessus de toute atteinte le crédit des fonctions présidentielles. Du moment où la constitution a fait du Président de la République un surveillant et un conseiller, lui a enlevé tout droit d’action personnelle et toute responsabilité, et a remis aux ministres responsables l’entière réalité du pouvoir, il devrait, pendant le cours de sa magistrature, échapper aux attaqués des partis. Dans les deux Amériques, le Président est un homme politique; son élection est le résultat d’un grand conflit d’opinions contraires ; elle marque la victoire d’une immense organisation administrative sur une organisation rivale ; elle laisse fatalement derrière elle des mécontentements et des rancunes. Le Président, quelles que soient sa valeur, son autorité morale et sa situation dans le pays, conserve ses adversaires, qui ne désarment pas, et s’il était lui-même tenté d’oublier qu’il est, avant tout, le représentant d’un parti, ses amis seraient là pour le lui rappeler. Il est chef de gouvernement en même temps que chef d’État ; il a tous les droits d’un chef de gouvernement»; il en a les prérogatives et les responsabilités, les avantages et les inconvénients. Mais, dans les monarchies constitutionnelles d’Europe, toutes inspirées des traditions britanniques, et dans notre constitution française, qui ne se distingue guère de ces monarchies que par la suppression de l’hérédité et par l’élection du président, le chef de l’État n’est, à vrai dire, que la personnification des grands intérêts de la nation.

Dans les royaumes qui nous entourent, ce rôle éminent de la Couronne n’est discuté par personne et, lorsque le roi parait quelque part, il évoque, dans l’esprit de la foule qui l’acclame, l’ensemble des forces morales et matérielles qui constituent la patrie. Il est un symbole devant lequel tout le monde s’incline. Le Président de la République française a droit à la même immunité. C’est une singulière contradiction que de lui refuser constitutionnellement tout moyen d’agir par lui-même et de le rendre cependant responsable de ce qui se fait, en dehors de lui, dans le cours de sa magistrature. Besoin n’est pas, certes, de le protéger par le rétablissement du crime de lèse-majesté; c’est l’opinion publique qui doit faire la garde autour de lui et ne pas permettre que son prestige, où se reflète l’unité nationale, soit obscurci par la malveillance et par le parti pris.

Partout où M. Deschanel a, dans ces dernières semaines, pris contact avec le peuple, cet accord général du sentiment public s’est spontanément établi sur son nom. La politique française a donc, pour sept années, un point fixe et un centre de ralliement. Jamais cette garantie de stabilité n’a été plus nécessaire. Tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, nous avons à entreprendre une œuvre de longue haleine, qui exige autant de persévérance dans les desseins que de clarté dans la conception.

Comme l’a dit, à plusieurs reprises, M. Millerand, président du Conseil, dans ces discours sobres et vigoureux dont il est coutumier, nous avons, avant tout, à assurer l’exécution du traité de paix; nous avons à tenir le noble serment prêté à Bordeaux, au nom de la France, par le Président de la République.

Au moment d’aborder une tâche qui a déjà souffert trop de retards, nous devons prendre gardé que tout conspire à nous la rendre très ardue. Lorsque l’Allemagne a signé le traité de Versailles, elle a reconnu par écrit, sur l’honneur de ses plénipotentiaires, qu’elle était coupable d’avoir déchaîné la guerre et qu’elle devait, par respect pour la justice, réparer le mal dont elle était l’auteur. Mais à peine l’encre des signatures était-elle sèche qu’a commencé, avec une science raffinée du mensonge, une double campagne destinée à libérer l’Allemagne des obligations qu’elle venait de contracter. D’une part, le Reich, prenant, avec une ardeur suspecte, la défense de l’ancien gouvernement impérial, a insidieusement répandu dans tous les pays l’idée que l’Allemagne et ses alliés pourraient bien n’être pas seuls responsables de la guerre et qu’il serait, par conséquent, équitable de ne pas faire subir aux nations vaincues toute la charge des responsabilités. D’autre part, le gouvernement de Berlin a cherché à peindre sous les couleurs les plus noires la situation économique de l’Allemagne, à représenter l’Empire comme un débiteur bien intentionné, mais malheureux et insolvable, et à gagner par des lamentations habiles la pitié des vainqueurs. Cette manœuvre en partie double est conduite, dans le monde entier, avec un art supérieur et elle tend, tout à la fois, à diviser les Alliés et à faire du traité un nouveau chiffon de papier.

Nous assistons donc à une recrudescence des odieuses calomnies que les Allemands ont propagées, pendant plusieurs années, dans les départements occupés, à l’aide de la Gazette des Ardennes, et jusqu’en France libre, à l’aide de ses traîtres et de ses espions. On n’ose pas encore dire que c’est la France qui a déclaré la guerre-mais on insinue qu’elle a commis des imprudences et des provocations, qu’elle s’est laissé égarer par l’esprit de revanche, qu’elle a cédé à l’entraînement de la gloire militaire, et l’on cherche naturellement à incarner dans quelques hommes la politique funeste qu’on attribue, contre toute vérité, au gouvernement de la République. Il est douloureux de penser qu’une poignée de Français, aveuglés par la passion politique, puissent travailler, en même temps que l’Allemagne, à cette défiguration de l’histoire et que d’audacieuses faussetés s’impriment, à Paris même, sur les origines proches ou lointaines de la guerre. Pour moi, depuis plus de trente ans que je suis, à des titres divers, mêlé aux affaires du pays, je n’ai jamais connu un Président de la République, un Président du Conseil ou un ministre quelconque, qui fût assez fou pour désirer un conflit armé entre l’Allemagne et nous et qui osât, soit prononcer le mot, soit même caresser l’idée de la revanche. Nous aurons vraisemblablement maintes occasions de nous expliquer ici sur l’attitude observée par la France et par tous ses représentants, non seulement pendant la période qui a immédiatement précédé la guerre, mais pendant les années antérieures. Il sera aisé d’établir que, sur ce point, la doctrine du traité de paix est irréfutable et qu’on ne peut relever, contre le gouvernement de la République, aucune faute qui atténue la culpabilité de l’Allemagne. Au moment même, où, après l’armistice, la France rentrait enfin en Alsace et en Lorraine, nous avons tous crié aux braves gens qui nous ouvraient les bras : « Le jour où l’Allemagne s’est jetée sur nous, nous nous sommes juré de ne pas déposer les armes avant de vous avoir libérés. Mais la guerre est chose si affreuse que, tout inconsolables que nous fussions d’être séparés de vous, nous n’aurions jamais, même pouravoir.la joie de vous retrouver, pris sur nous de précipiter la France dans une telle catastrophe. » Et, jusque dans l’ivresse sacrée de ces heures inoubliables, il n’était pas un Lorrain, pas un Alsacien, qui ne comprît et n’approuvât la déclaration que nous dictait notre conscience. S’il plait aujourd’hui à quelques isolés de se faire, dans les pays alliés, les tristes colporteurs de la calomnie allemande, personne ne s’imaginera qu’il puisse y avoir, dans leurs fantaisies, rien qui justifie la révision du traité de Versailles et, bien que les journaux officieux du gouvernement de Berlin appuient volontiers ces pauvres tentatives, l’Allemagne elle-même ne saurait avoir l’illusion de tromper, sur les responsabilités de la guerre, d’autres que ceux qui veulent être trompés.

Elle compte certainement beaucoup plus sur ses protestations de bonne volonté impuissante et d’irrémédiable insolvabilité. Pour faire pénétrer dans l’opinion des peuples vainqueurs la conviction qu’elle voulait sincèrement exécuter le traité, mais qu’elle ne le pouvait pas, elle a eu recours à toutes les ressources de son génie de propagande, momentanément assoupi par la défaite et déjà réveillé. Bien entendu, elle ne s’est pas, d’abord, adressée à la France. Elle s’y serait heurtée à une résistance insurmontable. La France est, de toutes les nations belligérantes, celle qui a le plus souffert. Lorsqu’elle a consenti à l’armistice, c’est sous la condition, expressément formulée, qu’il lui fût accordé des réparations et des garanti es. Lorsqu’elle a connu le traité de paix, elle a trouvé assez décevantes les garanties qui lui étaient offertes, mais elle a.lu, du moins, avec satisfaction dans l’article 232, que les réparations seraient intégrales. Chaque fois qu’une discussion s’est engagée, à ce sujet, dans les Chambres, tous les orateurs se sont trouvés d’accord avec le gouvernement pour déclarer que la France avait droit au remboursement total de ses dommages de guerre. Les personnes défiantes se disaient : « Notre créance ne sera pas gagée ; dans quinze ans nous n’aurons même plus d’hypothèque territoriale; nous risquons de voir cesser quelque jour le paiement des annuités. » Mais personne n’avait, semblait-il, la moindre raison de supposer que l’Allemagne allait essayer de contester, au lendemain même du traité, le principe et le montant de notre créance. Peu à peu, cependant, un bruit a fait le tour du monde : on a partout entendu dire que le traité de Versailles, s’il était jamais appliqué, consommerait la ruine de l’Allemagne. Les propagateurs de cette thèse se sont bornés, d’abord, à représenter que, pour permettre à la nation débitrice de s’acquitter, il fallait, non seulement lui donner les moyens de se ravitailler en produits alimentaires et en matières premières, mais assurer entièrement sa résurrection économique. Puis, par une évolution graduelle, on en est venu à soutenir que les charges prévues au traité étaient accablantes pour l’Allemagne et qu’il était nécessaire de les alléger, dans l’intérêt même de ses créanciers. Toute une littérature de circonstance s’est mise aussitôt à fleurir, principalement chez nos amis anglo-saxons. La révision du traité est devenue le thème favori de quelques journaux. Des ouvrages remarquables, comme celui de M. Keynes, ont accrédité, dans une grande partie de l’opinion, la pensée que les rédacteurs du traité n’avaient pas tenu un compte suffisant des véritables ressources de l’Allemagne. Des hommes politiques de premier rang, qui ont donné, à la France, en maintes circonstances, des preuves d’une amitié sincère, tels que M. Asquith, oui, devant leurs électeurs, proclamé qu’il leur semblait impossible de ne pas réviser le traité. Bref, avant même que la créance des pays alliés et, en particulier, la plus importante, celle de la France, eussent pu être fixées, on a cherché à démontrer qu’il convenait de les réduire ou, comme l’a demandé lord Robert Cecil, de les déterminer tout de suite, sans éléments d’évaluation, et beaucoup plutôt en proportion des prétendues possibilités de l’Allemagne qu’en considération des dommages constatés.

Certes, aucun créancier raisonnable ne peut souhaiter l’épuisement d’un débiteur qui doit se libérer par échelons; et il n’est pas non plus un esprit sensé qui ait l’inhumanité de vouloir condamner à la misère une nation vaincue. Mais, tout de même, il serait équitable qu’avant de pleurer sur le sort de l’Allemagne, nous eussions un regard pour nos régions dévastées. Dans les parties de l’Allemagne où la gêne est le plus grande, les souffrances sont moindres que dans les parties les plus épargnées des départements du Nord et de l’Est. Nos Alliés ne peuvent oublier que ces malheureuses contrées ont été l’immense champ de bataille où se sont jouées, non seulement les destinées de la France, mais celles de l’Amérique et de la Grande-Bretagne. Lorsque les habitants, après plusieurs années d’exil, y sont revenus au milieu des décombres, ils ont trouvé leurs maisons effondrées et ils n’ont pas toujours su si, dans les combats, elles étaient tombées sous des obus allemands, français, anglais, américains, portugais ou italiens; ils n’ont eu qu’une certitude, c’est que leurs foyers avaient été sacrifiés à la cause commune. Nos Alliés nous ont donné trop de gages de leur esprit de solidarité pour que nous puissions, un instant, supposer que cette situation exceptionnelle de la France dans la coalition échappe à leur souvenir et à leur reconnaissance. Nous avons payé de notre chair et de nos biens la victoire des nations libres. Nous avons un droit inaliénable et imprescriptible à être dédommagés.

Il y a, du reste, en Allemagne même, quelques hommes clairvoyants qui comprennent que leur pays aurait à l’exécution loyale du traité un grand intérêt d’avenir. La générosité naturelle de la France la poussera certainement à reprendre le plus tôt possible avec ses ennemis d’hier des relations courtoises, dont l’Allemagne pourra vite tirer des profits économiques; et, jusque dans les départements ravagés, l’industrie et le commerce allemand trouveraient aisément, dès demain, des occasions propices d’activité et de gain. Encore faut-il cependant que la France, avant de se prêter à ces combinaisons, soit assurée de se trouver désormais en face d’une Allemagne amendée, dont les dispositions nouvelles soient sincèrement pacifiques et qui nous donne, dans sa fidélité à tenir ses engagements, un premier témoignage de son repentir.

Pour le moment, nous sommes, par malheur, fort loin d’une telle assurance. Aussi bien, dans les beaux discours qu’ils ont prononcés-à la Chambre ou au Sénat, à propos de l’incorporation de la classe 50; le ministre de la Guerre, le général de Castelnau, M. Briand, M. Paul Strauss, M. Poumër, ont-ils eu raison de demander avec insistance que la France conservât intactes la volonté et la force de faire exécuter le traité. « La classe 1920, non moins généreuse que ses devancières, a dit le général de Castelnau, tiendra à honneur de monter fièrement la garde sur le Rhin, pour que soient respectées les volontés dernières et sacrées de nos fils tombés au champ d’honneur. » — « Il faut, s’est écrié M. Briand, qu’au sortir de ce débat, on dise de nous qui avons supporté tant de lourds sacrifices, qui avons si fortement saigné, qu’on pouvait croire réduits par une anémie incurable : « On a demandé aux représentants de la France fraîchement sortis d’une consultation électorale, encore tout chauds de la confiance du pays, un nouvel effort, un nouveau sacrifice, pour imposer définitivement la paix, et tout le monde s’est levé à l’appel et a répondu : « Présent ! » — « La situation actuelle, a déclaré M. P. Strauss, rapporteur au Sénat, exige l’application intégrale du traité de Versailles. Elle impose à la France des charges et des mandats pour lesquels celle-ci a besoin d’avoir toutes ses forces intactes et disponibles. » — « Nous n’avons l’intention de vexer ni de froisser personne, a conclu M. André Lefèvre, ministre de la Guerre; mais nous ne pouvons pas réduire notre état militaire au-delà d’une certaine limite, tant que nous n’aurons pas obtenu certaines assurances, tant que nous apprendrons, par exemple, que des usines allemandes continuent à travailler pour la guerre, tant qu’il nous viendra des informations nous montrant de grandes maisons d’optique de l’Allemagne s’employant à la fabrication intensive des périscopes de tranchées. » Ce ferme et patriotique langage répondait si bien au sentiment général que le projet a été voté, à la Chambre, par une immense majorité et adopté, au Sénat, sans aucune opposition. Les deux assemblées ont donné, en cette circonstance, un magnifique exemple d’union, nationale. Elles ont, d’ailleurs, montré le même esprit de concorde et la même dignité dans les plus graves délibérations qui sont venues jusqu’ici à leur ordre du jour, comme dans les interpellations sur la politique extérieure ou sur la grève des chemins de fer. Tout cela est de bon augure. Le gouvernement sait qu’il peut s’appuyer solidement sur la représentation nationale, chaque fois qu’il aura éprendre les mesures nécessaires pour maintenir et fortifier la paix au dehors et au dedans.

L’autorité supplémentaire qu’apporte ainsi à M. Millerand le concours éclairé du Parlement lui sera précieuse dans l’accomplissement de la tâche formidable qu’il a courageusement assumée et, en particulier, dans les négociations diplomatiques qu’il lui reste à poursuivre. En arrivant au pouvoir, il a trouvé ouvertes une multitude de questions, sur lesquelles nous aurons à revenir et qui, après avoir été trop souvent, dans les conseils internationaux, l’objet de solutions improvisées et contradictoires, s’étaient posées de nouveau et peu à peu envenimées. L’histoire des variations des Alliés sur les affaires d’Orient, sur le problème de l’Adriatique, sur l’attitude à observer vis-à-vis des Soviets, vaudra, sans doute, la peine d’être écrite tôt ou tard. Elle divertira peut-être ceux qu’amusent les coq-à-l’âne; elle attristera plus sûrement ceux qui auraient souhaité que chacun des gouvernements alliés essayât de se mettre d’accord avec lui-même, avant d’engager la conversation avec ses partenaires, et ne changeât pas ensuite de point de vue au hasard des entretiens.

Voici, par exemple, la question de Constantinople. Le chemin qu’elle a suivi n’est que tours, détours et retours. Entre Londres et le quai d’Orsay, il s’est produit les plus incroyables chasses-croisés. Lorsque M. Pichon dirigeait encore effectivement le ministère des Affaires étrangères, il avait rédigé, sur les conditions de paix avec la Turquie, un mémorandum remarquable, où il avait exposé les raisons pour lesquelles les Alliés devaient, suivant lui, tout en assurant, par une entente internationale, la complète liberté des détroits, maintenir le Sultan à Constantinople. Dans le dernier voyage que M. Clemenceau a fait à Londres, il a, d’abord, soutenu la même opinion avec une verve étincelante ; mais il s’est trouvé en présence de M. Lloyd George qui, en ce moment, semblait, au contraire, séduit par le projet d’expulsion. Dans une pensée de conciliation, M. Clemenceau s’est rallié à l’avis de son ardent et subtil contradicteur; et il a laissé à Londres, pour mettre l’accord au point, un des plus éminents fonctionnaires du quai d’Orsay, qui n’avait jamais dissimulé son irréductible hostilité au maintien des Turcs en Europe.

Quelques jours passèrent. M. Clemenceau, de retour en France, se convainquit des graves complications qui risquaient d’éclater en Asie Mineure et des froissements qui menaçaient de se produire entre Alliés, si le Sultan était obligé de traverser la mer de Marmara. Il est alors revenu, avec une vigueur rajeunie, aux conclusions de M. Pichon et il s’y est tenu avec fermeté. Sur les entrefaites, M. Lloyd George, ébranlé par les observations de quelques-uns de ses ministres et par des protestations hindoues, a lui-même renoncé à son premier dessein et, lorsqu’il a répondu devant la chambre des Communes à sir Donald Mac Lean, il a trouvé l’argumentation la plus brillante pour soutenir l’opinion que M. Clemenceau avait, d’abord, défendue contre lui et dont M. Clemenceau avait, ensuite, été tenté de lui faire galamment le sacrifice. Malheureusement les Turcs, qui ont des yeux et des oreilles, ont eu connaissance de ces tergiversations. Elles ont découragé ceux d’entre eux qui désiraient se rapprocher des Alliés et particulièrement-de la France; elles ont au contraire, donné un regain de force à nos pires adversaires, fourni des aliments à leur irritation et favorisé leurs intrigues.

S’il nous était possible de nous arrêter aujourd’hui quelques instants à l’examen des autres questions orientales, nous retrouverions en Arménie, en Cilicie, en Syrie, des fluctuations semblables et nous verrions, à certaines heures, le général Gouraud découragé par les décisions qu’on lui signifie et sur lesquelles il n’a même pas toujours été consulté. Ce n’est, d’ailleurs, pas aux hommes que nous devons reprocher ces incohérences ; elles sont la conséquence fatale des pratiques suivies.

De la conférence qui s’est, d’abord, réunie pour préparer la paix et sur la composition de laquelle il y aurait déjà bien des réserves à faire, est né, un beau jour, comme par un phénomène de génération spontanée, un conseil qui a pris le titre imposant de Conseil suprême et qui s’est chargé de régler le sort du monde. Il comprenait les plus grands hommes d’État d’Europe et d’Amérique ; mais, en se rencontrant tous les jours dans cette absorbante collaboration, les chefs de gouvernement étaient condamnés à perdre peu à peu le contact avec leurs Cabinets respectifs, avec leurs Parlements et avec leurs nations. Alors que, chez les peuples vainqueurs, aussi bien que chez, les peuples vaincus, se posaient avec urgence une multitude de problèmes vitaux et que tout était à réorganiser sans retard dans les armées, dans les administrations, dans les finances, dans l’ordre social, les membres du Conseil suprême s’isolaient, de plus en plus, dans leur œuvre gigantesque et leurs pays, livrés à eux-mêmes, commençaient à ne plus se sentir gouvernés.

Comme pour augmenter encore une besogne écrasante, ce Conseil décidait, non seulement sur les affaires où étaient intéressées les Puissances représentées, mais sur tous les incidents qui survenaient dans la préparation de la paix universelle et il prenait la fâcheuse habitude de régenter, sur un ton parfois très choquant, les nations qu’il qualifiait de petites et qui, pour la plupart, étaient de fidèles amies de la France. La Présidence du Conseil suprême ayant été laissée au chef du gouvernement français, c’est nous-mêmes qui semblions traiter avec cette désinvolture cavalière les États les plus rapprochés de nous par leurs traditions et par leurs sentiments.

Un jour vint où le Conseil suprême perdit, par l’éloignement, puis par la maladie, l’illustre représentant des États-Unis. Il continua cependant son travail avec un zèle infatigable, en croyant pouvoir désormais se passer de la présence de l’Amérique, et c’est seulement la note de M. Wilson, en date du 14 février dernier, qui a rappelé aux fractions survivantes du Conseil que le membre absent n’entendait pas être négligé.

Dans l’intervalle, M. Lloyd George, qui se plaignait, non sans raison, d’être aussi souvent à Paris qu’à Londres et qui désirait, d’ailleurs, ramener sous la main du gouvernement britannique les négociations relatives aux affaires orientales, avait employé son grand talent de séduction pour tâcher de faire transférer en Angleterre le siège du Conseil. M. Clemenceau avait résisté en faisant remarquer à M. Lloyd. George que la distance était sensiblement la même de Paris à Londres que de Londres à Paris et qu’il était aussi difficile pour le Président du Conseil français que pour le premier ministre de la Couronne de multiplier les séjours à l’étranger. Le débat finit par une transaction : il fut convenu que les premières conversations auraient lieu à Londres et que le traité serait signé à Paris. M. Clemenceau s’est donc imposé la fatigue d’une traversée. M. Millerand, à son tour, s’est rendu deux fois en Angleterre et le Conseil suprême, qu’on pouvait supposer mort ou moribond, a ressuscité sous d’autres cieux.

Peut-être n’est-il pas mauvais qu’au lendemain du jour où il a pris le pouvoir, M. Millerand ait eu ainsi l’occasion de conférer personnellement avec MM. Lloyd George et Nitti et d’établir entre eux des relations directes et amicales. Mais le chef du gouvernement français a l’esprit trop méthodique et est trop accoutumé à la pratique des affaires pour n’avoir pas immédiatement aperçu les inconvénients des entretiens à bâtons rompus qu’on a voulu substituer aux anciennes procédures diplomatiques. Des négociations qui suivraient les voies régulières et qui seraient confiées, sous la surveillance et la direction des gouvernements, à des hommes du métier, seraient cent fois plus efficaces et plus sûres que ces éternels va et vient à travers la Manche. Les peuples pourraient tout aussi bien, être renseignés sur des conférences de diplomates que sur des réunions de premiers ministres. Les chefs de gouvernement resteraient à leur poste et donneraient, de haut, des ordres à leurs délégués. Chacun serait à sa place et la raison n’y perdrait rien. Puisse le Conseil suprême s’endormir enfin du dernier sommeil ! C’est une mort qui, je crois, n’attristera ni M. Millerand, ni la Chambre, ni le pays.


RAYMOND POINCARE.

Le Directeur-Gérant : RENE DOUMIC.

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